CHAPITRE U
tiQ banqueta
Avant de s'expatrier, Laïs voulut laisser aux Corinthiens un souvenir : de toutes les soirées qu'elle \ avait donné jusqu'alors, celle-ci fut la plus brillante, j la plus magnifique ! Les immenses richesses qu'elle { possédait en vases, meubles, vaisselle, sculptures et objets de luxe de tous genres, furent déployées; le luminaire et les draperies les plus splendides étaient partout prodiguées; les charmantes filles de sa maison vêtues de gaze légère, ressemblaient aux nymphes de la cour de Vénus; et, dans Laïs, qui les éclipsait toutes par ses grâces et sa beauté, on reconnaissait la reine des Hétères de Corinthe,
Les plus jolies Hétères assistaient à la fête et l'embellissaient de leur présence. Tout ce qu'il y avait de riche et d'élégant, d'artistes et de poètes, non-seulement à Corinthe , mais dans les principales villes de-l'Attique, du Péloponèse et des îles voisines , s'étaient donné rendez-vous à ce banquet; jamais réur
nion n'avait été plus brillante, plus aimable. Les par fums brûlaient et les fleurs répandaient de tous côtfe de suaves odeurs; des voix mélodieuses, se mariant aux doux accords des lyres et des flûtes, charmaient les oreilles; les yeux se promenaient émerveillés sur un essaim déjeunes femmes aux formes ravissantes, aux regards veloutés , au gracieux sourire ; enfin, sur tous les sens planait une délicieuse ivresse.
Un grand nombre de tables avaient été dressées dans les appartements et les jardins ; autour d'elles bruissaient la gaité, l'amour et l'heureuse fohe. La; table occupée par Laïs et ses amiS' privilégiés, se trouvait entourée d'un double cercle d'adorateurs, qui ne pouvaient se rassasier de ses charmes. Léontidès tenait la main gauche de Laïs, Scopas la droite. Aristippe était placé en face, ayant Ghrysidès le Danquier à sa droite et Myron à sa gauche. Aux deux bouts de la table se pressaient les jeunes poètes , artistes et Eupatrides de la ville.
Après les libations d'usage aux dieux favorables, une troupe de musiciennes chanta cette strophe que tous les convives répétèrent en chœur :
Allons, mes amis, Buvons à Laïs !
La reine de la fête { Et que chacun s'apprêto A chanter jusqu'au jour Et le vin et l'amour.
— Plusieurs de nos amis manquent au rendez-
vous, dit Laïs en promenart les yeux autour d'elle ; je ne vois point Diogène ; n'aurait-il pas été instruit de notre symposie ?
— J'ai vu hier le spirituel mendiant, dit un jeune Eupatride, dans les jardins de l'Académie, à Athènes, s'occupant à donner une leçon au nébuleux Platon .
— Platon recevoir une leçon de Diogène, cela me paraît impossible, repartit un idéaliste. Le fils d'Ariston se croit trop haut placé dans les sphères intellectuelles pour perdre son temps à écouter l'homme à la besace.
— Devant le fait, l'impossibilité disparaît. Plusieurs convives s'écrièrent :
— Voyons le fait.
— Vous savez tous que le fils d'Ariston socratise et mieux dit platonise à l'Académie, entouré de nombreux disciples. Diogène, qui ne laisse jamais échapper l'occasion de le lardonner, lui dit un jour : « Si tu aimes et respectes ton maître, ne le fais donc pas déraisonner en lui attribuant les rêves de ton imagination. » Platon haussa les épaules et lui tourna les talons.
Eh! l'homme aux larges épaules, lui cria le Cynique, j'aperçois plus d'orgueil dans ta pirouette, que Socrate n'en voyait à travers les trous du manteau d'Antisthène. »
Platon se retourna pour lui lancer un regard de dédain. Mais Diogène, le montrant du doigt à la po-
— \)1 — pulace athénienne, qui s'égayait toujours aux boutades du Cynique, lui lança ce sarcasme :
K Le voyez-vous, ce grand gaillard, qui, sans respect pour la cendre des morts, charge le pauvre Socrate de ses billevesées. A d'autres! à d'autres! tes contes bleus ; nous avons le gosier trop étroit pour les avaler. »
— Mais c'est du vieux que tu nous racontes-là, interrompit l'un des convives.
— Laisse-moi boire et j'arrive au neuf. Platon, après avoir divagué sur les contraires et les essences primitives, s'aperçut, l'autre jour, que les définitions de l'homme données par tous les philosophes étaient imparfaites, vicieuses, et il voulut les rectitier en donnant la sienne. Il se mit aussitôt l'esprit à la torture, se caressa le front, se tordit la lèvre, se battit les flancs, et accoucha enûn de cettj heureus3 définition : Vhomme est %m bipède sans plumes.
Les disciples de Platon, émerveillés de ce tour dô force, répandirent de tous côtés cette mémorable déûnition. ijorsqu'elle parvint aux oreilles de Diogène, le malheureux faillit en étouffer de rire; il se roula dans la poussière, se convulsionna comme s'il eût été pris de violente? coliques; et la foule des curieux ne tarda pas à l'environner : « 0 Platon ! s'écriait-il, décidément tous nos philosophes ne sont que d'obscurs écoliers devint toi. Ha! ha! l'idée sublime!.. » Au miUeu des c iset des éclats de riro
qu'ils pouss?Ait, on distinguait ces mots : « Oh 1 la bonne ch'cirge.... J'ignorais que le grave élève de Socrate cultivât la facétie. » Et il se tenait les flancs n'e*i pouvant plus de rire. Puis, s'adressant aux Sommes qui l'entouraient :
a Bipèdes sans plumes, que faites- vous là devant Diogène I Ignorez-vous Theureuse, l'importante découverte sortie du cerveau de Platon?... Vite! une couronne d'or à ce grand génie... Ha! ha! ha!...» Il recommençait à rire de plus belle, et son rire se communiquait à ceux qui l'entouraient; tout le monde riait... aBipèdes sans plumes, répétait-il, c'est à graver sur les marbres de Paros , afin d'en faire bénéficier les âges futurs. i>
Que fit Diogène? il se mit aussitôt à plumer un coq vivant, le cacha sous son manteau et courut à l'Académie. Alors, traversant le double rang des disciples au milieu desquels pérorait Platon, il ouvrit son manteau et jeta le pauvre coq aux pieds du philosophe.
« Tenez, dit-il , enfants qu'on amuse avec des mots, voici l'homme selon votre maître. »
Platon resta interdit devant cette critique en action ; quelques disciples ne purent s'empêcher de rire; mais le maître appuya son front dar" sa large main et corrigea ainsi sa définition : « L'/iomi/ie est un bipède sans plumes ayant des ongles larges, n
— Il faut avouer dit Aristippe, que, malgré sa
haute raison, l'élève de Socrate tombe, parfois, dans la puérilité.
— C'est vrai, répondit Xénophon; mais quel homme fort n'a pas son côté faible?
— Je partage l'opinion du sage Xénophon, reprit Laïs; selon moi, Platon brille par l'invention, par la vigueur dans le ton sérieux et l'alticisme dans l'ironie, par la pureté du style et la richesse du coloris : il est philosophe et poëte à la fois.
— D'accord! interrompit un artiste géomètre, mais il ne brille ni par l'exactitude, ni par la clarté.
— Ni par le bon goût dans ses amours, ajouta le sculpteur Scopas; car, adorer la vieille Archéanasse, c'est aimer les surfaces ridées et les formes flétries par la décrépitude. Si c'est là son beau par excellence, je consens à n'être qu'un écolier.
Plusieurs éclats de rire suivirent cette apostrophe,
— Ton opinion, continua Laïs en s'adressant à Léoutidès, quelle est-elle?
— Je pense absolument comme toi, belle Laïs, i'admire tout ce qui excite ton admiration, et tout ce que tu aimes, je l'aime aussi.
— Assez de Platon, cria une voix joviale; c'est pour fêter le plaisir que nous sommes ici, et non pour nous endormir aux rêveries d'un imaginationiste.
— Par Bacchus ! il a raison, s'écria le vieux Myron en agitant sa coupe; Lachésis compte nos
heures, ne les perdons point à vouloir dérober les secrets de Jupiter.
— Très-bien ! s'écrièrent plusieurs voix, et Myron clianta :
Le bon vin et les femmes Pont palpiter nos cœurs, Réjouissent nos âmes, Éteignent nos douleur- Bien douce est la folie Des femmes et du vin ; Quand ma coupe est remplie Pour moi, plus de djagrin 5
SCOPAS
Bravo 1 maître Myron, grand artiste et poëte à la fois ; tu mérites deux couronnes, Tune de lauriers et l'autre de myrtes.