BLOCUS DE PONDICHÉRY
Lally décidé à prendre l'offensive. — Les manœuvres autour de Conjivaron et de Vandavachy. — Le siège de cette ville. — Bataille de Vandavacliy, — Bussy fait prisonnier — Lally refuse de favoriser la mise en liberté de celui-ci. — Les Anglais prennent Arcate. — Lally projette l'attaque de Ghetoupet. — L'armée se révolte. — Goote s'empare de Valdaour et de Karikal. — Lally se retranche à Oulgaré. — Traité avec le Maïssour. — Les Maïssouriens à Pondichéry. — Combat de Villenour. — Blocus de Pondicbéry. — La discorde dans la ville. — Abandon de la métropole. — La famine. — L'ouragan du l"""" janvier. — Resserrement du IjIocus. — La capitulation. — Pigot refuse de la reconnaître. — Tentative d'assassinat contre Lally. — Destruction de Pondichéry.
Lally était en effet décidé à reprendre l'offensive; il avait environ deux mille trois cents Européens sous ses ordres, avec des cipayes et des Mahrattes comme cavalerie. Il lui paraissait prudent de ne rien risquer avant d'avoir repris sur les Anglais Vandavachy, qui lui assurait une base d'opération très-forte, selon lui, contre Madras au besoin. Il mit donc ses troupes en mouvement sur la route d'Arcate à Vandavacliy.
Les Anglais, instruits parleurs espions bien payés, habiles et nombreux, se mirent en marche à leur tour. Leur chef, le colonel Coote ', avec le coup d'œil d'un
' Mémoires de Lawrence.
homme de guerre, devina que l'objectif des Français, c'était Vandavacliy. Il s'établit donc de l'autre côté du Paléar, alors presque à sec, près de Cauveripauk, dans une position protégée sur les flancs par des marais, sur le front par un large étang. Il tirait ses subsistances de Conjivaron, où se trouvaient ses magasins. Or il n'avait pas pourvu sérieusement à la défense de cette place; il n'y avait laissé que quelques hommes. Imprudence pleine de danger! car on pouvait enlever la ville d'un coup de main et affamer l'armée anglaise.
Lally le comprit. Après une feinte adroite, il part la nuit, et, au milieu de l'obscurité, arrive devant Conjivaron. Il passe le Paléar à gué et enlève presque sans lutte la ville et les magasins. L'ennemi est donc coupé de Madras et privé de vivres. Mais Lally ne veut point risquer la bataille que Goote serait obligé de chercher. Il abandonne sa facile conquête, repasse le Paléar et vient mettre le siège devant Vandavacliy, laissant à Trivatour Bussy avec le gros de l'armée pour couvrir l'opération d'investissement, 11 emporte la ville d'assaut et espère prendre le fort en quarante-huit heures; mais il compte sans le chevalier Dure, qui recomriience ses bévues de Madras. Il fait des dispositions « comme s'il eût été question d'assiéger Luxembourg» , ainsi que le crient les soldats. Il perd six jours à établir des batteries impuissantes, alors que quelques canons tirant en barbette eussent suffi.
Goote, qui avait perdu le contact, apprend enfin l'attaque et la résistance inespérée de Vandavacliy. Il ne veut point laisser tomber une place si importante et il s'avance en hâte pour la secourir.
Avec son instinct de la guerre, Lally pressentait que l'armée anglaise allait fondre sur lui; mais par où? il Tignorait. Ce n'étaient ni les rapports de ses cavaliers ni ceux des espions qui pouvaient l'éclairer. Des espions, il n'en avait pour ainsi dire pas, son dédain pour tout ce qui était hindou ayant fait fuir brahmane, parsi, musulman. Ses cavaliers? ils n'osaient s'éloigner du camp hors de la portée de pistolet.
Il pressait le siège, comprenant le prix d'une heure gagnée. II informait Bussy de ses pressentiments et de ses inquiétudes. Bussy les partageait. Il indiquait les routes qui semblaient devoir servir de débouchés aux Anglais, insistant sur la nécessité de ne pas attendre Tennemi dans les lignes de siège, proposant de le lever, d'envoyer le parc d'artillerie à Chetoupet, de se jeter sur l'ennemi. On le surprendra en plein embarras de formation. On a donc des chances pour le battre. Alors, c'est non-seulement la reddition de Yandavachy, mais encore la retraite des Anglais jusque sous Madras et peut-être le blocus de cette dernière ville.
Lally croyait avoir encore quelques jours à lui, et la concentration de l'armée sous Yandavachy lui semblait le plus pressé. Il rappelait donc de Trivatour Bussy avec tout son corps. Ces troupes étaient à peine arrivées depuis deux jours, quand, le 22 janvier 1700, au matin, on entendit une violente fusillade retentir en avant du camp, et nos grand'gardes se replièrent en annonçant l'armée anglaise.
Le terrain sur lequel allait se décider le sort de l'Inde était une plaine parsemée d'arbres, coupée de fossés et d'étangs, hérissée de digues, large d'environ deux kilo-
mètres, fermée d'un côté par les remparts de Vandavacliy, de l'autre par un coteau aux pentes abruptes. Le camp des Français s'étendait dans la plaine, en bas du coteau, couvert sur le front opposé à la ville par un étang et des digues qui semblaient comme les épaulements d'une redoute.
La position de l'assiégeant parut si forte à Goote ' qu'il s'arrêta un moment; mais comme il avait plus que tout autre le coup d'œil et l'art si précieux pour les hommes de guerre de plier ses opérations aux nécessités du terrain, il résolut de longer le camp français en marchant par la hauteur, et, une fois les lignes ennemies dépassées, de revenir sur celles-ci en les prenante revers, en s'appuyant sur la place et sur le mamelon. L'armée anglaise commença donc à décrire un arc de cercle autour du camp de Lally. Chaque soldat avait à sou chapeau ou à son turban une branche de tamarin. On eût dit une forêt en marche.
Lally pénétre du premier coup d'œil l'intention de l'ennemi, il voit toutes les conséquences de cette savante opération. Il comprend que, pour ne pas êti'e sous le canon de la place, acculé aux étangs et détruit, il faut se jeter sur l'ennemi avant que le mouvement tournant soit accompli. Il forme ses troupes en bataille et se précipite au milieu de la plaine. Il vise la droite des Anglais, il espère la culbuter sur le centre avant que la gauche redescende la colline. Pour favoriser la formation de son attaque, il rassemble toute sa cavalerie indigène et la pousse sur l'ennemi, Noronha,
* Okme, Histoire de l'Inde, 2 vol.
l'évêque d'Halicaniasse, se met à la tête du millier de Mahrattes qu'il a enfin amenés, faisant caracoler son cheval, la croix pastorale sur la poitrine, le sabre en main. Les cavaliers, avec des hourras furieux, s'ébranlent comme un tourbillon.
Cet élan vigoureux s'amortit tout à coup. Les Mahrattes retiennent leurs montures, hésitent. La ligne anglaise se couvre de fumée, les détonations de la fusillade crépitent. Aussitôt, les Mahrattes, sans même avoir entendu le sifflement des balles , tournent bride, pêle-mêle, emportant dans leur déroute Noronha, qui crie et gesticule le sabre au poing; ils ne s'arrêtent qu'à deux lieues de là, sur un mamelon à gauche de la ville, d'où ils contemplent la bataille, comme des vautours.
Coote continue froidement sa marche; il se contente de resserrer sa ligne en ramenant vers son centre sa gauche, étagée sur la hauteur. 11 fait rapprocher ses réserves, car la position prise par Lally l'inquiète.
Pendant la déroute de ses auxiliaires, Lally, profitant du terrain, a jeté dans une redoute naturelle formée par les terrassements d'une digue, deux cents matelots et deux canons. Le feu de cette forteresse improvisée prend l'ennemi à revers. Lally appuie sa gauche à un étang qui miroite un peu plus loin. C'est le poste de Buss} et du régiment de Lally. Il place le bataillon de l'Inde au centre. A la droite, il se tient avec Lorraine et la cavalerie. Cette aile est en l'air. Mais un peu en arrière, à 200 toises, se profile le relief d'un talus assez fort, qui s'infléchit à angle droit et forme comme la moitié d'un bastion aux fronts tournés vers l'ennemi.
Il le garnit de deux canons, soutenus par cinquante grenadiers et des cipayes.
Goote voit la force de ces lignes. Le mouvement tournant, quoique un peu modifié par la sortie des Français, est toujours la base de Tattaque. Il faut déborder la redoute des marins, la prendre à revers ou être écrasé. Il veut river sa droite au sol; c'est le pivot de la bataille.
Lally comprend que c'est le moment de briser la droite anglaise, Taxe de la résistance. Il rassemble toute sa cavalerie européenne. Il va conduire lui-même la cliarge. Ce mouvement était imprudent; car depuis longtemps on n'avait eu que trop de preuves du peu de solidité de la cavalerie. 11 eût mieux valu attendre l'ennemi dans nos lignes, comme le conseillait Bussv. De la pointe de l'épée il montre l'ennemi aux cavaliers et crie en avant. Tous restent immobiles. Il interdit le commandant, rugit contre ces lâches. Les officiers les pressent, les poussent. On les met enfin au galop. Ils suivent Lally; la charge semble lancée; à deux cents mètres des Anglais, un coup de mitraille s'abat sur les escadrons, deux hommes seulement tombent; mais la panique prend les cavaliers ; ils tournent bride, affolés, s'enfuyant au hasard, laissant Lally seul avec son aide de camp à quatre-vingts pas des grenadiers anglais, qui le couvrent déballes. Ses habits sont percés.
Son aide de camp lui crie : « Vous êtes blessé? — Plût au ciel, répondit Lally; mais je ne le suis que de la jean-Joutrerie de ces gens-là. » Il se retourne et voit avec terreur le régiment de Lorraine qui, avec une ardeur inconsidérée, a quitté les positions de la
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droite et s'avance en l'air dans la plaine, en butte aux coups de l'armée an{}Iaise. Les soldats, comme fous, courent en criant : « Fonçons! fonçons! » Déjà ils masquent les canons de la redoute.
Leur premierchoc est terrible; ils brisent tout devant eux. Mais les réserves angolaises arrivent, écrasent de leur nombre le ré{jiment de Lorraine, qui, rompu, se rejette en arriére. « Tout est perdu! » s'écrie Lally.
A ce moment trajjique Goole précipite ses troupes de la droite sur la redoute de la gauche que défendaient les marins. Le feu de ceux-ci arrête l'ennemi ; mais tout à coup un chariot de munitions saute, l'explosion tue quatre-vinfjts soldats. Le désordre se met dans les rangs. Bussy s'en aperçoit et voit en même temps l'écrasement du régiment de Lorraine. Il court à la gauche, rallie les troupes, essaye de maintenir les positions par un feu violent et par des sorties furieuses. Trois fois il conduit ses soldats à la charge contre les bataillons ennemis, qui heurtent ses lignes comme les vagues d'une mer furieuse, revenant aussitôt que brisés. Malgré ses efforts, les Anglais, qui débordent la redoute, y entrent enfin. Leur feu rejette notre aile gauche sur le centre, qui s'effondre sur la droite accablée, et l'armée s'enfuit.
Pendant la déroute, Bussy cherche en vain à rallier les soldats. Il s'attarde, suivi de deux hommes dont un est blessé. Les Anglais se sont approchés. Bussy est assailli par une grêle de balles. Il en est quitte pour une contusion. Va-t-il échapper? A ce moment son cheval est blessé. Il le sent chanceler; il met pied à terre, guidé par un instinct irréfléchi, persuadé à tort
que Tanimal va tomber. Il marcha encore longtemps avec le fardeau d'un traînard sur le dos. — Bussy fait quelques pas. Puis les Anglais l'entourent. Il se rend à un officier qui le somme. Ou le conduit à Coote, qui le laisse libre sur parole. Il promet de se tenir prêt à obéir à la première injonction.
Cependant Lallv parvient à rallier l'armée sous les canons établis derrière les digues que bordent le camp. Les troupes restées à la garde des tranchées viennent appuyer ce mouvement suprême. La cavalerie, remise de sa panique, prend position. Les Anglais s'ari'êtent et bornent leur action à une canonnade assez faible. Lally profite de ce répit pour sauver son parc d'artillerie. Il emmène dix pièces sur dix-huit, fait enclouer celles qu'il laisse, brûle ses tentes, met le feu aux poudres que le défaut de voitures l'empêche de convoyer et se replie vers Pondichéry par Ghetoupet, Gingi et Valdaour, sans être sérieusement poursuivi, Coote ne le faisant suivre que parla cavalerie indigène. Cette bataille, Lally l'avait perdue parce qu'à une phase du combat, il avait trop fait le soldat. C'était le moment de faire le général. Quoique très-compromise, la partie n'était pas perdue. En rappelant les garnisons des places de Ghetoupet, d'Arcate, en faisant revenir à marche forcée Grillon et les troupes inutiles à Chéri ngham, il était facile de concentrer des forces encore imposantes et de tenter de nouveau la fortune. Il valait mieux abandonner les forteresses que de les laisser prendre avec leurs garnisons. C'était la tactique du bon sens. Au lendemain de la capitulation de Saint-David, les Anglais n'en avaient point eu d'autre. Ils avaient
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opéré la réunion de tous leurs bataillons pour faire tête autour de Madras, et la victoire avait été le fruit de cette combinaison stratégique. C'était le cas ou jamais de les imiter. Mais il semble que la fumée de Vandavachv avait fait tourner la tète à Lally.
Découragé, abattu, croyant sentir peser sur lui le poids de la fatalité, ce suprême retranchement des malheureux, il pense qu'il n'a plus qu'à défendre les approches de Pondichérv jusqu'au jour, hélas! prochain où il faudra s'enfermer dans la place pour y mourir si Ton peut. Il se désole, il récrimine, il éclate en imprécations contre ces voleurs, ces bandits, ces scélérats du conseil, dont l'hostilité est cause de sa défaite! « L'enfer s'oppose à tout ce que j'entreprends. Le gouverneur, le conseil, les femmes, le peuple, la brigue, le démon, m'ont fait perdre la bataille ! » s'écrie-t-il. Il est dans un état d'irritabilité effrayante.
A la vue d'un conseiller, La Selle, qui revient de Cheringham, où celui-ci n'a pu percevoir une roupie, il entre en fureur, linjurie, fait mander Leyrit et le conseil. Dés que ceux-ci paraissent, il apostrophe le gouverneur avec violence. Il accuse Leyrit et les magistrats de la Compagnie d'être les complices de Bussy, les appelle traîtres, fauteurs de révoltes, fait conduire La Selle en prison. Ces emportements réjouissent les ennemis du général, glacent ses amis. On crie partout que « le méchant homme est devenu fou » , on l'insulte presque.
Lally, l'objet de la réprobation universelle, soupçonne partout des traîtres; il se croit enveloppé dans les rets « d'un infernal complot » . Ce qui le console, c'est que Bussy n'est pas là pour lui tendre des pièges
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Or, précisément à cette heure critique, Bussy revient pourobtenir son échange. Il n'a pas la mine d'un homme accablé. Il explique à tout le monde sa capture. La guerre a ses chances. Il a eu le malheur d'être pris. D'Estaing le fut aussi, devant Madras. Lui ne désire, ne veut qu'être échangé. Sa rançon est versée, et sa mise en liberté ne dépend plus que de la bonne volonté de Lally. Qu'exigent, en effet, le gouverneur et le conseil de Madras? Que Lally se conforme simplement au traité qui règle l'échange des prisonniers. Et que porte-t-il, ce traité? G'estquechaque nation, pourobtenir l'élargissement des captifs, payera leur rançon; c'est qu'en outre chaque officier, prisonnier sur parole, ne pourra servir s'il n'a été régulièrement échangé. Or les Anglais déclarent sur l'honneur que M. de Lally a violé les clauses de la convention, qu'il a forcé des officiers, pris sur le champ de bataille et revenus à Pondichéry pour traiter de leur mise en liberté, à servir au mépris de leur parole, qu'enfin il n'a jamais voulu payer les rançons.
Il supplie donc Lally d'user sans délai du droit qu'il a de le délivrer. Il écrit à Leyrit pour le prier d'intercéder en sa faveur auprès du général. Il explique sa capture, s'évertue à repousser les accusations proférées contre lui par son rival. « Je rallie la gauche, s'écrie-t-il, je la mène trois fois à la charge. J'essuie le feu de l'ennemi à bout portant. Qu'on accuse en pareil cas un officier de vouloir se faire tuer, je le comprends, mais l'accuser de vouloir se faire prendre, c'est absurde. Je sollicite, je prie, je supplie qu'on use du pouvoir qu'on a de me faire rendre la liberté, de me
remettre en état de servir. » II envoyait sept cents roupies pour sa rançon, prêt à fournir d'autres sommes comme avance pour ré^julariser la situation des autres prisonniers.
Mais, à ces sollicitations, Lally répondait froidement que le captif avait eu tort de donner sa parole. « Actuellement, ajoutait-il, il est aux ordres du {jouveineur de Madras, non aux miens. » Gomme un procureur, il ergotait sur les termes de la convention relative aux échanges. Enfin, etpour placer Bussydans une impasse, il envoya aux autorités anglaises l'argent de la rançon, mais il refusa absolument d'exécuter les clauses du traité réglant la situation des autres prisonniers.
Le résultat de cette manœuvre, c'est que les Anglais, poussés par leur protégé, le nabab d'Arcate, Méhémet- Ali-Kan, qui connaissait par expérience la valeur de Bussy, sommèrent ce dernier de satisfaire à sa parole et de se constituer prisonnier à Madras.
Bussv pourtant passa encore près de trois semaines à supplier le général, demandant même un ordre qui lui enjoindrait de rester. Mais Lally fît la sourde oreille, déclara que le cas de Bussy était douteux, qu'il n'y avait qu'un conseil de guerre qui pût le résoudre. Ce conseil, il ne l'assemblait pas, et Bussy enfin était forcé de partir, l'àme pleine de ressentiments. L'armée et la colonie le virent s'éloigner avec tristesse; il semblait qu'il emportât avec lui le reflet des gloires passées et les derniers espoirs.
La situation, en effet, était désastreuse. Les Anglais avaient coupé Pondichérv de ses communications avec le Garnate; c'était comme un blocus à distance. Goote,
après quelques jours d'hésitation, — il n'avait pas vu d'abord la grandeur de sa victoire et craignait un retour offensif des Français, — s'était, l'impuissance de son adversaire constatée, mis enmarche sur Arcate. Lacapitale du Carnate, malgré ses fossés creusés dans leroc, les vingt-deux tours qui flanquaient le rempart, sa garnison de deux cent cinquante soldats français, se rendit à discrétion au bout de huit jours.
La prise de possession d'Arcate, c'était aux yeux de Coote le premier acte du plan d'opérations contre Pondichéry. On ne devait, selon lui, songer à attaquer cette ville que lorsqu'on occuperait toutes les places qui la protégeaient. Il agit avec la décision et la rapidité d'un homme de guerre. En un mois il enleva successivement Arcate, Chetoupet, Timeri, Divicotta, Permacol, Alemparvé. Dans l'intérieur des terres, Gingi, à peu près inexpugnable au haut de son roc, tenait seul. Sur la côte, il ne restait plus à la France, hors Pondichéry, que l'établissement de Karikal.
Lallv, effrayé des progrès de l'ennemi, avait bien essayé d'arrêter l'invasion en reprenant l'offensive. Il projeta d'attaquer la forteresse de Chetoupet pendant que les Anglais étaient occupés au siège d'Arcate. De deux choses l'une, ou l'ennemi s'avancerait au secours de la forteresse et débloquerait Arcate par ce fait même, ou il resterait immobile, et alors Chetoupet tomberait avec les magasins et les prisonniers français que Coote y avait entassés. La place reprise, Lally marcherait sur Vandavachy, forçant l'ennemi à livrer une bataille dont le gain était le salut d'Arcate et de Pondichéry. Il avait retrouvé son ancieniae audace, et
cette qualité, c'était, dans la situation désespérée des affaires, la meilleure (jarantie du succès.
L'opération était bien combinée et devait réussir; mais quand on donna Tordre à Tarmée de se mettre en marche, la cavalerie de l'Inde se révolta. Elle réclamait sa solde! « Qu'on nous paye, dirent les cavaliers, ou nous passons à l'ennemi. » Et comme on ne peut les satisfaire, ils montent à cheval et prennent la route des lignes anglaises. On court après eux, on les joint à trois lieues; à force de supplications, on les ramène, sauf une trentaine qui ne veulent rien entendre. Le lendemain, les soldats de la marine se mutinent à leur tour. Toute l'armée les appuie et réclame son dû. Enfin, par un expédient, en vendant les fermes à une créature du Père Saint-Estévan, Ramalinga, on trouve environ cent mille roupies. Il semble qu'on va pouvoir reprendre l'opération sur Chetoupet, quand tout à coup, le 25 février, l'amiral Cornish paraît à la côte, venant renforcer de quatre vaisseaux de ligne et de deux frégates l'escadre déjà si forte de l'amiral Stevens. Dés lors, Lally ne peut plus penser à tenir la campagne ; il est forcé de protéger Pondichéry contre la flotte et contre l'armée qui s'avance par terre.
Bientôt Coote est à quatre lieues de Pondichéry. Il enlève Valdaour, et, se servant de la flotte et des troupes de dél)arquement, il s'empare de Karikal; c'est la dernière barrière qui tombe. Pondichéry est isolée, presque complètement bloquée; il ne reste plus de libre que la route de Thiagar, et encore est-elle à chaque instant menacée. Lally ne veut pas la perdre; c'est le chemin du Maïssour, et il négocie avec le roi de ce pays
pour obtenir un secours de dix mille hommes et des vivres. Il établit donc Tarmée près d'Oulgaré, en face de l'ennemi, sur une bonne position, qu'il fortifie par des redoutes et des retranchements solides. Coote n'ose l'attaquer, et pendant trois mois reste immobile dans son camp, qu'il a entouré, lui aussi, de fossés et d'épaulements'.
Lally, le même Lally qui déclarait grotesque l'idée d'une alliance avec les indifjènes, surveille avec inquiétude les phases de la négociation entamée avec le Maïssour. Il presse Noronha de se hâter, car l'appui du Maïssour, c'est maintenant le seul moyen qui lui reste de ravitailler les troupes. Il déclare que, pour l'obtenir, il ne faut reculer devant aucune concession; il cède Thiagaret son territoire; il va jusqu'à plier son orgueil, jusqu'à se soumettre à un caprice de ses futurs auxiliaire», qui exigent que la convention soit ratifiée par le conseil, chose inouïe dans les fastes de l'Inde, où le chef de l'Etat est seul maître des affaires diplomatiques. Il apprend enfin que huit mille Maïssouriens, traînant derrière eux quatre mille bœufs et un énorme convoi de riz , viennent d'entrer à Thiagar. Pondichéry va donc être enlin approvisionné? Non! c'est une nouvelle déception qui attend Lally.
Entre Thiagar et Pondichéry, les Maïssouriens trouvent la route barrée par un corps ennemi. Ils le battent; mais, dans l'échauffourée, la majeure partie du convoi se disperse, et les auxiliaires de Lally arrivent, diminués d'une moitié qui s'est enfuie et seulement
' Mémoires de Lawrence.
avec quatre cents l)œufs et quelques sacs de riz. Bientôt ils sont plus gênants qu'utiles. Les Anglais corrompent leur chef, qui se sauve au premier coup de feu. Laily veut employer ces hordes pour tenter un coup de main afin de délivrer cinq cents prisonniers français mal gardés aux environs de Madras. Les Maïssouriens partent, sont pris de panique à quelques lieues, courent jusqu'à Gingi et de là regagnent en hâte leur pays.
Lally se résout à ne plus compter qife sur lui-même. Il va tenter l'attaque des lignes anglaises. Elles s'étendaient sur un espace de trois kilomètres, la gauche s'appuvaitsur des maisons fortifiées, la droite sur le village de Villenour mis en état de défense, le centre était retranché dans un hameau. Des redoutes armées d'artillerie protégeaient en avant ce front déjà si fort. Le plan de Lally, c'est de tourner le village de Villenour et de prendre le camp ennemi à revers avec le bataillon de l'Inde, pendant que les régiments de Lorraine et de Lally enlèveront les travaux du centre et que les marins attaqueront la gauche.
Rien ne transpire du projet. Au milieu de la nuit du 3 septembre, deux fusées donnent tout à coup le signal du combat. Les troupes, silencieuses, se ruent dans un élan terrible sur les redoutes anglaises. On emporte celles de gauche. Au centre, l'ennemi, remis de sa surprise, résiste avec acharnement. Cependant Lally s'étonne de ne point entendre le canon dans la direction de Villenour. Tout y est calme. Au centre l'action est furieuse. Lorraine et Lally enlèvent la redoute à la baïonnette; mais le feu qui part du hameau les arrête. Coote accourt avec du renfort amené de Villenour, où
règne un silence inexplicable. Lally tient en furieux pendant près d'une heure; mais le mouvement tournant du bataillon de 1 Inde ne se prononce pas. On apprend enfin que ce bataillon, après une marche de quelques minutes, a fait volte-face tout à coup et s est replié sur Pondichéry. Lally ramène alors l'armée en arrière.
Il était évident que Coote, encouragé par sa victoire, allait prendre l'offensive pour rejeter la petite armée française dans Pondichéry. Lally n'en doutait pas, car il savait que Coote venait de recevoir de nouveaux renforts qui portaient son armée à cinq mille Européens et dix mille cipayes, tandis que l'effectif des troupes françaises n'était plus que d'environ douze cents hommes. S'obstiner à tenir la campagne avec cette poignée de soldats, c'était aller à la défaite ; on serait débordé et bousculé jusque sur les glacis. Se renfermer dans la ville, c'était hâter la reddition.
Le malheureux Lally, en présence de ce terrible dilemme, ne savait plus que faire. Il y avait bien les forts qui couvraient Pondichéry comme d'une couronne, mais, malgré les services qu'ils avaient rendus lors du siège soutenu par Dupleix, il les estimait de peu de valeur dans le cas présent, n'ayant, disait-il, point assez de troupes pour les garnir fortement et pour occuper les bastions de la ville. Défendre pied à pied ces ouvrages, c'eût été pourtant le meilleur parti. Bref, il y mettait de faibles garnisons et laissait le gros de l'armée dans les lignes d'Oulgaré.
Le 10 septembre à minuit, le colonel Monson, sur Tordre de Coote, attaque simultanément les forts
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d'Ariancoupan et de Valdaour, ainsi que le campd'Oulgaré. Les Français évacuent sans combat Ariancoupan. Le chevalier Dure, qui par fatalité commande l'armée à Oulgaré pendant l'absence de Lally malade, perd la tête, se laisse presque envelopper, et abandonne les lignes. Heureusement, la redoute de Valdaour, par sa résistance, donne à Lally le temps d'accourir et de rallier l'armée; mais il est trop tard. On ne peut reprendre les redoutes conquises par les Anglais. Tout ce que le malheureux général put faire ce fut d'assurer la retraite, ce fut de ramener l'armée sous le canon de Pondichéry. Pendant septjours encore, il fit sortie sur sortie pour chercher à repousser l'ennemi, mais inutilement. Force lui fut de s'enfermer dans cette ville.
Les Anglais n'entreprirent point de travaux de siège. Ils se bornèrent à fortifier solidement leurs lignes d'investissement et à établir quelques batteries pour bombarder la ville. Goote ne veut point prendre la place de vive force. Il préfère le blocus. Il sait que l'assiégé ne pourra pas le rompre, il sait que la fp.niine lui livrera bientôt la ville et la garnison.
L'escadre anglaise, renforcée des vaisseaux de Cornish, croisaitdevant Pondichéry, qu'elle tenait sous son canon. Lally s'attendait à un bombardement, craignait une attaque simultanée de la flotte et de l'armée anglaises. 11 était nécessaire d'en imposer à l'ennemi, de lui persuader que la place assiégée avait une garnison formidable.
Il imagine donc une ruse et commande une parade générale sous les murs de la ville, sur la plage. Il donne l'ordre à tous les Européens de revêtir un unifoime,
de prendre un fusil et de se rendre, au jour fixé, au bord de Ja mer. Il fait distribuer des habits à ceux qui n'en ont pas et n'excepte de la revue que le conseil et les religieux.
Au moment où Lally allait sortir de sa maison avec le gouverneur, une foule d'employés de la Compagnie, les armes à la main, envahissent la cour en ciiant qu'ils ne veulent pas aller au rendez-vous. Lally mande le conseil, croyant trouver un appui près de lui contre les mutins. Un des magistrats coloniaux, le conseiller La Selle, qui n'avait point pardonné au général de l'avoir fait arrêter à son retour de Cheringham, voyant ses collègues indécis, s'écrie tout à coup : « Les employés ne sont pas faits pour passer des revues, ni pour porter les armes hors de la ville; leur service se borne à l'intérieur de la place. Si vous voulez les voir, vous pouvez descendre dans la cour ; mais certainement ils n'iront pas plus loin'. »
Deux sous-marchands applaudissent à ce discours et descendent en hâte le répéter à la foule qui grouille dans la cour et crie : « î^ous n'obéirons pas à Lally; nous n'obéirons qu'au gouverneur! »
M. de Leyrit, mécontent de la sédition, quitte brusquement le cabinet de Lallv, et, du perron, harangue les mutins. Il leur remontre en termes énergiques l'odieux de leur conduite; il rappelle la présence des Anglais, la nécessité de l'union, de la discipline, de l'obéissance. Il leur ordonne de se mettre en marche pour se rendre à la revue et déclare que lui-même va
' Mémoire pour le comte de Lally par son fils, 1779.
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se mettre à leur tête. Sa voix est couverte par des murmures, des cris; son autorité est méconnue. Il remonte tristement auprès du général.
Ace moment une compagnie de grenadiers, mandée secrètement par Laliy, entre dans le fort, la baïonnette au canon; elle entoure les rebelles. G'étaitlecasde sévir, de reprendre l'autorité perdue, d'écraser dans Tœuf tout germe de révolte ! Il n'y avait qu'à saisir les plus compromis et à les faire juger séance tenante par une cour martiale,
Lally n'osa pas. II crut qu'un acte de clémence lui ramènerait sûrement les cœurs, il se contenta de faire désarmer les rebelles, d'exiler La Selle et les deux sousmarchands, l'un à Valdaour, les autres à Gingi ; puis, se tournant vers le second du conseil, homme modéré que son caractère mettait à l'abri du soupçon : « Je voudrais pouvoirvous épargner, monsieur, lui dit-il ; je sens qu'on a abusé de votre faiblesse; mais vous êtes à la tête d'un conseil assemblé sans permission de son président et révolté contre l'autorité du Roi; je ne puis me dispenser, pour la forme, de vous donner les arrêts ; vous les prendrez chez moi, coucherez dans mon appartement et mangerez à ma table. »
C'étaient là des demi - mesures ! Gomme toujours, elles n'intimidèrent personne; comme toujours, loin de ramener les esprits, elles exaspérèrent les haines. La longanimité du général passa pour de la peur.
Pondichéry en quelques semaines devient une succursale de l'enfer, La disette, la discorde, la lâcheté, la sédition conspirent tour à tour pour le triomphe des Anglais. La population exaspérée ne voit plus dans
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Lally que l'auteur de ses maux. On accuse ouvertement le général de trahir le Roi et la nation. L'origine irlandaise de Lally sert de preuve à ces calomnies. On affiche partout des placards infâmes contre lui.
Sur un de ces placards on lisait : « Gingi à vendre. » Sur un autre, ces mots : « Messieurs et mesdames, vous êtes priés d'assister de vos charités le sieur de Lally, qui se prépare à faire un pèlerinage à la Mecque pour obtenir la rémission de ses crimes. Il s'attend à vos générosités; il voudra bien se charger de vos diamants usés, de votre vieille vaisselle plate, et autres bagatelles de cette espèce : Mahomet vous en tiendra compte. »
Un complot s'organise et échoue par la lâcheté des conspirateurs. Lally trouvait sur sa table un billet oii on le menaçait de mort. Le lendemain, après avoir pris un peu de gruau, sa seule nourriture, il fut pris de vomissements et de convulsions. Il s'écrie qu'il est empoisonné. Lavaur, qui est resté près du général, le quitte alors et s'en va par la ville criant que Lally est devenu fou ! On déclare qu'il faut le faire arrêter et fusiller sur-le-champ.
Le malheureux général, perpétuellement inquiet, perpétuellement irrité, affaibli parle climat, malade (on venait de lui faire l'opération de l'empyème), en proie à des accidents nerveux produits par ses souffrances d'esprit et de chair, se voyait contraint de garder la chambre. Le Père Lavaur et quelques intimes pénétraient seuls auprès de lui. Lally pensait tout haut devant eux. On le vovait sombre, muet, accablé, se lever tout à coup, torturé par le spectre de la défaite, pour exhaler comme Hamlet, en paroles passionnées,
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son impuissance et son besoin d'action. « Pondichéry est perdu ! s'ecriait-il en prenant les mains du Père Lavaur. Pondichéry est perdu ! Il est impossible de rompre les lignes ennemies. L'armée est impuissante. La capitulation est proche. Et c'est moi, moi-même qui suis condamné par le destin à signer un acte que je voudrais effacer de mon sang ! Ah ! pourquoi suis-je vivant? » Et au souvenir des résistances, des perfidies du conseil, il avait des cris de colère. Puis il se reprenait à espérer dans l'arrivée de l'escadre. Il n'était pas possible que d'Aché n'apparût point tout à coup avec ses vaisseaux; il devait être parti de l'île de France. On avait assez mendié son secours. L'amiral savait qu'il tenait dans ses mains le sort de Pondichéry. On allait signaler la flotte bientôt. Et alors, Pondichéry ravitaillé, l'armée appuyée par des renforts, on ferait lever le siège. Il fallait donc tenir tant qu'on aurait une {)oignée de riz.
Le Père Lavaur écoutait, approuvait, et au sortir de ces entretiens, les mains encore tièdes des étreintes de Lally, il courait chez les memdresdu conseil, et, à voix basse, avec la mine d'un homme accablé, il entamait un récit perfide où le général apparaissait sous la figure d'un traître que le remords torturait moins que la peur de la responsabilité future. Chacun emportait l'impression que Lally jouait la comédie de l'angoisse. Et ce qu'il y avait de terrible, c'est que chacun était intéressé à le croire pour se sauver soi-même. Lavaur, avec sa connaissance des hommes, avait compris qu'au lendemain de la défaite, il faudrait un bouc émissaire.
Cependant Lally, résolu à tenir jusqu'à la dernière extrémité, n'avait plus qu'une pensée : ménager en avare
le peu de vivres qui restaient. Il proposait au conseil de faire sortir de la ville les bouches inutiles et les Hindous. Le conseil ' rejetait la demande avec des cris d'indignation. Le gaspillage des subsistances était alarmant. Pour faire un exemple, Lally condamnait à une amende de douze mille livres un sous-marchand convaincu d'avoir vendu à son profit le riz destiné à la nourriture des soldats. Le conseil criait à la vexation. Tous les jours il s'assemblait. Autant de séances, autant de motions pour entraver les actes du général. C'étaient des i-emontraiices perpétuelles, fomentées par l'opposition la plus ardente et la plus^veugle.
Et Lally, on le sait de reste, n'avait ni assez de tact, ni assez d'habileté pour triompher de l'hostilité d'un pseudo- parlement. Il défendait brutalement au greffier d'écrire sur ses registres aucune déclaration ayant rapport à lui tant que le siège durerait. On n'en accusait que de plus belle le despotisme de la « bête féroce » . Interdisait-il la sortie des bœufs et des bétes de somme, ordonnait-il de mener au fort tout le bétail qui se présenterait aux portes, de rechercher dans toutes les maisons, sans en excepter la sienne, le grain afin de le centraliser dans un magasin général, ces mesures si légitimes prescrites par le règlement en vigueur dans les places assiégées excitaient une tempête de protestations. « Lally veut effrayer et décourager tout le monde » , déclarait le conseil.
Dissiper la méfiance de ces gens-là, les ramener à des sentiments de modération et de concorde, c'était,
1 Mémoire du comte de Lally (le fils).
certes, un travail difficile! Lally y était moins propre que tout autre, avec son esprit d'emportement, son caractère entier, ses dépits, ses ombrages, sa haine des transactions. L'hostilité ouverte du conseil le troublait; il en comprenait tout le danger. Il lui était insupportable de constater que toute une population contrôlait avec une fièvre de soupçons chaque ordre qu'il donnait pour la défense.
Il était convaincu qu'on ne pouvait soutenir efficacement le siège d'une grande ville comme Pondichéry, si les habitants n'avaient pas une foi entière dans la valeur et dans le patriotisme du commandant en chef. Il s'apercevait trop tard de ses fautes. Il n'avait su ni se faire aimer, ni se faire craindre; il n'avait su ni ménager le conseil, ni le dominer, ni le réduire. Son orgueil l'empêchait de le caresser; sa raison lui disait qu'après tant de revers, il n'était plus possible de s'imposer par la terreur. Le découragement le prenait et le paralysait.
Accablé sous le fardeau, il voulut s'en débarrasser. Et, sans réfléchir davantage, comme un homme troublé, aveuglé par le sentiment de son impuissance et de son désespoir, il convoqua un conseil mixte et envoya officiellement à l'assemblée sa démission. La lettre était triste et amère : « Nous touchons ', disait-il, à la catastrophe que je vous ai annoncée; votre haine pour moi l'a emporté sur l'envie de sauver Pondichéry. Vous n'en êtes pas à votre première désobéissance. Souvenezvous du jour mémorable où l'ennemi s'est présenté
' Arcllives du ministère de la marine. Archives nationales. Parlement; procès criminel, 1396, 1397, 1398, X'B, Collection Ariel. Bibliothèque nationale : Section des manuscrits.
par terre et par mer pour nous attaquer. J'avais, afin d'en imposer à l'Anglais, ordonné une revue sur la plage de tous les hommes en état de porter les armes. Vos employés ont refusé de se soumettre à mes ordres. Vous les avez soutenus dans leur rébellion.
« Depuis, vous n'avez pensé qu'à traverser tous mes projets. » — Et, après l'énumération de ses griefs, il reprenait : « Il est temps de prendre un parti. Celui de sévir est, je le sens bien, celui auquel vous voudriez me forcer; il avancerait d'un mois la perte de cette ville, par le refus que j'essuierais du peu de moyens qu'il nous reste à employer pour en prolonger le terme. Voici donc à quoi je me détermine, c'est de me démettre de l'autorité que le Roi et la Compagnie m'ont confiée et de vous charger seuls de l'événement. Je ne me regarde plus ici que comme un particulier, qui payera de sa personne, ainsi que le dernier bourgeois, si l'ennemi attaque nos murs, et j'ordonne, de la part du Roi, que cette déclaration soit inscrite sur vos registres. »
La lecture de cette lettre produisit une vive émotion dans l'assemblée, formée par les conseillers et les officiers de l'armée délégués régulièrement. Les militaires se lèvent et s'écrient que « ni eux ni leur corps ne serviront sous un autre général que Lally » .
Les fonctionnaires de la Compagnie se regardaient, intimidés par cette manifestation spontanée des commandants des troupes. La gêne et le malaise des conseillers perçaient dans leur attitude etdans leurs paroles. Ils comprenaient qu'il fallait compter avec le parti militaire; ils jugeaient qu'accepter la démission de Lally, c'était, en présence de l'opposition de l'armée, assumer
la j)lus lourde des responsabilités. Enfin, ils n'avaient aucun candidat à proposer à la succession de Lally Ccir il était clair qu'aucun officier n'accepterait le commandement, lisse consultèrent rapidement; ils ne voulaient ixi renverser Lally, ni lui donner un vote de confiance. Il fallait trouver la formule qui exprimerait ce double sentiment. L'un des conseillers proposa alors de déclarer que le conseil ne se croit pas compétent pour recevoir la démission de M. de Lally. Cette motion rencontra l'adhésion de tous les conseillers, et, mise aux voix, elle fut votée à l'unanimité.
Cette démarche, cette tentative de démission n'eut d'autre résultat que d'affaiblir Lally davantage. Luimême avait constaté son impuissance en déclarant qu'on était près de la catastrophe finale et qu'on ne pouvait qu'en éloigner le terme. Lui-même avait enlevé les dernières espérances, si toutefois il en restait encore. Pondichéry et le conseil ne virent dans la déclaration du général qu'un procédé d'intimidation. Au sortir de la séance les conseillers disaient hautement que V Irlandais ' jouait la comédie du désespoir, mais qu'il était un pauvre comédien, ignorant les règles de son art, qu'il ferait bien de les apprendre du conseil, qui les sait mieux que lui, comme on peut le voir par le vote.
Un seul espoir restait à l'infortuné défenseur de Pondichéry, l'arrivée de l'amiral d'Aché, l'arrivée de lescadre; le général sondait d'un regard inquiet l'horizon de la mer. Aucune voile n'estompait de ses tons
' Mémoire du conseiller Le Noir. Mémoire pour l'instance en révision du procès qui a condamné Lally à moit, par Lally-TollendaL Rouen 1779.
264 LALLY-TOLLE.NDAL.
mats l'onde étincelante. La flotte ne venait pas! Elle ne devait jamais venir.
Enfin, on reçut par la voie de Mahë des dépêches de Tile de France et d'Europe. Lally les lisait avec avidité, puis avec désespoir. D'Aché refusait de quitter l'île de France, malg^ré les protestations du gouverneur et du conseil de l'île, qui disaient dans une déclaration solennelle : « Il est plus que probable que l'ennemi tâcliera de réduire Pondichéry, et que, cette opération faite, il viendra attaquer cette île... Nous sommes menacés par deux ennemis, les Anglais et la famine. Celle-ci est inévitable. Plus nous approchons du terme fatal de l'épuisement des vivres, plus l'amiral exige qu'on étende les distributions... Il est absolument nécessaire que l'escadre lève l'ancre pour jeter du secours dans Pondichéry, qui ne peut que succomber s'il n'est pas secouru. »
Le gouverneur et le conseil avalent été jusqu'à refuser aux vaisseaux le joiomalier en pain. Ni les menaces, ni les supplications n'avaient pu décider d'Aché à appareiller. Pondichéry était entièrement abandonné! Et, comme par une raillerie du destin, il y avait dans les dépêches d'Europe un ordre qui, en blâmant l'indocilité du conseil, étendait encore les pouvoirs du général. Le ministère lui rappelait pompeusement qu'il était le représentant du Roi, qu'il avait droit aux honneurs réservés aux lieutenants du souverain. Un régiment et quelques millions eussent mieux fait l'affaire de l'abandonné.
Il vit l'horreur de sa situation. Dire la vérité à l'armée et à la ville, c'était rendre la capitulation immédiate. Il
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valait mieux mentir, adresser un dernier appel à d'Achë, assurer la vie d'un mois par des réquisitions implacables, opérées dans toutes les maisons sans en excepter la sienne, enfin se réconcilier avec le conseil, en mettant sous le pied les frémissements de l'orgueil. C'est le parti auquel il s'arrête; mais là encore il se trompe. D'Aclié ne répondra pas à l'appel. Les réquisitions exercées à domicile ne donneront qu'un mois de vivres et le conseil se refusera à tout rapprochement.
En vain Lally et le gouverneur supplient tour à tour le conseil d'oublier le passé, d'abdiquer tout ressentiment, de n'avoir plus qu'une pensée, le salut de Pondichéry, qu'un mot d'ordre, l'union, ils n'obtiennent que des gestes de méfiance et des paroles furieuses contre les perquisitions à domicile. Lally ne se décourage pas encore. Il veut tenter une dernière démarche; mais, en homme aveuglé par le destin, l'ambassadeur qu'il choisit pour prêcher la concorde, ce n'est pas l'ange de la paix, non ! c'est l'esprit le plus propre à attiser les haines, c'est le Père Lavaur.
Ce démon court chez les conseillers, se démène si bien qu'après quelques heures chacun proclame tout haut ce qu'il n'osait penser tout bas, c'est que les ordres montrés par Lally comme venant de Versailles sont apocryphes, ont été forgés pour les besoins d'un général aux abois. Des conseillers forment aussitôt le projet de faire arrêter Lally; ils poussent l'impudence jusqu'à demander l'appui du gouverneur. Il faut la colère et l'autorité de celui-ci pour empêcher l'exécution du complot. Lally, exaspéré, fait dresser sur les places de la ville des gibets et des roues. Il menace d'y faire
accrocher les rebelleSjde quelque condition qu'ilssoient.
Cependant la famine devient terrible. Lally prend le parti cruel d'expulser les Indiens, qui mandent et ne se battent point. II les fait conduire en dehors des remparts et fait fermer les portes. Pendant de longs jours, ces malheureux vont du camp anglais aux glacis de la forteresse, sans cesse repoussés de Tun à l'autre, sans cesse revenant comme une marée humaine. Une moitié périt de faim. Les Anglais ont pitié de l'autre et la laissent passer.
Mais ces mesures désespérées ne pouvaient que retarder de quelques heures le sort de Pondichéry» Il n'était même plus possible de reculer par des sorties le moment de la capitulation, tant les ouvrages anglais élevés autour de la place étaient redoutables. Une seule chance restait; la tourmente qui sévissait dans la mousson d'octobre à janvier. Elle seule pouvait disperser la flotte anglaise, rendre la mer libre. Lally attendait la tempête depuis trois mois et ne l'espérait plus. Tout à coup, dans la nuit du 1" janvier, l'ouragan éclate. Il renverse les maisons, inonde les terres, les couvrant de sables et de débris. Le vent emporte une partie des vaisseaux anglais vers la haute mer avec la vitesse d'un boulet. Des lumières apparaissent un instant sur les eaux, quelques coups de canon résonnent encore, puis on n'entend plus que le rugissement du vent et des vagues.
A la pointe du jour, Lally voit la rade sans un seul bâtiment. Il espère ; il renaît ; il dépêche embarcation sur embarcation; il envoie dans tous les comptoirs voisins une lettre circulaire : « L'escadre anglaise
n'est plus; des douze vaisseaux qu'ils avalent dans notre rade, sept ont péri, quatre sont démâtés. Une seule frégate à échappé. Ne perdez pas un instant pour nous envoyer doubles chelingues sur doubles chelingues, chargées de riz... Maintenant, l'escadre de Sa Majesté va être maîtresse des mers de l'Inde... Risquez tout, tentez tout, forcez tout... »
Lally contemple avec ivresse les épaves qui affluent à la côte. Il s'écrie que c'en est fait de la flotte anglaise, que Pondichéry est délivré. Quatre jours se sont écoulés depuis le commencement de la tempête! Tout à coup il aperçoit, se profilant sur le miroir des eaux, des taches aux formes encore indécises; bientôt elles s'accentuent. Il reconnaît avec désespoir la voilure des bâtiments anglais. Les marins de la Grande-Bretagne ont triomphé de la tempête. Ils ramènent leurs vaisseaux devant Pondichéry. Et le soir Stevens avec ses navires ferme de nouveau la rade.
C'en est fait. Pondichéry est perdu. Le siège dure depuis cinq mois. Il reste environ quatres livres de riz par soldat. Il faut capituler, et en hâte, sinon on court à quelque effroyable catastrophe, à la mort de l'armée et des habitants. Lally écrit au gouverneur pour le sommer d'assembler le conseil et de dresser les articles de la capitulation. « Ce ne sont point, s'écrie-t-il, les troupes seules qui capitulent, c'est une colonie. Ltesvous résolus d'abandonner les habitants à la merci des vainqueurs? »
Le gouverneur répond que l'ordre est conçu en termes trop vagues, qu'il faut savoir si le général exige que le conseil se mêle de la capitulation. Après de
nouvelles instances de Lally, le conseil s'assemble pour une délibération passionnée et somme le général de « ne pas capituler, mais de demander une suspension d'armes v .
Proposer cela au général Coote, c'était ridicule, c'était s'exposer à un refus certain. Et que ferait-on alors? Tenir quelques jours et puis ouvrir les portes et rendre à discrétion l'armée et la place!
Lallv en appelle à un conseil de guerre, pendant que le parlement colonial se réunit de son côté. Lally propose aux officiers de rédiger une capitulation en forme de déclaration. On rendra Pondichéry à Sa Majesté Britannique, non à la Compagnie; on ne prononcera sur le sort de la ville qu'après la paix. Les habitants garderont leurs propriétés et le libre exercice de la religion catholique. Tous, soldats et habitants, seront prisonniers de guerre, aux termes du cartel, c'est-àdire qu'il suffira de payer rançon ou d'être échangé pour être libre.
Le conseil colonial de Pondichéry dressait en même temps des articles. Le premier portait qu'il y aurait " une suspension d'armes pendant quinze jours, pour laisser à Pondichéry le temps d'être secouru, et que s'il ne l'était pas d'ici à ce temps, il passerait alors sous la domination britannique » . Le second portait que «pendant cesquinzejours Coote nourriraitPondichéry» .
C'était, quoiqu'elle hante habituellement aux jours de malheur les comités de défense, la plus grotesque des illusions. Le conseil était-il assez aveuglé pour penser que Coote consentirait à ravitailler une ville qu'il s'efforçait d'affamer depuis cinq mois?
Lally biffait les deux articles principaux et écrivait en marge du projet : « Ces deux articles sont ridicules à imaginer et fous à proposer, »
Le chevalier Dure et le Père Lavaur, ces deux hommes néfastes, l'un par son incapacité, l'autre par ses trahisons, furent chargés de remettre au commandant anglais le projet de capitulation.
«i On me propose, dit Coote, d'accorder à une place réduite à la dernière extrémité les conditions qu'une forteresse dans le meilleur état de défense pourrait obtenir. En vérité, ces gens-là sont fous. Ils demandent que la garnison anglaise relève simplement la garnison française jusqu'à la paix? » A son tour il formule ses volontés : 11 exige la reddition pure et simple de l'armée. Il est le maître. Le vaincu n'a pour l'adoucir d'autre ressource que la prière. Lally sait que Coote est généreux. Il l'implore et le décide à déclarer que les particuliers conserveront leurs effets, qu'on ne démolira point Pondichéry, parce que c'est une conquête royale et que le souverain de la Grande-Bretagne doit seul en décider. Mais le gouverneur de Madras, Pigot, a des vues opposées. Il veut raser la ville de fond en comble. Il ne reconnaît aucune des stipulations que Coote et Lally ont contractées. « Qu'on me remette la ville, écrit-il au commandant des troupes anglaises, sinon je ne fournirai ni solde ni vivres. » Coote et Lally cèdent en protestant contre « l'insulte faite à la prérogative royale. » Ainsi la capitulation est violée avant d'être exécutée ! Et le gouverneur de la Compagnie anglaise donne l'ordre de conduire, le 18 janvier, Lally prisonnier à Madras.
Cependant à Pondichéry les têtes s'enflamment. Des bandes, récume de Tarmée et de Tadministration, parcourent les rues en hurlant contre Lally, ce traître qui a vendu la ville et s'en va chargé de trésors immenses. Elles stationnent devant la porte du fort, où Lally a son logement. Tout à coup les battants s'ouvrent et Lally moribond, porté sur un lit, apparaît aux yeux de cette foule rendue féroce par l'eau-de-vie qu'elle a bue dans les heures d'attente. Des imprécations retentissent, et cette cohorte de séditieux se jette sur le général. Celui-ci se redresse, le pistolet à la main, et ordonne d'une voix faible aux quatre gardes qui l'accompagnent d'armer leur mousqueton. Les bandits hésitent une minute. C'en est assez pour donner à des hussards anglais le temps d'accourir, sabre au poing. Lally est sauvé.
Un quart d'heure après, le chevalier du Bois, intendant de l'armée, est assassiné à sa sortie du fort. On le dépouille, on traîne son cadavre. On lui refuse la sépulture. Le procureur du Roi Boyelleau ne pense pas à rechercher les coupables, il ne songe qu'à mettre les scellés sur les papiers; on ne les a jamais revus. Tout le monde savait que cet intendant, en sa qualité de fonctionnaire du Roi, avait tenu une foule de notes et de procès-verbaux sur l'administration, sur les abus, les prévarications des employés civils ou militaires.
Lally, en arrivant à Madras, s'élevait en protestation? contre les procédés de Pigot; celui-ci, qui détestait personnellement le général, ne répondait pas ; il se complaisait à accabler de mauvais traitements, d'avanies sottes le général vaincu. Il faisait fouiller les
cofFres de celui-ci, espérant y recueillir untrésor; il n'y trouvait que des habits. Il faisait arrêter à la douane de Madras les bagages de Lally; il poursuivait de sa haine tous les officiers ou marchands suspects de lui être attache's. G'étaitunejouissance pourl*igotde mortifier son prisonnier. Coote en rougissait et protestait hautement pour l'honneur de l'Angleterre et de l'humanité. « J'ai assez de force, ccrivait-ilà Lally, pour supporter |)atiemment les insultes qui ne s'adressent qu'à moi; mais toute ma philosophie m'abandonne quand ils font passer par vous les traits infâmes qu'ils destinent à me percer. »
Le 5 mars 1761 . Pigotsignifiaà son prisonnier d'avoir à se tenir prêt pour partir dans quatre jours. Lally, à peine convalescent, demandait un répit d'une ou deux semaines; Pigot refusait et, le 10 mars, l'envoyait prendre par un détachement de cinquante hommes.
On l'embarquait de force sur un navire marchand, où il n'y avait même pas une cabine pour un passager. On l'empêchait de faire transporter à bord quelque provision que ce fût; on lui refusait même la faculté d'emporter du vin! Pendant trois mois, jusqu'à Sainte- Hélène, il fut réduit à la viande salée des matelots.
Tranquille enfin, l'orgueilleux et vindicatif Anglais s'achemine entouré d'un appareil triomphal vers Pondichéry à peu près désert, et procède, le cœur enivré de joie, à la démolition d'une ville qui l'avait tant de fois fait trembler. 11 fait raser les maisons, les palais, les églises; il applaudit à chaque pierre qui tombe et s'écrie : «Ainsi les Français ruinèrent Saint-David! »