‹ Lamartine, 1790-1869Chapitre 3 sur 9 · JO · texte numérisé non relu

JO

C'était une immense joie à l'entendre, une intelligente curiosité de le voir; même à la chambre des députés, les femmes accouraient pour le saluer du geste et du regard. Il était si beau et si fier! tant de majesté dans l'attitude et d'intelligence dans les yeux! une voix sonore! De temps à autre il rencontrait des paroles qui faisaient bondir Pâme humaine. Il dit un jour que l'empereur Napoléon était « un grand homme moins la liberté... » Et l'Europe d'applaudir. Un autre jour (6 lutte à jamais mémorable entre deux grands esprits que Ton ne reverra jamais réunis, non, jamais!), comme Arago le Grand était monté à la tribune, où il était maître autant qu'à l'Observatoire, il se mit à faire la louange extrême de la science, et une inspiration la fit en termes magnifiques.

Avec ce geste impérieux, et de sa voix écoutée, Arago proclamait l'excellence de la science,' et peu s'en faut qu'il ne lui ait sacrifié sans pitié les belles-lettres et les beaux-arts. On ne dira pas que celui-là plaidait pour sa maison; il avait tout ce que le génie et le travail peuvent conquérir; il était de la famille de Leibràtz et de Bar

con, de Buffon et de Cuvier ; Herschell en savait moins que lui; c'était un exemple, un ancêtre. Il était immuable, et pourtant il riait bien. Dans son discours à Lamartine, l'assemblée attentive et charmée, Arago raconta la jolie anecdote que voici :

Euler était très-pieux. Un de ses amis vint lui dire un jour : — « La religion est perdue, il n'y a plus de foi ; les cœurs ne se laissent plus émouvoir par le spectacle des beautés merveilleuses de la création. Pendant que je prêchais sur ce grand sujet, la moitié de l'auditoire dormait. » Euler lui répondit : a Eh bien, prêchez-leur le monde des astronomes : au lieu d'exalter la splendeur du soleil, dites-leur qu'il est un million de fois plus gros que la terre ; montrez-leur comment les astres circulent dans l'espace, et quelles distances nous séparent de ces grands corps. Vous ne leur avez parlé des planètes que comme des espèces d'étoiles ; dites-leur comment nous arrive leur lumière, qui traverse quatre-vingt mille lieues par seconde; dites-leur que certaines étoiles sont si éloignées de notre monde que, si elles étaient anéanties, nous les verrions encore un million d'années après. » Fort de ces conseils, Euler attendit l'effet qu'avait pu produire le prédicateur. Il arriva bientôt; tout dans sa tenue annonçait le désespoir. « Dieu me pardonne, s'écria-t-il, ils ont oublié le respect dû au saint temple: ils m'ont applaudi ! »

C'était bien dit sans doute; mais, si quelque prophète eût affirmé à M. Arago que ses doctrines conduisaient tout droit à la bifurcation inventée et décrétée par M. Fortoul, soyez sûr que M.

Arago lui-même eût reculé devant cet anéantissement des grandes études françaises, proclamées par le bon Rollin. Le vrai juge de cette illustre question, Cuvier, avait adressé, avant de mourir, ces belles paroles à M. de Lamartine:

Vous avez dignement éclairé cette profonde nuit où nous laisse souvent la Providence 1

Et que cela aussi était beau, Cuvier comparant Lamartine au rossignol qui chante dans l'ombre du bois:

Il est saisi d'une sympathie bienfaisante, il sent vibrer de nouveau ses fibres, que l'abattement avait détendues; cette voix qui peint ses souffrances y mêle par degrés de l'espoir et de la consolation.

Arago et Lamartine aux prises dans un si magnifique sujet oratoire, c'étaient, convenez-en, de glorieuses journées, et bien dignes que leurs

neveux s'en souvinssent. Au reste, en défendant les poètes contre les mathématiciens, M. de Lamartine a soutenu la thèse juste et vraie, à savoir que les grands poètes sont les véritables législateurs du genre humain.

Il savait que la poésie est à la fois la matière et l'esprit du monde, la langue complète et par excellence qui saisit l'homme par son humanité tout entière. Langue divine et primitive, elle était le premier enseignement de l'humanité. A l'enfant au berceau elle parle de la Providence, au jeune homme elle parle de la guerre et de l'amour, elle enseigne la philosophie et la politique à l'âge mûr ; elle endort le vieillard et l'ensevelit de ses mains bienfaisantes.

Lui-même a dit ceci : Autant l'idée est au-dessus du fait y autant la poésie est au-dessus de la politique.

Il avait volontiers de ces hardiesses ; il se tenait facilement pour lui-même en dehors de ces questions d'étiquette ; mais , si parfois le droit poétique était contesté, soudain le voilà qui se réveille et qui d'une parole ardente et brève rend aux poètes les respects qui leur sont dus. Ainsi, dans le beau livre de Platon intitulé Minos,

Socrate ayant fait l'éloge du roi-pige» l'ami qui sert d'interlocuteur à Socrate s'exprime en ces termes :

D'où vient donc, Socrate, cette tradition si généralement répandue, que Minos était un homme farouche et cruel ?

Socrate. Cela vient, mon cher ami, de ce que, si tu es sage, tu dois bien prendre garde, toi et tous ceux qui ont soin de leur gloire, d'avoir un poète pour ennemi. Car les poètes ont une grande influence sur l'opinion, quand ils distribuent aux hommes le blâme ou l'éloge, et Minos a commis une faute grave en faisant la guerre à une ville comme la notre, remplie de gens habiles dans tous les arts, et surtout de poètes et d'auteurs tragiques. L'origine de la tragédie, chez nous, remonte très-haut ; non-seulement, comme on le croit généralement, à Thespis et à Phrynichus ; mais si tu veux y faire attention, tu en trouveras des traces dans des temps bien plus reculés. La tragédie est, de tous les poèmes, celui qui plaît le plus au peuple et touche le mieux les cœurs. En produisant Minos sur notre scène, nous nous sommes vengés de ces tributs qu'il nous forçait de lui payer. Minos a donc fait une faute en s'attirant notre haine, et voilà, pour te répondre, d'où vient sa mauvaise réputation.

Vous verrez que Platon lui-même disait du mal des poètes» comme des femmes Euripide,

uniquement parce qu'il les avait trop aimées. C'est beau, c'est charmant, et, disons mieux, ça n'est pas inutile un grand poëte ; il est l'ornement le plus rare et le plus excellent dont se puisse parer un grand peuple; — il est la gloire et le conseil, la louange et le blâme, la croyance et le doute... et l'esprit.

Qui que vous soyez, déclamatçurs impuissants, cessez de reprocher sa pauvreté au vieil Homère , à Milton, au vieux Dante, à ces conducteurs des nations... Quoi donc ! vous achetez pour le stérile ornement de vos couronnes royales des diamants, des rubis et des perles, vous ne trouvez jamais assez d'or au ceinturon de vos épées, vous vous ruinez pour embellir le trône où la reine est assise, et la reine elle-même à vos yeux ne sera jamais assez brillante !...

Us en font autant par la toilette de leurs courtisanes, et les plus sages ne trouvent rien à reprendre 1 Or, quel ornement plus rare et plus brillant, dans toutes les nations et dans tous les siècles, que la lyre de Pindare ou la flûte de Virgile ? Ingrats ! et vous vous récriez quand par hasard Daphnis, le dieu de l'églogue, ajoute à

sa houlette sacrée un ruban porté par la jeune Amaryllis 1 peuples, honorez le poète sublime et donnez-lui de quoi vivre. Il serait bon parfois de répéter aux représentants des nations ces beaux vers que disait si bien Lamartine:

Écarte, ô mon Dieu ! ce présage.

Ne souffre pas, mon Dieu f que notre humble héritage - Passe de mains en mains troqué comme un vil prix, Comme le toit du vice ou le champ des proscrits; . Qu'un avide étranger vienne d'un pied superbe Fouiller l'humble sillon de nos berceaux sur l'herbe, Dépouiller l'orphelin, grossir, compter son or Aux lieux où l'indigence avait seule un trésor, Et blasphémer ton nom sous ces mêmes portiques Où ma mère à nos voix enseignait des cantiques! • Ah ! que plutôt cent fois, aux vents abandonné, Le toit pende en lambeaux sur le mur incliné ; Que les fleurs du tombeau, les mauves, les épines, Sur les parvis brisés germent dans les ruines; Que le lézard dormant s'y réchauffe au soleil, Que Philomèle y chante aux heures du sommeil, Que l'humble passereau, les colombes fidèles,

Y rassemblent en paix leurs petits sous leurs ailes, Et que l'oiseau du ciel vienne bâtir son nid . Aux lieux où l'innocence eut autrefois son lit !

Ah ! si le nombre écrit sous l'œil des destinées Jusqu'aux cheveux blanchis prolonge mes années, Puissé-je, heureux vieillard, y voir baisser mes jours Parmi ces monuments de mes simples amours !

Et quand ces toits bénis et ces tristes décombres Ne seront plus pour moi peuplés que par des ombres,

Y retrouver au moins dans les noms, dans les lieux,

Tant d'êtres adorés disparus de mes yeux !

Et vous qui survivrez à ma cendre glacée,

Si vous voulez charmer ma dernière pensée,

Un jour, élevez-moi... Non, ne m'élevez rien !

Mais, prés des lieux où dort l'humble espoir du chrétien,

Creusez-moi dans ces champs la couche que j'envie.

Rhéteurs que nous sommes, pourquoi donc chercher si loin les heures et les jours de Lamartine ? II tient par toutes les attaches de son âme à sa vigne, à son pré, à l'enclos où les traces sont restées des créatures qu'il adorait. Il aimait la terre en paysan; pas un laboureur plus attaché que Lamartine au sillon qu'il avait creusé. Là sans cesse il allait et retournait.

La gène énorme et les ennuis de toute sa vie, et ces reproches odieux que lui faisaient tant de sottes gens qui ne lui avaient jamais offert une obole, lui venaient justement de l'imprudente et touchante acquisition de ce petit bien de Milly qui fut le berceau de sa famille. Plus d'une fois, ses. conseillers... ces fameux donneurs de conseils qui ne leur coûtent rien, lui avaient conseillé de vendre ses domaines, ou tout au moins quelque utile fragment qu'on en pût détacher, mais c'était impossible... il y consentait tout d'abord,

mais sitôt que l'arpenteur, de sa main diligente, avait indiqué la fraction que l'on pouvait livrer aux acheteurs, Lamartine entrait de plus belle en ses touchantes hésitations.

« Monsieur, me disait-il étendant les bras et coupant l'air du geste comme un arpenteur coupe le terrain, voilà un lot qui se vendrait facilement, et qui n'ébrécherait pas trop ce qui vous restera. — Oui, répondais-je, mais c'est la vigne qu'a plantée mon père l'année de ma naissance, et qu'il nous a toujours recommandé de conserver comme la meilleure pièce du domaine arrosée de sa sueur, en mémoire de lui — Eb bien, reprenait l'appréciateur, en voilà un autre qu; tenterait bien les acheteurs de petite fortune, parce qu'il est propre au bétail. — Oui, mais c'est la rivière, le pré et le verger où notre mère faisait jouer et baigner notre enfance, dans ces prairies elle a élevé avec tant de soin pommiers, abricotiers et cerisiers. Cherchons ailleurs. — Ce coteau derrière la maison ? — Mais il borne le jardin et fait face à la fenêtre du salon de famille 1 Qui pourrait désormais le regarder sans larmes dans les yeux ?

Que dites- vous de ces maisons détachées des vignes en pente qui descendent dans la vallée? — Oh! c'est la maison du père nourricier de mes sœurs et de la vieille femme qui m'a élevé moi-même, avec tant d'amour. Autant vaudrait leur acheter deux places' au cimetière, car le chagrin de se voir chasser de leur toit et de leurs vignes ne tarderait pas à les y conduire. — Eh bien ! la maison principale avec les bâti ments, les jardins et l'espace autour de l'enclos ?

— Mais j'y veux mourir dans le lit de mon père, et ce serait le suicide de tous les sentiments de la famille. — Qu'avez-vous à dire contre ce fond de vallon qu'on n'aperçoit pas de vos fenêtres ?

— Enfin rien , si ce n'est qu'il contient l'ancien cimetière où furent ensevelis sous mes yeux, pendant mon enfance, mon petit frère et une sœur que j'ai tant pleures. Cherchons ailleurs!... »

Nous marchâmes en vain, nous ne trouvâmes rien qui pût se détacher sans emporter un lambeau de notre âme. Je rentrai tristement le soir à la maison.

jCOUTE-MO! cependant,' disait le grand ? poète Ronsard (je cite ici cette belle page Javec un sentiment d'orgueil pour les poètes f d'autrefois), écoute-moi, et retiens bien ce que je vais te dire ici :

« Sur toutes choses tu auras les Muses en révérence, et ne les feras jamais servir à des choses déshonnêtes, à risées, à libelles injurieux, mais les tiendras chères et sacrées comme les filles de Jupiter, c'est-àdire de Dieu lui-même, qui de pleine grâce a premièrement, par les Muses, fait connaître aux peuples ignorants, par fables plaisantes et colorées, les secrets qu'ils ne pouvaient comprendre. Et pour ce que les Muses ne veulent loger en une dmesi elle n'est bonne,

sainte et vertueuse, tu seras de bonne nature, non méchant; renfrogné ou chagrin : mais, animé d'un gentil esprit, tu ne laisseras rien entrer dans ton entendement qui ne soit surhumain ou divin ! — Tu auras les conceptions hautes , grandes et belles ; — tu converseras doucement et honnêtement avec les poètes de ton temps ; tu honoreras les plus vieux comme tes pères, les jeunes comme tes frères, les moindres comme tes enfants ! »

Ces nobles conseils, tous les grands poètes heureux les ont suivis ! Mais combien d'autres, historiens, poètes, romanciers, arrêtés dans leur course ? Ils sont morts, ils ont perdu la vie ou la raison ; l'exil les a chassés, la cruauté des temps les a lassés :

Mituat infelix angusto in limite mundi '

Ce qu'on disait d'Alexandre, on peut le dire, à plus de raison, du poëtedont je parle... Il y a dans un sermon de Bossuet une image qui convient davantage à mon discours : c'est la comparaison que fait l'évéque de Meaux du poète inspiré de Dieu avec « une cire pénétrée et fondue par une divine chaleur! »

« Un poëte, disait, de son côté, Denis Diderot, est un homme d'une imagination forte qui s'attendrit ou qui s'effraye lui-même I » Il disait juste, il disait vrai. Que de larmes ont versées sur eux-mêmes M. Victor Hugo et M. de Lamartine !

Eh bien! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages! Herbe, use notre seuil ! ronce, cache nos pas ! Chantez, oiseaux! ruisseaux, coulez! croissez, feuillages ! Ceux que vous oublierez ne vous oublieront pas.

I uand il fit son voyage en Orient, qui [lui coûta tant de larmes jamais taries, ' M. de Lamartine obéissait à l'exemple de celui-là même qui donnait avant lui le signal poétique, à M. de Chateaubriand lui-même. Il serait très-curieux de les suivre l'un et l'autre en ces mêmes sentiers, et comment celui-là écrit un cantique à l'Uissus, pendant que l'autre, en hontoyant, convient qu'il a bu de Veau croupie de l'Ilissus. Mais parlant de ce grand voyage , il nous suffira de rappeler mot à mot la prédiction

de lady Stanhope à l'aspect du célèbre voyageur. Rien qu'à le voir, à la clarté des astres favorables, la nièce de Pitt reconnaît en cet homme une incontestable grandeur :

« Croyez ce que vous voudrez, » me dit-elle, « vous n'en êtes pas moins un de ces hommes que j'attendais, que la Providence m'envoie, et qui ont une grande part à accomplir dans l'œuvre qui se prépare. Bientôt vous retournerez en Europe : l'Europe est finie, la France seule a une grande mission à accom- • plir encore ; vous y participerez, je ne sais pas encore comment, mais je puis vous le dire ce soir si vous le désirez, quand j'aurai consulté vos étoiles. Je ne sais pas encore le nom de toutes, j'en vois plus de trois maintenant ; j'en distingue quatre, peut-être cinq, et, qui sait ? plus encore. L'une d'elles est certainement Mercure, qui donne la clarté et la couleur à l'intelligence et à la parole. Vous devez être poète : cela se lit dans yos yeux et dans la partie supérieure de votre figure ; plus bas, vous êtes sous l'empire d'astres tout différents, presque opposés. Il y a une influence d'énergie et d'action ; il y a du soleil aussi, dit-elle tout à ■. oup, dans la pose de votre tête, et dans la manière dont vous la rejetez sur votre épaule gauche. Remerciez Dieu, peu d'hommes sont nés sous plus d'une étoile, peu dont l'étoile soit heureuse.

■■ Oui, » reprit-elle, « poëte ou non, je vous aime et ] espère en vous ; nous nous reverrons, soyez-en cer-

tain ! Vous retournerez dans l'Occident, mais vous ne tarderez pas à revenir en Orient : c'est votre patrie. — C'est du moins, » lui dis-je, « la patrie de mon imagination. — N« riez pas, » reprit-elle ; a c'est votre patrie véritable, c'est Ja patrie de vos pères. J'en suis sûre maintenant : regardez votre pied ! — Je n'y vois, » lui dis-je, * que la poussière de vos sentiers qui le couvre, et dont je rougirais dans un salon de la vieille Europe. — Ce n'est pas cela, » reprit-elle encore : « regardez votre pied. * — Je n'y avais pas encore pris garde moi-même.

— Voyez : le cou-de-pied est très-élevé, et il y a entre votre talon et vos doigts, quand votre pied est à terre, un espace suffisant pour que l'eau y passe sans vous mouiller. C'est le pied de l'Arabe, c'est celui de l'Orient; vous êtes un fils de ces climats, et nous approchons du jour où chacun rentrera dans la terre de ses pères. Nous nous reverrons. »

On sait comment se réalisa si vite la prédiction de lady Stanhope. Il fut roi! Le roi d'un jour; mais désormais il put dire à son tour ce que disait ce brave et ce charmant esprit , M. de Lafayette : « Je suis content, je puis mourir; j'ai mon jour. » ... Modeste simplicité d'un grand homme; il y avait dans son jour la liberté des deux mondes et la constante admiration de Punivers.

-4<3- En l'honneur cet homme illustre et bon fut justifiée cette louange que lui-même il avait faite du grand pays dont il était la gloire et l'orgueil.

La France est la mère majestueuse de toutes les idées qui sont aujourd'hui en mission chez tous les peuples. Depuis deux siècles, elle nourrit le monde du lait de ses mamelles intarissables. La grande nation a le sang généreux et riche ; elle a les entrailles fécondes ; elle est inépuisable en génies ; elle tire de son sein toutes les grandes intelligences dont elle a besoin ; elle a toujours des hommes à la mesure de ses événements; il ne lui manque, dans l'occasion, ni des hommes pour commencer ses révolutions , ni des hommes pour les finir.

Ici, nous devrions placer, dans Tordre des temps, l'histoire de Raphaël... Raphaël, Graziella, toutes les chastes amours du poète; mais, s'il faut tout dire , il a rêvé beaucoup dans ces jours qui touchent de si près à la maturité de la vie ; il portait tousses amours dans son cerveau. Ses meilleurs amis, ceux qui le connaissaient le mieux, n'auraient jamais pu dire le nom d'une seule maîtresse de Lamartine. En fait de bonnes fortunes,. il en eut autant que Chateaubriand, mais soudain elles disparaissent dans la même

— 47 -ï confusion. D'ailleurs, il avait le respect de luimime. Autant que notre excellent roi, le roi Louis-Philippe, il fut un exemple austère, et les femmes confiantes le désignaient ainsi : Lamartine le chaste.

Un jour qu'il avait présidé je ne sais quelle assemblée où les plus belles parisiennes étaient en majorité, il reçut le lendemain, à son lever, une vingtaine de petits billets qui flairaient comme baume; il reconnut toutes ces belles déclarations à l'enveloppe, au mystère, et, sans en ouvrir une seule, il les jeta dans le feu : Erubuit> salva res est /... Il arougi, tout est sauvé. Certes, nous connaissons beaucoup d?honnétes gens dignes d'accomplir ce grand sacrifice, mais pas un poète qui suivrait l'exemple donné par Lamartine.

Hélas! plus il allait dans le désouci de chaque jour, plus il augmentait sa gêne; à la fin il devint une proie à l'usage des lecteurs. La pau-r vreté fut sa muse, et, tant qu'elle fut obéissante, elle suffit aux dépenses de ce galant homme.

Heureuse nécessité, pourvu que l'esprit obéisse au labeur et que l'invention ne s'arrête pas en chemin 1

Dans le même accident qui le réduisit à h nécessité d'écrire (il écrivît jusqu'à la fin de ses jours), M. de Chateaubriand disait à M. de Fontanes : « Pourquoi donc n'avez-vous pas produit davantage? » A quoi M. de Fontanes répondait : « Ça vous va bien, à vous qui avez toujours été un pauvre diable ; mais moi qui ai toujours eu des emplois de cinquante mille francs! » Il disait juste : entre l'extrême pau« vreté et l'extrême richesse , il existe un milieu* qui n'est pas facile à saisir : ni trop, ni trop peu; pas d'inquiétude et pas de sécurité; pas d'envie autour de l'écrivain, mais aussi pas de pitié. A bas la paresse et vive le loisir !

Mais désormais plus de loisirs pour ce ma~> nœuvre à la tâche; il a tué le doux sommeil.

Adieu la rêverie au bruit de l'eau qui tombe et de l'oiseau qui chante , à la suave odeur de l'œillet et du jasmin! Un jour de Tété brûlant (j'habitais alors la maison d'un doux vieillard nommé M. de Lacretelle, heureux, Dieu le sait, dans le pavillon qu'il s'était bâti de ses mains, au milieu de son vignoble), —je m'en fus saluer, à deux lieues de là, dans son château

- 1 49 — (te Monceau, le propriétaire de cette maison prinrière dans un site charmant.

Monceau, situé à mi-côte dans la vallée, entoure d'un pampre vert cet enclos de vendange. On entre , au milieu des vignes , par un sentier que traça la main poétique , et ce sentier vous mène au pied d'une illustre et grande maison où Tespirent encore l'âme de la mère et l'esprit de l'aïeul. Dans le coin même où s'abritait sa muse, et sur un lit grossier, était couché M. de Lamartine. Il était malade et cependant il écrivait une histoire, une élégie, un poème... un livre, dont les feuilles éparses attestaient par leur nombre une longue insomnie. Eh quoi ! pas un jour de repos, pas une heure?... Et tout le long de l'enceinte il y avait des merles qui chantaient ; au pied du balcon, des chiens jappaient joyeusement ; dans l'écurie abondante et tiède, un jeune cheval arabe hennissait appelant son maître; ici le coq provoquait son sérail, la poule menait ses poussins; dans la vallée, on voyait des vignerons, leurs femmes et leurs enfants ; ils travaillaient sans peine et sans efforts confiants dans la bonté de leur maître .

Ainsi tout chantait, tout souriait ou rêvait dans cet enclos béni du ciel... Alors enfin je compris qu'il eût écrit, en si peu d'années, sts terribles Girondins, ses Constituants, Geneviève et Raphaël, le Tailleur 4e pierres, la Révolution de 1848, l'Histoire de la Restauration et l'Histoire de V Empire ottoman. Vous valez bien tout ce travail, Avalions! montagnes, Saint-Point! Monceau!

Vous valez bien que le poète vous rachète au péril de son génie! En effet, il était le seul homme, ici-bas, qui n'eût point à redouter de laisser un seul lambeau de sa gloire aux épines d'un pareil labeur l

Cependant, il ne faut pas trop le plaindre; il croyait à ses amours, il invoquait de la voix la plus tendre Elvire et Graziella; il aimait parfois avec son cœur, plus heureux en ceci que M. de Chateaubriand, qui n'aimait qu'avec sa tête. Au milieu de la politique, il obtint de grands triomphes ; mais le plus beau moment de son éloquence.... on ne Ta jamais su, le voici :

Comme il passait sur la place du Palais Bourbon : «Arrivez vite, arrivez, lui dit un de ses amis , ils ont profité de votre absence pour pré*

— si — senter l'impôt sur les chiens! » En toute hâte il arrive. Il était temps, on allait délibérer. Alors, le voilà qui prend la parole. Il parla si bien, avec tant de grâce, et se montra dans un pareil sujet si digne de Buffon lui-même, que'ia loi fut rejetée à une majorité très-considérable. M. Dupin, qui n'était pas en belle humeur (il avait voté et plaidé pour la loi), rencontrant Fido, ce beau lévrier florentin que son maître avait arraché à la dent du chacal : « Bonjour, monsieur Fido, disait M. Dupin, moitié grognant, moitié riant, tu viens de retidre un grand service à ta race! »

A peine si Fido daigna répondre au compliment de M. le président de la Chambre des députés. Lamartine, en rentrant au logis, était radieux, et les quatre ou cinq lévriers qui l'entouraient se jetèrent dans ses bras.

Une autre fois, mais c'était dans la campagne de Rome, on vint lui dire qu'une jeune dame aux cheveux blonds courait après lui , accompagnée de sa mère, depuis tantôt vingt-quatre heures.

Bientôt il rencontra dans leurs sentiers fleuris, toutes joyeuses, la fille et la mère. Il les prit

d'abord pour les deux soeurs ; mais sitôt qu'il entendit le doux langage et qu'il vit briller ces grands yeux couleur d'azur, il crut voir comme une apparition de Corinne ou de M me de Staël. Ceci soit dit à la louange de M. de Lamartine, il fut beaucoup plus discret dans ses amours que M. de Chateaubriand. Un jour que M. le duc de Montmorency-Laval voyageait en Suisse , il vit que M. de Chateaubriand avait écrit, à côté de son nom, le nom de M me Récamier... M. de Montmorency fit disparaître cette étrange preuve d'amour, avec cette inscription : Effacé par un ami.

^il vous plaît, nous parierons ici du ( livre éloquent, dangereux, considérable /entre toutes les œuvres de Lamartine, Y Histoire des Girondins. Ses amis s'inquiétaient depuis longtemps de cette histoire pleine d'orages, et moi-même, un critique sans mission peut-être, mais non pas sans dévouement à la grande cause du malheur, je m'inquiétai decette fin d'un monde écrite d'une main téméraire. Il me faisait l'honneur de me consulter à chaque nouveau tome, et je lui adressais de la meilleure foi du

— S4 monde, tantôt des louanges, tantôt des observations qui me semblaient dignes d'être écoutées.

« N'oubliez-pas, lui disais-je à chaque instant (je pressentais ses conclusions funestes)) que vous êtes le fils d'une suite de gentilshommes défenseurs de la monarchie, et que si votre droit est de proclamer les libertés de 1789, vous ne sauriez oublier les malheurs injustes et les crimes inutiles qui renversèrent le trône de tant de rois! » Mon projet n'était rien moins que de forcer l'historien des Girondins à reconnaître enfin l'impiété de ces crimes abominables. Que M. de Lamartine, une seule fois dans ces dix tomes lugubres, se fût incliné devant la majesté royale, la cause des rois était sauvée : il eût relevé M me la duchesse d'Orléans, qui s'inclinait devant sa toute -puissance, et, sauveur d'une grande jdée , il restait jusqu'à la fin de ses jours le chef de cette nation, le maître absolu de cette royauté sauvée par lui ! Mais quoi, je manquais beaucoup trop de l'autorité nécessaire à convaincre, à dompter ce terrible esprit.

Toutefois, sans me décourager, j'écrivis des lettres sans fin à ce rebelle. Il répondait à cha-

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cune de mes lettres. Par grand bonheur j'ai gardé les réponses et plusieurs de mes notes qu'il faisait copier par son secrétaire. Or, je demande ici la permission de les mettre au jour.

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