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les lions, etc., retirent leurs griffes lorsqu’ils ne s’en servent point. ,
Ainsi, les efforts dans un sens quelconque, longtemps soutenus ou habituellement faits par certaines parties d’un corps vivant, pour satisfaire des besoins exigés par la nature ou par les circonstances, étendent ces parties, et leur font acquérir des dimensions et une forme qu’elles n’eussent jamais obtenues, si ces efforts ne fussent point devenus l’action habituelle des animaux qui les ont exercés. Les observations faites sur tous les animaux connus, en fournissent partout des exemples.
En peut-on trouver un plus frappant que celui que nous offre le kanguroo? Cet animal, qui porte ses petits dans la poche qu’il a sous l’abdomen, a pris l’habitude de se tenir comme debout, posé seule- * ment sur ses pieds de derrière et sur sa queue et de ne se déplacer qu’à l’aide d’une suite de sauts, dans lesquels il conserve son attitude redressée pour ne point gêner ses petits. Voici ce qui en est résulté:
1° Ses jambes de devant, dont il fait très peu d’usage et sur lesquelles il s’appuie seulement dans l’instant où il quitte son attitude redressée, n’ont jamais pris de développement proportionné à celui des autres parties et sont restées maigres, très petites et presque sans force;
2° Les jambes de derrière, presque continuellement en action, soit pour soutenir tout le corps, soit pour exécuter les sauts, ont au contraire obtenu
un développement considérable et sont devenues très grandes et très fortes;
3° Enfin, la queue, que nous voyons ici fortement employée au soutien de l’animal et à l’exécution de ses principaux mouvements, a acquis dans sa base une épaisseur et une force extrêmement remarquables.
Ces faits très connus sont assurément bien propres à prouver ce qui résulte de l’usage habituel pour les animaux d’un organe ou d’une partie quelconque, et si, lorsqu’on observe dans un animal un organe particulièrement développé, fort et puissant, l’on prétend que son exercice habituel ne lui a rien fait obtenir, que son défaut soutenu d’emploi ne lui ferait rien perdre, et qu’enfin cet organe a toujours été tel depuis la création de l’espèce à laquelle cet animal appartient, je demanderai pourquoi nos canards domestiques ne peuvent plus voler comme les canards sauvages; en un mot, je citerai une multitude d’exemples à notre égard qui attestent les différences résultées pour nous de l’exercice ou du défaut d’exercice de tel de nos organes, quoique ces différences ne se soient pas maintenues dans les individus qui se succèdent par la génération, car alors leurs produits seraient encore bien plus considérables.
Je ferai voir dans la seconde partie que, lorsque la volonté détermine un animal à une action quelconque, les organes qui doivent exécuter cette action y sont aussitôt provoqués par l’affluence de
fluides subtils (du fluide nerveux) qui y deviennent la cause déterminante des mouvements qu’exige l’action dont il s’agit. Une multitude d’observations constatent ce fait, qu’on ne saurait maintenant révoquer en doute.
Il en résulte que des répétitions multipliées de ces actes d’organisation fortifient, étendent, développent et même créent les organes qui y sont nécessaires. Il ne faut qu’observer attentivement ce qui se passe partout à cet égard, pour se convaincre du fondement de cette cause des développements et des changements organiques.
Or tout changement acquis dans un organe par une habitude d’emploi suffisante pour l’avoir opéré, se conserve ensuite par la génération, s’il est commun aux individus qui, dans la fécondation, concourent ensemble h la reproduction de leur espèce. Enfin, ce changement se propage et passe ainsi dans tous les individus qui se succèdent et qui sont soumis aux mêmes circonstances, sans qu’ils aient été obligés de l’acquérir par la voie qui l’a réellement créé.
Au reste, dans les réunions reproductives, les mélanges entre des individus qui ont des qualités ou des formes différentes s’opposent nécessairement à la propagation constante de ces qualités et de ces formes. Voilà ce qui empêche que, dans l’homme, (pii est soumis à tant de circonstances diverses qui influent sur lui, les qualités ou les défectuosités accidentelles qu’il a été dans le cas d’ac-
quérir se conservent et se propagent par la génération. Si, lorsque des particularités de forme ou des défectuosités quelconques se trouvent acquises, deux individus, dans ce cas, s’unissaient toujours ensemble, ils produiraient les mêmes particularités, et des générations successives se bornant dans de pareilles unions, une race particulière et distincte en serait alors formée. Mais des mélanges perpétuels, entre des individus qui n’ont pas les mêmes particularités de forme, font disparaître toutes les particularités acquises par des circonstances particulières. Ue là on peut assurer que, si des distances d’habitation ne séparaient pas les hommes, les mélanges pour la génération feraient disparaître les caractères généraux qui distinguent les différentes nations.
Si je voulais ici passer en revue toutes les classes, tous les ordres, tous les genres et toutes les espèces des animaux qui existent, je pourrais faire voir que la conformation des individus et de leurs parties, que leurs organes, leurs facultés, etc., etc., sont partout uniquement le résultat des circonstances dans lesquelles chaque espèce s’est trouvée assujettie par la nature et des habitudes que les individus qui la composent ont été obligés de conti actei et qu ils ne sont pas le produit d’une forme primitivement existante, qui a forcé les animaux aux habitudes qu’on leur connaît.
On sait que l’animal qu’on nomme l’aï, ou le paresseux « Bradypus tridactylus », est coustam-
ment dans un état de faiblesse si considérable qu’il n’exécute que des mouvements très lents et très bornés, et qu’il marche difficilement sur la terre. Ses mouvements sont si lents, qu’on prétend qu’il ne peut faire qu’une cinquantaine de pas en une journée. On sait encore que l’organisation de cet animal est tout à fait en rapport avec son état de faiblesse ou son inaptitude à marcher et que, s’il voulait faire des mouvements autres que ceux qu’on lui voit exécuter, il ne le pourrait pas.
De là, supposant que cet animal avait reçu de la nature l’organisation qu’on lui connaît, on a dit que cette organisation le forçait à ses habitudes et à l’état misérable où il se trouve.
Je suis bien éloigné de penser ainsi, car je suis convaincu que les habitudes que les individus de la race de l’aï ont été forcés de contracter originairement ont dû nécessairement amener leur organisation à son état actuel.
Que des dangers continuels aient autrefois porté les individus de cette espèce à se réfugier sur les arbres, à y demeurer habituellement et à l’y nourrir de leurs feuilles, il est évident qu’alors ils auront dû se priver d’une multitude de mouvements que les animaux qui vivent sur la terre sont daus le cas d’exécuter. Tous les besoins de l’aï se seront donc réduits à s’accrocher aux branches, à y ramper ou s’y traîner pour atteindre les feuilles et ensuite à rester sur l’arbre dans une espèce d’inaction, afin d’éviter de tomber. D’ail-
leurs, cette sorte d’inaction aura été provoquée sans cesse par la chaleur du climat, car pour lesanimaux à sang chaud, les chaleurs invitent plusau repos qu’au mouvement.
Or, pendant une longue suite de temps, les im dividus de la race de l’aï ayant conservé l’habitude de rester sur les arbres et de n’y faire que des mouvements lents et peu variés qui pouvaient: suffire à leurs besoins, leur organisation peu à peui se sera mise en rapport avec leurs nouvelles habitudes et en cela il sera résulté:
1° Que les bras de ces animaux, faisant de continuels efforts pour embrasser facilement les branches d’arbres, se seront allongés;
2° Que les ongles de leurs doigts auront acquis beaucoup de longueur et une forme crochue, par: les efforts soutenus de l’animal pour se cramponner;
3° Que leurs doigts, n’étant jamais exercés à des mouvements particuliers, auront perdu toute mobilité entre eux, se seront réunis et n’auront conservé que la faculté de se fléchir ou de se redresser tous ensemble;
4? Que leurs cuisses, embrassant continuellement, soit le tronc, soit les grosses branches des arbres, auront contracté un écartement habituel qui aura contribué à élargir le bassin et à diriger en arrière les cavités cotyloïdes;
5° Enfin, qu’un grand nombre de leurs os se seront soudés et qu’ainsi plusieurs parties de leur
squelette auront pris une disposition et une figure conformes aux habitudes de ces animaux et contraires à celles qu’il leur faudrait avoir pour d’autres occasions.
Voilà ce qu’on ne pourra jamais contester, parce qu’en effet la nature, dans mille autres occasions, nous montre dans le pouvoir des circonstances sur les habitudes et dans celui des habitudes sur les formes, les dispositions et les proportions des parties des animaux, des faits constamment analogues.
Un plus grand nombre de citations n’étant nullement nécessaire, voici maintenant à quoi se réduit le point de la discussion.
Le fait est que les divers animaux ont chacun, suivant leur genre et leur espèce, des habitudes particulières et toujours une organisation qui se trouve parfaitement en rapport avec ces habitudes.
De la considération de ce fait, il semble qu’on soit libre d’admettre, soit l’une, soit l’autre des deux conclusions suivantes et qu’aucune d’elles 11e puisse être prouvée.
Conclusion admise jusqu’à ce jour. — La nature (ou son Auteur), en créant les animaux, a prévu toutes les sortes possibles de circonstances dans lesquelles ils auraient à vivre et a donné à chaque espèce une organisation constante, ainsi qu’une forme déterminée et invariable dans ses parties, qui forcent chaque espèce à vivre dans les lieux et les climats où 011 la trouve et à y conserver les habitudes qu’on lui connaît.
Ma conclusion particulière. — La nature, en produisant successivement toutes les espèces d’animaux et commençant par les plus imparfaits ou les plus simples, pour terminer son ouvrage par les plus parfaits, a compliqué graduellement leur organisation, et ces animaux, se répandant généralement dans toutes les régions habitables du globe, chaque espèce a reçu de l’influence des circonstances dans lesquelles elle s’est rencontrée, les habitudes que nous lui connaissons et les modifications dans ses parties que l’observation nous montre en elle.
La première de ces deux conclusions est celle qu’on a tirée jusqu’à présent, c’est-à-dire que c’est à peu près celle de tout le monde: elle suppose dans chaque animal une organisation constante et des parties qui n’ont jamais varié et qui ne varient jamais; elle suppose encore que les circonstances des lieux qu’habite chaque espèce d’animal ne varient jamais dans ces lieux, car, si elles variaient, les mêmes animaux n’y pourraient plus vivre et la possibilité d’en retrouver ailleurs de semblables et de s’y transporter pourrait leur être interdite.
La seconde conclusion est la mienne propre: elle suppose que, par l’influence des circonstances sur les habitudes et qu’ensuite par celle des habitudes sur l’état des parties et même sur celui de l’organisation, chaque animal peut recevoir dans ses parties et son organisation des modifications susceptibles de devenir très considérables et d’avoir
donné lien à l’état où nous trouvons tous les animaux.
Pour établir que cette seconde conclusion est sans fondement, il faut d’abord prouver que chaque point de la surface du globe ne varie jamais dans sa nature, son exposition, sa situation élevée ou enfoncée, son climat, etc., etc.; et prouver ensuite qu’aucune partie des animaux ne subit, même à la suite de beaucoup de temps, aucune modification par le changement des circonstances et par la nécessité qui les contraint à un autre genre de vie et d’action que celui qui leur était habituel.
Or, si un seul fait constate qu’un animal depuis longtemps en domesticité diffère de l’espèce sauvage dont il est provenu, et si, parmi telle espèce en domesticité, l’on trouve une grande différence de conformation entre les individus que l’on a soumis à telle habitude et ceux que l’on a contraints à des habitudes différentes, alors il sera certain que la première conclusion n’est point conforme aux lois de la nature et qu’au contraire la seconde est parfaitement d’accord avec elles.
Tout concourt donc à prouver mon assertion, savoir: que ce n’est point la forme, soit du corps, soit de ses parties, qui donne lieu aux habitudes et à la manière de vivre des animaux, mais que ce sont, au contraire, les habitudes, la manière de vivre, et toutes les autres circonstances influentes qui ont, avec le temps, constitué la forme du corps et des parties des animaux. Avec de nouvelles formes, de
nouvelles facultés ont été acquises, et peu. à peu; la nature est parvenue à former les animaux telsque nous les voyons actuellement.
Peut-il y avoir en histoire naturelle une considération plus importante, et à laquelle on doive ■ donner plus d’attention que celle que je viens d’exposer ?
D’après Haec.kel (>)
Le chef (le la philosophie de la nature, ep France, est Jean Lamarck, qui, est dans l’histoire de la doctrine généalogique, est en première ligne à côté de Goethe et de Darwin. A lui revient l’impérissable gloire d’avoir, le premier, élevé la théorie de la descendance au rang d’une théorie scienti tique indépendante, et d’avoir fait de la philosophie de la nature la base solide de la biologie tout entière. Quoique Lamarck fut né en 1741, il ne commença à publier sa théorie qu’au commencement de ce siècle, en 1801, et ne l’exposa en détail qu’en 1809, dans sa classique «Philosophie zoologique». Cette œuvre admirable est la première exposition raisonnée, et strictement p>oussée à ses dernières conséquences, de la doctrine généalogique. En considérant la nature organique à un point de vue purement mécanique, en établissant d’une manière
(1) Extrait de l’Histoire naturelle de la création , de Haeckel (1871).
rigoureusement philosophique la nécessité (le ce point de vue, le travail de Lamarck domine de haut les idées dualistiques en vigueur de son temps, et, jusqu’au traité de Danvin, qui parut juste un demi-siècle après, nous ne trouvons pas un autre livre qui puisse, sous ce rapport, se placer à côté de la philosophie zoologique. On voit encore mieux combien cette œuvre devançait son époque, quand on songe qu’elle ne fut pas comprise et resta pendant cinquante ans ensevelie dans un profond oubli Le plus grand adversaire de Lamarck, Cuvier, dans son rapport sur les progrès des sciences naturelles, ne trouve pas un mot à dire de cette œuvre capitale. Goethe, lui-même, qui s’intéretesait si vivement au naturalisme philosophique français, et « aux pensées des esprits parents de l’autre côté du Rhin», Goethe n’a jamais cité Lamarck et ne semble pas avoir connu sa philosophie zoologique. La grande réputation de naturaliste que s’acquit Lamarck, il ne la dut point à cette œuvre de généralisation si neuve et si importante, mais à de nombreux travaux de détail sur les animaux inférieurs et particulièrement les mollusques; il la dut aussi à une remarquable histoire naturelle des animaux sans vertèbres, qui parut en sept volumes de 1815 à 1822. Dans l’introduction du premier volume de ce célèbre ouvrage (1S15), se trouve aussi une exposition détaillée de la doctrine généalogique de Lamarck. Le meilleur moyen de vous donner une idée de l’immense importance de la « Philosophie
zoologiquë » est sûrement de vous citer quelquesunes des principales propositions qu elle contient .
« Les divisions systématiques, classes, ordres, familles, genres et espèces, ainsi que leurs dénominations, sont une œuvre purement artificielle de l’homme. Les espèces ne sont pas toutes contemporaines; elles sont descendues les unes des autres, et ne possèdent qu’une fixité relative et temporaireles variétés engendrent des espèces. La diversité des conditions de la vie influe, en les modifiant sur l’organisation, la forme générale, les organes de 1 animal ; on en peut dire autant de l’usage ou du défaut d’usage des organes. Tout d’abord, les animaux et les plantes les plus simples ont seuls été produit,, puis les êtres doués d’une organisation plus complexe. L’évolution géologique du globe et son peuplement organique ont eu lieu d’une um^me con Lue et n'ont pas été interrompus par des révo-
luttons violentes. La vie n’est qu'un physique. Tous les phénomènes vitaux Bont d !à des causes mécaniques, soit physiques, soit e n uriques, ayant leur raison d’être dans la cousin tution de la matière organique. Les anima les plantes les plus rudimentaires, placés au plus bas degré de l’échelle organique, sont nés et na sent ^encore aujourd'hui par gén^tioy poutou e Tous les corps vivants ou organismes de la natm Tt smmds aux mômes lois que les corps privés de vie ou inorganiques. Les idées et les autres manu
festations de l’esprit sont de simples phénomènes de mouvement qui se produisent dans le système nerveux central. Eu réalité, la volonté n’est jamais libre. La raison n’est qu’un plus haut degré de développement et de comparaison des jugements. »
Les vues exprimées par Lamarck, il y a soixante ans, dans ces propositions, sont étonnamment hardies; elles sont larges, grandioses et ont été formulées à une époque où l’on ne pouvait entrevoir même la possibilité lointaine de les fonder, comme nous le pouvons aujourd’hui, sur des faits d’une évidence écrasante. Vous le voyez, l’œuvré de Lamarck est vraiment, pleinement et strictement monistique, c’est-à dire mécanique: ainsi l’unité des causes efficientes dans la nature organique et anorganique, la base fondamentale de ces causes attribuée aux propriétés physiques et chimiques de la matière; l’absence d’une force vitale spéciale ou d’une cause finale organique; la descendance de tous les organismes d’un petit nombre de forru s ancestrales simples, issues par génération spontanée de la matière an organique; la perpétuité non interrompue de l’évolution géologique, l’absence de révolutions du globe violentes et totales, et surtout l’inadmissibilité de tout miracle, de toute idée surnaturelle dans l’évolution naturelle de) la matière; en un mot, toutes les propositions fondamentales les plus importantes (1e la biologie monistique y sont déjà formulées.
Si l’admirable effort intellectuel de Lamarck a été de' son temps presque absolument méconnu, cela tient d’une part à la grandeur du pas de géant, par lequel il franchissait un demi-siècle, et d’autre part aussi, à ce que l’œuvre de Lamarck manquait d’une base expérimentale suffisante, et que souvent la démonstration est incomplète. Lamarck signale très justement les conditions de l’adaption, comme étant les causes mécaniques de premier ordre, qui produisent la perpétuelle métamorphose des formes organiques; quant à l’analogie de forme des espèces, genres, familles, etc., c’est à bon droit qu’il la ramène à une relation de consanguinit -, et l’explique par l’hérédité. Pour lui, l’adaptation consiste seulement dans une relation entre la modification lente et constante du monde extérieur éfc un changement correspondant dans les activités et, par suite, les formes des organismes. Il attribue, à cet effet, le principal rôle « à l’habitudë », à l’usage et au défaut d’usage des organes. Sans doute, c’est là un agent extrêmement important de la métamorphose des formes organiques. Cependant il est le plus souvent impossible d’expliquer, comme le fait Lamarck, par cette seule in fluence ou par sa prépondérance, la modification des formes. Il dit, par exemple, que le long cou de la girafe est dû à la perpétuelle extension de ce cou, à l’effort que fait l’animal pour brouter les feuilles des grands arbres; la girafe, vivant ordinairement dans des contrées arides, où le feuil-
lage (les arbres est sa seule nourriture, était contrainte à cette activité particulière. De même, la longue langue du pic, du colibri, du fourmilier, est produite par l’habitude, qu’ont ces animaux, de tirer leur nourriture de fentes ou de canaux étroits,, minces et profonds. Les membranes natatoires des grenouilles et d’autres animaux aquatiques sont dues uniquement aux perpétuels efforts pour nager, à la résistance que l’eau offre aux extrémités, aux mouvements natatoires eux-mêmes. L’h/rédité transmet, en les fortifiant, ces habitudes aux descendants; elles vont se perfectionnant, et, finalement, les organes sont métamorphosés. Quelque juste que soit en général cette idée fondamentale, pourtant Lamarck assigne it l’habitude une importance exclusive; sans doute c’est une des principales causes de la modification des formes, mais ce n’est pas la seule. Néanmoins il faut bien reconnaître que Lamarck a parfaitement compris l’action réciproque des deux influences formatrices organiques, de l’adaptation et de l’hérédité. Mais il ignore^ le principe, extrêmement important « de la sélection naturelle dans la lutte pour l’existence », principe que Darwin nous a fait connaître cinquante ans plus tard.
Un des principaux mérites de Lamarck est d’avoir, dès lors, cherché à prouver que l’espèce humaine descend, par évolution, d’autres mammifères très voisins des singes. Là aussi, c’est l’habitude qu’il met en première ligne; c’est à elle qu’il fait
jouer le principal rôle dans la métamorphose. Les hommete les plus inférieurs, les hommes primitifs, proviennent, croit-il, des singes anthropoïdes, qui se sont accoutumés à la station droite. Le redressement du tronc, l’effort perpétuel pour se tenir debout amenèrent peu a peu la métamorphose des membres, une différenciation plus accusée de3 extrémités antérieures et postérieures, ce qui est sûrement une des différences les plus essentielles entre l’homme et le singe. En arrière il se forma des mollets et une plante des pieds; en avant des extrémités préhensiles, des mains. La station droite avait eu pour effet de permettre un examen plus facile du momie ambiant, et il en était résulté un progrès intellectuel considérable. Les hommes-singes acquirent ainsi une grande supériorité sur les autres singes, et généralement sur les êtres oiganisés qui lés environnaient. Pour consolider cette supériorité ils s’associèrent, et alors, comme il arrive chez tous les animaux vivant en société, se développa chez eux le besoin de mettre en commun léurs efforts et leurs pensées. Ainsi naquit le besoin du langage, représenté d’abord par des cris grossiers, inarticulés, qui, peu à peu, furent groupés, perfectionnés et articulés. A son tour, le développement du langage articulé devint un puissant levier pour aider à une évolution organique, plus progressive encore, et surtout à une évolution du cerveau; ce fut ainsi que, peu à peu et lentement,
les hommes-singés devinrent de véritables hommes.
Que les hommes primitifs, encore grossiers, descendissent réellement des singes plus perfectionnés, c’est là un point que Lamarck affirmait déjà de la manière la plus nette et qu’il soutenait à l’aide d’une série de preuves solides.