CHAPITRE Vit
vieillesse de Ninon. — Sa mort.
Ninon, malgré son grand âge, fut toujours recherchée. Saint-Évremont dit :
« C'est par elle que la nature devait commencer à faire voir qu'il est possible de ne pas vieillir. Quoique arrivée à cet âge qu'on appelle la décrépitude, elle n'en eut jamais le dégoût ni la laideur ; elle conserva toutes ses dents, et ses yeux paraissaient encore si brillants, qu'on disait d'elle, dans les dernières années de sa vie, qu'on pouvait y lire toute son histoire. »
C'est à l'âge de quatre-vingts ans qu'elle ferma sa carrière amoureuse , selon les uns ; d'autres prétendent qu'elle la prolongea jusqu'aux dernières années de sa vie.
L'abbé G*** fut présenté à Ninon en 1694, c'est-àdire lorsqu'elle comptait soixante-dix-neuf ans ré-
voln s. Le jeune abbé ne se contenta pas du titre d'ami, il aspira à celui d'amant. Pour éprouver sa constance, on le remit à i;,rxe année; il eut beau solliciter, prier, on ne voulut pas en démordre. Le terme arrivé, il se rendit chez Ninon, qui tint fidèlement sa promesse. Le lendemain, comme il la gourmandait de l'avoir fait soupirer si longtemps, elle lui répondit :
— Hélas ! mon jeune ami, ma tendressG en a souffert autant que la vôtre ; mais j'étais guidée par un petit sentiment de vanité commun à toutes les femmes : j'ai voulu, pour la rareté du fait, expérimenter si je serais encore adorée à quatre-vingt» ans, et je ne les ai eu qu'hier soir. »
On dit qu'elle ne garda cet amant qa*une. année, et ce lut elle encore qui rompit la première..
Le dernier trait remarquable de M^« de Lenclos, et qui lui fait honneur, est sa conduite ©uvers Voltaire. Le jeune xVrouet lui fut présenté au sortir du collège ; elle causa avec lui pendant (luelque temps. Après lui avoir adressé quelques questions auxquelles il répondit d'une manière originale, elle devina ses talents et présagea sa gloire future. Le jeune Arouet vint souvent la visiter; il la trouvait si aimable qu'il la nommait sa jolie tante. Ninon, comme preuve de son amitié et de rintérè:. qu'elle
portait à son protégé, lui légua, par testament, deux mille francs pour acheter des livres.
Plusieurs indispositions et quelques maladies, suites inévitables de l'âge, affaiblirent beaucoup sa constitution ; mais son moral resta toujours sain et vigoureux. Philosophe jusqu'au dernier moment, elle disait que les vieillards doivent se contenter du jour où ils vivent et tenir à un corps usé comme à un corps agréable; ils doivent se garder d'être à charge à personne, et surtout de craindre la mort, qui n'est qu'un long sommeil. Cette crainte, selon elle, accusait une âme bourrelée de remords; aussi n'éprouva-t-elle jamais les terreurs attachées à cette heure suprême, car elle possédait un grand fonds de morale, si moralité il y a à ne jamais faire le mal et à rechercher les occasions de faire le bien. Ce beau précepte évangélique, elle te prêchait par l'exemple, et pratiquait la charité avec ce généreux élan qui n'appartient qu'aux âmes d'élite. Lorsqu'on lui disait qu'elle avait beaucoup d'ennemis, surtout parmi les femmes, qui recherchaient l'occasion de lui nuire, elle répondait ;
— Elles ont grandement tort de me désirer du mal, car moi je ne leur voudrai jamais que du bien.
Et, en effet, elle leur en donna plusieurs fois des preuves. Enfin, les juges les plus s^^vères étaient forcés d'avouer que Ninon, malgré la liberté de ses
mœurs, j(yuissait de la réputation d'excellente personne, toujours prête à rendre service à ceux qui l'imploraient. Cette qualité seule pouvait racheter bien des défauts.
Rien de plus aimable et de mieux choisi que la société qui se réunissaiit chez M''^ de Lenclos vers les dernières années de sa vie ; on y voyait tout ce que la noblesse et la république des lettres comptait de plus illustre. Ninon était recherchée par les dames du plus haut rang, telles que la duchesse de Bouillon, la maréchale d'Mbret; M""" de Coulayes, de Grignan, de Torp, etc. ; M""" de Maintenon, de Sévigné , de La Sablière , de La Ferté , de La Fayette, lui donnaient publiquement le nom d'amie. Les jeunes comtesses, les marquises, les dames de la cour; s'empressaient de fréquenter la maison de la rue des Tournelles, pour y cueillir les fleurs du beau langage, et y puiser ce parfum de grâces, de nobles manières, qui font rechercher les femmes dans le monde.
Christine, reine de Suède, qui visita la France en 1656, voulut voir la célèbre Ninon de Lenclos. Son désir fut satisfait. Elle prit tant de plaisir à la voir et à l'écouter qu'elle lui proposa de l'emmener avec elle à Rome. Ninon s'en défendit avec tous les ménagements qu'elle devait à son rang. Plus tard, la
reine Christine, en parlant de M"' de Lenclos, l'appelait l'illustre Ninon, et trouvait que l'éloge qu'on en faisait était au-dessous de son mérite.
Le marquis de la Fare disait de M"* de Lenclos : « Je n'ai jamais connu de femme plus estimable et plus respectable. Les personnes de la plus haute naissance et du premier mérite se trouvent honorées d'être du nombre de celles qu'elle veut bien admettre dans son intimité ; c'est dire que les noms seuls de ses principaux amis font son éloge. »
M°' la marquise de Maintenon, arrivée au faîte des honneurs et de la fortune, n'oublia point son ancienne amie ; elle lui proposa de venir auprès d'elle, où elle trouverait tous les soins, tous les égards dus à son grand âge : Ninon avait alors quatre-vingt-six ans; elle refusa. IM"' de Maintenon renouvela sa proposition avec plus d'instances; M'-^ de Lenclos refusa encore, donnant pour excuse qu'à la cour des rois il fallait avoir deux masques et deux langages , et qu'il était trop tard pour elle d'apprendre à dissimuler. Cependant Louis XIV ayant manifesté le désir de voir cette merveille de son siccle, M"= de Lenclos céda à la prière de M™^ de ^laintenon et se rendit un matin à la tribune de la chapelle de Versailles. Le roi, après l'a- Toir longtemps considérée, ne put s'empêcher de
dire qu'elle était réellement un phénomène de conservation.
La santé de Ninon s'affaiblissait chaque jour, sans que son esprit en éprouvât la plus légère atteinte ; elle se montrait affable, indulgente envers tout le monde; sa philosophie ne se démentit jamais. D'une conversation enjouée, d'un commerce plein de charmes, jusqu'au dernier moment elle se montra telle qu'elle avait toujours été durant sa vie, aimable, bonne et généreuse . Ninon vit arriver la mort avec la tranquillité du sage, sans crainte ni regret, et doucement s'éteignit, le sourire sur les lèvres, dans la nuit du 17 octobre 1706, âgée de quatre-vingt-dix ans!
Son ami Saint-Évremont lui fit «ette épitaphe :
L'indulgente et sage nature A formé 1 ame de Ninon De la volupté d'Épicure Et de la vertu de Platon,"