‹ Laïs de Corinthe et Ninon de LenclosChapitre 19 sur 45 · UNE AUTRE FEMME · texte numérisé non relu

UNE AUTRE FEMME

Voyez -VOUS, ce vieux tonneau?

MYROX.

Moi, je le confesse, j'aime le vin et les femmes.

scoPAS, €71 riant.

Maître ! est-ce que nous reviendrions à nos vingt ans?

MYRON

Eélhé!...

CHRYSIDÈS.

Ohl ohl

ARISTIPPE

Amis, la sagesse nous dit d'aimer tout ce qui peut nous rendre heureux, sans être nuisible aux autres. Myron et Chrysidès aiment la bonne chère; mais les femmes , en général, préfèrent la douce poésie de l'amour aux fumées du Chypre et du thasos; c'est tout naturel.

LAÏS

Aristippe a raison; chacun de vous a parlé selon l'état de son âme. Je suis l'élève du philosophe de Cyrène, et je vais compléter sa pensée.

Elle prend une lyre et chante :

Tous les biens d'ici-bas, la beauté, la jeunesse,'

L'amour et le vin vieux,

La santé, la richesse,

Sont des présents des dieux.

Mais l'abus de ces biens fait promplement éclot»;

Une foule de maux,

De chagrins, de fléaux,

Que le vrai sage ignore.

Variez vos plaisirs.

Modérez vos désirs ; i

Fuyez, fuyez l'ivresse

Et les excès, Qui hâtent la vieillesso Et les regrets ; f Goûtez à fout, mais n'abusez jamais ?

ARISTIPPE

Vous avez entendu... Laïs, au milieu des bruits du plaisir , trouve encore le moyen de glisser une leçon de sagesse.

LÉONTIDÈS.

Et, malgré les quolibets de Démosthènes, la maison de Laïs est une école de philosophie , de politesse et de bon goût.

ARISTIPPE

A propos de Démosthènes , vous savez qu'il vient d'être condamné par l'Aréopage à donner six heures de sommeil à ses esclaves forgerons.

LAÏS

Singulière condamnation ! en connais-tu les détails ?

ARISTIPPE

Personne de nous n'ignore que Démosthènes, dans son impitoyable avarice, écrase ses esclaves de travail. Il exige d'eux quinze heures de travail par jour, au lieu de dix, afm de remplir plus vite ses coffres. Dernièrement, l'acteur Latyrus, quia donné des leçons de déclamation oratoire à Démosthènes, ayant trouvé dans la rue trois esclaves de l'orateur,

exténués, alla immédiatement porter plainte contre son ancien élève, et le fit condamner par l'Archonte,

LÉONTmÈS.

Je féliciterai Latyrus à ma première rencontre. Maintenant , répondez à cette question, convives de Laïs :

— Lequel est le plus grand de Démosthènes qui assassine ses esclaves pour s'enrichir, ou de Lais qui leur donne la liberté pour s'en faire des amis ?

Lais jeta à Léontidès un regard où se peignait un reproche contre cette louange, et dit :

— Il est triste pour Athènes et le beau siècle de Périclès , qu'un homme aussi éminent que Démosthènes suive l'exemple de l'usurier Callias.

BACCHIS

De l'avide Callias, dont les coffres sont comme la tombe, qui reçoit toujours et ne rend jamais,

ARISTIPPE

Qui vendrait la République et la Grèce entière pour faire de l'argent.

MUSARION.

Vous parlez toujours de Démosthènes, de Callias, et vous gardez le silence sur le rapace Chrysidès ?

CHRYSmÈS.

Moi !... grands dieux !..?

MUSARION.

Oui ï toi, qui engloutis dans un seul dîner trois

talents pour ton ventre, et qui laisses mourir de faim les sots que tes spéculations ont ruinés.

BACCHIS

Attrape, vieux loupi

CHRTSIDÈS.

Ouelie calomnie !

LAÏS

La générosité doit toujours marcher avec la fortune ; honneur à ceux qui possèdent cette vertu.

MYRON

Pour plaire à Laïs et en l'honneur de son retour, j'ai affranchi hier trois de mes meilleurs esclaves.

LAÏS

Merci pour eux f les dieux t'en tiendront compte un jour.

ARISTIPPE

Que dirait Myron s'il savait que Laïs, avant son départ pour Sardes, a donné la liberté à tous ses esclaves?

MYRON

C'est digne d'une grande reine.

BACCHIS

Et s'il apprenait que tous les esclaves, hormis d'eux, ont préféré l'esclavage chez Laïs à la liberté dans leurs foyers.

LÉONTIDÈS.

Il dirait comme moi : si l'on a élevé des autels à

la beauté de Laïs, on doit aussi en élever à sa bonté, à sa bienfaisance.

LAÏS

En vérité, général Léontidès, tu es aujourd'hui intarissable de louanges.

LÉONTinÈ",

Je rends justice à qui le mérite.

En ce moment un bruit de voix se fit entendre au Aond du jardin.

- Quel est ce bruit , demanda Laïs ?

— Ce sont des enfants, répondit une chambrière; je veux dire des petits mendiants, qui se cramponnaient à la palissade du jardin ; mais Arétas» le jardinier, les chasse avec son bâton.

LAÏS

Est-ce donc ainsi que j'apprends à mes serviteurs à traiter l'indigence ? Qu'on fasse venir ces enfants , si mes amis le permettent, je veux les voir.

LÉOXTIDÈS.

0 Laïs ! toujours de nol^les sentiments.

ARISTIPPE

Je suis glorieux de mon élève.

On vit alors arriver une pauvre femme tenant deux petits enfants par la main; un troisième enfant plus âgé conduisait un vieillard aveugle.

— Pardonnez-moi, mes seigneurs, dit la mendiante; par Pluton ! je le jure, nous ne sommes pas des malfaiteurs. Attirés parles bruits de la fête, ces

pauvres enfants ont cherché à grimper sur la palissade pour implorer votre pitié. Oh ! pardonnez-leur, car ils ont faim...

LAÏS

Rassure-toi, bonne mère, tu n'as rien à craindre, ici. Ton ne fait que du bien. Parle, qui es-tu?

LA MENDIANTE

Je suis la femme d'un soldat messénien, blessé et fait prisonnier par les Spartiates , qui ont saccagé et ruiné notre pays. Hélas ! nous errons de ville en ville, avec mes enfants et mon père aveugle, implorant la charité.

LAlS.

Ton mari existe-t-il encore î

LA MENDIANTE

Oui, il existe. . . Mais, c'est comme s'il était mort... Si tu connaissais ces brigands qu'on nomme Spartiates... Ils sont aussi avides d'argent que du sang de leurs voisins. Ils ont demandé à ce vieillard deux talents pour la rançon de son fils. Deux talents 1 il n'y a que les rois qui possèdent pareille somme.

ARISTIPPE

Vous l'avez entendu ! Malgré les lois de Lycurgue, l'amour de l'argent s'est infiltré chez les Spartiates; vous verrez qu'ils vendront un jour la Grèce au roi de Perse.

LAlS.

Ne désespère de rien , bonne femme.

LA MENDIANTE

Pour nous, hélas I l'espoir est impossible.

LAÏS

Ce que tu crois impossible est, au contraire, très-facile. Voyons, parle; si tu possédais deux talents, qu'en ferais-tu?

LA MENDIANTE

Alors, il faudrait qu'ils tombassent du ciel; car, depuis trois ans que nous implorons l'assistance publique, c'est à peine si l'on nous donne assez pour subsister.

LAÏS

On doit toujours espérer dans la bonté des dieux; bien souvent ils exaucent nos prières lorsqu'on s'y attend le moins.

LA MENDIANTE

Vous êtes donc une déesse pour me donner de si douces consolations et me faire espérer un si grand bonheur? Oh I j'aurais dû le deviner à votre éblouissante beauté. {Elle se jette aux genoux de Laîs.) Daignez nous accorder votre puissante protection.

LAÏS

Relève- toi, bonne mère; je ne suis qu'une simple mortelle comme toi; et la beauté, dont les dieux m'ont favorisée, je l'emploie à faire le bien. Je pourrais seule te donner les deux talents qui doivent rendre un père à sa famille; mais je neveux point priver mes amis du plaisir d'une belle action.

LA MENDIANTE

Qu'ai-je entendu!... serait-il possible?..; LAÏs (prenant une corbeille pour faire la quête).

Je commence par toi, Chrysidès, le plus riche de nous tous. Montre-toi généreux; nous venons de dire que la générosité faisait honneur à la richesse.

A vous, Myron et Scopas , que votre offrande soit digne du nom glorieux que vous portez.

Mon ami Aristippe, donne touj ours sans compter.

Et le brave Léontidès...

LÉONTIDÈS.

Léontidès donnerait tout ce qu'il possède pour un regard de Laïs; de la bonne Laïs, si digne de notre admiration à tous.

(Laïs fait le tour de la lable et chaque convive dépose son offrande. LÉONTIDÈS.

Et maintenant , qui oserait nier que Laïs ne résume pas, en elle, toutes les perfections physiques et morales ?

BACCHIS

La vie de ma maîtresse est semée de mille traits semblables.

DOLÉAS (convive inconnu, en déposant son offrande dans la corbeille).

Moi! je donne un talent... j'en donnerais vingt autres à l'instant même pour posséder Laïs.

LAÏS

Seigneur , tu parles comme \m roi de Lydîp.

LÉOxNTiDÈs ['à Aristippcl.

Cette exclamation annonce quelque chose de sauvage; elle est grossière , inconvenante.

ARF^TIPPE.

Et de mauvais goût.

CHRYSIDÈS.

Oh ! oh ! un talent, vingt talents I... c'est donc un Crésus que cet homme?

LÉoxTmÈs (à Mtjrorî) Quel est ce convive; le connais- tu?

MYRON

Je ne l'ai vu qu'une seule fois; c'est l'ami d'un de mes amis.

ARISTIPPE

C'est la première fois de la soirée que je l'entends parler. Jusqu'à présent il est resté muet, taciturne... Il y a des secrets sous les plis de son front.

LÉONTIDÈS.

Ou des remords sur sa conscience. (A part.) Cet homme-là médite probablement quelque projet sinistre... observons-le .

LAÏs {se plaçant devant la tablé),

La moisson a été riche... cette corbeille, si je ne me trompe, doit contenir au moins deux talents, somme exigée pour la rançon de ton mari. Moi^ j'en ajoute un troisième pour assurer la subsistance de

~ 116 — ta famille. Prends, pauvre femme, et remercie ces généreux seigneurs.

LA MENDIANTE

Dieux de l'Olympe! n'est-ce pas un songe que je fais?.. Ce palais , ces fleurs , ces vases d'or, ces lumières éblouissantes... et la beauté de celle qui me parle, éclipsant tout ce que je vois... et cet argent... Quel heureux songe ! Mais hélas ! que le réveil sera triste...

LAÏS

Réjouis-toi, bonne mère; ce n'est point un songe; c'est la réalité; prends cet argent; il t'appartient. Va racheter ton mari et vis désormais heureuse au sein de ta famille.

LA MENDIANTE

Je n'ose y croire...

LAÏS

Prends donc, sans hésiter , car ce qui fait la fortune et le bonheur de ta famille , n'est que le superflu du riche.

LA MENDL\NTE.

Que les déesses de la beauté et de la bonté , dont tu es la vivante image, te récompensent d'un si grand bienfait 1 Mais moi, pauvre femme, comment et par quel moyen te prouver ma reconnaissance ?

LAÏS

Ce moyeu, le voici ; toutes les fois que l'infortune

viendra frapper à ta porte, tu la recueilleras et la soulageras, en mémoire de ce qui t'arrive aujourd'hui.

LA MENDIANTE (lui baisaut la main.)

Par cette main généreuse, que je baise, et sur la tête de mes enfants, je jure de faire aux autres ce que tu me fais aujourd'hui. Que les dieux me retirent tes bienfaits si je manquais à mes serments!... De plus, mon mari et moi te jurons le dévouement le plus absolu à ta personne.

LAÏS

Bonne mère, je suis heureuse de tareconnaissance et la considère comme au-dessus du bienfait.

(La mendiante se relire avec sa famille en renouvelant ses pemerciemcnts.i

— La joie de cette pauvre femme, dit Laïs à ses amis, a passé dans mon âme; j'éprouve un indicible bonheur.

LÉONTIDÈS.

Dans la joie dont tu rayonnes, on croirait voir un reflet divin.

LAÏS

Je vous le demande, mes amis, le bonheur que procure une bonne action n'est-il pas au-dessus des plaisirs d'une fête?... Ah 1 combien sont à plaindre ceux qui l'ignorent.

LÉONTIDÈS.

Morale sublime I

ARISTIPPE

C'est mon élève... Néanmoins, je fais observer que les joies morales que procure la bienfaisance, et les plaisirs légers d'une fête concourent également au bonheur de la vie. Il faut donc^ ainsi que le disait tout à l'heure Laïs, il faut varier et ne jamais user.

Pendant cette conversation animée, une femme, quittant la place qu'elle occupait à une autre table était venue se placer à côté de Xénophon; celte femme c'était l'éloquente Lasthénie de Mantinée, qui suivait avec ardeur les leçons de Platon.

— Philosophes , artistes , poètes et nobles archontes, s'écria-t-elle d'une voix inspirée, à cette heure, vous rendez justice à Laïs, c'est très-bien! A.ujourd'hui, Corinthe l'estime et l'honore, c'est mérité !... Mais, dans les siècles futurs, l'histoire gardera le silence sur les bienfaits de la généreuse Hétère, et ne reproduira que les pamphlets de Démosthènes.

— Non! s'écria Léontidès d'une voix vibrante; non, par Jupiter! il ne sera point dit qu'on puisse fausser ainsi l'histoire : j'irai moi-même graver les belles actions de Laïs sur les marbres de Pàros.

Tout à coup, une troupe de chanteuses, accompagnées par des aulétrides, se placèrent au milieu de la salle et chantèrent :

A l'amour, ouvrez vos cœurs; Du plaisir cueillez les fleurs ?

Profitez de la jeunesse Qui s'enfuit avec vitesse, Et disparaît sans retour ; Fêtez Bacchus et l'Amour I

Pour les amants, la vie est belle ; Les jours sont d'or, les cieux d'azur.

Et la voue du cœur leur révèle Ce que l'amour a de plus pur.

Des danseuses vinrent ensuite, et, aux sons des instruments, exécutèrent des danses variées et des poses ravissantes.

Les tables devinrent peu à peu désertes ; la foule des convives se portait vers la grande salle de la maison de Laïs, où des bateleurs et des histrions amusaient les spectateurs de leurs tours plaisants et de leurs bons mots.

Ce fut alors que Léontidès et Laïs s'enfoncèrent seuls dans un endroit retiré du jardin.

— Plus je te vois et t'écoute, disait Léontidès,à celle qu'il adorait, plus je découvre en toi de charmes et de perfections. Je finirai par croire, comme cette mendiante, que tu es une déesse sous la forme humaine. 0 Laïs! je deviendrai fou d'amour.

r- Tu veux dire fou raisonnable ; car, pour être heureux, tu sais aussi bien que moi, Léontidès, qu'il faut de la sagesse en toutes choses.

— Dis-moi que tu m'aimes, ô Laïs ! prononce, je

t'en supplie, ce mot plus doux que toutes les mélodies du ciel,

— Léontidès, je n'ose me livrer au bonheur de t'aimer.

— Et pourquoi ces craintes ?

— L'amour d'une Hétère pourra-til rendre heureux le général des Ambraciens ?

— Il me rendra le plus heureux des hommes.

— Faire d'une Hétère ton épouse ; ne le regretteras-tu point plus tard comme un acte de folie ?

— Cesse, ô Laïs ! cet affreux langage. Non, tu n'es pas une Hétère à mes yeux; je vois en toi la femme sur laquelle les dieux ont épuisé leurs dons les plus rares. Si tu es adorée comme la plus belle à Corinthe, tu seras respectée et honorée comme la plus sage à Ambracie.

— L'amour t'égare, Léontidès.

— Détrompe-toi, Laïs; ce n'est point la fièvre du désir qui me consume, c'est un amour dont la pureté égale les précieuses qualités de ton cœur. Il semble que le destin m'ait rapproché de toi pour te protéger contre le monstrueux amour d'un homme qui...

LAÏS

Que veux-tu dire?. .. explique-toi?...

LÉONTmÉS.

Ce prêtre d'Éleusis revient sans cesse à ma pensée. Je le regarde comme mon plus mortel ennemi, puisqu'il peut avoir des projets sur toi. ..je ne serais pas

éloigné de croire que c'est lui qui a dirigé le guetapens dont tu as failli devenir la victime.

LÀÏS.

Se pourrait-ill

LÉONTIDÈS.

Oh! si je te perdais... moi qui t'aime plus que la vie... j'en mourrais... ô Laïs! voilà pourquoi je te presse d'accepter ma main et de quitter Corinthe pour Ambracie.

— Noble et excellent cœur, dit Laïs en pressant les mains de son amant dans les siennes, puissé-je bientôt te prouver ma reconnaissance en comblant tes vœux.

— 0 bonheur! s'écria Léontidès, elle partage mon amour...

Un serviteur interrompit cet entretien par ces mots :

— Un homme de loi demande à parler au seigneur Léontidès, pour une affaire de la plus haute importance.

— Peste soit de l'importun 1 murmura Léontidès. Que me veut-il, cet homme?... Qu'il vienne si Laïs le permet.

— C'est au seigneur Léontidès seul qu'il veut parler; l'affaire est grave, assure-t-il, et exige le plus profond secret.

— Va, Léontidès, dit Laïs, je t'attends ici. Lorsque Laïs fut restée seule, Doléas, le convive

mystérieux, s'approcha d'elle et lui dit d'un ton confidentiel :

— Et moi aussi, belle LaïsJ'aiàt'entretenird'une affaire encore plus importante, puisqu'il s'agit de ta fortune et de ta vie...

LAÏS

Tes paroles m'inspirent des craintes

DOLÉAS.

Rassure-toi; celui qui m'eoivoie ne veut v-^uj ton bonheur.

LAÏS

Qui t'envoie ?

DOLÉAS.

Je suis l'émissaire de l'homme puis 'îi-i: <i--î t'adore, qui a tenté ton enlèvement...

LAÏS

Le misérable !

DOLÉAS.

De l'homme qui, pour te posséder, sacrifierait la Grèce entière. Tiens, lis le billetqu'ilt'écrit, et juge toi-même de son amour, de sa puissance.

(Laïs lit le billet que lui remet Doléas.)

« Une circonstance fortuite a fait avorter mes jjrojets ; deux fois tu m'as échappée ; mais, par Jupiter ! morte ou vive, tu tomberas en mon pouvoir. Je suis au-dessus des rois; tout cède à ma volonté. C'est irriter mon amour et te préparer mille tourments que de m'opposer une vaine rési stance.

« 0 Laïs ! rends-moi le calme qiie ta beauté m'a fait perdre ; éteins le violent incendie que tes yeux ont allumé "^ans mon cœur ; partage mon amour, et tu seras la plus riche, la plus honorée d'Athènes, de Corinthe et du monde entier.

« Mon confident recevra ta réponse. Songes-y bien! ton adhésion sera pour nous la vie et le bonheur... Un refus, c'est ton arrêt de mort!. . . »

— L'infâme! s'écria Laïs à cette lecture. Est-ce par des menaces de mort qu'on peut inspirer l'amour ?

DOLÉAS.

C'est parce que tu m'intéresses que je te donne le conseil d'accepter... Un refus te perdrait... Si tu connaissais mon maître...

LAÏS

Qu'oses-tu me proposer ?

DOLÉAS«

Il s'agit de ta vie! Mon maître est inflexible; quand il ordonne il faut obéir.

LAÏS

Malheureux! sors d'ici...

DOLÉAS.

Tu persistes dans ton refus?

LAÏS

Retire-toi, ou j'appelle.

— Tu le veux! soit satisfaite... Mais, h bientôt, dit l'émissaire eii se retirant.

Laïs eut à peine la force d'appeler Bacchis, sa gouvernante, et se sentit défaillir.

Léontidès et Bacchis arrivèrent en même temps.

— Que vois-je ! s'écria Léontidès en relevant Laïs , que s'est-il donc passé pendant mon absence?

LAÏS

Ohl c'est affreux!.?; toujours des menaces de mort.

LÉONTIDÈS.

Parle, je t'en supplie.

LAÏS

Ce convive qui te paraissait suspect vient de me révéler des choses épouvantables.

LÉONTIDÈS.

Achève.

LAÏS

Il est l'agent de cet ennemi puissant et mystérieux qui a juré ma perte.

LÉONTIDÈS.

Le scélérat!... je m'en doutais... J'aurais dû l'étrangler, comme j'en avais l'envie... Que t'a-t-il dit?

LAÏS

Ce soir même je serai dépouillée de mes biens et traînée en prison.

LÉONTIDÈS.

L'infâme!... Calme tes craintes, mon amie, Léontidès veille sur toi, et, par le Styx l j'aurai sa tête ou

j'y perdrai la mienne... Baccbis, sais-tu où est ce Doléas?

BACCHIS

Je l'ai vu sortir précipitamment du jardin et se diriger vers la mer.

LÉONTIDÈS.

Maintenant, Laïs, écoute, à ton tour : le personnage mystérieux qui demandait à me parler est, sans nul doute, un autre envoyé de notre ennemi; en me donnant ce rouleau, il m'a dit : « Sur ce papyrus est écrite la destinée de Laïs ; si elle consent à la proposition qu'on luijait en ce moment, tu Lrrtleras ce rouleau; si elle refuse, tu l'ouviiras... » Quelle est cette demande, Laïs?

LAÏS

Toujours la même... celle de lui appartenir.

LÉOiNTIDÈS.

Le monstre! oser plasphémer ainsi... N'es-tu pas à moi tout entière, ô Laïs 1 et ma vie ne t'appartient-elle pas? Aujourd'hui, plus que jamais, tu as besoin d'un défenseur; je jure, par Jupiter! de te sauver ou de mourir.

LAÏS

0 généreux ami I

Les amis les plus intimes de Laïs, prévenus par sa gouvernante, arrivent s'informer de l'accident factieux qui a troublé la joie commune; tous s'em-

pressent autour de Laïs et lui renouvellent les témoignages de leur affection, de leur dévouement.

— Mes bons amis, leur dit Laïs, des choses trèsgraves se passent en ce moment; veuillez m'écouter, car j'ai besoin de vos conseils et de votre appui. La soirée a commencé joyeuse, aimable comme toujours ; mais, hélas ! j'ai le pressentiment oue sa fin sera triste.

— Grands dieux ! qu'est-il arrivé? s'écrièrent tous les amis à la fois.

LAÏS

Je vais vous l'apprendre. Commençons d'abord par ce rouleau : Léontidès , veux-tu me le confier?

LÉONTmÈS.

C'est moi qui dois l'ouvrir.

LAÏS

Donne-le-moi, je l'exige... tu pourrais me cacher le contenu. Aristippe va le lire à haute voix. Elle passa le rouleau à Aristippe, qui lut :

« Le nommé Léontidès, général au service d'Ambracie, colonie de Gorinthe, et parent de l'Eupatride Léontidès, décédé à Corinthe le troisième jour d'Hécatombéon, commençant la première année de la 99* olympiade, est déclaré héritier légitime des biens dudit Eupatride , passés entre les n? -xins d'une étrangère. En conséquence, le testameik .' du défunt

est cassé, et le général Léontidès rentre dès aujourd'hui dans ses droits. »

A cette lecture, la stupéfaction fut générale, à l'exception de Laïs, qui dit en souriant :

— Si la décision vient des Prytanes, je la respecte et m'incline devant elle... Ge coup d'un ennemi caché, loin de m'abattre, ne saurait que me grandir à vos yeux.

ARISTIPPE

En effet, nous admirons ton sang-froid, ta force morale.

LAÏS

Ce ne sera plus Laïs qui vous invitera dans ses jardins^ puisqu'on les lui reprend ; mais vous n'y perdrez rien, Léontidès me remplacera; n'est-ce pas, général Léontidès?

LÉONTIDÈS.

L'ennemi qui te poursuit, admirable Laïs, est un lâche comme tous les anonymes; ce ne peut être

qu'un bapte, un misérable Oh! si les Prytanes

connaissaient comme moi la cause de cette noire vengeance Tiens, voici le cas que je fais des cadeaux de cet infâme.

Et il déchira le rouleau, puis en jeta les morceaux qu'il foula sous ses pieds.

— Puissé-je bientôt, ajouta-t-il, l'écraser de même, le vil scélérat, dont ce Doléas n'est que l'agent.

LAÏS

Noble et généreux ami 1...

CHRYSÏDÈS.

Par Plu tus 1 c'est se moquer de la fortune, général Léontidès. Cet excès de libéralité pourrait bien n'être qu'une folie d'amour.

(Tout les amis de Laïs viennent serrer la main de LéOûUdèa et le féliciter de son noble désintéressement.)

ARISTIPPE

Général, ce trait sublime vaut mieux qu'une victoire et suffirait seul pour anoblir ta race. Demain la ville de Gorinthe votera une couronne au généreux Léontidès.

Le bruit de ce fâcheux incident était parvenu aux oreilles de la plupart des convives, et Laïs se trouvait entourée d'une foule curieuse, lorsque tout à coup une troupe de soldats conduite par un officier se présente :

— Au nom et par l'ordre des Prytanes, dit l'officier, je viens arrêter Laïs...'

La consternation se peignit aussitôt sur tous les visages, et Laïs, par un mouvement instinctif, s'appuya sur le bras de Léontidès, en lui disant :

— Tu le vois, ami, les menaces de Doléas se réalisent.

LÉONTIDÈS, s'avançant vers l'officier,

— Nous nions aux Prytanes le droit de violer le domicile et nous refusons de te livrer Laïs.

l'officier.

Je remplis mon devoir.

LÉ0NTIDÊ3.

Qui t'envoie ?

l'officieh.

Le chef des Prytanes.

LÉONTIDÈS.

Pourquoi cette arrestation?

L'oFnciEn.

Je l'ignore... J'exécute les ordres qu^on me donne.

LÉONTIDÊS.

Ces ordres ont été surpris... J'irai moi-même, en tête des premiers de Corinthe, dévoiler aux Prytanes les noires machinations d'un lâche.

l'officier.

Tu es libre de tes actions; moi, je suis responsable de l'exécution des ordres qu'on m'a donnés,

LAÏS

Mes amis, quand la loi ordonne, la résistance devient un crime : obéissons à la loi.

Puis, s'adressant à l'officier :

— Seigneur, je vous suis.

Page 1