L ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
Le talent, qui seul doit s'élancer à ce nouveau degré de la hiérarcliie scolaire, sera le lien de correspondance entre les écoles primaires et les écoles centrales. Des écoles secondaires formeraient aujourd'hui une institution aristocratique ; car, ou les jeunes citoyens sans fortune et obligés de se déplacer pour fréquenter ces écoles y seraient soutenus par les bienfaits de la nation, et dans ce cas vous la jelleriez dans des dépenses qu'elle ne pourrait soutenir quepar des impositions oppressives, ou vous ne couvririez pas de la munificence nationale le mérite réduit à l'impossibilité de suivre à ses frais ces écoles secondaires, et dès lors encore inaccessibles aux élèves sans fortune; quoique destinées par la nature à parcourir avec succès la . carrière des arts, ces écoles ue seraient qu'une création anti-populaire, un outrage sanglant fait aux principes de l'égalité.
D'un autre côté, les éléments auxquels ou a toujours cru devoir borner l'instruction de l'adolescence, seront enseignés dans ces premiers établissements avec plus de choix et de variété sans y être amalgamés avec ceux d'une langue certainement utile, mais qui, devenue Tunique véhicule de toutes les idées, retardait infiniment la marche do l'esprit humain dans les premières années de la vie.
La jeunes?ie sera ihmc mieux inslruil»* cl »t. moins do temps ; il est bon, il est nécessaire que le plus grand nombre dos jeunes citoyens, sans aspirer à une instnicliou plus étendue, se distribue, en quittant ces écoles, dans les champs, dans les ateliers, dans les magasins, sur vos navires, dans vos armées. Tous ceux qui doivent former la masse de la génération auront trouvé, dans les écoles primaires, tout ce qu'il fallait pour remplir avec honneur dans ces divers états leur rang de citoyen. Il serait funeste à la chose publique de lui ravir les hommes utiles, pour traîner encore pendant plusieurs années, dans de nouvelles écoles, des esprits vulgaires que la nature n'a pas prédestinés au génie.
Mais pour la gloire delà patrie, pour l'avancement de l'esprit humain, il faut que les jeunes citoyens, exceptés par la nature de la classe ordinaire, trouvent une sphère où leurs talents puissent prendre l'essor ; quel que soit l'état où le hasard les ait fait naître, quelle que soit leur fortune, la nation s'empare de leur génie; elle les façonne pour elle bien plus que pour eux, elle en fait à ses frais un Euclide, ou un d'Alembert, unQuintilien ou unRoUin, un Locke ou un Condillac, un Drake ou un Lapeyrouse.
Elle rassemble pour ce grand ouvrage tout ce qu'elle a de ressources, parce que les employer de la sorte, c'est moins les consommer que les multiplier. Elle ne considère pas les
96 LAICVNAL
dépenses d'un tel établissement, parce qu'elle sait qu'il est essentiellement lié à son existence publique. Elle ne dit pas : .
rintérôt et Tamour-propre dos particuliers, ou môme la nature j
qui produit le génie, me garantissent tous ces avantages, parce qu'elle ne livre pas ainsi ses plus grands intérêts aux calculs de l'intérêt étranger ou aux chances du naturel ; elle ne remet pas cette organisation & des temps plus favorables, parce que les temps sont marqués par l'irrésistible nécessité ; oui, Tirré- ]
sislible nécessité! La tyrannie a dévoré les génies les plus '»
célèbres, les flambeaux des sciences à demi éteints, éclairent 1
à peine quelques individus isolés et solitaires. Et si vous ne . ]
vous butez de les rallumer, la République va se perdre dans les ténèbres. j
On vous a démontré déjà combien il est urgent de former des .1
officiers de santé. Les communes les ont cédés aux armées où l'humunité, toujours sous le for et dans le fou, réclame les •
secours los plus prompts. Vous propagerez la science delà vie, ]
non comme autrefois, par dos formules hiéroglyphiques et quelques adages applicables à tout, et par conséquente rien; mais par une étude approfondie de la nature, qui, pour la conservation dos trois règnes, a combiné entre eux des actions réciproques et dos rapports mutuels. C'est la connaissance de ces conibiuaisouséternollosqui formera notre système médical. Celui-là sera à l'abri dos épigrammos du bol-esprit et du mépris des philosophes. L'homme qui le possédera sera le vrai conservateur de l'espèce humaine, et, par un rapprochement qui paraîtra singulier, mais qui n'en est pas moins réel, en guérissant les maux du corps, il portera le plus grand coup à Tincurable fanatisme, puisque quand les médecins sauront guérir, le peuple n'ira plus recourir à d'impuissantes reliques. C*est dans l'impossibilité de les adresser à un mortel habile dans cet art que la Grèce ouvrait à ses peuples le temple d'Esculape.
Tous les arts, toutes les sciences se tiennent et s'entrelacent ; mais il en est qui ont une connexion plus étroite; il en est d'autres, pour ainsi dire supérieurs, qui entraînent dans le tourbillon une foule d'arts subordonnés qui sont comme leurs satellites. Ils sont faits pour se réfléchir mutuellement de leur lumière : ainsi la physique, la chimie, l'anatomie, l'histoire naturelle, quoique chacune ait sa sphère particulière • et son existence à part, se rangent autour de la médecine et vous n'aurez fondé des écoles utiles pour celle-ci que lorsque les autres auront leurs chaires et leurs étudiants. Ce sont les membres d'un même corps ; la privation d'un seul arrête ou gêne l'action de tous les autres.
Nous avons depuis longtemps négligé les belles-lettres et
l'enseignement secondaire 97
quelques esprits qui veulent passer pour profonds, regardent cette étude comme futile. S'ils avaient observé la marche de Tesprit humain, ils auraient vu toujours les belles-lettres s'élever comme l'aurore des sciences. Ce sont elles qui ouvrent l'esprit au jour de la raison et le cœur à l'impression du sentiment. Elles substituent la moralité à l'intérêt, elles polissent les peuples, elles exercent leur jugement, elles les rendent plus sensibles et en même temps plus dociles aux lois, plus capables de grandes vertus. Chez les peuples anciens qui ont marqué dans l'histoire, les lettres ont tenu lieu de toutes les sciences; ils n'avaient presque aucune vraie connaissance, mais ils étaient lettrés ; ils avaient des poètes, des orateurs, des écrivains moraux, et ils ont été grands aux yeux de l'univers.
L'illustre philosophe de Genève, voyant dans la corruption les peuples éclairés, conclut que les lettres les avaient corrompus ; il aurait du dire qu'ils l'avaient été, non par les lettres, mais malgré les lettres, qui, dans cet état de décadence, modifiaient encore l'action du vice et rallumaient de temps en temps dans les âmes, le flambeau de l'honneur ; oui, jusqu'à l'abus qu'on en a fait, tout prouve le bon usage qu'on pouvait en faire.
Encouragez donc l'étude et le perfectionnement des belleslettres, ressuscitez les langues anciennes pour enrichir la nôtre de leurs trésors. Les auteurs de l'antiquité respirent l'amour sacré de la patrie, l'enthousiasme de la liberté, et cette haine vertueuse que l'être sensible doit aux oppresseurs de l'humanité. Approchez de vous les langues principales de l'univers moderne ; ce n'est que par là que la vôtre pourra se perfectionner ; et vos idées ne s'étendront, ne se rectifieront que par l'importation de toutes les idées étrangères. Dès lors, la poésie, la musique, l'éloquence qui agissent si fortement sur un peuple libre, prendront en France, le caractère qu'elles doivent avoir et qu'elles n'ont jamais eu. Dès lors, au lieu d'Anacréons. vous aurez des Tyrtées et des Homères ; au lieu d'Isocrates, vous aurez des Démosthènes, surtout si par vos institutions, les grands principes de la morale républicaine deviennent populaires, et si votre législation sublime cesse d'être la science du petit nombre.
En général, on avait senti la nécessité de ces branches d'enseignement. On ne s'était trompé que sur la fin et les moyens. Mais pourquoi l'agriculture, le commerce, les arts et les métiers n'ont-ils jamais eu leurs écoles? Pourquoi les a-t-on livrés à la routine de l'instinct ou à l'intérêt de la cupidité ? Croyait-on à l'impossibilité de les réduire en principes ? ou pensait-on qu'en ce genre, les méprises fussent sans conséquence et la perfection sans valeur? Vous vengerez les arts et
06 LAKA^'AL
los métiers, ragriculturo et le commerce de cet oubli des nations ; non en allant comme les rois, poser sue le socle, en un jour solennel, une main protectrice: cette vaine cérémonie avilit ce qu'elle a Tuir d'élever; mais vous assignerez des instituteurs qui abrègent, qui assurent la marche de l'industrie. L'expérieuce démoutre l'utilité de ces sortes d'établissements. Le célèbre Smith a donné & Edimbourg des leçons sur le com- \
mcrco, dont la réunion et Tensemble ont formé VSssai sur la \
richesse des nations, l'ouvrage peut-être le plus utile aux ]
peuples de l'Europe. L'agriculture date des premiers jours du 1
moude, et elle est à une distance immense de la perfection ; ']
c'est que la churrue, poussée au hasard, n'a jamais été précé- . ^
dée du tlunibeau de la réflexion ; si elle est plus florissante sur les bords de la Tamise, c'est que la patrie reconnaissante \
y a l'œil sur le cultivateur et que le premier qui y sema du i
gluud, d'où sortent les vaisseaux do ligue, a obtenu des statues ^
élernolles. ^
Il est, sans doute, une foule d'exercices auxquels on élevait ^
la joNuesse qu'il faut absolument proscrire de l'éducation na- !
tionulc cl livrer aux fantaisies des particuliers ; mais il est du 1
graud iulén'^l de la patrie de s'assurer que les mathématiques se cultivent et s'approl'oudissent parce qu'elles douuent le pli do la vcrile, parce que saus elles 1 aslronomie et la uavi^'ation u'onl plus do guide, rarcUiteclure civilo et navale u'ont plus do rè^'lo, la sciouce do l'artillorio et dos sièges n'a plus debase. Uieu, eu uu mot, de ce qui a quoique degré d'utilité publique ne doit être négligé dans votre système d'instruction gratuite, pas môme le dessin, qui n'a été considéré jusqu'à présent que relativement à la peinture mais qui, sous le rapport du perfectionnement des sens, accoutume les yçux à saisir fortement les traits do la nature et est, pour ainsi dire, la géométrie des yeux, comme la musique est celle de l'oreille.
Voilà les principaux objets d'enseignement qui seront traités avec une certaine étendue dans les nouvelles écoles que nous nommons centrales parce qu'elles seront placées au centre des écoles primaires de chaque département et à la portée de tous les enseignés.
Quel plus beau spectacle que de voir dans toute la République s'élever ces savantes constructions où se réuniront, dans un foyer commun, les lumières de chacun ? Vous y rassemblerez les hommes éclairés des collèges que vous allez supprimer; en les unissant aux élèves sortis des écoles normales, ils seront forcés d'en suivre la direction.
C'est là que les gens de lettres qui, cachés au fond de leur cabinet, y nourrissent solitairement le feu du génie, iront avec allégresse en répandre Tinfluence. C'est là aussi qu'après *