‹ LakanalChapitre 1 sur 19 · APR · texte numérisé non relu

APR

Auxerre, le 25 septembre 1881.

Monsieur,

Je vous remercie d'avoir pensé à me demander quelques lignes pour mettre en tête de l'intéressante étude que vous consacrez à Lakanal. Je vois avec joie rendre enfin un solennel hommage à ce simple et sage conventionnel, dont le calme fait contraste au milieu de tant de violences, et qui, sans en recevoir une éclaboussure, et imposant à 'v^ tous le respect, a traversé un fleuve de sang. « Lakanal, répondit Marat à qui on le dénonçait, travaille trop pour avoir le temps de conspirer. »

Parmi tant de figures plus brillantes et plus glorieuses, si nombreuses dans l'histoire de notre grande Révolution, celle de Lakanal m'a toujours particulièrement attiré. Elle a la douceur dans la force, l'énergie dans la sérénité. On sent que cet austère citoyen n'a jamais connu que la passion du bien, et n'a désiré, ni obtenu d'autre récompense que la joie du devoir accompli. D méprise la violence du langage, et hait celle des actes : aussi, on ne le retrouve pas sous l'Empire baron comme

Jean-Bon SaintrAndré, ministre comme Fouclié, ou sénateur comme tout un troupeau.

En outre de ce sentiment général, mon admiration pour Lakanal a une raison plus spéciale : c'est la sûreté de vue avec laquelle ce jeune homme de trente ans est allé droit à la question vitale chez un peuple souverain, à la question d'instruction publique, d'éducation nationale.

Scrutez un problème social quelconque, d'ordre politique ou d'ordre économique, et au fond de toutes les difficultés, les aggravant ou les créant, vous trouverez l'ignorance des masses populaires. Si le peuple commande, et surtout s'il a perdu confiance dans les classes aisées et instruites, cette ignorance va devenir le plus redoutable des périls. Démocratie sans instruction ne peut amener qu'anarchie et tyrannie. C'est ce qu'ont du premier coup compris les hommes de la Révolution, et c'est ce qui les distingue des philosophes du xviii® siècle.

Lakanal a non seulement senti l'urgence et la grandeur de l'œuvre rénovatrice, mais il s'y est consacré tout entier, menant de front avec une merveilleuse activité la démonstration des principes généraux et l'investigation des plus minutieux détails.

Il a vu les choses de si haut que sur beaucoup de points ses rapports et ses projets de loi peuvent encore nous servir de guides. Il y a quelques jours.

: au banquet que m*ont fait l'honneur insigne de m'offrir les inslituteurs de France, j'ai rappelé que, le premier, Lakanal avait réclamé pour eux la qualité de fonctionnaires publics, vraie garantie de leur indépendance. Il allait même plus loin que nous ; car, tandis que nous demandons seulement

pour les instituteurs l'avancement sur place, il voulait, lui, les traitements aussi élevés dans les campagnes que dans les villes, afin d'amener la véritable égalité de l'instruction. C'est également de ses idées que je me suis inspiré en demandant, dès 1876, la création des Ecoles normales d'institutrices ; car, pour emprunter ses propres expressions, « c'était là le seul moyen avec lequel on » pouvait organiser, sur tous les points delà » République, des écoles de filles où présidera • partout également cet esprit de raison et de » vérité qui doit être l'esprit universel de la » France. »

Si les efforts de ce grand citoyen n'ont pas produit ce qu'il était en droit d'attendre et ce que la nation espérait, la faute n'en est pas à lui. Elle en est au despotisme dévorant de celui qui avait en ' horreur les idéologues, et qui répondit à Pesta- ; lozzi t Est-ce que vous croyez que j'ai le temps de '. » m'occuper de l'A, B, C ? »

( Il n'est pas étonnant que la grandeur du rôle / joué par Lakanai ait été si longtemps méconnue. Son nom même., que le peuple aurait dû bénir, était

Paul Bert.

presque complètement ignoré, et ceux qui s'en souvenaient ne voyaient guère en lui que l'organisateur du Muséum d'histoire naturelle. Or, il fut bien autre chose. Votre travail le prouve : aucune partie de l'instruction publique ne resta en dehors de son active intervention. L'amour de l'enseignement populaire ne lui ferma jamais les yeux sur l'importance nationale de la haute culture . | scientifique, artistique et littéraire ; et c'est sur son j

rapport que fut créé l'enseignement secondaire. 4

Voici que la postérité lui rend justice. Il est à regretter que le gouvernement de la République . ) n'ait pas pris l'initiative d'honneurs tardivement décernés à ce grand et utile citoyen. Mais enfin ses compatriotes lui élèvent une statue ; vous lui consacrez une excellente étude ; d'autres travaux semblables se préparent ou ont déjà paru. ;'

Je suis heureux que vous ayez donné occasion à un respectueux admirateur, et, qu'il me soit permis de le dire avec orgueil, à un disciple de Lakanal, de payer un insuffisant tribut de reconnaissance à '

celui dont l'exemple est toujours présent à ses yeux. . :

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