MAL DANS MES AFFAIRES. » — « O POÈTE
DE cette saine épître Alphonse de Lamartine conclut-il que la politique lui était fermée? Jugea-t-il qu'une accalmie s'était produite dans le ciel social et qu'elle le rendait libre de lui-même? Le rêve, tant de fois poursuivi au cours des années précédentes, s'imposa-t-il avec tant de force à son génie qu'il ne put y résister?
Le 10 juillet 1832, sur le brick YAlceste, jaugeant 250 tonneaux et commandé par le capitaine Blanc, il s'embarquait pour l'Orient ; outre sa femme et sa fille Julia, il emmenait avec lui son médecin M. de la Royère, deux de ses amis, MM. Capmas et A. de Parseval, et six domestiques.
En quittant la terre de France, il quittait le passé : les êtres qui l'avaient soutenu à ses débuts : Mme de Montcalm, Mme de Raigecourt s'étaient effacées ; le second moi qu'avait été pour lui sa mère n'existait plus : il allait vers l'Orient, vers un autre soleil, vers le mirage d'un autre monde d'idées et, engagé déjà sur cette route foulée avant lui par Chateaubriand et Byron, il sentait se
gonfler son cœur par avance à l'émoi d'évoquer les civilisations disparues.
Hélas ! Pouvait-il savoir dans quelle détresse inguérissable ce voyage, si brillamment entrepris, se terminerait? A l'instant du départ, il l'avait justifié, dans un Adieu, en vers frappés comme des médailles :
Des sept pages du monde, une me reste à lire. Je ne sais pas comment l'étoile y tremble aux deux, Sous quel poids de néant la poitrine respire, Comment le cœur palpite en approchant des dieux...
Il était parti, malgré les conseils sages d'Emile de Girardin, malgré les supplications de Delphine, qui semblait avoir le pressentiment de l'avenir.
« Que je déteste les voyageurs, les gens qui voyagent pour voyager ! lui disait-elle ; qu'il y a d'inquiétudes dans un cœur capable de cette passion ! Je ne comprends un départ que lorsqu'on fuit ou qu'on rejoint quelqu'un qui vous trahit ou qui vous aime... Qu'allez-vous faire si loin? Chercher des inspirations ; n'en avez-vous pas à revendre? Quelles images, quels souvenirs, quelles couleurs étrangères peuvent ajouter à votre talent dont le plus grand mérite est d'être vous, dont l'individualité est toute la puissance, toute la grâce !... Je suis si indignée, si affligée de votre départ, que je fais vœu de ne rien lire de ce que vous écrirez pendant cette longue absence... Mais je ne puis croire que tout soit encore décidé : n'y a- t-il donc dans le monde des obstacles que pour ce qu'on désire? Ne s'en trouverait- t-il pas pour ce malheureux voyage qui me désole? Ah ! si j'étais reine, qu'un ordre serait vite donné pour vous retenir ! ce n'est pas la peine de mort que j'abolirais, c'est l'exil. »
Tout de suite ce voyage en Orient prit, dans l'esprit du public, les aspects d'un conte ajouté aux Mille et une Nuits.
On en vantait la somptuosité ; on faisait courir le bruit que le poète emportait pour les émirs de Bagdad des trésors magnifiques. Il passa par Malte, fit escale à Nauplie, le temps de voir la Grèce à feu et à sang, gagna Athènes dans une désillusion complète et, poussant plus loin, parvint à Beyrouth où son impatience fut enfin récompensée.
Sa fille Julia, malade dès le départ, avait été obligée de s'aliter dès l'arrivée. L'air de la mer et le voyage avaient aggravé son état. Mmc de Lamartine s'installa à son chevet, au pied du Liban ; et Alphonse de Lamartine dut partir seul pour le voyage de ses rêves.
A cheval, suivi par une caravane de vingt-cinq chevaux arabes, caracolant et déployant dans le désert un faste inouï, il s'enfonça pendant quarante-cinq jours dans la Palestine et la Galilée, éblouissant sur son passage les tribus qui l'acclamaient dans sa splendeur et sa beauté. Si nous en croyons Théophile Gautier, une Anglaise, qui habitait le Liban, lui donna un cheval dont le dos, par ses plis, dessinait une sorte de selle, en lui prédisant qu'un jour il tiendrait dans sa main de gentilhomme les destinées de son pays.
Quand il parut, magnifique, souriant, dans tout l'éclat de son génie à cette prophétesse qui s'affirmait reine de Palmyre, elle l'accueillit en lui tendant la main.
« Vous êtes un de ces hommes que j'attendais, que la Providence m'envoie... Bientôt vous retournerez en Europe ; l'Europe est finie, la France seule a une grande mission à accomplir encore. Vous y participerez... »
Ce fut, transposé, le Tu seras roi! des sorcières de Macbeth. Moment décisif dans l'évolution intellectuelle et morale d'Alphonse de Lamartine ! Sous ce ciel d'Orient, où tout lui parle de fatalité, il ne peut douter de la vérité de cette prophétie, qui répond si bien à ses secrets désirs.
Justement, sur les ruines de Balbek, un émissaire arabe est venu lui annoncer qu'en son absence les électeurs de Bergues viennent
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de le porter à la Chambre. Est-ce l'influence de Caroline Angebert qui se manifeste? Qu'importe !
Grâce à l'intervention d'Ibrahim Pacha, le voyageur a visité Jérusalem que la peste ravage ; par le littoral, il regagne Césarée, Tyr, Sidon... Il est à Beyrouth !
Et la mort vient brusquement arrêter sa « félicité surhumaine ». Dans ce pays de lumière elle s'approche de Julia ; elle enveloppe l'enfant qui se débat encore dans les derniers progrès d'une maladie de poitrine; sous les yeux du père impuissant, elle emporte la fillette, clôturant la marche triomphale par une marche funèbre.
On revint par Constantinople et par le Danube; en Bulgarie, l'état de Lamartine fut tel que son entourage, fort éprouvé luimême, craignit pour sa vie.
Dans cette chevauchée, épique jusque dans la douleur, le poète et l'homme s'étaient transformés :
« Je ne suis plus le même, au physique et au moral... C'est une grande leçon que tant de spectacles de vanités humaines : cela enlève le prestige du passé, comme les illusions d'avenir. »
Comme il était plongé dans cet abattement, un mot, venant de France, le touche au hasard d'une escale ; il était signé de Delphine :
«... J'avais raison de détester ce voyage. Vous savoir si malheureux et si loin de nous !... Revenez vite : à de tels malheurs, il faut de grandes distractions, des occupations, des devoirs graves, et j'espère que ces tristes affaires politiques dans lesquelles vous allez entrer vous aideront à vivre, même en vous tourmentant. J'espère aussi que notre vraie affection vous sera encore douce, et que votre cœur brisé n'a pas encore dit adieu à tout ce qu'il aime. Je n'ose pas vous dire, pour vous rattacher un peu à moi, que je viens d'être dangereusement malade, j'ai peur que vous m'en vouliez d'être échappée, moi qui n'étais pas tout pour vous...
« Mon Dieu, que je vous plains, elle était si belle ! Que je voudrais vous revoir ! Je ne sais si mon amitié s'augmente de votre
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EES HARMONIES
C'est ainsi qu'on concevait à l'époque de Eamartine, ses odes et ses élégies, d un caractère
rêveur et mystique.
malheur et de la crainte que j'ai eue moi-même de ne plus vous revoir, mais il me semble que jamais cette tendresse n'a été plus vive, et pourtant, depuis un an, je n'ai pas eu un souvenir de vous. »
Alphonse de Lamartine était de retour. En mettant le pied sur la terre française, il avait repris possession de lui-même et déjà son ambition s'apprêtait à le soulever vers une autre carrière. Mais il allait y apporter une âme nouvelle, plus en dehors de toutes les contingences, plus fixe dans le temps, plus souverainement idéaliste et fataliste.
Sa religion s'est élargie et, quand Alfred de Vigny lui demande s'il pense, comme lui, que l'islamisme est un christianisme corrompu, il n'hésite pas à répondre, en toute sincérité, que c'est au contraire un christianisme purifié. Il écrira que la voix du muezzin « voix vivante, animée, qui sait ce qu'elle dit et ce qu'elle chante, est bien supérieure à la voix stupide et sans conscience de nos cathédrales » ; et, par là, il nous apparaît que le poète s'est détaché, au cours de ce voyage en Orient, du sol auquel, jusqu'ici il était demeuré si intimement Hé.
Mais ce qui se dégage surtout, dès qu'il est de retour, c'est cette confiance absolue en soi qui le possède et qui le rendra si fort aux yeux des masses. Il va lui devoir tous ses succès oratoires, elle le portera à la première place devant tous. La pythie du Liban ne l'avait-elle pas prédit?
C'était un soir, vers septembre 1833, un peu après la rentrée des Chambres. Lamartine, après avoir cherché « son point d'appui hors des partis existants, dans la conscience du pays », avait résolu d'être à lui seul un parti ; et, comme on lui demandait où il siégerait à la Chambre, il répondait en souriant : « Je siégerai au plafond. »
Après le dîner, M. de Talleyrand, qui touchait alors au bout de sa carrière, s'approcha du néophyte.
« Monsieur s lui dit-il de son air « solennel et oraculeux », « vous êtes entré dans les affaires de ce pays-ci plus qu'aucun homme depuis Juillet, plus profond, plus juste, plus avant que qui que ce soit. Vous ne pourrez manquer dans la marche que vous avez tracée et suivie, d'être au cœur du pays. »
Le vieil homme d'Etat prédisait juste. Cette manière de traiter la politique en philosophe chrétien avait d'abord fait hausser les épaules et, dans les partis, on n'avait admis qu'à moitié cette prétention de poète qui entendait être au-dessus de tous les partis. On tenta de l'inféoder au gouvernement. Quand il se mit à attaquer Guizot, Thiers et M. Mole, il fallut chercher autre chose.
Mais son éloquence n'en laissa pas le temps. « L'improvisation la plus spontanée, la réplique la plus nette, la plus abondante, la plus foudroyante » vinrent bientôt couper court à toutes les attaques et sur tous les bancs, quand il monta à la tribune, le silence se fit.
Si nous nous en rapportons à M. Léon Séché, « sa voix avait beau manquer de médium ; il en tirait parfois, dans le feu de l'improvisation, des accents qui remuaient jusqu'aux entrailles. Le geste sobre, éloquent, mesuré, ajoutait à l'autorité du verbe, et le visage inspiré, avec ses cheveux soulevés en ondes frissonnantes et ses lignes admirables, achevait de donner l'impression que le Dieu qui était en lui vaticinait du haut d'un trépied. »
Avec cette éloquence toute personnelle, jusqu'en 1841, il traitera d'une manière également magistrale les questions d'enseignement, d'économie sociale, d'affaires étrangères ; sa faculté d'assimilation est prodigieuse. On lui parle économie politique?
« L'Economie politique? C'est très facile et très amusant ! »
Et, sans pédantisme aucun, il disserte pendant trois heures sur la question qu'il éclaire d'aperçus abondants et précis !
Si, parmi ses intimes, Mme de Girardin ne peut passer deux jours
sans le voir à ses « petits couverts de rois sans sujets », à la Chambre il n'est pas un parti qui ne s'applique à attirer à lui cette force d'éloquence. Mais il demeure seul. « Les vieux partis sont morts et rien ne ressuscite ici-bas. »
Il demeure, en politique comme en poésie, dans l'idéal.
Aussi les Muses ne l'abandonnèrent pas ; il sacrifiait toujours à leur beauté. A la poésie lyrique des Harmonies, Alphonse de Lamartine rêvait de faire succéder quelque beau poème idéaliste. En décembre 1831, Jocelyn était commencé.
« J'écris aussi quelques strophes des Mémoires du curé de X... C'est mon chef-d'œuvre. »
Il le poursuit avec amour ; il écrit en 1834 à Aymon de Virieu :
« Je ne doute pas que cela ne t'aille aux dernières fibres du cœur, car c'est toi et moi peints à seize ans, dans le style que tu aimes, sans bruit, sans éclat, sans draperies, style de poésie dramatique et évangélique. »
Après cinq années de labeur, en juillet 1836, à la veille de le publier, il écrit encore :
(( Lis-le au soleil ou à l'ombre, mais au repos et en plein air, un jour de jeunesse. C'est de la poésie de vingt ans. J'en suis confidentiellement ravi... Je prophétise que cela sera trouvé bête pendant six ans et dans les poches des cordonniers ensuite... »
Jocelyn paru en février 1836, vingt-quatre mille exemplaires s'en enlevèrent en vingt-sept jours. Comme il l'avait prévu, le poème atteignait le grand public. Fut-ce à l'ouvrage même qu'il le dut? Fut-ce à sa renommée politique? Il était passé poète populaire. A Bruxelles on faisait sept éditions du poème, et autant en Allemagne. Lamartine lui-même demeurait stupéfait de cet engouement.
« Cela passe les Premières Méditations en succès unanime. Cela se ht dans les cours de tous les professeurs, dans les collèges, et cela s'en va par milliers d'exemplaires. »
Sans doute la critique avait trouvé bien panthéiste la religion
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de Jocelyn ; elle reprocha à l'œuvre des négligences de forme ; mais on se trouvait devant « l'épopée de l'homme intérieur », et si ces huit ou neuf mille vers n'avaient pas été relevés, en réalité, sur des pages d'album ou des marges de Pétrarque, ils n'en étaient pas moins « des vers délicieux, d'une poésie pure et juvénile, d'une poésie de seize ans ».
Si la forme n'en était point taillée à facettes, Jocelyn, tout peuplé de souvenirs de l'auteur, demeurait une œuvre de vie, de sacrifice et d'amour, émouvante et émue. L'idylle qui la parfumait, prenait relief sur le fond sinistre de la Révolution qui grondait autour de la Grotte des Aigles.
On sait la donnée du poème et que Lamartine s'y est souvenu, en les idéalisant, des aventures que lui avait autrefois contées l'abbé Dumont, curé de Bussières, près de Milly, entre deux leçons de latin.
Sous la Terreur, au temps où il n'était pas encore dans les ordres, l'abbé, chassant un jour, avait sauvé des Jacobins la fille d'un gentilhomme et s'était réfugié avec elle dans une hutte de charbonnier et, dans cet état, avait veillé tout au moins sur sa vie pendant plusieurs mois.
Partant de ce thème, banal et fruste, Alphonse de Lamartine bâtit son épopée intime. Et ce fut, dès lors, non plus l'aventure, mais le drame intérieur et moral le plus poignant qu'une créature puisse engager avec elle-même. Aux prises avec l'amour, cet être va s'élever plus haut vers le Bien par le sacrifice. Et cet amour, il le répandra sur tous les êtres, simples comme lui, qui l'entourent, depuis le laboureur jusqu'au chien. Dans l'immense nature qui les domine, il nous montrera, à grands traits, en larges peintures, les êtres soumis à la grande loi du travail. Et le tableau aura une telle envergure que, par le fait même de traduire en poésie les faits journaliers, il entrera dans le cadre sublime de l'épopée.
Avec M. Emile Faguet faut-il voir dans Jocelyn et dans La
Chute d'un Ange, une sorte de Légende des Siècles spiritualiste? Le premier de ces poèmes avait montré l'élévation de l'être par le triomphe de l'esprit ; dans le second, publié deux ans plus tard, en 1838, Lamartine entreprit de démontrer la chute par le triomphe de la matière.
En ce temps-là, les anges étaient à la mode. Byron, Thomas Moore, avec lequel l'auteur de Jocelyn était en relations, les avaient mis en scène dans certains de leurs ouvrages ; on se plaisait aussi à développer l'hypothèse des existences successives ; Eugène Sue, comme Edgar Quinet en avait tiré le meilleur parti possible.
Lamartine remonta à la création du monde, fit tomber du ciel un ange, Cédar, épris de la beauté d'une femme et l'engagea dans la série des existences successives qui devaient le mener à l'expiation.
Le poème comprend deux parties : une idylle au milieu de la vie pastorale dans le Liban, avant le déluge ; un mélodrame fantastique dans la ville de Babel.
La Chute d'un Ange n'eut aucun retentissement. Le génie de Lamartine s'opposait absolument à ce qu'il peignit aucune laideur, et il s'y trouva si gêné que le poème en devint, dans sa seconde partie, interminable, baroque et fatigant. A n'en pas douter, ce fut une erreur et le poète fut le premier à en convenir.
Mais il avait touché, avec cet épisode, le poème philosophique et, dans certains passages, s'était élevé à une hauteur de vues insurmontable. Elyséen plus que jamais, s'il n'a pas conçu le Tartare, il s'est élevé ici d'un plein vol aux plus sublimes hauteurs ; quel poète s'est plus rapproché de son idéal que Lamartine, lorsqu'il dépeint Dieu?
Je suis celui qui suis,
Par moi seul enfanté, de moi-même je vis.
Tout nom qui m'est donné me voile ou me profane ;
Mais pour me révéler le monde est diaphane.
ioe LAMARTINE
Rien ne m'explique, et seul j'explique l'univers :
On croit me voir dedans, on me voit à travers.
Ce grand miroir brisé, j'éclaterais encore.
Eh ! qui peut séparer le rayon de l'aurore?
Celui d'où sortit tout contenait tout en soi.
Ce monde est mon regard qui se contemple en moi.
Après cette envolée vers des deux exotiques, vers des temps abolis, vers la naissance du monde, Alphonse de Lamartine revint aux âges de son enfance et de sa jeunesse.
Au moment où il va avoir un demi-siècle d'existence, à l'automne de sa vie, il jette un long regard autour de lui, dans cette chère masure de Saint- Point. Hier encore, il y écrivait les aventures des deux amants antédiluviens « au ronflement mélancolique d'un tuyau de poêle et du vent dans la tour ». Aujourd'hui, les moissons, les vendanges, les semailles sont faites ; il est cinq heures du matin. Sorti du lit, il allume la lampe de cuivre, met le feu dans l'âtre au sarment de vigne...
« J'ouvre ma fenêtre, le froid du matin me saisit... Dans ma tour le fagot réchauffant pétille... Que faire alors?... Le coude appuyé sur la table et la tête sur la main, le cœur gros de sentiments et de souvenirs, la pensée pleine de vagues images, les sens en repos ou tristement bercés par les grands murmures des forêts qui viennent tinter et expirer sur mes vitres, je me laisse aller à tous mes rêves, je ressens tout, je pense à tout... Comme je ne sais pas écrire en prose, faute de métier et d'habitude, j'écris en vers... »
Penché sur la terre natale, tout près de ses origines, le poète se reprend. Le passé qu'il contemple, en se tournant à demi, n'est pour lui qu'un chemin de tombeaux. Peu à peu, le silence s'est fait sur la route autrefois pleine de chansons et de rires. Les dames de jadis ne sont plus ; Julia n'a passé sur terre que pour laisser la désolation dans son cœur ; Elvire !... Et cette mère avec laquelle
il a perdu comme le meilleur de lui-même ! Jusqu'à Louis de Vignet, l'harmonieux poète, cet ami de toujours, mort de la veille, à Naples, emporté par la peste !
Ainsi nous mourons feuille à feuille, Nos rameaux jonchent le sentier, Et quand vient la main qui nous cueille, Qui de nous survit tout entier?
Ces contemporains de nos âmes, Ces mains qui cherchaient notre main, Ces frères, ces amis, ces femmes, Nous abandonnent en chemin.
A ce chœur joyeux de la route, Qui commençait à tant de voix, Chaque fois que l'oreille écoute, Une voix manque chaque fois.
Il abandonne alors sa personnalité ; il ne veut plus voir que la misère humaine, et sa pitié va s'étendre sur tous les hommes. Dans les Recueillements poétiques prend essor sa religion de l'humanité. Il croit venus les temps de la paix et de la concorde universelle. Les dogmes vont tomber devant une religion haute et simple qui fera la félicité des êtres ; plus de nations, plus de frontières :
I/homme n'est plus Français, Anglais, Romain, Barbare, 11 est concitoyen de l'empire de Dieu !
Les Recueillements poétiques ne furent pas compris. Ce fut « l'insuccès le plus éclatant et le plus général que puisse ambitionner
un mauvais poète ».
Il suspendit alors son luth et se voua tout entier à la vie publique.
En 1837, élu par trois départements à la fois, à Cluny, à Mâcon, et à Bergues, il s'était donné comme « le ministre de la haute opinion philosophique ». En 1839, il précise cet idéal dans le sens pacifiste et humanitaire le plus complet. C'est l'époque où, de son côté, Mme de Lamartine, pour se consoler de la perte de Julia, autant qu'il est en son pouvoir de le faire, consacre son temps et les ressources de son esprit aux œuvres de bienfaisance.
Tandis qu'avec Mme Caroline Angebert elle se livre corps et âme aux enfants trouvés et au relèvement moral et matériel des femmes et jeunes filles libérées de la prison de Saint-Lazare, Alphonse de Lamartine prononce à la Chambre des discours demeurés célèbres.
Quatre ans auparavant, sa diatribe Contre la Peine de Mort, lancée à l'Hôtel-de- Ville, lui avait valu d'être traité d'utopiste ; après un premier discours sur l'émancipation des esclaves, il va plus loin ; il propose en 1840 l'abolition de l'esclavage. Et quand il vote les deux millions proposés par la commission gouvernementale pour la translation des restes mortels de Napoléon, il prend le soin d'affirmer :
« Je ne me prosterne pas devant cette mémoire ; je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte de la force que l'on veut depuis quelque temps substituer, dans l'esprit de la nation, à la religion sérieuse de la liberté. Je ne crois pas qu'il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre... comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du monde, pouvait être la honte des nations. »
Cette idée, il la développera, un an plus tard, dans sa Marseillaise de la Paix, en réponse à la Marseillaise allemande du^ poète Becker.
« Non, vous ne l'aurez pas, le libre Rhin allemand » avait écrit
ce dernier. Lamartine, n'y voyant qu'une réponse aux forfanteries du parti de la guerre français, entonna magnifiquement :
Roule libre et superbe entre tes larges rives, Rhin, Nil de l'Occident, coupe des nations ! Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives Emporte les défis et les ambitions !
Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu? De frontières au ciel voyons-nous quelques traces? Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu? Nations ! Mot pompeux pour dire : Barbarie ! L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent nos pas? Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie : I/égoïsme et la haine ont seuls une patrie ; La fraternité n'en a pas !
Dans une forme éclatante, Lamartine croyait réalisée la fraternité des peuples, comme il croyait, dans son Discours sur les Chemins de fer le temps venu « de la fin de la guerre dans le monde, de la communauté des idées et des langues ». Utopies que seule rendait supportables une éloquence de poète-prophète !
On sait la réponse cavalière et française d'Alfred de Musset à l'Allemand Becker. En la publiant, dans La Presse, Mme de Girardin imagina que celui-ci l'avait improvisée chez elle, sur la terrasse même de son hôtel, le cigare aux lèvres, tandis que, dans le salon, Balzac et Gautier s'extasiaient sur les strophes de Lamartine. Et, sans doute, elle éprouva quelque plaisir à donner cette leçon de patriotisme à l'auteur de la Marseillaise de la Paix, qui avait porté son œuvreàLa Revuedes Deux-Mondes, au lieu de la lui donner.
Tout s'arrangea d'ailleurs. Moins de deux mois plus tard,
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Delphine recevait de Saint-Point le Ressouvenir à Huber Saladin, un ami commun de Genève. Une lettre accompagnait l'envoi.
Un an auparavant, le père d'Alphonse de Lamartine s'était éteint à l'âge de quatre-vingt-dix ans et la situation du poète, si nous en croyons cette lettre, était fort embarrassée.
« Dites-moi aussi, écrivait-il à Delphine, mais ceci entre nous, si La Presse, comme journal, et non comme confident de nos pensées, donnerait une rétribution à ces vers (Le Ressouvenir) et, si cela est, chargez-vous de mes intérêts. Si cela n'est pas, prenez toujours les vers ; au lieu de La Presse, journal, c'est à vous alors que je les offre. Je les fais copier ce matin pour vous, ils partiront vite.
« Je suis au plus mal dans mes affaires. Tout m'a manqué : Genève et Paris. Je n'ai plus qu'un reste d'espoir pendant encore quinze jours. Après cela, il faudra peut-être me résoudre à vendre même Saint-Point et la terre foulée des pieds de ma mère à Milly. Je cherche où je pourrais aller, hors de France, vivre et mourir. Ce n'est pas aisé.
« J'ai le cœur débordant de cela un peu, et beaucoup plus d'autres chagrins, bien plus dans la moelle, qui se sont accrus très inopinément et très extraordinairement depuis vous.
« Adieu. Je vous quitte à regret pour des hommes de chiffres. Un mot de vous de temps en temps. Vous êtes mon amie! On dit que cela vaut mieux que tous les autres noms humains. Je le crois, car quand la mort ne me les prenait pas, je n'en ai jamais perdu. »
Comme sa lettre venait de partir, Lamartine apprit la mort de Mme O'Donnell, la sœur aînée de Delphine, et il s'empressa de demander le renvoi de son manuscrit :
« Vous avez bien autre chose à penser qu'à corriger et à imprimer ma poésie. »
Mais au lieu de sa poésie, ce fut un billet de mille francs que Mme de Girardin lui envoya.
Il en avait certes besoin. Sa générosité qui lui faisait donner sans
loy
compter, son train de vie, le faste dont il aimait à s'entourer, les multiples voyages qu'il avait fait et faisait encore, ses capitaux « ensevelis dans les ceps du Maçonnais » le mettaient dans une posture difficile. Dès 1838, il constatait :
« Je donne quarante mille livres de rentes, viagères ou non, sur des terres qui les rendent à peu près ; avec cela il faut vivre de la vie d'homme public dans Paris, chose écrasante aujourd'hui... »
Aussi les héritages, bien loin de l'enrichir, ne lui valaient-ils que des charges nouvelles. Mais se séparer de ses terres, vendre, entamer son patrimoine, Lamartine en frémissait à l'avance !
« S'il me fallait vendre une terre, je me sentirais déraciné. Ce serait comme vendre mon père et ma mère et moi-même dans tout mon passé. Cela me rend triste quelquefois, et j'embrasse mes arbres pour qu'on ne nous sépare pas. »
Il écrivait cela en 1838. En 1841, la situation ne s'était pas améliorée. De Paris, un homme venait examiner les terres.
« Il les a trouvées très larges et très bien cultivées. Il a compris enfin, m'a-t-il assuré, ce mot mystérieux du Courrier de Paris : « Lamartine, le premier agriculteur de France. » Vous croyiez badiner, eh bien ! il l'a pris au sérieux en voyant mes vignes et mes familles heureuses et bien gouvernées de vignerons. Me prêterat-il sur cette valeur morale? C'est là toute la question. En attendant je vais aller à Genève un de ces jours pour voir si je trouverai là un appui qui ne perce la main. »
Le prêteur de Paris jugea les hypothèques trop lointaines.
Lamartine se tourna vers Huber Saladin ; il le mit au courant de ses difficultés financières et de son projet d'emprunt. Il lui fallait cent cinquante mille francs.
« J'offre, pour hypothèques de cette somme, de deux choses l'une, savoir : ou une seconde hypothèque sur la terre de Monceau, rendant vingt-quatre mille francs environ et valant six cents mille francs. Elle a subi une première hypothèque de deux cent quarante-
io8 LAMARTINE
cinq mille francs, il reste donc près de quatre cents mille francs libres sur cette terre, plus que suffisants pour servir à double gage à cent cinquante mille francs que je demande.
« Ou une première hypothèque sur la terre de Saint-Point, valant environ trois cent cinquante à quatre cents mille francs et qui n'est grevée que d'une somme de quarante mille francs par un constat viager.
« L'un ou l'autre de ces gages serait au choix du prêteur. Cependant, je serais très heureux qu'il voulût préférer le premier, au moins aussi infaillible, parce que Mme Lamartine, qui s'engage avec moi, voudrait garder Saint-Point intact.
« Je payerais les intérêts à Genève, sans frais, en deux termes égaux.
<( Voilà l'affaire. Soyez assez bon pour dérober quelques minutes à vos doubles mises pour la négocier, et écrivez-moi quand vous aurez réussi, pour prendre alors les mesures de conclusion. J'irais à Genève ou le prêteur viendrait à Monceau, à volonté. Si je ne trouve pas cela pour affranchir mon esprit et mes affaires pendant ces sept ans, je suis forcé de quitter Paris et toute politique. A d'autres l'avenir et le combat. »
Hélas ! tout lui manqua, Genève et Paris, mais cela ne l'empêcha pas de demeurer dans l'arène politique.
Après avoir refusé au maréchal Soult d'entrer dans son ministère et n'avoir fait aucune concession à Louis-Philippe qui l'avait mandé aux Tuileries, Lamartine commença par se déclarer l'adversaire absolu du projet de fortifications dont on voulait ceindre Paris. Il savait qu'il n'aurait pas gain de cause, que la majorité de la Chambre était contre lui, mais il savait aussi qu'au dehors son autorité allait grandissante et, déjà, c'était moins devant les représentants du pays que devant le peuple qu'il parlait.
En 1838, il avait lancé son fameux : « La France est une nation qui s'ennuie. »
j£ | Maintenant Royer-Collard pressent qu'il détruira « ces gens-là. » jrDès lors, il se jure de n'entrer dans le ministère que par une brèche.^Que la présidence de la Chambre lui échappe et le voilà passé à^l'opposition. Au gouvernement qui fait la politique de résistance, il lance une épithète qui fait fortune : la politique des bornes !
Il est en pleine mêlée ; quand Delphine le pousse vers la présidence avec l'espoir qu'il y trouvera des loisirs pour écrire de nouveaux poèmes :
« Les Muses, répond-il, je suis devenu trop vieux pour les courtiser. Je veux maintenant faire de l'histoire et de la philosophie. Et cela se fait en prose. En politique, j'attends quelques événements qui en vaillent la peine. Je ferai l'insurrection de l'ennui ; mais, pour cela, il faut des forces dans le pays. »
Mme de Girardin s'est mise à rire.
« Voilà encore un blasphème ! Les vers sont trop jeunes pour vous?|Et Homère ! et Milton? . . . Vous pouvez être un homme d'Etat. Mais je crains que vous ne soyez comme les pompiers qui n'ont rien à faire quand il n'y a point d'incendie. J'ajouterai même que vous m'avez l'air assez disposé à mettre le feu pour l'éteindre. »
C'était exactement ce à quoi se disposait Alphonse de Lamartine. Mais, dans l'opposition, il ne trouva pas la place qu'il espérait, à laquelle il pensait avoir droit. On le tint en suspicion ; on écoutait à la Chambre ses discours dans un silence distrait et il avait la sensation de « parler par la fenêtre ». Il s'en retira en prophétisant : « Le mot de la comédie sera tragique pour beaucoup. »
Puis il garde le silence pendant dix-huit mois ; mais l'œuvre à laquelle il met la dernière main sera plus terrible encore. Depuis quatre ans^il y travaillait dans son manoir de Saint-Point, ne venant^quejDour quelques grands discours.
Il avait dit, en achevant le premier volume, vers 1843 : « Je n'ai
no LAMARTINE
rien gravé de ce style. » Quand l'ouvrage parut en librairie, le 20 mars 1847, ce fut un incendie ! Pour avoir Les Girondins de Lamartine, les femmes les plus élégantes passaient la nuit à la porte de l'éditeur, impatientes de leur exemplaire. Dans la veulerie du règne de Louis- Philippe à son déclin, un frisson d'enthousiasme passa sur la nation. Jamais succès pareil n'avait été vu ; on rit des éditions populaires ; et des salons aux ateliers, le nom de Lamartine voltigea sur les lèvres. Dans les journaux on ne parlait que de cette Histoire ; elle faisait prévoir une aurore nouvelle. Mrae de Girardin s'écriait, dans La Presse du 4 avril 1847 :
« Ce livre est une révolution ; c'est un présage, c'est un symptôme, c'est un décret peut-être?... Que d'événements vont naître de ce livre ! »
Trois mois plus tard, le 18 juillet 1847, Mâcon offrait à l'auteur des Girondins un banquet colossal de trois mille fourchettes ! Quarante villes de France y étaient représentées ; rayonnant autour de la table d'honneur, les autres tables s'étalaient sous un dôme de toile, dans une enceinte d'un hectare de superficie ; la Bresse, le Maçonnais, la Suisse, le Jura avaient envoyé quinze cents de leurs femmes ; en costumes régionaux, elles occupaient des tribunes à droite et à gauche. Les bateaux à vapeur, les voitures publiques ne cessaient de verser les étrangers sur le quai et dans les murs de la ville. A trois heures, on ouvrit la salle du banquet, au plafond de laquelle pendaient des banderolles tricolores. A quatre heures, Alphonse de Lamartine parut. Il prit place à côté du maire de Mâcon et, comme on apportait, sur un immense plateau, un veau iianqué de quatre agneaux, la tempête, visiteuse inattendue, s'éleva soudain ; un tourbillon passa sur les convives ; on lui répondit aux cris de : Vive Lamartine ! On poussa l'orateur vers une tribune ; on lui demanda de tenir tête à l'orage... Et, dans le silence revenu, il parla, indiquant l'idée fondamentale des Girondins : il voulait rallumer dans l'âme du peuple la flamme révolutionnaire « cette
LAMARTINE m
flamme trop éteinte au cœur des générations qui nous suivent ».
Le discours applaudi, la foule se retira, emportant dans son cœur le souvenir « d'un de ces jours qui ne se couchent pas avec le soleil ».
Lamartine revint à Paris faire contre la royauté « la révolution du mépris ». En vain Sophie Gay l'adjure-t-elle de ne point i^actiser avec le socialisme :
« Ah ! pour l'amour de cette France qui vous inspire de si nobles pensées, restez à votre rang et ne mêlez pas votre génie aux misérables intérêts de la mauvaise compagnie politique ! »
Il est trop avancé dans la mêlée pour faire un pas en arrière.
Le gouvernement interdit le banquet du douzième arrondissement? Lamartine s'écrie :
« La place de la Concorde dût-elle être déserte, tous les députés dussent-ils se retirer de leur devoir, j'irai seul au banquet avec mon ombre derrière moi ! »
Les événements se précipitent. Quand, sous ses fenêtres de la rue de l'Université, l'émeute souffle, le 22 et 23 février 1848, il s'écrie :
« Voilà mon Histoire des Girondins qui passe ! »
Le lendemain, on vient lui annoncer l'envahissement de la Chambre. Il s'y précipite. On le happe. On le pousse dans un bureau. Les républicains de La Réforme et du National y discutent de la nouvelle forme du pouvoir : République ou Régence? Quand il entre dans la salle des séances, Lamartine peut y voir entrer également la duchesse d'Orléans et ses deux fils. Le poète tient dans sa main le sort de l'Etat. Ledru-Rollin, Arago, Marie, Dupont de l'Eure attendent tout de sa parole. Va-t-il prendre la dictature ou se solidariser avec eux?...
Lamartine ne. crut pas devoir « prendre la dictature au prix du sang, de la trahison, de l'homicide » ; il demanda la Constitution d'un gouvernement populaire. On l'acclama.
« A l'Hôtel de Ville, Lamartine en tête ! » criait l'acteur Bocage. Ce fut un cortège inouï. Cent fois coupé, arrêté, porté, heurté, le Gouvernement Provisoire gagna la place de Grève par les quais. Quand il y arriva, il s'était augmenté de quatre membres : Garnier- Pagès, Crémieux, Louis Blanc et l'ouvrier Albert.
Le temps de se partager les portefeuilles (Lamartine reçut celui des Affaires étrangères), de rédiger une proclamation au Peuple français, et, devant la pointe des baïonnettes, Lamartine commença ses harangues. Le lendemain du coup d'Etat, comme une troupe hurlante agite des drapeaux rouges au pied du grand escalier de l'Hôtel de Ville et que Marie et Garnier-Pagès se trémoussent en vain pour se faire écouter, Lamartine monte sur une chaise et lance aux bouches des fusils braqués sur lui sa véhémente apostrophe :
« Je repousserai jusqu'à la mort ce drapeau de sang, car le drapeau rouge que vous nous apportez n'a jamais fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple en 91 et 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire, la liberté de la patrie. »
La foule eut un revirement ; elle s'engoua de celui qui la maîtrisait et la Terreur fut évitée ; une fois de plus, au-dessus des partis, dans le plus fort de la tourmente, Alphonse de Lamartine prêchait la sagesse et la concorde.
Par quelles heures de fièvre avait-il passé ! Après des discours faits, les pieds dans le sang, devant des milliers de piques et de fusils, à des colonnes de peuples ivres, furieuses et sans cesse renaissantes, après vingt-quatre heures passées sans un morceau de pain, ni un verre d'eau, loin de sa femme sans nouvelles, il était parvenu à enchaîner la bête populaire. Des messages lancés sur ses ordres dans tous les quartiers, lui ramenaient les troupes ; tous les partis, légitimistes, catholiques, républicains, banquiers, militaires, bourgeois, se ralliaient autour de lui. L'adoration universelle ! Paris redevenait paisible; en cinq jours, la peine de mort politique
était supprimée, le roi en fuite, la duchesse d'Orléans et ses enfants sauvés.
Une harangue de lui à l'Europe faisait « pleurer d'admiration » les ambassadeurs ; la guerre, au dehors comme au dedans, était écartée, et Lamartine, qui avait refusé d'être dictateur s'écriait :
« Tout est gagné. La République nouvelle, pure, sainte, immortelle, populaire et transcendante, pacifique et grande est fondée ! »
Naïveté sublime ! Sous sa petite calotte de velours noir, Sainte Beuve, bedonnant, avait souri de son sourire glabre : « O poète ! »
L'heure des compromissions politiques était venue. En peu de temps Lamartine allait sombrer. Négociations, conférences avec les chefs des partis les plus avancés ne changeront rien aux événements qui se déroulent en dehors de lui. Si, aux élections législatives du 27 avril il est élu dans dix départements à la fois et par un million six cent mille voix, c'est parce que les élections se sont faites contre Ledru-Rollin. Mais les faits se précipitent et le submergent. Au 15 mai déjà, comme Lamartine se présente pour arrêter la bande d'individus qui s'apprête à envahir la Chambre, on l'injurie ; comme il veut parler, on l'interrompt : « Assez de blagues comme cela ; nous n'en voulons plus ! » Habilement, le prince Louis-Napoléon préparait sa candidature, et quand l'élection présidentielle a lieu — comme l'a voulu Lamartine — non à l'Assemblée constituante, mais par plébiscite, tandis que cinq millions et demi de voix vont au prince, le poète n'en recueille pas dix-huit mille !
Là s'arrête cette chevauchée dans la politique qui a duré dixhuit années.