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PROCÈS ET EXÉCUTION

Colère de l'opinion à Paris. — La tactique des conseillers. — Lally considéré comme un traître. — Les attaques contre lui. — Le ministre cherche à étouffer l'affaire. — Les conseillers demandent un tribunal. — Bussy se prononce en faveur du procès. — Le journal du Père Lavaur. — Lally à la Bastille. — Premières lettres du Roi. — Le Parlement ju[;e de Lally. — Première instruction.

— Tactique des légistes. — Seconde instruction. ■ — ■ Les dépositions des témoins. — Partialité de l'information. — Erreurs grotesques.

— Le rapport de Pasquier. — La défense de Lally. — Sa condamnation. — Son supplice. — Conclusion.

La chute des établissements français de Tlnde retentit douloureusement à Paris, encore sous le coup de l'émotion produite par la perte du Canada. Le patriotisme se sentit humilié à la pensée que l'Angleterre nous enlevait du même coup nos deux plus belles colonies; la France était presque le même jour chassée de l'Asie et de l'Amérique! Deux armées françaises capitulaient en même temps aux deux extrémités du monde ! Il y eut une explosion de colère; l'orgueil national chercha à se consoler en trouvant des coupables. Et, certes, il y en avait! Mais lesquels? On voulut savoir. On rechercha avec avidité les lettres qui arrivaient de l'Inde. La passion y trouva l'aliment à ses fureurs, car toutes émanaient du parti hostile au général.

Toutes accusaient Lally, toutes le représentaient comme un génie de ténèbres, effroyable amalgame de méchanceté, d'envie, de ruse, de perfidie, toutes le dénonçaient comme un traître. « L'instrument dont Dieu s'est servi, écrivaient les Jésuites, pour châtier les crimes des Français, c'est cet Irlandais... chargé de trésors immenses, qui poursuit l'effronterie jusqu'à s'écrier, — comme on le prétendait à Pondichéry, — qu'il ne laisserait aux colons que les yeux pour pleurer. » La majorité des conseillers affirmaient avec moins de mysticisme, mais avec autant de fiel, que le général avait vendu Tlnde aux Anglais; que le désastre était le résultat d'un plan infernal, conduit avec l'habileté mathématique qu'un joueur consommé met à assurer le gain d'une partie d'échecs. Et, par une sorte de fatalité, pas un mot des officiers de l'état-major, pas une ligne de d'Estaing ou de Grillon pour rétablir la vérité, pour faire rentrer sous terre la calomnie et la sottise! Dès lors la conviction de la foule fut faite. La trahison de Lally devint un article de foi. Faire revenir l'opinion, c'était désormais un travail plus effrayant à entreprendre que ceux d Hercule lui-même.

Les conseillers, à leur arrivée, trouvèrent donc un teirain admirablement préparé pour leurs manœuvres, et une tactique indiquée; ils n'avaient qu'à exaspérer les passions. On les accueillait comme des victimes; on les écoutait comme des prophètes. L'administration fit la faute de leur communiquer les lettres où Lally dénonçait aux ministres les concussions et l'hostilité du conseil. A la lecture de ces accusations si précises dans leur âpreté, ils prirent peur, et la peur les rendit féroces :

leur tête était enjeu. Perdre Lally était le seul moyen de la sauver.

Ils entamèrent contre l'absent la guerre la plus acharnée. Ce fut un débordement de factums, de « mémoires» , de « souvenirs » , de « correspondances » pour soulever Paris contre le général.

Un des plus violents parmi ces libelles, c'était le mémoire du conseiller Le Noir. Il avait fait, lui aussi, son journal, et Dieu sait ce que cet homme, à l'affût de tous les commérages, y avait entassé de noirceurs et de calomnies. Il ne se faisait pas une opération, il ne s'écrivait pas une lettre qu'il ne l'enregistrât avec une glose de sa façon. Et quelle glose! un tissu d'absurdités, d'interprétations haineuses, et avec cela un grand nombre de documents authentiques qui masquaient d'un semblant de vérité les déclamations les plus mensongères.

Il donnait le tarif de toutes les places prises par l'ennemi à tant chacune. Lally avait vendu Mazulipatam, vendu Chetoupet, vendu Arcate, vendu tout, même les approvisionnements, à ses chers Anglais. Il avait pris des engagements pour leur vendre Pondichéry bien avant la reddition de la place, et t argent était prêt depuis longtemps. Il n'avait assiégé Madras que pour vendre au gouverneur Pigot l'honneur de défendre la place. Bien plus, il n'avait imposé des conditions si dures au fort Saint-David que pour forcer le gouverneur anglais à les refuser et pour lui procurer, — lui vendre sans doute! — l'honneur d'une belle défense; malheureusement, le gouverneur n'avait pas entendu à demimot et s'était lâchement rendu.

Toutes ces absurdités étaient émaillées d'apostrophes, d'imprécations. Les épithètes de monstre, de scélérat, de béte féroce, revenaient à chaque page; Lally était un possédé, le di ible résidait en lui. Le superstitieux conseiller terminait son roman par une apostrophe lyrique : « Lally, l'argent est votre dieu, implorez-le bien; nous verrons s'il vous sauvera. Pour le nôtre, il est an ciel, et nous espérons de sa miséricorde que, malgré votre malice, il nous sauvera, si c'est sa sainte volonté ' . »

La presse ne suffisait pas à l'activité de leur haine. Ils avaient recours à la parole pour exploiter à leur profit le d 'sespoir des actionnaires entièrement ruinés. Dans des réunions, au siège de la Compagnie, ils prononçaient, sous prétexte d'exposer les faits, des discours violents qui étaient à la fois l'apologie de leurs actes et le réquisitoire le plus venimeux contre V Irlandais. Ces appels à la vengeance, véritable Marseillaise des écus, soulevaient l'auditoire, qui sortait enfiévré pour colporter dans Paris sa rage et ses revendications.

Lally, qui n'avait pu obtenir de l'Angleterre sa mise en liberté et était prisonnier sur parole depuis le 23 septembre 17G1, arrive au moment où l'ardeur des passions atteignait au paroxysme. Il dédaigne de répondre aux pamphlets et aux déclamations de ses ennemis. S'il doit justifier de sa conduite, c'est devant le Roi, non devant Paris. De vive voix et par écrit il expose donc au ministre ses opérations et, au courant du récit, il renouvelle avec amertume ses plaintes contre

1 Mémoire de Le Noir.

les fonctionnaires de la Compagnie. Il dénonce leurs vols. Il les accuse de Tavoir acculé à la capitulation par la perfidie de leurs manœuvres. Il n'épargne personne. Il s'écrie qu'il a été le représentant du Roi, le commissaire de la couronne, et que c'est au nom de ce personnage sacré qu'il demande le châtiment des coupables... Il conclut en réclamant lui-même l'examen le plus rigoureux de ses actes, en défiant qui que ce soit d'y trouver un autre mobile que l'amour du bien public...

Le ministre voulait étouffer l'affaire; il promettait justice au général, lui recommandait le silence. Lally, en soldat discipliné, s'inclina et se tut.

Les conseillers, forts du mutisme de leur adversaire, de l'appui de Paris, résolurent de prendre l'offensive. Le 3 août 1762, ils adressèrent au Roi une requête formelle pour demander justice, vengeance des vexations, outrages, accusations de Lally, et supplièrent Sa Majesté de leur indiquer un tribunal. En même temps ils dénoncèrent Lally au ministre par un mémoire dans lequel ils articulaient neuf chefs d'accusation. M. de Leyrit, l'ex-gouverneur de l'Inde, jusque-là en dehors de la cabale, prend parti pour les conseillers. Bussy, enfin, se joint à la troupe des accusateurs.

Bussy, revenu en mars 1761, n'avait point perdu de temps pour asseoir fortement son influence; sa grosse fortune était venue en aide à son habileté ordinaire. Il s'était allié à la famille du duc de Choiseul, par son mariage avec une fille de cette maison, alors si puissante. Il était très-bien en cour et avait pris de l'ascendant sur le ministre; en tête-à-tête avec le duc, il s'é-

tait expliqué sur les causes qui avaient amené la capitulation de Pondichéry, blâmant Lally avec une modération de langage qui donnait au réquisitoire une portée redoutable. Quoiqu'il eût eu communication des lettres écrites de Pondichéry à Silhouette, à Godeheu, à Boullongne, où Lally le dénonçaitcomme le plus faux, le plus pillard, le plus funeste des hommes, où il allait jusqu'à dire : « De tous les grands criminels condamnés au supplice de la roue, il n'en est pas un dont les crimes approchent de ceux de Bussy » , il avait eu la force de dissimuler sa fureur et son ressentiment.

Il n'avait rien publié contre son rival. On savait qu'il avait en main une foule de lettres et de rapports de nature à éclairer les actes de Lally. On n'ignorait pas ses griefs; il y faisait lui-même de fréquentes allusions, mais il gardait l'attitude réservée, expectanted'un homme dont la haine n'a pas désarmé et qui guette sa proie en calculant ses mouvements pour la mieux saisir. Quand il apprit la requête des conseillers au Roi, il s'écria que c'était l'occasion tant attendue, et il écrivit officiellement à la Compagnie, le 30 août 1762 : « Messieurs, vous n'avez peut-être pas encore oublié le mémoire que j'ai eu l'honneur de vous adresser, pour vous prier de me communiquer les accusations que l'on a pu porter contre moi. Aussi certain de leur absurdité que de ma propre existence, je n'ai souhaité, je ne demande autre chose, sinon qu'elles me fussent communiquées, pour confondre le calomniateur qui se trouvait dans l'impossibilité de rien prouver de ce qu'il a osé avancer avec autant de noirceur que de témérité, parce que l'imposture la mieux réfléchie et la plus

préparée ne peut pas prouver ce qui n'est pas. Quand j'ai vu que l'on se refusait à une demande si juste et si naturelle, j'ai été forcé de croire que Ton ne jugeait pas à propos de me communiquer des accusations enfantées dans le délire d'un homme aveuglé par la passion... D'un autre côté, si ces accusations étaient regardées comme non avenues... la grâce qu'elles avaient suspendue ne devait pas être anéantie, et cependant on ne me remettait pas le brevet de maréchal de camp que Sa Majesté avait daigné m'accordersur vos propres représentations . . .

«La mort s'est présentée à moi sous tant de formes et en tant d'occasions, que j'ai appris à ne pas la craindre ; maisje n'ai pas appris à braver la honte et le déshonneur. Les calomnies de M. de Lally ne peuvent me rendre indigne des grâces de mon Roi... Si ce ne sont pas des calomnies, dignes seulement de mépris et d'un profond oubli, mais des accusations qui méritent détre examinées aux risques de l'accusateur et de l'accusé, do7it Viinou r outre incrite la mort, je me soumets à cet examen et je le demande.

« Je sçais, Messieurs, que les calomnies dont je me plains sont consignées dans vos registres ; qu'elles y soient tracées de mon sang si je suis coupable, ou qu'elles soient effacées par le sang de mon calomniateur.

«... II importe peu à la Compagnie qu'elle puisse distinguer l'innocent du coupable. Ce n'est point sur des mémoires ou des écrits contradictoires, où chacun peut se donner raison, qu'elle doit porter un jugement décisif. La colonie presque entière est à Paris. Que l'on

interroge juridiquement les témoins oculaires de tout ce qui s'est passé dans l'Inde; qu'on désigne un tribunal pour recevoir ces témoignages, et que l'on examine sérieusement une affaire aussi importante et qui intéresse tout l'État... Si vous avez des raisons pour ne pas me communiquer les accusations dont je suis l'objet, j'en ai de mon côté qui exigent absolument que j'en sois instruit et je serais forcé de vous faire à ce sujet une sommation juridique... »

L'effet de la lettre était terrible. Ondéclaraitpartout qu'il fallait faire la lumière, punir les coupables. Le mot d'ordre des conseillers, ce fut dés lors : Notre tête ou celle de Lally. Malgré l'opposition du ministre des finances, Bertin, qui ne voulait point d'un procès et écrivait au général : « Quand j'aurai rendu compte au Roi, votre affaire n'aura plus de queue » , Cboiseul déclarait qu'il était absurde de songer à résister à un courant d'opinion si puissant, qu'il fallait lui donner satisfaction, et le duc, qui cumulait les fonctions de ministre de la guerre, signait, le 1" novembre 1762, une lettre de cachet pour enfermer Lally à la Bastille.

Quoique sollicité par des amis mêmes du duc, Lally refusait de s'enfuir. Il écrivit à Cboiseul : « J'apporte ici ma tête et mon innocence » , et, le 5 novembre, alla se constituer prisonnier à la Bastille.

Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis l'exécution de la lettre de cachet. Aucun magistrat n'avait interrogé Lally. Celui-ci avait demandéà être jugé par un conseil de guerre composé de généraux. On n'avait pas répondu à la requête. Le prisonnier embarrassait le gouvernement. Le ministère espérait « que le temps se-

cherait les boues de Pondichéry » et qu'on oublierait, quand tout à coup un fait imprévu vint rallumer les passions. Le Père Lavaur mourut. Ce fut l'occasion d'une rechercbe dans les papiers de ce moine. Au cours de la perquisition, le procureur général au Parlement ti'ouva dans la cassette du Jésuite, à côté d'une somme d'un million quatre-vingt mille livres, lejournal ' contre Lally. Le procureur général lut cette diatribe; il y vit l'évidence même, la preuve irréfragable de la trahison. Aussitôt, il adresse au Roi une plainte en règle « contre le sieur de Lally, dénoncé sur les faits d'abus d'autorité, malversation, déprédation, même de haute trahison, pour être le procès fait et parfait audit sieur de Lally, ses complices et adhérents » .

Le mémoire du Père Lavaur, on le sait, c'était un recueil de calomnies fait avec un art raffiné, une étude réfléchie ; tout s'y tenait en apparence et pourtant ce n'était qu'un tissu de commérages et de mensonges enchaînés par un talent habile à rendre indubitable ce qu'il présente en même temps comme incertain. Le juge qui eût voulu analyser impartialement le mémoire, en eût bien vite reconnu la fausseté; il y avait tant d'absurdités, tant de faits dénaturés, tant de morceaux grossièrement cousus et se détruisant l'un l'autre, tant de contradictions! Un lecteur inconnu avait même eu le soin de signaler en marge du manuscrit quelques odieuses erreurs.

Qu'on juge par quelques extraits tirés de ce journal de la hardiesse et de l'énormité des condictions. Est-on

' Archives nationales. Procès de Lally, 1396 X'B.

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à l'instant du conseil mixte assemblé par Lally pour y proposer le siège de Madras, on lit : « Le général ouvrit la séance par un mémoire, où il s'efforça de prouver que. Madras une fois pris, on aurait des vivres, de l'argent, du crédit. Personne n'en doutait, et, une fois le principe admis, rien n'était plus certain ; mais tout le monde ne convenait peut-être pas qu'il fût si aisé d'exécuter ce qui servait de principe à la harangue. » Ouvre-t-on le journal au re'cit de la levée du siège de Madras, on est frappé par cette affirmation si nette : « Il n'eût tenu qu'à M. de Lally de prendre Madras '. » Est-il question de la marche du général sur cette ville, le Père Lavaur peint Lally comme enfiévré du désir d'enlever la place : « Environné de deux mille neuf cents Français et de quatre mille noirs, suivi de vingt-deux pièces de campagne, de quatre de dix-huit, il envahissait d'avance en idée tout le territoire des Anglais, prenait Madras et chassait son ennemi de toute l'étendue de l'Inde. Il lui tardait déjà de venir à l'exécution de son vaste projet. L'abondance excessive de la pluie, les boues extraordinaires dont les chemins étaient remplis, le mécontentement de la troupe, dont quelques-uns désertaient pour se rendre à l'ennemi, ne lui parurent pas devoir le remettre même de quelques jours. Lally prétendait pouvoir assurer que Madras ne lui échapperait pas; il se flattait à tout propos de cette espérance. » Arrive-t-on à la narration des difficultés du siège, Lally n'est plus qu'un traître qui se réjouit

' Journal du Père Lnvaur. Archives nationales. Parlement; procès criminel de Lally, 1396 X^Iî.

de la lenteur des travaux, qui cherche tous les moyens pour fane échouer l'opération. « M. le général n'eût assurément pas mieux choisi son point d'attaque s'il eût consulté le gouverneur de Madras. Cependant la vivacité de notre tir en imposait à l'ennemi, qui ne répondait plus que de dix à douze pièces. » C'était sans doute sous l'inspiration de l'ingénieur Dure que le Père Lavaur avait écrit ces mensonges!

" De nouveaux ordres donnèrent à l'ennemi les moyens et le temps de réparer le mal qu'il avait souffert. Le 10, on né se trouvait guère plus avancé que le premier jour. Le général ne put s'empêcher de s'en apercevoir; s'il n'en fut pas fâché, du moins le pai'ut-il. Le coupahle n'était pas loin; on l'allait chercher partout où il n'était pas. »

Le Père Lavaur raconte-t-il la prise d'Arcate par Lally, il a bien soin de rabaisser le fait d'armes, de déclarer « que le fort d'Arcate n'est pas bien fortifié, et que la place en elle-même est peu de chose » ; mais quand il parle de la reprise de cette ville par les Anglais, il change de ton : «La force de la place ne fut pas capable d'arrêter la hardiesse de l'ennemi. »

Lit-on le récit de la révolte des troupes, le Père Lavaur affirme au commencement de la page que « c'était le moindre des soucis du général que les choses en vinssent à ce point » ; et en bas de cette même page il affirme que « le général fut abasourdi de la nouvelle. La rage et la fureur le saisirent tout à coup. Les yeux étincelants et la bouche écumante, ce n'était qu'avec une espèce d'horreur qu'on le voyait, tantôt courant d'un bout de sa chambre à l'autre, tantôt se

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culbutant de son Ht comme un désespéré, tantôt criant à pleine voix, tantôt {gémissant et pleurant comme un enfant. Il donna à craindre pour son cerveau. » Ici le mensonge n'est plus seulement odieux, il est ridicule. Pour en être convaincu, il suffit de lire la proclamation de Lally aux troupes révoltées et la déposition de Grillon.

Le Père Lavaur décrit-il les fouilles opérées dans les maisons pendant le siège, c'est d'abord une peinture du pillage que Lally ordonne en furieux, «des violences, des recbercbes forcées, des injustices criantes, des portes enfoncées, des meubles enlevés, des marchandises transportées, le sac de Pondichéry par une soldatesque effrénée. Les soldats s'appropriaient tout ce qui leur tombait sous la main ». Et quelques lignes plus loin, le Père Lavaur déclare tout le contraire : « On doit dire, s'écrie-t-il, à la gloire des soldats autorisés à fouiller dans les maisons, qu'ils n'en abusèrent pas et que le général trouva mauvais plus d'une fois qu'ils n'usassent point de la liberté qu'il leur avait donnée. »

Tantôt il représente Lally comme ordonnant le pillage, s'écriant : «Admirez le désintéressement de mon soldat; il ne veut pas piller les maisons que je lui abandonnée discrétion! » Tantôt, au contraire, il le montre « lançant les ordres les plus sévères contre tous ces désordres » .

Selon la page qu'on a sous les yeux, Lally est tantôt un ami indulgent pour les Anglais, tanlôt l'adversaire le plus cruel : « L'ennemi profitait de la bonne volonté dont M. de Lally lui donnait tant de preuves. Le général ménageait les Anglais, il avait des bontés pour eux. » Et au verso, on lit avec étonnement : « Le général était

enchanté de consterner les Anglais. Les dispositions où était M. de Lally ne faisaient qu'animer les ennemis à la plus vigoureuse résistance. Ils aimaient mieux se faire massacrer sur la brèche que de tomber entre les mains de Lallv. »

Est-il question de Tinvestissement de Pondichéry, des contradictions aussi fortes s'étalent cyniquement : <i Lally se voyait, non sans complaisance, à même de ne laisser aux habitants que des yeux pour pleurer. Après la prise des limites, il eut soin que la joie qu'excita en lui une pareille vue n'éclatât au dehors. L'ennemi commença à tirer; M. de Lally ne put s'empêcher d'en marquer sa joie. » Quelques alinéas plus loin, le général est peint sous les traits d'un homme accablé à la pensée des Anglais bloquant Pondichéry. « Il était en proie à une espèce de chagrin et de désespoir qui l'avait mis hors de lui-même. Dans l'excès de son désespoir, on l'entendait crier comme un forcené : « C'en est donc fait, Pondichéry n'est plus, nous allons devenir la proie des Anglais! » 11 poussait des hurlements. »

Le Père Lavaur parle-t-il de l'ouragan qui précéda de quelques jours la reddition de Pondichéry, qui dispersa la flotte anglaise et inonda les terres, tout d'abord il s'écrie avec emphase : « Que l'on eût seulement fait sortir quatre cents hommes, c'en était fait des Anglais. Tout, jusqu'à dix heures, fut en confusion dans leur camp. On demandait de tous côtés à sortir sur l'ennemi. 11 ne dépendait que de nous de faire l'armée anglaise prisonnière et de reprendre le pays perdu.

« M. de Lally jugea autrement, et tout Pondichérv vit clairement enlin qu'on était livré. » Plus loin, à propos

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de Tordre donné deux jours après la tempête pour briser les fusils, jeter les canons à la mer, noyer les poudres, il tient un autre langage et montre ces mêmes soldats, qu'il aurait voulu voir jeter sur le camp anglais, « épuisés de force, exténués par la faim qui les dévorait, enflés par tout le corps, ayant peine à se soutenir, d'une faiblesse qui les mettait hors d'état même de défendre la place, sans artillerie, car lescanonniers sont réduits à l'impossibilité de servir les pièces, par l'état de faiblesse où ils sont tombés faute de nourriture. »

Il affirme que « Lally avait donné parole au général Coote de lui livrer Pondichéry » . Mais, par malheur, en voulant trop prouver, il s'embrouille. Ainsi, au début du résumé qu'il trace des pseudo-pourparlers de Lally avec Goote, il donne la date du 15 octobre comme fixée pour la livraison de la place. Plus loin, — il a oublié, — il dit que le 22 octobre était le jour arrêté. Enfin la date change encore : « La perte de Pondichéry avait été fixée pour la fin de décembre. »

Si les contradictions sont nombreuses, les mensonges et les absurdités fourmillent. Au moment du siège du fort Saint-David, Lally, selon l'autorité du Père Lavaur, assemble les officiers d'artillerie et leur tient ce discours : « Je suis impatient. Messieurs, de la lenteur avec laquelle on me sert à Pondichéry. Je ne veux plus attendre l'arrivée des munitions; elles viendront à mesure, fallût-il pour cela arrêter Leyrit et ses conseillers. Je suis pressé de terminer cette entreprise; je ne veux pas rester éternellement devant cette place.

i< Je suis donc déterminé à attaquer de vive force, à l'entrée de la nuit, tous les postes extérieurs qui sont

dans la partie du nord... D'ailleurs, que savons-nous? cela nous mènera peut-être plus loin que nous ne pensons. Je suis heureux. Le dieu du hasard... » Pourquoi Lally aurait-il réuni les officiers d'artillerie pour leur parler d'un projet d'attaque où ceux-ci n'avaient que faire, car l'enlèvement de postes extérieurs se fait avec de l'infanterie? Quand Lally prit d'assaut les quatre forts qui couvraient Saint-David, il donna en militaire sensé l'escalade avec ses fantassins et non avec ses artilleurs. Mais ce discours, le Père Lavaur ne l'avait écrit que pour le mot de la fin : le dieu hasard ! afin de prêter à l'objet de sa haine la parole de l'homme le plus léger. Citons comme dernier exemple des mensonges et des absurdités dont fourmillent ce journal odieux le récitde la scène qui suivit la tentative d'empoisonnement dirigée contre Lally. Il avait pris son gruau, sa seule nourriture, et avait été saisi de convulsions violentes. « La scène singulière que le général donna certain jour, écrit le Père Lavaur, mérite qu'on en fasse le détail.

« Ce fut vers les six heures du soir qu'un transport furieux le saisit tout à coup dans sa chambre. La crainte que ses cris et ses hurlements inspirèrent aux assistants, les engagea à courir aux Jésuites pour appeler le R. P. Lavaur. Celui-ci accourut aussitôt. Le général n'avait pas tout à fait perdu la raison et en eut assez pour le reconnaître. « Approchez, s'écria-t-il, Père Lavaur, approchez; pour vous tous, allez-vous-en, sortez d'ici. Je ne veux pas que personne y reste. Qu'on me laisse seul avec le Père. » Notez que le ton sérieux dont il s'exprimait était accompagné de mille postures

extravafjantes qu'il faisait sur son lit et qui lui donnaient l'air d'un convulsionnaire.

« Quand tout le monde fut sorti, hors le Père, il se laissa aller sans re'serve aux transports de la plus vive et de la plus extravagante douleur. « C'en est donc fait de Pondichéry! Pondichéry est perdu, Pondichéry n'est plus! Pondichéry va être aux Anjjlais ! Que je suis malheureux! Ah! Pondichéry! Pondichéry! Que n'ai-je la force de me tuer ! Oui, je suis un poltron. Eh bien ! qu'on me tue, qu'on m'empoisonne, qu'on m'assassine, sans cela Pondichéry est perdu ; qu'on me tue, mais qu'on ne me fasse pas de mal. Que ne puis-je me tuer moimême! Ah! préjugés de la religion, que vous êtes terribles ! »

« On ne perdait pas, dans les environs de la chambre, une seule des impressions du général, et chacun en frémissait, tandis que le Père Lavaur n'épargnait rien pour calmer une fureur dont la proximité du général lui Jit bientôt connaître le jj^incipe, et que le temps seul ou le soînmeil pouvait faire cesser. La conjecture du Père Lavaur se trouva vraie, les fumées se dissipèrent et la fureur tomba.

<( Ainsi se donnait en spectacle assez souvent un homme dont dépendait le sort de Pondichéry, l'honneur de la nation, le profit de la Compagnie et la gloire du Roi. Il fautcependantconvenirqueces excès n'étaient pas toujours portés au dernier période; mais aussi il est vrai que c'était du plus au moins, que les ordres qu'il donnait s'en ressentaient. »

Eh bien, tout ce récit, où l'on a rassemblé avec art et patience les détails les plus petits et les plus typiques

afin de donner à la scène les couleurs de la vie et de la vérité, est faux d'un bout à l'autre. Lally n'était pas ivre ce jour-là, pas plus que les autres jours. Moracin, qui n'est pas suspect de tendresse pour Lally, qui, dans le procès de ce dernier, fut un des témoins les plus acharnés contre lui, qui était dans la chambre du général, ne fait dans sa déposition même pas allusion à cette prétendue ivresse et déclare uniquement que « Lally se roulait, jetant des cris et disant qu'il était empoisonné. »

Que dire du discours absurde que Lavaur prête à Lally, « qu'on m'empoisonne; qu'on me tue; qu'on ne me fasse pas de mal » ? que ce sont paroles incohérentes d'ivrogne? Mais puisqu'il n'était point ivre, qu'aucun témoin, pas même Michelard, n'a fait la moindre allusion à la prétendue intempérance du général, quel intérêt avait donc Lavaur à travestir en contorsions d'alcoolique les convulsions d'un malade? car il n'y a aucun doute sur le fait, que ce jour-là Lally fut en proie à d'effroyables douleurs, s'il n'est pas prouvé qu'un poison lui eût été versé.

Et c'est ce fatras d'absurdités, ce tissu de contradictions, ce ramassis de commérages, ce monument de mensonge et de haine, qui, à l'éternelle honte du Parlement, servit de base à toute l'accusation dirigée contre Lally.

Mais, dira-t-on, l'autre journal, celui qui était l'apologie des actes de Lally, l'accusation a dû le produire, la défense s'en servir! Non! il n'a pas figuré au dossier. Si l'accusation en a eu connaissance, la défense l'a ignoré : il a disparu. On n'en a pas parlé dans le procès;

et pourtant il ne peut y avoir aucun doute sur l'existence de ce document. Le marquis de Montmorency, maréchal de camp, syndic de la Compagnie des Indes, qui fit toute la première partie de la campagne avec Lally, qui assista au siège de la ville de Tanjaour, vit et lut le journal favorable à Lally. Il a affirmé le lait, non pas seulement dans des conversations, mais dans une lettre écrite à Duval d'Eprémesnil, curateur pour la mémoire de Leyrit, lors de l'instance en révision du procès qui condamna Lally-Tollendal à mort. Et ce témoignage est si important, qu'il est impossible de ne pas citer cette lettre.

«J'aireçu,Monsieur,écrivait-ilàDuvald'Éprémesnil, le 4 juin 1780, de Paris, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en m'envoyant votre plaidoyer. Vous désirez sans doute savoir ce que j'ai dit touchant le journal ou mémoire du Père Lavaur; le voici exactement:

« Lorsqu'après la mort de ce Jésuite, l'on me dit qu'on avait trouvé dans ses papiers un journal terrible contre M. de Lally, je répondis : Gela ne se peut pas; ce journal n'est sûrement pas de lui, ou, s'il en est, il faut donc qu'il en ait écrit deux différents. Car, lorsque je suis parti de l'Inde, lui, me donnant des lettres pour faire remettre en France à différents particuliers, et moi, lui ayant demandé comment il y parlait de nos affaires : Je vais vous le faire voir, me dit-il. Pour lors, il ouvrit son journal, le feuilleta avec moi depuis le jour de mon arrivée dans l'Inde jusqu'au jour où j'en partais, et m'y fit voir tous les événements de la campagne très-sagement et très-fidèlement racontés, et partout les plus grands éloges de M. de Lally.

« Gomme ce fait est vrai, je l'ai dit, Monsieur, et je puis Taffirmer. J'ai encore ajouté, et je me le rappelle trèsbien : « Je vois tant de méchanceté et de mensonge dans les imputations qu'on fait à M. de Lally sur les faits qui se sont passés sous mes yeux, pendant le temps que j'ai resté dans l'Inde, que je suis dans le droit de douter bien fort et même de ne pas croire un mot de ce qu'on lui impute depuis mon départ, jusqu'à ce qu'on me l'ait prouvé clair comme le jour. » Voilà, Monsieur, quels ont été et quels sont encore et mes propos et ma façon de penser.

«J'ai 1 honneur, ajoutait-il en post-scriptum, de vous prévenir, Monsieur, que, ne sachant pas si ma lettre peut être de quelque utilité dans l'affaire présente, j'en vais faire passer la copie à M. de Lally-Tollendal avec copie de celle que vous m'avez fait ^l'honneur de m'écrire '. »

En présence de ce témoignage si affirmatif et si net, Duval d Éprémesnil se récriait, disant : « Le Père Lavaur vous a montré. Monsieur, en feuilletant son journal avec vous, quelques endroits honorables pour M. de Lally sur 1 expédition de Saint-David. Vous l'avez dit en France ; de là l'imagination de M. de Lally, très-féconde en ressources quand il s'agissait de mal dire et d* mal faire, a tiré la fable des deux journaux et la portée jusqu'à vous attester,

« Au reste, permettez-moi de vous demander. Monsieur, si vous avez tenia, la «d'unhout à l'autre et de vos propres yeux le journal du Père Lavaur, au moment de

' Correspondance entre le marquis de Montmorency et Duval d'Eprémesnil. Paris, 1788.

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votre départ de Pondicliéry, ou s'il vous Ta lu ligne par ligne, secretian tneum nii/ii; je crois bien que le Père Lavaur possédait cette maxime comme un autre, et j'ai peine à croire qu'il vous ait lu mot à mot tout son journal... »

Mais le marquis de Montmorency maintenait énergiquement ses affirmations en termes dédaigneusement laconiques : « J'ai reçu, Monsieur, répliquait-il, la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire le 10 juin 1780. J'ai eu 1 honneur de vous mander par la mienne du 4 de ce mois, et mes propos et ma. façon de peyiser... Je n'ai rien à y ajouter de plus. J'ai l'honneur d'être, etc. »

Le marquis de Montmorency s'engageait encore plus. Gomme Duval d'Eprémesnil avait écrit dans son second mémoire, à Dijon : « J'ose répondre que le marquis de Montmorency ne signera jamais qu'il tient le général Lally pour honnête homme » , le marquis indigné publiait aussitôt cette déclaration : « J'ai toujours tenu et je tiens encore le général Lally non-seulement pour honnête homme, mais pour brave et zélé serviteur du Roi, parce que je l'ai toujours vu tel et que personne ne m'a fait encore voir le contraire. Je le dis, je le pense et je le |signe. »

Enfin, la comtesse de la Guiche a déclaré hautement et à plusieurs reprises que le Père Lavaur, revenu de rinde, lui avait dit à elle-même avoir dressé un journal dans lequel la justification de Lally était portée au dernier degré d'évidence, et que ce général était aussi innocent que l'enfant qui vient de naître.

Le parlement de Paris, au cours du procès criminel

de Lally, refusa de recueillir le témoignage du marquis de Montmorency. Craignait-on sa déposition? Craignaiton ses révélations solennelles? Craignait-on de l'entendre s'écrier : « La base de Taccusatioia est absurde. Le Père Lavaur dressait deux journaux, un pour Lally, un contre; j'ai lu, moi, le journal pour! »

Le journal de Lavaur était une arme trop redoutable pour que les ennemis de Lally ne s'en servissent point. On le communiqua donc à toute la cabale. Des extraits s'en répandent dans Paris ; Lally devient un objet d'exécration. Les cochers de fiacre crient à leurs cbevaux récalcitrants : « Hue! Lally! »

Le débordement de l'opinion est tel, que le ministère s'intimide. Le Roi, assiégé par son conseil, hésite; il lui répugne de voir un lieutenant général, un vieux soldat, jugé par des robins. Sous la pression du flot, il cède enfin, mais comme Pilate. Les lettres patentes du 12 janvier 1763, il les signait, mais tristement. Il avait bien soin d'y insérer cette réserve : « Qu'on instruirait ï affaire en tout ce qui aurait trait aux faits de l'Inde. »

Le Parlement allait donc prononcer sur les actes de Lally; or le Parlement, avec sa furie d'opposition, sa lassitude d'obéissance, son besoin de s'affirmer comme une puissance dans l'Etat, sa joie de mettre sur la sellette un lieutenant général, un homme du Roi, constituait le tribunal le plus passionné, le plus détestable qui fut jamais! Il pouvait être juge en matière de finances; mais admettre qu'il pût décider de la valeur d'une opération de guerre, c'était absurde. Une assemblée de légistes délibérant sur des problèmes de stratégie, c'était ridicule. On n'avait pas suivi cette mé-

thode grotesque lors du grand débat sur le Canada. Les magistrats chargés du procès, en hommes respectueux du droit, avaient retenu de l'affaire ce qui ressortissait des actes d'administration. Pour les faits militaires, ils s'en étaient rapportés à la compétence d'un conseil de guerre.

Pourquoi ne suivait-on pas la même procédure? Il faut en chercher l'explication à la fois dans la haine qu'inspiraient et le caractère et la personne même de Lally, enfin et surtout dans ce fait : c'est que le Parlement, qui reflétait les passions de la foule, se considérait comme un vengeur investi de la mission de mener à l'échafaud un familier du Roi!

Le souverain avait dit : « On examinera les actes de tous ceux qui ont été mêlés aux affaires de l'Inde. » Le Parlement répliqua qu'il « était indispensable de distinguer d'abord en ce qui concernait Lally, afind'éviter la confusion entre les crimes de ce dernier et ceux reprochés à des coupables encore inconnus» . Ainsi, Lally était déjà considéré comme un coupable!

Mais il ne suffisait pas de formuler la prétention de juger sur l'affaire de Lally, il fallait amener le Roi à l'admettre. Le moyen fut vite trouvé. Il n'y a, dirent les légistes les plus habiles dans l'art des condamnations, qu'à faire, en s'appuyant sur les lettres patentes du 12 janvier 1763, commencer une information par le Chàtelet. L'instruction réunira, grâce aux témoignages, une base de présomptions assez forte pour que le Parlement retienne le procès. On prendra ainsi le Roi et l'inculpé dans une sorte d'engrenage.

Le calcul était juste. Bientôt, devant les interroga-

toires et les dépositions recueillis par le lieutenant criminel, la couronne se vit forcée de rendre, le 1" avril 1764, de nouvelles lettres patentes pour investir le Parlement du débat.

Dès lors, on mène l'affaire tambour battant. Le 9 avril, le procureur général rend une nouvelle plainte volumineuse. Le même jour on décrète Lally de prise de corps '. Décréter de prise de corps un homme en prison depuis dix-huit mois, c'était presque de la bouffonnerie, quoique l'ordonnance fût le produit d'une fiction légale ! Le 30 avril, on commença l'information.

Elle fut à la fois odieuse et ridicule. On ne la fit point porter sur les causes originelles qui avaient amené l'écroulement de l'empire français dans l'Inde. Il eût été trop facile à Lally de se disculper en arguant de ses instructions. On ne souleva jamais la question de l'évacuation du Dékan. On ne chercha ni à établir le bilan des ressources dont Lally disposait à son arrivée, ni à comprendre la marche et l'enchaînement des faits. Au lieu d'élargir le débat, on le rétrécit. Le rapporteur, imbu du journal du Père Lavaur, son Credo ^ n'est dominé que par l'unique pensée d'établir la preuve de la trahison qu'il affirme, et, dans cette vue, au lieu de juger de l'ensemble des opérations, il ne se préoccupe que des détails. Avec une habileté extraordinaire, il les plie, les rogne, les arrange au gré de sa thèse. Il ne cite, n'écoute que les témoins qui lui donnent raison. Et, naturellement, ce sont les plus tarés, les plus vils par leur position ou leur caractère. Il prête une oreille

' Procès de Lally, Archives nationales.

LALLY-TOLLENUAL. i95

attentive aux sottises que débite Michelard, le palefrenier de Lally, et n'écoute pas Crillon, lorsque celuici s'écrie qu'il n'a jamais eu connaissance des prétendues malversations de Lally, qu'il n'a jamais vu dans aucune action du général quoi que ce soit de préjudiciable au service du Roi et de l'Etat, et qu'il ne peut que répéter la déposition faite par lui, lors de la première instruction par le Chàtelet.

« Je suis, dit-il, parti de Lorient avec M. de Lally, et je suis arrivé dans l'Inde avec lui. Je n'étais plus dans l'Inde lors de la prise de Pondichéry; je l'avais quittée en mars 1760. Pendant tout mon séjour, je n'ai rien remarqué dans la conduite de M. de Lallv qui ait paru contraire à ses devoirs. Je lui ai reconnu beaucoup de zèle et d'activité. Je l'ai vu partager les peines et les dangers de la colonie, et je n'ai remarqué en lui qu'un caractère peut-être un peu trop dur, qui lui aura attiré des ennemis.

« Quant aux abus d'autorité qu'on lui impute, je ne peux rien avancera cet égard, car il faudrait que j'eusse connaissance de l'étendue des pouvoirs donnés à M. de Lally, pour pou voirdécider s'il en a abusé. Je n'ai aucune connaissance des prétendues malversations, concussions et déprédations reprochées à l'accusé.

« Si l'événement a été quelquefois contraire au bien du service du Roi, les vues de M. de Lally n'en ont pas été moins droites, et Lallv a éprouvé des malheurs comme des succès.

« Je suis enfin bien éloigné de croire que l'on puisse justement accuser M. de Lally de haute trahison, par la connaissance que j'ai de la conduite de M. de LalK%

296 LALLY-TOLLEXDAL.

de son caractère, de sa façon de penser. J'estime, au contraire, que de pareils soupçons sont très-mal fondés. Au surplus, je ne puis m'expliquer autrement sur les délits généraux énoncés en l'arrêt du Parlement. Je déclare que si l'on imputait à M. de Lally quelques crimes, dans quelques circonstances particulières qu'on indiquât, et si l'on me requérait, je pourrais alors m'expliquer d'une manière plus circonstanciée sur le fait particulier ou autres qui seraient à ma connaissance; mais qu'ignorant ce qu'on peut imputer en détail à M. de Lally, je n'ai autre chose à dire sur les délits vaguement énoncés dans l'arrêt de la Cour ; qu'enfin, c'est tout ce que je sais. »

Le commissaire, ayant ouï Grillon, se tourne vers son greffier et lui dit : « Ecrivez que monsieur n'a aucune connaissance de l'afFaire du sieur de Lally. » Grillon proteste vivement. « Ge n'est là, s'écrie-t-il, ni le texte, ni le sens de mes paroles! Je n'ai pas dit un mot de cela! »

Le commissaire ne se démonte pas et répète au greffier: « Ecrivez que monsieur n'a aucune connaissance de l'affaire du sieur de Lally. » L'impudence du commissaire irrite Grillon, qui se lève sur pied et, de l'air le plus haut, du ton le plus ferme, regardant en face le magistrat : « Monsieur, dit-il, ou j'ai le malheur de ne pas parler le français, ou vous avez celui de ne pas l'entendre. Je vous répète, pour la troisième fois, que je ne puis rien ajouter à ma déposition, parce qu'on ne m'a pas donné connaissance des faits qui ont été imputés depuis à M. de Lally; que je suis prêt à déposer aussitôt qu'on m'aura donné cette connaissance. Je vous déclare enfin

LALLY-TOLLENDAL. i07

que je ne signerai pas ce que vous voulez faire écrire. » Le juge, légèrement honteux, dit au greffier : « Ceci mérite d'être remarqué; faites-y attention. — Oh! fait celui-ci, voilà déjà cinq ou six fois que la même chose arrive. »

On interroge ensuite Grillon sur le fait de la révolte de l'armée; on lui demande s'il approuve la proclamation de Lally aux troupes. Et comme, naturellement, il répondait « oui » , le commissaire lui cite la phrase de Lally où celui-ci disait : « Je suis aussi prêt à me soulever que le soldat» et ajoute : « Que direz-vous d'un général qui, voyant son armée révoltée, lui écrit qu'elle a hien fait de se mutiner? » Grillon ne se laisse pas prendre au piège, ne se démonte pas. « Il est impossible, répliquet-il, déjuger une phrase qu'on détache de ce qui la précède, de ce qui la suit et des circonstances qui l'ont fait écrire; le général était bien éloigné d'approuver la défection des rebelles, cela ressort de la lettre ellemême, des négociations avec les chefs de la sédition. Moi-même, j'avais dans mes instructions un article qui m'enjoignait de leur faire sentir toute l'énormité de leur crime. — Eh bien, monsieur, reprend ironiquement le commissaire, vous conviendrez que votre succès doit s'attribuer moins à votre éloquence qu'à celle de l'argent que vous apportiez avec vous. »

Le rapporteur, Pasquier, dont d'Alembert et Voltaire ont tracé un sombre et repoussant portrait, caresse les témoins qui chargent l'accusé. Il menace ceux qui ne concluent pas dans le sens qu'il indique. Au mépris de l'équité, il accueille avec complaisance les mensonges, les faux témoignages les plus évidents.

Ainsi, le conseiller Moracin, l'ancien gouverneur de Mazulipatam,déposequ'étantprésentà un conseil mixte convoqué par Lally le 10 octobre, — Moracin se trompe de date; il veut dire le 8, — il s'y trouva ' avec le brigadier Landivisiau, le cbevalier Dure, le conseiller Courtin et le conseiller Nicolas. Ge dernier, prisonnier des Anglais et renvoyé sur parole, dit mvstérieusement à Moracin et aux autres qu'étant prisonnier, il ne pouvait parler, mais qu'il avait un domestique fidèle qui . pourrait bien révéler des choses importantes. « Le conseiller Nicolas, affirme Moracin dans sa déposition, s'étant retiré alors et ayant laissé son domestique, ce dernier dit qu'il arrivait du camp anglais; qu'il était sûr que cette nuit même la ville serait attaquée et escaladée; qu'il avait aidé lui-même à porter des échelles vers la porte de Villenour.

Cette découverte parut si importante « que je rentrai, dit Moracin, avec Courtin dans l'assemblée et que nous en fîmes part à ceux qui s'y trouvaient » . Il fut déterminé avant tout de pourvoir au salut de la place. Le brigadier Landivisiau prit sur lui de faire courir les sergents d'ordonnance pour avertir chacun de se trouver à son poste. Chacun étant accouru, on fut étonné devoir, sur les dix heures et demie, partir de la terrasse du Gouvernement deux fusées brillantes. Le sieur de Lally resta tranquille, bien que Landivisiau l'eût averti, vers les dix heures du soir, des ordres qui avaient été donnés. Le brigadier Landivisiau lui avant demandé, le lendemain, ce

' Arcliives nationales ; procès criminel : Lallv, cartons 1396^ 1397 X-B.

que c'était que ces fuse'es, le sieur de L;illy répondit : « Je suis un fin renard; j'en ai dépaysé bien d'autres. »

Il est difficile de trouver une déposition plus nette, plus claire, plus précise. Eh bien, elle est fausse! Landivisiau la dément absolument dans son interrogatoire : « C'est, dit-il, sur des rumeurs répandues dans la ville que je fis battre la générale et ordonnai que chacun passât la nuit à son poste.. . J'ai ouï dire que cette alarme avait été causée par le récit d'un noir de Pondichéry; mais je n'ai aucune connaissance personnelle du récit de ce noir, ni des circonstances qui ont produit l'alerte... Je ne sais si M. de Lally fut instruit de l'alerte... Je fus étonné de voir, au milieu de la nuit, partir deux fusées du Gouvernement; mais je ne pense pas que ces fusées eussent d'autres motifs que les inquiétudes ordinaires de M. de Lally et une précaution de plus pour tenir tout le monde en éveil. » Ainsi, il n'a pas vu le commandant en chef à dix heures; il ne lui a pas fait part des ordres donnés; il ne lui a pas demandé, le lendemain, pourquoi on avait tiré deux fusées à dix heures et demie du soir; il ne lui a pas entendu dire : « Je suis un fin renard. »

Moracin ne récolte que des démentis. Par exemple, il prétend qu'étant à dîner, le 18 janvier 1761, chez le capitaine de l'Inde Laff, le major anglais Gordon dit à lui et à Laff : « Nous comptions vous prendre par escalade la nuit du 7 au 8 octobre; les échelles étaient préparées pour l'attaque; mais deux fusées tirées du Gouvernement nous avertirent qu'on était sur ses gardes. » Le capitaine Laff, dans sa déposition, affirme qu'il n'a rien entendu de ce propos...

Le regard que le rapporteur jette sur Lally est le coup d'œil que l'on jette sur un criminel. Il est tenté, quand il interroge, de dire au déposant : 11 faut conclure sur ce fait comme le Père Lavaur. Il recueille gravement lespropos les plus saugrenus. Quelques fusées tirées pendant le blocus de Pondicliéry, sur Tordre de Lally, lui apparaissent comme la preuve capitale de la trahison. Autant de fusées, autant de signaux pour avertir les Anglais. Des militaires s'efforcent en vain de justifier le phénomène par des considérations techniques; il leur impose silence d'un ton indigné.

Son attitude est encore plus odieuse devant les contradictions des déposants ; car à chaque instant, sur le fait le plus simple, les témoins se contredisent. Par exemple, à propos de la retraite qui suit la levée du siège de Madras, le palefrenier Michelard, — une autorité pour le rapporteur, — affirme que le général ramena l'armée à tire-d'aile dans Pondichéry. Landivisiau déclare que le commandant en chef gagna à toute vitesse Conjivaron. Un autre soutient que Lally évita Conjivaron, oubliant dans le trouble de la déposition que cette place était en notre pouvoir. La vérité, c'est qu'on gagna Conjivaron par étapes'.

Deux témoins, Denis et Lecomte, déposent que lors de l'attaque des limites de Pondichéry, Lally ne parut que lorsque le combat fut terminé. Un autre. Le Noir, déclare qu'il resta tranquillement dans son lit pendant toute l'affaire. De Mesme affirme que le général se

' Mémoire pour oitenir la révision du procès de Lally, par son tils. Rouen, 1779.

promenait paisiblement sur la terrasse du Gouvernement à la vue de tous les habitants. Noirfosse, un conseiller de rinde, soutient que Lally était, non sur la terrasse, non dans son lit, mais à la tête des troupes; il ajoute même que, pendant l'action, il montra au {général la facilité d'enlever cent cinquante Anglais qui, s'étant trop avancés, pouvaient être facilement enveloppés, mais que Lally méprisa cet avis et ordonna de ne point bouger.

Autre exemple typique, frappant, des contradictions des témoins, à propos du traité conclu par Lally avec le Maïssour, et dont le but était l'approvisionnement de Pondichéry. Vingt-quatre témoins déposèrent sur ce fait. Deux affirment que les Maïssouriens n'avaient plus de vivres, que leur convoi était disparu, lorsqu'ils se rassemblèrent sous les glacis de Pondichéry. Trois soutiennent, au contraire, que le convoi n'avait pas été entamé, qu'il arriva tout entier, qu'il ne trouva aucun obstacle pour entrer dans la ville. Trois prétendent que les Maïssouriens amenèrent quatre mille bœufs. Deux autres déclarent qu'il n'y en avait pas deux cents. Landivisiau, Boyelleau, Miran, Tasservelle, le chevalier Dure déposent qu'on n'a pas pu savoir ce qu'était devenu le convoi, qu'il a disparu on ne sait comment; qu'on n'en a eu aucune trace. Moracin, Noirfosse, Courtin, Denis, Le Noir prétendent qu'il a été vendu. Noirfosse dit que la vente a eu lieu sous les glacis de Pondichéry. Le Noir déclare, au contraire, que c'est à Trividy. Denis, Courtin ont entendu dire que cette vente avait été faite par les affiliés du sieur de Lally au profit de ce dernier. Genêt soutient que ce fut le gêné-

rai du Maïssour qui trafiqua lui-même du convoi.

Moracin dit que Lally laissa les Maïssouriens mourir de faim et de misère. Dure,Courtin,Boyelleau, Gallard, Genlis savent que Lally a tiré des vivres des magasins de Pondicbéry pour nourrir ces troupes auxiliaires.

Interrogé sur Fattaque des limites ' , Courtin et Lecomte accusent Lally d'avoir, la veille de l'attaque, affecté de placer hors des limites et dans les limites nombre de grosses pièces de canon, pour le seul résultat de les faire prendre par l'ennemi! Le chevalier de Genlis, qui commandait le principal poste des limites, reproche à Lally de ne lui avoir laissé pour toute artillerie qu'une pièce de vingt-quatre sans affût.

Le rapporteur semble prendre autant de plaisir à ces contradictions qu'aux dépositions de laquais discourant sur la stratégie. Les critiques du palefrenier Michelard lui paraissent le chef-d'œuvre de la raison. Le drôle, fier de l'effet qu'il produit, entre dans les détails, blâme les dispositions de Lally à la bataille de Vandavachy, dit que l'ordre était mauvais; que le général pouvait éviter l'explosion des caissons, quiamena la déroute, en laissant les poudres à quatre lieues de là, à Chetoupet, où l'argenterie de Lally était déjà en sûreté. Les munitions nécessaires au tir pendant le combat reportées à quatre lieues du champ de l'action ! Une assertion si baroque suffisait pour justifier le renvoi du témoin. Le rapporteur, au contraire, l'invite à continuer son étrange cours de guerre.

' Les limites étaient une liaie de sept toises d'épaisseur, formée des tiges du poivrier épineux, avec quelques épaulements pour les batteries.

Ce qui est singulier, c'est que cet homme, s'il émet des appréciations absurdes sur les faits de la campagne, a une connaissance extraordinaire des dates, des événements. Jamais espion ne fut renseigné comme lui. La vérité du fond, il l'ignore; mais il n'y a pas dans l'Inde une opération de guerre, un traité, un projet militaire ou politique, important ou secondaire, secret ou non, que Michelard n'ait appris, sur lequel il n'ait apporté son récit, donné son avis, exercé sa critique, Michelard est un théoricien, un chercheur des causes. Et s'il savait lire, on serait tenté de croire que lui aussi a rédigé, comme le Père Lavaur, un journal quotidien. Où ce drôle aurait-il pris tout ce qu'il a dit? Il n'est pas jusqu'aux effectifs des troupes dont il ne soit prêt à donner le chiffre. Et, chose bizarre! ses dépositions, Michelard les prononce d'abondance et en bonne langue, lui, le palefrenier.

Le fait frappa Lally. Dans la confrontation avec son domestique, il proteste énergiquement contre l'audition de ce témoin. « Il est impossible, s'écrie-t-il, que cet homme ait pu rassembler, et dans de bons termes, un amas d'impostures pareilles au contenu de sa déposition. Il est impossible pour un valet d'écurie de citer et de rendre compte de faits de guerre et de traités dont il ne pouvait y avoir même un officier de l'armée instruit, hormis ceux qu'il m'a plu d'employer à ces besognes. Il est plus qu'incroyable qu'un homme attaché au soin d'une écurie ose décider des postes avantageux ou désavantageux que je faisais prendre à l'armée... L'affectation de placer trois ou quatre absurdités, qui sont de son état, dans une multitude de faits rappelés avec préci-

sion, prouve que cette déposition n'est pas de lui... Je dédaigne de répondre à un piqueur d'écurie sur les bonnes ou mauvaises dispositions que j'ai prises avec l'armée. Il n'est jamais sorti de son écurie, et, à l'entendre, on dirait qu'il n'est jamais sorti de mon cabinet'.»

On recueillit les dépositions de plus de deux cents témoins. Celle de Bussy fut très -modérée ; il se contenta de raconter les faits où il avait été acteur. Dure fit son apologie, soutint que le point d'attaque à Madras avait été mal choisi, qu'on eût dû l'écouter. Landivisiau, dans un discours venimeux, s'appliqua à faire ressortir les fautes de son chef; mais pas un militaire n'accusa Lally de trahison. Ce fut, au contraire, le thème de la plupart des conseillers. Ils insinuèrent que Lally n'avait pas voulu prendre Madras, n'avait pas voulu gagner la bataille de Vandavachy, avait vendu Pondichéry.

Le patient faisait tête à l'orage avec son énergie ordinaire. Il se défendait pied à pied, en désespéré, contre ce déluge d'accusations toujours perfides, parfois odieuses, souvent ridicules. On discuta gravement sur le fait de dix mille cipayes trouvés dans les papiers dont Lally se serait emparé! Ainsi, Lally aurait mis dix mille hommes dans sa poche ! Le rapporteur ignorait qu'un cipaye était un soldat indigène! Il fut question d'un présent nommé waqiiil reçu par Lally ! Ainsi Lally aurait eu en cadeau un ambassadeur!

Lorsque Lally rendit compte dans son interrogatoire de ses dispositions à la bataille de Vandavachy, il dit, se servant du terme technique, que sa droite était en

' Archives nationales. Parlement; criminel. Procès de Lally.

l'air; on comprit dans l'air! Le commissaire crut à un sarcasme de l'accusé : « Votre talent pour l'épigramme, fit-il avec dureté, est connu; mais il ne s'agit pas de plaisanter avec la justice. »

Il a été question d'un « marché " que les Anglais avaient laissé établir entre leur camp et Pondichérv, dans le temps où ils voulaient affamer cette ville et lorsque le blocus resserrait le plus la cité, lequel marché n'avait pas duré longtemps, parce qu'on avait levé un impôt journalier sur chaque marchand pour l'emplacement de sa boutique, et parce qu'avant de lui faire payer le droit de vendre, on avait commencé par lui enlever toutes ses marchandises! On ramassait soigneusement toutes les sottises les plus énormes pour en faire des chefs d'accusation.

On reproche à Lally ' comme une lâcheté de s'être placé sur le derrière de l'armée pendant une retraite. On lui a reproché d'avoir interdit un officier cassé '! S'il avait fait battre la générale ', c'était sans doute pour occuper les assiégés et les empêcher d'entendre les mouvements de l'ennemi qui approchait ses batteries.

Si, pour prolonger la résistance de quelques jours *, Lally avait fait mettre les fossés de Pondichéry à sec afin d'en pêcher le poisson, c'était sans doute pour satisfaire la haine qu'il avait manifestée aux habitants, en exposant la ville à une surprise.

Si. réduit à se rendre, il avait donné l'ordre de jeter

' Interrogatoire:.

* Id.

à la mer les canons, munitions de guerre, agrès, etc., c'était sans doute afin de mettre l'ennemi de mauvaise humeur, pour qu'il maltraitât les habitants.

Si, ne pouvant plus tenir la campagne, il s'e'tait replié en hâte sur Pondichéi'y, c'était sans doute pour finir la tragédie au plus vite, pour hâter un dénoûment qui l'embarrassait.

Un officier n'avait point exécuté les ordres que Lally lui avait donnés. Le commissaire chargé de l'interrogatoire trouvait bientôt et sans peine la raison de cet acte d'indiscipline ; c'est que l'officier était de connivence avec le général pour ne pas obéir.

Lally avait échangé quelques mots en anglais avec Coote, au moment de la capitulation'. C'était, pour les magistrats du Parlement, prétexte à un fondement de plainte. Lally, sans aucun doute, avait dû dire au général anglais qu'il ne voulait pas de capitulation, et qu'il le suppliait de faire piller la ville et d'en abattre les maisons.

L'abomination se joignait au grotesque. Comme si l'affront de la sellette n'était pas assez cruel, on fit subir au malheureux général des insultes plus sanglantes encore. Alors qu'il n'était ni jugé, ni condamné, ni dégradé, on lui arracha la plaque de l'Ordre, qu'il portait sur la poitrine. Dans un interrogatoire, Pasquier, se retournant comme un furieux vers Lally, s'écriait : « Eh bien, je vous ferai rouer ' ! »

Au mépris du droit des gens, on refusa un conseil à

' Plainte du 24 avril 1764.

* Mémoire pour la révision du procès de Lally, par son fils. Rouen,

Lally. On eut Tinfamie de priver un chef d'armée d'une garantie dont jouit le plus vil des criminels.

Enfin la religion du rapporteur fut e'clairée; il de'posa son rapport.

La prétention de Pasquier, c'est d'avoir, à l'aide des interrogatoires et des témoignages, rétabli la synthèse du drame dont Pondichéry avait été le théâtre. Ce qu'il veut, ce n'est plus s'occuper des détails, mais examiner V eiisenible . Il déclare que ce qui ressort de l'ensemble, c'est que Lally a accéléré la perte totale de la colonie, indépendamment des autres causes qui y ont contribué, par ses abus d'autorité en tout point. Peut-on l'accuser de trahison? Il faut distinguer, « car les principes, sur ce qu'on appelle trahison, sont si déliés, qu'ils ne s'aperçoivent pas du premier coup d'œil. Il y a plus d'une trahison. L'une, c'est la grossière, c'est la tradition lâche ou frauduleuse d'une place confiée au commandant; l'autre est indépendante de celle qui devient évidente par la livraison de la place ou du poste, celle qui se prouve par l'ensemble des faits ' » . Et alors le rapporteur dessinait un tableau des opérations de Lally, comme il les voyait lui-même à travers les mensonges et les perfidies du Père Lavaur. Cependant il n'ose parler que d'indices, que de soupçons, que d'intelligences suspectes, que de probabilités qui approchent de l'évidence. Il accuse le général de mauvaise volonté, de mauvaise humeur, de haine contre Pondichéry. Il affirme que les négociations de Lally furent ridicules, ses ordres absurdes, ses opérations mal combinées, ses

^ Archives nationales. Procès de Lally.

expéditions des tissus de folies, sa capitulation un galimatias inexplicable. Il le représente comme un être inconséquent, comme un roi de théâtre, comme un malheureux atteint de démence. Mais il ne précise aucun crime, aucun délit. Il n'articule pas une fois le mot de traître, le mot de concussionnaire. L'incapacité, la démence ne sont pourtant pas punies parla loi! Mais cela n'empêche pas le rapporteur d'affirmer dans ses conclusions que s'il n'y a pas eu une trahison évidente, il y a une conduite digne de punition, il y a un crime de lèse-majesté au second chef, toujours de par l'ensemble. « Enfin, s'écrie Pasquier, la perte de l'honneur, l'opprobre, l'infamie, les peines pécuniaires les plus étendues ne seraient pas suffisantes pour expier un crime qui blesse la fidélité qu'un sujet doit à son Roi, d'un sujet qui, loin de répondre à la confiance dont on l'avait honoré, loin de reconnaître les grâces et les honneurs dont on l'avait comblé, a préféré se livrer aux dérèglements de son cœur et de son esprit, pour n'écouter que ce que lui inspiraient les noires passions de la haine, de la jalousie, peut-être même d'une basse cupidité!... Nous ne pouvons laisser passer sans une punition effrayante la conduite d'un homme qui n'a réuni l'autorité la plus étendue que pour en abuser, qui a fait servir l'éloignement où il était des regards du souverain pour détourner, s'il l'avait pu, sur des innocents la trame et la conviction de sa mauvaise conduite, et qui, ayant été assez mauvais chef pour préférer ses idées, ses vues tortueuses, ses volontés atroces au bien

' Procès de Lally. Archives nationales.

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réel de la colonie, ne mérite pas d'être conservé au rang des humains. " Ainsi, le rapporteur déclara coupable d'avoir trahi les intérêts du pays un homme qu'on n'avait pu convaincre ni de concussions, ni d'intelligences avec l'ennemi, ni de trahison!

Cependant Lallv, l'àme déchirée, plein d'horreur pour les hommes, se redressait, fort de son innocence, sous la boue qu'on lui jetait à la face. Ni les affronts, ni les calomnies, ni les épreuves de la prison, si dures pour un vieillard, ni la contention d'esprit qui lui avait été nécessaire dans les interrogatoires où s'usent les plus forts, n'avaient abattu son courage. Dans ce duel affreux avec le rapporteur, il n'avait pas cédé un instant; il avait gardé sa fierté d'attitude, la bonne foi, le sarcasme, le dédain pour ses juges, en même temps que le respect de lui-même. Et pourtant, en face de la haine qui l'enveloppait, il avait l'intuition qu'il était perdu. Il revit le Christ devant Pilate ; il se souvint du Calvaire, du Juste mis à mort par les hommes. Si l'incarnation de l'innocence n'avait pu échapper à la méchanceté des humains, pourquoi y échapperait-il lui-même? « Il n'y a pas en France, écrivait-il à une amie ', une personne assez courageuse, je ne dis pas pour oser prendre ma défense, mais pour oser seulement témoigner un intérêt un peu vif aux injustices que j'éprouve. Il n'y a pour me condamner qu'un moyen, celui de m'empêcher de me défendre... On l'a employé en me refusant un conseil. Que voulez-vous que j'ajoute à ce mystère d'iniquité? Tout mon crime, aujourd'hui, est d'être inno-

' Mademoiselle Dillon.

cent. Plaignez-moi, mais oubliez-moi le plus tôt que vous pourrez. »

La conviction de sa perte n'impliquait pas aux yeux de Lally l'abandon de la lutte. Avec ses idées de soldat, il estimait que le devoir lui commandait de résister jusqu'au bout pour la réputation de l'armée, la gloire de la couronne et l'honneur de lui-même. Beaucoup de foi dans des traditions reçues dans l'enfance, pratiquées toute la vie, une forte dose d'élévation morale, c'étaient là les uniques soutiens du prisonnier.

Pendant les longues heures de consomption à la Bastille, il avait écrit le récit de la campagne terminée par la capitulation de Pondichéry. Il le publiait, au début du procès, sous ce titre, qui était comme la philosophie du livre : Tableau historique deVexpédition de l'Inde. Il racontait les faits plus qu'il n'attaquait les hommes. Le ton modéré qui marquait ces pages avait fait peu d'effet sur l'opinion... Les calomnies du procès le décidèrent à publier un nouveau mémoire. II l'intitulait : Vraies causes de la perte de llndc, et c'était, cette fois, un réquisitoire contre les conseillers et contre Bussy.

Ce dernier répliqua par la publication de sa correspondance ' avec Lally et Leyrit. Il se contentait de la faire précéder d'une courte justification de ses actes, faite avec son tact et son habileté politique si redoutable. Le venin, il était dans les notes qui accompagnaient chaque lettre, qui rapprochaient les faits dans un enchaînement terrible. On suivait pas à pas les progrès de la haine de Lally contre son rival, le duel des

' Mémoire pour Bussj. Paris, Lambert, 1766.

deux politiques, les humiliations du conquérant du Dékan, sa patience, sa résignation, les fureurs, les injustices du général. Bussy n'accusait pas; il racontait. Il ne s'écriait pas, à la façon de Pasquier : « Le commissaire royal est un traître » ; il disait : « Voilà comment il m'a traité, moi, le dominateur de l'Inde. » Et de cette lecture on emportait l'impression que la conduite du général envers Bussy avait été odieuse, que Lally était le plus méchant des hommes. Et l'opinion redoublait de rage contre l'accusé. Paris accusait le Parlement de mollesse, réclamait furieusement la tète du scélérat'. La grande ville a de ces iniquités; car Paris a plus de cœur que de raison.

Alors Lally se décida à livrer la bataille suprême. Dans une requête dite d'atténuation, signifiée au procureur général le 31 mai 1766, il établissait ses moyens de défense par des preuves littérales. Ces pièces, c'étaient d'abord les trois volumes de mémoires in-4% puis la délibération du conseil de guerre tenu pour la capitulation de Pondichéry, la correspondance militaire et administrative, enfin les instructions du Roi et des ministres, ces instructions auxquelles il n'avait que trop obéi, ces instructions qui justifiaient sa conduite, ces instructions qu'il ne s'était pas cru en droit de montrer jusque-là ^

Pour lire ces documents, qui formaient la matière de plus de huit volumes, il eût fallu au moins dix jours. On trouva que ce serait trop long, qu'il était plus simple

' Lettre de madame du Deffand.

' Les instructions ne sont pas dans les pièces du procès gardées aux Archives nationales. Elles sont aux Archives de la marine.

de passer outre. Mais on recula devant un tel aveu. On trouva un expédient, ce fut d'insérer dans l'arrêt : « Yu la requête du sieur Lally et les pièces jointes et énoncées. » Point de doute sur ce fait, que ni le rapporteur ni le président Maupeou ne prirent connaissance des pièces. Elles furent remises le samedi 3 mai, à dix heures du soir. Le lundi 5 mai se passa en interrogatoires. Le jugement fut rendu le 6 mai au matin! On avait refusé un conseil ; on n'écoutait pas la défense, c'était logique ! Le doyen des substituts du procureur général, l'honnête Pierron ' , employa en vain son énergie pour sauver l'innocent. Un moment il espéra. Mais Lally ne pouvait pas être sauvé.

Le 6 mai 1766, au matin, l'arrêt fut rendu au parlement de Paris, la grand'chambre assemblée. Lally fut déclaré atteint et convaincu d'avoir trahi les intérêts du Roi, de son État et de la Compagnie des Indes, d'abus d'autorité, vexations et exactions envers les sujets du Roi et étrangers, pour réparation de quoi il était privé de ses états, honneurs et dignités, et condamné à avoir la tête tranchée par l'exécuteur de la haute justice, sur un échafaud dressé à cet effet en place de Grève. Un juge avait trouvé ce genre de mort trop doux. Il avait opiné pour le supplice réservé aux assassins les plus odieux, la roue! Tous les biens de Lally étaient confisqués et acquis au Roi, après prélèvement fait de 10,000 livres pour les pauvres de Paris et de 30,000 livres au profit des malheureux habitants de Pondichéry'. Le

' Voir le Mémoire pour la réhabilitation de Lally, par son fils. • Procès de Lally. Archives nationales.

Parlement était plein de sollicitude pour les de'she'rités de ce monde, s'il foulait aux pieds les innocents!

On connut, à Paris, l'arrêt le jour même où il fut rendu. Mademoiselle Dillon, l'amie de la dernière heure, éperdue, hors d'elle-même, écrivit au Roi : « Sire, on m'empêche d'aller me jeter aux {jenoux de Votre Majesté... Ce n'est pas grâce que je demande, c'est justice. Que Votre Majesté fasse venir MM. de Montmorency et de Grillon; le premier dira s'il a été entendu, le second dira comment il l'a été. Sire, je vous en conjure, par le sang que mon cousin a répandu pour votre service, par celui de mes deux frères morts en combattant pour Votre Majesté, daignez nous accorder un délai de six semaines; il ne fera que manifester davantage l'équité des juges, si leur arrêt est trouvé juste après l'examen du procès. »

Louis XV n'était pas l'égoïste de la légende ' ; c'était un caractère sensible et bon, mais essentiellement faible. Il crut que le devoir lui commandait de faire taire les élans de son cœur et de laisser agir ses magistrats. Il se boucha les oreilles pour ne pas entendre les prières désespérées de mademoiselle Dillon ; son trouble n'en frappait pas moins tous les yeux ; il sentait peser sur lui tout le poids de l'iniquité. Il demeura agité pendant les trois jours qui s'écoulèrent entre le prononcé de l'arrêt et le supplice. La veille de l'exécution, à son coucher, il parut plus anxieux que le patient ne l'était lui-même. Lally dormit d'un sommeil paisible cette nuit-là. Le Roi se réveilla à plusieurs re-

' Mémoires de Cheverny.

prises, demandant avec angoisse quelle heure il était!

Le 8 mai 1766, on transféra Lally de la Bastille à la Conciergerie. Le gouverneur de la Bastille fut humain; il laissa au captif ce qu'on a coutume d'enlever aux condamnés à mort; il permit à Lally d'emporter des bijoux, quelques reliques, tristes épaves de tendresse et d'amour, et une cassette de mathématiques.

A la Conciergerie, une tourbe de geôliers entoure le condamné; on le fouille, on le dépouille de ses bijoux, on va jusqu'à lui arracher les boucles de ses souliers et de ses jarretières. Le 9, au matin, on le réveille, on lui annonce qu'il est temps de descendre à^i: la chapelle. 11 est debout. Un geôlier le culbute d'un coup de genou dans le ventre et lui prend sa montre. Lally reste impassible sous l'outrage.

Arrivé à la chapelle, il aperçoit, dans la pénombre, des greffiers, des gardes, et dans la pleine lumière de de la voûte, sept bourreaux et un confesseur. Brusquement, on lui ordonne de se mettre à genoux. Il laisse flotter un regard triste et ne prononce que ces trois mots : «A genoux!... Mon arrêt !.. . Un confesseur! » Le greffier lit d'une voix tremblante le jugement. Il arrive à ces mots : « Convaincu d'avoir trahi les intérêts du Roi. » Lally se soulève et s'écrie d'une voix vibrante : « Cela n'est pas vrai ; je n'ai jamais trahi les intérêts du Roi ! »

Un bourreau s'approche. Lally le contemple, silencieux d'abord; puis tout à coup : « Sur quelles têtes frappe donc la foudre, s"écrie-t-il , si elle épargne celles des assassins? » Il semble calme. Dominés par la grandeur de son attitude, les greffiers et les gardes lui laissent un moment de liberté... D'un geste brusque,

il tire un compas de sa poche, et, les yeux levés vers le ciel, se frappe dans la re'{jion du cœur. Il chancelle; on se précipite sur lui. Il est dehout...; la pointe du compas a rencontré une côte; le coup a dévié. Il secoue la tête d'un air é(;aré et ne prononce que ces mots : « Ce n'est pas ainsi que Dieu veut que je périsse. » Dès lors il s'ahandonne à ses bourreaux.

On lui annonce les commissaires au procès. Il fait un geste de refus : « Dites à ces messieurs qu'ils se retirent. Je dois et veux les croire honnêtes; mais un honnête homme peut se tromper... il est triste que j'en sois la victime. »

Enfin, le bourreau s'approche, tenant dans la main un bâillon. Lally a un frémissement; il le domine et se soumet. Un dernier affront l'attendait. Il avait le droit d'être conduit au supplice dans son carrosse drapé de deuil; il trouve à la porte le tombereau réservé aux assassins! Il proteste contre l'injure. On le pousse sur la charrette...

Il arrive enfin à la place de Grève, au pied de l'échafaud. Il promène un regard tranquille sur la foule, qui hurle, heureuse decontemplerl'alléchantspectacle d'un grand seigneur qu'on va décapiter. Il murmure de sa voix enchaînée : «Je meurs innocent. » Et, se retournant vers le bourreau : « Ote-moi ces liens. J'ai assez vu la mort de près pour qu'on me coupe la tête sans m'attacher les mains. » Le bourreau reprend : « Monsieur, c'est l'usage. ') — «En ce cas, faites.» On lui bande les yeux. « Qu'attend-on? » demande-t-il au bout d'un moment. — « Il n'est pas temps encore. » Enfin, on lui ôte son bâillon. « Attends que j'aie fini de prier, et

surtout ne frappe que quand je te le dirai. » On ne lui obéit pas ; on ne veut pas lui accorder la suprême satisfaction de commander le coup qui doit lui donner la mort. La hache s'abat et porte à faux... Un bourreau saisit la tête par les oreilles, un autre les jambes, un troisième lui scie le cou. On lui arrache enfin la tête... A ce moment un enfant de quatorze ans accourait, désespéré, sur la place, « pour embrasser un père sur l'échafaud, pour lui faire entendre la voix d'un fils parmi les cris des bourreaux » . Cet enfant, qui arrivait trop tard, c'était Gérard Trophyme, le fils légitimé de Lally, à qui l'infortuné avait légué sa mémoire et son innocence. L'enfant devait, après vingt ans d'efforts et d'éloquence, obtenir la révision du procès de son père. Cependant Paris battait des mains « devant le grand acte de justice » . Le cadavre de Lally lui semblait un trophée pour la vanité de ses passions les plus basses, et madame du Deffand écrivait à Walpole' : « Lally est mort comme un enragé... On avait peur qu'il avalât sa langue; on lui mit un bâillon... On a été content de tout ce qui a rendu le supplice plus ignominieux, du tombereau, des menottes, du bâillon. Ce dernier a rassuré le confesseur, qui craignait d'être mordu... Lally était un grand fripon et, de 'plus, il était fort désagréable...! » Cette abominable lettre fut l'oraison funèbre de Lally.

Cette exécution en place de Grève d'un vieux soldat, c'était un assassinat avec des formes légales. Lally n'était pas un traître.

' Lettiesde madame du Deffand. Edition Lescure. E. Pion et G'«.

n Trahissait-il son Roi ', lorsque, devant Saint-David, il piochait la terre, creusait la tranchée, tirait des chariots? Trahissait-il son Roi, lorsque, pendant ce même siège, il volait à Pondichéry, payait de son argent les matelots qui refusaient de servir et forçait l'escadre à reprendre la mer? Trahissait-il son Roi, lorsqu'il courait attaquer Madras, lorsqu'il avançait soixante mille roupies pour les frais de cette expédition?

« Trahissait-il son Roi, lorsque, avec son argent, il ramenait sous ses drapeaux une armée entière révoltée, à qui l'administration de Pondichéry devait dix mois de solde? Trahissait-il son Roi, lorsque, toujours avec son argent, il remplissait les magasins de la colonie, lorsque, n'ayant plus d'argent, il sacrifiait ses effets, sa vaisselle, sa montre, pour procurer à cette colonie quelques mesures de riz de plus, dans l'attente de l'escadre? Trahissait-il son Roi, lorsque, sans argent, sans vaisseaux, sans vivres, il défendait la place pendant neuf mois? Trahissait-il son Roi, lorsque, la surveille de la reddition, sur le bruit d'une entreprise formée par l'ennemi, accablé par la maladie, il se faisait transporter dans un lit sur les remparts pour faire distribuer aux canonniers exténués la dernière pièce de vin qui lui restât ? »

On n'avait pas le droit de condamner cet homme. Oui, il avait manqué du sens politique le plus élémentaire; oui, il s'était montré organisateur incapable, général sans grandes vues ; oui, il avait fait preuve d'enté-

1 Discours du fils de Lally-Tollendal dans l'interrogatoire au parlement de Dijon, 13 août 17S3.

tement, de rancunes, de jalousies, d'emportements de caractère, de faiblesses et d'illusions; mais en même temps il avait déployé une solidité de bravoure, d'ardeur, d'amour du bien public, qui aurait dû le faire absoudre par des juges plus soucieux d'obéir au devoir que de partager les passions d'une foule exaspérée. Il avait accumulé fautes sur fautes. Ainsi, dans ses rapports avec le conseil, il s'était montré dépourvu de sens politique; il n'avait su inspirer autour de lui ni la confiance ni la crainte; il n'avait su ni tourner ni briser les résistances.

Devant les abus, les concussions, les vols, il s'était emporté, il avait eu des accès de fureur. Mais c'étaient là des faits de caractère qui ne devaient surprendre personne. D'Argenson n'avait-il pas pris lui-même soin de signaler ces penchants à l'irascibilité, quand il avait dit aux délégués du comité secret de la Compagnie, qui venaient lui demander d'appuyer la nomination de Lally au commandement de l'armée de l'Inde : u Vous vous méprenez; je sais mieux que vous ce que vaut M. de Lally; mais il faut le laisser en Europe. C'est du feu que son activité. Il ne transige pas sur la discipline, a en horreur tout ce qui ne marche pas droit, se dépite contre tout ce qui ne va pas vite, ne tait rien de ce qu'il sent et l'exprime en termes qui ne s'oublient pas. Tout cela est excellent parmi nous. Mais, dans nos comptoirs d'Asie, que vous en semble? A la première négligence qui compromettra les armes du Roi, à la première apparence d'insubordination ou de friponnerie, M. de Lally tonnera, s'il ne sévit pas. On fera manquer ses opérations pour se venger de lui.

Pondichëry aura la guerre civile dans ses murs avec la guerre extérieure à ses j)ortes. » Et ces prédictions fatidiques s'étaient entièrement réalisées.

Mais, dira-t-on, il y a une accusation plus grave à porter contre Lally : c'est de n'avoir rien compiis à la question de l'Inde; c'est de n'avoir eu que des projets d'étroitesse au lieu de la politique large et puissante que conseillait Bussy; c'est, enfin, d'avoir voué à ce dernier une haine injustifiable ! Eh! qui a dit que Lally était un grand homme? C'était surtout un orgueilleux, convaincu que la raison elle-même avait inspiré ses plans. Et ce fut précisément parce qu'il n'avait aucun doute sur la valeur de ses projets qu'il se montra si hostile à Bussy. Enfin, a-t-on le droit de reprocher à Lally l'infériorité de son génie politique? Il avait du bon sens, et, livré à lui-même, peut-être fùt-il venu à l'application des idées de Dupleix. ISIais il était enfermé dans ses instructions. Il était tenu de leur obéir et, par cela même, d'accumuler les fautes. Elles étaient le résultat inévitable de la ligne de conduite (jue le ministère lui avait imposée.

IN'étaient-ce pas les instructions du cabinet qui lui avaient ordonné révacuation du Dékan et, par conséquent, la rupture forcée avec Bussy? N'étaient-ce pas ces instructions qui lui défendaient toute ingérence dans les démêlés des princes du pays, tout traité avec ceux-ci, et qui lui enlevaient ainsi tout moyen de nourrir et de payer ses troupes? N'étaient-ce pas ces instructions détestables qui lui représentaient comme dérisoire le plan de conquête mis en œuvre par Dupleix et Bussy? Et ces instructions fatales, le gouvernement

ne les rappelait-il pas à l'infortuné ge'néral, dans une lettre écrite par M. de Boullongne, le 6 février 1758, un an et demi après le départ de l'expédition? « Le projet d'avoir de {grandes possessions de terre', disait le ministre, et d'entretenir des troupes auprès du soubab du Dékan, n'a jusqu'ici produit d'autre effet que d'enrichir quelques officiers particuliers et d'épuiser la Compagnie en hommes, en argent et en munitions de toute espèce. Il y a apparence que si l'on avait pu envoyer au Bengale les secours que l'on a été obligé de faire passer à M. de Bussy, sous les ordres de M. Law, on aurait pu se garantir de l'échec essuyé à Chandernagor.

« La dernière révolution du Dékan a néanmoins produit le bon effet de faire sentir à Bussy même la nécessité de se retirer d'un pays qui ne couve que des trahisons et où l'on finirait par perdre toutes les troupes que la Compagnie y aurait.

K 11 vous sera désormais d'autant plus facile de vaincre le préjugé sur ce dangereux système qu'il y a lieu de présumer que le conseil supérieur de Pondichéry concourra à tout ce que vous pourrezprojeterpour y réussir. Vous ne pouvez mieux faire que de vous concerter avec lui et surtout avec M. de Leyrit, qui paraît par ses dernières lettres sentir les dangers et les inconvénients de maintenir une armée dans le pays de Golconde. L'objet de la Compagnie est de se borner à des établissements de commerce sur les côtes et à un terrain circonscrit autour de ces établissements. »

' Archives du ministère de la marine, fonds des colonies.

Se borner à ne vouloir être qu'un négociant modeste dans l'Inde et en même temps vouloir chasser les Anglais de ce pays, déjà presque entièrement soumis à leur joug, quelle prétention grotesque et quel aveu d'impuissance et de sottise ! Est-il possible qu'un gouvernement soit arrivé à concevoir et à appliquer un système de politique aussi puéril?

Le grand tort de Lally fut de ne pas comprendre la situation de l'Inde et d'obéir aux ordres du gouvernement. Ce fut là son crime, celui que l'histoire a le droit de retenir et de juger. S'il eût jeté ses instructions à la mer, s'il eût repris la politique de Dupleix, s'il se fût inspiré des conseils de Bussy, ce n'est pas la reine d'Angleterre qui porterait aujourd'hui le diadème d'impératrice des Indes !

Mais qui donc reprochera à un soldat de se conformer à sa consigne? Est-ce de sa faute si celle-ci conduit à la défaite? La responsabilité de la perte de l'Inde, c'est sur le ministère qu'elle retombe tout entière. Il recommanda un système politique funeste, et quand il eut, comme à plaisir, créé le danger, il ne tenta rien pour le conjurer, il n'envoya ni un écu ni un homme de renfort au malheureux général, dont l'armée périssait de faim sous les balles.

Ainsi, l'humiliation pour la France, Pondichéry ruinée, incendiée, détruite de fond en comble, un grabat pour Dupleix mourant, la tète de Lally roulant sous la hache du bourreau : voilà le dénoûment tragique de cette lutte de dix ans pour la possession de l'Inde. Et ce dénoûment, il est forcé, inévitable, car il est dans la loi des choses. Aux peuples qui s'abandonnent, aux

gouvernements qui n'ont ni la volonté des sacrifices, ni l'intelligence politique, ni la ténacité, ni le courage, le désastre à la fin. Il ne suffit pas à un ministre de dire : « Je fonderai un empire colonial » ; il lui faut une conception nette et virile des lois qui vont présider au développement de ce qui n'est encore qu'un embryon.

Cette conception, le cabinet de Versailles ne l'eut pas. Il ne sut point reconnaître les lois des formations coloniales, et par cela même il ne sut point organiser les établissements d'outre-mer. II ne chercba pas à leur communiquer l'étincelle qui donne la vie. Il ne vit po nt que ses possessions du Canada, de la Louisiane, des Antilles, de l'Inde, étaient autant de cellules particulières, d'individualités propres, qui, pour vivre et croître, exigeaient chacune le libre développement de leurs organes.

Il resta sourd, aveugle, inerte, muet devant cet axiome : un régime politique spécial pour chaque colonie, car chaque colonie se meut dans un ordre de climat, de peuples, de mœurs, de caractères absolument dissemblables. Cela est si clair que, pour résoudre la question, il suffit de la poser. Peut-on donner le même organisme politique au Tonkin, à la Nouvelle- Calédonie, à l'Algérie, alors que sur ces terres habitent des peuples de race chinoise, calédonienne, arabe, aux mœurs, aux religions si opposées, aux instincts pacifiques ou belliqueux, alors surtout qu'il faut les soumettre sans trop de peine au joug du conquérant? Non! Mais cette loi, l'Angleterre l'a comprise la première. Si ce fut Dupleix qui, un des premiers, dirigea les courants dont les flots apportent les matériaux né-

cessairesà la fondation des empires d'outre-nier, Clive, plus heureux, éleva, en mettant à profit la science de son rival, un e'difice grandiose et fort qui, pendant de longs jours, défiera encore les atteintes du temps.

Telle qu'une algue essaime ses sporules, TAngleterre essaima ses colonies; mais, supérieure à l'algue, qui ne peut vivre que dans certaines eaux, elle contraignit, à force d'intelligence et d'énergie, les rejetons détachés d'elle-même à se plier aux conditions du milieu nouveau où ils allaient vivre, tout en gardant la force originelle de leur mère. L'Angleterre b'est répandue sur toute la terre, en ne demandant aux peuples qu'elle asservissait que de rendre à l'Angleterre ce qui appartenait à l'Angleterre, en appropriant son système politique au milieu où il devait se développer.

Elle a conquis l'Inde par des protectorats savants; il y a encore des États nomhreuxqui gardent leurs princes souverains et n'en obéissent pas moins au résident de la Reine. Elle détient toujours le Canada, où l'œuvre de domination semblait plus difficile, puisque là elle se heurtait à une population française plus nombreuse que les conquérants, et si ancrée dans ses traditions d'origine qu'elle a gardé malgré tout sa langue et son génie de race. Enfin elle a créé de toutes pièces cette magnifique colonie d'Australie, qui, déjà si forte, croît et croîtra longtemps encore en grandeur et en richesse.

Et la raison de tous ces prodiges, c'est que l'Angleterre a su organiser son empire, c'est qu'elle a su reconnaître la première qu'il faut ramener les différentes formes de colonies à ces trois types : le premier, où l'on peut exercer une domination entière, grâce à l'apathie

des populations, comme Tlnde; le second, où il est ne'cessaire, pour régner, de laisser au vaincu une grande autonomie et une grande liberté, comme le Canada; le troisième, enfin, où il est possible d'exterminer la race aborigène pour s'établir sur ses ossements, comme l'Australie. Voilà la cause capitale de l'épanouissement de la famille anglaise sur le globe...

Aujourd'hui que la France semble vouloir reprendre au delà des mers le système d'expansion que sa situation géographique, la configuration de ses côtes baignées par trois mers, l'énergie de ses matelots, l'énergie du vieux sang gaulois lui commandent, il est peut-être boa de rappeler ces drames du passé. On y puisera du moins la conviction qu'un pays qui veut s'épandre aux extrémités du monde doit avant tout s'appuyer sur un code de politique coloniale mûrement étudié, nettement défini, dont le jeu ne gênera en rien ni la défense ni la liberté d'action de la métropole. L'histoire fournit les éléments de cette politique; mais aujourd'hui l'histoire a la destinée de Cassandre, dont on méprisait les avis, quand on daignait s'arrêter parfois pour écouter ses vaines prédictions.

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