UN CHEVEU BLANC
JE commençais à voir et à comprendre les choses extérieures quand mon père et ma mère nous amenèrent, toute leur tribu d'enfants, dans une longue file de chariots à bœufs, nous établir à Milly. Notre mère était dans le chariot qui marchait le premier, avec deux petites filles entre les genoux, un autre à son sein. Mon père allait à pied. Les aiguillons des bouviers, les gémissements et les regimbements des bœufs, les clameurs épouvantées des femmes, le rire des enfants dans les chars, faisaient un spectacle moitié pittoresque, moitié touchant. »
On était au lendemain de la Terreur, et, après avoir frôlé la mort, le chevalier de Lamartine revenait ainsi dans ses terres, tout prêt à reprendre le cours de sa vie et de ses occupations.
Qu'était Milly à cette époque, où, pour la première fois, le bambin à l'âme sensible le découvre, en même temps que toutes les grâces de la nature environnante? Milly était ce qu'il avait toujours été, ce qu'il sera à peu près toujours, car ces coins retirés
de nos campagnes de France ont cette fortune d'échapper à tous les bouleversements ; de même que les êtres, ils jouissent de Yaurea mediocritas, célébrée par le poète latin.
Milly, à quinze kilomètres de Mâcon, située à gauche de la route qui mène à Cluny, étalait au soleil sa poignée de maisons blanches, à toits rouges, que dominait un vieux clocher de pierres grises. La bourgade, située dans une vallée haute, entre deux montagnes, — le Monsard (mont ardent) et le Craz (ou le Crêt) , — apparaissait assez pauvre aux premiers regards. On imagine que c'était l'heure où le Monsard, enveloppé d'un soleil couchant, semble s'allonger sur la vallée, et que les chèvres, à cette heure-là, s'en revenaient vers le village, par des sentiers caillouteux, à travers les vignes, les champs de fèves, de trèfle et de pommes de terre.
Emu par on ne sait quelle attirance, le gamin de quatre ans devait regarder de tous ses yeux ce décor nouveau pour lui, mais les chars étaient arrivés devant une grosse bâtisse carrée, « aux murs noircis par les ans », et les servantes s'empressant autour de leur maîtresse, on se hâtait de tout descendre pour préparer un aménagement de fortune et passer la nuit.
1/ enfant avait contemplé les vignes séculaires ; il avait franchi la porte, drapée de lierre et de rosiers grimpants, avec le respect des êtres devant la nature. Il entra dans une vaste cour où des communs, portes closes, semblaient endormis ; il escalada le perron où poussait la pariétaire, entre les marches disjointes ; dans le vestibule immense, le froid qui lui tomba sur les épaules se doubla du froid que lui causaient aux pieds les carreaux de brique, brisés ; et, après avoir soupe chichement, il s'endormit sur une coëtte dressée à la hâte entre deux chaises par des bonnes femmes affairées, dans un coin d'une pièce nue et immense.
Le lendemain, le soleil riait aux vitres. Le temps de courir à la fenêtre, — et le bambin put voir de grands arbres, des jardins ; sans doute les aristoloches avaient quelque peu envahi les ceri-
siers, mais c'était des fleurs quand même ; et il y avait tant d'oiseaux qui chantaient dans les branches ! Quand il eut sauté du lit et qu'habillé il eut dégringolé le vieil escalier où tous les pas retentissaient, il vit que la grande cour s'animait d'une vie intense. Des gens, venus de loin, qu'il ne connaissait pas, arrivaient, qui en carriole, qui sur sa bête, et tous, ils venaient saluer « le maître » revenu ! La porte sculptée à vantaux pleins, dont le sommet ajouré laissait voir le dehors s'écrasait contre ses piliers de vieille pierre pour laisser entrer tout ce monde. Les grands bœufs blancs du Charolais revenus de quelque étable lointaine reprenaient possession de leurs râteliers, surchargés de foin ; des hommes épaississaient leurs litières, et, dans le vestibule, hier si vide, s'amoncelaient comme surgis sous la baguette d'une fée, les sacs de noix, de pommes de terre, toute la récolte que les paysans avaient faite pour le maître absent. Il n'était pas jusqu'à la vieille horloge comtoise dont le balancier n'eût repris sa marche égale dans le temps, et le petit bonhomme, la tête pleine de ces choses, un instant échappé dans l'humble jardin, se laissait aller à vivre, baguenaudant des plantes à parfums jusqu'aux charmilles dans une béatitude lasse et dans un abandon plein de délices.
Alphonse-Louis-Marie de Lamartine avait environ quatre ans quand on l'amena à Milly. Il était né le 21 octobre 1790, à Mâcon, dans une vieille maison de la rue des Ursulines, où son père était venu se fixer aussitôt après son mariage.
Devenu l'aîné de sa maison, le chevalier de Lamartine avait en effet, quitté à la fois le régiment et son nom de cadet : chevalier de Pratz, pour convoler en justes noces, en l'église d'Ainay, à Lyon, le 7 janvier 1790, et assurer à sa lignée la gloire d'une postérité sans rivale.
Cette lignée était de très ancienne origine. Dès la fin du seizième siècle, un Alamartine figure parmi les « seigneurs et signalés
io LAMARTINE
de la ville de Cluny » qui ont apporté de «grosses sommes de deniers » à leur abbé. Vers la même époque, un autre Alamartine prend la qualité de noble, comme nous l'apprend M. Félix Reyssié dans son ouvrage : La Jeunesse de Lamartine, auquel nous avons eu recours; un autre encore est avocat au baillage de Mâcon, juge-mage et capitaine de Cluny. Ce nom, la suite des siècles devait le modifier; passant successivement par les formes de : Alamartine, la Martine, de Lamartine, il s'est cristallisé pour nous dans la forme définitive de : Lamartine.
Pour leurs armes, les seigneurs d'Hurigny, de la branche aînée, portaient : de gueules à deux fasces d'or accompagnées en cœur d'un trèfle de même ; les seigneurs de Montceau, de la branche cadette, brisaient en chef d'un lambel à trois pans d'argent ; quant au poète, il adopta la couronne de comte à neuf perles, et plaça son écu entre deux lions armés et lampassés de gueules. Sa devise était : A la garde de Dieu !
Des perles : quel joyau pour un poète ! Des lions armés et lampassés de gueules ! C'est toute la fierté combattante de Lamartine? « A la garde de Dieu ! » N'est-ce pas tout son idéalisme?
Son grand-père, ancien capitaine au régiment de Tallard et de Monaco-infanterie, chevalier de Saint-Louis, possesseur de terroirs et autres lieux en Franche-Comté comme en Bourgogne, était un personnage considéré, que ses pairs avaient élu pour les représenter dans les états du Maçonnais, en 1760. Un riche mariage avait encore étendu ses domaines et il possédait à Montceau un château dont les salles et les dépendances, au temps des vendanges, retentissaient de joyeusetés et de chansons, tandis que dans les celliers, on pressurait les grappes bourguignonnes.
L'hiver étant venu, Louis-François de Lamartine prenait le chemin de la ville et s'installait à Mâcon, dans un confortable et massif hôtel, qu'il avait fait construire à son usage, rue Bauderon-de-Sennecé, et auquel il avait relié, par des couloirs
intérieurs, deux vieilles petites maisons sises rue des Ursulines.
Il vivait là avec sa femme, née Dronier de Pratz, et la famille s'accrut bientôt de six enfants, trois garçons et trois tilles.
I/aîné, celui que l'on appellera « l'oncle terrible », après avoir servi comme chevau-léger dans la garde du roi, s'était retiré près de son père pour veiller à la gestion des biens de famille.
Le second, entré dans les ordres, bientôt vicaire général du diocèse de Mâcon, sera l'oncle de Montculot, chez lequel Lamartine ira apaiser sa tristesse et bercer son élégie.
Le troisième, Pierre de Lamartine, fut le père même du poète. Des trois filles; l'une devint la providence de Mâcon et de Montceau par sa bonté, l'autre, attachée à la famille de son frère Pierre, demeura toujours « dans une demi-enfance » ; la troisième Marie- Suzanne, autrefois entrée au chapitre noble de Saint-Martin-de- Salles en Beaujolais, fut cette tante de Villars, grondeuse et trépidante, moitié mondaine, moitié recluse, dont les exercices de dévotion, dès sa jeunesse, alternaient avec des causeries aimables entre personnes de même éducation et de même qualité qu'elle.
Parmi ces dernières, Mme de Lamartine de Villars, quelque temps avant la Révolution, avait distingué Mlle Alexis Françoise- Desroys, ou, plus simplement Mlle Alix Desroys, qui venait d'arriver au chapitre de Salles ; elle s'était prise d'amitié pour cette « jeune personne, grande, élancée, d'une taille flexible, avec de beaux bras blancs sortant à la hauteur du coude, des manches étroites de sa robe noire de chanoinesse. » Lamartine nous a tracé le portrait de sa mère à cette époque ; toute jeune et toute naïve, sa figure brillait au milieu des couleurs sombres du costume, dans l'encadrement de ses cheveux noirs tombants et du voile de dentelles, moins noires que ses cheveux, comme la petite croix d'or du chapitre, attachée sur sa poitrine.
MUe Alix Desroys allait, au hasard d'une visite chez Mme Lamartine de Villars, devoir d'être remarquée par le chevalier Pierre
du Pratz de Lamartine ; et ce sourire intérieur de la vie, cette tendresse intarissable de l'âme qui filtrait entre ses cils allait conquérir d'emblée l'homme de trente-huit ans, d'une forte race, à la taille élevée, à l'attitude militaire dont le visage reflétait la franchise et la fierté tranquille.
Pour être admise au chapitre noble de Saint-Martin-de-Salles, il fallait, sous Louis XVI, faire preuve de huit degrés du côté paternel et de trois degrés du côté maternel. C'est assez dire que Mlle Desroys était d'origine aristocratique ; elle venait d'ailleurs en ligne droite du Palais-Royal et de Saint-Cloud, où elle avait passé son enfance, participant aux jeux de celui qui, plus tard, devait être le roi Louis-Philippe, tandis que ses parents exerçaient leurs charges: le père, d'intendant général des finances du duc d'Orléans, et la mère, de sous-gouvernante des enfants de ce prince.
A la cour de France, la jeune Alix, en peu de temps, avait pu voir passer les personnages les plus considérables : d'Alembert, Choderlos de Laclos, Buffon, Grimm, Mme de Genlis, le chevalier Florian et l'abbé Morellet, M. Necker, les hommes en place, les gens de lettres et les philosophes, qu'en général elle n'aimait pas ; elle se souvenait d'une visite du roi Voltaire aux jeunes princes. Et tout : le costume, la canne, les gestes, les paroles du patriarche de Ferney lui avait révélé « qu'elle voyait quelque chose de plus qu'un roi. » Mais pour Jean-Jacques, malgré sa piété rigoureusement catholique, Alix Desroys avait gardé dans sa mémoire une tendre admiration. Et il y avait encore dans son cœur une place de prédilection pour un historien anglais, — le meilleur et le plus laid des hommes, — Gibbon. C'est à lui qu'elle devait d'avoir acquis le goût des études graves et celui de l'histoire.
Qu'on imagine le charme grave avec lequel la jolie jeune fille, aux récréations, racontait ces mondanités dans le chapitre de Salles, et l'on comprendra l'affection réelle de la chanoinesse
de Villars, ainsi que celle de son frère Pierre de Lamartine.
Les jours succédant aux jours permirent de constater que Mlle Alix Desroys possédait une égalité d'âme admirable. Dans la retraite de sa nouvelle existence, elle ne trouvait pas matière à regrets, mais vivait en chrétienne de piété sérieuse, avec un grain de philosophie, — celle de Rousseau.
Quand elle rencontra à nouveau le chevalier Pierre de Lamartine, elle ne manqua pas de remarquer « sa noble expression, sa grâce un peu militaire, sa franchise de regard et sa fierté qui ne semblait s'adoucir que pour elle ». Et, comme de son côté, l'officier avait trouvé chez la jeune chanoinesse « des grâces, de l'esprit, et des qualités angéliques », un mariage sanctionna cette mutuelle inclination, au moment même où la Révolution sapait à leur base toutes les institutions existantes.
Le contrat de mariage signé devant Me Fromental jeune, notaire à Lyon, le 4 janvier 1790, et la bénédiction nuptiale reçue le surlendemain, le chevalier de Lamartine emmena sa jeune femme à Mâcon, et il se fixa alors dans l'une des maisons de la rue des Ursulines, mise à sa disposition par son père.
Sans doute une grande différence d'âge séparait les deux époux, mais, suivant l'expression même de Mme de Lamartine, elle « avait eu le bonheur d'épouser un homme selon le cœur de Dieu » ; et, le 21 octobre 1790, un enfant naissait de cette union : c'était Alphonse- Marie-Louis de Lamartine.
Tout de suite, dans son nouvel état, la jeune mère eut motifs à trembler. Ce fut d'abord la constitution frêle du bambin qui nécessita, dès l'été de 1791, un voyage à Lausanne. Mme de Lamartine y retrouva son ami d'autrefois, le vieux Gibbon, et l'historien se prit d'affection pour le bébé qu'il gardait des heures entières sur ses genoux. Comme l'enfant commençait à se remettre, grâce à l'air salubre du climat, la Révolution vint séparer cette famille que tout semblait devoir unir.
ï4 LAMARTINE
A la première nouvelle de l'effervescence des quartiers, le chevalier de Lamartine n'avait connu que son devoir. Il est aux Tuileries, le 10 août 1792 ; après avoir défendu son roi, il fuit, blessé, traversant la Seine en barque, poursuivi par les Marseillais, jusqu'à Vaugirard. Là, on l'arrête ; fort heureusement, au moment de son exécution, il est reconnu par l'un des officiers municipaux, ancien jardinier d'un grand oncle de sa femme.
Il est sauvé ; mais il ne revient à Mâcon que pour être jeté en prison, dans l'ancien couvent des Ursules, ou Ursulines, juste en face sa propre maison. Le chevalier de Lamartine est là en bonne compagnie. Outre ses amis, il retrouve les siens : son frère aîné, un autre frère, le vicaire général, un grand oncle encore, ancien chanoine. Quant au grand-père du poète, le vieux seigneur de Montceau, il s'était réfugié dans une retraite si sûre qu'on le compta sous la Terreur parmi les émigrés et qu'il dut protester au Directoire pour rentrer en possession de ses biens.
Jours de deuil, de séparation, de tristesse. Mme de Lamartine soigne son petit, surveillée étroitement par les représentants du peuple ; ces gens-là exercent un pouvoir absolu ; un mot d'eux et la mort frappe le chevalier. Mme de Lamartine abaisse sa fierté ; elle obtient des passe-ports pour Lyon, pour Dijon ; son enfant dans les bras, tantôt elle se voit repousser brutalement « comme coupable de vouloir attendrir la justice de la Nation », tantôt elle se trouve en face d'un être contraint de dissimuler sa pitié sous le masque de froideur que lui impose l'entourage.
Cependant, un brave homme, le représentant Javogues, l'accueille avec bonté et respect. Il prend le poupon, et comme la mère fait un geste d'effroi, dans la crainte qu'il ne le laisse tomber :
— Ne crains rien, citoyenne, lui dit-il, les républicains ont aussi des fils. » Et il ajoute :
— Ton enfant est bien beau pour un fil» d'aristocrate. Elève-le pour la patrie et fais-en un citoyen.
Fut-ce à Javogues que la famille de Lamartine dut d'être oubliée aux Ursulines jusqu'à Thermidor?
Mme de Lamartine, revenue dans sa demeure, y recommença son existence, toujours surveillée. Mais il n'est de gardiens que l'amour ne déjoue. Tandis que son mari, logé dans un grenier du vieux couvent-prison, passait des heures à contempler d'une lucarne le nid familial, elle, silencieuse, par les nuits sans lune, gagnait la mansarde, et par une fenêtre, montrait à l'époux prisonnier leur enfant qu'elle élevait des deux bras au-dessus de sa tête.
Lamartine a conté ces choses ; il a dit comment une flèche bien lancée avait permis de correspondre et comment, les réverbères éteints, une corde à nœuds glissant d'une fenêtre à l'autre permettait au père de rejoindre ceux qu'il aimait.
Mme de Lamartine a conté elle-même ses visites au couvent et comment le chevalier embrassait son fils à travers les grilles.
Il avait été écroué le 9 pluviôse de l'an II, c'est-à-dire le 18 janvier 1794 ; Thermidor seulement le libéra.
Ramenés d'Autun par Mme de Lamartine, le grand-père, seigneur de Montceau et sa femme, eurent la joie de réunir autour d'eux leurs enfants sortis indemnes de la tempête révolutionnaire. Dans le vieil hôtel de la rue Bauderon-de-Sennecé, on se reprit à vivre. Mais bientôt la mort fermaient les yeux des aïeuls en leur laissant l'espoir d'une vie plus douce pour leurs enfants.
Selon les anciens usages, la fortune du seigneur de Montceau devait revenir au fils aîné. Or, les lois nouvelles avaient supprimé le droit d'aînesse et le chevalier de Lamartine pouvait revendiquer sa part d'héritage, considérable puisqu'elle portait sur des biens sis tant en Franche-Comté qu'en Bourgogne.
Il n'en fit rien, Il ne voulut pas transgresser ce qui eût été
i6 LAMARTINE
la volonté paternelle et, laissant à ses frères et sœurs le soin de se partager les biens de famille, il se fit pauvre.
Il garda la petite terre de Milly qu'on lui avait donnée à son mariage et qui ne rendait alors que deux à trois mille livres de rente. La dot de Mme de Lamartine était modique ; les traitements de ses frères et sœurs avaient disparu sous la Révolution.
Avec ces trois mille livres de rente et la petite maison délabrée où ils arrivèrent en 1794, le chevalier et sa femme trouvèrent à Milly tout juste une frugale aisance.
Alors commence pour les deux époux, une vie admirable de labeur et d'adaptation, — le plus bel exemple peut-être que le poète ait eu sous les yeux.
Demeurant fidèle à la cause royale, le chevalier ne peut admettre le « soldat parvenu » maître alors de la France. Si, au fond du petit cabinet qui donne sur la chambre de sa femme, le sabre, les pistolets d'ordonnance, le casque et les plaques dorées des brides du cheval, attestent qu'ici demeure un officier, cet officier est retiré. Il ne veille plus que sur son bien ; il apporte une scrupuleuse minutie à l'exploitation de sa terre ; et, gêné par la nécessité, il attaque de front, en soldat, les difficultés de la vie.
De son côté, Mme de Lamartine, toute jeune, encore belle, oublie les élégances d'une cour splendide ; c'est bien une de ces femmes de notre France dont l'âme se suffit à elle-même ; avec une résignation souriante, sans y trouver même un mérite, « elle passe des appartements et des jardins d'une maison de prince dans la petite chambre démeublée d'une maison vide depuis un demi-siècle, et dans le jardin d'un quart d'arpent, entouré de pierres sèches, où vont se confiner tous les rêves de sa jeunesse. »
Les bornes de son jardin et de ses champs lui sont suffisantes et elle sourit encore, tout à fait sincère, quand elle dit à son fils :
— C'est bien petit, mais c'est assez grand, si nous savons proportionner nos désirs et nos habitudes. Le bonheur est en nous ;
LAMARTINE ïy
nous n'en aurions pas davantage en étendant la limite de nos prés ou de nos vignes. Le bonheur ne se mesure pas à l'arpent comme la terre, il se mesure à la résignation du cœur. »
Telle est cette femme ; telle est cette âme à laquelle il est donné d'en modeler une autre. Sur le tout petit qui s'éveille elle va se pencher, collaboratrice de l'admirable nature, et pour dégager la fleur du bouton, sa main n'aura jamais de subtilités assez maternelles, son amour assez d'indulgence.
Et ce fils, ce sera dans les temps, une réincarnation d'elle-même, le transfert du même éternel parfum dans un vase peut-être plus magnifique, plus sonore, plus extériorisé et mieux fixé dans l'attention des hommes, mais non plus pur.
La terre natale et le cœur d'une mère, voilà les seuls éducateurs de Lamartine.
Plus qu'aucun autre, en effet, Alphonse de Lamartine est le chantre de son sol. Tout ce qui s'en dégage dans une harmonie secrète vient le frapper et le fait vibrer jusqu'à ses plus intimes fibres. Il en résulte des impressions vécues, intenses et sincères.
M. Emile Faguet a observé : « Il est né parmi les pasteurs ; il s'en est toujours souvenu et toujours a eu un fond de rêverie arcadienne et sicilienne comme un vase imprégné d'une première odeur en garde toujours un vague parfum. »
Et le poète lui-même a reconnu par avance cette vérité quand il a dit, en divers endroits de ses œuvres :
« Il est évident que l'âme n'est point indépendante du milieu habituel dans lequel on vit... Nous sommes fils de la terre ; c'est la même vie qui coule dans sa sève et dans notre sang. Tout ce que la terre, notre mère, semble éprouver et dire aux yeux, dans ses formes, ses aspects, sa physionomie, sa mélancolie et sa splendeur a son retentissement en nous... Les lieux nous entrent dans l'âme par les yeux et s'incorporent à nos sensations et ces sensations deviennent des caractères. »
Quelle était donc cette terre de Milly? Quelle vie y menait-on au temps où la jeune mère « épiait jour à jour la pensée de son enfant pour la tourner vers Dieu, comme on épie le ruisseau à sa source pour le diriger vers la prairie où l'on veut faire refleurir l'herbe nouvelle? »
Entre ses deux montagnes, le Craz et le Monsard, elle s'élevait en amphithéâtre et s'entourait au nord d'humbles villages, à peu près semblables, dévalant aux flancs des collines environnantes, vers des vallées d'herbages jusqu'à de petits ruisseaux. Au nord, le décor, assombri par un pic rocheux, s'embellissait de la masse imposante d'un château ; à l'ouest le village de Sologny venait en saillie sur un fond de montagnes rappelant la Sabine, la Laconie et l'Arcadie. A l'est, le paysage s'étendait à des horizons lointains. Après le Monsard, les dents de Vergisson et de Solutré. Puis la petite rivière de Grosne « ruban d'argent étendu comme une toile qui sèche sur l'herbe » allant se jeter dans « la dormante Saône ». Plus loin encore les pâturages de la Bresse, les collines du Bugey, les derniers contreforts du Jura, les Alpes, et enfin, triomphant dans le soleil, l'immaculé Mont-Blanc.
En été, ce décor évocateur de paysages antiques glorifie l'éternelle union de la lumière et du sol ; en hiver, les brouillards qui couvrent les vallées s'engagent dans les cols, s'y élèvent en brumes et retombent en nuages sur les villages qu'ils ensevelissent : décor de tristesse insurmontable, ce sont les brumes du Nord, de l'Ecosse et de la Norvège.
Au demeurant, la terre de Milly était bien pauvre et de faibles revenus, quand le chevalier de Lamartine vint s'y établir au sortir de la Révolution. La maison avait été construite au début du dix-huitième siècle et bénie, en 1705, par un curé de Milly. Le terroir comportait des vignes, des champs affermés à des vignerons, libres chacun chez soi, mais logeant dans une construction appartenant au « maître » et située à l'ombre de son toit. Tenus à
certaines corvées, à des obligations qui rappelaient évidemment l'ancien régime, ces vignerons ne s'en plaignaient pas et l'existence, loin de paraître féodale, s'écoulait patriarcale, pastorale, à la manière antique.
Il fallait, chez le « maître », savoir se contenter de peu. Le plus clair des revenus provenait des produits de la vigne, et la gelée, la grêle amenaient souvent des déceptions. Plus d'une fois le chevalier dut lutter avec les soucis journaliers; mais il était homme de vaillance et sa vigueur se plaisait à cette existence campagnarde.
Levé dès avant le soleil, découplant ses chiens, il s'enfonçait dans le Craz, et, tout en fusillant les perdrix, s'en allait surveiller le marcottage de ses vignes et l'entretien de ses terres.
Des enfants lui naquirent : après Alphonse, ce furent cinq filles : Cécile, Eugénie, Césarine, Suzanne et Sophie. Couvée charmante de six enfants que, plus tard, le grave Royer-Collard ne pourra s'empêcher de comparer à « une couvée de colombes. »
La vie, dès lors, par les soins de Mme de Lamartine, est méthodique et réglée. Le matin, à sept heures, la messe tous les jours ; puis lecture de la Bible, leçon de grammaire, lecture de l'histoire : histoire de France ou histoire ancienne ; le soir, après dîner, quelques vers des fables de La Fontaine.
Parfois, la jeune mère, à la veillée, s'émancipait jusqu'à lire aux enfants et au père une comédie de Molière. « Il me semble qu'il n'y a pas de mal. Je passe, en Usant, les mots dangereux. » On achevait une journée si bien remplie par la prière en commun et par une méditation sur tel ou tel thème religieux.
Est-ce à dire que cette règle, quasi monastique, ait nui à la tendresse de cette mère? Bien au contraire ; on a cru devoir lui reprocher d'avoir trop choyé « cet Eliacin » qu'était son fils, et elle-même semble un moment, dans son Manuscrit, le regretter ; mais quelle récompense pour la mémoire de Mme de Lamartine
que ces quelques lignes du poète, qui font justice de tout :
« Mon éducation était toute dans les yeux plus ou moins sereins et dans le sourire plus ou moins ouvert de ma mère... elle me traduisait tout, nature, sentiments, sensations, pensées... son système n'était point un art ; c'était un amour... Ma mère n'était pas mon maître, elle était plus, elle était ma volonté. »
Au fait, cette volonté s'assimilait parfaitement à celle de l'enfant, et elle se doublait de toute la tendresse des sœurs plus jeunes qui multipliaient pour le frère aîné les prévenances.
Dans les années du Consulat, Alphonse de Lamartine « est difficile à gouverner ». Son caractère est emporté, vif, indépendant ; s'il se calme vite, il se met aussi rapidement dans des colères violentes. Déjà il prend possession de lui ; enveloppé par toutes ces tendresses féminines, il condescend à se laisser adorer.
Mais ce sentiment-là, c'est seulement quand les portes sont closes qu'il se développe chez le jeune enfant. Il a d'ailleurs été confié aux soins de l'abbé Dumont, vicaire d'une commune voisine de Milly, et ce prêtre instruit, un peu romanesque, qui a traversé la tempête révolutionnaire, s'entend à merveille avec son jeune élève auquel il enseigne les rudiments de la langue latine. Nous le retrouverons plus tard. A présent, le jeu est le plus clair passetemps de notre gamin et, lorsque le père chasse, auxheures du matin, lorsque la mère, après la messe, instruit ses filles, il gagne la venelle à la dérobée ; il court se mêler aux enfants de Milly, ayant dans la poche de sa veste ou de sa culotte en gros coutil bleu la miche et le morceau de fromage de chèvre. Avec ses camarades il gravit les pentes, escalade les merisiers, déniche les oiseaux et poursuit les agneaux dans la plaine. Avec eux, quand septembre revient, il suit la troupe des vendangeurs ; sa petite main par les vignobles cueille au hasard la grappe qu'elle jette, avec des éclats de rire, dans le seillet des filles ; perché sur le tombereau qui porte au pressoir à grand point la baignoire pleine du raisin écrasé, il rit
et bat des mains, tandis que, près de ses bœufs courbés sous le joug, le vigneron les touche et les fait avancer à pas pesants et balancés. A midi, au milieu de ces braves gens qui le regardent un peu comme leur enfant, il partage, joyeux, leur flan de potiron qu'ils appellent : la tatouille. Et quand, le soleil disparu, le soir ombre les pentes du Monsard et du Craz, le bambin revient, traînant la jambe, harassé, derrière la troupe des gars et des vendangeuses qui, pour se donner du cœur, chantent de ces chansons lentes et monotones comme les mélopées antiques.
La nuit est venue ; après la soupe aux raves, vivement disparue, la troupe gagne la cour ; les danses s'organisent. Puis chacun s'en retourne chez soi ; et l'enfant s'endort, les yeux pleins des détails d'une journée qui, peu à peu, se muent en rêves...
D'autres soirs, quand l'hiver est venu, il se faufile au four banal ou dans l'écurie des vignerons. Se plaisant à demeurer dans l'ombre, il regarde les silhouettes des hommes tillant le Un : elles se détachent, noires, sur les lueurs de l'âtre, à la flamme fuligineuse du crucieu ; il écoute la vieille qui, dans son patois, conte, en filant, l'histoire effrayante de la Bête far aminé sur le pic de Vergisson. Demain, le petit la racontera à ses sœurs, au cours de la promenade qu'on ira faire dans la montagne pour fêter le retour du père. Celui-ci sera peut-être encore sous l'impression fantastique du conte quand, entouré de sa famille bruyante, il découvrira, dans une clairière nue, au-dessus d'un sentier, de petits troupeaux de brebis et de chèvres sans berger.
« Un peu plus loin, nous vîmes les cendres d'un petit feu entre deux grosses pierres. Le feu était éteint, mais il y avait à côté deux paires de petits sabots de bois, comme en portent les enfants du pays. »
Nul doute ! Effrayés par le bruit des voix et des coups de feu sous les noisetiers, ceux-ci se sont sauvés. Le chevalier, pour leur faire croire que les fées ont passé par là, imagine de mettre dans
chacun des petits sabots une pièce d'argent de douze sols ; les fillettes, à l'instigation de la maman, y joignent des poignées de dragées ; et toute la famille redescend, enchantée, de la montagne par les ravins creux et sonores.
Les petits bergers ont été surpris ; ils ont cru à l'intervention des fées ; mais, le lendemain, c'est aux jeunes « maîtres » à demeurer ébahis : sur le seuil de la maison, devant la porte, quatre petits paniers de jonc tout remplis de noisettes, de fromages de chèvre et de petits pains de beurre façonnés en forme de sabots attendent qu'on les veuille bien prendre.
Quelle grâce dans cette délicatesse campagnarde ! Quelle profonde affection dans cette simplicité ! Heureux temps dont un siècle à peine nous sépare et qui semble si loin de nous, c'est à vous que nous devons un poète ! C'est à vous, paysans effacés, êtres inconnus de notre terre de France que Lamartine a dû sa sincérité et c'est à vous, mère admirable, qu'il a dû son spiritualisme élevé, sa générosité sans bornes, son inaltérable résignation dans l'adversité.
Mme de Lamartine a mené son enfant à Lyon; on l'a placé, au quartier de la Croix-Rousse, dans la pension d'un sieur Pupier, qu'on appelle la pension de la Caille.
Le pauvre petit n'a pas dix ans et, plus tard, Lamartine s'attendrira sur son moi défunt de cette époque. Mais, à en juger par un crayon de Mme Carra de Vaux, néeDesroys, sa tante maternelle, il est un beau petit gars de la campagne, au nez en l'air, à l'œil vif, à la chevelure embroussaillée, aux bonnes joues bien pleines et dont l'air étonné s'accommode à merveille des histoires de veillée qu'il répète en patois à ses camarades de collège, au point de se voir baptiser — déjà — du titre de : Diseur de contes.
Tandis qu'il s'arrange, en somme, assez bien de sa nouvelle vie, à Milly, Mrae de Lamartine s'inquiète... « J'ai beaucoup
pensé à mon mari qui doit être aujourd'hui à Lyon avec Alphonse ; je pense bien qu'il l'aura fait sortir de son collège. Ah ! que' je voudrais être là avec eux ! Je prie Dieu de les bénir tous les deux... »
Mais la saison est mauvaise ; la grêle vient d'écraser les vignes. Puis c'est un nouvel enfant en perspective : « J'en suis bien affligée ; mon mari s'en afflige aussi ; comment, avec si peu de fortune, élever une si nombreuse famille? »
Enfin, voici septembre ! Alphonse a eu deux prix, et la mère avoue : « J'ai eu un peu d'orgueil de tout le bien qu'on me dit de cet enfant ; je demande pardon à Dieu de cette vanité, je n'ai contribué en rien à ce qu'il peut avoir de bon dans l'âme. »
Comme pour justifier, tout de même son orgueil de mère : « Son père cache sa fierté, écrit-elle ; mais il est en secret aussi fier que moi ». Et les craintes maternelles reprenant le dessus : « Cela durera- t-il? Quelle distance n'y a-t-il pas d'un petit enfant à un homme?... Il a grande impatience de venir. Je tremble de le voir arriver pâle, maigre, en mauvais état. »
Elle n'a pas pu l'attendre. Elle est allée au-devant de lui, à Mâcon. Enfin, le voilà ! Elle le trouve en très belle santé, grandi, embelli ; il n'a rien perdu de la piété qu'elle avait tâché de lui communiquer, et sa joie est sans hmites... Hélas ! les vacances ont passé ; quelle tristesse de le ramener au collège !
« Le cœur m'en saigne. J'ai été ce matin assister à la messe dans sa maison d'éducation. Je ne cherchais que ses beaux cheveux blonds au milieu de toutes ces petites têtes. Mon Dieu ! Que c'est affreux de déraciner ainsi cette jeune plante du cœur où elle a poussé pour la jeter dans ces maisons mercenaires ! J'avais l'âme malade en sortant. Je passe huit jours à Lyon, chez ma sœur, pour revoir plusieurs fois mon pauvre Alphonse, qui ne peut s'accoutumer à sa prison, et pour m'accoutumer un peu moi-même à cette déchirante séparation. »
Cependant, cette année-là, l'enfant donne toujours satisfaction. Pour récompenser sa bonne conduite, ses maîtres le conduisent, avec douze de ses condisciples sur la place Bellecour où Bonaparte, traversant Lyon, doit passer une revue.
Aux vacances de 1802, Alphonse arrive à Saint-Point sur une mule pour y vendanger ; mais encore une fois il faut ramener l'enfant à Lyon. La mère est triste, oh ! combien triste ! Et voilà que le gamin, qui touche à ses douze ans, fait un coup de maître : au beau milieu de décembre, il s'évade de sa pension !
« Alphonse vient de s'échapper de son collège. On l'a rattrapé à six lieues de Lyon. La réclusion lui était depuis quelque temps insupportable. Je suis bien attristée de cet événement. Son caractère d'indépendance m'effraie. Je crains de l'avoir gâté. On a eu de la peine à lui faire écrire une lettre d'excuse et de repentir à son père. »
Mme de Lamartine écrit ces lignes et elle est assurément sincère ; mais, au fond, comme elle comprend son fils et comme elle pardonne volontiers ! Tandis que, ramené à sa pension de la Caille, celui-ci va se confiner dans une paresse entêtée, elle se met en campagne pour placer l'enfant dans une maison de son choix. Elle aura, du moins, tracé elle-même son calvaire.
Le 23 octobre 1803 elle a enfin obtenu de son mari et de ses frères de retirer Alphonse de sa maison d'éducation et de le conduire à Belley, sur les frontières de la Savoie, dans un collège tenu par les Jésuites. Elle l'y mènera donc elle-même. Elle a passé la moitié de la nuit à pleurer. Quatre jours la pauvre femme veut encore contempler son enfant à travers les guichets de la cour. Elle peut le voir ensuite à la messe, au milieu des élèves, et il lui dit qu'il est content de sa réception par ses maîtres et par ses camarades. Alors elle se retire ; en repassant, le soir, ce n'est plus que du fond de sa voiture, pleurant sous son voile, qu'elle regarde la cour où jouent en criant les élèves, et elle ne demande plus à le voir. « Il vaut
mieux ne pas amollir ces pauvres enfants destinés à devenir des hommes. »
C'en est fait, le gros garçon joufflu de Milly est devenu un collégien. A l'anniversaire de son mariage, Mme de Lamartine ne peut s'empêcher de remercier le ciel de lui avoir donné un époux tel que le sien. « Je le savais bien aimable ; mais je ne le savais pas si parfait. Il n'a pour défauts que les scrupules de l'honneur et une probité qui prend ombrage de la moindre indélicatesse ; mais c'est un bien beau défaut. »
Le fils héritera de ce défaut-là.
Or, les jours passent. Mrae de Lamartine apprend la mort de l'un de ses frères, la mort de sa mère... Et c'est à nouveau septembre, l'époque des vendanges, le retour au nid de l'enfant aimé. « Je suis àBelley, d'où je dois ramener Alphonse pour ses vacances. Je l'ai vu dans la cour en arrivant ; il a été aussi ému que moi : il est devenu tout à coup si pâle que j'ai cru qu'il allait s'évanouir. Ah ! comme nous nous sommes embrassés ! »
Le grand garçon joue maintenant, dans les exercices des Jésuites, des rôles d'orateur romain ! Et sa mère s'en trouble autant que si c'était à elle de faire le discours.
Cependant la petite fortune du chevalier s'améliore ; il donne à sa femme six cents francs par mois et toutes les provisions en nature pour tenir le ménage et payer la pension d'Alphonse. Et elle trouve que cela est bien plus que suffisant.
Frères et sœurs se viennent mutuellement en aide ; l'ancienne chanoinesse de Villars que la Révolution et le pape ont relevée de ses vœux en détruisant son chapitre est la providence de tous par le généreux usage qu'elle fait de sa fortune.
Ainsi, l'on vit plus à l'aise à Milly, et même, dans l'appartement que son mari vient de faire terminer à son intention, Mme de Lamartine possède une jolie chambre où elle s'est établie, qu'elle se promet de ne quitter qu'à sa mort et où elle mourra en effet. Jus-
tement Alphonse vient d'arriver. « Je vais avoir bien de la peine avec cet enfant, difficile à gouverner, et ses deux sœurs déjà grandes. » Difficile à gouverner, peut-être ; mais déjà ses yeux savent voir ; dans ces grandes prunelles noires, la jolie chambre nouvellement refaite vient de se fixer et le poète, plus tard, bien plus tard, saura la voir encore, avec attendrissement.
« Sur un canapé de paille tressée est assise, dans l'angle que forment la cheminée et le mur de l'alcôve, une femme qui paraît encore très jeune, bien qu'elle touche à trente-cinq ans. Sa taille, élevée aussi, a toute la souplesse et toute l'élégance de celle d'une jeune fille. Ses traits sont si délicats, ses yeux noirs ont un regard si candide et si pénétrant, sa peau transparente laisse tellement apercevoir sous son tissu un peu pâle le bleu des veines et la mobile rougeur de ses moindres émotions, ses cheveux très noirs, mais très fins, tombent avec tant d'ondoiements et des courbes si soyeuses le long de ses joues, jusque sur ses épaules, qu'il est impossible de dire si elle a dix-huit ou trente ans... Cette beauté, bien qu'elle soit pure dans chaque trait si on les contemple en détail, est visible surtout dans l'ensemble par l'harmonie, par la grâce et surtout par ce rayonnement de tendresse intérieure, véritable beauté de l'âme, qui illumine le corps par dedans, lumière dont le plus beau visage n'est que la manifestation en dehors. »
Elle ne paraît que trente ans à peine ; mais Mme de Lamartine connait son âge : « Je viens de m' apercevoir que quelques-uns de mes cheveux devenaient blancs. Quel avertissement de l'éternité ! L,e temps s'en va ; qu'ai-je fait de ma jeunesse? » Et, un an plus tard : « Je ne suis pas très contente de ma santé ; j'ai un peu de feu au visage ; je m'aperçois que mon teint se gâte et je ne disconviens pas que cela m'est très sensible... Je me soumets, mais j'en souffre, j'aurais voulu être dispensée de la loi commune, et conserver en vieillissant les agréments de la jeunesse ; j'oublie souvent que j'ai trente-huit ans et ce qui me les rappelle ne m'est pas agréable. »
Pendant que sa mère subit douloureusement les ravages du temps, Alphonse poursuit ses études chez les Jésuites de Belley et son père s'inquiète de l'état qu'il lui fera prendre. En effet, le garçon a maintenant seize ans. Il est revenu du collège chargé de lauriers et la mère l'a trouvé beaucoup mieux qu'elle ne l'espérait : « Il est plus grand que moi d'une main, dit-elle avec un tantinet de fierté, un peu maigre et un peu pâle, mais fort quoique élancé. » Il est modeste, enclin à la piété ; et tout serait pour le mieux s'il avait le ton plus doux. Et c'est une nouvelle cause d'émoi : « Je crains de l'éloigner de moi qu'il aime tant en le grondant là-dessus, et d'un autre côté je crains de le gâter par trop de condescendance. Mon Dieu, qu'il est difficile de faire un homme ! »
Assurément, dans la famille, on parle déjà de sa carrière ; cette pauvre Mme de Lamartine s'inquiète encore : « Il adore l'état militaire qui est celui de son père ; mais cette guerre contre la Prusse dévore tant et tant de jeunes gens ! et puis la licence des armées est si mortelle à l'innocence ! »
Lui, cependant, tout en faisant sa philosophie et en préparant la thèse qu'il soutiendra le 7 septembre 1807, s'abandonne à la mystérieuse béatitude que donne à sa jeunesse la splendeur des prés, des bois et des eaux qu'il voit de la fenêtre de son dortoir. Sa thèse soutenue, il quitte ce collège de Belley, les Pères qui l'ont instruit, trois amis qu'il retrouvera plus tard : Prosper Guichard de Bienassis, ami frivole d'aujourd'hui ; Louis de Vignet, ami de demain ; Aymon de Virieu, ami de toujours ; il quitte ces murs derrière lesquels, en quatre ans, il a passé de l'enfance à la jeunesse : il entre dans la vie.