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CHAPITRE II

LA VALOUZE. — UNE IDYLLE OSSIANIQUE. — « JE TE LE JURE, AMOUR, JE SERAI SAGE ! » — UNE ACA- DÉMIE DE PROVINCE. — GRAZIELLA, LA PROCIDANE

CE n'est pas avec l'esprit d'un jeune homme, frais émoulu d'un lycée de l'Empire qu'Alphonse de Lamartine aborde l'existence.

Quand, après six mois de repos prescrit par les médecins et passés à Lyon, il revient s'installer à Mâcon, c'est pour s'y livrer à l'étude ; il s'entoure de ses auteurs favoris : Virgile, Horace, Molière, La Fontaine, Gresset, Parny, Richardson, Fielding, Sterne, Pope. Si l'on sourit devant le nom de Parny, il faut songer qu'en 1807 Parny était un auteur à la mode.

L'été venu, Alphonse de Lamartine profite de l'ordonnance des médecins qui prescrivent la chasse, les exercices, le grand air de la campagne pour accourir à Milly.

Quel accueil on lui réserve ! Ses sœurs lui garnissent une chambre « pour lui tout seul » ; son père lui fait don d'un cheval.

Ce n'est plus le collégien qui venait chaque année passer deux mois de vacances avec, en perspective, une nouvelle année sco-

laire ; c'est le jouvenceau devant lequel l'avenir apparaît comme une route illuminée, ensoleillée.

Avec toute l'intensité de sa jeunesse, il revit son enfance et son adolescence par ces chemins tant de fois parcourus ; dès le petit matin, fouetté par le vent, par l'aboi des chiens, par les mille bruits que répercutent les échos de la montagne, il galope, aspirant la vie par tous les pores de son être. Il gagne le ht des ruisseaux pour en aspirer la fraîche humidité ; il s'arrête tout à coup, haletant après quelque randonnée, pour contempler une descente abrupte et déboisée s'inondant de tous les éblouissements et de toutes les splendeurs de l'été. Sensuel à son insu, il communie avec cette nature incomparable dont il devient la chose ; et quand, harassé, il s'assied sur quelque tertre, elle vient encore le capter par tous les détails de sa grâce :

Depuis i8oi,le chevalier Pierre de Lamartine possédait au-delà des monts le vieux château de Saint-Point, dont il s'était rendu adjudicataire le 21 pluviôse de l'an IX pour 80.500 francs. La construction, massive et vétusté, formait un quadrilatère flanqué de quatre grosses tours rondes que couronnaient des toits de tuiles rongés de mousses. L'intérieur était dans un délabrement complet. Mais, de cette gentilhommière, quel admirable point de vue ! Aussitôt après un verger d'arbres à fruits assez rabougris et tortus, la vallée de la Valouze étendait son tapis de verdure et, sous le ciel immensément bleu, le calme y était si complet que Mme de Lamartine ne manquait jamais de s'y rendre quand elle voulait se faire « une solitude et du silence dans son cœur ».

Saint-Point ! La mère et le fils y allaient de compagnie. Ils menaient leur commune rêverie dans cette clairière où quarantecinq gros chênes oubliés depuis des siècles par le bûcheron, se groupaient en désordre et à de larges distances les uns des autres au bord du ravin. Autrefois, au pied du plus gros de ces chênes, l'enfant avait allumé des feux de berger ; et voici qu'il revenait

s'y asseoir pour écrire des vers. Sous son crayon, la nature, qui l'avait pénétré des rayons de sa lumière, se traduisait en harmonies, tandis que sa mère, à quelques pas de lui, tenant à la main un livre à demi ouvert, le refermait pour méditer, Alphonse-Marie- Louis de Lamartine commençait à laisser vibrer son âme de poète.

Il va se former lui-même. Cette vie rustique, ce spectacle continu de la nature éternelle, cette éducation religieuse et sincère le portent vers tout ce qui parle de la nature ; dans le vallon, au bord du torrent, il tire de sa poche une Bible, Bernardin de Saint- Pierre, Chateaubriand, Le Tasse ; et quand l'automne revenu étend à nouveau ses brumes sur les vallées, l'âme du poète semble aussi s'embuer de mélancoliques brouillards. Le temps d'aller faire une visite à ses amis de Virieu et Guichard de Bienassis ; et il se hâte de rentrer à Milly pour s'y pénétrer des poèmes d'Ossian.

Une mélancolie littéraire commence à teinter son esprit. Son premier poème : Le vieillard pleurant son chien mort en témoigne.

Cependant il ne suffit plus à l'adolescent de lire Ossian et de le paraphraser ; il veut le vivre ; il veut l'âme soeur avec laquelle il communiera en Ossian...

A deux kilomètres de Milly, juste au-dessous du joli village de Sologny, on pouvait voir en 1808 une construction pompeusement gothique et qui datait tout juste de 1770. Le château de Byone était habité par un chasseur, très Hé avec le chevalier de Lamartine, et par sa fille, Mlle Lucy L... dont les dix-huit printemps faisaient pendant à ceux d'Alphonse. Ces enfants se connaissaient autant dire depuis toujours ; et des jeux turbulents ils avaient passé aux entretiens nuancés qu'ont les jouvenceaux, le soir, dans la pénombre des lampes.

Fût-ce un regard, une pression de main, une subite et inexplioable rougeur qui détermina la chose? Toujours est-il qu'Alphonse

se mit dans l'esprit de faire de Lucy L... une héroïne ossianique et que la romanesque jeune fille ne s'y refusa pas.

Par une porte basse, l'hiver, au cours des nuits sans lune, elle quittait sa chambre, descendait l'escalier tournant accédant à la cuisine, gagnait la terrasse où Alphonse de Lamartine lui avait donné rendez- vous. Et le long des murs du jardin, par l'étang du château, par le petit bois, c'était une promenade nocturne et timide, pleine d'inquiétudes et d'émois honnêtes, devant les « sapins chargés de neige, imitant les fantômes qui traînent leurs linceuls » ; ils s'y entretenaient sans témoin et sans fin des plus secrètes émotions de leurs âmes sans oublier de remarquer qu'ils agissaient comme « Fingal, Morni et Malvina sur les collines de leurs aïeux. »

Idylle naïve, qui nous fait un peu sourire par son enfantillage et nous émeut par sa candeur.

Mais la vie le tente. Avec la santé revenue, il ne peut plus souffrir « cette vie de fainéant ». Il voudrait quitter la campagne qui l'oppresse, gagner Paris, et s'y faire soldat. « De la gloire et de l'argent ! » Est-ce acquérir de la gloire que servir l'usurpateur? Les oncles d'Alphonse ne le pensent pas. Le barreau? La famille encore y répugne. Et le jeune gentilhomme désœuvré s'exaspère : « On veut à toute force que je ne fasse rien ! »

Alors il se replie sur lui-même ; il rêve ; il se jette à corps perdu dans l'étude des lettres, travaille neuf heures par jour. Le voilà, prenant des leçons de grec, de latin, d'anglais, d'italien. « Je viens d'acheter un Homère. Oh ! quand le lirai-je? Je ne pense qu'au grec. » En même temps il célèbre cette « superbe langue anglaise » et se donne Pope « bon poète, bon philosophe, bon ami, honnête homme » pour modèle. Dans la langue allemande, Goethe, avec Werther « lui fait la chair de poule » et dans la langue italienne, ses préférences vont à Alfieri parce qu'il aimait « les chevaux, la poésie, les lettres, ses amis et la gloire. »

En 1810, il raffole de Montaigne et de La Fontaine. De l'Emile

de Jean-Jacques, il dit : « Je veux faire de ce livre mon guide et mon ami » et la Nouvelle Héloïse l'emplit d'enthousiasme.

« Grands Dieux ! Quel livre ! Comme c'est écrit ! Je suis étonné que le feu n'y prenne pas ! C'est le meilleur livre que nous puissions lire ; c'est celui qui est le plus capable d'inspirer des sentiments nobles et vrais. »

Possible ; mais cela trouble joliment l'âme d'un adolescent oisif, et Mme de Lamartine, qui a trouvé son fils bien mélancolique depuis quelque temps, s'en inquiète. Cependant Alphonse est beaucoup plus engagé qu'elle ne le croit dans la voie de l'effervescence. Corinne le transporte dans un autre monde et si, pour lui, Les Martyrs « sunt mala, sunt eximia », en revanche René lui arrache des pleurs.

Le voilà qui écrit des vers ! « Cette délicieuse musique de l'âme n'a de charmes que dans l'amour ou dans le malheur ! » C'est à l'amour qu'il s'adresse d'abord ; à l'amour, non, mais à l'amourette passagère que, de concert avec son ami Prosper Guichard de Bienassis, au si beau nom de bon vivant, il va chercher près des demoiselles mâconnaises.

Et ce sont des vers légers, coquets, pas méchants, à la Parny.

Oui, je vole à ton ermitage, Je vais me jeter dans tes bras ; Vers ce délicieux rivage, L'amitié conduira mes pas...

Ou encore ceux-ci à de Virieu :

Ah ! donne-moi Lucrèce de quinze ans, Simple et gentille et pourtant point volage Que j'aime bien, qui m'aime davantage ! Je te le jure, amour, je serai sage.

VU

S Sa

O hî

1/ est-il autant qu'il promet de l'être? Mme de Lamartine n'en paraît pas bien certaine, et quoiqu'elle soit ignorante des soirées que son fils passe dans les petites loges du théâtre de Mâcon et des rendez-vous qu'il y donne, elle écrit :

« Alphonse m'inquiète toujours beaucoup dans cette oisiveté dangereuse où la famille le laisse. Ses passions commencent à se développer ; je crains que sa jeunesse et sa vie ne soient bien orageuses : il est agité, mélancolique ; il ne sait ce qu'il désire. Ah ! s'il pouvait connaître le seul bien capable de le contenter ! On nous blâme de le laisser aller passer l'hiver à Lyon sur sa bonne foi, mais on ne connaît pas nos raisons... Nous espérons qu'avec plus de ressources, dans une gTande ville, il pourra mieux s' occuper et échapper aux dangers de l'oisiveté que dans une petite ville où il n'y a d'occasion que pour le mal. »

H est parti pour Lyon avec M. de Balathier « un jeune homme d'excellents principes ». Installé sur les bords de la Saône, il continue, dans la journée, l'étude des langues. Il maudit les mathématiques. Il écrit à ses amis des vers qui ressemblent à un couplet de vaudeville :

Je vois de mon boudoir charmant, Sous mes pieds, couler la rivière.

N'est-il pas doux, dans sa misère, De pouvoir dire à chaque instant :

Ah ! Pour rentrer dans le néant Je n'ai qu'un petit saut à faire !

Le soir venu, il continue à illustrer d'aventures diverses son oisiveté studieuse. Il fait des dettes !

Et il s'ennuie. Son désœuvrement l'accable. Ou*pourrait-il se prendre? « Pourquoi, écrit-il à son ami de Virieu, pourquoi avonsnous tous deux ce je ne sais quoi dans l'âme qui ne nous laissera jamais un instant de repos avant que nous ne l'ayons satisfait

ou étouffé? Est-ce un besoin d'attachement et d'amour? Non* Est-ce l'ambition? Pas tout à fait. »

En attendant, il profite de l'été pour aller bercer sa rêverie chez son oncle, l'ancien vicaire général, devenu abbé de Montculot. Au milieu des bois et des fontaines, tantôt il s'étend à l'ombre de quelque hêtre, sur le gazon, pour y « vituler » paresseusement, tantôt, plongé dans la modeste bibliothèque de l'abbé, il se complaît à y faire des découvertes.

De retour dans « son trou » de Milly, il projette de prendre part aux Jeux Floraux de Toulouse, il traduit Hésiode, Les Nuits de Young, a le sentiment qu'il tâtonne à l'aventure, en devient plus mélancolique. Vainement sa mère veut le présenter à la société de Mâcon.

Décidément il faut sortir ce jeune homme de ce désastreux isolement et l'oncle de Montceau s'en charge.

Depuis le 22 fructidor de l'an XIII, Mâcon possédait une Société des Sciences, Arts, Belles-Lettres. Tous les mois, trente ou quarante membres de cette Société, savants et lettrés régionaux, se réunissaient en séance dans la bibliothèque de la ville, se communiquaient leurs recherches, se donnaient lecture de rapports, et poursuivaient modestement des travaux utiles autant que désintéressés.

Les plus grands noms du Maçonnais s'y rencontraient : ceux du préfet de Saône-et-Loire, du maire de Mâcon, bibliophile distingué, de l'évêque démissionnaire de Troyes ; il y avait encore le docteur Cortambert, l'avocat Chandon, l'abbé Sigorgne qui, dans le temps, avait correspondu avec Jean- Jacques et Voltaire ; il y avait enfin, aux côtés de son ami M. de Larnaud, « dictionnaire universel relié sous forme humaine », l'oncle de Montceau, François Louis de Lamartine, tout à la fois numismate, archéologue et agronome. Comment le neveu pourrait-il refuser d'appartenir à la docte assemblée?

Il ne refusa pas ; présenté à ses futurs confrères par son oncle,

dans une réunion privée, rue Bauderon-de-Sennecé, il prenait officiellement séance à l'Académie de Mâcon le 19 mars 1811, en y prononçant un discours de réception qui fit sensation sur les avantages de la communication des idées entre les peuples par la littérature.

A ses amis le jeune homme se croyait obligé de montrer quelque désinvolture ; il leur écrivait qu'il avait été reçu sans y songer, « comme malgré lui ». Au fond, c'était une manière de signaler son premier succès et si, avec de Virieu, il tient à laisser entendre qu'il est bien au-dessus de ce succès : « Je n'ai pas goûté le moindre plaisir dans ce triomphe bien inattendu », avec Guichard il est moins ménager des formes et il dit tout franc : « Prends-tu part à toute la gloire de ton ami et en es-tu un peu fier? »

Le vrai, c'est que la séance a été une véritable fête pour la Société, pour l'oncle de Montceau et pour le neveu. Dans l'accueil qu'on lui a fait, il va puiser une nouvelle ardeur. Il sera reconnaissant à l'Académie de Mâcon de l'intérêt qu'on a porté à ses travaux de débutant et, toute son existence durant, il lui demeurera fidèle. Il lui donnera la primeur de la plupart de ses œuvres de jeunesse ; il « renouvellera même l'engagement de lui offrir le tribut de tout ce qui sortira de sa plume ».

Et l'Académie provinciale portera sur le poète à son éclosion une attention tout à la fois grave et maternelle ; ce sera une Aima Mater, s' effarouchant parfois d'une veine trop intime, austère dans sa critique, franche dans l'expression de son sentiment, mesurée dans ses louanges, mais attentive, mais dévouée, mais tutrice encourageante et toujours ouverte à celui qui, pour elle, ne sera jamais Monsieur de Lamartine, mais uniment : Monsieur Alphonse^

« J'aime pour la vie, je ne m'appartiens plus et je n'ai nulle espérance de bonheur, quoiqu'étant payé du plus tendre retour.

Tout nous sépare quoique tout nous unisse. Je vais prendre incessamment un parti violent pour obtenir sa main à vingt-cinq ans. J'entre au service, j'essaie de me faire tuer ou du moins d'acquérir un grade qui puisse me faire vivre, ma femme et moi... Je dis ma femme, car je la regarde comme telle et rien au monde ne peut nous séparer. »

Lamartine a vingt et un ans. Il est trop jeune pour être académicien. Après le roman de Lucy L..., le voici passionné pour Mlle Henriette P... l'une des plus jolies Mâconnaises de Mâcon. Nous sommes en mai et cela date à peu près de mars. Mais avec un ténébreux qui a pris pour devise : « Rien ne m'est tout ; tout ne m'est rien », les « pressentiments de l'amour » ont tôt fait de se dramatiser.

Mme de Lamartine ne vit plus que dans les transes ; la famille s'émeut ; comme une cousine fait justement son voyage de noces en Italie, on propose au jeune homme de l'accompagner...

L'Italie! Cela vaut la peine de la réflexion. Au reste, y faut-il tant de réflexion? Le tout est de sauver les apparences ; et il se décide, très enchanté dans le fond, avec seulement un petit regret, qu'il amplifie pour la forme.

« Ce soir, je vais annoncer mon triste départ ; que de larmes vont couler !... mais j'ai du cœur et toutes les Armides de ma patrie ne retiendront pas un preux chevalier qui va courir les aventures... » Ceci est héroïque et s'adresse à Aymon de Virieu, son animœ dimidium.

Avec Guichard, le ton s'attendrit dans le pathétique : « Il faut que je rompe les liens les plus doux, que je me condamne à une douleur mille fois pire que la mort... Pleure le malheur éternel de ton ami ! »

Là-dessus, il gagne Chambéry, les Charmettes, rend en passant hommage à Rousseau et sort de France.

En juin 1811, il a touché la terre italienne. Dès Turin, l'enthousiasme le saisit. A Milan, il se grise de musique italienne ; à Livourne,

la mer lui apparaît pour la première fois; à Florence il disserte sur la morale avec un auditeur au Conseil d'Etat, M. de Fréminville. Enfin, Alphonse arrive à Rome ; au début d'octobre il a écrit à sa mère une lettre enthousiaste ; et Mme de Lamartine confesse : « Je voudrais bien être avec lui, mais je suis trop pauvre. Ses oncles et ses tantes nous aident à payer les frais de son voyage, ils nous ont donné hier pour lui soixante-douze louis. » Ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'elle-même a vidé le tréfond de ses tiroirs pour son fils. « S'il est économe, il pourra avec cent louis passer l'hiver à Rome et à Naples ; mais qu'il est jeune et débordant d'imagination pour être ainsi livré à lui-même dans ces pays lointains ! J'aspirais à le voir partir ; j'aspire maintenant à le voir de retour... Quel malheur qu'un fils inoccupé ! Malgré la répugnance de la famille à le voir servir Bonaparte, nous aurions dû penser à lui et non à nos répugnances ou à nos opinions. »

Mme de Lamartine parle en femme pour laquelle la politique est chose secondaire ; à Rome, son fils est déjà très occupé : il erre dans les solitudes ; il visite, un livre dans sa poche, les galeries désertes des palais romains ; le soir, il travaille au grec, au latin, ou va visiter des artistes.

Puis il y a cet amour de Mâcon qu'il n'a pas encore oublié, et quand il arrive à Naples en décembre, il aime à se convaincre qu'il promène par toute l'Italie ses ennuis déchirants.

Mais la ville douce le conquiert ; Baïa, Pouzzoles, Solfatare sont si langoureuses !

Tandis que Mme de Lamartine, à Milly, espère que M. Aymon de Virieu ira rejoindre son fils : « C'est un jeune homme plus mûr et qui serait utile dans bien des circonstances », Alphonse écrit de son côté à cet ami si cher : « Je deviens un vrai lazzarone ; j'ai gagné enfin le sommet élevé du haut duquel je vois tout sans que rien m'atteigne. Les mots me manqueraient pour te décrire cette ville enchantée, ce golfe, ces paysages, ces montagnes uniques sur la

terre, cet horizon, ce ciel, ces teintes merveilleuses. Viens vite. » Que pouvait faire de Virieu? Il est à Naples dans les derniers jours de janvier 1812 ; le poète, appuyé maintenant sur cette amitié, va laisser planer son âme.

Autrefois, à Milly, au delà des montagnes, par les beaux soirs d'été, il avait eu l'intuition de cette incomparable Italie ; or elle s'offre à lui dans sa splendeur chaude, dans l'harmonie de sa langue, dans l'alanguissement de sa nature, dans la grâce de ses êties. Alphonse de Lamartine, en arrivant à Naples, s'était présenté rue San-Pietro martyr, près de la Marine, à M. Dareste de la Chavanne, directeur de la manufacture des tabacs, l'un de ses parents auprès duquel l'accréditaient des lettres de sa famille. On l'accueillit, on l'hébergea, et bientôt, à côté de la ville elle-même, il put, aux heures de sortie des ouvrières, contempler ses filles.

Qu'on imagine ce jeune étranger, vibrant, transporté d'enthousiasme, inoccupé et s' abandonnant à la musique étrangère de mots passant entre des lèvres de cigarières.

I/une d'elles s'appelait... Qu'importe? Nous ne la connaissons que sous le nom de Graziella, et puisque c'est avec celui-ci qu'elle a gagné l'avenir, elle peut bien avoir perdu l'autre.

Ce n'était pas, à vrai dire, une Napolitaine, mais une Procidane, fille d'un pêcheur de corail ; elle parlait harmonieusement, avec des gestes souples dans deux bras blancs qu'elle ramenait au-dessus de sa tête comme des anses d'amphore.

A n'en pas douter, c'était une de ces natures qui vivent avec l'heure, chantantes au matin clair, rieuses et lasses à midi, mélancoliques et secrètes à la tombée du soir.

Graziella n'a-t-elle été qu'une aventure quelconque, comme le veut Sainte-Beuve? Est-elle morte, au contraire, de l'amour qu'elle avait conçu pour le « monsieur », ainsi que le narre Lamartine?

C'est aller d'un extrême à l'autre ; Graziella e*t une fille du

peuple, mais du peuple grec ; quand cet étranger lui tient des propos d'amour, elle s'enivre, sous le grand soleil, des mots qui chantent ; ses yeux sont sensibles à la vraie beauté de l'adolescent ; elle aime qu'il se plaise à se laisser aimer, enfermé dans la béatitude de son moi, et quand, par le golfe, en des parties de fête où de Virieu et quelques autres sont de concert, elle joue, penchée sur lui, elle sourit, elle est à lui naturellement, comme la viorne est à l'arbuste.

Lorsque, des années plus tard, Lamartine, à la fin de son récit, lancera ce cri : « L'homme trop jeune est incapable d'aimer... Je me suis reproché de n'avoir pas connu le prix de cette fleur d'amour. Je n'étais que vanité, » ce sera moins le regret de Graziella qu'il exprimera que le regret de lui-même et du temps passé.

Ce n'est pas seulement « l'idylle de deux cœurs battant à l'unisson » ; Graziella, s'est à la fois donnée à l'homme et au poète.

A l'homme : on montre encore à Saint-Point, près de la table de travail, plié soigneusement dans une armoire, un voile en grossière cotonnade, d'un rouge déteint : c'est le voile que la fille du peuple, la cigarière, dans un tendre élan, a donné à Lamartine.

Au poète : ouvrez les Méditations à la page du Passé :

Un nom chéri vole sur l'onde, Mais pas une voix qui réponde Que le flot grondant sur recueil.

Malheureux ! quel nom tu prononces !

Ne vois-tu pas, parmi les ronces, Ce nom gravé sur un cercueil?

Cela date de 182 1 : il y a dix ans déjà que Graziella a passé dans son existence ; elle y vit encore. Et, en 1857, c'est-à-dire presque après un demi-siècle, c'est encore Graziella qui passe sous ses jreux, vivante, immortelle, dans son âme de poète :

4o LAMARTINE

Tu levas tes deux bras, anses de ton beau corps ; Tu descendis la cruche au niveau de sa tête, Et du vase incliné tu lui tendis les bords. Il y but à longs traits en relevant sa manche.

C'est par Graziella, cette fleur de vie passagère, qu'il a communié avec la vie éternelle de l'Italie; c'est par elle, ainsi que les sculpteurs, qu'il a compris, conçu la muse antique : devant Tibulle, Ovide, Properce, Horace, il a pris en horreur la vanité artificielle de Gentil- Bernard et de Dorât ; puis il a gagné Théocrite, Virgile, Homère, les sommets, comme il gagnait, avec la belle Procidane, les pentes du Vésuve.

Et son vers, plein d'une sève de vingt ans, s'est paré de la grâce d'une femme de race grecque. Graziella est sœur de Lesbie ; et le poète le savait quand il chantait, dans une pièce dont il devait plus tard transférer la dédicace :

Oui, l'Anio murmure encore Le doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur.

Naples et Graziella ont fait de Lamartine l'amant des voluptés antiques ; né sérieux et tendre, sa religion se teinte d'épicurisme et de sensualité ; Naples et Graziella lui ont donné le sens et comme le goût amer de la brièveté de nos jours en face de la pérennité des temps. Ils ont modelé sa pensée et l'expression de cette pensée, au coin des médailles antiques.

Ils ont fait du poète qui se cherchait le poète de l'éternelle beauté.

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