‹ Laïs de Corinthe et Ninon de LenclosChapitre 20 sur 45 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La prison. — Le jugement.

Le lendemain, Lais, enfermée sous les verroux d'une prison, le front appuyé dans ses mains, réfléchissait amèrement à l'instabilité des choses humaines.

— Hier encore, pensait-elle, au sein de l'opulence, environnée de mille adorateurs, je m'enivrais de parfums et d'amour; aujourd'hui, seule, oubliée peutêtre de ceux qui m'aimaient, je languis dans les ténèbres d'un cachot. 0 Fortune inconstante!..."»

Cependant, je n'ai que des amis à Corinthe... D'où peut partir le coup qui m'a frappé ! Oui, Léontidès avait raison, il n'y a qu'un hiérophante qui puisse frapper aussi lâchement une femme... Et j'ai méprisé ses conseils... Les exemples de Diagoras, de Socrate et d'Alcibiade auraient dû m'ouvrir les yeux... Que faire maintenant?... Parmi les nombreux amis que

m'attiraient mes richesses et ma beauté, en trouverai-je quelquoS-uns qui me prêteront leur appui '? 0 Ltontidès! ton dévouement ne se refroidira-t-il point derant l'orage qui gronde sur ma tête?...

A peine elle achevait ces derniers mots, que la porte de la prison s'ouvrit et Léontidès se jeta dans s?s bras.

— 0 Laïs !

— 0 Léontidès f

S'écrièrent-ils en même temps; et, pour la première fois, leurs lèvres se pressèrent au milieu d'un long soupir.

— II n'y a pas une minute à perdre, dit Léontidès, vite, quittons à jamais ces lieux de désespoir. Tout est préparé pour ta fuite... Dans une heure^ tu seras loin de l'ingrate Corinlhe.

— Pardonne-moi, Léontidès, de résister encore à cette preuve de ton amour; mais les dernières paroles de Socrate sont vivantes dans mon cœur : fuir, c'est s'avouer coupable. Je veux, au contraire, que mon innocence soit déclarée au grand jour.

— Malheureuse femme! c'est courir au-devant de la mort...

— Je préfère la ciguë aux soupçons que ma fuite laisserait dans l'esprit des Corinthiens.

~ Sais-tu qui poursuit ?

— Je l'ignore.

— C'est Vasiléas! l'hiérophante d'Eleusis.." l

— Je m'en doutais.

— Les hommes de sa robe, tu le sais, sont aussi implacables dans leur haine qu'opiniâtres dans leur vengeance... Hésiteras-tu maintenant ?

— J'imiterai Socrate.

— Laïs, si tu m'aimes, au nom de cet amour, cède à mes instances, à mes prières...

La voix du geôlier prononça ces mots :

— Seigneur, le clepsydre touche à sa fm, dans un moment, il sera trop tard.

— 0 Laïsl tu as entendu... Vite, fuyons! Et il la prit par la main pour l'entraîner.

— Léontidès, en acceptant ton amour , je me suis imposé le devoir de le mériter, de m'en rendre digne. La fuite serait l'ignominie...

— 0 femme sublime l puissent les dieux vengeurs confondre le scélérat qui t'accuse 1

— Je te choisis pour défenseur.

— J'accepte avec transport, mais à condition que nous mourrons ensemble, si je ne puis te sauver.

La porte du cachot s'ouvrit ; des soldats en gardèrent l'approche et l'officier entra pour annoncer à Laïs que l'heure était venue de comparaître devant ses juges.

Laïs, après s'être enveloppée de la tête aux pieds d'un voile blanc, s'appuya sur le bras de Léontidès et sortit de la prison. Ses femmes, ses esclaves, con-

duites par Bacchis ; Aristippe, Scopas, Myron et plusj^^.urs autres amis l'attendaient à la porte de la prison et l'escortèrent jusque sur la place publique, où le peuple et les juges s'étaient assemblés.

Lorsque Laïs fut arrivée au pied de la tribune où siégeaient les Prytanes, l'officier fit retirer toutes les personnes qui l'avaient suivie et ne laissa auprès d'elle que Léontidès, constitué son défenseur.

L'accusée et son défenseur furent isolés dans un espace circulaire formé par une double haie de soldats. L'accusateur et les témoins à charge se trouvaient en face également entourés de gardes.

Après que les hérauts préposés au maintien de l'ordre furent parvenus à établir le silence parmi le peuple, le juge-président prononça ces mots :

— Laïs, tu es accusée d'impiété envers les dieux et de maléfices envers les hommes, La loi punit ces deux crimes de la peine de mort ! ... La même loi accorde à l'accusé une heure pour sa défense. Laïs, qui choisis-tu pour défenseur?

LÉONimÈs, levant la main.

Moi, Léontidès d'Ambracie.. Où est l'accusateur?

DOLÉAS.

Le voici 1 c'est moi, Doléas, pour le compte de Vasiléas d'Eleusis.

LÉONTIDÈS.

Doléas!... le traître du banquet de Laïs... Juges,

l'accusation intentée par cet homme ne saurait être sérieuse.

. DOLÉAS.

Plus sérieuse que tu ne le penses. C'est Vasiléas qui accuse ; Vasiléas ! l'hiérophante d'Eleusis , retenu par les mystères de l'initiation, et que je représente. Les témoins des faits imputés à raccusée sont prêts à les certifier par le serment.

LÉONTIDÊS.

Doléas, tu es un traître et ton maître un infâme que je saurai démasquer. Les misérables payés par Vasiléas pour perdre Laïs sont des sycophantes dont l'imposture sera bientôt découverte.

DOLÉAS.

Oublierais-tu, Léontidès, à quel homme puissant s'adressent tes injures?

LÉONTIDÈS.

Silence! agent des ténèbres et du mensonge ; la vérité n'offense que les coupables.

Élus du peuple, vénérables magistrats, vous connaissez tous Laïs, cette beauté que Gorinthe compte au nombre de ses merveilles; mais, ce que vous ignorez peut-être, c'est que la bienfaisance et la bonté de cette femme surpassent sa beauté. Ce que vous ignorez c'est que chaque jour de sa vie est marqué par une belle action ! Demandez au peuple, interrogez les Eupatrides? tous se lèveront en faveur de Laïs-

parce qu'elle est utile à tous, parce qu'elle est aimée de tous.

Savez-vo'us pourquoi Laïs est traînée à votre tribunal ? connaissez-vous son crime ? vous aurez de la peine à le croire ; c'est d'avoir allumé, à son insu, un coupable amour dans le cœur de l'hiérophante d'Eleusis; c'est d'avoir rejeté, avec indignation, ses offres de fortune et d'honneurs; c'est, enfin, d'avoir préféré la vertu aux souillures de Vasilcas 1

DOLÉAS.

Le défenseur a oublié le respect dû au caractère

du grand-prêtre d'Eleusis; je demande aux juges

que le nom de Léontidès soit mis à côté de celui

de l'accusée.

(Un grand tumulte a soudainement lîeu panni le penple. Un homme armé d'un bâton veut forcer les gardes; on le repousse; il s'agite, crie et cherche à traverser la haie de soldats pour pénétrer jusque dans l'espace où se trouve Laïs et son défenseur.)

— Laissez-moi passer, crie-t-il, je viens éclairer la justice... Vous ne connaissez donc pas le citoyen

libre à ses vêtements? Ces brutes bardées de fer

n'ont pas même l'instinct des chiens d'Athènes et de Corinthe, qui tous connaissent Diogène.

(On s'efforce toujours à l'éloigner et il revient toujours à la charge.

— Me laisserez- vous passer! Je vous répète que je viens en toute hâte d'Athènes pour éclairer la justice de Corinthe.

LE JUGE PRÉSIDENT

Quel est cet homme?

DIOGÈNE

Un citoyen libre ; un obligé de Laïs qui vient la défendre contre un scélérat et alléger les Pi*ytanes d'un jugement inique.

LE PRÉSIDENT

Qui es-tu pour parler de la sorte .

DIOGÈNE

Un homme dont l'espèce est perdue et qu'on remplacera difficilement.

LE PRÉSIDENT

Ton nom?

DIOGÈNE

DIOGÈNE I... qui cherche toujours un homme et qui n'a trouvé qu'une femme : Laïs 1... pour laquelle j'accours apporter ma voix comme citoyen de Gorinthe.

DOLÉAS.

Prytanes! cet homme est un mendiant, un fou...

DIOGÈNE

Cet homme est un homme libre, et toi tu n'es qu'un valet, un esclave bien nourri.

DOLÉAS.

L'insolent f

DIOGÈNE

Comme citoyen de Corinthe, je réclame mes droits.

DOLÉAS.

Ce droit t'est refusé puisque tu n'as point de domicile.

DÎOGÈNE.

Comment! je n'ai point de domicile Ah ça!

viens-tu delà Scythie..,. Prytanes, je n'ai jamais menti, et je me déclare propriétaire de deux maisons: l'une qui m'a été donnée par l'Aréopage à Athènes : l'autre au Cranion à Corinthe, construite, par les ordres de Laïs, pour son ami Diogène.

DOLÉAS.

Tes maisons sont des tonneaux.

DIOaÈNE.

Eh ! qu'importe, si je sais m'en contenter... Magis* tratsde Corinthe, l'assassinat de Socrate, le plus sage des hommes, est de date trop récente ; le deuil et les regrets trop profonds dans nos cœurs, pour qu'une pareille condamnation puisse être renouvelée de nos jours. Vous savez qu'Anitus, non content d'avoir privé la Grèce de son plus grand philosophe, accusa d'impiété Daucon, Anaxagore, Alcibiade, Aspasie, femme de Périclès ; mais, les dieux irrités vengèrent Socrate et l'humanité ; l'odieux Anitus xUt chassé et plus tard lapidé. Aujourd'hui Vasiléas voudrait renouveler les attentats de son prédécesseur ; cela n'est plus possible. Les juges sont trop éclairés, et nous avons tous une profonde horreur des Chalcas.

DOLÉAS.

Prends garde à ta tête, Diogène I

DIOGËNE.

Ce n'est pas avec du sang humain qu'on honore les dieux. Platon a dit que la mort de Socrate serait, chez les Grecs, le dernier meurtre théocratique.

DOLÉAS.

Diogène '

DIOGÈNE

Lisez la vie de Laïs et celle de son accusateur ; dans l'une tout est amour ; dans l'autre tout est orgueil, haine et mensonge,

DOLÉAS.

Diogèuelje t'accuse d'impiété,

DIOGÈNE

Allons donc! tu plaisantes... Aux aveugles tes mystères ; on en rit aujourd'hui... Nous croyons aux dieux hienfaisants et non aux dieux assassins. Et, si les Prytanes voulaient me permettre de châtier le calomniateur avec mon hâton, ils acquerraient bien vite la preuve que les dieux ne prennent jamais la défense des méchants.

LE PRÉSIDENT

Assezl Diogène; nous t'avons écouté.

(Un héraut vient prévenir les Prytanes qu'une foule de personnes de tout âge, de tout scve et do louiez couJ.lio;ii demandent à

être entendues en faveur de l'accusée. Sur un signe du jugeprésident, on les introduit.

Trois femmes se présentent, la mère et les deux filles.

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