CHAPITRE VIII
Retour de Sardes. — Fêtes d'Eleusis. — Passion qu'inspire Laîs à l'Hiérophante. — Le général Léontidès. — Fuite de Laïs du temple. — Arrivée à. Corinthe. — Brillante réception que lui font ses concitoyens. — Tentative d'enlèvement. — Amour et dévouement de Léontidès. — Il offre sa main à Laïs.
Après une armée de séjour dans la capitale de la Lydie, Laïs, vivement regrettée d'Arsambès, qui voulait l'épouser, repartit pour Corinthe, comblée de riches présents. Le navire qui la ramenait dans son pays natal fut assailli à l'entrée du golfe d'Égine par une tempête, et, n'ayant pu doubler le cap, fut forcé de se réfugier dans le port de Sunium.
Les fêtes d'Eleusis approchaient. Une foule de curieux étaient arrivés à Sunium pour visiter le temple de Minerve Suniade, et, de là, se rendre à Eleusis. Lorsque Laïs descendit du navire avec les femir.es qui raccompagnaient, tous les yeux se por-
— Tétèrent sur elle ; un long murmure d'admiration accueillit cette beauté célèbre qui n'avait point d'égale.
Dans cette foule se trouvèrent plusieurs émissaires de rhiérophante d'Eleusis, dépêchés à la recherche delà femme la plus belle pour représenter la déesse.
A peine eurent-ils vu Laïs qu'ils s'écrièrent : « Voilà celle que nous cherchons!..» Aussitôt, écartant la foule ils s'approchèrent de Laïs et lui dirent: (i Femme 1 sois honorée, Vasiléas, hiérophante d'Éleusis, t'a choisie pour déesse de la fête : au nom de Cérès, suis-nous. » Et ils exhibèrent la statuette sacrée, signe de leur mandat. Laïs frissonna de la tête aux pieds. Une acclamation générale accueillit les paroles des émissaires; avant qu'elle eût pu répondre, vingt bras vigoureux la transportèrent dans une magni tique litière, et elle fut immédiatement dirigée sur le temple de Minerve Suniade. Il fallut obéir à la force, Laïs connaissait tous les dangers auxquels l'exposerait un refus chez un peuple aussi léger et aussi superstitieux que l'était le peuple athénien.
Le lendemain, elle se mit en route pour Eleusis accompagnée d'une foule immense. Un des émissaires avait pris l'avance pour prévenir l'hiérophante de l'arrivée de la belle Corinthienne, dont on ignorait encore le nom, mais qui passait ajuste titre, aux yeux de tous, pour la beauté la plus parfaite que possédât la Grèce entière. L'hiérophante, homme de quarante-cinq ans environ, alla en grande pompe au-
devant de la belle étrangère : lorsqu'il lui présenta la main pour descendre de sa litière, Laïs sentit que cette main frémissait ; elle comprit que l'hiérophante s'était subitement épris de ses charmes, et pressentit ce qu'il y avait de malheur dans l'amour d'un prêtre. Elle essaya de sourire au brillant accueil qu'on lui faisait; mais, dans ce sourire on aurait pu lire les angoisses du présent et des craintes légitimes pour l'avenir,
Laïs fut conduite avec cérémonie dans le magnifique local qu'on lui avait préparé à la hâte. Nous garderons le silence sur les propositions dont elle fut assiégée, pendant les cinq jours qu'elle passa enfermée dan" le temple. Nous tairons également les moyens que l'hiérophante employa pour triompher de sa résistance et arriver à la satisfaction de ses criminels désirs. D'abord, ce fut la soumission, la douceur, l'astuce de l'hypocrisie qu'il mit en jeu; puis, l'offre éblouissante des richesses , des honneurs; enfm, la menace, l'épouvantail des tortures. Mais la Corinthienne resta inébranlable; elle était trop éclairée pour ne pas haïr ces misérables propagateurs de la superstition.
Le cinquième jour l'hiérophante eut un entretien aveoLaïs, dans lequel il lui manifesta tout le despotisme de sa passion. — Toi, femme inconnue, fille barbare, peut-être, lui disait-il, je te ferai hiérophantidCj titre ambitionné et réservé aux premières
familles de la Grèce; tu commanderas à tous et tous s'inclineront devant toi. Sache que ma puissance est sans bornes, que tout ce peuple obéit aveuglément à mes ordre? ; les premiers de la République mêmes tremblent devant moi. La condamnation de Socrate, de Diagoras et d'Alcibiade en sont des preuves terribles. Accepte mon amour, il sera pour toi la vie et le bonheur; ton refus c'est la torture, la mort!...
— Prêtre de Gérés, lui répondit Laïs, as-tu donc oublié ton serment de chasteté?
— Ce serment n'est qu'un mensonge, puisque je t'aime et ne puis résister à mon amour.
— Prêtre, cesse tes prières et tes menaces, mon cœur ne m'appartient plus ; je ne saurais t'aimer.
— Oh ! ne parle pas ainsi, car tu porterais le désespoir dans mon âme, et le désespoir de Vasiléas est plus noir que l'orage... Un jour te reste encore, demain, à ton retour de la fête, je viendrai savoir ta réponse.
Dans la nuit du cinquième au sixième jour des fêtes de Gérés, le 20 du mois de boédromion, Laïs, magnitiquement parée, fut conduite secrètement à Athènes dans une litière fermée. Dès l'aube matinale une foule immense attendait au Géramique; les nombreux invités, armés de torches, formaient sur la voie sacrée aeux lignes de feux. Le char éleusinien, tout étincelant d'or et chargé de guirlandes de fleurs, sortit de l'Éleusmium et s'avança lentement vers la
■voie sacrée; il était précédé par dcr porte-flanibeaux, '■i^s canépbores, des troupes de musiciens et de danseuses; les principaux membres du corps sacerdotal, chargés de bandelettes d'or et de pourpre, l'entouraient. Sur ce char posait une femme dont l'éblouissante beauté attirait tous les regards ; jamais la déesse n'avait été si bien représentée : cette femme c'était Laïs !...
Le char s'arrêtait de temps à autre devant des autels préparés d'avance ; les canéphores jonchaient le sol de fleurs, et quatre jeunes filles faisaient brûler le cinamone et l'encens dans des cassolettes d'or. Les cithares et les flûtes entremêlaient leurs mélodies aux voix humaines qui psalmodiaient; la troupe des danseuses formait des poses symboliques autour du char, et la foule s'écriait ; Evohé ! L\cchè ! Puis, le son retentissant des trompettes donnait le signal de la marche. Ce jour-là était pour les Athéniens, amateurs de fêtes, un jour de joie et de plaisir.
Au nombre des curieux qui suivaient le char éleusinien pour admirer la beauté de la pseudodéesse, se trouvait le général Léontidès, Corinthien d'origine, mais passé depuis longtemps au service de la République d'Ambracie. Léontidès avait connu Laïs pendant une des visites qu'il faisait au pays natal, au commencement de chaque olympiade.'. Plus il considérait la déesse et plus ses traits lui rappelaient la charmante Hétère de Gorinthe. S'étant approché
tout près du char, il se dit : Plus de doute, c'est elle...'
Les regards de Laïs se proraenaient indifféremment sur la multitude, lOrsque, par hasard, ils rencontrèrent ceux de Léontidès ; elle reconnut aussitôt le général et lui adressa un discret sourire. De ce moment, complètement étrangère aux pompes de la fête, Laïs ne songeait plus qu'à faire deviner à Léontidès la situation critique où elle se trouvait engagée. La tristesse qu'elle sut donner à ses traits ; la crainte et l'espoir exprimés par sa bouche et ses yeux, furent compris de Léontidès, qui se rapprocha du char afin d'apprendre, par ce langage muet de Laïs, la conduite qu'il avait à tenir.
Sur le point d'entrer dans Eleusis, une roue du char se brisa, la déesse roula sur le sol et fut blessée au bras. Aussitôt Léontidès s'élança pour la relever et lui porter secours, s'attribuant le titre de disciple d'Esculape. Il déchira sa tunique, étancha le sang, banda la plaie, et, malgré les nombreux desservants du temple dont il était entouré, il put recueillir ces mots que Laïs lui dit à l'oreille : Arrache-moi aux mains des prêtres, ou je suis perdue. Cet accident répandit la consternation dans la multitude superstitieuse : on craignit un malheur.
Léontidès, qui n'aimait point les prêtres, s'occupa de suite des moyens de déjouer les projets de l'hiérophante. Pendant qu'on réparait la roue, il courut au rivage, retint une barque et paya largement le
pêcheur pour se tenir prêt à partir à la tombée de la nuit ; puis muni d'un costume d'esclave, il revint près du char au moment où il se remettait en route.
Arrivé sous le portique du temple, Laïs descendit du char et fut condaite processionnellement au grand autel, où elle reçut les adorations de la foule. Sous le prétexte que sa blessure la faisait vivement souffrir, elle demanda qu'on abrégeât la cérémonie ; sa demande fut écoutée ; d'ailleurs la nuit commençait à étendre ses ombres sur la plaine, et la foule s'écoulait.
Léontidès qui, accompagné d'un esclave dévoué, ne quittait plus le char, offrit de nouveau ses services et l'accompagna jusqu'au somptueux appartement où elle était restée pendant cinq jours prisonnière. On voulut renvoyer Léontidès et le remplacer par le médecin du corps sacerdotal ; mais Laïs s'y opposa et ne voulut avoir d'autre médecin que celui qui, le premier, avait pansé sa blessure. Toute insistance à cet égard devenait inutile, car elle confessa qu'elle se laisserait plutôt mourir que de permettre à un autre de la soigner.
L'hiérophante fut obligé de céder à ce caprice ; il laissa donc entrer Léontidès, accompagné de son esclave ; mais il plaça aux portes des gardiens vigilants afin d'êti'e instruit de tout ce qui se passerait.
Dès que Laïs et Léontidès furent seuls, et après
s'être bien assurés qu'aucune oreille indiscrète n'é-
coûtait aux portes, qu'aucun regard jaloux ne planait sur eux, Léontidès lui dit à voix hsiss<^ :
— Vite, vite, Laïsl jette ces vêtement: .le déesse et euveloppe-toi de ce manteau; rabats ton capuchon sur ta tête et sortons ! Cet esclave dévoué, qui nous fait don de sa vie, restera ici à ta place; tu marcheras derrière moi; les gardiens trompés, to croyant mon esclave, te laisseront sortir. Moi, j'irai dire au chef des gardiens qu'après le pansement de ta blessure tu t'es assoupie de fatigue; qu'il faut respecter ce sommeil réparateur et ordonner le plus profond silence autour de l'appartement.
La fuite de Lais s'exécuta sans que le moindre soupçon vînt l'entraver. A peine sortis du temple les deux fugitifs coururent au rivage où ime barque les attendait, et, à force de rames, ils gagnèrent le large . "
Toul! était calme autour de l'appartement de Laïs ; tous les bruits en furent éloignés pour ne point troubler son sommeil. Vers le matin, l'hiérophante étant venu s'informer comment la belle étrangère avait passé la nuit, on lui répondit qu'elle avait parfaitement dormi; car on n'avait rien entendu, pas le moindre soupir; elle dormait probablement encore d'un nrofond sommeil. Deux heures plus tard, l'hiérophante étant revenu prendre les mêmes informations, reçut la même réponse. Alors, il ouvrit, doucement la porte et passa la tête pour voir si Laïs
dormait encore... Mais quelle est sa surprise!... Il n'aperçoit personne... Il entre avec précipitation et ne voit qu'un esclave endormi dans un des angles de la pièce ; il le prend aux cheveux, le secoue rudement, et lui crie d'une voix furieuse :
— L'étrangère et ton maître que sont-ils devenus? L'esclave, levant les mains au ciel, répondit :
— Par la bonne déesse et sa fille j'ai dormi jusqu'à présent, et j'ignore ce qui s'est passé,
— Misérable ! . .. Qu'on le mette à la torture.
La torture n'amena aucune révélation, et le pauvre esclavxj paya de sa vie le dévouement qu'il avait juré à son maître.
Furieux d'avoir été joué de la sorte, l'hiérophante lança aussitôt à la poursuite des deux fugitifs ses gens les plus rusés, comme aussi les plus sûrs, en leur promettant de l'or et des honneurs s'ils réussissaient à les lui ramener.
Pendant ce temps, Laïs et son ami voguaient à pleines voiles, heureux de n'avoir rencontré aucun obstacle à leur fuite. Laïs exigea de Léontidès le serment qu'il garderait le plus profond secret sur cette aventure. — La haine du prêtre est implacable, lui disait-elle, et sa vengeance me poursuivrait partout. Socrate et Alcibiaden'ont-ilspas été victimes de cette haine implacable ? Laissons croire aux Corinthiens que j'arrive directement de Sardes ; la sécurité de ma vie est tout entière dans cette erreur.
Léontidès partagea non-seulement les craintes de Laïs, mais il fit tous ses efforts pour la dissuader d'aller à Gorinthe.
— Songe mon amie, lui répondait-il, qu'Eleusis est à peu de distance de Coriuthe, et que la vengeance du prêtre ira infailliblement t'y chercher. Tu te fais illusion sur l'amour que te portent les Corinthiens ; le peuple de Corinthe est aussi léger, aussi superstitieux que celui d'Athènes ; car partout, au lieu de l'éclairer, de développer sa raison, de le rendre meilleur, on le plonge dans l'ignorance pour le faire servir d'instrument à l'ambition des grands. Oui, Laïs, ce peuple couvert de tes bienfaits, qui a regretté ton absence, te livrerait sans hésiter à la haine d'un ^lisérable. Socrate et Alcibiade, dont tu viens de parler, n'étaient-ils pas aimés de leurs concitoyens? Et cependant tu sais ce qui leur est arrivé. Crois-moi, dirigeons- nous sur la ville d'Ambracie, cù j'occupe un des premiers rangs ; là, tu ne courras aucun risque ; là, sous mon égide, tu seras respectée.
— Merci de tes bons conseils, Léontidès, je devrais les suivre, mais ma destinée me pousse vers Corinthe .
Ce fut vainement que Léontidès lui montra l'imprudence de sa détermination, il dut plier sous sa volonté et cingler sur le port du Léché, où ils arrivèrent en quelques heures, poussés par un vent favorable.
Dès que l'arrivée de Laïs se fut répandue dans la ville de Corinthe , ses nombreux amis quittèrent leurs affaires pour venir la féliciter de son retoui . Des groupes nombreux de pauvres reconnaissanto assiégèrent sa porte; car la bienfaisance était une des éminentes qualités de cette femme exceptionnelle. Généreuse jusqu'à l'excès toutes les fois qu'il s'agissait de soulager l'infortune, elle donnait toujours et ne comptait jamais. On suspendit à sa porte des couronnes et des guirlandes de fleurs, et son nom volait de bouche en bouche comme une bonne nouvelle. Aux cris répétés de cette foule d'obligés qui demandaient à la voir, Laïs fut forcée de paraître ; alors ce fut un immense cri d'admiration et de reconnaissance. Elle leur fit jeter à plusieurs mains lesf/m- ^MCi d'argent qu'elle avait apportées de Sardes. Des applaudissements, des cris de joie, accueillirent cet acte d(? libéralité et prouvèrent à Laïs qu'elle était toujours l'idole de Corinthe.
Bacchis, esclave affranchie de Laïs, et devenue ia gouvernante de sa maison pendant son absence, fit illuminer les jardins, où elle plaça des joueuses de flûtes ; elle y dispersa en outre les plus jolies esclaves, en costume d'échansons, pour offrir des rafraîchissements aux nombreux visiteurs, r ilosophes, poètes, orateurs, artistes et principaux habitants de la ville se rencontrèrent chez Laïs, comme s'ils s'y étaient donné rendez-vous. Des députations, l'une
des prêtresses du temple de Vénus Méîams; l'autre des plus charmantes Hétères, parées de tous leurs atours, se présentèrent pour complimenter la plus belle des Hétères et lui témoigner le plaisir qu'elles éprouvaient de la revoir. Ce fut pour Laïs une heureuse journée que celle-là; tout concourut à son bonheur, à sa gloire.
Les trois prêtresses, avant de se retirer, s'avancèrent devant Laïs, et l'une d'elles dit à haute voix :
— En mémoire de ton retour, qui fait la joie de Corinthe, et pour que cette journée reste à jamais gravée dans nos cœurs, les hiérodules (prêtresses de Vénus) ont décidé que la statue de Laisserait placée dans le temple d'Aphrodite à côté du groupe des Amours.
Laïs répondit :
—Merci, charmantes prêtresses, de vos douces x)aroles ; merci ! des honneurs dont vous me comblez. Demain, je monterai au temple de Vénus pour lui rendre grâce et déposer sur ses autels une offrande digne d'elle. Et vous, mes amis, dont l'affectueuse réception fait ma joie et mon orgueil, permettezmoi d'acquitter la dette que j'ai contractée envers ceux qui m'aiment, en vous offrant un banquet. Amis présents et absents, Jg vous convie tous dans trois jours au banquet de Famitié.
Toute la réunion applaudit à ces paroles, surtout les jeunes hommes, impatients déjà d'être arrivés au
terme indiqué. Non-seulement la nouvelle de ce banquet se propagea comme l'éclair, dans toute la ville de Corinthe et ses environs ; mais elle fut portée à Mégare, à Athènes, à Égine et autres villes, où la foule des curieux se disposa gaiement à faire le voyage de Coriatlie.
Tandis que les amis de Laïs se réjouissaient de sa, présence, un orage grondait sur sa tête. Un des émissaires de l'hiérophante d'Eleusis, qui était arrivé à Corinthe peu de temps après elle, se douta que cette Laïs pouvait bien être la fugitive qu'il cherchait. S'étant introduit chez elle, il la reconnut et repartit immédiatement pour en instruire son maître.
Le lendemain, les femmes delà maison de Laïs, au nombre de seize, vêtues de leurs plus beaux habits de fête, sortirent par la grande porte pour se rendre autemple de Vénus. Cinq femmes portant des corbeilles contenant des offrandes, formaient la tête du cortège. Huit, divisées par deux files de quatre, marchaient de chaque côté, laissant un espace qu'occupait la belle Laïs, vêtue avec autant de simplicité que de bon goût. Ses longs cheveux étaient jiatté.: avec des bandelettes d'or et de pourpre; sur l'ivoire de son front une légère couronne de roses, et dans sa main droite une branche de myrte. Q-iatre femmes, portant des guirlandes de fleurs, fermaient la marche du cortège. Ce groupe de jolies femmes, escorta
de la multitude, s'avança lentement jusqu'au temple où les attendaient les hiérodules et les principales Hétères de Gorinthe. La première des prêtresses descendit les marches du trône, donna la main à Laïs et l'accompagna jusqu'à l'autel, sur lequel les canéphores déposèrent leurs offrandes. Alors, Laïs détacha de sa tête sa couronne de roses et la mit aux pieds de la statue de Vénus ; puis, levant ses mains vers la déesse, récita au son de la lyre, cette ode imitée de Sapho.
Vénus, ô volupté des hommes et des dieux ! Qui charmes d'un rcg-ard et la terre et les deux ; Toi, dont le doux sourire écarte les orages. Apaise l'aquilon, dissipe les nuages,
Et partout fais naître des fleurs;
Gloireà toi ! déesse des cœurs.
Tout, dans cet univers immense, OLéit à tes lois, reconnaît ta puissance. Le peuple ailé des airs, par ses doux chants d'amour Et ses baisers sans fin, célèbre ton retour. Le taureau brûle et bondit dans ses gras pâturr.geo ; Le fier coursier s'élance et franchit les rivages ; Epris du même amour, tous les êtres vivants Poursuivent le plaisir dai>s tes allrnits mouvants. Enfin, au fond des mers, au sommet des montagnes. Dans l'antre des forets, sur l'émail des campagnes. Tout jouit de tes dons, tout ressent ton ardeur. Et promptement s'enflamme à ton feu créateur.
Déesse des amours, gloire à toi I ...
La prêtresse répondit :
— 0 toi ! la plus belle et la plus généreuse des femmes de la Grèce, reçois aujourd'hui, en récom-
pense de tes nombreux bienfaits, les honneurs de l'apothéose.
A ces mots, la prêtresse tirant un rideau, montra au peuple émerveillé la statue de Laïs, placée à côté du groupe des Amours. — 0 Corinthiens! dit-elle, ce marbre, ouvrage de l'immortel Scopas, perpétuera, parmi vous, le souvenir de la beauté physique unie à la beauté morale. Puis, en embrassant Laïs, elle ajouta:
— Puissent les dieux te conserver longtemps a notre amour.
Émue jusqu'aux larmes des honneurs qu'on lui accordait, Laïs se prosterna aux pieds de l'autel et remercia les dieux.
Le peuple, par ses applaudissements bruyants et réitérés, prouva toute l'affection qu'il avait pour la belle Corinthienne.
La grande-prêtresse releva Laïs et la conduisit dans un appartement réservé du temple, pour s'y reposer et attendre que la foule se fût écoulée.
Sur le soir, Laïs sortit du temple accompagnée de ses femmes, et prit le chemin de sa maison. En traversant un petit bois consacré à Neptune elle fut subitement attaquée par une troupe de gens armés qui l'emportèrent de vive force. Mais, aux cris de détresse de Laïs et de ses femmes , un guerrier, suivi de quelques-uns des siens, tomba sur ces misérables, lui arracha leur proie et les mit en fuite.
Ce guerrier c'était Léontidès : après avoir assisté au triomphe de Laïs, il l'attendait près du bois de Neptune pour lui témoigner sa joie et l'accompagner à sa demeure. Quel pouvait être l'ennemi caché, auteur de ce guet-apens? Léontidès courut à l'un des assaillants resté étendu sur le sol ; mais il ne put rien en tirer : le sang s'échappait à flots d'une large blessure, et les dernières convulsions de la mort avaient paralysé sa langue.
Léontidès escorta Laïs jusqu'à sa demeure ; lorsqu'ils furent arrivés à la porte du jardin :
— Brave Léontidès, lui dit la Corinthiene, reste avec nous jusqu'à demain, j'ai encore besoin de ta protection, et ta présence calmera les craintes qui m'agitent.
— 0 Laïs! tu combles mes vœux; je n'osais espérer un si grand bonheur.
Laïs lui offrit sa main et le conduisit dans un charmant boudoir où la peinture, la sculpture et la céramique avaient prodigué leurs chefs-d'œuvre.
— Ami, lui dit-elle, deux fois tu m'as sauvé la vie ; car l'esclavage serait pour moi pire que la mort ; comment pom'rais-je m'acquitter de la dette que j'ai contracté envers toi ?
— Un regard de tes beaux yeux, une pensée de ton cœur seront, pour moi, une récompense bien audessus du devoir que j'ai rempli,
— Tes paroles sont rassurantes, ô Léontidès, et
leur douceur ne le cède qu'à la beauté de tes sentiments.
— Du jour où je te vis, Lais, je t'adorai Ton
image est restée dans mon cœur pour attiser la flamme qui le dévore.
— Une autre que Laïs serait heureuse de cet amour ; moi , je n'ose me livrer à la joie qu'il répandrait sur mes jours; car il peut engendrer des regrets,
— Des regrets? ignores-tu que si j'aime dans Laïs la plus charmante des Hétères par les perfections physiques, j'aime aussi la plus belle des femmes par les qualités morales.
— Un amant s'aveugle toujours sur les défauts / de celle qu'il adore.
— Quelle auti-e pourrait donc rivaliser avec toi en amabilité, en douceur et en bonté?... Écoute, Laïs, puisque les dieux favorables nous ont rapprochés dans des moments critiques, c'est qu'ils veulent notre union. Quitte la condition d'Hétère et sois mon épouse ! Demain, nous partirons pour Ambracie.
— Y songes-tu, Léontidès ! toi le général des Ambraciens, épouser une Hétère...
— Périclès, plus grand que moi, a bien épousé Aspasie.
— Aspasie était ambitieuse et aspirait aux honneurs. Ma seule ambition, c'est d'être aimée ; hélas ! et le titre d'épouse fait bien souvent fuir l'amour.
— Qu'oses-tu dire ?
— La vérité... Et puis, cette alliance te nuirait dans l'esprit des Ambraciens.
— Loin de toi cette pensée...
— Il a fallu tous le prestige du grand nom de Périclès pour faire accepter aux Athéniens cet hymen, qui jusqu'à ce jour était sans exemple.
— Laïs, ta mémoire fait défaut, cet exemple n'est point le seul ; je pourrais t'en citer plusieurs autres.
— Léontidès, aujourd'hui ton amour me suffit; quant au titre sacré d'épouse, nous en causerons plus tard.
— Hélas!... tu repousses mes offres... tu refuses...
— Ce refus n'est pas irrévocable. Une détermination si grave mérite, de ta part et de la mienne, une longue réflexion.
— Laïs, souviens-toi qu'il existe à Eleusis un homme qui convoite ta personne et que cet homme est un prêtre.
— Il ignore que cette personne est Laïs.
— Il le découvrira bientôt, s'il ne le sait déjà, et il te poursuivra sans relâche.
— Pourquoi nous forger des craintes ?
— S'il ne peut triompher de ta résistance, il emploiera ies ruses, les embûches, les trahisons et toutes les lâchetés communes à ses semblables.
— Aujourd'hui, tu vois tout en noir.
— Et qui sait si ce n'est point lui qui a commandé le guet-apens dont tu as failli devenir la victime.
— Grands dieux l tu me fais frissonner...
— Si mes soupçons se confirment, désormais plus de sécurité pour toi dans ta ville de Corinthe. Connais-tu l'histoire de Diagoras de Mélos ?
— J'ai entendu parler de la condamnation de ce philosophe ; mais j'en ignore les détails.
— La nuit est avancée; les émotions de la journée ont fatigué ton corps et ton esprit ; tu as besoin de repos, Laïs ; demain tu sauras l'histoire de Diagoras.
Il baisa la main de l'Hétère et se retira dans l'appartement qu'on lui avait préparé.
Le lendemain, Léontidès raconta à Laïs la vie et les aventures de Diagoras de Mélos, auxquelles se trouvaient naturellement liés les Mijstères d'Eleusis (1). Vivement impressionnée par cette narration, Laïs se détermina à quitter Goiinthe et à suivre l'homme dévoué qui devait un jour devenir son époux.
(1) Ces deux documents, d'un très-haut intérêt, sont consignés dans la seconde partie de cet ouvrage, sous le titre de iJ'uits Corinthiennes ou Soirées de Laïs.