PARIS
IMPRIMERIE JOUAU9T
JIDCCCLXIX
Ce poète adorable, adoré, qui vient
de s'éteindre au milieu du honteux silence de la jeunesse française...
fous ne saunons mieux commencer [que par ces belles paroles d'un honi nête homme et d'un grand écrivain * cet humble et rapide récit où seront contenus la vie et la mort de M. de Lamartine.
Il est nôtre; il fut notre inspiration; jusqu'à
i. M. John Lemoinae.
UlV
Et. Nous étions encore au collège,
(tjavions le chef-d'œuvre et le nom
.jui , de son premier souffle, avait
' *?' le vouloir, sans le savoir, les vieux
r *• •*<. Il y avait dans la maison de son
. vermoulu qu'on appelait le Salon
•„$ étaient là représentées dans leurs
s : Euterpe, Érato, Terpsichore
...u..w , et (voyez la prévoyance!) elles
mauvais visage à ce jeune homme
't jamais qu'en tremblant dans ce
..ire. Apollon lui-même, ami des
mblait indigné, si par hasard l'en-
essayait ses premiers vers, non pas
habile, mais tout simplement sur le
- tenaient le dieu chauve de l'abbé
our joufflu de M. de Parny.
f>nse de Lamartine était mieux ohé, c'était l'ignorant le plus naie à l'ancienne marque dont les tirés de l'empereur Napoléon I* lices, à l'imitation d'un prince : -;u4t qui préférait Ossian au diei les vers de M. Baour-Lormian
la fin de nos jours il sera pour nous , faibles mortels, le maître et le Dieu. Nous ne savons rien de plus grand ; nous ne saurions saluer de majesté plus haute et plus juste. Encore épouvantés de cette mort que nous ne savions pas si prochaine, il y aura nécessairement une grande hésitation , mais pas un doute en cette histoire, où va se montrer, dans son génie et sa grandeur, cet homme excellent, qui disait si bien, parlant de lui-même : « J'ai peu rencontré de méchants sur ma route ; j'ai vécu dans une atmosphère de générosité, d'amour et de vertu; je ne me souviens que des bons; j'oublie les autres sans efforts. Mon âme est comme les cribles où les laveurs d'or du Mexique recueillent les paillettes du pur métal dans les torrents des Cordillères. Le sable en retombe, l'or y reste. A quoi bon charger la mémoire de ce qui ne sert pas à nourrir, charmer, ou consoler le cœur?... »
Ce héraut de tous les vrais poètes de ce siècle et du siècle à venir nous précéda de quinze ans dans la vie ; à peine si nous pouvions le suivre , émus et charmés, dans ses sentiers pleins de
grâce et de vertu. Nous' étions encore au collège, et déjà nous savions le chef-d'œuvre et le nom de cet inspiré qui , de son premier souffle , avait renversé, sans le vouloir, sans le savoir, les vieux autels poétiques. Il y avait dans la maison de son père un salon vermoulu qu'on appelait le Salon des Muses. Elles étaient là représentées dans leurs divers attributs : Euterpe, Érato, Terpsichore et Melpomème, et (voyez la prévoyance!) elles faisaient si mauvais visage à ce jeune homme qu'il n'entrait jamais qu'en tremblant dans ce vieux sanctuaire. Apollon lui-même, ami des neuf Sœurs, semblait indigné, si par hasard l'enfant de céans essayait ses premiers vers, non pas sur une lyre inhabile, mais tout simplement sur le piédestal où se tenaient le dieu chauve de l'abbé Delille et l'amour joufflu de M. de Parny.
Le jeune Alphonse de Lamartine était mieux qu'un enfant révolté, c'était l'ignorant le plus naturel de cette poésie à l'ancienne marque dont les sujets les plus lettrés de l'empereur Napoléon I* faisaient leurs délices, à l'imitation d'un prince ignorant et sans goût qui préférait Ossian au divin Homère! et les vers de M. Baour-Lormian
aux vers de Racine. Il eût donné, que dis-je? il avait donné, ce grand empereur, la médaille des grands poètes à l'Hector de Luce de Lancival.
A son premier livre, à son premier cri dans ces abîmes, le poète nouveau dissipa les ténèbres et renvoya dans leur néant ces versificateurs adorés ; si bien que les jeunes gens venus à sa suite ont partagé le mépris de l'auteur des Harmonies poétiques, et comme ils étaient de bons humanistes, remplis de l'ode antique et de l'idylle aux accents sublimes, ils chantèrent le dieu nouveau, à la clarté du nouveau siècle. Il est donc arrivé l'âge d'or de la poésie ! A la fin nous entrons dans le cycle annoncé par la sibylle :
Ultima Cumœi venit jam carminis <etas } Magnus ab integro saclorum nascitur ordo !
Tout chantait, tout pétillait, grandissait, dans les sentiers harmonieux parcourus par le nouveau Pindare, et cependant un autre enfant de la muse nouvelle arrivait à la suite de Lamartine Il s'appelait Victor Hugo. — Amoureux, tout-puissants, arcadiens l'un et l'autre, ils finirent par se rejoindre, et depuis tantôt
cinquante ans le monde, étonné de tant d'aventures et charmé de ce double génie, ad* mire en s'inclinant ces deux hommes qui représenteraient au besoin l'esprit de ce bas monde.
Us ont été la fin du vieux siècle et le vrai commencement des temps modernes; ils ont donné le signal à toutes les renommées, à toutes les gloires de nos premiers jours de liberté et d'espérance. Ils sont venus à l'heure où la France était de gloire assouvie, et tout aspirante aux libertés pressenties. Poètes nouveaux dans la forme et nouveaux dans la pensée, Lamartine et Victor Hugo, effrayants quand l'inspiration arrive et qu'il faut obéir : — et Le dieu ! voici le dieu ! »
Quiconque à cette double aurore aura vu le jour s'en souviendra toute sa vie ; à son heure dernière il se rappellera dans cet Olympe enchanté les nuages et les étoiles que ces maîtres inspirés ont foulés à leurs pieds. Encore aujourd'hui ils représentent la poésie universelle, et du poème épique à l'ode amoureuse, de l'élégie à la chanson, ils sont les représentants des libertés, des passions, des croyances. A eux deux, ils résumeraient toutes choses ! .. . Quoi d'étonnant?
Lamartine ou Victor Hugo les résumerait à lui tout seul.
O nobles têtes fécondes, par Dieu touchées 1 O nos amis!... nos maîtres! Nos guides inspirés dans cette nuit profonde d'un moyen âge nouveau, tel que la servitude et la peur en savent produire! Us avaient tout ce qui charme et tout ce qui séduit les hommes : un grand génie , une grande jeunesse, une vaste ambition. Leur vivifiante et féconde parole, cà et là, jetait au monde ami des intérêts vulgaires, des images, des armes, des sourires, des espérances ineffables; ils accomplissaient à eux deux, sur ces âmes stériles, sous un ciel attristé, les enchantements et les miracles des anciens poètes du cycle Athénien, enivrés de la grâce et de la beauté surnaturelles de ces rivages aimés des deux. Cette difficulté même,
... un toi sai* outa et des deux un» couleur!
quand elle fut (avec tant d'abondance et d'éclat) franchie et dépassée, ajoutait à notre intime reconnaissance, à noue respect juvénile pour
M.Victor Hugo, pour M. de Lamartine! Envoiià deux au moins qui, par leur gloire et par leurs passions, par leurs poèmes et par leurs amours, par leur audace et par leur mépris pour les sentiers connus, donnent un éclatant démenti à notre siècle d'avocats, de soldats, de savants, de députés et de professeurs.
Tel Virgile autrefois célébrait la naissance du jeune Daphnis, l'inventeur du chant bucolique :
Caniidus insuetum miratur limen Otympi, Sub pedibusqiu videt nubes et sidéra Daphnis.
Cependant, n'oublions pas que M. de 'Lamartine vient de mourir, et qu'à lui {seul appartiennent aujourd'hui tous nos regrets, tous nos respects. Il était pour nous l'honneur même ; il était le premier sujet de notre admiration ; nous ne savions personne qui fût plus digne de nous conduire ; un seul de ses regards était une récompense, et sa moindre parole était un ordre.
|£ Aussi bien, le premier venu dans la génération qui suivit la sienne raconterait 4 M. de Lamartine.
il disait, avec autant d'ingratitude que Chateaubriand lui-même, au plus beau de sa gloire : J'ai souvent regretté d'être né. Poëtes injustes ! de quel droit vous plaindre ainsi de la vie, et pour vous que pouvait faire de plus la Providence?
Elle vous a donné le génie; elle attachait des peuples entiers à votre lèvre éloquente ; elle vous a fait les rois du plus grand peuple et du plus * intelligent que l'histoire ait salué de son cri d'alarme et de reconnaissance. Elle vous a donné, à toi Chateaubriand, à vous Lamartine, une mère adorable et deux pères entourés d'estime et de respect.
« Sur les bords de la Saône, en remontant son cours, à quelques lieues de Lyon, s'élève entre des villages et des prairies, au penchant d'un coteau à peine renflé au-dessus des plaines, la petite ville de Màcon. » C'est là que naquit M. de Lamartine, et dans ce pays charmant il vint au monde en cette aimable et chère maison qu'il a si bien racontée. Ah ! la belle enfance et l'heureuse vie en plein champ, lorsque la pauvre famille échappée à la Terreur se réfugiait dans son château de Milly, une cabane... A peine un
toit pour abriter le père, la mère et les enfants qui venaient ajouter à la joie et à la gêne de la maison.
Elle a vécu, dans ces murs, calme et souriante, cette mère d'un enfant sublime, élevée à la cour frivole de M. le duc d'Orléans. Chaque soir, ses enfants endormis, et quand eHe est seule, elle se rappelle encore qu'un jour elle vit entrer dans le palais du cardinal de Richelieu , habité maintenant par le prince inexpliqué qui sera tout à l'heure Philippe Égalité, un grand vieillard au charmant rire et dont les yeux brillaient comme deux étoiles noires. C'était Voltaire! Le duc d'Orléans lui présenta son fils nouveau-né, et le grand vieillard ayant contemplé ce bel enfant dans son berceau : « Comme il ressemble à son grand-père! » s'écria-t-il. Or cet enfant courageux destiné à relever tant de ruines devait s'appeler Louis-Philippe I er .
Telles étaient les visions qui parfois poursuivaient la tendre mère du poète endormi dans son berceau! Mais ce reste d'orgueil, elle le renvoyait au pays des songes. — Elle avait pris au sérieux sa pauvreté décente; elle en avait fait
l'institutrice de ses enfants, et Dieu sait qu'elle ne redoutait pas, en voyant son premier-né parcourir la plaine et le vallon avec les petits pâtres de son âge, les leçons de cette bergère en grand habit qu'on appelait M me de Genlis.
Non, rien de lâche et d'efféminé dans cette éducation robuste. Il faut que ce bel enfant soit un homme; il se plaît au pain bis, au lit dur, au froid, à la pluie, à l'orage, à la lutte. Accessible aux petits, terrible aux méchants, il fait l'aumône avec un sourire; il honore le vieillard ; il n'y a rien de plus beau que cet enfant sous le soleil, et chacun le distingue dans cette nation de laboureurs :
Des yeux d'un bleu noir, comme ceux de ma mère ; des traits accentués, mais adoucis par une expression un peu pensive comme était la sienne ; un éblouissant rayon de joie intérieure éclairant tout le visage ; des cheveux très-souples et très-fins, d'un brun doré comme l'écorce mûre de la châtaigne, tombant en ondes plutôt qu'en boucles sur mon cou bruni par le hâle ; la taille haute déjà pour mon âge, les mouvements lestes et flexibles; seulement une extrême délicatesse de peau, qui me venait aussi de ma mère ; enfin une facilité à rougir et pâlir qui trahissait la finesse
des tissas, la rapidité et la puissance des émotions du cœur sur le visage; en tout, le portrait de ma mère, avec l'accent viril de plus dans Pexpression : voilà l'enfant que j'étais alors...
M. de Chateaubriand, racontant sa naissance et ses premiers jours, fait entendre une plainte amère; on dirait le gémissement d'un pair de France et d'un ambassadeur :
J'étais presque mort quarfd je vins au monde. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant PéqUinoxe d'automne, empêchait d'entendre mes cris : on m'a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s'est jamais effacée de ma mémoire. Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le père infortuné qui me donna un nom que j'ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.
La description du château de Cambourg, si différente de la description de Milly par le rus-
tique Lamartine, n'est pas moins amère et moins attristante que tout le reste. On dirait que le petit gentilhomme, épris de lui-même, prend à tâche, à chaque instant de sa jeunesse, d'attrister toute chose. Il ne voit que des vieillards ; il entend chantonner de vieilles femmes., lunettes sur le nez. Le chien est hargneux ; peu s'en faut qu'il n'ait la rage. Un vieux sanglier, mal apprivoisé, remplit le salon de ses grognements.
Pendant que le petit Lamartine s'endimanche d'un sarrau de laine et de ses cheveux bouclés, la tante de Bois-Tilleul affuble monseigneur son neveu de la belle sorte : « lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blanc et une ceinture de soie bleue. » Bref, celui-ci rit toujours parce qu'il n'a pas de vanité ; l'autre est sombre à force d'orgueil. Le petit M. de Chateaubriand est déjà un seigneur; au même âge Alphonse est un polisson. En même temps, le seigneur de Cambourg fait de son père une bête féroce, et de sa mère Suzanne de Bédé un mouton qui se laisse manger la laine sur le dos. Fi du triste château de Cambourg...! saluons tout à notre aise la douce cabane de Milly. Cher Milly! en
— M — prose, en vers, dans sa vie et dans son cercueil, Lamartine y revient toujours.
Il est dans ces déserts un toit rustique et sombre Que la montagne seule abrite de son ombre, Et dont les murs, battus par la pluie et les vents, Portent leur âge écrit sur la mousse des ans. Sur le seuil désuni de trois marches de pierre, Le hasard a planté les racines d'un lierre Qui, redoublant cent fois ses nœuds entrelacés, Cache l'affront du temps sous ses bras enlacés, Et, recourbant en arc sa volute rustique, Fait le seul ornement du champêtre portique.
Un jardin qui descend au revers d'un coteau
Y présente au couchant son sable altéré d'eau ; La pierre sans ciment que l'hiver a noircie En borne tristement l'enceinte rétréde...
La terre, que la bêche ouvre à chaque saison,
Y montre à nu son sein sans ombre et sans gaxon ; Ni tapis émaillés, ni cintres de verdure,
Ni ruisseau sous les bois, ni fraîcheur, ni murmure; Seulement sept tilleuls par le soc oubliés, Protégeant un peu d'herbe étendue à leurs pieds,
Y versent dans l'automne une ombre tiède et rare. D'autant plus douce au front sous un ciel plus avare; Arbres dont le sommeil et des songes si beaux
Dans mon heureuse enfance habitaient les rameaux I Dans le champêtre enclos qui soupire après Tonde, Un puits dans le rocher cache son eau profonde, Où le vieillard qui puise, après de longs efforts, Dépose en gémissant son urne sur les bords ; Une aire où le fléau sur l'argile étendue Bat à coups cadencés la gerbe répandue, Où la blanche colombe et l'humble passereau
Se disputent l'épi qu'oublia le râteau ;
Et sur la terre épais des instruments rustiques,
Des jougs rompus» des chars donnant sous les portiques.
Des essieux dont l'ornière a brisé les rayons,
Et des socs émoussés qu'ont usés les sillons.
Que c'est beau , vif et charmant tout cela ! et que nous voilà loin de l'insipide romance écrite sur une ronde bretonne... Cependant, ne soyons pas injustes; sitôt que revient à Chateaubriand sa bonne veine, il est presque l'égal de Lamartine; écoutez la description du printemps :
Le printemps, en Bretagne, est plus doux qu'aux environs de Paris, et fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui l'annoncent, l'hirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol, arrivent avec les brises qui hébergent dans les golfes de la péninsule armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de pensées, de jonquilles, de narcisses, d'hyacinthes, de renoncules, d'anémones, comme les espaces abandonnés qui environnent Saint- Jean- de- Latran et Sainte-Croix-de-Jérusalem, à Rome. Des clairières se panachent d'élégantes et hautes fougères ; des champs de genêts et d'ajoncs resplendissent de leurs fleurs qu'on prendrait pour des papillons d'or. Les haies, au long desquelles abondent la fraise, la framboise et la violette, sont décorées d'aubépines, de
chèvrefeuille, de ronces dont les rejets bruns et courbés portent des feuilles et des fruits magnifiques. Tout fourmille d'abeilles et d'oiseaux...
Ces grands poëtes!... Pour écrire un chefd'œuvre, et leur premier chef-d'œuvre, il leur suffit qu'ils aient souvenance de leurs beaux jours.
Tour écrire un chef-d'œuvre à chaque
g instant de sa vie , il suffit à Lamartine
(de parler de sa mère. On la rencontre
à tous les moments dangereux où le fils a besoin
de bons conseils :
Elle avait l'habitude, prise de bonne heure dans l'éducation un peu romaine qu'elle avait reçue à Saint- Cloud, de mettre un intervalle de recueillement entre le jour et le sommeil, comme les sages cherchent à en mettre un entre la vie et la mort. Quand tout le monde était couché dans sa maison, que ses enfants dormaient dans leurs petits lits autour du sien, qu'on n'entendait
plus que le souffle régulier de leurs respirations dans la chambre, le bruit du vent contre les volets, les aboiements du chien dans la cour, elle ouvrait doucement la porte d'un cabinet rempli de livres d'éducation, de dévotion, d'histoire ; elle s'asseyait devant un petit bureau de bois de rose incrusté d'ivoire et de nacre, dont les compartiments dessinaient des bouquets de fleurs d'oranger; elle tirait d'un tiroir de petits cahiers reliés en carton gris comme des livres de compte. Elle écrivait sur ces feuilles pendant* une ou deux heures sans relever la tète, et sans que la plume se suspendit une seule fois sur le papier pour attendre la chute du mot à sa place. C'étaient l'histoire domestique de la journée, les annales de l'heure, le souvenir fugitif des choses et des impressions, saisi au vol et arrêté dans sa course, avant que la nuit l'eût fait envoler ; les dates heureuses ou tristes, les événements intérieurs, les épanchements d'inquiétude et de mélancolie, les élans de reconnaissance et de joie, les prières toutes chaudes jaillies du cœur à Dieu, toutes les notes sensibles d'une nature qui vit, aime et jouit, qui souffre, bénit, invoque, adore, une âme écrite enfin!...
Voilà pourtant d'où lui vient sa hardiesse en parlant de lui-même : « Mon âme, qui ne respirait que la bonté, ne pouvait pas produire autre chose... » Et nous autres, l'écoutant, nous le croyons volontiers. Entre son père et sa mère, il
s'est élevé sans peine; mais quand il nous dit : « J'appris un peu de grec, un peu de latin », nous n'en croyons pas un mot. A quoi bon? De quel droit torturer ce génie?... Est-ce qu'on enseigne à l'oiseau le vol et la chanson? Il y avait bien une école à Milly, mais on n'y faisait que l'école buissonnière. Il fit mieux que d'être un savant de village, il fut un rustique. Sa vie était composée de liberté, d'exercice et de plaisirs champêtres. Il fallut pourtant se rappeler que l'enfant devait être un peu mieux qu'un vigneron; messieurs ses oncles, qui pouvaient commander, l'envoyèrent étudier aux écoles de Lyon. Mais 'Dieu sait si la mère et l'enfant, dans les bras l'un de l'autre, ont pleuré! A geine enfermé dans ce collège, où l'on n'entrait que par une arcade sombre, où le timide enfant fut soumis tout de suite à la plus terrible discipline, son premier soin fut de s'enfuir. Un beau jour trouvant la porte ouverte , il prit la clef des champs de Milly.
Quelques années plus tard , et sur le seuil du même collège, à Lyon, son père enfermait bel et bien un petit jeune homme, né à Bourg en Bresse
le 17 février 1809. Il était né si chétif que Ton désespéra de sa vie, et peu s'en fallut qu'il ne mourût pour tout de bon quand sa nourrice le quitta pour se marier. A cinq ans il chantait la Marseillaise; à huit ans il était amoureux d'une dame qui jouait Phèdre dans les granges ; il ne savait rien de plus beau que certaine danseuse qui dansait sur la corde sans balancier. En revanche, il exécrait les Prussiens, les Autrichiens, les Russes, tous les barbares de (Invasion. Il foulait aux pieds la cocarde blanche; il appelait le roi Louis XVIII le roi Cotillon; il apprit à lire dans les chansons de Béranger.
C'était ce qu'on appelle enfin un drôle de petit bonhomme. Il lisait Hamlet, qu'il préférait au poète impérial Ossian; jouait du violon d'une façon très-adroite, et, quand il fut au collège , il fut tout semblable au petit Lamartine : « Ma première peine était de me sentir prisonnier. Celle-là pesait sur chaque heure, sur chaque chose ; il en fut ainsi tant que dura ma réclusion. Sitôt que l'heure des études était passée , j'allais en haut d'un vieux rempart qui servait de clôture, et d'où l'on apercevait la campagne; là,
je regardais tristement tout au loin , du côté de mes forêts... »
Ces rêveurs , ils sont tous les mêmes. Celuilà s'appellera plus tard Edgard Quinet ; cet autre, ingénieux poète , esprit revêche à l'injustice et passionné pour l'honnêteté publique, un sage, on l'appellera M. de Laprade: celui-là aussi est un échappé du collège de Lyon. Cependant, laissons-les faire, et que chacun suive en paix le sentier de ses destinées ; n'oublions pas surtout que nous appartenons à Lamartine et revenons à nos projets.
Jes Méditations poétiques nous conduisent ^jusqu'à la fin du règne légitime. Vingt- Iquatre heures avant les trois jours de juillet nous lisions les Harmonies poétiques. Dans le premier livre se retrouve éternellement le rêve de la vingtième année; éternellement, dans les Harmonies, le siècle à venir lira et relira le souvenir et déjà le regret de cette jeunesse envolée. Hélas 1 déjà la contemplation se fait active et sérieuse ; l'action a remplacé le rêve ; on retrouve en ces beaux vers des Harmonies moins de soleil,
— aide sources limpides et de rossignols qui chantent dans les bois. Toutefois les premiers beaux jours ne sont pas si vite envolés et si loin qu'ils ne reviennent soudain, rappelés par ce jeune homme incertain de la route qu'il doit suivre. Ah ! dit-il :
Voilà le banc rustique où s'asseyait mon père, Voilà le seuil à l'ombre où nous berçait ma mère, La branche du figuier que sa main abaissait... Voici Pétroit sentier où, quand l'airain sonore Dans le temple lointain vibrait avec l'aurore, Nous montions sur sa trace à l'autel du Seigneur Offrir deux purs encens, innocence et bonheur 1 C'est ici que sa voix pieuse et solennelle Nous expliquait un Dieu que nous sentions en elle, Et, nous montrant l'épi dans son germe enfermé, La grappe distillant son breuvage embaumé, La génisse en lait pur changeant le suc des plantes, Le rocher qui s'entr'ouvre aux sources ruisselantes, La laine des brebis dérobée aux rameaux Servant à tapisser les doux nids des oiseaux, Et le soleil exact à ses douze demeures Partageant aux climats les saisons et les heures, Et ces astres des nuits que Dieu seul peut compter, Mondes où la pensée ose à peine monter, Nous enseignait la foi par la reconnaissance, Et faisait admirer à notre simple enfance Comment l'astre, et l'insecte invisible à nos yeux, Avaient, ainsi que nous, leur père dans les deux ! Ces bruyères, ces champs, ces vignes, ces prairies, Ont tous leurs souvenirs et leurs ombres chéries. Là mes sœurs folâtraient et le vent dans leurs jeux •lies suivait en jouant avec leurs blonds cheveu ;.
iUand le roi de France et de Navarre ut parti, quand il eut traversé d'un
ftront si calme cet Océan à l'usage de tous les rois qui s'en vont, M. de Lamartine, à son tour, voulut s'éloigner pour s'interroger luimême avant que d'entrer dans la lutte ardente des partis; il voulut reprendre haleine de tant de secousses, il voulut méditer sur ce qu'il devait croire enfin de ces révolutions inattendues, et il partit pour l'Orient.
Mon corps, disait-il, comme mon âme, est un enfant du soleil ; il lui faut la lumière; il lui faut ce
rayon de vie que cet astre darde, non pas du sein déchiré de nos nuages d'Occident, mais du fond de ce ciel de pourpre qui ressemble à la gueule de la fournaise; ces rayons qui ne sont pas seulement une lueur, mais qui pleuvent tout chauds, qui calcinent en tombant les roches blanches, les dents étincelantes des pics des montagnes, et qui viennent teindre l'Océan de rouge comme un incendie flottant sur ses lames. J'avais besoin de remuer, de pétrir dans mes mains on peu de cette terre qui fut la terre de notre première famille, la terre des prodiges.
Celui-là aussi, il écrit ses Orientales. (Hélas 1 à l'Orient» sous ce soleil de feu, il a laissé sa fille unique , et vous verrez plus tard que l'autre a perdu sa fille au milieu de l'Océan, tant le parallèle arrive entre les deux poètes sans qu'on le cherche!) Celui-là aussi, donnant l'exemple à M. Victor Hugo, son camarade, il rêve (au plus fort de sa poésie) aux dangers éloquents de la politique, et tout de suite, emporté par cette passion nouvelle, il songe à quitter le désert, Jérusalem, les villes mortes de l'Orient. Ce voyage était un caprice ! Ce voyage était une obéissance à l'exemple de M. de Chateaubriand, Puis, quand il eut perdu sa fille , il se dit : A quoi bon ?
Que faire encore au désert? Il n'avait plus sa fille à ses côtés pour lui montrer ces grands spectacles... Il revint donc : les affaires de ce pays l'appelaient; il comprenait, confusément peut-être, combien la France avait besoin d'entendre ces grandes voix qu'elle écoute avec respect et qu'elle aime.
On se plait à voir la France secourue en se* moindres intérêts par de si grands hommes, qui arrivent de si loin, tout exprès pour parler et pour entendre parler de chemins vicinaux et de sucre de betterave ! Mais ce fut vraiment un spectacle à part> un grand exemple : M. de Lamartine entrant à la Chambre des députés, au plus fort de tant de passions soulevées, à l'instant où les ambitieux du plus bas étage montent à la surface, comme fait l'écume après l'orage. En ces heures sombres, tout est désordre dans la langue politique et dans la langue morale... Enfin les mots de la prose française ont changé d'acception!
La postérité seule saura dire l'influence d'un pareil homme sur l'histoire de son temps; il apportait dans ces tumultes une âme calme et
sereine; parmi ces lâchetés, un esprit fort; une conviction généreuse et désintéressée au milieu de tous ces doutes égoïstes. De même qu'il s'était fait une poésie à son usage, il s'était fait une politique au-dessus des intérêts médiocres, laissant de côté les petits hommes, les petites choses, les événements vulgaires de cette arène misérable où piétinaient les partis.
Il s'était fait un vaste champ de bataille et marchait droit à l'obstacle. En vain les bourgeois envieux disaient : Éloquence de poète ! Ah ! messieurs, dites plutôt des paroles providentielles. M. de Lamartine parlait de toutes choses dans un langage admirable ; il parlait « de l'avenir de l'humanité » comme il eût parlé des destinées de la poésie. Il parlait de l'Orient comme un voyageur qui en revient et qui l'a vu, de l'âme et des yeux; il parlait de la vieille royauté en fidèle sujet qui l'a défendue, aimée et pleurée, qui l'a servie et qui voudrait la servir encore ; il parlait de la royauté nouvelle en bon citoyen , qui reconnaît volontiers les services qu'elle a rendus et qui fait passer, même avant ses affections, l'ordre, le devoir, la règle, l'autorité, le bon sens.