‹ LamartineChapitre 8 sur 9 · MORT. — LE RETOUR AU SOL · texte numérisé non relu

MORT. — LE RETOUR AU SOL

E quitte sans regret les affaires publiques, parce que je ne m'y suis jamais mêlé dans la pensée de faire des hommes et des événements l'instrument de ma fortune, de ma puissance ou de ma renommée... Si mon pays ne veut plus de moi..., je le remercie de me congédier, et je passe avec joie au service d'un meilleur maître auquel je désire consacrer mes dernières années... J'ai été le bruit et le mouvement pendant quelques heures, je serai le silence et l'hymne à mon tour. Un peu de ce siècle porte mon nom, c'est assez ; c'est l'heure de se taire, de disparaître et de se préparer au grand pas de l'éternité. »

Il avait abandonné ses salons de la rue de l'Université, devenus trop vastes, maintenant que la foule des solliciteurs et des relations intéressées s'était égaillée devant sa détresse ; il habitait un pavillon sombre et humide, dans la rue presque provinciale de Villel'Evêque, où seule venait le chercher la véritable amitié de quelques personnes rares et sincères.

Il n'y avait i>lus rien à attendre de sa fortune, car il ne détenait

plus le pouvoir, et son patrimoine se chiffrait par cinq millions de dettes. Il les devait à un luxe qui avait été fastueux, à une générosité toujours prodigue et surtout à un amour du terroir qui le possédait jusqu'à la moelle. Jeune, il avait eu la passion du jeu. Quand il fut arrivé à l'âge mûr, cette passion s'aiguilla sur la spéculation agricole. C'est elle, c'est cet amour de la terre, qui lui fait prendre à sa charge, dans chaque succession, tous les domaines et laisser à ses sœurs l'équivalent de leurs parts en bonnes rentes qu'il paye religieusement. La valeur de Saint-Point provient de prairies magnifiques? Dans ce pays où le raisin ne mûrit que par hasard, il plante des vignes ! Les récoltes sont désastreuses; mais elles doivent toujours devenir incomparables.

En attendant, il s'endette ; pour faire face à ses créanciers qui, maintenant, viennent, âpres, à la curée, il vend deux de ses domaines les plus considérables. Cependant, Milly, Montceau, Saint-Point sont encore saufs.

Mais la maladie sévit sur les vignes ! Les récoltes sont de plus en plus désastreuses.

« J'arrive achevé, ruiné, anéanti ! onze cent mille francs payés cette année, quatre cent mille perdus sur les vins... La terre m'a tué ; il est juste qu'elle m'ensevelisse. »

Il dira cela sur la fin de ses jours. Pourtant, au lendemain de 1848, quand les Pereire lui proposent par l'intermédiaire de Béranger, son vieil ami, la liquidation, s'engageant à payer tous les créanciers et à lui servir encore d'honnêtes revenus, Lamartine se refuse à toute combinaison de ce genre. Il fera face à ses créanciers ; il combinera des affaires. Le temps de gagner quelque argent avec deux ou trois ouvrages : des récits de voyage et d'histoire orientale, une Histoire de la Restauration (tous les matins, levé à cinq heures, il en écrit trente ou quarante pages !) et il ira en Orient mettre en valeur les vingt mille hectares de biens sis dans la plaine de Bugaz-Owa et qu'il doit à la munificence du sultan Abd-ul-Medjid.

iib LAMARTINE

Le voilà parti, en 1849, vers ses illusions smyrniotes. Il en revient enthousiasmé. Il suffira de trouver des capitaux et l'exploitation sera merveilleuse. Mais personne ne partage sa foi ; il ne lui reste plus qu'à faire œuvre de journaliste et d'écrivain.

L'un après l'autre, il fonde Le Conseiller du Peuple, Le Pays, Le Civilisateur, recueil de littérature, précurseur du Cours familier de Littérature. Il y raconte les Vies Illustres, à l'instar de Plutarque. Cela lui permet, entre deux rechutes de rhumatisme, d'écrire huit cents pages et de payer vingt-cinq mille francs. Il ne quitte plus le harnais.

« J'ai écrit un volume de quatre cents pages depuis mon arrivée. Je vais en écrire un autre, et ainsi de suite. Je suis comme Cicéron qui écrivait, dit-il, plus que ses deux secrétaires ne pouvaient copier. »

Les deux secrétaires de Lamartine étaient sa femme et sa nièce, Mlle Valentine-Marie-Gabrielle de Cessiat. L'âme haute, le noble et parfait dévouement de Mme de Lamartine, l'intérêt qu'elle sut prendre pour son mari à toutes les questions matérielles de l'existence, sa spontanéité à l'aider de ses propres revenus au jour cruel des nécessités sont connus de tous ; il convient de placer à ses côtés Mlle Valentine de Cessiat qui, dans la vieillesse du poète, sema toutes les fleurs d'une jeunesse affectueuse et tendre.

Au lendemain des Méditations, Lamartine, devant la critique s'était écrié : « Qu'importe ! j'aurai toujours pour moi les jeunes gens et les femmes ! » Les amitiés féminines ne lui manquèrent jamais. Sans parler de sa mère qui veilla sur son enfance, sans parler des grandes dames du faubourg Saint-Germain dans le salon desquelles Les Méditations battirent pour la première fois des ailes, que de femmes ont doucement éclairé l'existence du poète : Mmc Charles, Eléonore de Canonge, Caroline Angebert, Mmc de Girardin, Marianne-Elisa Birch !

Il était réservé à Mlle Valentine de Cessiat d'être l'Antigone du poète vieilli. Elle était la fille de Cécile, l'aînée des sœurs d'Alphonse de Lamartine ; et, par les proportions harmonieuses de son buste, la ligne de son cou, le noble port de sa tête, la légèreté svelte de sa démarche, elle rappelait à la fois sa mère et Mme de Lamartine, que le poète se plaisait à retrouver en elle.

Un éblouissement de jeunesse et de grâce Fascine le regard où son charme est resté ; Quand elle fait un pas on dirait que l'espace S'éclaire et s'agrandit pour tant de majesté.

Intelligente, souriante et spirituelle, ses grands yeux pleins de langueur et d'étincelles s'étaient, à seize ans, attachés aux poèmes de son oncle, et dès lors une ferveur d'admiration avait empli son cœur pour ce poète qu'elle ne voyait que par intervalles, lorsque la vie le ramenait dans sa sphère à elle, soit à Saint-Point, soit à Milly, soit à Monceau. Retrouvait-il en elle comme un reflet de sa mère ? L'âme de la jeune fille répondait-elle à son génie? Elle devint bientôt sa préférée.

A Saint-Point, à Collonges, dans la campagne mâconnaise, elle avait pu voir sa grâce exquise envers les humbles ; à mesure que sa renommée dans le monde se faisait grandissante, les années lui en apportaient l'écho.

Vers 1845, il avait profité de la vente anticipée de son Histoire des Girondins pour organiser un nouveau voyage en Italie ; par Ischia, Venise et Naples, il avait revécu sa jeunesse, en compagnie de sa sœur Cécile et de ses nièces. De la splendeur de ce voyage, Valentine de Cessiat avait encore les yeux et le cœur emplis, quand tout à coup, au lendemain de 1848, elle apprend la ruine définitive de son oncle.

Il en grandit dans l'esprit de la jeune fille. Ce n'est plus son

amitié, son admiration qu'elle lui donne : c'est un culte qu'elle lui voue. Et plus il avance dans le malheur, plus le dévouement de Valentine de Cessiat se fait complet.

Quand elle sait la besogne écrasante à laquelle il s'astreint pour combler le gouffre de ses dettes, elle le supplie, dès 1852, de prendre le peu de biens qui lui vient de son père. Lamartine se révolte.

« Non, je ne veux pas que tu vendes pour moi ton pré, ta vigne et ton figuier... Mais je les reçois dans mon cœur... Je t'aime de plus en plus, de jour en jour, comme une fille qui grandit en âme, en vertu, en piété, en sentiment, en tout! Quant à moi, je me démolis pièce à pièce, mais mes ruines tombent sur un cœur qui adoucit toutes les décadences. »

La lettre qu'elle lui répond est un acte d'adoration et d'amour. Alors Lamartine, qui se voit forcé de se séparer de l'un de ses domaines, prend avis de sa nièce.

« Serais-tu désolée si je vendais Monceau? Ou préfères- tu que je vende Milly? Réponds avec réflexion. J'ai peur d'être forcé à l'un et à l'autre. »

Quelle page admirable de simplicité et d'abandon lui écrit Valentine de Cessiat !

« Ce que vous ferez sera ce que j'aurais voulu faire. Si vous trouvez à vendre plus facilement Monceau, je transporterai tous mes souvenirs au milieu de vos souvenirs de Milly. Je mêlerai ma vie avec la vôtre ; je serai heureuse de vous voir garder le nid de la famille... Si, au contraire, c'est Monceau que vous nous gardez, tout en regrettant Milly je remercierai Dieu de ne pas voir effacer, par le pied des étrangers, la trace de nos pieds sur cette avenue que nous avons suivie avec tant de tendresse. Ensuite, si vous devez les vendre tous les deux, il reste encore Saint-Point, le plus cher d'entre les chers. Nous y concentrerons nos vies, nos souvenirs, nos cœurs. Et même encore, s'il devenait nécessaire de s'arracher

de tout et de tout vendre, je me consolerai encore et toujours, si vous m'emmenez avec vous ; si je puis mettre mon pied sur l'empreinte des vôtres, n'importe le pays, le ciel. Ma patrie, le lieu que je voudrais habiter, ne sera jamais ailleurs ni plus loin que votre ombre par terre. »

A ces lignes, Lamartine répond :

« Tu me demandes un récit de mes journées. Le voici :

« Je me réveille à cinq heures, j'allume ma lampe, je prie et je pense à toi ; je travaille jusqu'à onze heures comme un galérien, et je pense à toi ; je descends déjeuner, je remonte, je prends un livre pour reposer ma tête et je pense à toi.

« Je reçois, je m'habille, je sors, je regarde la fenêtre de la chambre qu'on te prépare et je pense à toi ; je sors seul et triste, je vois la foule et je ne m'y intéresse pas, je prie tout bas et je pense à toi.

« Je rentre à la nuit, je prends un livre, je regarde le feu et je pense à toi ; je dîne seul et vite ; viennent un ou deux visiteurs ; la soirée se traîne ; dix heures ! Je remonte, je prie et je pense à toi ; je me couche, je lis une heure ; je m'endors et je rêve à toi ; je me réveille et j'y pense ; je me rendors et j'y rêve encore.

« Il n'y eut jamais dans un vieux cœur une pensée si pétrifiée, si incorporée et cependant si vivante. Ton pauvre cœur bat dans le mien ; je voudrais qu'il battît dans le cœur d'un autre qui lui donnerait un bonheur que je ne puis lui donner qu'en vœux.

« Voilà ma vie, puisque tu veux le savoir. »

L'échange de leur affection est fait. En cette année 1854, Valentine de Cessiat est arrivée à Paris, chez son oncle, et elle ne le quittera plus.

Viennent les années, croissent les embarras pécuniaires ! Alphonse de Lamartine a près de lui une tendresse qui ne se démentira jamais ; dans l'écrasant labeur de cette fin de vie besogneuse, il a, pour le soutenir, la vaillance de cette nièce qui le reflète si par-

f alternent que, jusque dans l'écriture, on ne parvient pas à les distinguer l'un de l'autre !

Parfois, devant la souffrance physique, devant les ravages de l'âge, devant l'énormité de sa tâche et l'inanité de la lutte, sa tristesse touchait au désespoir. Alors Valentine se surpassait, comme l'a raconté Mlle Marie-Thérèse Ollivier ; elle se multipliait, elle copiait, elle choisissait les citations, elle tenait la correspondance, les comptes ; elle faisait la lecture ; elle causait ; elle distrayait ; elle amusait ; elle charmait ; et surtout elle aimait :

« Mon métier de garde-malade, écrit-elle un jour, a été très doux ; mon oncle sait le rendre aimable ; il est si bon et si charmant, même au milieu de ses souffrances ! »

Et l'oncle, de son côté, écrivait :

« Valentine me désattriste de tout ! »

Dans cette misère croissante, banale, incessante qui le harcelait et l'envahissait, Lamartine demeura le demi-dieu qu'il avait toujours été. Pas un instant la moindre rancœur, le moindre dépit de se voir réduit à son métier de forçat de lettres ne l'effleura. Il sait la valeur et la sublimité du sacrifice. Dans Geneviève, il montra celui d'une humble servante ; dans Le Tailleur de pierres de Saint- Point, celui d'une rude existence de tâcheron; dans ses Entretiens familiers de Littérature, celui du poète qu'il était lui-même réduit à besogner pour vivre.

Pendant dix années, il suffira à la tâche de cette revue mensuelle qui, partant de Dante, de Shakespeare et de Tacite, arrive avec une nonchalante élégance à traiter de Vigny, de Balzac et de Musset. C'est une histoire littéraire, panachée de souvenirs. Nulle aigreur, nulle amertume envers tant de gens qui ont été ses rivaux, qui l'ont parfois injustement traité et qui sont en plein rayonnement de leur gloire quand la sienne s'éclipse dans un déclin de fortune et de forces vitales ! S'il dit, en toute franchise, que Les Misérables lui appa-

laissent comme « l'épopée de la canaille » et qu'il voudrait les voir signer d'Eugène Sue plutôt que de Victor Hugo, c'est parce qu'il pense sincèrement que l'immense poète y a fourvoyé son génie. Dès qu'il a lu Les Nuits, il s'empresse de rectifier, par un nouvel Entretien qui est un mea culpa, celui qu'avec dédain il avait consacré à Musset, lors de sa mort. Sainte-Beuve s'est montré pour lui sans justice et sans pitié? Il suffit qu'il l'ait connu, apprécié, aimé dans sa prime jeunesse, au temps de l'Abbaye aux Bois. Il laisse de cet homme à la postérité, dans Les Souvenirs et Portraits, la plus délicate, la plus émue et la plus juste des images.

« Il y eut en ce temps-là un poète que j'aimai, qui m'aima et qui ne m'aime plus. C'est M. Sainte-Beuve. On a raillé ses Consolations, poésies un peu étranges, mais les plus pénétrantes qui aient été écrites en français depuis qu'on pleure en France... Si Werther avait écrit un poème la veille de sa mort, ce serait certainement celui-là...

« Depuis il a laissé les vers ; il a donné à la prose des inflexions, des contours, des inattendus d'expression, des finesses et des souplesses qui rendent son style semblable à des chuchotements inarticulés entre des êtres dont la seule langue serait le tact.

« Il a écrit à la loupe, il a rendu visibles des mondes sur un brin d'herbe, il a miniature le cœur humain ; il a été le Rembrandt des demi-jours et des demi-nuances. Il a efféminé le style à force d'analyser la sensation.

« Puis, tout à coup, il a changé de plume, comme on change d'outil sur l'établi du lapidaire, selon qu'on veut graver sur l'onyx en lettres illisibles ou en lettres majuscules, et il a écrit alors dans un style simple, clair, solide, tantôt en creux, tantôt en relief, sur la vie et les œuvres des hommes et des femmes de lettres, des études qui élèvent la critique littéraire presque à la hauteur de l'histoire. Qui sait quelle métamorphose n'attend pas encore cet écrivain que les années transfigurent au lieu de le pétrifier. Mme Récamier

l'adorait; je crois bien !.. . Où aurait-elle trouvé un plus fin causeur pour les commodités ou pour les délices de la conversation ! Combien je regrette cette conversation, le plus inédit et le plus ineffaçable de ses livres. »

Alphonse de Lamartine ignora toujours la rancune et l'envie. Suivant ses propres termes, on aurait pu tordre son coeur comme une éponge, sans qu'une goutte de haine ou même de fiel en tombât sur aucun être vivant.

Mais l'âge venait. Grâce à un merveilleux retour sur lui-même, le poète vieilli visita, par le souvenir, sa terre natale au temps de son enfance et nous laissa de cette visite : La Vigne et la Maison.

La nuit tombe, ô mon âme ! un peu de veille encore ! Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore. Vois comme avec tes sens s'écroule ta prison ! Vois comme aux premiers vents de la précoce automne S'envole brin à brin le duvet du chardon !

Viens, reconnais la place où ta vie était neuve. N'as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve, A remuer ici la cendre des jours morts?

Tous les bruits du foyer que l'aube fait renaître, Les pas des serviteurs sur les degrés de bois, Les aboiements du chien qui voit sortir son maître Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix, Montaient avec le jour ; et dans les intervalles, Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon, Les claviers résonnaient ainsi que des cigales Qui font tinter l'oreille au temps de la moisson

Puis, revenant aux tristesses de l'heure, à la besogne qui le tenait à Paris, à l'abandon de ces lieux autrefois si vivants :

De la solitaire demeure,

Une ombre lourde, d'heure en heure,

Se détache sur le gazon :

Et cette ombre, couchée et morte,

Est la seule chose qui sorte

Tout le jour de cette maison !

Ce fut la fin. Après tant de domaines que la nécessité l'avait contraint à vendre, il fallut encore, en 1861, vendre Milly. En 1863, la compagne dévouée et sûre qui l'a suivie sur les chemins de la vie s'éteint, succombant à un dévouement obscur, mais incomparable.

Le vieillard demeure seul ; sa nièce, à son côté, multiplie alors son amour sublime ; elle l'accompagne partout ; elle réalise ce qu'elle avait rêvé autrefois : « Elle n'est jamais ailleurs ni plus loin que son ombre par terre. » Ce n'est pas même, à ses yeux, un devoir qu'elle accomplit, car c'est une joie de le remplir. Il est si grand, si plein de bonté, ce poète dont l'âme rayonne à travers les cils en rais de pure lumière ! Les traits sont creusés et las, le regard n'a plus la flamme étincelante et victorieuse de l'adolescence, mais une douceur ineffable, une bienveillance naturelle rayonne de son être et s'épand sur tous.

L'heure allait sonner. Des amis discrets s'employaient à atténuer la ruine et la misère qui assaillaient sa porte. Sur leurs instances, honteuse peut-être aussi de voir l'homme de génie « assis sur le seuil de sa fortune écroulée et tendant son casque — Date obolum Belisari ! — » la Ville de Paris concéda au poète l'usage d'une petite villa située à la lisière du Bois de Boulogne, à l'endroit où finit aujourd'hui l'avenue Henri Martin. Ce fut son avant- dernière demeure et l'antichambre de la mort.

Il la sentit venir et voulut le calme pour la recevoir. Il ne parlait presque plus. « On eût dit qu'ayant lui-même délié son âme, il attendait, spectateur silencieux, qu'elle prît son vol. »

Il se détachait volontairement des choses d'ici-bas, oubliait jusqu'à ses œuvres. Un soir qu'on venait de lui lire la mort de Laurence, de Jocelyn : « De qui sont ces beaux vers? » dit-il, en pleurant.

Puis, comme les oiseaux, il parut avoir la honte de l'agonie et voulut se cacher pour mourir. Un soir, à Monceau, après le dîner, on dut le rejoindre à travers les champs où il errait en quête de la suprême heure.

Valentine de Cessiat le ramenait à la résignation. Alors il lui parlait de l'au-delà, du temps où il reviendrait la voir et lui parler. . .

Le 28 février 1869, comme son souffle se faisait de plus en plus hoqueté, la jeune fille alla vers une petite armoire qu'elle connaissait bien pour avoir vu souvent son oncle l'ouvrir lorsqu'ils étaient seuls ; elle en sortit le Christ d'ivoire auquel Elvire avait confié son dernier baiser, et c'est à ce crucifix que Lamartine rendit son âme.

Selon son désir, ses obsèques à Paris furent des plus humbles et passèrent presque inaperçues. Aucun discours, aucune force armée. A la maison mortuaire, les amis purent se compter ; ils ne dépassaient pas la trentaine. Le seul homme politique qui suivit son cercueil fut Emile Ollivier à l'intervention duquel il avait dû, un an plus tôt, une pension annuelle de vingt-cinq mille francs arrachée, par un vote, à la Chambre. L'Académie française, sachant qui elle perdait, s'était mieux fait représenter que le pays. Emile Augier, Jules Sandeau, de Laprade, Alexandre Dumas fils et Louis Ratisbonne escortèrent sa dépouille.

Jusqu'à Mâcon ce départ pour l'éternité garda quelque chose d'officiel. Mais là, tous ceux de Milly, et ceux de Saint-Point, et ceux de Monceau, et ceux de Collonges, dont les noms sont inconnus et nombreux comme les étoiles du ciel, vinrent reprendre celui qui rentrait chez eux. Habitants des campagnes suivant leurs curés,

ils prêtèrent leurs épaules au cercueil sacré qui ramenait à sa mère, à sa femme, à sa fille, le chantre de leurs bois et de leurs vallées. Ils étaient partis de grand matin ; un linceul de neige couvrait leurs terres ; quand ils revinrent avec leur précieux fardeau, le soleil avait tout fondu et, par toutes les pousses, et par toutes les herbes, le printemps naissait.

Telle fut l'entrée d'Alphonse de Lamartine dans la nature, dont il avait été toute sa vie pénétré, et dans l'éternité.

SIGNATURE DE I^AMARTINK

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