DEUXIÈME LOI
Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l'influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, et par conséquent, par l’influence de l'emploi prédominant de tel organe, ou par celle d’un défaut constant d’usage de telle partie, elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes, ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus.
Ce sont là deux vérités constantes qui ne peuvent être méconnues que de ceux qui n’ont jamais observé ni suivi la nature dans ses opérations, ou que de ceux qui se sont laissé entraîner à l’erreur que je vais combattre.
Les naturalistes ayant remarqué que les formes des parties des animaux, comparées aux usages de ces parties, sont toujours parfaitement en rapport, ont pensé que les formes et l’état des parties en avaient amené l’emploi: or c’est là l’erreur, car il, est facile de démontrer par l’observation que ce sont au contraire les besoins et les usages des parties qui ont développé ces mêmes parties, qui les ont même fait naître lorsqu’elles n’existaient pas, et qui, conséquemment, ont donné lieu à l’état où nous les observons dans chaque animal.
Pour que cela ne fût pas ainsi, il eût fallu que la nature eût créé, pour les parties des animaux, autant de formes que la diversité des circonstances dans lesquelles ils ont à vivre l’eût exigé, et que ces formes, ainsi que ces circonstances, ne variassent jamais.
Ce n’est point là certainement l’ordre des choses qui existe-, et, s’il était réellement tel, nousn’aurions pas de chevaux coureurs de la forme de* ceux qui sont en Angleterre; nous n’aurions pas; nos gros chevaux de trait, si lourds et si différentsdes premiers, car la nature n’en a point elle-mêmeproduit de semblables; nous n’aurions pas, par lai même raison, de chiens bassets à jambes torses,, de lévriers si agiles à la course, de barbets, etc.;: nous n’aurions pas de poules sans queue, ni depigeons paons, etc.; enfin, nous pourrions cultive'r les plantes sauvages tant qu’il nous plairait; dans le sol gras et fertile de nos jardins, sans crain-
dre de les voir changer par une longue culture.
Depuis longtemps on a eu à cet égard le sentiment de ce qui est, puisqu’on a établi la sentence suivante qui a passé en proverbe et que tout le monde connaît: « Les habitudes forment une seconde nature ».
Assurément si les habitudes et la nature de chaque animal ne pouvaient jamais varier, le proverbe eût été faux, n’eût point eu lieu et n’eût pu se conserver dans le cas où on l’eût proposé.
Si l’on considère sérieusement tout ce que je viens d’exposer, on sentira que j’étais fondé en raisons, lorsque, dans mon ouvrage intitulé « Recherches sur les corps vivants » (p. 50), j’ai établi la proposition suivante:
« Ce ne sont pas les organes, c’est-à-dire la nature et la forme des parties du corps d’un animal qui ont donné lieu à ses habitudes et à ses facultés particulières, mais ce sont au contraire ses habitudes, sa manière de vivre et les circonstances dans lesquelles se sont rencontrés les individus dont il provient, qui ont, avec le temps, constitué la forme de son corps, le nombre et l’état de ses organe's, enfin, les facultés dont il jouit. »
Que l’on pèse bien cette proposition et qu’on y rapporte toutes les observations que la nature et l’état des choses nous mettent sans cesse dans le cas de faire, alors son importance et sa solidité deviendront pour nous de la plus grande évidence..
Du temps et de's circonstances favorables sont, comme je l’ai déjà dit, les deux principaux moyens qu’emploie la nature pour donner l’existence à toutes ses productions: on sait que le temps n’a point de limites pour elle, et qu’en conséquence elle l’a toujours à sa disposition.
Quant aux circonstances dont elle a eu besoin et dont elle se sert encore chaque jour pour varier tout ce qu’elle continue de produire, on peut dire qu’elles sont, en quelque sorte, inépuisables pour elle.
Les principales naissent de l’influence des climats, de celle des diverses températures de l’atmosphère et de tous les milieux environnants, de celle de la diversité des lieux et de leur situation, de celle des habitudes, des mouvements les plus ordinaires, des actions les plus fréquentes, enfin, de celle des moyens de se conserver, de la manière • de vivre, de se défendre, de se multiplier, etc.
Or, par suite de ces influences diverses, les facultés s’étendent et se fortifient par l’usage, se diversifient par les nouvelles habitudes longtemps conservées, et insensiblement la conformation, la consistance, en un mot, la nature et l’état des parties, ainsi que des organes, participent des suites de toutes ces influences, se conservent et se propagent par la génération.
Ces vérités, qui ne sont que les suites des deux lois naturelles exposées ci-dessus, sont, dans tous ■ les cas, éminemment confirmées par les faits; elles-
indiquent clairement la marche de la nature dans la diversité de ses productions.
Mais, au lieu de nous contenter de généralités que l’on pourrait considérer comme hypothétiques, examinons directement les faits et considérons dans les animaux le produit de l’emploi ou du défaut d’usage de leurs organes sur ces organes mêmes, d’après les habitudes que chaque race a été forcée de contracter.
Or je vais prouver que le défaut constant d’exercice à l’égard d’un organe, diminue d’abord ses facultés, l’appauvrit ensuite graduellement, et finit par le faire disparaître, où même l’anéantir, si ce défaut d’emploi se perpétue très longtemps de suite dans les générations successives des animaux de la même race.
Ensuite je ferai voir qu’au contraire l'habitude (l’exercer un organe dans tout animal qui n’a point atteint le terme de la diminution de ses facultés, non seulement perfectionne et accroît les facultés de cet organe, mais en outre lui fait acquérir des développements et des dimensions qui le changent insensiblement; en sorte qu’avec le temps elle le rend fort différent du même organe considéré dans un autre animal qui l’exerce beaucoup moins.
« Le défaut d’emploi d’un organe, devenu constant par les habitudes qu’on a prises, appauvrit graduellement cet organe, et finit par le faire disparaître et même l’anéantir ».