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LES HOMMES DE LA RÉVOLUTION

Jeunesse de LakanaL

Les opinions de sa famille. — Son éducation au séminaire. — Ses années de professorat. — Les élections a la Convention.

Lorsque la Convention nationale se constitua, le 20 septembre 1*792, parmi les délégués de TAriége on appela le citoyen Joseph Lakanal. Le porteur de ce nom aussi inconnu que sonore paraissait âgé de trente ans environ ; sa tenue était fort simple, mais sa physionomie singulièrement heureuse : des traits réguliers, un vaste front, une abondante chevelure brune, les yeux noirs et brillants d'un enfant du Midi, des dents superbes. De cet ensemble se dégageait, au repos, une expression de fermeté et de gravité, à laquelle succédait, lorsqu'il venait à parler ou à sourire, une vivacité aflfable et commun icative.

Si quelques-uns de ses collègues avaient eu la curiosité

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do connaître le passé et les antécédents de ce jeune Arié- ' geois, voici ce qu*ils auraient appris.

Il était né le 14 juillet ITG*^ dans le village de Serres, situé à "7 kilomètres de Foix, et appartenait à cette bourgeoisie moyenne, qui fut le plus solide soutien de la Révolution. Le vrai nom de la famille était, dit-on, Lacanal ; du moins, c'est ainsi que signaient les trois frères du conventionnel, dont deux habitaient Paris, l'un, jurisconsulte et ' procureur du roi, l'autre, professeur de physique ; le troisième exerçait la chirurgie dans le pays natal.

Ce n'est certainement pas dans sa famille que notre héros puisa les fermes convictions républicaines dont il fit -*»

preuve toute sa vie ; car il nous a lui-même appris que ses frères étaient « plus royalistes que le roi ». Ce fut môme pour ne pas être confondu avec eux qu'il modifia légèrement l'orthographe do son nom. D'ailleurs ceux-ci lui rendirent plus tard la pareille avec usure : on raconte qu'après la mort de Louis XVI, pour rompre toute alliance avec un régicide, ils auraient adopté le nom de Pîtget, village des environs de Foix où s'était écoulée leur enfance, reniant ainsi le nom que devait illustrer leur frère.

La rareté des détails que l'on possède sur l'enfance et la :'

jeunesse de notre héros ne nous permet pas de raconter quelques-uns de ces traits frappants dont les biographes se plaisent à émailler les premières années des hommes illustres. On sait seulement qu'il fut un écolier aussi turbulent que bien doué et se faisait remarquer par son étonnante ;

mémoire. Son premier précepteur fut son oncle Bernard i

Font, curé de Serres, un de ces prêtres aimables, éclairés, .;

tolérants, un peu philosophes même, comme le dix-huitième siècle en compta beaucoup, et qui adoptèrent facilement ;;

les principes de la "Révolution. Ce brave curé devint '■

d'ailleurs plus tard évêque constitutionnel de Pamiers. . i

ce fut peut-être lui qui déposa dans l'esprit de son neveu •

un germe d*idées libérales, que la réflexion, le commerce ^• des écrivains anciens et le souffle révolutionnaire de l'époque devaient si bien faire fructifier.

Quoi qu'il en soit, l'enfant continua ses études chez les pères de la Doctrine chrétienne et fut un excellent élève ; à quinze ans il était déjà latiniste habile, et quand il eut " terminé ses humanités, se sentant un goût décidé pour ren-

seignement, d'élève il passa maître sous les auspices de I la même congrégation. On lui confia successivement

\ plusieurs chaires de grammaire ; il fut régent de cin-

\ quième à Lectoure, de quatrième à Moissac, de troisième

à Gimont, de seconde à Castelnaudary.

Ses directeurs, désireux de s'attacher par des liens définitifs un professeur aussi dévoué à son état, l'engagèrent à prendre les ordres ; son oncle l'y poussait aussi, et il entra au séminaire de Saint-Magloire. Comme à Daunou, son condisciple, on voulut lui faciliter la voie ecclésiastique, et on lui fit entrevoir sans doute pour l'avenir les plus hautes dignités que l'Eglise réserve à ceux qui la servent.

Se laissa- t-il tenter ? Nous ne saurions le dire ; les témoignages sont contradictoires sur ce point. M. Mignet *, toujours si exact, nous dit qu'il ne fut jamais « voué à la prêtrise». Geofiroy- Saint- Hilaire- le dit aussi. Pourtant il est difficile de ne pas croire qu'ils se sont trompés, quand on lit cette note écrite, à la date chi 20 brumaire an II, par Lakanal lui-même, sur un des calepins autographes que M. Marcus ' a publiés : « C'est comme plébéien, député du peuple, et non comme prêtre {je ne Vêtais plus), que j'ai été appelé à l'Assemblée . nationale, et il ne me souvient plus d'avoir un autre caractère que celui de député

* Mignet, Eloge historique,

* Geoffroy Saint -Hilaire, Biographie universelle, ' Marci:8, Lakanal, Foix, 1879.

du peuple. » — A la môme époque, envoyant à la Convention une cargaison de « ci-devant calices et de vases . -^ autrefois sacrés », il apprend à ses collègues que, pendant une maladie qu*il fit dans sa jeunesse, on profita de sa faiblesse d'esprit et de corps pour lui conférer le sacerdoce ; mais que, malgré les persécutions morales, il n*a jamais sacrifié au mensonge, jamais messe, ni confessé, et que conséquemment il n'a pas, à proprement parler, été prêtre. La députation de TAriège atteste les faits [Bulletin de la Convention, 19 nivôse, an II).

Peu importe, d'ailleurs, sinon au point de vue de la précision historique, qu'il ait ou non reçu les ordres. Tant et des plus solides champions de la Révolution ne sortaient-ils pas du clergé, Tallejrand, Siejès, Grégoire, \

et maint autre ? è

En tout cas, il ne renonça pas à l'enseignement ; car \

nous le retrouvons régent de rhétorique à Périgueux, puis à Bourges; il avait pris à l'Université d'Angers son titre de docteur es arts, et en llSo il professait la philosophie au collège de Moulins. v

Que pensait-il à cette époque? Se préoccupait-il des ;/

affaires publiques, et, ressentant le contre-coup du grand iH

mouvement • d'opinion qui entraînait vers les réformes {

sociales tous les esprits éclairés, a-t-il pressenti la ré- '

volution gigantesque qui devait éclater quatre ans plus '

tard et modifier si profondément sa vie, comme elle modifia toutes les existences d'alors? 11 est permis de le croire ; disons mieux, il n'a pu en être autrement. Comme '

Michelet nous montre « la charmante fille d'un graveur, .^

qui fut M"»" Roland, rêveuse à sa croisée du quai de l'Hor- \

loge » , repassant dans sa mémoire les grands exemples de )

Plutarque et s'exaltant à lire les pages enflammées de -"j: Rousseau, nous aimons, de même, à nous représenter les longues méditations de ce jeune professeur après une lec-

ture de Démosthène ou du Coritrat social. Il a puisé dans la lecture des grands orateurs d'Athènes et de Rome le culte des institutions républicaines, et dans le Discours sur les causes de V inégalité paryni les hommes la haine d'une aristocratie oppressive.

Les grands exemples de vertu stoïque et d'inébranlable probité que l'antiquité nous a légués, il se sent dé force à les imiter ; l'amour de l'humanité qui déborde dans les grands penseurs du xviii« siècle, il le partage, il en fera la règle de sa vie. L'influence non-seulement des idées, mais du style même de Rousseau sera sensible dans tout ce qu'il écrira lui-même ; on en trouve comme un écho dans les Rapports pleins d'un chaleureux enthousiasme qu'il lut plus tard à la tribune de la Convention et qui ne manquèrent jamais de convaincre ses collègues. C'était bien aussi un fils de l'antiquité celui qui inscrivait sur le carnet, confident journalier de ses pensées secrètes, des phrases comme celles-ci : « Un législateur ne doit pas rougir des trous, mais des taches de son manteau. » — «.Servir la patrie par amour pour elle, et se trouver récompensé alors qu'on l'a servie.» Aussi a-t-on pu dire avec justice qu'il n'était pas né seulement pour faire admirer à ses élèves les vertus antiques, mais qu'il devait les faire revivre en lui.

S'il est vraisemblable que Lakanal avait dès longtemps adopté les principes de la Révolution lorsqu'il fut appelé à en être l'un des champions, il est aussi probable que rie'h n'avait pu lui faire présager qu'il dût prendre, un jour, une part active aux luttes delà politique.

Comment se fait-il que les suifrages des électeurs de l'Ariège soient allés chercher dans l'ombre du collège où il vivait, ce jeune professeur de philosophie modeste et presque inconnu? Pour s'en étonner, il faudrait ignorer avec quelle sagacité et quelle sagesse furent préparées,

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dans toute la France de 1*792, les élections à la Convention nationale. C'était le suffrage à deux degrés qui fonctionnait alors : dés assemblées électorales, composées de délégués de toutes les communes et sérieusement convaincues de rimportance de leur mandat, constituaient des espèces de comités qui surent, par des choix réfléchis et habiles, aller chercher au sein de leur obscurité les hommes de mérite, si modestes qu'ils fussent.

C'est ainsi qu'un jour le directeur d'un séminaire d'Oratoriens, Pierre Daunou, reçut la lettre suivante des élecleurs de sa ville natale : « Daunou, des hommes libres i

savent trouver partout les généreux défenseurs de la liberté et de l'égalité. Depuis longtemps vous aviez des droits à l'estime de vos concitoyens ; ils viennent de trouver un moyen de vous donner des preuves d'une confiance que vous no démentirez jamais, en vous nommant d'une voix unanime député à la Convention nationale pour le district do Boulogne ' . » Une lettre analogue vint sans doute surprendre Lakanal au milieu de ses élèves et lui ouvrir une existence nouvelle.

* MiONET, Notices historiques.

Entrée de Lakanal à la Convention.

Pourquoi il s*assit à la Montagne. ~ Son vote dans le procès du roi. — Le Comité d'Instruction publique. — Répression du Vandalisme.

L'honneur aussi grand qu'imprévu, que lui faisaient ses compatriotes, ne trouva point Lakanal au dessous de la tache qu'on attendait de lui. Sans doute, il n'avait aucune 'expérience des choses politiques; mais, en revanche, il n'avait aucun des préjugés qui eussent pu égarer sa conduite; il s'en fia à son jugement pour démêler la vérité de l'erreur au milieu des débats contradictoires auxquels il allait se trouver mêlé, et l'amour du bien public, dont il se sentait possédé, lui fit espérer tenir sa place aussi dignement et aussi utilement qu'un autre dans la grande Assemblée révolutionnaire.

Tout d'abord, il lui fallut se reconnaître au milieu des partis qui divisaient la Convention en deux camps déjà si tranchés et destinés à être bientôt hostiles.

Peut-être va-t-il, lui, l'homme du Midi, sensible aux charmes d'une éloquente parole, se joindre à la brillante phalange des orateurs de la Gironde ! Non, il sait les apprécier; mais, tout en leur rendant pleine justice, il sent que ces harmonieux charmeurs ne sont pas de taille à mener les affaires dans d'aussi terribles circonstances, a Ces hommes estimables, a-t-il dit, se distinguaient par leurs

talents, leur urbanité, mais ils n'auraient pas sauvé la France dans l'état de crise où elle était, s'ils avaient eu le pouvoir en main. Ce n'était ni les talents oratoires, ni les qualités sociales qu'il fallait opposer à un ennemi furieux. Rappelons le manifeste exterminateur du duc de Brunswick. Il fallait opposer à un ennemi ivre de colère le courage et • l'audace, et ces qualités se trouvaient éminemment réunies dans le parti opposé à la Gironde... »

n alla donc s'asseoir dans les rangs de la Montagne. D'ailleurs, il eut peu de part aux luttes intestines qui ne tardèrent pas à se déchaîner au sein de la Convention ; il fut du grand nombre de ces hommes utiles qui travaillèrent sans relûche, dans le silence des commissions, àpréparer les réformes urgentes par lesquelles devaient être à tout jamais effacés les abus de l'ancien régime, pour les faire ensuite voter par leurs collègues pendant les trop rares accalmies qui entrecoupèrent la tourmente politique. Jamais pourtant il ne se laissa entraîner, — comme ces représentants qui formaient la Plaine ou le Marais — à voter au hasard des influences du moment.

Il pesa toujours avec gravité la portée de ses votes ; mais jamais il ne mit plus de conscience à démêler son devoir que lorsqu'il fallut prononcer sur le sort du roi. A.. la fin du procès, lorsqu'on fit l'appel nominal et que son tour vint de parler , il s'exprima ainsi, en portant la main sur son cœur : « Un vrai républicain parle peu ; les motifs de ma décision sont là ; je vote pour la mort. » Il rejeta même le sursis et l'appel au peuple en des termes qui peuvent paraître injustes aujourd'hui, au moins à l'égard de Lafayette, mais qui traduisaient alors fidèlement l'opinion générale des patriotes : a Si le traître Bouille, si le fourbe Lafayette et les intrigants, ses complices, votaient sur cette question, ils diraient : oui ; conmie je n'ai rien de commun avec ces gens-là, je dis : non.. »

vt * LAKANAL A LA CONVENTION 19

M. Migne, qui n'est point suspect d'indulgence pour le : régicide, a rendu pleine justice à l'élévation et à l'hon-

nêteté des motifs qui déterminèrent sa résolution. « ...Il regardait l'autorité monarchique comme une inconséquence aux yeux de la raison et comme un attentat envers le peuple ; il en vota l'abolition. Le malheureux Louis XVI lui parut coupable parce qu'il avait été roi, et traître envers la Révolution pour en avoir réprouvé quelques entreprises ou pour l'avoir sourdement menacée, bien qu'il l'eût si faiblement combattue ; et il vota sa mort. »

D'ailleurs, à nos yeux, Lakanal n'a pas besoin d'excuse ; le roi qui, après avoir accepté la Constitution, la trahissait de concert avec les émigrés, le Français qui, en temps de * guerre, entretenait des intelligences avec l'étranger, avait mérité le chùliment réservé chez tous les peuples au crime do haute trahison. Les représentants du pays, en appliquant la peine, accomplirent un devoir rigoureux sans doute, mais un devoir incontestable. Dura lex, sed lex. Aussi bien, Lakanal s'est-il toujours défendu avec indignation d'avoir cédé en cette circonstance à la peur des exaltés du dehors et du dedans. « La peur et la Convention ! Jamais on n'associera ces deux mots », a-t-il dit et a-t-on répété après lui avec raison . Quarante ans plus tard il ne regrettait pas d'avoir pris part à ce terrible jugement et il écrivait dans ses notes manuscrites : « L'histoire qui n'attend aucune indemnité pour prix de ses pleurs et de ses expiations, l'histoire impartiale ne flétrira pas les 460 jurés qui votèrent la mort. Ce grand nombre de votants garantit la conscience de tous. Trois hommes assis sur une estrade, poussés par l'instinct du sang, peuvent faire tomber la tête d'un accusé avec une horrible passion ; mais on ne pourra jamais démontrer qu'il se soit ti'ouvé 460 juges, élus de la France entière, parfaitement unis dans cette communauté d'instincts sanguinaires. »

Le rôle purement politique do Lakanal fut effacé ; il se sentait appelé ti diriger dans un autre sens sa puissance de travail : il avait appris jusque li\ i\ enseigner, c'est d'enseignement qu'il résolut de s'occuper. Lui-même il s'était tracé sa voie : « Servir mon pays en défendant la cause » des lettres, sauver les sciences et ceux qui les honoraient » par leurs travaux, combattre le vandalisme en provo- » quant l'établissement d'institutions consacrées à l'instruc- » tion publique , voilà la mission toute spéciale que je » m'étais assignée. » Nous allons voir avec quelle- fidélité il se tint parole.

L'établissement du Comité d'Instruction publique, que la Convention décréta le 2 octobre l'792, vint à propos fournir au jeune représentant le moyen de travailler fructueusement à l'accomplissement de ses généreux desseins. Ce Comité, qui n'a pas déployé moins d'activité que l'immortel Comité de Salut public, a exercé une telle inlluence sur le développement des sciences dans notre pays que nous croyons utile de donner quelques détails sur son organisation.

Il se divisa lui-même en treize sections qui se partagèrent ainsi la besogne :

V° sect. Organisation générale de l'instruction publique. Examen des ouvrages élémentaires.

2« — ' Education morale. Régime intérieur des établissements publics et particuliers.

3® — Education physique.

4® — Education des femmes.

5® — Education des orphelins, aveugles-nés et sourdsmuets.

6® — Ecoles d'industrie.

7® — Voyageurs, bibliothèques, musées, collections. Mode d'enseignement à tous les degrés et dans les lieux où la langue française est peu usitée.

S* — Examens, prix et encouragements, brevets d'invention, bureau d'administration du commerce, etci

9® — Fêtes nationales.

10° — Elections aux places vacantes, formation do la Société nationale (Institut), et tous les degrés de renseignement.

11° — Traitements et pensions do retraite; bourses attachées aux établissements de l'ancien régime.

12° — Bibliographie. — Catalogue général de toutes les richesses littéraires de la République.

13° — Travail particulier sur la valeur et les produits des biens dépendant des établissements d'instruction publique. .

Les membres fuirent d'abord au nombre de 26, parmi lesquels siégèrent, pour ne citer que les plus connus, David, Guyton-Morveau, Fourcroy, Ai'bogast, Coupé (do rOise), Romme, Thomas Liudet, Grégoire, Clootz, Léonard Bourdon, etc. Notre jeune professeur de trente ans, qui en fit partie de prime-abord, se trouva placé ainsi au milieu d'hommes dont la notoriété et la compétence étaient grandes ; il sut pourtant se distinguer si rapidement par son intelligence et son activité (|ue, peu de semaines après, Grégoire le proclamait la cheville ouvrière du Comité. Il eu fut bientôt élu président à l'unanimité, puis sans cesse réélu, et ne cessa d'y paraître que dans les courtes absences qu'il fit comme représentant délégué en missions.

Après quelques mois consacrés à l'étude des questions capitales qui s'imposaient à son attention, Lakanal, fort de l'appui de ses collègues, vint successivement, et à de très courts intervalles, proposer à la Convention l'adoption de plusieurs mesures par lesquelles il se révéla l'un des plus zélés défenseurs des intérêts de l'esprit humain.

Voici quelle fut la première circonstance dans laquelle il put donner carrière à sa généreuse initiative. Au cours d'une mission dont il avait été chargé au commencement de l'année 1*793, il avait, en parcourant les départements de Seine-et- Marne et de Seine-et-Oise, constaté avec indignation que des monuments remarquables de l'arcbitecture féodale et religieuse avaient subi d'irréparablps mutilations, de la

part de paysans aveuglés par un fanatisme ignorant ou assoiffés de pillage et de destruction .

Pendant la tempête, le limon s'élève à la surface des flots : dans tous les pays, aux heures de troubles politiques où la loi forcément sommeille, on voit apparaître une tourbe de malfaiteurs qu'enhardit la certitude de l'impunité. Ce sont ces gens sans aveu qui déshonorent par leurs excès les plus nobles mouvements populaires, au milieu desquels ils espèrent trouver la^satisfaction de leurs appétits ; et toujours le parti de la réaction, avec une mauvaise foi calculée, s'est efforcé de faire rejaillir sur la Révolution tout ] entière les crimes de quelques misérables. •

Pour mettre un terme à ces déprédations qu'il déplorait, i

Lakanal vint présenter à la Convention, au commencement de juin 1793, un rapport où, pour la première fois peutêtre, fut prononcé ce mot do vandalisme qui devait reparaître si souvent plus tard dans les écrits des partis les plus opposés.

« Des chefs-d'œuvre sans prix, s'écriait-il, sont chaque *

jour brisés et mutilés ; les arts pleurent des pertes irrépa- ^•

râbles. Il est temps que la Convention arrête ces funestes i

excès. »

La Convention se hâta d'adopter les conclusions rigou- ,;

reuses du rapporteur, et le, décret du 4 juin- édicta «la peme de deux ans de fers contre quiconque dégra- \ derait ies monuments des arts dépendant des pro- ■ priétés nationales, »

Dès lors, avec un zèle infatigable, chaque fois que les circonstances le réclamèrent, le jeune législateur reparut à la • tribune, un rapport à la main, et put. faire partager à l'Assemblée son enthousiasme pour le bien public.

Examinons chronologiquement les étapes de cette pacifique campagne, aussi glorieuse que celle de Bonaparte en ■ î Italie. . "]

Fondations dues à l'initiative de Lakanal.

S 1 « — Historique du Jardin des Plantes. — Création du

Muséum et de la Ménagerie.

Le 10 juin 1793, Lakanal sauve le Jardin des Plantes et obtient la création du Muséum. — Le premier de ces établissements avait été fondé sous Louis XIII, grdce à l'initiative de Guy delà Brosse, son médecin, «pour faire aux Escholiers la démonstration de l'intérieur des plantes et de tous les médicaments et pour travailler à la composition de toutes sortes de drogues par voie simple et chimique » ; Fidèles aux intentions du fondateur qui avait voulu « qu'en un cabinet de ladite maison fût gardé un échantillon de toutes les choses rares en la nature », d'illustres naturalistes qui se succédèrent dans le Jardin du Roi y accumulèrent peu à peu de véritables trésors scientifiques.

Il s'y était pourtant bien passé quelques abus, si l'anecdote suivante est vraie : « Un jour Colbert, raconte Lemontey, se transporte au Jardin du Roi et reconnaît que le terrain destiné aux cultures botaniques a été planté de vignes à l'usage des administrateurs de l'établissement. Sa colère éclate contre un abus si effronté : il ordonne que la vigne soit à l'instant détruite, et, se faisant apporter une pioche, il en commence, lui-même, l'arrachement avec une véhémence toute patriotique, a

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Si LAKANAL

Le xviii» siècle manifesta pour la nature un goût tout particulier. Nous n'oserions pas dire que les contemporains de Rousseau lurent avec autant de plaisii* les Promenades (l'un solitaire que Y Emile ou que la Nouvelle liéloïse; le paradoxe serait flagrant. Mais il est certain que, si Jean-Jacques porta dans le sentiment des charmes agrestes une émotion plus profonde et plus sincère que les gens de son temps, beaucoup de ses lecteurs n'étaient pas éloignés do comprendre et de partager son admiration pour la nature.

Tandis que, sous la haute direction et grAce à rinlluence européenne de Buffon, de savants naturalistes, Daubenton, Lacépède, Guéneau de Montbéliard collaboraient à la rédaction des Epoques de la nature en formant des collections de minéralogie et de zoologie, trois professeui*s attachés au Jardin du Roi pour enseigner la botanique, la chimie et l'anatomio, vovaieut souvent dans leur auditoire de nombreux ^rentilsiiommes désœuvrés. La mode des choses champêtres, popularisée par les écrivains et les peintres, se répandait dans toutes les classes de la société; reines et favorites trouvaient charmant de se déguiser en bergères, et Ton pouvait apercevoir à Versailles

Comme à l'Ermitage, La roadelelte Dubarry Courir, ea buvant du laitage.

Pieds DUS, sur le gazon fleuri.

Mais, comme toute mode, cet engouement pour la nature n'allait pas jusqu'à vouloir en approfondir les secrets; un vernis d'histoire naturelle suffisait au monde élégant, on se contentait de connaître les animaux par les pompeuses descriptions du châtelain de Montbars, et le premier des trois règnes n'était représenté au Jardin du Roi par aucun

échantillon vivant. La: nature morte, fossile ou empaillée, avait seule pu y trouver place.

J-)*ailleurs, l'emplacement même aurait manqué pour une organisation plus vaste : l'établissement ne comprenait que le terrain aujourd'hui consacré spécialement à la culture des plantes et l'endroit qu'on appelle encore le labyrinthe. Versailles possédait bien, depuis Louis XIV, une ménagerie ; Saint-Simon en parle, et la montre « garnie de toutes sortes d'espèces de bëtes, à deux et quatre pieds, les plus rares ». Mais c'était là luxe de prince, et il fallut la Révolution pour que les enfants du peuple pussent se faire, par leurs propres yeux, une idée exacte d'un lion ou d'un rhinocéros.

En juillet 1792, la direction du Jardin des Plantes avait été confiée à un homme, qui, sans être naturaliste, avait cependant consacré sa plume à la description des Tableaux de la Nature, Le doux Bernardin de Saint-Pierre venait d'initier l'Europe aux splendeurs du Nouveau-Monde, en faisant se dérouler sous le ciel des tropiques l'adorable idylle de PaiU et Virginie, C'est à lui que revient le mérité d'avoir réclamé le premier l'établissement d'une ménagerie publique à Paris.

Lorsque, après le 10 août, le château de Versailles avait été abandonné, les pauvres bêtes qui avaient si longtemps servi à distraire le désœuvrement de la cour, furent laissées sans nourriture et la plupart moururent de faim. Bernardin de Saint-Pierre adressa à la Convention un mémoire pour obtenir la translation à Paris des quelques animaux survivants.

Il profita de la circonstance pour intéresser les législateurs à la triste situation du Jardin que la Commune de Paris voulait, a-t-on prétendu, transformer en un champ de pommes de terre, a Ce n'est pas à ma voix, leur disaitil, que vous devez vous rendre, c'est à celle du peuple.

De tous les établissements nationaux, celui du Jardin des Plantes est le seul qu'il ait respecté parce qu'il est seul à son usage, qu'on y donne des herbes médicinales à ses maux et que c'est là que viennent s'instruire les savants qui doivent les soulager. »

Cependant le danger pressait ; les employés n'étaient plus payés et la désorganisation menaçait d'être irréparable. Lakanal sauva la situation. Mis au courant des nécessités les plus urgentes par les communications de Daubenton, ThouiQ et Desfontaines, en une nuit il rédigea un rapport qui fut lu à la Convention, le 10 juin 1793. -Non content de pourvoir au plus pressé, Lakanal proposait un plan complet de réorganisation qui permit non seulement de consacrer l'enseignement existant, mais de le compléter. Il faut lire en entier ce rapport, curieux échantillon de la littérature de l'époque. Sans doute on voudrait y rencontrer moins d'emphase, un goîit plus sévère dans le choix des ornements de style ; mais, ii côté de ces défauts, que nous signalons une fois pour toutes et sur lesquels il serait puéril d'insister, on sera frappé de certaines expressions dont la réelle grandeur affirme le lecteur assidu de Jean- Jacques Rousseau.

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