PRÉFACE
quelques semences de spiritualisme, si nécessaires au sol de la République.
Lamartine qui habitait les cimes, est descendu infatigablement dans la plaine du semeur. Yictor Hugo, cet autre habitant des sommets, se penche aujourd'hui sur ces mômes champs fertiles. Ces deux génies de l'amour et de l'apaisement ont compris et vont faire comprendre à la démocratie européenne que la science ne suffit pas à retourner les sillons de la RépubUque, et que très-loin de l'Eglise, à ce qui doit durer et à ce qui durera, il faut Dieu.
Paris, 17 juin 1878.
Henri de Lacretelle.
J'appartiens à ce groupe privilégié qui eut le bonheur de vivre dans la lumière d'une des plus belles figures de ce siècle. J'ai cru qu'il était de mon devoir de dire à mes contemporains, pour qu'ils le redisent plus tard à l'histoire, tout ce que j'ai vu de cette noble vie. Je raconterai ses grandeurs : je ne tairai pas ses faiblesses. Il importe qu'une telle statue soit placée dans son vrai jour. La sincérité vis-à-vis d'elle est encore un hommage. Si la mesure de l'éloge est cent fois plus large que celle delà critique respectueuse, c'est parce que j'ai regardé au fond d'une des âmes où Dieu a mis le plus de lui-même. Mes compagnons et moi, nous nous sommes souvent inchnés devant les idées, rarement devant l'homme. Nous nous contentions de l'aimer, et pour ma part, je n'ai pas admis, comme on va en juger, que cette amitié dût exclure l'admiration.
J'étais bien jeune quand j'ai vu pour la première fois celui qui devait, pendant tant d'années, enchanter, enthousiasmer et passionner ma vie.
Mon père se promenait dans ce cher jardin de Bel- Air qui a maintenant d'autres maîtres. Le nom de Lamartine court une après-midi d'automne dans la maison. Il arrive à ma mère qu'il fait sourire, et à moi qu'il fait pâlir. M. de Lamartine, venant peu à Mâcon, ne visitait pas souvent alors son confrère de l'Académie française. On le croyait légitimiste, lui aussi croyait l'être; mon père dirigeait le parti libéral de la ville. Les rapports étaient rares, mais Bel-Air ouvrait sous chacun de ses arbres, et dans ses massifs d'ombres, des sanctuaires d'admiration pour le poète. J'avais rapporté deux dieux, du collège : Lamartine et Hugo. J'enchantais toutes mes promenades de leurs vers retenus par cœur. On peut bien le dire! je n'imaginais rien de plus radieux que leur gloire. Une telle visite me semblait avoir quelque chose de surnaturel. Je n'aurais pas été plus ému si on m'avait annoncé qu'Homère, Virgile et Shakespeare arrivaient ensemble par la petite allée de maronniers, et que c'étaient leurs mains divines qui faisaient tinter la cloche du portail. Mon premier mouvement fut de prendre la fuite. Mais en même temps je voulais voir. Je réfugiai ma gauche personne dans la chambre de ma mère. Je repliai sans bruit une persienne ouvrant sur le jardin et je regardai.
I Lamartine s'était assis devant la maison sous un grand mélèze dont le dôme léger recouvrait un banc.
II avait quarante ans, car nous étions aux premières saisons du gouvernement de Juillet. 11 conservait encore cette élégance grave de sa jeunesse qui restait
en si parfait accord avec la mélancolicfue pureté de ses strophes; sa mâle et douce figure, aux traits fermes comnie s'ils avaient été de marbre, blanchissait dans l'ombre tombée de l'arbre. Sa pose harmonieuse et réservée, même dans la solitude, attestait la force de son génie ; ses yeux noirs et immenses, malgré leurs petits globes, gardaient les lumières de l'Orient, qu'il venait de parcourir, et renvoyaient surtout une flamme intérieure venue des bontés et des beautés de l'àrae. On devinait à sa mise et à son attitude qu'une partie de ses heures se passait à cheval. Il portait déjà un de ses chapeaux gris à haute lorme qui sont 'devenus légendaires dans les rues de Paris, et qu'il gardait même en hiver pendant ses dernières années. Il caressait un lévrier qui l'avait suivi, et le premier son que j'entendis de cette voix profonde qui devait tant ruisseler sur les tribunes et sur les foules, prononça le nom de son chien Fido.
Mon père se hâta. Il avait la grâce exquise de la conversation et se mit au niveau de celle de M. de Lamartine, un des plus admirables charmeurs par la parole. J'écoutais derrière la persienne, plus recueilli dans la contemplation qu'attentif aux discours. Ils parlèrent poUlique, académie, voyages, vendanges. M. de Lamartine daigna questionner son interlocuteur sur moi.
— C'est un grand garçon que j'ai peine à arracher à ses idées républicaines et à ses rêves, répondit mon père. Il vous a déjà adressé bien des pièces de vers que j'ai jetées au feu comme trop juvéniles.
Le poète comptait des enthousiastes par milliers,
mais il eut la politesse de dessiner un sourire vague après lequel la fenêtre remua.
Je me souviens que l'entretien devenant plus familier, mon père demanda à Lamartine s'il avait de la mémoire. Sa réponse fut négative, et je pus constater depuis qu'elle était calomniatrice, mais elle fut suivie d'une définition charmante :
— La mémoire est la main de l'esprit. Elle apporte, elle coordonne, mais elle ne produit rien.
Et moi je lui fais maintenant une invocation pieuse. Je voudrais qu'elle me rendît, sans en altérer la pureté et la vibration, tant de paroles qui sont venues à moi, tant d'encouragements, tant de conseils! Je voudrais qu'elle réveillât sur les routes parcourues les échos endormis, et qu'elle me rendît la trace de ses pas qui allaient toujours vers une bonne intention ou vers un noble but. Je remplirais, si elle était fidèle, des volumes splendides avec ce qu'il disait pour moi seul, et qui s'est effacé, hélas 1 comme le murmure d'un grand fleuve dont les flots sont morts.
La seconde fois que je vis Lamartine, ce fut à Saint-Point. Mon père avait alors avec lui des relations plus suivies, et il me présenta à un déjeuner où il était attendu.
Presque tous ceux qui me liront ont fait le pèlerinage de Saint-Point, ou dans son paysage réel , ou dans les pages du poëte qui le reproduisent avec autant de netteté et plus de couleur, que la plaque daguérienne ne reproduit l'image. Les montagnes environnantes étaient plus sombres qu'elles ne le sont
aujourd'hui. La ruine n'avait pas fait vendre encore une belle futaie qui les escaladait. La haute tour en forme de clocher qui domine le petit château, n'était pas bâtie. Tout était plus primitif et plus doux. La grande écurie, vide à présent, retentissait du bruit des chevaux ; les cris des paons étaient moins tristes dans la cour. Les matrones d'aujourd'hui couraient jeunes filles dans la forêt sur le gazon.
A côté d'elles, assises dans la cour, près d'une table de pierre apportée de Cluny et que la tradition disait avoir appartenu à Abélard, une Anglaise, lisant pour son mari et rejetant sur l'herbe un monceau de journaux et de brochures, M°"= de Lamartine. Le mariage remontait à plus de douze ans. Ils avaient déjà parcouru ensemble les ambassades de l'Italie, puis l'Orient plus tard, et perdu leurs deux enfants sur la route. Le mariage avait été le roman sérieux de cette noble femme. Riche, distinguée par son éducation et par sa nature, elle faisait son tour d'Europe avec sa mère quand elle rencontra Lamartine éclairé de toute la gloire des Méditations. Elle fut éblouie et elle fut attirée. Peut-être entrevit-elle déjà qu'en se donnant au génie elle se donnerait au péril , et que sa fortune ajouterait à l'éclat de celte traînée lumineuse. Il y eut des difficultés. La famille orthodoxe dans son catholicisme s'alarmait de voir entrer chez elle une protestante. Lamartine qui pesait déjà ce cœur et qui avait appris des anciens que le mariage est la res politica vitœ, ne se sentait pas ces scrupules. Mais la jeune miss qui ne voulait à aucun titre être une controverse, et qui estimait d'ailleurs
que la religion à laquelle 1^'homme qu'elle aimait donnait son adhésion tacite, devait être la meilleure, se convertit vite et devint Française avec enthousiasme.
Elle le devint autant qu'on peut l'être. Le dévouement à la ruine et à l'immolation de ses idées revêtit une forme émue et persévérante. EUe s'assimila aussitôt les choses qui étaient de notre esprit et les exprima avec un accent qui s'atténuait de jour en jour. Dans les commencements, elle eut un peu trop le zèle de la néophyte. Elle savait mieux l'orthographe que son mari, et fut chargée de corriger les épreuves. EUe s'alarmait de tout ce qui froissait son dogme nouveau dans des pages de plus en plus philosophiques, et s'épuisait à défendre une orthodoxie qui avait tenté de l'exiler de son bonheur. Mais cette haute mtelligence comprit que ce zèle pouvait être excessif. Partagée entre la peinture qui la trouvait grande artiste, et les œuvres de charité qui la trouvaient simple chrétienne, elle se détacha de la lettre pour ne se pénétrer que de l'esprit, et descendit avec grâce de son intolérance. Elle se fit pour ainsi dire la servante de la gloire Uttéraire, et la compagne attentive de la politique. L'admiration et le devoir tournèrent à un républicanisme militant celle qui avait bu dans sa jeunesse à la source des idées patriciennes. Je l'ai vue, en 1848, pousser de la main Lamartine vers les barricades, quand elle savait qu'il demandait à Dieu de n'en pas revenir. Je l'ai rencontrée cent fois, se prodiguant aux plus humbles et cherchant à se faire leur égale, tout en restant elle-
même. Je l'ai vue digne dans sa pauvreté comme elle avait été modeste dans son luxe. Elle est restée une sainte et une martyre heureuse dans mon souvenir. Mais à cette heure-là elle était loin de ces laves populaires et de ces amertumes domestiques qui montèrent plus tard jusqu'à son foyer.
Elle portait le deuil de sa fille Julia qui était morte comme une enfant de la BiJjle sous un palmier de la Judée. Elle savait secouer sa mélancolie pour se revêtir de la grâce de l'hospitalité. Elle nous fit asseoir près d'elle et nous raconta ses journaux.
Lamartine se montra sur le petit escalier de bois qui descendait à l'extérieur de son cabinet. Il rencontra dans la cour Aimé Martin et Edgar Quinet. Il était suivi d'un vieiLX prêtre très-maigre et très-effacé, qu'il désigna comme l'ancien curé de Saint-Point.
Aioié Martin qui avait débuté par les Lettres un peu enfantines à Emilie, venait d'écrire, sous le titre de : l'Education par les mères de famille, un livre dont les souffles de la libre-pensée soulevaient les pages. Mari de la veuve de Bernardin de Saint-Pierre, porteur d'une figure ingrate que rayaient deiLX petites moustaches noires, il m'a toujours paru en même temps silencieux et gourmé. L'amitié très-vive dont l'honorait Laniarline, et les bonnes intentions de ses œuvres étaient ses correctifs.
Edgar Quinet, à côté duquel j'ai l'honneur et la joie de m'asseoir maintenant à l'Assemblée nationale, commençait sa carrière, que tant d'élévation, de poésie, d'élo([uence , d'indcpendanco et de patriolisrao, rehaussés par vingt années d'exil, devaient
remplir. Le grand succès de son poôme en prose, Ahasvérus, mettait un rayon sur lui. On pressentait le philosophe et le républicain, dans son austérité méditative. Un magnifique livre sur la Révolution française, qui ne fut imprimé qu'en 1861, et un autre sur les Révolutions d'Italie, s'échappait déjà de lui par sa conversation. Celui qui allait tant combattre, aidé de Michelet, contre les Jésuites, suppléait au silence d'Aimé Martin en donnant la réplique pour deux esprits libres, à M""* de Lamartine qui avait des ardeurs de polémique religieuse; mon père fut cependant le plus écouté de ces causeurs.
Le repas dans la petite salle à manger qui suffit toujours à la plus large hospitalité en recevant pendant un quart de siècle toutes les célébrités de l'Europe, demeura plein de grâces et de bonnes odeurs automnales. Les anecdotes y arrivèrent comme les abeilles bourdonnantes sorties des ruches d'un jardin. Edgar Quinet venait de quitter Paris, et dans Paris l'Abbaye-aux-Bois, et dans l'Abbaye-aux-Bois M. de Chateaubriand. Madame Récamier avait arraché au grand vieillard quelques pages de ses Mémoires
d' outre-tombe. Quinet, qui aurait été "§1 riche avec son propre fonds, fit les honneurs de celui de ChâteauiDriand. Il raconta les conversations des déjeuners de Prague, où la famille royale s'était réfugiée. Ces déjeuners étaient certes moins enjoués que ceux de Lamartine. Un dimanche matin Charles X demanda au duc d'Angoulême de qui était l'Evangile lu à la messe :
— Il est de saint Marc, sire.
— Vous vous trompez; il est de saint Mathieu, répondit la duchesse d'Angoulême.
Et pas une autre parole ne fut échangée, quoique l'hôte s'appelât Chateaubriand.
Je ne sais par quel détour la conversation tourna au Maçonnais. Saint-Point est à deux lieues de Cluny. Mon père, avec toute son éloquence d'historien, reprenait la légende de l'Abbaye des Bénédictins qui donna trois papes à Rome et fut pendant six siècles le rendez-vous intellectuel du monde cathohque. Il disait les splendeurs sans pareilles en France de la sacristie et de la bibliothèque et du monument qui reçut un jour saint Louis et trois raille seigneurs de sa suite , sans qu'un moine fût dérangé de sa cellule. Il flagellait le démolisseur qui avait en 1810 vendu ces grandes pierres, respectées par la Révolution.
Cependant, M™^ de Lamartine paraissait étrangement embarrassée; le vieux curé baissait la tête sur son assiette, les demoiselles chuchotaient, les domestiques souriaient autour de la table. Il était démontré qu'un scandale se produisait. Lamartine renonçant impérieusement à sa courtoisie, coupa la parole à mon père, et prenant son texte sur les maisons reli-
gieuses, fit une digression à propos du Mont-Cassin.
Le récit était adorable.
Une visite matinale au couvent, situé sur la hauteur. Le départ de l'auberge de San-Germano avec un prince romain et ses deux nièces; les signori sur des ânes ; le soleil du levant se dégageant du bois, jetant ses nappes sur le sentier et éclatant aux vitraux de Tabbaje.
— Nous sonnâmes, dit Lamartine; le père portier vint nous ouvrir, il salua le prince et fit un demisigne de croLX en voyant les nièces. Il déclara que sa maison était sainte, que la souillure n'y entrait pas. La souillure, c'était une jeune comtesse rieuse, et sa sœur cadette essayant de pousser dans les cloîtres ses grands regards noirs. Elles remuaient d'impatiencd leurs têtes sous les ombrelles, et employaient autant de càlineries pour séduire le frère portier que si elles avaient eu affaire à saint Pierre. Le moine demeura héroïque sur la règle. L'orgue essayait ses arpèges dans l'église. Des touffes de résédas et de violettes poussées dans les cours embaumaient l'air. Par une grille entr'ouverte , on voyait briller les tabernacles et la silhouette d'une madone qui avait plus de diamants à son cou de cire qu'une archiduchesse se rendant au bal. Les charmantes infimes s'assirent sur les degrés extérieurs et nous permirent d'entrer, mais la partie était manquée. Un guide nous montra tout et nous ne regardions rien. Nous arrivâmes à la bibliothèque, claire, réverbérant ses in-quarto dans la faïence de ses dalles luisantes, et comme parfumée de la respiration des livres pieux. Un tout petit jeune
homme qui avait la figure d'un Casanova et le costume d'un novice, écrivait sur une longue table. Je jetai les yeux sur la page. C'était un panégyrique en latin du célibat des prêtres. Le moine de l'avenir se leva. Il appartenait à une bonne famille et connaissait le prince.
Il voulut nous faire les honneurs de la maison, cacha sa page manuscrite dans la poche de sa robe, et nous précéda dans le labyrinthe des cloîtres. Il parla avec trop d'emphase de sa vocation, et de temps en temps il sortait de ses lèvres un petit sifflement des airs du Barbier de Rossini. Il mena sa bonne grâce jusqu'à la porte de sortie et se trouva nez ànezavecnos deux curieuses. Elles avaient une proie et une vengeance. Elles l'accablèrent de familiarité et de questions. Ilbalbulia des réponses sous des rougissements, mais il ne détacha pas ses yeux des boucles châtaines de la signorina. Il eut la prudence de ne pas franchir le seuil, et nous quitta avant de s'être trop compromis. Je le regardai se perdre lentement dans l'ombre du cloître : des fragments de papier tombaient après lui sur les dalles. C'était son panégyrique du célibat qu'il déchirait.
Lamartine se tut. On se leva de table. Le café fut servi sur le large balcon qui s'étendait de plein pied avec le salon du côté du jardin.
Mon père prit Lamartine à part.
— J'ai donc commis une bévue tout à l'heure, lui dit-il. Vous ne pouvez pas être du côté des vandales. Pourquoi ne m'avez-vous point permis d'achever ma philippique?
Lamartine montra de la main le vieux curé qui s'était' éloigné en lisant son bréviaire pour faire sa digestion.
— Mille pardons, mon cher confrère, répondit-il, mais voici l'ancien démolisseur de Gluny.
Deux ans plus tard, M. de Lamartine consentait à élargir sa bienveillance et m'admettait dans ce qui devait être bientôt une intimité si glorieuse pour moi. 11 me rendait en protection indulgente mon admiration passionnée. Chez aucun homme de sa taille, le génie, en ne disparaissant jamais, ne laissa plus de place à la simplicité affectueuse. Il ne se préoccupait pas de l'âge des compagnons de ses heures. H cherchait les âmes pour les féconder, comme le vent qui transporte les germes, cherche les corolles. Il se savait Platon et il voulait des disciples. D'autre part, sa volonté ne se lassait pas et il voyait les heureux que faisaient une parole et un sourire.
Je me trouvais avec deux parents et deux amis, Léon Bruys d'Ouilly, et Guigue de Cliampvans, au petit château d'Ouilly, dans les bois à quelques lieues de Saint-Point. Nous essayions de nous persuader
que la chasse nous amusait, Léon et moi; mais le plus souvent nous laissions nos fusils sur la mousse pour écrire au crayon quelques rimes faciles et inoffensives. Ghampvans, qui avait un grand dédain pour la poésie, s'en allait par les sentiers avec les Contes de Voltaire.
Bruys, plus âgé que nous de douze ans, et dont je raconterai au courant de ses pages où il fut mêlé , la douloureuse histoire, était un type que nous enviions et un ami que nous adorions. Très-beau, très-ouvert, jetant sa fortune dans les voyages, en attendant d'autres par les héritages , un peu poëte , un peu musicien, un peu peintre, excellent surtout, il bâtissait une villa à la place du château paternel. Nous savions que sa villa était destinée à une comtesse italienne qu'il devait épouser quand le vieux comte serait mort. Léon donnait sa vie à l'amour et son esprit à toutes les générosités. Il avait tort d'écrire un poëme, il le vivait.
Guigue de Ghampvans, mon compagnon d'enfance, le préfet du Gard à cette heure, et dont des abîmes d'opinions me séparent, bien que des cœurs unis dès les premières années se retrouvent toujours, était plus en avant que nous dans la famille de M. de Lamartine. Il lui servait de secrétaire officieux. Il se prêtait avec souplesse et fidélité à toutes les combinaisons de la politique. Il voyait plus nettement que nous l'avènement de la République à une période prochaine, et Léon et moi nous aurions crié à l'impossible si on nous eût prédit que cet aimable et bon garçon, sceptique, s'imbiberait, sur le tard, d'un
cléricalisme quintessencié. Dieu est sage de ne pas nous laisser entrevoir les spirales perfides de l'avenir. Si Champvans est heureux dans son chemin de Damas, en arrière je l'en félicite. Je ne regrette que de ne plus le voir.
Or, ce dimanche-là , nous laissions les gens de la ferme aller à la messe, quand un messager arriva à Saint-Point. M. de Lamartine avait du monde et nous attendait tous les' trois pour un grand lunch à deux heures. Nous sellâmes nos chevaux et nous traversâmes la montagne.
Le jour d'été était splendide, et la cour de Saint- Point pleine de voitures vides. Les grooms introduits par ]\P^ de Lamartine dans le service, beaucoup plus patriarcal avant elle, passaient au bas de l'escalier, pliant sous les plateaux. Le salon se garnissait de robes blanches, immobilisées par les fauteuils.
La réception, si cordiale d'ordinaire, affectait un cérémonial diplomatique. On ne causait guère, et Lamartine paraissait s'ennuyer, comme s'il avait été encore à son ambassade de Florence.
Nous nous réfugiâmes dans une embrasure.
— Hélas! me dit tout bas Champvans, nous sommes dans un guêpier légitimiste; M, de Lamartine n'a ouvert sa porte qu'à droite aujourd'hui.
— Et pas un de nous n'est décoré ! Nous faisons scandale! répondis-je.
Bruys nous mit au courant. Cette très-belle personne qui ne souriait guère était M°" de X., qui habitait dans le voisinage. Elle avait amené le comte Xavier de Maistre, quelques parents à sa suite et son
mari, qui donnait tous les hivers des dîners à l'Académie sans pouvoir jamais la contempler que du pont des Arts, peut-être parce qu'il avait des titres sérieux à y être admis.
Le comte Xavier de JMaistre me faisait une horreur, très-peu raisonnée, par le nom qu'il portait. Je voyais à côté de lui son terrible frère Joseph, au pied de l'échafaud protecteur, sinistre comme un Robespierre blanc. iMais cette première antipatliie ne dura pas. Le comte Xavier, doux vieillard aux cheveux d'argent, prodiguait à tous une bonhomie qui avait de bonnes manières. Nous lui pardonnâmes son frère en nous rap[)elant le Voyage autour de ma Chambre et le Lépreux de la cité d'Aoste.
Je ne dirai rien du Umch qui fut triste comme une fonction sacerdotale. Lamartine n'était plus dans son monde d'alors et avait trop de marquis cljezliii. Il ne causa guères. Sa voisine, M""* deX. , mettait le silence sur sa beauté.
M'"' de Lamartine essaya de rompre la raideur par un peu de villégiature. Elle nous conduisit à la chaumière.
La chaumière, qui a entendu plus de beaux discours que le portique d'Athènes , car Lamartine y a passé, pendant vingt ans, une partie des après-midi d'été, a été construite sur un monticule au milieu du jardin. Elle est dans le cœur môme de la vallée, entre les riantes collines qui l'enserrent. Un large divan de mousse, pas }>lus élevé que ceux de l'Orient; des nattes sur les planches; un hamac et deux côtés à ciel ouvert, laissant voir le paysage, ainsi que deux
théâtres dont la toile est levée , tel est ce petit coin qui a pris une si grande place dans les souvenirs. Presque toutes ses strophes immortelles y ont été murmurées pour la première fois. Elle a reçu autant de confidences sonores que la tribune. Elle a entendu les chansons que Lamartine y demandait quelquefois aux grands artistes qui venaient s'y reposer. Elle a reçu Hugo, Lablache, Liszt, Lamennais, Lacordaire, Béranger, la Malibran, Nodier, Janin, toutes les lyres et toutes les flûtes.
La société qui s'y rendait ce jour-là marchait d'un pas triste comme celui d'une procession. M. de Maistre, qui ne s'amusait pas beaucoup non plus, alluma son cigare à défaut d'un cierge.
La belle M""^ X... fit une petite grimace, mais se résigna à la famée d'un illustre.
Nous ne nous doutions pas que l'orage allait édater dans l'azur de ce front charmant.
M"' de Lamartine fit un signe. Le valet de chambre qui emportait les tasses de café apporta les pipes.
De longues chibouques venues de l'Orient, et débordant d'un latakieh blond. Bruys, Ghampvans et moi, nous nous mîmes en devoir de les allumer. Nous étions assis sur le divan et nous épuisions nos bougies de cire en étendant démesurément les bras. M""' de X... pâlit tout à fait.
Elle prit le bras d'une cousine et sortit de la chaumière, en nous jetant de beaux yeux pleins de mépris, et nous l'entendîmes dire à sa confidente :
— Ces jeunes gens se croient à la brasserie !
Notre situation devenait délicate. Nous mettions en
fuite la plus jolie personne du faubourg Saint-Germain, et nous étions insultés par une bouche de MurilloI
— Appelons toutes les brises pour qu'elles éteignent nos bougies, nous souffla Bruys, qui était troubadour.
— Ma foi non 1 Je voudrais protester par un Vésuve. A bas les aristocrates ! répondit le révolutionnaire Champvans.
— Mais quand elles ont vingt-cinq ans? murmurais-je en renversant mon tuyau de jasmin.
M°® de Lamartine n'avait rien perdu de la sortie et de nos gestes. Cette manifestation pouvait être interprétée comme une leçon de bon goût qu'on lui donnait.
Elle ramena M°^ de X... par la main :
— Vous ne savez pas ce que vous refusez, ma chère amie, dit-elle. L'encens qu'on brûlait dans le temple de Delphes était tiré de ce latakieh. Pardonnez-nous de vous rapporter les parfums et les habitudes de rOrient et Iciissez-vous thuriférer comme une sultane grecque que vous êtes.
Et se mettant à genoux devant chacun de nous , M"' de Lamartine alluma nos chibouques avec le cigare de M. de Maistre.
''. M. de X... ne fut pas beaucoup plus heureux que sa charmante femme.
Je viens de dire qu'il poursuivait, avec trop de rai- ■ sons pour l'obtenir, un fauteuil à l'Académie française. Les morts lui ouvraient un champ de tournoi et une perspective d'espérances; les maladies lui
j-2 LAMARTINE ET SES AMIS
imposaient une consultation avec son cuisinier. C'était un esprit solide et très-bienveillant , et il ne se montrait grand seigneur que par sa facilité à marivauder avec les femmes. Il avait laissé des bonnes grâces et des bons ofiices sur toutes ses routes. Il était doux comme un mandarin. Mais où ne peut pas mener un brave homme, la fièvre académique?
Je n'avais pas l'honneur d'être connu de lui. Mon nom fut prononcé après l'épisode des pipes. Il bondit près de moi. Il faut savoir que les journaux, par une fantaisie de remplissage, avaient fait mon père trèsmalade et qu'on avait beaucoup causé de sa succession.
M. de X... s*élança sans préparation aucune. Il ne se serait pas élancé autrement sous le petit dôme du pont des Arts, sous lequel il avait juré qu'il serait reçu un jour.
— Comment va M. votre père? me cria-t-il avec un intérêt passionné.
— Mais très-bien ! puisque je suis ici.
M. de X... s'affaissa. Et c'était pourtant un cœur d'or.
— Ah ! tant mieux ! me répondit-il.
Lamartine m'a avoué qu'il avait eu rarement plus
froid, qu'en entendant l'intonation de ce tant mieux î Il contenait des notes plus déchirantes que les strophes des chœurs dans YOreste d'Eschyle.
— Gomment! M. de Lacretelle ne va pas mourir 1 Comment! je ne vais pas pouvoir recommencer mes visites, et repartir pour Paris afin d'y donner mes
dîners! Comment! personne ne me cédera son fauteuil!
Il y avait tout cela dans ce : tant mieux !
Et il était adressé à un fils !
Ils partirent enfin. M. de Lamartine se promit qu'il n'inviterait pas de sitôt la noblesse. Mais plus il penchait vers la démocratie, plus sa famille cherchait des prétextes pour le faire retrouver avec ses pairs d'autrefois, si un homme pareil a des pairs! On a beau se jeter dans le courant du fleuve liberté, il y a toujours des maladroits qui vous rapportent vos vieux habits laissés sur le rivage. Lamartine demandait un péplum. On lui présentait un habit de marquis.
Et il ne le mettait pas.
Il reprenait avec bonheur quand les hôtes n'étaient plus là, lui qui avait été un des dandys de la fin de l'Empire, sa veste grise, son pantalon large, et il revenait son ara sur l'épaule dans une nuée de lévriers gambadants.
C'est ainsi qu'il reparut ce jour-là.
— Maintenant amusons-nous, dit-il.
La soirée devenait fraîche. Nous étions dans le salon bleu. On alluma un feu de sarments, qui flambait toujours sous les lampes en été comme en hiver. Il y avait autour de la table une corbeille de ces nièces charmantes, qui se succédèrent pendant vingt ans, ainsi que des aurores. Nous nous promenions dans la salle de billard qui inspira, dans une visite, un inévitable et déplorable calembourg à M. Sauzet, le président de la chambre.
Il faisait une partie avec Lamartine.
— J'ai beau caramboler, lui dit-il, vous aurez toujours cinq points de plus que moi.
M. de Lamartine ne nous amusa point, n nous enchanta.
— J'ai pensé à vous hier, dit-il à Bruys, et voici quelques vers, écrits dans les bois d'Ouilly, sur le pommeau de ma selle.
Et il nous lut ces strophes, qui sont dans toutes les mémoires :
A LÉON BRUYS D'OUILLY
Enfants de la môme colline
Abreuvés au même ruisseau ,
Comme deux nids sur l'aubépine t
Près du mien Dieu mit ton berceau, %■
Souvent je vis ta jeune mère De nos prés foulant le chemin Te mener comme un jeune frère Vers moi , tout petit par la main.
Et te soulevant vers ma lyre En ses bras qui tremblaient un peu , Dans mes vers t'enseigner à lire Enfant qui joue avec le feu.
Nous eûmes ainsi , comme cela nous arriva si souvent, les premières vibrations de ces rimes d'argent, qui allaient se reposer d'écho en écho. Bruys fut plus heureux que s'il avait appris la mort du comte.
On servit le thé. Lamartine se coucha comme tous les soirs sur un large canapé. Il lui arrivait souvent de s'endormir. M""' de Lamartine nous forçait à interrompre par des questions ce sommeil qui gâtait celui de la nuit. Le réveil était plein de grâce. Lamartine inventait des prétextes pour rester plus convenable. Il poursuivait ses lévriers dans les pièces avec une cravache inoflfensive. 11 allait nous chercher des cigares dans des armoires mystérieuses, où il y avait pêle-mêle des billets de banque, des pages de poésie qui valaient plus, du tabac et des savons de Windsor. Il allumait un cigare qu'il ne fumait jamais qu'à moitié. Il allait donner un regard à une table de boston, qu'une de ses sœurs essayait d'organiser. Il ne parvenait pas à s'y intéresser. Il détestait les cartes chez lui.
— J'ai été joueur, nous disait-il, par nécessité, du temps de la pauvre Graziella, à Naples, rue des Florentins. J'ai fait le métier du chevaher de Grammont, mais plus honnêtement. Ma famille me refusait les vivres, et elle avait raison. J'ai passé des semaines à ne manger que pour quelques grani de macaroni. Le lendemain j'avais mille piastres à moi et j'achetais des barques neuves pour tous les pêcheurs d'Ischia. Je connais une combinaison gigantesque, et je l'ai étudiée plus longtemps qu'un examen de baccalauréat. Si je l'avais appliquée avec constance je serais aussi riche que Rothschild. Je suis encore joueur; mais comme je ne peux plus me livrer à ma passion après avoir reçu les bénédictions de toutes les mains apostoliques de l'Europe, je me suis pris à planter
des vignes. Les vignes font un immense tapis vert. Le soleil et le nuage en sont les deux croupiers qui vous jettent les trésors ou la ruine. Nous irons à Monceaux demain et j'y ferai le bilan de mes grappes. Il me faut quatre-vingt mille francs de vin cette année, sans cela j'en serai réduit à tuer la dernière tante qui me reste, comme M. de X... voulait tuer le père d'Henri de Lacre telle. Je monterai Saphyr. Nous passerons par Milly et nous ferons des vers le long du chemin.
Neuf heures sonnaient. C'était le moment de la retraite pour Lamartine. Il emportait un volume des Lettres de Voltaire, qu'il Usait éternellement, ou de M™' de Sévigné, ou l'un des voyages dont sa vieille bibliothèque était pleine. Plus tard, ce fut l'Histoire de l'Empire de M. Thiers qui le passionna pendant des années. Il n'aimait que les pages où était la vie de celui qu'on accusa si longtemps de n'être qu'un grand contemplateur.
U partait, son flambeau à la main, suivi de sa meute blanche.
Presque toutes les soirées se passaient ainsi. Nous restions une demi-heure avec les dames. Quelque indiscrète avait toujours surpris à un domestique la confidence d'une visite reçue ou faite par son maître, visite de charité , qui expliquait pourquoi il avait besom de quatre-vingt mille francs. M""* de Lamartine nous racontait des épisodes de leur voyage en Orient. Les bougeoirs s'allumaient et cascadaient aux mains des rieuses le long du large escalier tournant, dont les marches s'amincissaient vers l'extrémité comme
des lames de rasoir. Les portes des chambres aux divers étages se refermaient sur des bonsoirs radieux. Et nous nous retirions avec nos émotions de la journée, plus fiers de nous, parce que nous sentions que quelque chose d'historique ou de beau se préparait dans cette maison. Nous savions que le lendemain , dès cinq heures du matin, on y travaillerait à un chef-d'œuvre, et que Lamartine y écrivait wp. poëme, qui devait s'appeler la Chute d'un Ange,
Je m'attarde aux détails familiers, mais rien n'est indifférent de ce qui concerne un tel homme. Les côtés historiques de Lamartine ne sont guères ceux que visent ces pages. Je le montre tel que je l'ai vu à toutes les heures, et tel que je l'évoque dans sa grandeur simple quand j'ai besoin de me raffermir ou quand je ne vois pas Victor Hugo.
On n'osait pas se lever tard à Saint- Point. Lamartine était debout. Nous voulions l'imiter au moins en cela, et savoir si de ce cabinet de travail, au bout du château, il ne s'échapperait pas une inspiration qui, en glissant comme un fluide le long de la galerie, dans l'air du matin, arriverait jusqu'à notre cerveau.
Que de fois Je me suis penché par ma fenêtre, quand le soleil échauffait le brouillard de la vallée et que la cloche du village sonnait une heure matinale, vers ce sanctuaire où le génie priait à sa manière, en écrivant un de ces larges feuillets que ne devait plus oublier l'admiration publique.
Lamartine passait de sa chambre dans son cabinet, où il n'y avait place que pour une grande table de bois noir et un haut fauteuil. Il ne dérangeait aucun serviteur, il allumait son feu en toute saison à cinq heures et se préparait une tasse de thé. Et pendant de rapides et d'interminables heures de cette élégante écriture qui fut sa dernière aristocratie, il couvrait des pages d'une dimension énorme, d'histoire, de politique ou de mémoires. Comment faisait-il ses vers? Il ne me l'a jamais dit, mais je le devine. 11 appartenait à ses chiens plus que ses chiens ne lui appartenaient. Ils venaient sans cesse, et ils étaient une demi-douzaine, gratter à la porte qui donnait sur l'escaUer tombant dans la cour. Lamartine n'était jamais sourd à cet appel. Il ouvrait. Ils connaissaient les jours que leur esclave destinait à la poésie. Ces jours-là, ils sortaient et rentraient plus souvent qu'à l'ordinaire. Entre les allées et venues , Lamartine jetait un vers. C'est de la sorte que furent composés Jocelyn et la Chute d'un Ange. Fido a été collaborateur.
Le poëte respectait et adorait les animaux comme un Indien. Outre les chiens, il y avait dans son cabinet plusieurs volières pleines qui étourdissaient la voûte de cris insupportables pour un moins patient.
Quand les oiseaux des Iles, dont les plumages déroulaient une palette, étaient morts, Lamartine les remplaçait paF des canaris vulgaires. L'ara et les perruches ajoutaient leurs notes aiguës à ce tapage. Il fallait tous les bruits de la vie à ce grand musicien par l'harmonie des mots.
Il faisait sa barbe au premier coup de cloche du déjeuner. M""^ de Lamartine et ses hôtes ne l'attendaient pas. Il arrivait avec sa veste grise; il avait écrit vingt lettres indépendamment de sa tâche. Il souffrait presque toujours d'une gastralgie et mangeait peu. Cependant il remplissait largement ses assiettes qu'il repassait à ses chiens, au grand désespoir des robes. Il était quelquefois peu causeur le matin. Il ne rapportait pas la fatigue du travail qui n'existait point pour lui, mais le souci de quelques affaires qui étaient venues le harceler. Dès qu'il devinait que son silence était une tristesse pour ses hôtes, il en sortait. Il nous racontait l'emploi de sa matinée. Très-souvent encore imprégné de l'atmosphère du chef-d'œuvre qu'il venait d'écrire, il nous disait comme un camarade : Et vous Lacretelle, et vous Bruys, qu'avez-vous fait? Il semblait mettre dans la même balance nos pauvres élucubrations et son génie, et cela de bonne foi, et parce qu'il estimait autant dans l'homme les efforts qui soulèvent la poussière que ceux qui remuent un bloc de marbre. Pendant ces questions, en disciple de Brahma, il se servait des légumes, exclusivement de la courge ou des épinards. Et Tara venait réclamer sa part et se posait sur les épaules des convives dont il inqmétart
les oreilles. Les jeunes filles riaient, et Lamartine ne s'inquiétait pas plus poui' lai que pour les autres. Et on arrangeait la promenade de la journée; on la faisait très-longue en perspective, mais presque toujours il fallait attendre le messager qui apportait les lettres et les journaux par la montagne pour gagner quelques heures sur le service de la poste, et nous ne partions qu'à trois heures. I Invariablement après déjeuner, Lamartine allait porter du pain à ses chevaux. Il en avait une douzaine en moyenne, mais en général de peu de valeur, Je ne lui ai connu, pendant vingt ans, qu'un bel attelage anglais et un double poney pour la selle. Il les achetait dans le pays ou les faisait venir du Limousin. A chaque acquisition nouvelle il s'extasiait. L'animal était incomparable et valait la jument du Prophète, Une strophe d'enthousiasme était créée devant chaque stalle. C'était de l'exagération assurément, mais de la sincérité. Il aimail Dieu dans chaque créature, et avait passé sa vie avec les chevaux, depuis le manège de Beauvais, lorsqu'il était garde du corps, jusqu'à ses grands campements en Syrie, dans le désert.
La revue faite, nous allions à la chaumière pour fumer et attendre les journaux. Les dames se reliraient et revenaient amazones. AP^de Lamartine était écuyère comme toutes les Anglaises, et elle donnait des leçons à ses mnombrables nièces. Ce jour-là les nouvelles politiques n'avaient aucune importance : le^i feuiUes furent vite parcourues et rejeté-es. Briiys et Ghampvans durent repartir, et Lauiartine décida
que nous irions à Milly, lui et moi, à cheval par le sentier qui coupe la montagne, et les dames escortées par quelques hommes graves, en voiture, par la grande route.
Je savais ce que c'était qu'une promenade à cheval dans ces conditions-là, et je me réjouissais du programme. Elle consistait à tenir tout le temps le cheval par la figure et à marcher à côté de lui. J'aime à courir lorsque je suis sur mes étriers, et après quelques expériences, j'avais renoncé à prendre un cheval pour moi, afin d'écouter de plus près M. de Lamartine et de me mettre davantage dans son ombre. Nous étions suivis d'un grand chien et des lévriers. Lamartine, le moins chasseur de tous les campagnards, portait un fusil en bandoulière. Je ne m'en expHquais guère l'emploi, quand j'appris qu'il le prenait comme garantie contre la rencontre improbable d'un chien enragé. Je crois bien que ce duelhste d'autrefois aurait hésité à envoyer du plomb à la bête.
On laisse presque dès les premiers pas la route départementale pour aborder la pente sévère qui cache le Maçonnais, La montagne se buise à mesure qu'elle arrive à sa cime. Nous marchions à travers quelques cyprès dont le vent avait semé la graine sur les bruyères. Lamartine s'arrêtait souvent pour permettre à son cheval d'arracher au bord du sentier des brindilles d'herbes que le mors l'empêchait de broyer. Je profilais de ces haltes pour le questionner. J'étais bien nouveau venu dans la vie pour retourner les feuillets de celle qui avait déjà été longue do
33 LAMARTINE ET SES AmS
gloire. Je m'efforçais de poser des questions dont la réponse pouvait l'intéresser, n prenait texte de celleslà pour s'abandonner à une de ces improvisations qui lui étaient naturelles, ainsi que l'eau est naturelle à la source. Alors il était intarissable. Il montait à cheval et en redescendait dans les passages périlleux. Il faisait un temps de galop non motivé. Il parlait toujours. Il fallait l'imiter dans tous ses mouvements et surtout ne pas perdre un mot. Je m'extasiais sur la grandeur et la multiplicité de son œuvre. Et cependant il n'avait encore fait ni les Girondins, ni les Confidences, ni Raphaël, ni le Civilisateur, ni ses plus éclatants discours, ni la République !
— Je n'ai pas donné ma mesure, me disait-il, ni attesté le peu que je vaux. Je voudrais l'action et la conduite du gouvernement de mon pays.
— Vous ne ser\irez jamais sous les d'Orléans ?
— Ni sous aucun roi. Les Bourbons ont lassé ceux qui comme moi les aimaient surtout parce qu'ils les confondaient avec la liberté. Leur race conservera au front la tache du sang qu'ils ont versé enjuiDet. Il n'y aurait de place dans mes idées naturelles que pour une domination effective.
— La RépuiMique? dis-je en frémissant.
— Vous la verrez et plutôt deux fois qu'une 1 répondit Lamartine. Elle sera la succession nécessaire de Louis-Philippe. Je n'ai que vingt ans de moins que lui, et je serai tout à fait vieux quand il mourra. Que n'ai-je le temps d'en laisser le moule, dût la statue qui en sortira être vite brisée! Elle se reproduira.
Je nageais en pleine espérance devant l'assurance de ses paroles. !
— Pour en revenir à ce que vous appelez mes physionomies, on ne me connaît pas, même comme assembleur d'images. Je n'ai jamais fait qu'un poëme dans ma vie et il est perdu.
Je m'approchai davantage.
— Le poôme s'intitulait les Pêcheurs. Douze mille vers, très-supérieurs à ceux de Jocelyn.
— Et comment un tel malheur s'est-il fait ?
— J'ai traîné le manuscrit dans mes voyages. Je l'aurai laissé au fond d'une malle sur un grenier de Saint-Point ou de Monceaux. J'ai cherché partout.
— Et vous ne vous souvenez de rien ?
— Je n'ai jamais pu mettre dans ma tête un vers de Lamartine. Ils n'entrent pas dans le cadre de ma mémoire. C'est une affaire d'éducation classique : je ne reliens que ceux de Voltaire.
Et il récita du bout des lèvres une de ces pièces légères, comme les Fils de la Vierge qui traversaient le chemin, mais moins pures. i
— Au surplus, me dit-il, la vie me permettra peutêtre de donner ma vraie forme littéraire. Un livre se mûrit lentement en moi au soleil couchant de la vieillesse. Il résumera, sous l'enveloppe concise du vers, tout ce que j'aurai pensé de moins indigne. Je l'appellerai Psaumes. U sera mon testament devant Dieu, en religion et en poUlique. Si une de mes œuvres doit surnager sur les flots du temps, je désire
que ce soit celle-là. Je vais m'y mettre. J'en écrirai quelques versets à chaque automne.
Il ne s'y mit jamais.
L'action, les soucis, l'enfance de l'esprit qui courba ce géant pendant ces dernières saisons , ont emporté le livre qui aurait chanté dans les siècles comme celui du roi DaAÏd. Si cette gerbe de grandes pensées, sculptées ainsi que des inscriptions lapidaires, se fût répandue, il y aurait eu moins de matérialistes et moins de superstitieux dans nos foules. La politique, sous la voix de l'apôtre, serait devenue davantage une religion et on aurait vu plus d'évangéUstes de la République.
Nous étions remontés à cheval et nous redescendions sur Milly. A gauche, le village de Saint-Horlin élançait son église sur la hauteur. Je regardais une petite maison qui avait renfermé, disait-on, un des amours de Lamartine.
Il la regardait aussi en silence.
Il me montra un pré , entre la route de Mâcon et un ruisseau^ sous la maison.
— Je me suis battu là, autrefois, dit-il.
— Avec qui? demandai-je en hésitant.
— Avec un Polonais.
Je ne me permis pas d'interroger plus loin. Il y avait là sans doute un épisode qu'il aimait mieux taire.
— Vous vous êtes battu souvent? demandai-je.
^ Oui, tous ceux qui ont respiré leurs premières bouffées d'air dans le dix-huitième siècle, étaient atteints de cette contagion du duel. Les capitaines
retraités de l'Empire nous sollicitaient à chaque tournant des cafés. J'ai étouffé mes duels sous l'herbe qui les avait vus. Je n'en ai eu qu'un célèbre avec Pepé. J'avcùs eu tort en généralisant une accusation qui enveloppait tout un peuple. Le peuple s'est vengé par un homme d'honneur qui me mit trois pouces de fer dans la poitrine. Le général Pepé est devenu mon ami. Au surplus, j'aimais les armes et les grandes escrimes. J'étais né pour remuer les masses, et je les aurais mieux soulevées par l'épée que par la parole. Je crois que j'aurais été un capitaine dont on eût retenu le nom. J'ai manqué ma vocation, et Dieu a mieux arrangé les choses pour ma conscience, ajouta-t-il avec un sourire de mélancolie.
Je le regardais tandis qu'il se calomniait de la sort§. Je me souvenais que Hugo avait dit déjà :
a J'aurais été soldat si je n'étais poète ! »
Et je constatais que l'infériorité humaine se retrouve même dans le génie I
Nous arrivions à Milly.
Un des hommes graves dont j'ai parlé et qui accompagnait M™^ de Lamartine, vint au-devant de nous.
C'était M. de Champeaux, qui suivait toujours la famille et n'avouait pas ses fonctions de secrétaire. Comte, légitimiste, clérical et homme de bonnes manières, il se soulevait souvent d'indignation à propos des prétendues hérésies qu'il se trouvait obhgé de copier. Il se renfermait avec décence dans sa tâche. Quelquefois pourtant sa francliise l'emportait, et je l'ai entendu critiquer avec passion et devant le maître, qui avait la bonté de ne pas s'en forma-
liser, telle ou telle doctrine dont il venait de transcrire les développements.
M""® de Lamartine se rangeait de son côté au point de vue du dogme et s'en éloignait par l'admiration. La fatigue de la controverse, qu'il maintenait toujours pleine d'égards, arrachait à Lamartine quelques concessions ou quelques défaillances. M. de Champeaux a eu à son compte plusieurs modifications déplorables du texte. Que la postérité les lui pardonne 1 11 était, du reste, dévoué jusqu'à la mort à Lamartine. Au second retour d'Orient, une maladie le prit à bord du paquebot, et ses amis eurent l'horreur de voir jeter son cadavre à la mer.
— Ces dames vous attendent dans le salon, dit-il à M. de Lamartine.
Celui-ci pressa son cheval. Son cœur battait sous sa veste.
— Il me semble que je vais embrasser ma mère ! s'écria-t-il. Milly, c'est l'Himalaya de mon bonheur I
Je n'avais jamais vu Mill}^ ou plutôt je ne l'avais vu qu'à travers la splendeur et l'attendrissement de la poésie qui s'intitule la Terre natale.
Il se levait dans ma pensée à ce nom- un paysage léger, une maison dans le bleu, soutenue par des anges comme celle de la Vierge qui a tant voyagé pour s'arrêter à Lorette ! 1 Les anges n'étaient que les strophes du poëte qui l'enlevaient.
Ma déception fut absolue.
L'encadrement des montagnes qui enserrent Milly, est triste sans être pittoresque. Le jardin en carré long est si petit qu'un curé irait jusc^u'au bout, en
n'ayant lu qu'une demi- page de son bréviaire. La demeure est exiguë et ne rappelle que la bourgeoisie pauvre. Ce n'est pas le mouvement et la chaleur de la ferme. Les pièces entrent les unes dans les autres sous des festons de toiles d'araignées. Dans ce salon presque démeublé, nous imprimions nos pas sur la poussière. M""' de Lamartine et ses belles nièces avaient froid dans cette tristesse. J'étais indigné contre moi-même, je ne me trouvais pas d'émotion.
Mais tout se transfigura dès les premières minutes.
Rarement Lamartine fut plus sincère et plus magnétique. Il nous fit parcourir toute la maison, le feu aux lèvres et au geste. Il nous montra la chanibie paternelle, celles de ses sœurs, la sienne. Il y avait, pour ainsi dire, une histoire sous chaque porte. Il fit revivre la beauté et les chansons de ces femmes dont deux étaient déjà dans le tombeau depuis vingtcinq ans. Il replaça sa mère près de sa table de travail, entourée de son cercle juvénile, et son père, montant les vignes, le fusil sur l'épaule. Il nous montra le pré où il se rencontrait avec Janette, la petite paysanne innocemment aimée , à travers les marguerites et les églantines, dont il parle dans ses mémoires. Il se fit le résurrectionniste de toute sa jeunesse, de toutes ces vies éteintes, de ses balbutiements et des pressentiments de sa gloire, dont les premiers échos retentirent sur ces pierres noircies. Il fit pleurer M. de Champeaux, qui était sec, et il ne fut jamais plus fier que quand un vieux vigneron , que nous trouvâmes au départ, lui dit, sans ôter son chapeau :
— Bonjour Alphonse !
Je quittai Saint-Point le lendemain.
J'aVais pris mon courage à deux mains et laissé sur la cheminée de ma chambre d'humbles vers sur la cloche de Saint-Point.
Deux jours plus tard, je reçus à Bel-Air, comme réponse et comme encouragement, cetle hymne désespérée et rayonnante, qui s'intitule aussi la Cloche de Saint- Points et que Lamartine me fit l'honneur de me dédier.
Je vais parler du salon de M""* de Lamartine à Paris, rue de l'Université, de 1837 à 1848. La ruine, la suprême puissance d'un jour, la détresse relative , l'abandon final se préparaient dans cette période qui aurait suffi à remplir de triomphe , d'imprévu et de larmes vingt existences.
L'illustre ménage s'était installé dans un large appartement, au n» 82, entre une cour et des jardins, au premier. Il se payait six mille francs au maximum de ce temps-là, et représentait presque l'installation d'un grand seigneur. L'escalier ne montait pas phis
haut que le premier dans cette aile de 1 hôtel. Le home anglais était sauvé.
Je me risque à faire une description d'appartement à louer. 11 s'est passé tant de choses dans ces pièces ([u'elles sont devenues historiques. L'Europe politique, littéraire, artistique, plébéienne, a passé dans cette large salle à manger, et dans ce grand salon encadré par un divan, et dans cet atelier où séchaient toujours quelques toiles de M""' de Lamartine. Les privilégiés ont ouvert cette porte à droite, et trouvé un beau cabinet où Lamartine ne travailla jamais, et encombrés de livres offerts, recueils de poésie innocents, journaux et imprimés de la Chambre. Ils sont entrés dans cette cabine où dormait Lamartine, où il écrivait sous la lampe du matin et où il recevait les têtes couronnées du monde — je veux dire les têtes pensantes — entre son lit et sa table. On se rappelle dans l'atelier ce portrait un peu froid du poète, avec deux lévriers à ses pieds, par Decaisnes, et cette odeur de tabac d'Orient, courant partout, et ces feux clairs allumés dans les cheminées. Hélas! qui habite maintenant ce sanctuaire de sa gloire et de sa bonté vidé par une révolution depuis vingt-deux ans ? Qui a l'obligation écrasante de remplacer entre ces murs le rayonnement de l'hospitalité de Lamartine ?
A cette époque, la ruine prochaine ne s'annonçait encore que par des soucis, et le train de la maison restait presque fastueux, quoiqu'on n'y ait jamais dépensé plus de quarante mille francs par an. Je ne parle pas des aumônes qui doublaient les déboursés.
40 LA:kLVRTINE ET SES AMIS
M. de Lamartine amenait quatre chevaux à Paris : deux pour la voiture et deux pour la selle. Le domestique, coaime on disait sous Louis XIll, était toujours modeste. Les serviteurs restaient longtemps dans cet intérieur si facile à la vie. 11 n'y avait pas de grands dîners, excepté le jour où la République de Genève envo.vait une formidable truite du Léman; mais presque chaque soir deux ou trois hôtes improvisés, quelquefois imposés. Lamartine montait souvent à cheval et revenait du bois pour la séance. Gela dans les premières années, et avant que la politique ne le prît tout entier. Il recevait tous les soirs, et avec un peu plus de cérémonie le samedi. Il donnait un beau concert par an, et une loterie qui servait de prétexte aux charités de M"^ de Lamartme. Mais sa raison secrète, c'était la nécessité pour le poète de faire des vers à cette occasion. Il n'en écrivait plus que quand il y avait urgence. L'urgence se produisait par cette loterie. Les strophes encadrées d'arabesques, et coquettement calligraphiées par Lamartine, en était le principal attrait. L'or se répandait sur les rimes, et chaque hémistiche soulageait une misère.
Puisque nous en sommes aux vers de ce temps-là, notons une singularité; Lamartine n'en aurait pas dit un en public sous aucun prétexte; il affectait de croire qu'ils nuiraient à sa situation politique. 11 ne sortait presque jamais le soir et ne nous faisait guères qu'une fois par hiver l'honneur de venir à des réunions Uttéraires qui avaient lieu chez mon père. Emile Deschamps, Jules Le Fèvre et beaucoup d'autres répandaient là leurs premiers accords. Victor
r,AMARTINE ET SES AMIS 41
Hugo y lisait les Rayons et les Ombres. Mon père y ouvrait l'herbier poétique de sa vieillesse. Un public excellent, façonné au rhythme, et qui s'enorgueillissait de quelques femmes d'esprit, jetait les bravos à pleines mains aux lauréats de ces jeux floraux. Malgré les supplications, maîgré les sourires, nous ne pûmes pas obtenir un hémistiche de M. de Lamartine, et Dieu sait combien il était heureux, à Saint- Point et à Monceaux, de nous faire respirer les bouffées printanières de ses strophes ! A Paris, ses lèvres ne s'ouvraient plus que pour des discours. Ce parti pris d'abdication poétique était affecté. Il avait tort de faire cette concession à M. Cunin-Gridaine.
Du reste, la politique le changea un peu. Il avait toujours dans le tête-à-tête la même simplicité exquise ; mais en public et pour ceux qui ne le connaissaient pas, sa grande taille le faisait quelquefois hautain. Il transportait, dans son cercle de polémistes ou de stralégistes, des habitudes qu'il s'était imposées dans la diplomatie et qui répugnaient à sa nature. Ceux qui l'ont jugé dédaigneux ne l'ont vu qu'alors , et à la surface. Mais cette nuance n'était appéciable que pour ses intimes, sa bonté après les paroles préliminaires se retrouvait dans le fond de ses yeux, et dans le mouvement de sa bouche.
Je préférais me rendre rue de l'Université les soirs ordinaires, mais j'ai cependant pu crayonner quelques-uns des profils des samedis. J'en oublierai beaucoup, car c'était souvent la fouie^ et tous les flots humains sur lesquels passait un rayon de soleil, sont montés sur les marches de cet escalier.
J'y ai vu, dans le commencement, deux ou trois fois Montalembert, cet homme qui devait tant indisposer la démocratie après l'avoir ser^ie, et que nous n'avons amnistié à demi qu'à la fin, en raison de sa haine de l'empire et de son amour de la République.,. des États-Unis. Je me rappelle un garçon assez jeune alorSj sans barbe, avec un habit fermé jusqu'en haut, ainsi que la mode le voulait alors, et comme M. Laboulaye en porte encore aujourd'hui. Il s'échappait déjà de lui une odeur de sacristie et de pédagogie aristocratique qui me tenait à distance, quoique Montalembert fût célèbre par un procès de presse, et un talent dont la chambre des pairs constatait avec épouvante les côtés révolutionnaires. Mais il était déjà trop dans l'Église pour être dans la liberté.
Quoique je l'aie admiré souvent, je ne me suis jamais repenti de ne m'être jamais avoisiné de lui. Lamartine le rencontrait peu et il en parlait avec antipathie, lui si impartial et qui avait une telle tendance à vanter ses ennemis. Par la suite, il lui en voulut d'avoir tenté de soulever l'Europe contre la République en mars 1848, lorsqu'il s'était rais à la tête de la délégation polonaise qui demandait l'intervention armée. Devant les innombrables explosions réactionnaires de M. de Montalembert, il ne manquait jamais de nous rappeler cet épisode.
A mesure qu'il s'avoisinait de la tombe, Montalembert entrevoyait mieux la vérité sous les masques humains. On assure qu'avant d'entrer dans l'agonie, il s'est écrié, en parlant des hommes de la basse
Église : « Et dire que j'ai sacrifié à ces gens-là quarante années de ma vie! »
Dans un coin du salon, un cercle se formait autour d'une voix masculine, qui jetait hardiment ses épigrammes et ses anecdotes risquées. Elle appartenait à M°" Sophie Gay, la mère de AP^ Emile de Girardin. Elle avait pu donner beaucoup d'esprit à sa fille sans s'appauvrir. Elle écrivait des romans d'une valeur moyenne, et lançait des mots dangereux comme des flèches, et qui portaient toujours, — mais seulement rue de l'Université, — contre les adversaires de M. de Lamartine. Elle ne nous attirait guère avec son timbre de contralto, mais il n'y avait pas besoin de s'approcher pour l'entendre. Lamartine, qui détestait l'amertume des paroles, ne l'aurait pas invitée si souvent, si elle n'avait pas été la mère de sa fille, et M™^ de Lamartine aurait fait des signes de croix en l'entendant, si elle n'avait pas été la maîtresse de la maison et forcée à l'applaudissement.
Sa fille qui l'avait accompagnée pendant tant d'années comme une belle Muse sous les lustres de la Restauration, quand elle n'était que Delphine, venait quelquefois après elle. Elle était plus éblouissante encore de verve que de poésie, quoiqu'elle ait écrit Judith, un beau drame.
Elle avait tant d'esprit qu'elle en arrivait presque au génie. Sa conversation aurait fait oublier qu'elle était femme, si sa beauté ne l'avait pas rappelé à chaque mouvement. Nous retrouverons à Saint-Point, où nous l'étudierons plus à loisir, cette nature prodigue et multiple. Je me souviendrai toujours de la
longue bonne grâce qui lui fit consacrer tout un feuilleton du vicomte de Launay à des strophes que j'avais envoyées à Hugo sur la Place Royale. Elle rencontrait souvent chez Lamartine le vieux général le Girardin qui l'écoutait avec extase, et était fort embarrassé pour ne pas dire tout haut que Delphine était sa bel!e-fille. Il était fier de son fils Emile dont la République devait être sifière un jour, et la liberté toujours.
M. et M""^ de Circourt lui faisaient ordinairement escorte. M"^ de Circourt est morte après une longue survivance de la câlinerie moscovite dans la souffrance. Son mari qui vit encore, et qui sait autant de choses que s'il avait passé vingt existences à lire, est le fonctionnement merveilleux de la mémoire poussée à l'impossible. La date du fait, la forme du discours, l'ordre typographique de la page, se gravent dans la cire inépuisable de son cerveau. Il est certainement heureux de rendre service en répondant avec profusion à n'importe quelle question, mais il lui serait impossible de s'en abstenir. Lamartine disait :
— Circourt est une bibliothèque d'Alexandrie Je passe ma vie à consulter ses rayons et à deviner ses papyrus.
Un caprice d'amitié ou d'aristocratie décida Lamartine à envoyer le comte de Circourt comme ambassadeur de la République, à Washington, en 1848. Il la représenta loyalement. Il ouvrit sa case de diplomatie et fit son métier comme s'il avait vieilli dans les chancelleries. Barnum n'osa pas proposer un salaire à un homme de cette race. Il aurait fait sa for-
tone en montrant ce phénomène aimable et incomparable.
Emile Deschamps était un des assidus. Il se tenait à un angle et renvoyait la paume à M™* Gay et à M""® de Girardin. Seulement, elle ne rebondissait que de bienveillance, en sortant des mains de ce merveilleux jongleur de la parole, car la pensée restait sereine et douce, et elle avait encore tout son parfum et toutes ses spirales, il y a six mois à Versailles, où il s'est éteint dans la cécité, n'emportant qu'un seul regret de ce monde où il avait eu tous les bonheurs. Ce regret était pour la dignité des lettres françaises, et non pour lui. L'Académie n'avait pas daigné le nommer, lui le mandarin le plus raffiné, le Phydias de la rime, l'échappé charmant du xvni^ siècle, cpi'il n'avait pas connu, et dont il semblait avoir traversé tous les soupers et tous les sophas. Il s'en est allé exclu du palais du pont des Arts, par la même voie que Balzac, Béranger, Lamennais et Dumas, qui auraient formé à eux quatre ou avec lui toute une Académie, et qui ont dû bien rire quand les immortels leur refusèrent l'immortalité.
Vigny, Alexandre Soumet, Guiraud, Jules Le Fèvre, l'abbé Féletz, Briffaut, se montraient quelquefois et montraient avec eux, Vigny ses chefs-d'œuvre, comme Stella et le Cachet rouge; Soumet, des tragédies qui eussent été plus classiques dans l'avenir si elles l'eussent été moins le soir de leurs premières représentations; Jules Le Fèvre, ces poëmes touffus comme des forêts vierges, et où des vers magnifiques enchevêtrés ainsi que des branches qui ont trop de sève,
entretiennent souvent par intervalle les ténèbres et le froid ; Féletz, un titre d'abbé qui ne lui servait qu'à se prélasser dans la critique théâtrale, dont il fut un des maîtres à l'époque de l'obscurité impériale; et BrifTaut, un cléricalisme de circonstance, et imposé par une pension, ce qui ne l'empêchait pas d'écrire des lettres dont il prenait le calque dans la correspondance de Voltaire.
Jules Janin, qui est toujours aussi allègre d'esprit mais qui l'était davantage alors des jambes, montait tous les samedis l'étage de l'hôtel. Il n'en était alors qu a la dixième année de la royauté de son feuilleton, lui qui renouvelle à chaque olympiade son huile de lutteur et sa verve de conteur poétique. Il avait déjà plus que la suprême connaissance du goût et des tournures les plus effilées de la langue. Il avait la gratitude de l'admiration, et n'oubliait jamais qui l'avait ému.
C'est ainsi que, durant tout l'Empire, il ne manqua pas une occasion de parler avec un respectueux enthousiasme de Hugo, le grand proscrit de Guernesey, et de Lamartine, l'autre proscrit de l'intérieur.
Après Lucrèce, il amena Ponsard. Lamartine l'accueillit avec cette bienveillance qui établissait vite la fraternité sinon l'égalité. Ce fut presque un événement. Lamartine, Hugo, Vigny et Sainte-Beuve avaient passé pour les chefs de l'école romantique. Nous en étions tous alors, nous les jeunes. Notre instinct nous avait entraînés vers le vrai, et nous nous faisions les servants de ce Shakespeare qui se rêvé-
lait par les splendeurs d'Hernani, de Marion Velorme, du Roi s'amuse et de Ruy Blas.
Le parti classique s'empara des quelques beautés de Lucrèce, et crut venger son interrègne en les exagérant et en opposant Ponsard à Hugo, c'est-à-dire un prince constitutionnel à Charlemagne. Notre foi romantique était une des expressions de notre amour pour la liberté. Nous fûmes indignés quand Lamartine patronna Ponsard, et nous l'accusâmes presque de défection. Heureuse époque où la guerre civile n'était qu'entre ceux qui se maintenaient dans les trois règles, et ceux qui voulaient en sortir! Les qualités personnelles de l'homme et même du poëte, disons-le maintenant, nous firent peu à peu pardonner à Lamartine les faveurs dont il comblait Ponsard, et nous reconnûmes qu'il ne s'était pas trompé en tendant la main à un lauréat qui était sur la route où on devient un maître.
D'aiUeurs, quelques années plus tard, Ponsard eut encore une bonne note dans notre estime. Il prit son fusil en décembre 1851; malheureusement il le déposa bientôt dans la bibliothèque du Sénat, n dépensait tout son héroïsme dans les caractères de ses héros, et il ne sut jamais être qu'un académicien de beaucoup de talent et de beaucoup de cœur. Cela suffit à faire pleurer celui qui est mort avec tant de jeunesse et après tant de souffrances!
L'attitude de l'Académie française vis-à-vis de Lamartine était à observer. Individuellement, chacun de ses membres venait chez un illustre confrère qui répandait, heure par heure, une si grande gloire sur
elle. Mais cette gloire même, on aurait dit que, comme association, elle la jalousait. Être de l'Académie et ne jamais paraître à une de ses séances où le temps passe à discuter spirituellement sur les mots d'un dictionnaire ressemblant à la tapisserie de Pénélope; monter à cheval tous les jours, voyager en Orient et attirer sur ses tentes le regard de l'Europe ; puis enfin, faire une révolution et proclamer la Répul)lique! c'était là un programme qui sortait essentiellement du manuel de la coupole du pont des Arts. L'Académie protestait officiellement par des épigrammes, dont chacun des coupables venait chercher l'absolution le samedi soir pour les recommencer le jeudi suivant, en séance. Lamartine les répétait volontiers sans qu'elles parvinssent à altérer la grâce de son sourire. Les plus amers de tous ces frondeurs étaient les plus assidus à s'indigner de ces petits vers de la fabrique de Casimir Bonjour. Mais, pour s'en indigner, ils les rapportaient.
Lamartine qui avait été, durant des sessions, le grand solitaire du Parlement, devenait de plus en plus le serviteur et très-souvent le leader de l'opposition. Ses discours du matin bondissaient sur toutes les dalles de Paris. Malgré ses réserves, on sentait que cette poitrine était assez large pour contenir les souffles d'une révolution. La Cour le savait aussi, et ses messagers venaient oflfrir des ministères, toujours refusés. La maison de Lamartine en était un pour lequel le monde officiel quittait les autres. Garnier-Pagès l'aîné et Ledru-Rollin y conduisaient M. Mole. Toute la diplomatie, toutes les
gentries en voyage venaient voir cet assemblage parisien en même temps qu'athénien, d'artistes, de polémistes, de pairs de France bourgeois, de marquis non assermentés, où le nonce risquait de marcher sur les pieds de Bérenger. M. et M™" de Lamartine se pressaient de groupe en groupe. Elle avait de la grâce hospitalière de quoi rehausser une tente arabe. Il trouvait de l'esprit toutes les fois qu'il en avait besoin, et il le trouvait dans les coins où il aurait poussé pour Voltaire. Les mots surpris chez eux, les indiscrétions politiques, les rencontres faites par le hasard, devenaient le texte des chroniqueurs pour la semaine. Les modestes lampes de cet appartement de la rue de l'Université étaient des phares qui éclairaient le Paris intelligent.
Cela dura quinze ans.
La Répubhque soudaine amena d'autres flots dans les salons. Les chefs des grands clubs y remplacèrent les duchesses. Barbes y vint souvent, pour être encouragé dans tous les élans de sa nature chevaleresque. Blanqui y passa deux heures, pour être réfuté et momentanément désarmé. Les députations s'y précipitèrent comme à l'Hôtel -de -Ville. Lamartine dut s'installer au ministère des affaires étrangères dès les premiers jours de mars 18i8. Il s'assit sur le fauteuil de M. Guizot , et trouva son nom écrit sur une feuille de papier dont l'encre était à peine sèche , et où le ministre de Louis-Philippe réfutait le dernier discours de Lamartine.
Pendant la commission executive, il habita une maison de Madrid au bois de Boulogne, lui qu'un
mois auparavant la France voulait porter aux Tuileries par une acclamation irréfléchie. Il ne voulut pas l'entendre , car elle contenait autant la peur que la reconnaissance, et la République en eût été compromise. Il descendit les premiers échelons de la ruine, quand il se réfugia dans l'humble pavillon de la rue de la Ville-l'Evêque où elle devait s'accomplir, et le sanctuaire historique de l'homme d'Etat, de l'orateur et du poëte, vit afficher sur la porte de celui qui avait été en même temps Cicéron, Virgile et Washington, l'écriteau cloué par un concierge.
Une des saisons les plus radieuses que je me rappelle dans cette \ie de tant de lumière, s'écoula encore à Saint-Point. Il y avait foule. Je dus me réfugier au-dessous du jardin dans une vieille maison qui avait été une cure. M™" de Girardin, M. et ;^jme (l'Esgrigny, Lafou et sa fiUe , étaient parmi les invités. Deux nièces, M""^ de Pierreclos et M"^ Valentine de Gessiat qui sortait à peine de l'adolescence, aidaient M™^ de Lamartine à faire les honneurs. M"* de Pierreclos était veuve depuis peu d'années, d'un des meilleurs amis de ma jeunesse, le comte
Léon de Pierreclos. Il était mort à vingt-cinq ans, beau, poète, républicain, protégé par l'amitié presque paternelle de Lamartine. Chacun des échos de mes premières routes me redit son nom et ses rimes. 11 a emporté dans les autres sphères une part de nos cœurs. Il la garde, et nous nous embrasserons sous des deux qui se cachent sous moins de nuages. Sa femme, qui est encore une des affections dont je suis fier, s'ensevelit longtemps dans un deuil désespéré; mais la vitalité de sa nature la força peu à peu à en sortir. Le mot spirituel lui arrivait malgré elle à travers les larmes, et, pendant tout ce séjour à Saint- Point, on ne sut jamais qui était la plus éblouissante, d'elle ou de M°^ de Girardin.
M"° Valentine, dont la beauté mettait déjà un enchantement dans toutes les heures qu'elle traversait, commençait alors celte tâche de dévouement passionné à son oncle, auquel elle n'a pas failli une seule minute, et quelle continue encore aujourd'hui malgré la tombe. Elle n'a pas voulu laisser aller à l'encan ce grand et pauvre Saint-Point. Elle l'a racheté de ses humbles deniers, et elle y conserve avec une telle grâce les traditions de l'hospitalité, que lorsqu'on la voit paraître au soleil pâle sous la gale- Yie, on croit pour une minute que toute sa famille va la suivre, et que les ensevelis vont quitter leurs couches (le gazon pour vous accueillir avec la bienvenue d'autrefois !
M. d'Esgrigny se faisait une place parmi tous ces illustres. Il est si sympathique par sa personne qu'il faut une longue conversation pour s'apercevoir que
ses idées sont vos ennemies mortelles. Veiiillot n'a jamais été mieux défendu et avec un bon goût qui lui ressemble si peu, et nous sortions de ces controverses, honteux d'avoir été charmés par un champion de la Société de Jésus. ÎSI. de Ghampeaux était effroyablement distancé ^ et j'allais me fortifier dans ma foi démocratique avec M. Ronot, un camarade enthousiaste de Lamartine et qui cachait une finesse qui n'avait d'égale que sa fidélité au vrai et au beau, sous une bonhomie entraînante. Il fut un de ceux qui aimèrent le plus Lamartine et la liberté, et dont Lamartine demeura pendant un demi-siècle la plus grande joie. Il eut le bonheur de mourir avant l'Empire, dans le grand épanouissement de la gloire lamartinienne. Sou fils, un de mes amis les plus chers, le continue avec autant d'esprit et de bon sens. Il a administré sagement vingt fois notre départe- < ment comme préfet intérimaire.
Il y avait encore parmi les hôtes , comme je viens i de le dire, Lafon et sa charmante fille. '
L'acteur Lafon avait passionné une génération, et' i nous ne nous l'expliquions pas assez. Les fanatiques i de l'accent toulousain avaient osé le poser en rival de «i Talma. Il nous récitait souvent sous les arbres , et sans i qu'on l'en priât beaucoup, d'interminables et somno- f lentes tirades qui venaient quelquefois, hélas! de \l Racine et de Voltaire. Il était pouipeux et déclaraateur, ' , avec une chaleur qui devint de la réputation, parce t qu'elle était à jet continu. Le fait subsistait malgré | nos impressions. Lafon avait levé une armée d'admi- { rateurs. La jeunesse du tragédien et celle aussi du )
public en avaient été l'excuse. Il nous paraissait d'ailleurs un excellent homme, plus heureiLx de sa fille que de sa gloire, et sa physionomie n'avait pas été ^'àtée par le masque. Sa fille souriait avec la càlinerie innocente d'un portrait de Watteau, et il y avait du dix-huitième siècle sur ses lèvres et dans sa toilette. Elle peignait avec M""^ de Lamartine, et les têtes qui sortaient de ses pinceaux étaient certes moins jolies que la sienne.
Le docteur Pascal venait de temps en temps. Lamartine en parle souvent dans ses pages comme d'un des compagnons les plus assidus de sa jeunesse. Il avait eu, je crois, un duel avec Toussenel', pour un article du Journal de Saône-et-Loire. Il était dans le Maçonnais un des profils les plus accentués et les plus fermes des groupes républicains. Seulement il prenait trop souvent la main aux femmes pour savoir s'il ne leur donnait pas la fièvre dont il les guérissait. Un jour Lamartine le sachant malade et délaissé l'invita à venir mourir chez lui, à Monceaux. Ce qu'il fit.
Je me trouvais donc dans ce milieu de génie et de beauté. Les soirées se remplissaient de gerbes de paroles, ou d'accords de lyres. Les journées se dépensaient dans des promenades à cheval ou en calèche. Nous étions en été. Lamartine conduisait souvent la bande après déjeuner au bord d'un étang, sous une haute futaie qu'il possédait encore sur la première pente de la montagne, dont il avait réuni les eaux dans un bassin.
Il s'était habillé par égard pour ses hôtes ; mais ses
vêtements dont il faisait toujoiu'S une grande provision, se fanaient vite au contact de ses cliiens grimpeurs et de son ara.
Cette tenue nous présageait quelque chose.
M""^ de Lamartine était inquiète et attendait une révélation.
Nous passâmes près du sentier conduisante l'étang et nous le laissâmes de côté.
— Où allons-nous, Alphonse ? dit M™^ de Lamartine.
— A une des merveilles du pays, répondit-il. Nous descendîmes à droite.
Les chiens qui avaient pris les devants nous attendaient avec des aboiements joyeux.
A l'angle du chemin, le whrust que Lamartine avait ramené de Vienne à son retour d'Orient stationnait avec les deux chevaux attelés. Les autres piaffaient sous les étriers et sous les selles de femmes.
Un chariot de vendange , arrangé en fourgon, laissait déborder des paniers remplis de jambons, de pain et de gaufres blondes.
— Qu'est-ce que cela veut dire? reprit M™® de Lamartine troublée visiblement.
— Que nous allons goûter à Château -Tiers, répondit Lamartine.
Il y eut un frisson parmi les robes blanches ; elles n'étaient pas préparées à une promenade équestre, et les soirées se refroidissaient de bonne heure dans la vallée ; on ne pouvait guère résister à une fantaisie aimable de Lamartine. Mais il avait tout prévu. Des châles et des couvertures encombraient le chariot. On y voyait aussi un grand sac d'argent.
Il nous intriguait. Annonçait-il un projet de long voyage , et dans quelle contrée? Nous n'osions pas interroger.
Lamartine ne réussit pourtant qu'à demi. M™* de Pierreclos prétexta de son deuil pour rester ; M"^ Valentine invoqua une leçon qu'elle avait à donner à l'école de petites filles, fondée par M"'® de Lamartine. Celle-ci monta dans le whrust avec M"^ d'Esgrigny, M"" Lafon et M. Ronot. Lamartine se percha sur Sa[)hyr, le docteur Pascal avait son cheval de visites, 8t j'étais venu aussi à franc étrier. M. d'Esgrigny et Lafon s'installèrent sur les montures des dames après qu'on en eût changé les selles. Lafon combinait sa dignité tragique avec les courbettes hasardées de sa jument limousine.
Nous suivions autant que possible les voitures. Les jambons donnaient dans l'œil de Lafon, il en parla majestueusement.
C'était une flatterie préméditée. Lamartine aimait à causer cuisine. Les lè\Tes sur lesquelles le nom d'Elvire avait voltigé comme une abeille , se plaisaient à raconter les recettes classiques. Il développa sa théorie des jambons sur lesquels il avait médité comme s'il eût été un simple Alexandre Dumas.
— Je l'ai composée moi-même , nous dit-il , et elle survivra à Jocelyn. I! y entre cinq ou six poisons. T'est exquis. Lady Stanhope m'en a fourni un. Je crois que le second que j'ai rapporté de Smyrne, était celui dont Mithridate abusa tant, et qui est inoffensif, comme vous voyez. Avez-vous jamais joué Mithridate, Lafon? Je vous en ferai un, mais vous
mangerez du poison tous les soirs et authentiquement devant un public enthousiaste.
— Comment appelez-vous votre poison? dit le doc-leur Pascal. Il faudrait savoir, et je m'expliquerais peut-être la maladie nerveuse qui persiste en vous.
— Mon poison sera l'ingratitude publique, reprit Lamartine redevenu sérieux. Le peuple me portera jusqu'aux nuages où Barthélémy me fait habiter, mais il me laissera tomber dans une de ses flaques de boue.
Il était un voyant. Il venait d'avoir une des perspectives de l'avenir. Nous respectâmes sa contemplation. Il s'aperçut bientôt qu'elle était inopportune, et il fut charmant. M. d'Esgrigny s'extasiait en homme de bon goût sur le profil que M"^ Lafon nous montrait de temps en temps, au détour de la calèche dans le chemin. Lafon ripostait par des hommages à la beauté de M"^ d'Esgrigny qui ouvrait aussi un texte. Lamartine approuvait, mais d'un geste glacé.
— La vraie beauté, je ne l'ai trouvée qu'en Orient, dit-il. N'en croyez pas les hyperboles de mes strophes. Et savez-vous pourquoi elle est là plus qu'ailleurs? c'est parce qu'elle se mélange avec la bonté. Ces races sont meilleures que les nôtres. Elles n'ont jamais d'esprit. L'esprit fait étinceler les yeux et il désharmonise les lèvres. Les femmes de l'Orient ont de plus l'expression de la captivité ; la tristesse est le moule suprême. Elles ne sont que des fleurs de volupté, et elles se bercent dans toutes les brises qui vous les apportent. Je me souviens de mon passage entre les îles de la Grèce. On avait annoncé mon
[vaisseau et j'étais un éuiir là-bas. Les hommes venaient m'accoster dans leurs barques. Les femmes s'avançaient sur les rivages très- rapprochés, leurs beaux pieds nus dans le sable, et un enfant à la mamelle. Les plus jeunes se cachaient entre les feuilles des figuiers et des vignes. Ce que j'ai respiré là de langueurs, de soupirs, de flammes et de provocations innocentes, je ne le dirais pas dans un poëme de douze mille rimes. Je passais dans des souffles , mon vaisseau fendait dans l'azur des vagues les images penchées. 11 y avait des filles de Gorfou, du mont Tayjotte, de Cerigo qui fut Cithère. Mes yeux ne verraient rien de plus ravissant, même s'ils s'ouvraient dans le Paradis du Prophète. Ne me parlez pas des femmes de l'Occident.
— Et El vire? demanda M""= de Girardin qui avait entendu de la voiture, et dont le patriotisme féminin était blessé.
— Hélas! vous n'avez pas été Elvire, dit à voix basse Lamartine. Si vous l'aviez été!
— Vous auriez encore eu plus d'enthousiasme pour ces gardeuses de chèvres, reprit Delphine. Nous arrivions à Château-Tiers.
Nous cherchions en vain la merveille promise. Une ruine sans caractère, celle d'une maison relativement moderne, s'élevait dans un paysage rétréci et incolore comme presque tous ceux du Charolais. Une aile du château du temps de Louis XIV, une tour sortant d'un ancien mur de clôture, des vestiges d'un jardin français, pas autre chose. Nous ne nous serions
pas permis de ne point paraître ravis. Et par le fait nous allions l'être.
Il fallait un motif bien puissant pour que Lamartine, qui avait une juste horreur des dîners sur l'herbe, nous eût amenés là et fît décharger le chariot de provisions. 11 choisit une place dans un coin du verger, sur lequel tombait l'ombre grêle de quelques saules. Le groom avait été chercher de l'eau au puits de la cour, dans la petite ferme adossée à la ruine. La faïence étincela au soleil. Les gaufres émiettées par la route, se répandirent en fragments d'or sur le gazon. Lamartine découpa les fameux jambons. Une femme d'une cinquantaine d'années, un peu épaisse de taille, mais belle encore sous les cheveux gris échappés de sa coiffe, sortit de la ferme apportant un gros pain bis arrondi et une jatte de lait fumant; elle salua avec embarras la compagnie, et quand elle traversa, les yeux baissés, l'ombre de Lamartine sur l'herbe, elle rougit.
— Bonjour, Janette. Ne me reconnais-tu pas?
— Oh si, notre monsieur! mais il y a si longtemps que les résédas sont fanés ! répondit-elle.
— Et tu es ici avec tes enfants. Combien en as- tu?
— Six ! fit-elle avec un embarras fier.
— Menez-nous voiries ruines. Il n'y a plus que cela ici ! interrompit M""^ de La martine, que cette conversation paraissait agacer.
— Les ruines ont leur prix, dit M. Ronot en souriant vers le docteur Pascal.
— Nous n'avons pas besoin de nous déranger,
reprit Lamartine, qui trempait un morceau de pain noir dans une écuelle de lait. Je vais vous dire ce que je sais du château. Mon oncle, l'abbé de Lamartine, y est venu souvent dans sa jeunesse et il m'a fait ses confidences. Le fief était tombé comme héritage à une belle personne, M"^ de Château-Tiers, qui ne se maria jamais, et j mena une vie bruyante. Il venait là force gentilshommes et force chevaux. On allait à la messe tous les jours, dans la chapelle qui était de ce côté...
— Vous ne savez pas votre histoire ancienne , Lamartine, interrompit M^e de Girardin. Je n'ai rien lu sur Château-Tiers, c'est pourquoi je dirai mieux que vous ce qu'on y faisait, ayant pour base le célibat prolongé de la damoiselle. Restez Démosthène, ne devenez pas Tallemant des Réaux, ce n'est pas votre genre. Si M"^ Lafon daigne aller chercher des pervenches avecM""* d'Esgrigny, je me sentirai plus libre pour ce que j'ai à dire, ne craignant plus d'effaroucher ces deux pudeurs. '
— Je cause tous les jours avec Veuillot, dit M""" d'Esgrigny.
— Et ma fille ne manque pas une soirée de la Comédie-Française. Vous ne parlerez jamais que cette langue-là, madame, dit Lafon.
— Donc, reprit M™'= de Girardin, la messe sonnait tous les jours à la chapelle, et voici comment on y allait. Le petit chevalier de Berzé... y a-t-il un Berzé dans votre province, Lamartine?
— Il y en a un.
— Le petit chevalier avait gagné vingt louis la
veille au soir au pharaon qui se prolongeait tard, s'était trompé de chambre dans les ténèbres et avait piteusement passé la nuit sous le vestibule de M"" de Ghâteau-Thiers, ce qui indisposait fort l'abbé de Lamartine, forcé de traverser ce même vestibule le matin. Notez que le vestibule n'avait que deux portes : celle de M'^^ de Château-Tiers, celle par où le chevalier était entré. M'^^ de Château-Tiers, un peu languissante comme une rose qui a mal dormi pour avoir trop écouté un rossignol, paraissait à cette fenêtre et faisait jeter de la poudre sur ses cheveux châtains.
Le marquis de Pierreclos , qui avait été tuer un lièvre sur la montagne, se reposait sous un berceau de charmille. Il y cherchait des violettes et il y cueillait une femme de chambre. Les chevaux anglais, préparés pour la chasse, se dressaient debout devant les palefreniers dans la cour des écuries qui devaient être par là. Les chiens hurlaient : le cor jouait une fanfare. Le cuisinier plumait. La fille du père Mazoyer montait le sentier avec un âne qui apportait la dîme à M"* de Château-Thiers. Cependant la messe sonnait toujours, et il aurait faUu voir qu'on ne s'y rendît pas! Ils arrivèrent tous après l'élévation, ce qui fit blasphémer l'officiant. Le marquis de Pierreclos prit la chaise voisine de celle de M"' de Château-Tiers et lui proposa tout bas sa main, qu'elle refusa en regardant ledit abbé de Lamartine. L'abbé, un peu plus bas, causait aussi avec le chevaUer.
—^ Que faisiez-Yous dans ce vestibule ?
— J'y jouais aux dames. J'avais trouvé un damier.
— Jouez-vous aussi au fleuret?
— Avec agrément.
— Démoucheté?
— Parbleu!
— Eh bien! alors, à cLaq heures, derrière le mur du verger.
— Entendu; mais si je vous tire une pinte de sang, c'est vous qui passerez la nuit dans le vestibule, et rien que dans le vestibule. C'est de la sorte qu'on entendait la messe à Chàteau-Tiers, et je veux que M. Villemain ne me décerne plus jamais un prix Monthyon pour la pureté de mes hémistiches si j'ai chargé un trait de ce pastel.
Lamartine s'inclina, mais il n'aimait pas la gaudriole, surtout dans la bouche d'une femme. jNP* de Girardin avait beaucoup d'autres notes que celles de la gaieté. Elle était éloquente et hautement inspirée. Le regard de Lamartine fut injuste ce jour-là.
— Le dis-huitième siècle n'était pas responsable, dit-il. C'était l'interrègne de Dieu. Le diable gouvernait.
— Le diable s'appelait Voltaire, interrompit M. d'Esgrigny.
— Ou mieux Louis XV! dit le docteur Pascal. M""^ de Girardin ouvrit ses beaux yeux ébahis sur
Lajnartine.
— Vous croyez au diable? lui demanda- t-elle.
— A peu près! Dieu, c'est-à-dire la souveraine raison, ne parlait dans ce temps-là que par deux hommes, Rousseau et Voltaire, Rousseau plus que
Voltaire. Mais l'esjDrit de corruption était le maître. Quand je pèse les injustices et les monstruosités humaines, les renversements de la morale par les faits, les absurdités de l'histoire vraie, je me persuade que Dieu, après cette bataille, dont on n'a jamais bien su le résultat entre les deux esprits ^ a abandonné à Satan ou à Eblis quelques siècles de notre planète et que les hommes de cette période sont gouvernés par les lois directes du mal. Lucifer est secrétaire d'Etat !
— Mais c'est horrible et blasphématoire, cette théorie-là ! dit M""* de Lamartine.
— Blasphématoire ! non ! Et qu'importe 1 La parole humaine n'atteint pas si haut que Dieu. Il permet les époques de tentation plus forte, mais il y mesure sa récompense. Les naufragés de la terre sont recueilhs, après la mort, dans une autre sphère, dans un paradis, je ne sais pas ! La vérité, l'incomparable lumière de l'ordre et de la justice leur apparaît pendant un temps. Puis leurs yeux se referment à cette clarté et ils retombent dans d'autres batailles, dans d'autres univers, sous un autre soleil, dans une autre épreuve mais toujours dans le travail, qui est la loi suprême et la joie sans égale. Dieu n'est pas plus éternel que l'homme, seulement il a conscience de son éternité. Mais j'ennuie beaucoup mademoiselle Lafon, et nous voilà loin de Château-Tiers. Retournons-y I
Il prit le bras de la jolie personne et la conduisit à travers les murs écrasés. Nous allâmes dans ce qui restait du jardin avec les deux dames. Je me réfugiai bientôt avec un cigare dans un reste de jeu de paume.
Une fenêtre ébréchée donnait sur la cour de la ferme. J'entendis la voix de Lamartine, et je regardai.
Je réfléchissais tristement aux dernières paroles de Lamartine. Pour la première fois, il m'avait irrite. Cette concession à l'existence du diable ne pouvait pas lui appartenir. Elle lui avait été imposée sans doute dans son enfance par un de ces charmants jésuites de Belley, dont il parle dans ses Mémoires, et pour lesquels il a trop d'indulgence. Il m'en entretint quelquefois encore, mais j'ai remarqué que c'était toujours dans les périodes les plus cruelles de sa vie. Il n'osait pas accuser Dieu; cette invention était encore du respect en même temps que de l'impossibilité. Sur le champ fécond et immense de son esprit, ces grains d'ivraie étaient tombés.
Je regardais par la fenêtre qui ouvrait sur la cour de la ferme.
Il avait été prendre le sac dans le chariot. La fermière était à côté de lui.
— Tends ton tablier, Janette, comme autrefois quand j'y jetais des fleurs.
J'ai retrouvé cette figure dans des pages qu'il n'avait pas encore publiées.
Janette avait été le premier amour pastoral de l'adolescent de Milly. Elle ouvrit démesurément ses yeux dans lesquels perlaient des larmes. Elle fut jolie à cet instant par l'illumination du passé. Elle revoyait ce beau jeune homme sur la montagne, et elle l'entendait lui jurer qu'il n'aurait qu'elle dans son cœur. Elle tendit son tablier comme une personne
qui n'avait jamais rien su lui refuser. Le flot d'arger.l s'y précipita. Il y avait bien deux mille francs.
— Ce sera pour racheter de la conscription le dernier de tes fils. Ne parle de cela à personne, et surtout à M"'^ de Lamartine.
Il se pencha et mit ses lèvres sur ces cheveux gris tant baisés autrefois quand ils étaient noirs.
Puis il s'éloigna en sifflant ses chiens qui couraient sur les pierres.
Tout l'homme était là.
Il avait été bercé plus que tout autre dans les bras des plus belles maîtresses. Chaque jour sa correspondance lui apportait encore des déclarations d'amour, auxquelles, hélas! il nous chargeait de répondre. Il causait avec l'Europe entière. La gloire était une ivresse non interrompue; et quand il avait sa maison pleine de têtes charmantes et qu'il pouvait créer des scènes de Décaméron sous tous ses arbres, il s'était souvenu que cette vieille femme habitait dans les environs. Il avait approché sa splendeur de cette décrépitude; il se cachait pour la combler, et il poussait la flatterie jusqu'à lui recommander de ne point parler de cette entrevue à M""' Lamartine.
Ce fut peu de temps après que Lamartine voulut avoir un journal à lui. Sa personnalité politique devenait la plus importante de la Chambre. Sa voix groupait des enthousiasmes. Il avait déjà eu ses grands discours sur la régence, sur les fortifications de Paris, sur l'abolition de la peine de mort. Son souffle soulevait une marée montante dans l'opinion. En dehors de la France, c'était lui qu'on Usait. Il ne voulait pas avoir son organe à Paris. Il pensait que sa sonorité serait bien plus puissante, si la tribune se posait dans un lieu isolé. Il avait fait, par moi, une tentative. Pelletan créait à Paris le XIX^ Siècle. Lamartine ne jugeait pas opportun d'y écrire, mais il aimait si fort et avec tant de raison Pelletan , qu'il me proposa d'entrer dans la nouvelle rédaction. Un soir de novembre , en parcourant la galerie de Monceaux, il me donna un sujet d'article sur les hommes d'État, du gouvernement de Juillet. Sous prétexte de me tracer le cadre, il jeta tout l'article, et moi, sous prétexte de prendre des notes, j'écrivis à peu près sous sa dictée éblouissante. Huit jours après, je portais l'article à Pelletan, sans lui en indiquer la source,
ainsi que j'en avais recule mandat. Pelletan la soupçonna sans doute; mais, pour ne pas effaroucher les lecteurs du journal par une aUure trop -sive, il eut le courage de me refuser l'article. Il apprendra nettement dans ces lignes quelle collaboration il a déclinée, et il me pardonnera cette indiscrétion historique, lui qui a donné à Lamartine tant de gages de dévouement passionné , et à la rehgion démocratique tant de témoignages de foi et de courage, lui aussi qui, sans cesser d'être tout entier lui-même, se continue avec tant d'esprit, d'éloquence et de courage par son fils Camille Pelletan.
Lamartine m'écrivit en août 1843 pour me proposer l'honneur d'être un des fondateurs du Bien public. Il me priait de lui amener un de mes chers voisins, Hippolyte Boussin, qui alla loin par la suite dans l'intimité de Monceaux. Je devais trouver, à Saint-Point, Bruys d'Ouillj, Champvans, Adolphe de la Tour, notre judicieux et fraternel ami de Paris; Dureault, qui avait été député de l'opposition; Garnier, Lacombe, un persécuté de la Restauration; Versaud, un honorable négociant , et Charles Rolland que je ne connaissais pas encore, et dont on parlait malgré sa jeunesse, pour en faire un maire de Màcon. Rolland, depuis vingt-sept ans, a toujours suivi un sentier parallèle au mien, et nos mains se sont rencontrées sans cesse à travers la petite distance qui nous séparait, de même que nos votes se confondent souvent à l'Assemblée nationale, malgré la ligne souvent effacée qui existe entre nous. Je ne crois pas avoir omis le nom d'un seul des hommes de bonne volonté
qui se fortifiaient les uns par les autres pour une œuvre de dévouement démocratique', et qui pressentant la République au-delà des années qui restaient au règne de Louis-Philippe, voulaient réunir leurs espérances en un faisceau.
Lamartine exposa rapidement ses vues. Il n'avait pas à nous gagner. Il ne dissimula pas que nous allions nous créer une nécessité annuelle de sacrifices pécuniaires, et il nous fit voir quelque chose qui vaut mieux qu'un peu d'or jeté sur la route, beaucoup de liberté répandue dans les esprits autour de nous.
— Quelle est, nous dit-il, la signification de toutes nos révolutions depuis soixante ans? C'est la poursuite d'une seule idée , et tous ces changements ne sont que les phases différentes d'une seule révolution. La France veut un gouvernement rationnel , qui appelle, sans distinction de classes, au maniement du pouvoir les hommes les plus élevés par l'intelligence et le caractère; elle veut un gouvernement qui répande ses bienfaits sur la société entière; elle veut appliquer à la politique la doctrine de la charité sociale. Tant que ce but ne sera pas atteint , la révolution suivra son cours, tantôt orageuse, tantôt calme, selon les obstacles et les facihtés qu'elle trouvera sur son passage. Créons-lui un port où elle puisse s'abriter chez nous et reposer des idées non tumultueuses, mais toujours vivantes. Avec leur limon, comme cela se fait sur les bords du Nil, nous créerons des moissons pour la liberté.
Il continua longtemps ainsi, se promenant sur le
balcon , et envoyant ses paroles par les fenêtres à nous qui étions dans le salon. Nous ne Tinterrompîmes pas, car l'oraison était splendide, et notre résolution prise d'avance nous fit voter à l'unanimité la fondation du journal. Chacun de nous s'engagea pour une action de mille francs. Lamartine, à lui seul, en prit dix. Il était évident que cette mise de fonds n'était qu'un prélude.
Mais Lamartine écrirait dans notre feuille, Lamartine, dont les éditeurs payaient les volumes cinquante mille francs. C'était notre fortune assurée, quoiqu'il ne se prononçât pas là-dessus. Ce fut notre ruine, ainsi qu'on le verra plus tard.
Champvans, depuis une année, s'était fait une place au Journal de Saône-et-Loire , où il côtoyait la politique de Lamartine. Il était désigné comme rédacteur en chef. Il s'acquitta de cette tâche pendant trois ans avec verve et avec conviction. Elle fut récompensée en 1848 par la préfecture de l'Ain et le mandat de représentant. Peu après , il accusa témérairement Lamartine d'oubli, et, à notre grande consternation, il passa à la réaction cléricale. Il serait injuste de ne pas se souvenir qu'il donna les meilleures saisons de sa jeunesse à la vérité, et je ne crois pas lui être désagréable à cette heure où il est allé vers des horizons nuageux, si je replace sous ses yeux une période courageuse et active.
Le Bien public eut dès son apparition un prodigieux retentissement. Tous les journaux reproduisaient des articles où ils recomiaissaient Lamartine, qui alimentait à lui seul la presse entière. Je vais
feuilleter au hasard cette œuvre, qui eût suffi à faire la gloire d'un polémiste, si le polémiste n'avait pas été en même temps poète, orateur, historien et chef de gouvernement.
Le 23 septembre 1843, le duc et la duchesse de Nemours se firent voir à Mâcon.
Lamartine daigna rendre compte de cette visite dans un long article qu'il terminait ainsi :
a En résumé, le temps a été beau : le prince affable et modeste : la princesse a plu. Les fonctionnaires ont été contenus, réservés dans leurs expressions ; le peuple respectueux, l'esprit public froid. Tout le monde a fait son devoir. Et, hier matin, quand au bruit du canon les jeunes voyageurs sont montés sur le bateau pavoisé qui les entraînait vers Lyon, rien n'était changé dans les esprits. Un prince et une princesse avaient passé, voilà tout. L'un emporte l'estime des hommes sérieux qui l'ont approché; l'autre l'admii ation de tous les yeux qui l'ont vue.
<i Mais la situation est la même : le gouvernement et le pays ne se sont ni mieux touchés, ni mieux compris : le fleuve coule où il coulait la veille, et le temps va où il allait hier. »
En répondant au journal la Presse, Lamartine écrit sous une de ses inspirations oratoires :
« Si l'Assemblée nationale sortait aujourd'hui du tombeau, et se retrouvait en présence de son œuvre ainsi défigurée, quel est celui de ses hommes d'État qui reconnaîtrait la Révolution dans vos mains? De réaction en réaction, de corruption en corruption, do
peur en peur, de prétexte en prétexte, quel est le principe que vous avez laissé debout? Au lieu d'une démocratie, une oligarchie; au lieu de l'égalité, une noblesse électorale; au lieu d'une royauté-magistrature, une roj-auté-dynastie ; au lieu de la presse libre, les lois de septembre; au lieu de l'association, la défense de se réunir. Au lieu de la religion émancipée et vivant de l'autel , les querelles religieuses et des cultes se disputant le budget. Au lieu de propriétés divisibles à l'infini, des propriétés de mainmorte se reconstruisant tous les jours dans la main d'innombrables corporations et déshéritant la famille. Au heu du travail et de l'industrie libres, la France vendue aux capitahstes. Au heu de la suprématie morale et mobile de l'intelhgence, la suprématie du cens et la souveraineté de la glèbe et de la patente ! »
Dans une apostrophe à la Réforme du 26 octobre 1843 :
« La Révolution française est un grand spiritualisme en action : son œuvre est de substituer partout l'esprit à la matière, le droit à la force, et de mettre l'homme là où les sociétés antiques mettaient les choses. La Révolution est un écoulement de la source chrétienne. Ceux qui ne la voient que dans l'Assemblée constituante; ceux qui ne la voient que dans la Convention ; ceux qui voudraient ne la voir que dans l'institution de Juillet, se trompent également. Son premier nom fut Liberté, son second nom fut Égalité, son dernier sera Charité. L'Assemblée constituante n'est que son principe ; la Convention n'est que sa colère, et le gouvernement de Juillet ne sera
que son repentir. La Réforme nous comprendra-t-elle? »
Cinq ans après, le rédacteur de la Réforme, auquel Lamartine répondait, était son collègue et son ami au gouvernement provisoire , et Lamartine fut souvent obligé de ranimer la foi républicaine de cet honnête homme que troublaient les vociférations de l'émeute, qu'il jugeait légitimement impossible contre le suffrage universel.
C'est en août 1844 que se place dans le Bien public l'épisode de l'abbé Thyons. Champvans qui a multiplié depuis ses prosternations devant l'Eglise , n'était pas alors à ses premières armes contre elle. Il rencontra une conscience libre et un désintéressement prêt chez le curé de Chânes. Les articles de Lamartine sur l'Etat, l'Eglise et VEnseignemenl, venaient d'enflammer l'esprit public. L'évêque d'Autun, pour en contrebalancer les influences, demanda des lettres d'adhésion à son clergé. Champvans conseilla sans doute à son ami de refuser sa signature. Le prêtre écouta ce conseil d'une haute philosophie : il écrivit à l'évêque. Voici les lignes que Champvans donna comme préface dans son journal à celte éloquente lettre, qui avait été assurément déjà lue bien attentivement par Lamartine :
« Messieurs les évoques ont exigé des adhésions. Nous disons à dessein exigé, parce que évidemment l'évêque qui tient dans sa main la fortune et l'honneur des membres de son clergé inférieur, l'évêque qui possède le droit inouï, exorbitant, inique dç destituer, de révoquer et d'interdire selon son bon
plaisir, obtiendra autant de signatures qu'il en désirera, sauf les honorables et courageuses exceptions comme celle que nous signalons. La lettre de M. Thyons jette un trait de lumière sur un côté de la grande question de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et de l'enseignement. Elle sera lue avec l'intérêt qui s'attache à l'acte d'un homme qui s'expose pour conserver sa dignité d'homme et de prêtre. » Voici maintenant le commencement de la lettre de l'abbé Thyons à l'évêque d'Autun :
a Monseigneur,
a II y a deux choses dans ce que vous me demandez : un acte politique et un acte de convenance, comme il y a en moi deux hommes , le prêtre et le citoyen. Comme prêtre, je vous suis soumis; comme citoyen, je ne relève que de ma conscience.
« Je ne suis pas convaincu, monseigneur, que cette manifestation épiscopale, que cet enrôlement d'opinions, que cette croisade de signatures puisse avoir de bons résultats. Gela a trop l'air d'un assaut à l'opinion publique.
a De deux choses l'une, monseigneur : ou l'adhésion que vous me demandez est hbre ou elle est irapérative. Si elle est libre , ma conscience m'interdit de vous la donner; si elle est impérative, elle n'aurait aucune valeur. De toutes manières, je me vois, à mon grand regret, obligé de vous la refuser. »
Cette lettre, et beaucoup d'autres qui suivirent, tirent un grand scandale à Sion. Le Siècle et le National, tous les journaux libres, la reproduisirent. L'abbé Thyons semblait avoir respiré les souffles et les pensées de Jocelyn. Sa popularité de\'int telle, que l'évêque crut devoir le frapper d'interdit. Nous allâmes le voir dans sa cure disgraciée, M. de Lamartine, Champvans, M. de Saint-Ildefonse et moi. Il nous offrit la bienvenue de la table et de l'esprit. Mais D me parut prodigieusement inférieur à ce qu'il avait écrit. Qui lui avait tenu la main? Ce n'était pas Rousseau mort, ce n'était pas Champvans qui ne savait pas manier à ce degré la langue philosophique. M. de Lamartine ne nous dit jamais le nom du collaborateur du pauvre curé.
La protection de Lamartine et l'amitié de Champvans lui demeurèrent fidèles. Après avoir essayé un livre qui aurait voulu ressembler aux Confessions de Jean-Jacques, il fut nommé, en 1848, consul à Bucharest. La réaction l'en chassa bientôt. Il revint pauvre dans son pays. Lamartine Taidait. Il eut la faiblesse de faire sa rétractation et de redemander son pain à l'Eglise qui le confina dans une cure de quatrième ordre, où il est mort, avec le double regret d'avoir trahi son apostolat sans avoir eu la force de le sanctifier par le martyre, et ensuite de s'être trahi liii-même.
Le Bien public continua à éclater pendant cinq ans. Lamartine y éclairait les questions de sa flamme. Il faudrait tout citer de ses incomparables articles , qui appartiennent à l'histoire, et qui ont été redits par
toute la presse. Charles Rolland, Boussin et moi, nous eûmes l'effrayant honneur d'y écrire souvent. L'action de ce grand organe n'était pas circonscrite par le département. Il aurait été une des machines de guerre qui portèrent les coups les plus durs à l'établissement de Juillet, s'il n'avait pas été avant tout un grand instrument de paix et de civilisation, préparant les voies et la philosophie de la République de 1848. Mais chez nous-mêmes, il exerça une influence incontestable par des résultats indirects.
Chaque année il était le prétexte d'une réunion de ses fondateurs , qui changeait toutes les fois de théâtre. Elle eut lieu à Saint-Gengoux et à Sercy, chez M. Duréault, ancien député; à Mâcon, chez Rolland, et chez M. Garnier-Lacombe, et, enfin, chez moi, à Cormatin. La présence de Lamartine faisait tout fermenter. Les populations environnantes arrivaient pour le voir et pour l'entendre. Que de discours superbes, jetés dans les villages et applaudis pour leur sonorité et pour leurs gestes, par des mains de laboureurs et de vignerons! Que de pensées généreuses et à moitié comprises, mais qui amélioraient par leurs lambeaux l'homme du peuple qui les emportait dans sa famille ! Ils étaient de l'étonnement d'abord et ils se brisaient contre la légende napoléonienne. Mais peu à peu leurs fruits mûrirent dans l'ombre : transmis de père en fils, ce grand enseignement, fait par tous les républicains lettrés de notre génération, fut compris d'un peuple qui est la sève de l'intelligence, et il est pour presque tout dans la
quasi-unanimité des votes républicains qui sortent aujourd'hui de nos urnes.
A chacune de nos assemblées, nous constations une augmentation de recettes par les abonnements, et du même coup , une augmentation bien plus forte de dépenses. Elle s'expliquait. Pour tous les numéros où il insérait un article, Lamartine faisait décupler le tirage, et il l'envoyait à tous les coins de l'Europe. Nous ne marchandions pas les crédits à cette divulgation de la bonne parole. Nous écornions allègrement notre patrimoine et nous recrutions des citoyens pour la République future. On ne rencontrera jamais une réunion d'actionnaires se ruinant avec plus d'enthousiasme.
Je me rappelle que Lamartine nous disait un jour après avoir constaté notre déficit :
— Réfléchissez. N'y a-t-il pas là pour nous un légitime sentiment de satisfaction et de conscience de nous-mêmes? Pendant que la plupart de ces entreprises (nous sommes loin de dire toutes) n'ont pour objet principal ou secondaire que d'agglomérer des capitaux et de se distribuer à elles-mêmes des dividendes considérables, pendant qu'elles se rétribuent largement par des procédés tout industriels , qu'elles encaissent la dîme de toutes les entreprises, l'écume de tous les agiotages, et enfm les subventions plus ou moins avouées que le budget de l'Etat a toujours glissées d'une main qui se cache mal, dans la conscience de ceux qui ont des complaisances d'opinion aussi flexibles que leurs plumes, n'est-il pas consolant de voir des idées et des opinions désintéressées
non-seulement écarter d'elles toutes ces sources malsaines de prospérité et de lucre, mais encore s'imposer à elles-mêmes des tributs souvent onéreux et payer, pour ainsi dire, leur propre rançon de leurs deniers, afin de rester indépendantes, entièrement et uniquement nationales, et de répandre autant qu'il est en elles, dans les zones les plus lointaines et les plus ingrates du pays , la politique conforme aux intérêts matériels du département et aux intérêts sociaux de la France ? »
Le Bien public coûtait à Lamartine plus de quinze mille francs par an. Ce fut un de ces abîmes inconnus où s'est enfouie pour le salut commun une partie de cette fortune, si souvent refaite et défaite, écoulée charitablement et démocratiquement par le pays^ et que le pays n'a pas su rendre.
La République, dont cette noble feuille avait donné longtemps d'avance le programme, fut la cause de son évanouissement à Màcon. Tombé si vite du pouvoir, Lamartine eut besoin d'un journal à Paris pour expliquer sa politique, et il y continua son titre. Pelletan et Laguéronnière y travaillèrent brillamment sous sa direction et apprirent, Pelletan cette politique de désintéressement et de conscience, qui donne à son talent et à son caractère une telle autorité actuelle dans l'Assemblée nationale, et Laguéronnière cette maturité de style et cette bonne grâce de manières qui le laissèrent encore sympathique et éloquent, même lorsqu'il devint sénateur de l'empire.
Le Bien public, dont tant de journaux devaient prendre plus tard, en France et à l'étranger, l'en-
seigne honnête, forma une génération de citoyens invinciblement dévoués à la République, c'est-à-dire à la seule source de la liberté. Si l'un de nous s'en est écarté, il doit revoir avec orgueil dans le passé ces chaudes saisons de luttes et d'expansions généreuses. La collaboration nous groupa tous sous un maître sans pareU par sa douceur et son génie, et nous fit pénétrer plus avant dans un des meilleurs cœurs où Dieu ait habité. Le Bien public réunit une phalange de disciples autour du Platon moderne qui jetait aux montagnes et aux vignes du Maçonnais des discours aussi harmonieux que ceux qui allaient mourir sur les vagues du Pirée. Il fut un modèle de la langue française, et il restera un catéchisme lumineux de la religion républicaine. Je suis convaincu qu'un éditeur qui réunirait dans un seul volume toutes les pages que Lamartine y a écrites, ferait une excellente spéculation personnelle et une entreprise nécessaire à la démocratie. Ce serait un Hvre d'éblouissements, de diversités, de bon sens et d'éloquence, une solution aux questions qui se remuent, un affermissement aux esprits qui résistent, une consolation aux martyrs de la liberté, qui meurent. De toute cette œuvre immense de Lamartine, il ne surnagerait que le Bien public, que ce serait encore un sillon de lumière, qui traverseraii son siècle et lui montrerait l'Orient.
VU
Je n'ai point parlé encore de Monceaux, où Lamartine passait les automnes et le commencement de l'hiver, et où il nous entraînait avec lui. Bien des scènes palpitantes de sa vie publique ou de sa vie privée s'y sont déroulées. C'était, à vrai dire, plug que Saint-Point la demeure de l'homme politique, du conseiller général, de l'hôte de toutes les célébrités de passage, mais l'homme de l'intimité n'y disparaissait pas dans le tourbillon.
Le château de Monceaux et le grand vignoble qui l'entoure, et qui furent, pendant les dernières années, les seules épaves de la fortune, lui avaient été donnés par un oncle, M. de Lamartine aîné, qui était resté voltairien, tout en devenant royaliste, après 1815. C'était un beau vieillard lettré, savant, riche et autoritaire, qui tint la jeunesse du poëte sous la verge plus menaçante qu'agissante d'un despotisme de famille. Nulle vente de vins ne se faisait, nul voyage ne se projetait, nul mariage ne s'accomplissait sans l'autorisation de ce chef de clan. Lamartine en parle encore avec une respectueuse terreur mêlée d'un peu de pitié, dans ses mémoires. Il faut avoir vécu en
province et dans une famille où un seul est riche, pour se faire une idée de ces façons de Louis XTV;
Le château avait été commencé sous le grand règne et achevé avec les fioritures de celui de la Pompadour. Une assez grande façade , deux pavillons à droite et à gauche, une petite cour en retrait sur laquelle s'ouvre une chapelle, un couvert de marronniers à droite et, pour tout jardin, une large terrasse descendant sur les vignes. J'ai encore vu, depuis, l'entrée où M™" de Lamartine a fait construire deux petites maisons anglaises sur la grande route, une allée de noyers, longue d'un kilomètre et traversant toutes les vignes pour aboutir à la terrasse. Malgré nos supplications, Lamartine, qui voulait à tout prix se libérer par ses revenus, fit abattre ces beaux arbres jetant trop d'ombre sur les ceps. Il ne considérait Monceaux que comme son usine. Le paysage était à Saint-Point.
Cependant celui de Monceaux n'est pas vulgaire. De la terrasse, après le déroulement des montagnes du Beaujolais, qui sont l'amphithéâtre de la vallée de la Saône, on aperçoit par les jours clairs, qui présagent un jour de pluie pour le lendemain, la haute décoration neigeuse du mont Blanc. L'œil se repose partout sur des richesses et sur des fertilités.
La maison était traversée autrefois par une salle de théâtre, où se réunissaient pendant le dix-huitième siècle les petits nobles et les jeunes chanoinesses de la famille. Lamartine en fit une longue galerie où la vie se passait. Que de lampes allumées , que de chibouques fumés, que d'élincelantes conversations
entendues entre ces longues murailles î Hélas ! les lampes sont éteintes I la famée odorante n'y monte plus 1 les paroles amies n'y volent plus au-devant de nous ! Nous sommes de trop ici, nous qui avons sur vécu à toutes ces fêtes I
Je ne peux pas me souvenir de Monceaux sans avoir une sensation de tiédeur parfumée. Les chambres d'amis s'étendant à droite et à gauche et remplissant tout le premier étage , souriaient hospitalièrement par un feu clair. Les calorifères soufflaient dans les corridors, A la porte du milieu de la galerie une lanterne éclatait sur les trois anges du bénitier sculpté par M"' de Lamartine et dont le modèle est encore à Saint-Germain-l'Auxerrois. C'était un va-etvient continuel d'hôtes arrivant et partant. Les robes susurraient dans les escaUers ; les sabots des vignerons qui montaient au cabinet de Lamartine par les marches de bois de la rampe extérieure, faisaient un bruit paisible et campagnard. Le château situé au midi ne s'enveloppait guère des brouillards restés dans la vallée, et la terrasse avait presque toujours le soleil. Les jours de pluie y paraissaient encore lumineux.
i La saison y avait des visites qui recommençaient tous les ans, et qui se prolongeaient pendant des mois. C'étaient souvent d'autres hôtes qu'à Saint- Point. M. et M"° Dargaud s'y rendaient toujours en novembre et décembre et ne s'y voyaient jamais trop. Dargaud a laissé un nom d'écrivain et de philosophe. Né dans le département, à Paray-le-Monial, élevé sur les mêmes genoux qu'Edgar Quinet, il
commença de bonne heure une vie d*homme de lettres qui ne demanda jamais rien au scandale. Il a écrit, entre autres choses , une belle étude sur Marie Stuart, une histoire dramatique de la Liberté religieuse^ une Vie d'Elisabeth d'Angleterre et la Famille, où chaque page retourne une scène d'intimité provinciale presque exquise. Il a laissé en portefeuille un livre sur Lamartine qui vaudra assurément mieux que le mien. M""* Dargaud l'aidait dans tous ces travaux par son intelligence et par sa main. Il est mort. Elle est aveugle. Elle vit dans la nuit qu'éclairent ses souvenirs, et compose de beaux vers qu'elle trace au crayon entre deux règles de bois, à la mode des Quinze-Vingts. C'est la vieillesse d'un esprit calme et ferme devant un malheur complet. Il y a plus de clarté dans cette aveugle que dans beaucoup de clairvoyants. Ils étaient tous deux les figures inséparables de Monceaux.
Dargaud avait autant que pas un de nous le culte de Lamartine. Il a reçu plus tôt que moi, dans sa vie, quelques-unes de ses confidences ; mais je les ai eues plus tard. Il devenait la ressource des après-dînées, quand Lamartine sommeillait au coin du feu, les pieds étendus sur le marbre de la cheminée. Il se secouait un peu solennellement, et il sortait de lui des myriades d'anecdotes, dites trop lentement, mais dans une langue qui leur allait. Elles réveillaient Lamartine qui les complétait jusqu'à l'heure où il prenait son bougeoir. C'était l'homme des promenades philosophiques. Il s'arrêtait à chaque pas et arrêtait ses interlocuteurs. C'était gênant par le froid. Pour
VOUS maintenir, il voas prenait résolument par un bouton de votre paletot. Mais sa conversation était si attrayante qu'on lui laissait rarement le bouton dans la main, et que si on s'enrhumait, on sauvait au moins la politesse et le vêtement.
Louis de Ronchaud venait aussi à toutes les Saint- Martin. Je l'aime trop pour parler de lui. Il a donné ses jours et ses nuits à la poésie, à l'art, à la politique, à la République éternelle. Il a sculpté comme un des marbres du Parthénon une merveilleuse étude sur Phydias qui lui a valu l'honneur d'un numéro entier du Cours de littérature. Il a écrit de beaux drames pour lui-même et de nobles vers pour les revues. Il revoit en ce moment, avec Dumesnil, l'ingénieux et dévoué gendre de Michelet, une édition complète de Lamartine. Ce remaniement ne pouvait être fait par deux expériences plus respectueuses, plus dévouées et plus hautes. Voilà ce que le public sait ou saura de Louis de Ronchaud. Mais on ignorera toujours quelle partie de son âme, vibrante, fraternelle et presque héroïque, il a donnée depuis trente ans à la démocratie militante. Celui qui préside aujourd'hui l'Assemblée nationale, parce qu'il en est peut-être le plus honnête homme, M. Grévy, a pour Ronchaudune amitié d'intelligence et de cœur. Cela dit tout.
Encore une figure sympathique du cercle de Monceaux. A une date presque fixe, lorsque le brouillard rampait sur les ^ignes d'en bas, nous voyions tous les ans venir par l'allée montante une petite carriole de louage en haut de laquelle se balançait un grand . chapeau gris renversé siu* le derrière de la tête, et
nous disions : c'est le gentleman. Le gentleman répondait, répond encore, heureusement pour ses amis, au nom de J.-B. Desplaces. Il avait habité quinze ans l'Angleterre et en rapportait les habitudes et les favoris. Il rédigeait à Londres le journal français le Courrier de l'Europe. Il appartenait à une obscure et honnête famille d'un faubourg de Mâcon. n s'était fait lui-même et avait choisi les meilleurs moules pour en sortir. Très-répandu dans la société de Londres, il parlait anglais avec M""* de Lamartine, et racontait agréablement toutes les chroniques commerciales et diplomatiques de la métropole. Il s'entendait à toutes les choses de l'élégance et aux questions d'affaires. Sur ce chapitre, il donnait à Lamartine d'excellents conseils, trop peu suivis. Quand la ruine fut définitive et que la malheureuse question de la souscription nationale — sur laquelle j'aurai à Revenir — fut soulevée, il pria Lamartine de lui permettre d'aller la propager en Amérique. C'était trois ou quatre ans après iS'i-8, et il semblait certain que "la grande Répubhque tiendrait à honneur de relever par son concours celui qui avait proclamé en France la même forme de gouvernement. Desplaces partit. Son voyage dura dix-huit mois et fut à peu près stérile.— Les grands coffres de New- York et de Washington ne s'ouvrirent pas pour une infortune si lointaine. Si Lamartine se fût montré en personne et avait donné des lectures, il aurait rapporté un Mississipi de dollars. Les practical men ne lui pardonnèrent pas do n'être pas venu les voir. Le grand côté civilisateur de la mission de Lamartine leur échappa. Desplaces fit
vainement des conférences où ne manquait rien de ce qui pouvait persuader. Les souscripteurs' ne s'engagèrent que dans les Etats du Sud où quelques fils de la langue latine avaient compris les Méditations. Desplaces ne se consola jamais de n'avoir pas rapporté un million à Lamartine par le placement de ses volumes, car il essayait bien plus une vente qu'une souscription. Il se sentait comme imprégné de toute la honte de l'indififérence américaine, et se croyait responsable de la petitesse d'un grand peuple. Mais son désespoir ne fit qu'accroître son amitié , et celle qui lui était rendue. Lamartine en aucune occasion ne lui laissa voir qu'il avait compté sur une pleine réussite. Desplaces se consacra à la philosophie et au libéralisme. Il est, à l'heure où je revois ces lignes, un des apôtres les plus fervents chez nous, de la grande cause républicaine et anti-cléricale.
M. et M""" Adam Salomon vinrent aussi. Adam Salomon se fait pardonner d'être un photographe parce que, même dans ses épreuves daguériennes, il se souvient qu'il est un sculpteur. M"° Adam, dans le monde Israélite, activait la même propagande de charité que M™^ de Lamartine dans le monde catholique. Elle charmait les heures trop courtes qu'elle donnait au détriment de ses œuvres. Je suis confus d'avoir toujours à parler de la grâce et de l'esprit de tous ceux que je nomme. Mais il faut bien admettre que Lamartine ne pouvait s'entourer que d'intelligences, auxquelles il y avait peu d'exceptions, comme moi, par exemple.
La parole la plus fêtée et un des amis les plus
chers était Edmond Texier, qui arrivait avec ses trois filles adolescentes ou enfants, jeunes femmes aujourd'hui. Elles avaient l'honneur de jouer à Monceaux des comédies enfantines, où elles mettaient une habileté si naïve qu'elles amusaient sincèrement Lamartine, qui n'aimait guère le théâtre, sauf les scènes de charges. Une des meilleures flatteries de notre ami Adolphe de la Tour était de lui réserver une loge aux Variétés. Odry et Arnal étaient des héros. Nous raconterons cela plus tard.
Quant à Texier, nous n'apprendrons rien à personne en disant que sa verve endiablée, inassouvie, bohémienne tout en se maintenant attique, se faisait l'intarissable joie de ses auditeurs. Mais il a un côté de lui insoupçonné, c'est le côté de l'attendrissement. Lamartine l'avait découvert, et c'est par là surtout qu'il l'aimait. « Ne demandez jamais un service à Texier, me disait Lamartine. Il est si bon qu'il promet tout et ne réahse jamais rien. Ce n'est pas oubli. Sa générosité le fait garant de l'impossible. Il a trouvé moyen de se compromettre par sa bienveillance. » Texier n'apportait pas à Monceaux que son esprit à lui. Il ouvrait un jaillissement à celui de Lamartine. Nous en avions souvent des éclairs , nous qui \ivions dans sa familiarité, mais ils se perdaient dans la philosophie et dans l'éloquence. Quand Texier était là, nous avions un Lamartine amusant. Il se transformait en Voltaire. Il faisait rire pendant des heures. Rire ! C'était ainsi et a/ec quel abandon I
Un soir, après que les demoiselles se furent retirées, il nous proposa de nous lire un conte de Boc-
cace. L'inattendu de la proposition nous charma, quoiqu'aucun de nous n'osât avouer qu'il n'était peut-être pas assez fort en italien pour comprendre sans dictionnaire. Mais Lamartine avait causé avec Graziella et les autres. Il avait, malgré ses teintes du Nord, le génie oriental et méridional. Il aurait sans difficulté pris la parole dans un parlement à Florence ou dans un conclave à Rome. Il alla chercher un volume et nous fit observer qu'il l'avait acheté à la vente d'un cardinal vénitien.
Dargaud, qui ignorait la langue du Tasse, estimait la distraction médiocre.
— Ce n'est donc pas une traduction? demanda-t-il.
— Je n'en ai jamais eu une seule chez moi, excepté celle que vous avez faite du Uvre de Job.
— Vous êtes trop bon.
— A propos, Dargaud, vous parlez donc hébreu?
— Rarement. Mais il y a l'édition latine de MDGCLXXXV.
Dargaud éprouvait le besoin de changer de conversation.
— Si vous nous lisiez tout simplement un conte de Voltaire? reprit-il.
— Nous avons des dames, et-Boccace est plus amoureux.
Il mit bravement des lunettes, ce qui était une concession énorme, car il n'ignorait pas le magnétisme de son regard. Il s'assit sous la lampe et ouvrit l'elzévir.
— II est si petit que le cardinal l'emportait au con-
fessionnal, et le feuilletait en écoutant une douairière.
Lamartine ne songeait pas à dormir ce soir-là. Ses yeux brillaient sous ses conserves. Ses gestes se multipliaient dans des courbes que nous ne lui connaissions pas. Il nous lut en français et sans que la vivacité de sa phrase fût altérée un instant par le travail qu'il faisait, un de ces merveilleux contes à vingt personnages où les épigrammes scintillent, où les expressions crues s'argentent dans la grâce italienne. Nous aurions juré, en fermant les yeux , assister à une représentation de la Comédie-Française au grand complet. Son organe se changeait à chaque interlocuteur. C'était tantôt la prononciation nasillarde d'un vieux procureur de la Margellina à Naples, l'enrouement d'un soudardj les notes flûtées d'une signorina en mal d'amour.
L'intonation était si juste cpie nous voyions les acteurs. Il riait, il pleurait, il grimait sa noble figure ; il nous transportait en pleine Italie galante du xiv' siècle. Les Fiametta, les Filomela défilèrent devant nous avec leurs longues mantes dénouées et s'assirent sur le gazon au bruit des cascatelles et des guitares. L'eau tombait de marche en marche, l'esprit galant ruisselait de bouche en bouche. Le prieur s'assit devant la table succulente; les boutiques de Bologne racontèrent leurs commérages ; les palais soulevèrent le rideau de leurs alcôves, et l'étemelle ironie s'enroulait dans tous ces tableaux.
La lecture, ou mieux la représentation, dura deux heures. Nous étions épuisés de gaieté. Cet homme,
d'un génie grave et triste, placé si haut alors sur la cime de l'opinion publique, redevenait le jeune gentilhomme joyeux par son âge, mélancohque par son génie, qui avait couru les aventures et si bien écouté Pasquin, à Rome. Ossian mettait la robe du Malade imaginaire; Byron sifflait la chanson improvisée dans l'année à la fête de Piedigrotta. Lamartine, cette nuitlà, ne se coucha qu'à onze heures, ce qui ne lui arriva plus que dans les soirs révolutionnaires de l'Hôtel-de-Ville. Il ne songeait plus à sa dignité, presque à sa majesté. Il se jetait tout entier à une heure d'oubh et d'improvisation allègre. Et tout cela parce que la nature était simple en lui, et qu'il voyait que sa bonhomie nous mettait des larmes de reconnaissance dans les yeux.
J'ai cherché depuis le texte de ce conte de Boccace. Je n'en ai trouvé que le cadre. Sans que nous l'ayons soupçonné, Lamartine y avait ajouté plus des trois quarts, et avec une telle souplesse d'assimilation que la Fiametta n'y aurait rien trouvé à redire.
Depuis ce soir-là, quand il prétendait devant moi qu'il aurait été un grand financier, je ne me permis plus de protester intérieurement. Il venait de se faire un grand comédien.
Je ne veux rien atténuer dans ces pages de biographie. Je vais le montrer dur un jour, lui si bon et si facile à toutes les heures. Toutes les touches ont droit à l'exactitude sur cette grande figure.
J'arrivais un soir de septembre 1846, à Monceaux, sans être attendu. Il faut savoir que Lamartine devinant que nous serions assaillis de demandes, nous
défendait absolument de lui présenter qui que ce fût, avant de l'avoir prévenu longtemps d'avance et nous laissait croire qu'il détestait les nouveaux visages. Au moment où ma voiture allait tourner à droite sous la terrasse, je vis des signes d'appel se dessiner à l'horizon, et un grand monsieur maigre s'approcher de moi avec des démonstrations extérieures de joie. Je reconnus X...
Je ne l'avais pas rencontré depuis douze ans. Il avait été mon camarade de collège, et nous avions passé ensemble des saisons d'adolescence aventureuse. Il avait dans son printemps une saveur de fantaisie créole, qui le posait devant ses camarades en héros de Hoffmann. La Bohême l'avait conduit au journalisme ministériel en province, et à des duels pour soutenir un sous -préfet. Il fonda une Revue diplomatique plus tard, et quoiqu'elle fût subventionnée, il gardait son indépendance.
Un matin, M. Guizot ne lui ménageait pas reproches à propos d'une excursion qu'il avait faite en Europe, dans une fausse direction.
— Que voulez-vous, monsieur le ministre, répondit-il, ce sera mon voyage de Gand !
Un soir, il revenait avec quelques amis, d'une closerie quelconque. Il passait rue Saint-Benoît. Il entra chez un épicier et acheta un morceau de craie. Il s'arrêta devant la maison de la Revue des Deux- Mondes et écrivit en majuscules sur la porte :
« Buloz ! prends garde aux idées de Mars 1 »
M. de Mars était le secrétaire et le correcteur do
M. Buloz, et il avait mis trop de virgules à un article deX...
Je fus ébahi en le reconnaissant sous la terrasse.
— Que fais-tu là? m'écriai -je. Tu viens donc de chez Lamartine ?
— Hélas! non. Je passais par Mâcon. Je ne me serais jamais pardonné de ne pas voir la demeure du grand homme. Je suis venu à pied. Il est bientôt six heures. Je n'ai pas dîné 1
Je frémis. Je prévoyais ce qui m'attendait. J'étais forcé de parler le soir même à Lamartine pour une affaire importante. Je ne pouvais donc pas proposer à X. . . de le ramener à l'auberge à Màcon.
— Tu connais beaucoup Lamartine, reprit-il.
Impossible de nier mon bonheur. Mes relations étaient publiques. Je ne répondais rien.
— Présente-moi, continua-t-il.
Le coup était porté.
Je m'attendrissais sur ce pauvre camarade avec lequel j'avais fait tant de parties autrefois, et qu'il fallait renvoyer, qui s'était longuement détourné pour voir Lamartine et qui ne le verrait pas, quand je n'avais qu'à ouvrir la porte.
— Il est bien tard! répondis-je.
— L'heure oxi l'on dîne, dit mélancoliquement X. . .
Il était de bonne foi , évidemment. Il ne pouvait pas prévoir mon arrivée. J'admis que l'admiration seule l'avait poussé.
— Laisse - moi prévenir M. de Lamartine de sa
bonne fortune et monte dans la voiture en m'attendant.
Nous étions dans la cour. Les choses se complicpiaient. Le valet de chambre me dit qu'il y avait beaucoup d'invitations pour le soir.
J'entrai.
La galerie était pleine de voisins et de quelques étrangers en grande toilette.
Lamartine m'accueillit par son exclamation habituelle de surprise heureuse.
— La maison déborde. Vous coucherez dans la bibliothèque, me dit-il.
Je le tirai dans une. embrasure, et je lui expliquai mes perplexités. Le front devint sévère. Lamartine était le chef reconnu de l'opposition.
— X. . . ? répondit-il. Un espion de Guizot!
Il le calomniait, bien qu'il n'attachât pas au mot d'espion le sens ordinaire. J'essayai de le calmer. Je lai dis que tout était imprévu, et que le pauvre garçon était là depuis deux heures regardant le toit illustre.
— Amenez-le, dit Lamartine.
Je reviens. J'étais soucieux. Il aura une faible idée (le mon crédit sur Lamartine, pensai-je.Il écrira dans los journaux qu'on a beaucoup surfait son hospitci'ité.
Je rencontrai Champvans au bas du degré et je racontai mon cas.
— Je ne voudrais pas être dans ta peau, dit-il en me quittant à la hâte. J'espérais que la réflexion et la bienveillance native feraient leur œuvre. Je ne par-
lai pas à X. . . du nuage. Je l'introduisis. Les regards tombèrent sur nous. Lamartine avait parlé.
Il fut plus que froid, presque hautain. Il ne posa pas une question, et n'abordant que des généralités, il partit d'une improvisation flagrante contre le ministère.
X. . . restait décontenancé. Il pensait au Danube en colère, de Hugo.
La cloche du dîner sonna. Pas la moindre allusion. Lamartine aff'ecta de dire qu'il avait besoin de moi pour quinze jours. M^^ de Lamartine, qui voyait ma déconvenue, se tenait du côté de X. . . et allait améliorer la situation. Son mari l'arrêta d'un geste.
X. . . , quoique fort alerte, ne trouva pas une phrase heureuse, qui, du reste, n'aurait rien sauvé, mais il allait passer pour un idiot.
Le premier coup tintait. Je pris le bras de X. . . J'étais décidé à le reconduire à Mâcun et aie présentera mon père pour faire compensation. Lamartine me devina.
— Vous offrirez le bras à madame de M. ,., me dit-il tout haut pour mieux marquer l'exclusion.
Partir, c'était donner une leçon. Je fis atteler ma voiture, et j'ordonnai de descendre à Mâcon. Je ne me souviens plus des palliatifs que j'inventai. Je n'ai jamais revu X. . . Si cette page lui tombe sous la main, il saura ce que j'ai souffert.
Cependant je me permis de bouder un peu le soir.
Lamartine redoubla de grâce. Il me fit dire des vers. Il me remercia dix fois d'être venu.
La légère blessure au cœur devenait prompteraent cicatrice avec un pareil traitement. Je me devais de me plaindre un peu.
— Vous avez été sanglant hier, lui dis-je le lendemain.
— Je ne m'appartenais plus , me répondit - il. Six... avait dîné chez moi, toute l'Europe aurai dit que j'acceptais un ministère. La politique est plus tyrannique qu'une impératrice de Russie. Mais au fond il me plaisait ce jeune homme. Allons le voir ensemble à son hôtel à Mâcon.
— Il a dû partir ce matin.
— Lacretelle, reprit-il, si jamais il a besoin d'un billet de mille francs, dites-le moi à l'oreille.
— Il aimerait mieux une bonne parole, répondis-je pour relever mon camarade et rester dans le vrai.
Il n'eut ni le billet ni la bonne parole.
C'est un cœur sans rancune et une tête pleine d'oubli. Il se sera consolé en disant au Divan Le Pelletier que Lamartine était un Jacobin.
Il est devenu riche depuis et il s'est spirituellement vengé en venant écrire son nom dans les listes de la souscription Lamartine.
Je n'ai jamais eu, pendant quinze ans, une autre occasion de trouver maussade et barbare le plus affable des grands hommes.
, Lamartine n'a été Chateaubriand que ce jour-là !
Cependant, un grand livre qui racontait une révolution et qui en contenait une autre, les Girondins, paraissait depuis deux ans et faisait haleter les souffles de tous ceux qui lisaient. L'émotion se renouvelait à chaque trimestre qui voyait éclore un volume. Lamartine, après avoir été un des plus grands des poètes et un de ces éléments passionnés qui remuent une foule du haut de la tribune, se révélait le plus pathétique des historiens. Par une de ces transformations du travail, les Girondins qui avaient été les héros de sa pensée étaient distancés dans l'intérêt qui sortait des pages par Robespierre. Qui le croirait? Lamartine lui laissant la robe de sang dont il s'est couvert, s'était senti attiré par l'austérité de ses habitudes et par la sincérité hardie de son spiritualisme qui lui valut la haine de quelques-uns des athées qui firent le 9 thermidor. Le scandale de cette quasi réhabilitation fut immense, et les phDosophes seuls amnistièrent Lamartine, que les royalistes lapidèrent depuis, le jour et la nuit. Mais rien n'y faisait^ et l'ouvrage passionnait comme un roman et se retenait comme les Annales de Tacite. Le style historique y
avait revêtu des couleurs inconnues : l'intarissablej courant de la verve y ciselait, malgré tout, les flots qu'il répandait et qui s'immobilisaient dans l'admiration, comme des flots de marbre. On sentait que ces pages frissonnantes étaient un fait, et que le cœur d'un peuple se tournait par elles du côté de la Révolution. Il était clair que le premier mot qu'on prononcerait, serait celui de République I
Les superficiels et les ennemis de parti pris ont prétendu que les Girondins ne pouvaient pas être classés parmi les œuvres sérieuses. Peut-être parce qu'ils ne renferment, dans aucune de leurs syllabes, une parcelle d'ennui? Gomment! un livre qui s'est multiplié par des éditions sans nombre, et qui au dénoûment a emporté une dynastie, n'est pas un livre sérieux? L'armée qui met bas les armes, le roi qui se sauve, les barricades qui montent, la garde nationale qui cria d'une seule poitrine : Vive la réforme! tout cela en grande partie parce que les idées concentrées en huit volumes ont germé dans les esprits, ce n'est pas sérieux! Cherchez dans les chroniques des peuples et dans les bibliothèques des siècles, beaucoup de livres qui commencent dans l'enthousiasme du pubhc et qui se terminent par les scènes de l'Hôtel-de-Ville , par le drapeau rouge refoulé, par l'abolition de la peine de mort et par la proclamation de la vérité éternelle, de la République !
Au reste, j'ai vu Lamartine écrire les Girondins. Je dis écrire et ce n'est pas entièrement exact. 11 les apprenait ; il allait voir les paysages et le3
maisons qu'il devait peindre ; il faisait venir les survivants de la grande épopée.
Il a ^àsité, près de Villefranche , la demeure de M""^ Rolland, celle de la tante de Charlotte Corday en Normandie, les caves de Marat, l'appartement de Robespierre, rue Saint-Honoré. Il a interrogé la veuve de Danton : il a compulsé tous les journaux contemporains et toutes les lettres. Un \ieil ami de Fouqiiier- ThinviUe — il en avait — est venu à son appel. Lamartine l'interrogeait sur le procureur de la guillotine.
— Au demeurant, quel homme était-ce? lui demanda-t-il.
— Charmant! toujours gai ! répondit le visiteur. Lamartine projetait un voyage en Bretagne pour
un volume à part sur la guerre de la Vendée. Février est intervenu. Le voyage n'eut pas lieu, le volume ne fut pas composé.
Quand il s'était enquis, quand U avait refait les physionomies et écouté pour ainsi dire les voix, imîjibé de son sujet, transporté près des sources, il écrivait de sa main fluide et prodigieusement rapide. Il ne dicta jamais, que dans les dernières saisons de sa vie. Le manuscrit des Girondins fut payé près de quatre cent mille francs, et l'éditeur fit une affaire d'or.
iMàcon s'émut, et nous sentîmes la nécessité d'une manifestation. De quelle nature pouvait-elle être? Les réunions publiques étaient défendues. Les préfectures fermaient les yeux sur les banquets. Un banquet fut décidé en juillet t847. Une commission fut
désignée. Les rôles se partagèrent. Ils étaient faciles à tenir. Le feu était à l'opinion. Les républicains voulaient se compter chez nous. Le mot ne devait pas être prononcé, mais l'idée courait sous ces réticences imposées. Vingt départements annonçaient leurs délégations. Un emplacement immense se préparait. On aurait à recevoir une population.
Le gouvernement comprit qu'une bataille par la parole allait se livrer contre lui. Il n'osait pas ouvertement mettre le bâillon sur les lèvres d'un pareil agitateur, n inventerait des difficultés : il cacherait des chausses-trappes. Lamartine se souvint qu'il avait été diplomate. Il fit ofifrir la présidence du banquet à M. Delmas, préfet de Saône-et-Loire. Le biais était spirituel, le préfet ne pouvait pas accepter. Mais s'il déclinait la présidence, c'est qu'il admettait la possibilité du banquet. Sa lettre de refus devenait une autorisation. Et, après tout, comment empêcher un hommage rendu à une œuvre littéraire, et comment traiter l'auteur des Méditations en insurgé ?
La présidence fut donnée à notre ami Charles Rolland, déjà maire de Màcon, quoiqu'il fût bien jeune alors comme nous tous.
L'avis suivant s'imprima dans le Bien Public :
a Deux mille citoyens se réuniront dans quelques jours en un banquet fraternel pour célébrer le triomphe de l'historien le plus remarquable de notre époque. Parmi ces deux mille citoyens on ne verra que des amis de l'ordre, d'un grand talent, et d'un noble caractère. »
Et plus loin :
« Le banquet est toujours fixé au dimanche 18 juillet, à quatre heures du soir. Les personnes qui désirent en faire partie doivent s'adresser à un des cent trente commissaires désignés à cet effet. Le prix de la souscription est de 5 francs. Chaque souscripteur aura le droit de présenter une ou plusieurs dames. »
Et encore le 13 :
« Quant à l'ordre, à la dignité et à la majesté de cette solennité, les commissaires en confient exclusivement le soin au sentiment pubhc. Une pareille réunion n'a de recommandation à trouver que d'ellemême. Sa discipline est dans sa granité et dans le recueillement de l'acte patriotique qu'elle accomplit. »
Nous procédions prudemment, et peu à peu, quand l'affaire était trop engagée pour être rompue sans \iolence, nous rendions à la manifestation son caractère politique.
Le jour était brûlant à Mâcon le 18 juillet, et six mille respirations étrangères cherchaient dans les rues un souffle qui manquait. Le département envoyait toute sa population libre. SoLxante villes avaient leurs députations. Le chemin de fer n'existait pas encore, et des carrioles et des omnibus sans nombre couraient dans la poussière des routes , à travers les paysans qui traînaient leurs enfants vers un spectacle unique.
L'emplacement choisi couvrait plus d'un hectare, sur la rive droite de la Saône, au quai des Marans. C'était un long parallélogramme où cinq cents tables faisaient éclater leurs nappes blanches sous des banderolles et des tentes qui coupaient le soleil. D'im-
LAxMARTINE ET SES AMIS 99
menses gradins s'espaçaient dans une galerie qui régnait sur les quatre côtés, et devaient recevoir les femmes et les dilettantes du banquet. Au bout de la salle, une table plus élevée pour Lamartine et une estrade pour les autorités.
J'étais venu de Cormatin , conduisant une caravane de véhicules bizarres et de montures impossibles. Chaque chariot et chaque baudet avait deux fois sa charge. Nous étions des pèlerins et nous allions saluer la Mecque du génie. J'avais au bras ma rosette de commissaire. Léon Bruys était splendide en introduisant le beau sexe.
Ce fut une des dernières exhibitions des costumes de la Bresse et du Maçonnais. Les fermières riches tirèrent des armoires séculaires les robes de soie et les coififes de dentelles qui passent de la mère à la fille et qui datent de Marguerite de Savoie. Des émaux de Bourg se montrèrent. Les colliers et les croix d'or éclatèrent au soleil. Six mille spectateurs s'entassèrent sur les gradins et autour des tables. Le pêle-mêle était confus et majestueux. Journalistes venus de Paris et de partout, paysans en blouses, prêtres en soutanes, demoiselles en rose, ouvriers en vestes, citadins en vêtements blancs d'été, soldats de passage, Anglais qui s'étaient détournés de leur tour d'Europe pour voir un meeting français, tous dans un bain de sueur, gesticulant, s'interpellant, faisant miroiter un prisme de couleur, et penchés vers l'inconnu comme pour attendre une révélation. Et les pâtés monstrueux sur les tables, les bouteilles éclalantsousles bouchons et répandant un flot de pourpre :
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les mille drapeaux qui se dépliaient aux souffles humains : les cris d'effroi de la foule pressée, les cris de joie des amis qui se retrouvaient; les accolades, les trépignements, les rires, les clameurs étouffées ; et un grand respect dans une grande ivresse patriotique ; des réminiscences de la Fédération, au Ghamp-de-^f ars ; la sainteté, pour ainsi dire, dans le tumulte : tous ces frémissements, toutes ces espérances, qui marquent une heure unique dans les fêtes des peuples, tel fut le long prologue de la journée historique du 18 juillet à Màcon, « un colysée romain, mais un colysée vivant et populaire », nous disait plus tard Lamartine.
Le rideau allait se lever. Un épisode de mauvais goût vint distraire l'attente par l'hilarité. Quatre marmitons apportant majestueusement vers la table d'honneur, un veau rôti tout entier. Ceci était homérique, mais n'est imposant que dans Vlliade. M. Galvet- Rognat devait retrouver cette inspiration sous l'Empire auquel elle allait. Il a commencé par l'aigle et fini par le veau.
Quatre heures sonnèrent à la tour du ^ieux Saint- Vincent. Lamartine parut avec son escorte municipale. Il était en habit noir et très-pâle, mais pâle d'une joie qui lui payait bien des larmes 1
Ce qu'il y eut de vivats, de mains remuées, de fleurs jetées, de cœurs envoyés sur son passage désespère un narrateur. Avoir fait ainsi une seule fois toute sa vie vingt pas dans une telle acclamation ,
doit rendre plus tard le martyre bien léger. . . ou bien lourd !
Le frémissement dura un quart d'heure.
Charles Rolland prit la parole.
Ce fut un rare honneur pour un homme de cet âge, de donner la bienvenue à un tel hôte. Cet honneur rencontrant un sentiment national si sûr, valut à Rolland deux nominations : à la Constituante, en 1848, et à l'Assemblée nationale en 1870, sans compter celles que l'avenir lui réserve.
Son discours fut heureux et très-applaudi ; il sut prendre pour lui un peu de cet intérêt qui était si puissamment ailleurs. Nous avons retenu quelques phrases.
« Nous vous remercions , monsieur , d'avoir accompli l'œuvre capitale de nos jours. Vous avez dégagé les principes immortels, sonores et purs de la Révolution française, des fautes du temps, des erreurs des hommes et des crimes des factieux. La France n'oubliera plus, grâce à vous, ce que valent la Uberté, l'égalité, la paix, les progrès de la race humaine vers les améliorations sociales.
« Ah! n'oublions plus commentl'anarchie les arrête, et comment la cruauté les perd. Vous avez, sous les formes magnifiques dont vous possédez le secret, donné à l'opinion son armure ! »
Un orage se préparait; un véritable orage, dans le ciel. Les dernières paroles vibraient encore, que les éclairs sortirent des nuages amoncelés par la chaleur écrasante. Le vent courut sur le tonnerre. Les superstitieux y virent un présage pohlique. La Révolution
allait se déchaîner. Les Tuileries durent trembler par contre-coup. Les tentes et les banderolles s'envolèrent. La grêle et la pluie nous hachèrent . La foudre croisa ses bras furieux. Le ciel s'entr' ouvrit. Mais la curiosité et l'admiration étaient si puissantes que sur ces six mille spectateurs, à peine quelques femmes affolées s'enfuirent-elles. Lamartine s'avança sur l'estrade.
Il eut un début d'un bonheur magnifique.
— Vous êtes bien les fils de ces Gaulois qui disaient que si le ciel s'écroulait sur eux, ils le relèveraient avec le fer de leurs lances ! s'écria-t-il.
Et tous restaient. Pour mieux voir, nous étions montés sur les tables. De temps en temps une d'entre elles se brisait sous le poids. Des spectateurs tombaient. Des blessures se faisaient. Pas un cri. Nous serrions nos rangs comme à un combat, après que le canon a creusé une trouée. Et le discours continuait. Il dura deux heures, coupé par des bravos incendiaires tant ils étaient frénétiques. Ce fut une des plus magnifiques et des plus vivantes improvisations que le monde ait entendues. Les coups de force n'ôtaient rien à la majesté de la forme. Le tonnerre accompagna longtemps la voix comme une basse sourde. Mais il s'était lassé avant le tribun. Il faut lire sans interruption cette harangue orageuse. J'en prends au hasard quelques lambeaux que le vent nous jetait :
a En écoutant ces paroles que vient de m'adresser en votre nom M. Rolland, mon jeune ami, le premier magistrat de votre ville qui a déposé ici sa magistra-
tiire officielle pour revêtir seulement celle de votre amitié J En contemplant cet immense concours de concitoyens et d'étrangers, ce camp d'amis, cette armée de convives et cette décoration de femmes qui réprésentent ici le plus beau rôle dans l'histoire des révolutions, le rôle de la miséricorde et de la pitié, quel voyageur s'il passait par hasard dans nos murs, ou s'il voguait sur notre beau fleuve , ne se demanderait quel événement national célèbre aujourd'hui notre pays , et queUe commémoration civique on y renouvelle, quelle grandeur de la terre, quel ministre, quel puissant citoyen on y enveloppe de la réception, de l'acclamation, de la munificence publique? Et si on répondait à ce passant que ce n'est rien de tout cela; que ce n'est ni un ministre, ni une puissance de l'Etat, ni un soldat chargé des palmes d'une campagne; mais que c'est tout simplement le retour dans ses foyers d'un obscur citoyen (protestations), oui, d'un simple citoyen comme vous, et qui ne veut d'autre distinction d'avec vous, que l'estime et l'afi'ection que vous lui prodiguez — le retour, dis-je, d'un simple citoyen qui après avoir défendu bien infructueusement trop souvent les principes nationaux à la tribune, a écrit bien imparfaitement aussi quelques pages de l'histoire de son pays, — y a-t-il, je vous le demande, messieurs, y a-t-il un étranger qui ne se confondît d'étonnement à un pareil spectacle, et qui ne s'écriât que le peuple capable de décerner de tels honneurs aux plus modestes travaux de l'esprit est entre tous le peuple de l'intelligence et mérite la suprématie, non sur le sol, mais sur l'âme de l'Europe
par ces mêmes travaux d'esprit qu'il sait si rapidement comprendre, si vivement sentir et si magnifiquement récompenser?
« La Révolution française est-elle, comme le disent les adversaires du passé, une grande sédition du peuple qui s'agite pour rien, et qui brise dans des tumultes insensés son église, sa monarchie, ses castes, ses institutions, sa nationalité, et déchire la carte même de l'Europe ? Mais à ce titre la révolution opérée par le christianisme lorsqu'il se leva sur le monde, ne serait donc qu'une sédition aussi, car il n'a pas produit, pour se faire place, une plus grande commotion dans le monde ! Non, la Révolution n'a pas été une misérable sédition de la France, car une sédition s'apaise comme elle se soulève , et ne laisse après elle que des ruines et des cadavres. La Révolution a laissé des échafauds et des ruines, il est vrai, c'est son remords et son malheur; mais elle a laissé une doctrine, et elle a laissé un esprit qui durera et se perpétuera autant que vivra la raison humaine !
« La réaction c'est le recul des idées. Il semble que la raison humaine, comme épouvantée elle-même des vérités nouvelles que les révolutions faites en son nom viennent de donner dans le monde, s'effraie de sa propre audace, se rejette en arrière et se recule lâchement de tout le terrain qu'elle a gagné ! Mais cela n'a qu'un jour; d'autres mains reviennent charger cette artillerie pacifique de la pensée, et de nouvelles explosions, non de boulets, mais de lumières,
rendent leur empire aux vérités qui semblaient abandonnées ou vaincues.
« Et si vous demandez quelle est donc cette force nouvelle qui ploiera les gouvernements sous la volonté nationale, je vous répondrai : c'est la souveraineté des idées, c'est la royauté des esprits, c'est la République, la vraie République, la République des intelligences; en un mot, c'est l'opinion 1 Elle tient dans ses mains l'équilibre entre les idées et les institutions : elle tient la balance de l'esprit humain. Dans l'un des plateaux de cette balance , on mettra longtemps, sachez-le bien, les crédulités de l'esprit, les préjugés soi-disant utiles, le droit divin des rois, les distinctions de droits entre les castes, des hommes entre les nations, l'esprit de conquête, les unions simoniaques entre le sacerdoce et l'Empire, la censure des pensées, le silence des tribunes , l'ignorance et l'abrutissement systématique des masses !
a Dans l'autre, nous mettrons, nous, messieurs, la chose la plus impalpable, la plus impondérable de toutes celles que Dieu a créées : la lumière ! Un peu de cette lumière que la Révolution française fit jaillir à la fia du dernier siècle, d'un volcan sans doute, mais d'un volcan de vérités I
« Je TOUS ai tenus debout trop longtemps. Debout comme les témoins de ce grand procès entre le passé et l'avenir ! Pardonnez-le moi. Vous venez, malgré le
ciel, de me donner un beau jour, le plus beau jour de ma vie d'homme politique et d'écrivain. Permettezmoi de vous adresser une prière. Laissez-moi vos noms, afin que je puisse les conserver pour mes années de paix, parmi mes plus chers titres de jeunesse, et dire en les montrant à mes neveux : « Un jour qu'un pareil pays donne ainsi à un de ses enfants, ne se couche pas avec le soleil !»
Ce fut son dernier cri. Il tomba sur l'estrade, baigné de la sueur des prophètes. Les transports, les bravos ne se calmaient que pour se raviver. Nous l'emportâmes, presque défaillant, jusqu'à sa voiture, tandis qu'un chant de deux mille voix lui envoyait pour adieu la Marseillaise ! Nous le conduisîmes au petit appartement qu'il avait à Màcon, au rez-dechaussée sur les jardins. Le salon débordait d'enthousiastes ivres de patriotisme, Lamartine aurait eu cent bras comme Briarée, qu'il n'aurait pas remph des siennes toutes les mains tendues vers lui. Quand les flots des visiteurs se furent écoulés, il ouvrit la porte-fenêtre et fit quelques pas dans le jardin pour rafraîchir son front à l'air du soir. Les gouttes de pluie gardées par les feuilles tombaient lentement sur nous dans la nuit noire.
— Vous venez de proclamer la République, lui dimes-nous.
— Peut-être ! répondit-il. Mais je ne verrai que bien peu des années de l'hégire.
Puis nous montrant un coin du ciel, qui s'était dégagé 'des nuages, et où filtraient des étoiles :
— La République descend de là-haut, dit-il. Ne la laissez jamais se corrompre en bas I
J'étais à Bel-Air, un jour de novembre 1847, dans le cabinet de mon père. Il avait quatre-vingt-un ans, et Dieu devait nous conserver encore pendant sept années cette éclatante lucidité du cœur et de l'esprit, qui ne s'est éteinte en lui qu'une heure avant l'agonie. Mon père avait donné toutes les pensées de sa vie à la liberté, mais il n'en croyait la réalisation possible que par un gouvernement monarchique constitutionnel. Il la comprenait aussi cette hberté dans les opinions. Je ne dirai pas que ce n'avait pas été une amertume pour lui de voir les idées du collège et de l'anliquhé tourner son fils vers la République, et persister lorsque l'enfant était devenu homme. Mais son admirable tolérance étouffait ses géaiissements. D'ailleurs, le choix de mon maître le rassurait. Il savait bien qu'un abîme séparait notre idéal de la Terreur dont il avait oté le témoin et la victime, qui avait fauché ses amis et qui lui laissait ce que je n'oserais pas appeler des préjugés contre la République. Il me faisait cependant l'iionneur d'en dis-
cuter parfois les dogmes avec moi , et il fallait que les racines de ma foi fussent bien vivaces pour n'être pas emportées par l'éloquence et l'autorité paternelles. Ce jour-là, nous parlions des banquets dont la campagne se poursuivait. On en annonçait un à Châlons-sur-Saône , et je ne voulais pas dire à mon père que M. de Lamartine m'avait prié d'aller à cette réunion où devaient se trouver Ledru-Rollin, Flocon et plusieurs autres personnages du cénacle radical. Un domestique entre et m'annonce que quelqu'un me demande.
— Quel est le nom ? répondis-je.
— M. Caussidière. Faut-il le faire entrer ici? Caussidière avait une terrible réputation, dont sa
fermeté honnête et intelligente le débarrassa depuis. Mais cette visite inattendue me surprenait, et j'étais certain qu'elle attristerait mon père, parce qu'elle semblait me classer. Dois-je le dire, elle me flattait au fond, tout en m'effrayant, car je voulais éviter toutes les émotions au cher et grand vieillard. J'étais fier qu'un homme de cette notoriété de combattant démocratique vint me chercher. J'étais encore bien plus inconnu qu'à présent. Que me voulait-il ? Il avait une réputation de conspirateur. Ce côté-là me déplaisait. J'ai toujours eu en horreur les combats qui ne se livrent pas à ciel ouvert.
J'écrivais alors dans la Réforme mon premier roman, les Vendeurs du Temple. Etienne Arago m'avait accueilli dans son journal. Il a toujours été escorté de toutes les bienveillances et de tous les patriotismes. J'essayais de tracer dans ces pages encore plus inex-
LAMAKTlNh El SbS AMIS 109
péri méritées que celles qui les ont suivies, un tableau des corruptions du régime censitaire et de l'entourage de Louis-Philippe. C'était ardent et trop amer. Le règne de Bonaparte m'a démontré depuis que je dépassais en ce temps-là les bornes de la critique et qu'il était juste de réserver les gémonies pour le crime seul. Je m'attendais chaque matin à un procès de presse. Mon obscurité me préserva de cette joie mélangée. Ma grande préoccupation était d'empêcher qu'un numéro de la Réforme n'entrât à Bel-Air. Mon père a lu ce livre par la suite et il me l'a pardonné.
Quoi qu'il en fût, je ne voulais pas qu'il vît Gaussidière. J'avais bien tort, n lui aurait plu.
J'ordonnai à la hâte d'introduire le visiteur dans ma chambre. Mon père ne me questionna que par un regard ami. Il avait entendu le nom. Mais il respectait ma voie tout en la blâmant.
Gaussidière était déjà en haut quand j'arrivai.
Je vis un homme très-grand et très-robuste. Dès les premières paroles, il se dégageait de lui une bonhomie teintée de finesse. Il paraissait avoir trop habité les estaminets. Mais étail-ce sa faute? Il était dans son rôle de jeter sa propagande partout où il trouvait des auditeurs. Je me posai de suite très-bien dans son esprit en allumant ma pipe et en le priant de tirer la sienne de sa poche.
Il m'apprit qu'il voyageait pour la Réforme, et il eut la bonté de me dire que mon roman réussissait. Il me demanda de chercher des abonnés dans les environs de Cormatin. 11 ne pouvait pas rester dans
le pays : le commissaire de police de Mâcon le traquait.
Nous parlâmes des banquets. Il devait se retrouver à Ghâlon. A ce moment-là, il y avait une grande rivalité entre les écoles républicaines représentées l'une par le National, Garnier-Pagès cadet, et Armand Marrast; l'autre par la jRe/brme, Ledru-Rollin, Beaune et Flocon. Nous tenions pour la Réforme.
J'essayai de faire la conversation moins générale. Je lui demandai s'il ne se sentait pas en pleine République sur le sol qui avait vu la fête des Girondins.
— Pas entièrement, me dit-il en souriant, il y a trop de police.
Je me rappelai le mot en Février.
J'établis que la République était faite à un terme prochain quand on pouvait dire et écrire ce que disait et écrivait Lamartine ; que la seule objection contre elle était la crainte des questions sociales qu'elle pouvait soulever, et que la Réforme compromettait son avènement en les examinant trop, sans avoir pourtant un vrai drapeau socialiste. Je divaguais nécessairement devant toutes ces questions troublantes.
— Je suis de votre avis, me répondit Gaussidière peut-être par complaisance. Je leur écris tous les jours de ne pas etfrayer le bourgeois et de laisser cette dispute aux écoles qui s'entendent si bien à s'y noyer. Mais je ne crois pas comme vous à une République dans nos calendriers.
— Et vous la proclamez tous les jours entre deux chopes?
LAMARTINE ET SES AMIS lU
— Je la proclamerais encore mieux entre les boulets, me répondit-il fièrement. C'est un devoir de mourir, et jusqu'à ce qu'on meure, de parler, même pour une cause dont on désespère. Je ne trahirai jamais le peuple en renfermant sous mon paletot ce qu'il y a dans ma poitrine. Mais ce n'est ni vous ni moi qui verrons la réparation.
— Quand un homme de génie se met à la tête d'un mouvement, ce mouvement est dans la pensée de Dieu et il réussit, lui répondis-je. Si vous aviez été ici le 18 juillet, vous auriez plus de confiance. Les révolutions se personnifient dans un héros. Ce héros, nous l'avons.
— J'ai entendu Lamartine à la Chambre, reprit-il, et je ne prétends pas qu'il ne m'ait point remué les entrailles. Sa parole est comme du vent sur les vagues et soulèvera la foule. Mais les vagues ne servent qu'à faire du bruit quand elles ne portent pas d'embarcations. Nous ne sommes pas prêts. Nous nous enfermons dans notre boutique ou dans nos habitudes, ainsi que des huîtres dans leurs écailles ; tant que les prolétaires ne se seront pas organisés en régiments, la vraie armée, celle qui a ses rations de soupe et de bons souliers, nous battra toujours. Moi, je ferais un sergent passable, mais à l'heure du branlebas je n'entraînerais que des voyous derrière mes talons. Et d'ailleurs, pour son malheur et celui de ses amis, Lamartine est un noble. Il n'a pas sucé le lait de la louve. Il faut avoir souffert pour savoir revendiquer. Il se croira quitte envers sa patrie en lui dédiant une strophe. Il cherchera une rime au lieu
de chercher une cartouche. Il est trop brave pour trahir jamais. Il ne trahira que lui. Il nous fourrera des légitimistes dans la République, et ce sera gai de voir des marquis habillés en Tiberius Gracchus !
— Gomme l'avenir en verra peut-être en Gaussidière, répondis-je en souriant.
Je m'évertuai ensuite à lui expliquer que la première garantie qu'on donnerait à la République serait probablement le suffrage universel, et qu'elle serait impérissable.
— Bah ! reprit-il avec une finesse qui arrivait à la seconde vue, si le suffrage est direct, les paysans voteront pour Jocrisse, empereur ou roi.
— Le temps a marché. Les paysans ne votent plus pour Jocrisse. Il a trop de sang aux mains.
Nous reparlâmes de la Réforme, et nous convînmes de nous retrouver au banquet de Ghâlon. Nous tournions dans le jardin pour éviter le cabinet de mon père et arriver à la grille. 11 marchait lentement, comme quelqu'un qui a encore quelque chose à dire.
— Je ne veux pas que vous croyiez que je suis un sans-culotte, reprit-il. J'ai voyagé pour le commerce en même temps que pour la patrie et je sais que la guillotine fait encore plus fermer les volets des boutiques que tomber les têtes. J'ai une mauvaise figure et un bon cœur, et si j'avais vécu de son temps j'aurais muré la cave de Marat pour qu'il se noyât dans son écritoire infecte. Je maintiens que la rue doit être libre et que les tombereaux de la vidange sociale n'y gênent pas la circulation. Je ferais de l'ordre avec des poings sohdes, et à la place des ser-
gents de vUle de Louis-Philippe, il y a longtemps que j'aurais arrêté Caussidière. Je traîne quelquefois une paillasse au mont-de-piété, mais je n'entends pas qu'on fasse la lessive dans les châteaux sans la permission de ceux qui ont sali le linge. Si vous en avez un, j'irai vous y demander la soupe, mais je n'y allumerai rien que ma pipe. En m'attendant, dressez une
liste.
— De proscrits? répondis-je en prenant sa bonne large main et en souriant encore.
— D'abonnés pour la Réforme. J'ai quarante sous par souscripteur et il faut vivre et faire lire les Vendeurs du Temple.
Nous arrivâmes à la porte. Quelqu'un sonnait. Avec un battement de cœur, je reconnus Lamartine.
— Voulez-vous que je vous présente? dis-je à Caussidière.
— Non! répondit-il en rougissant. Je sens trop
l'absinthe.
J'allai au-devant de Lamartine.
Caussidière le salua en s'effaçant.
Quatre mois plus tard, il était préfet de police sous Lamartine.
Je racontai à mon illustre maître la conversation toute chaude que je venais d'avoir. Cette circonstance ne fut peut-être pas indifférente à la nomination de Caussidière, qui resta un des traits d'esprit de la Révolution de Février.
Le banquet à Châlon s'annonçait avec grand tapage. Lamartine venait pour m'en parler. Son refus d'y assister m'inquiétait. Je comprenais qu'après
réblouissant triomphe du banquet des Girondins, il ne pouvait guère être d'une fête patriotique où il ne resterait pas seul. Mais je déplorais que cette parole souveraine perdît une occasion. J'insistai afin que son absence n'eût pas l'air d'un désavœu.
— C'en est un, me répondit-il. Je ne veux pas combattre en public Ledru-RoUin, que j'admire et qui est une force de la démocratie; mais ma réflexion ne peut pas faire alliance avec les radicaux. Redescendre toujours à la racine et supprimer la floraison! L'arbre ne se compose pas seulement de ce qui reste de lui dans la terre. Il a son tronc, il a ses branchages, que je ne prétends pas élaguer. Il a tout ce qui sort de sa sève. L'arbre de la liberté comme les autres. Ne sanctionnons pas une distinction fatale entre les républicains et les radicaux. Ce n'est pas trop de toute une famille pour faire un peuple. Dites cela de ma part. Vous le leur direz mieux que moi.
Cette locution lui était familière.
Je me rendis à Châlon.
Ce n'était pas cette fête du soleil et du tonnerre qui avait fait un spectacle si saisissant du banquet de Mâcon. Le ciel était gris ; l'espace plus mesuré et abrité; les convives quatre fois moins nombreux. MM. Ledru-Rollin, Flocon, Beaune, Caussidière, en firent les honneurs. Les lettres de regret ou de nonacceptation, signées Lamartine, Mathieu, de Thiars, députés de Saône- et-Loire, et Dupont (de l'Eure), ne consolèrent pas le public de ces absences. Ledru- Rollin y prononça un splendide mais trop exclusif éloge de la Convention. Lamartine le combattit dans
le Bien public au point de vue républicain. Voici les phrases charmantes qui commençaient son article :
« Nous avons lu le discours de M. Ledru-Rollin. Il est hardi, éloquent, significatif. Du point de vue de M. Ledru-Rollin et de ses amis, U y a beaucoup à admirer dans cette éloquence. Elle est nette et ferme, elle a des muscles; elle a un dessein, une volonté; elle ne se déguise pas. Elle ne psalmodie pas des paroles de coton ou de neige, qui tombent sur le sol sans retentissement et en effacent toutes les routes. M. Ledru-RoUin est très-intelligible, peut-être trop, etc., etc. »
Le grand intérêt de cette journée était pour moi chez M. Mathey, député de Ghâlon, qui attendait à dîner les orateurs affamés. M. Mathey devait être plus tard commissaire de la République à Mâcon et y laisser d'excellents souvenirs. Il était le père d'Alfred Mathey, un ami de Lamartine, préfet des Ardennes en 1848, et qui n'a qu'à continuer les traditions paternelles pour faire du bien et du patriotisme. Il les commence déjà au conseil général. Le couvert était peu nombreux. Le quart des membres futurs du gouvernement provisoire allait s'asseoir autour de cette table hospitaUère, inconscients de ce prompt avenir. Je regrettais Caussidière. Il aurait donné plus de physionomie à la table. Je n'avais jamais eu l'honneur de rencontrer M. Ledru-Rollin, et cette bonne fortune ne m'est plus arrivée K L'exil de vingt ans
' Post-scriptnm de 1878 :
J'ai eu l'houneur plus tard de le retrouver à l'Assemblée nationale.
auquel sa grande parole semble trop se résigner depuis qu'il est volontaire, le tient éloigné. C'est un organe puissant de la démocratie qui se tait trop longtemps, Gambetta le gêne évidemment. Ce grand silence est comme une accusation. La tribune est assez sonore pour renvoyer plusieurs échos. Il venait de faire un discours passionné; il ne semblait pas épuisé. Cette large poitrine contenait encore du souffle pour vingt harangues. Mais il y avait des dames : il ne s'imposa point, tout en satisfaisant leur curiosité. Il se montra causeur tempéré et attrayant, et laissa deviner l'homme du monde. L'absence de Lamartine ne lui était pas trop dure puisqu'elle lui avait laissé le premier rôle. Mais elle pouvait impliquer une menace de dédain. Il me questionna beaucoup sur le banquet des Girondins et parla avec chaleur de ce grand livre.
— Le plus immense service que Lamartine ait rendu à la République, me dit-il, c'est qu'on peut à présent discuter Robespierre sans être pris pour un anthropophage.
Flocon s'abandonna davantage à ses théories et efl'raya les dames.
— Nous sommes des rouges, fit-il en se servant pour la première fois de cette dénomination nouvelle. Si nous arrivons au pouvoir, notre drapeau sera de pourpre.
La couleur était mal choisie, à table surtout. Ledru-Rollin n'approuva que du bout des lèvres. Qui m'aurait jamais dit qu'au mois de février sui-
vant Flocon allait être le soldat le plus intrépide du gouvernement, dans sa campagne contre le drapeau rouge, et qu'à la commission executive Lamartine serait obligé de raviver les flammes chez Ledru- RoUin qui tournait momentanément à une modération un peu inerte?
Après dîner, je sortis avec Flocon pour aller fumer sur le quai. Il avait eu aussi son discours au banquet. Il vibra dans ces poitrines sonores, mais un peu trop comme un article de journal. Je compris, aux premières confidences de sa conversation, que l'homme était beaucoup plus doux que la doctrine, et que cette enveloppe terroriste n'était qu'une décoration d'un goût suspect. Flocon exhalait une odeur d'honnêteté. Elle était mêlée d'une arrière-senteur de tabagie. La réaction avec sa franchise et sa modération habituelles n'hésita pas à en faire un buveur de sang, parce qu'il était un culotteur de pipes.
Il eut la dignité de l'exU et la récompense de sa pauvreté. Il sortit les mains vides du ministère , et put entendre dans les montagnes de la Suisse l'écho des railleries nauséabondes de ceux qu'il avait sauvés; mais, en tournant l'oTeille vers un horizon plus clair, il aurait entendu chaque jour la voLx de Lamartine , qui en parlait comme un de ses collaborateurs qu'il estima et aima le plus.
Nous rentrâmes chez M. Mathey. Ledru-Rollia voulut bien me prédire que je représenterais un jour le département de Saône-et-Loire. Cet homieur ne devait me venir que vingt- trois ans plus tard.
118 LAMARTINE ET SES AiMIS
Je retournai, le soir même, à Gormatin avec ma femme.
Je lui racontai le banquet, les discours.
J'avais entendu d'éloquentes paroles, et pressé bien des mains inconnues que la politique faisait presque des mains amies. Mais je ne rapportais pas une émotion sereine. Je ne tressaillais pas au souvenir de cette journée.
Je me demandais pourquoi.
Les aspirations de presque tous ces combattants de la République étaient les miennes. Au-delà des rideaux qui avaient dérobé les convives aux curieux, on voyait dans le lointain s'enfuir des dynasties. On s'était appelé pour la première fois de ce beau nom de citoyen, un peu trop prodigué depuis, mais qui convient à ces grandes réunions des forums improvisés, et aux harangues viriles.
Et je n'étais pas tout à fait confiant et tout à fait reconnaissant.
Je me l'expliquai enfin.
Dieu avait été absent de toutes les espérances de ces hommes.
Elles restaient flottantes et ténébreuses sans lui.
Je suis aussi loin que pas un des libre-penseurs, de l'adoration des dogmes et des pratiques des cultes. Mais plus je me sens républicain, plus je me sens près de Dieu.
Dieu est non-seulement la lumière, mais le ciment de la démocratie. Sans lui, sans l'idée du sacrifice et de la responsabilité humaine, les constitutions ne sont que des monuments de sable, les textes de la
loi que les souffles des vents qui passent et se renouvellent. Il n'y aura jamais de vraie fraternité avec la morale seule, et, sans fraternité, il n'y aura jamais de République.
Cela, je le sens, et je ne souhaiterais un peu d'autorité de parole que pour pouvoir en convaincre, sans être accusé de mysticisme, mes coreligionnaires en démocratie.
La science a donné les perfectionnements indéfinis dans l'ordre matériel et les affranchissements dans l'ordre intellectuel. Il lui est défendu de donner l'idéal. Lamartine le versait à pleins gestes. Maintenant qu'il est mort et que Hugo n'est plus à la tribune, et que ceux-là seuls qui osent parler de Dieu amoindrissent son nom en parlant du pape; maintenant que Veuillot qui ne le comprend pas ou qui le dénature, en fait l'enseigne de toutes ses haines, je vois bien les prophètes du passé qui pleurent autour de Jérusalem, mais je cherche en vain le prophète de l'avenir qui chantera, en s'éclairant de ses inspirations, autour de la République, la Jérusalem des peuples.
Mais, comme il est nécessaire, il est assis dans quelque coin d'ombre, et il se lèvera un de ces jours'.
' Post-scriptum de 1878 :
Il s'est relevé. Hugo est au Sénat.
Le 22 février 1818, j'étais avec M. Gormand — cher vieillard que nous avons perdu celte année — chez Léon Brujs, à Ouilly. La gêne commençait pour celui-ci. Dans l'espérance d'un mariage qui ne se fit pas et qui paraissait certain, il avait démoli ses vieilles tours et bâti une villa pour une Italienne qui ne devait pas la voir. Il eut l'imprudence de mettre ses sonnets dans dès pierres de taille, et ses capitaux dans des illusions.
Il nous reçut à la ferme, où la modicité de ses revenus le retenait. Le souper fut très-gai. M. Gormand qui avait vu le monde de l'empire dans sa jeunesse et l'histoire dans les livres, et que la Restauration persécuta pour ses opinions radicales, nous déroula des trésors d'anecdotes. On dressa trois lits dans la grande chambre et nous essayâmes en vain de dormir. Nous fûmes tous des ^dsionnai^es cette nuit-là. Nous savions qu'un banquet réformiste se préparait à Paris, et que le gouvernement avait résolu de l'interdire. Nos espérances devenaient des certitudes. Du fond des bois nous entendions les bruits d'une révolution et la République se leva dans
toutes nos paroles. Nous tenions, malgré toutes les improbabilités, son avènement pour assuré, et chacun de nous la chanta à son diapason. Nous ne nous donnâmes pas pour prophètes, mais nous vîmes avec une évidence implacable ce qui allait se passer. Il y a des germes d'événements qui traversent l'espace. Nous les recueillîmes , et notre certitude était telle que, sans nous y être préparés, nous nous rendîmes le lendemain à Mâcon pour être plus près des choses.
Je supplie ceux qui liront ces pages de me pardonner deux chapitres qui se passent sans Lamartine. Mais il était tellement mêlé de loin à tout ce que nous faisions, que les souvenirs de ces jours me semblent nécessaires à ce que j'essaie de retracer de sa biographie. Dans la période d'action, où nous allions entrer, nous ses amis, nous avons fait nos efforts pour nous inspirer sans cesse de lui.
Mâcon était plein de rumeurs. Le vent révolutionnaire avait soufflé par-dessus l'enceinte de Paris renfermé sous ses fortifications, et courait dans la France. Paris, bien loin alors, car les chemins de fer ne le rapprochaient pas encore, gardait ses nouvelles, mais on sentait qu'elles étaient terribles et rayonnantes. L'esprit public, en général, ne croyait pas à la chute de la dynastie. Les plus osés n'entrevoyaient que la réforme électorale et un changement de ministère. Mâcon, qui avait eu sa fête des Girondins, respirait l'air rénovateur de la RépubUque. Les maisons vides envoyaient les habitants sur les quais et sur les places. Nous ne savions rien, sinon que Lamartine
avait fait un grand discours, et déclaré que la gauche et lui iraient au banquet interdit.
Nous ne pûmes pas contenir les impatiences. Nous improvisâmes aussi nos agapes démocratiques. Une longue table réunit tous les patriotes sous les bustes de Lamartine et de Mathieu, le savant beau-frère du grand Arago, et l'autre député républicain de Saôneet-Loire. Des paroles de flamme, d'autres de prudence, s'échappèrent de l'enceinte. Nul ne dormit cette nuit-là. Paris se battait, nous en étions sûrs. La révolution aurait aussi ses trois journées tradition nelles. En attendant, nous faisions la veillée des armes.
Le lendemain, le gouvernement de Louis-Philippe était perdu à Mâcon. Les soldats laissaient les rassemblements se faire, et les cris de : Vive la Réformel en sortir. Nous allions sur la route. La malle -poste n'arrivait pas. Nous voyions, sur la hauteur, s'agiter sans relâche et convulsivement les bras du télégraphe. Rien ne nous traduisait ses signes. La révolte contre un gouvernement méprisé fermentait dans tous les esprits. La préfecture impuissante, et en apparence privée de nouvelles, ainsi que nous, n'osait organiser aucune résistance. L'intelligente population saurait réprimer les violences , mais il lui fallait des directeurs. D'un autre côté, la ville avait comme toutes les autres son contingent de forçats Ubérés. Sous un prétexte de patriotisme, le brigandage pouvait s'organiser. On parlait dans des groupes sinistres, composés detrangers, de jeter M. Delmas, le préfet, dans la Saône, et de mettre le feu à quelques couvents.
Rolland, en sa qualité de maire, pourvut aux premiers périls. Une assemblée populaire fut convoquée à l'hôtel de ville. Douze noms s'entendirent proclamer pour former une commission préfectorale.
Ils appartiennent à notre histoire locale. Les voici :
MM. Garteron, Senton, Bruys d'Ouilly, Saclier, Foillard, Bouchard, Ordinaire, Henri de Lacretelle, Sambin, Versant, Ghânorier, Hippolyte Boussin.
Notre premier devoir était de nous installer à la préfecture, de destituer le préfet et de diriger le département.
Nous étions en pleines ténèbres.
La Révolution risquait d'avoir été vaincue à Paris.
Alors nous serions fusillés. Bugeaud passait pour expéditif.
Mais si quelques dévouements ne s'offraient pas, le sang pouvait couler et les torches reluire. Mais le nom de Lamartine était mêlé à la bataille. Mais enfin il importait, pour qu'il ne mourût pas dans un avortement, que le mouvement eût un caractère républicain. Nous étions engagés à ce cinquième acte, par tous les battements de nos cœurs, depuis des années.
Aucun de nous n'hésita.
n était nuit.
Nous nous rendîmes à la préfecture.
Le concierge nous ouvrit les portes toutes grandes.
Nous parlâmes à M. Delmas au nom du peuple, au nom de l'inconnu, au nom de la tranquillité pubhque.
Il se montra homme d'esprit, et tout en nous avertissant que nous jouiions gros jeu, il ne résista point.
Il se doutait peut-être que sa personne pouvait être menacée.
Nous lui accordions de rester comme particulier à la préfecture, autant qu'il le jugerait convenable , et nous lui garantissions sa sécurité sur notre honneur.
Il n'avait pas une confiance illimitée dans la solidité de son gouvernement, et il pensait déjà à l'avenir par la réaction. Les préfets ne se sont guères fait tuer pour Louis-Philippe. Gela ne devait se voir qu à Saint- Etienne, en 1871, et pour la République.
M. Delmas fit tout officiellement.
Il appela des chefs de service et nous remit sa direction.
Nous devions coucher à la préfecture.
Nous étions donc douze préfets.
Comme beaucoup de mes collègues vivent encore, et que ce livre, en traînant dans les rues de Mâcon, risquerait d'effaroucher leur modesfie, je me contenterai d'écrire que quelques-uns étaient des hommes d'esprit, et que tous étaient des hommes de cœur.
L'improvisation n'avait pas été mauvaise.
Rolland aida notre inexpérience de ses conseils.
Il jugea absolument superflu que nous couchions tous à la préfecture.
Cet honneur fut réservé à Bruys et à moi.
Le colonel de la garde nationale venait, sur nos instances, de mettre deux compagnies à notre disposition.
Nous avions vu aussi, avec nos collègues, le gêné-
rai, M. de Lostende. Nous lui demandions que le régiment fût momentanément désarmé.
Il s'y refusa en soldat loyal, mais son attitude nous disait que nous n'aurions rien à craindre de ses baïonnettes.
Nous étions installés dans le cabinet du préfet. Pendant deux heures on vint chercher les ordres. Quand les allées et venues eurent cessé, je dis à Bruys :
— Endors-toi sur ce fauteuil; je ferai le quart. Il me regarda avec surprise.
Il avait douze ans de plus que moi. Je ne l'avais jamais tutoyé.
— Je profite delà période révolutionnaire, repris-je. Depviis que nous sommes exposés ensemble, je sens que je l'aime trop pour te dire vous.
Il me tendit les deux mains.
— Je bénirai encore plus l'ère républicaine, me répondit-il. Mais ne crois pas que je puisse dormir. Qui sait ce qui adviendra à Lamartine dans celte fournaise?
— Lamartine tué pour la liberté dépasserait toutes les gloires de l'histoire universelle, répondis-je. Nous serons sans doute enveloppés dans un coin de son linceul.
— Tu es lugubre. Tu penses à ta femme. J'ai fait un voyage en Suisse et j'ai un passe-port. Tu le prendras. Je suis garçon, moi!
— Et tu le prouves tous les jours, répliquai-je en essayant de rire pour faire diversion. Mais je ne quitterai pas plus que toi le poste du danger. J'ai une
autre préoccupation. Mon père, ma mère et mon frère sont à Paris. Les émotions sont désastreuses dans le cœur d'un vieillard. Mon efifroi constant est qu'une apoplexie le foudroie. Et puis il ne me pardonnera jamais d'avoir protesté contre le gouvernement établi. Le nom de "la République lui fait horreur.
— Tu le calomnies dans tes inquiétudes. La seconde République amnistiera la première dans les esprits les plus prévenus, si c'est Lamartine qui la dirige. Ton père t'honorera pour avoir obéi à tes convictions.
Je sentais qu'il était dans le vrai, et que j'agissais dans mon devoir. Mais l'idée que mon père avait quatre-vingt-deux ans me revenait toujours.
— Après tout, me dis-je en me secouant, si Paris est lâche, et si la France est indifférente, ce sera toujours beau d'avoir proclamé la République dans la ville de Lamartine. Nous serions absurdes si nous ne donnions pas notre conclusion demain. Préparons-la. Que le mouvement provincial parte d'ici!
Je prenais la plume pour rédiger une affiche que je voulais soumettre à mes collègues.
Un pas effaré se fit entendre. D'autres suivirent. Des gardes nationaux entrèrent.
— Les forçats libérés veulent mettre le feu chez M. Courteau, nous dirent-ils. Venez 1
Cette question des forçats libérés revenait toujours. Il serait temps qu'un gouvernement s'y consacrât et fît assurer par une loi de prévoyance la sécurité sociale et la régénération des coupables.
M. Courteau avait amassé une grande couche d'impopularité, quelques années auparavant, comme maire. Une tentative contre sa maison n'était pas invraisemblable.
Nous convoquâmes deux autres compagnies et nous courûmes dans le quartier menacé.
Tout y était absolument tranquille. Les rues restaient désertes. L'imagination populaire avait vu des torches là où Un'y avait pas même de lanternes.
La nuit n'eut pas d'autres incidents.
Le lendemain, les bruits les plus contradictoires trouvaient des échos. Des voyageurs venus de Châlon disaient que la République était officielle à Paris, et qu'Emmanuel Arago avait traversé la ville en poste pour occuper la préfecture de Lyon. D'autres affirmaient que Louis-Philippe s'était retiré à Vincennes; qu'il allait bombarder Paris du haut des forts, et que des conseils de prévôté feraient prompte justice des rebelles.
Ce fut une nouvelle raison pour nous affirmer.
Une réunion plus nombreuse fut convoquée à l'Hôtel-de- Ville. Les mêmes noms furent acclamés, mais nous demandâmes qu'on nous adjoignît celui de M. Pissère. La classe ouvrière devait être représentée.
La malle-poste arriva à midi. Elle nous jeta des proclamations du gouvernement provisoire républicain, signées Lamartine, Dupont de l'Eure, Arago, Ledru-Rollin, Louis Blanc, Flocon; mais elle se pavoisait du drapeau rouge.
Nous étions sauvés personnellement, mais ce
drapeau flottait devant nous comme un problème sinistre. Nous n'étions pas les hommes de cette couleur. Nous pressentions Lamartine et les grandioses scènes de l'Hôtel-de-Ville, où le dictateur, par la parole et par le courage, faisait tomber les haches qui se portaient sur lui avec le drapeau qu'elles voulaient imposer à la France, et remphssait de son ardeur et de sa clémence les cœurs de cette foule qui, pendant deux mois, ne sut plus crier que son nom.
On a recueilli quelques-uns des mots de Lamartine tombés du perron de l'Hôtel-de- Ville pendant la tempête de Février.
La magnifique phrase sur le drapeau rouge ne fut qu'un épisode de ces harangues jetées au vent de l'émeute. On en écrira la légende à mesure qu'ils sortiront du cœur du peuple où ils sont entrés. En voici un qui a été dit devant Duclerc, et qui a empêché que la première goutte de sang, qui devient si vite un fleuve, ne fût versée.
Un jour de mars, les ateliers avaient fermenté dans le vide ou dans les miasmes des théories sinistres. Une députation immense arriva sur la place. On criait : Vengeance 1 Mort à Lamartine I
Il descendit ; aussitôt les imprécations et les gestes redoublèrent. C'était bien lui qu'on voulait jeter aux bêtes fauves. Il s'avança dans le cercle de ces piques et de ces haches, qui avaient conservé la rouille de 93.
— Vous demandez la tête de Lamarliiie? s'écriat-il.
— Ouil ouil
— Plût au ciel que vous l'eussiez sur vos épaules ! Vous seriez moins fous, et vous n'éteindriez pas la République à son aurore!
Il savait bien que son éloquence était la force souveraine du désarmement. L'âme du peuple fut transpercée, et Lamartine n'eut plus qu'à tendre ses mains aux lèvres de la foule. Quel magnifique gouvernement, celui qui n'a d'autres gardes prétoriennes que le courage et le génie!
Nous apprîmes tout avec enthousiasme. Durant la première semaine ce fut une expansion magnifique. Les poitrines respiraient dans le bienfait. La vérité flamboyait sur tous les phares. Chaque journée resplendissait. L'abolition de l'esclavage, la radiation de la peine de mort, le suffrage universel : c'était comme le gouvernement des saints et des philosophes. La République, heure par heure, entrait dans les âmes en les agrandissant. Que ceux qui ont jeté depuis les baves de leurs haines contre les hommes de l'Hôtelde-Ville nous montrent un souverain ayant versé sur le peuple autant de coupes de générosité et de sagesse.
Nous fîmes de notre mieux pour imprégner nos actes administratifs de cet esprit de mansuétude démocratique. Nous n'imposions nulle part les maires : nous ne destituions pas ceux que les populations maintenaient, bien qu'ils eussent servi sous l'autre régime. Nous allions dans les assemblées populaires
pour y expliquer la République et le suffrage universel, nous prêchions la concorde, nous encouragions les associations. Nous étions leur venin à toutes les questions irritées : nous aidions le travail, nous faisions la fraternité pratique. Nous nous levions de bonne heure pour faire voir les progrès de la République, et nous nous couchions tard pour assurer le sommeil de tous.
Nous avions des éclaircies dans les heures sérieuses de la commission, et quelquefois dans nos fonctions. Le docteur Carteron, un vrai Gaulois, nous présidait. Le docteur Bouchard improvisait de beaux vers, et enfin le docteur Ordinaire — trop de médecins, hélas! pour une République qui paraissait avoir une constitution robuste ! — nous égayait de sa verve.
Màcon et Ghâlon étaient en rivalité séculaire. Un jour, le Moniteur nous apportait la nomination de deux Ghâlonnais en qualité de commissaires extraordinaires de la République.
— Grands dieux ! s'écria M. Garteron, deux Carthaginois à Rome !
Le couvent des Filles-Repenties était exécré, d'abord parce qu'il était couvent, et ensuite parce que ses ateliers faisaient concurrence au travail hbre. Quelques démonstrations menaçantes s'étaient produites. Nous protégeâmes les religieuses contre l'émeute qui effrayait plutôt leurs imaginations qu'elle ne jusifiait leurs craintes. Cependant il fallait prévoir des excès. Il fut décidé que la sainte maison serait évacuée. On me désigna pour procéder à cette expédition. Je n'acceptai, qu'avec répugnance, cette délé-
gation qui pouvait prêter à rire. L'iiôpital avait offert une de ses salles aux prétendues proscrites.
Le rassemblement étaitconsidérable, mais la curiosité seule le provoquait. 11 était intéressant de voir ces jeunes condamnées que la religion prétendait soustraire au \ice, et dont elle tirait un parti fort lucratif.
La foule peut à chaque minute se transformer en élément. Les sœurs étaient au comble de la terreur. Elles feignirent de croire que les soldats qu'on m'avait donnés pour les protéger contre l'insulte, arrivaient pour les massacrer.
La porte ne s'ouvrit qu'au nom de la loi. La supérieure se jeta à mes genoux et me supplia de les sauver.
— Nous ne venons que pour cela, répondis -je. Préparez vos malles et suivez-nous. Les sœurs de Thô pital vous attendent.
— Mais le trajet, monsieur! On versera notre sang, puisque c'est la République qui nous emmène. Je n'exposerai pas mes filles. Tuez-moi sur place.
Je n'étais pas attendri , car l'épouvante ne me paraissait pas sincère.
— La République est la garantie de tous les biens et de toutes les >ies, répondis-je. Elle me charge de vous conduire, et je vous conduirai.
— Si nous abandonnons la maison, ils la mettront au pillage. Ce sont des bandits qui en veulent aux biens de l'Église!
Elle criait tout haut, et les épithètes qu'elle prodiguait pouvaient tourner à mal. La maison était pleine de sanglots. Les repenties pleuraient par ordre.
Au fond elles étaient disposées à rire. La liberté pouvait résulter de ce tumulte.
Je dus dire à la supérieure que je la ferais enlever de force si elle prolongeait cette scène.
Elle leva les yeux au ciel, nomma tous les saints et mit les pots de confitures dans les valises.
On chantait au dehors. Les soldats se disposaient à une galanterie que je déclarai hors de saison. Mais le rôle qu'on m'avait donné, cette force armée contre des femmes, me désobligeaient profondément. J'obtins du capitaine que la compagnie se tiendrait à distance, et au bout de deux heures nous nous mîmes en route.
La ville s'était rangée sur une double haie pour voir. J'avais mon écharpe de magistrat. Je marchais en tête de la colonne éplorée ; je me retournais à chaque instant. J'aurais voulu être à cent lieues de ces nonnes.
La scène pouvait incliner au ridicule. Mais la question qu'elle côtoyait était grave. C'était celle des dangers et des frustrations des corporations religieuses. Elle allait se poser directement devant moi.
Une jeune fille qui avançait une tête de Raphaël qu'éclairait un sourire plein de promesses, se détacha peu à peu du groupe des repenties, et vint se placer à mes côtés. Elle me racontait une histoire. Elle avait été détournée par un père de famille chez lequel elle allait en journée. Le scandale avait rempli le quartier. On l'enferma dans un couvent qui promit d'en faire une vierge, et qui venait de la renvoyer à Mâcon où elle était sévèrement ti'aitce. Elle me suppliait do la
laisser partir puisque je pouvais tout, et me laissait comprendre qu'elle serait reconnaissante. Elle invoquait ses dix-huit ans; elle était aussi prête à la chanson qu'aux larmes. Ces supplications étaient accompagnées de gestes qui ressemblaient à des caresses. Les regards étaient sur nous dans la double haie, et on épiloguait peut-être sur ma vertu. La supérieure n'intervenait pas, espérant sans doute qu'un pareil avocat allait être utile au reste de la corporation. Je fis hâter le pas vers l'hôpital. Je recommandai la petite aux sœurs hospitalières et je me dis en retournant à la Préfecture que Léon Bruys aurait été encore bien plus empêtré que moi, s'il avait eu affaire à cette entraînante solliciteuse.
Le même soir, je me trouvais à l'Hôtel-de-Ville avec Rolland. Le commissaire de police de l'ancien gouvernement, très-signalé à la haine par le zèle de ses arrestations, se ghssa dans les ténèbres des couloirs et vint dire à Rolland que sa destitution ôtait le /^ pain de sa famille. Il lui demandait une lettre de recommandation pour Gaussidière, attestant seulement qu'il avait été probe dans ses fonctions. Et dans le fait, il n'y avait rien à dire contre sa moralité privée. Le maire se laissa attendrir et la lettre fut écrite.
Le public en eut connaissance. Grande indignation dans la réunion populaire. Rolland se vit accusé, mais sa justification fut suffisante quelques jours plus tard.
L'ancien commissaire arriva à Paris, et présenta hardiment la lettre au préfet de police.
Caussidière ne prit pas la peine de la lire.
— Je vous reconnais, lui dit-il. Vous m'avez filé à Màcon il y a deux mois, du temps de l'autre. J'ai besoin d'im homme de votre esprit, et je vous nomme commissaire dans le quartier du Palais- Royal.
Caussidière aussi faisait de la République sans républicains !
L'anecdote circula, elles rieurs furent tous du côté de Rolland.
Cependant la commission intérimaire ne devait pas fonctionner indéfiniment. M. Mathey fut nommé préfet de Saône-et-Loire, et nous nous répandîmes tous indi\iduellement dans le département, pour y préparer les élections à la Constituante. Il s'agissait de tourner à la République ces couches inconnues et campagnardes du suffrage universel. M. Mathey, en démocrate expérimenté et loyal, nous facilitait la tâche par les instructions pubhques qu'il envoyait. Rruys et moi nous faisions la propagande dans le journal dont nous inondions les campagnes. Nous nous sentions candidats par l'amitié de Lamartine et par le devoir. Un comité électoral formé à Paris arrangea les choses sans beaucoup consulter le pays. Nos deux noms ne furent pas sur la liste, qui passa tout entière. Ch. Rolland s'y fit maintenir. Nous n'eûmes que les voix de nos cantons, mais il ne nous en manqua pas une.
Champvans venait d'être nommé représentant dans 1 Ain.
Sa fortune avait été rapide.
Il fut désigné comme préfet de la République à Bourg. Dès le commencement, il donna la sainte fièvre à tout son département. Même à présent, quand je regarde dans le Gard, je ne puis pas mettre en (Joute sa sincérité d'alors.
Il était à Nantua.
Il haranguait la population.
Un orage providentiel accompagnait les éclats de sa voix. Le vent courait sur les rochers au bout du Lac.
a Ce rocher tomberait sur ma tête, s'écria-t-il dans une hyperbole audacieuse, qu'il ne m'empêcherait pas de crier : « Vive la République ! »
Ledru-RoUiu, qui désorganisait ses préfectures, en voulant les fortifier, envoya en qualité de commissaire extraordinaire, M. Anselme Pétetin, à Bourg.
Champvans devina le futur fonctionnaire de l'empire et ne pardonna pas à Lamartine de lui avoir laissé imposer un surveillant.
Il envoya sa démission avec grand bruit, sortit dramatiquement de sa préfecture dont il emporta le berceau de son fils, et permit à la réaction naissante d'exploiter son infortune.
Il fut envoyé à la Constituante.
Je raconte ces faits dans toute leur rigueur, parce que Champvans a maintenant une réputation, et parce que si un esprit plus impartial eût dû admettre
qae Lamartine, avec le fardeau de la France sur les bras, ne pouvait pas s'occuper de ses amis, une susceptibilité légitime avait droit de se sentir blessée de cette défiance. Champvans passa peu à peu à la légitimité et à l'Eglise; mais il fit bonne guerre à l'empire; mais, malgré ce qu'il fait aujourd'hui, nous ne savons pas ne plus l'aimer, quels que soient nos griefs politiques, et ne plus retrouver en lui, dans le passé, un des soldats de la démocratie.
Lamartine n'oublia pas ses disciples, quoique quelques-uns, Adolphe de La Tour entre autres, aient été laissés dans une inaction regrettable. On n'avait pas encore adopté la théorie de la République sans répubUcains. L'abbé Thyons, je l'ai déjà dit, fut envoyé comme consul à Bucharest. Le docteur Pascal reçut sa nomination de préfet de l'Allier, qu'il n'accepta point pour ne pas abandonner une clientèle amie. Son neveu, notre très-regrettable ami Félix Mornand, était commissaire de la République dans le Midi. Lamartine voulut bien m'écrire pour me proposer une mission diplomatique en Italie, en me laissant le choix de la résidence. J'ai encore sa lettre parmi cent autres de sa chère et noble main.
Une grossesse de ma femme nous avait retenus à Cormatin, et je ne me consolai jamais de n'avoir pas vu la Révolution de Février dans son vrai théâtre. Cette même raison de prudence me retenait pour assister aux couches prochaines. Il fallait partir sans délai, et je ne pouvais pas emmener M""* de Lacretelle dans la situation où elle était. De plus, nous étions en mars. Les candidatures ne se dessinaient
pas encore; je me croyais des chances, et il me paraissait que je rendrais plus de services à la démocratie, dans le Parlement que dans une légation. L'honneur d'un titre ne me suffisait pas. Pour la première fois de ma vie, je refusai Lamartine.
îl m'approuva neuf mois après. J'aurais infailliblement donné ma démission au Dix-Décembre. C'eût été une grande perte de temps, pour le simple orgueil de mettre sur ma carte : ancien ministre de France en Italie.
Nous allâmes à Paris à la fin de mai. Il était houleux comme l'Océan entre deux tempêtes. La République se laissait attaquer comme c'était son devoir, par une réaction insolente. Lamartine commençait à descendre le versant. Pour la peine de sa prudence et de sa générosité qui l'avaient empêché de mettre Ledru-Rollin de côté, la majorité venait de donner la cinquième place seulement dans la commission executive, à celui que douze départements lui avaient envoyé et auquel la bourgeoisie de Paris, affolée de peur après le 18 mai, avait proposé une couronne. Des gardes nationaux ineptes avaient en effet parcouru la rue Saint-Honoré aux cris de : Vive le roi Lamartine I
Je le retrouvai un matin dans son petit cabinet du faubourg Saint-(jermain, et roi sans sceptre, heureusement 1 Je ne le vis jamais dans un état de surexcitation pareille. Il venait d'apprendre que l'homme de Strasbourg et de Boulogne posait sa candidature pour rentrer en France. Lamartine courait à l'Assemblée
pour s'y opposer de toute son éloquence. Il me fit monter dans sa voiture.
Le trajet ne fut qu'une invective.
11 prédit tout : l'affolement du pays, la ruine de la République, la restauration de l'empire, les orgies, le sang versé, les conquêtes, l'invasion.
Il fut à coup sûr moins éloquent à la tribune que dans le fiacre.
Le rappel de la loi sur le bannissement fut voté malgré ses efforts.
Quelques jours après j'étais au bois de Boulogne dans la villa de Madrid qu'il louait depuis trois ans. Un poste de la mobile montait la garde devant sa porte et dans le jardin.
Ce n'était plus de la houle dans Paris, mais des vagues de peuple qui se précipitaient vers l'inconnu. M. de Falloux, qui s'entendait à saper la République, avait obtenu la dissolution des ateliers nationaux. Il faisait décréter ainsi la faim de deux cent mille ouvriers. Lamartine était moins inquiet ce jourlà. Il sentait qu'une bataille était nécessaire ; mais il comptait sur la parole du ministre de la guerre Cavaignac, qui attestait dix fois par jour au gouvernement qu'il faisait venir une armée à Paris.
Lamartine pensait aux affaires extérieures malgré tout. Il annonça que des instructions allaient être envoyées pour que l'armée des Alpes descendît en Italie.
Il comptait autant sur le prodigieux effet de son manifeste à l'Europe que sur les régiments pour la prompte solution de la question autrichienne.
Déjà pourtant il ne se fiait plus à Pie IX comme auxiliaire de la République.
Etait-il parfaitement sincère dans les espérances qu'il devait exprimer tout haut, comme chef de gouvernement, au milieu d'un cercle qui se pressait autour de ses lèvres ?
Le lendemain, les barricades surgissaient. Elles ne sortaient pas des défiances populaires contre le gouvernement. Elles sortaient des questions sociales qu'on avait soulevées sans en montrer la solution. Elles sortaient de l'impossibilité du travail, des ateliers vides, du cri des enfants affamés, du désespoir des mères. Elles sortaient surtout de ces couches hideuses de l'or bonapartiste, qui s'est toujours mêlé à toutes les fanges et à tout le sang, et que les mains qui devaient faire ensuite les massacres de décembre 1851, versaient à des malheureux qui en ignoraient la source. Elles s'élevaient presque sans résistance et devant trois régiments à peine, car le ministre de la guerre avait été trompé, et la guerre qui se préparait restait tout entière à la responsabilité d'une garde nationale divisée et d'une garde mobile incertaine.
Je me rendis rue de l'Université. Je trouvai Pelletan au bas de l'escalier. Je l'interrogeai sur la démence de ce crime contre la République.
— Il ne s'agit plus de la République, me répondit-il. Il s'agit de la société qui agonise, et d'un bandit corse qui charge son escopette. Lamartine vient de partir pour la mort.
Je montai.
M"" de Lamartine était pâle, mais bien plus de
l'effondrement de Paris que de l'immense péril personnel. Lamartine n'avait pas besoin d'être encouragé, mais des larmes dans les yeux de sa femme lui auraient fait du mal. Les larmes ne vinrent pas. Cette étrangère, cette aristocrate, cette âme qui ne vivedt que par la respiration d'un autre, venait de dire à son mari :
— J'ai vu votre mort dans la République, mais j'ai vu aussi votre honneur. Partez ! et vive la République !
Ce qu'il dépensa ce jour-là de virilité et d'éloquence dans les faubourgs soulevés; les baisers du peuple sur sa main ; les génuflexions des femmes devant son cheval ; les balles qui le frôlèrent cent fois; les désespoirs de celte grande parole que ne réussissaient plus à sauver les adorations des égarés et les imprécations des stipendiés ; ceux-là seuls le savent qui ont suivi de leurs cris et de leurs larmes ce trajet funèbre Mais tous ceux-là sont morts sur la barricade. D revint chez lui désespéré d'y revenir. Il pensait aux grands suicides de l'antiquité ; mais il pensait aussi à Dieu, qui impose la vie comme le fardeau le plus impossible. Je ne pus pas le rejoindre, Après quatre jours de batailles, d'héroïsme dans les deux camps, d'exécutions sommaires, de généraux tués, d'archevêque assassiné, de boulets qui trouaient la ville, on nous dit que la République était victorieuse.
Elle était morte.
J'ajoute sur ces heures perfides quelques détails qui m'ont été donnés par mon honorable collègue, le comte de Tréveneuc. M. de Tréveneuc, ami de Carrel, lundis qu'il portait l'uniforme, allait déjà, et va encore
par raison plutôt que par entraînement natif, vers la République. A l'Assemblée, il avait été présenté à Lamartine, qui ne l'avait pas suffisamment remarqué à cause de sa jeunesse. Le 24 juin, il arriva rue de l'Université.
— Que voulez -vous? lui dit Lamartine à la hâte, je n'ai plus le temps de vous écouter. Je pars pour la barricade.
— Je pars avec vous.
— Il ne me reste pas un cheval à vous offrir. J'ai donné celui de M™* de Lamartine au prince Pierre, qui m'accompagne.
C'était, en effet, Pierre Bonaparte, représentant alors et siégeant à l'extrême gauche, qui était venu s'imposer à Lamartine, et que Lamartine acceptait, à cause de l'importance de son nom. M. de Tréveneuc et Pierre Bonaparte étaient collègues. Ils allaient au même massacre et se serrèrent la main.
— J'ai loué un cheval au manège Duphot, reprit le Breton, et je suis prêt.
Dès les premiers pas, ils comprirent que Lamartine n'allait nulle part qu'à la rencontre d'une balle. Sa grande figure était connue de tous. Les rues, vidées par l'effroi de la guerre civile, avaient peu de passants et ceux qui se montraient Lamartine, voyaient dans sa présence une constatation officielle du péril. Lamartine se dirigea d'abord vers l'Hùtel-de- Ville, où il n'avait rien à faire. On ne se battait pas encore par là, et il ne cherchait que la bataille. Il la trouva bientôt, ou pour mieux dire il trouva la fusillade près du canal Saint-Martin, au coin de la rue Saint-Maur,
en face d'une haute barricade. La foule s'entassait sous les pavés, hurlante et frémissante. Les chevaux ne pouvaient plus faire un pas. Les paroles étaient coupées par les détonations rapprochées. C'est là que se placèrent ces tentatives de discours, ces cris rares de : Vive Lamartine 1 ces imprécations dont je viens de parler. Des coups de feu tombaient au hasard, car ils n'avaient pas encore de soldats à renverser, mais ils arrivaient sur le groupe de Lamartine. Il était splendide de calme et de douleur au milieu de ces balles, me raconta M. de Tréveneuc. M. Duclerc, le courageux et habile ministre des finances, était à côté de nous, offrant aussi sa poitrine. Un rédacteur du Siècle, qui avait pu nous rejoindre, le supplia de s'éloigner. Il semblait que là serait son Heu d'apothéose dans l'histoire et que sa mort ferait vivre la République. Il ne répondit que par un serrement de main. Pierre Bonaparte tomba. Son cheval avait le genou fracassé par une balle.
Lamartine se penchait sur moi, me raconta M. do Tréveneuc , et me disait tout bas :
— Rappelez -vous bien cela, Tréveneuc, et répétezle. J'ai perdu ma popularité et je vous ai affligés tous, quand je vous ai suppliés de mettre Ledru-Rollin à la commission executive. Il importait que cette force fût avec nous pour les jours que je voyais venir; elle y est. La République triomphera. Je n'aurai rien brisé dans son faisceau.
La mort libératrice ne venait pas. Lamartine dut rentrer dans Paris, pour ne plus prolonger une scène qui eût usé tous les héroïsraes. Sur le boulevard, il
fut entouré par un peloton de cuirassiers. Rue de la Paix, un rassemblement plus ignoble que l'autre, quoique plus bourgeois, cria : Vive l'empereur ! Pierre Bonaparte, il est nécessaire de le dire, puisque vingt témoins l'ont vu, flagella les crieurs d'un coup de cravache.
Lamartine revint à Monceaux en septembre. Il était vaincu, mais avec les fondateurs de la République. Il la laissait aux mains d'un soldat honnête en qui respirait plutôt la droiture que l'idéal du bien. 11 la laissait aussi à une Assemblée dans laquelle fermentaient déjà les germes qui devaient faire éclore la Législative. N'importe ! Tant que la République survivait nominalement, Lamartine était résolu à la défendre, à passer sous silence ses griefs personnels et à soutenir ceux qui la lui avaient arrachée. Ce fut un des développements les plus soutenus et les moins soupçonnés de ce caractère antique. Il voulait, pour la République, que son œuvre surnageât sous les décombres, si défigurée qu'elle fût.
Nous l'entourâmes. Le pays voisin lui resta fidèle. Son immense gloire faisait partie du patrimoine pro-
vincial. Ce fut bientôt aussi le seul qui devait lui demeurer.
Les villes voisines envoyaient députations sur députations. Les paysans tinrent partout à honneur de venir saluer le père de la République qu'ils commençaient à comprendre. Monceaux, pendant quinze jours, se transforma en Forum. De longues files se succédaient sur la terrasse, tambours en tête. Lamartine haranguait du haut du balcon. Il se renouvelait sans cesse. Il versait à pleins gestes sa conviction dans une langue appropriée à son auditoire. Les métamorphoses rustiques coulaient comme le vin du pressoir. Les cœurs battaient sous les blouses. Il y avait en lui de l'Evangéliste. Ses paraboles étaient les flambeaux de l'Eglise républicaine. Les plus rebelles à la liberté et les plus endurcis dans l'ignorance, orgueilleuse ou humble, revenaient convertis.
Un jour, il reçut une lettre qui lui annonçait la visite des habitants de Saint-Gengoux-le-Royal.
— Je ne veux pas les déranger, me dit-il. Invitezmoi chez vous à Gormatin. Ils n'auront que deux lieues à faire.
Le jour fut pris pour le 17 octobre.
Le château de Gormatin, — car c'est bien un château — comme les monarchistes des dernières élections l'ont tant imprimé avec l'espérance de me faire suspect vis-à-vis des républicains, qui leur ont répondu par soixante-dix-huit mille suffrages, et beaucoup trop magnifique pour les ressources de son propriétaire, avait été une des haltes favorites de la jeunesse de Lamartine; il y avait aimé avec cette facilité qui le
caractérisait alors. Il le décrit souvent dans ses mémoires.
Tous les ans il me faisait la joie d'y venir.
Il avait une chambre qui ne s'ouvrait que pour lui.
Il écrivit une de ses pages les plus magistrales : le dernier banquet des Girondins. Son encrier se renversa sur ses draps. J'aurais voulu conserver ces effluves du génie. Les séjours de Lamartine étaient une fête dont l'enchantement se prolongeait pendant les autres saisons.
Celui-ci avait un caractère politique.
J'invitai mon voisinage.
Malheureusement, le 17 octobre, on inaugurait à Cormatin une foire que j'ignorais.
La visite de Lamartine devenait l'événement du canton .
Le matin, des personnages étrangers arrivèrent dans les auberges. On vit des pièces d'or rouler sur les tables. Nul ne s'en préoccupa.
On croyait h des transactions pour la foire qui allait s'ouvrir.
Il y aurait eu un volume à faire sur l'histoire de Cormatin, mais je n'aurai pas l'imprudence de décrire la demeure d'un inconnu.
Néanmoins, il est nécessaire d'esquisser le cadre pour que la scène soit comprise. Que le lecteur daigne oublier que le hasard l'a mis dans mes mains. Il servit de théâtre au prologue delà réaction bonapartiste, et Lamartine y a passé. Voilà l'excuse des lignes qui vont suivre.
Le château de Cormatin fut terminé en 1612 par le^
marquis d'Huxelles, le père et le grand-père des deux maréchaux qui portèrent ce nom. Le marquis était un très-riche seigneur, et fit venir des ouvriers et des artistes italiens pour la décoration intérieure de l'aile du nord. Elles ont conservé leurs dorures, leur finesse et leur style. Ceux qui s'y connaissent les admirent. Dans cinq grandes pièces à hautes cheminées, et dans une salle des gardes, on n'est pas certain de ne pas se promener à Fontainebleau. Henri IV y vint avant que la maison fût achevée. M"'^ de Sévigné, Goulange, etauparavantunegrandepartiedelacourdeLouisXIII, en furent les hôtes. Le xvir et le xvni^ siècles y traînèrent leurs rapières, leurs chapeaux à plumes, leurs épées en verrouil, leurs amours et leurs ruines. Suivant les journaux du cléricalisme, de tous ces écussons, de toutes ces divinités païennes qui se penchent des plafonds, il ne peut légitimement tomber que des inspirations féodales. On n'a pas le droit de se sentir du peuple et de penser à la Répubhque, parce que, pauvre combattant de la plume que l'on est, on habite la demeure d'un maréchal de France, La conviction politique résulte du toit sous lequel on vit. Il y a eu un duc par ici : défense qu'il y ait un démocrate 1 Vous êtes condamné à l'idiotisme et à la stérilité parce qu'un de vos prédécesseurs ne savait pas signer son nom ! Il n'est point permis à celui qui monte le haut escalier de pierre de ne point être un défenseur du roi ou de ne point conspirer pour son retour? Et cependant, depuis cinquante ans, trois députés républicains sont sortis de Gormatin. J'ai l'honneur d'être le troisième.
Il fut attaqué, avant 89, par une bande incendiaire et préservé après une escarmouche. En 1812, par suite de désastres de famille et d'innombrables aventures, la bande noire s'abattit sur lui. La cour longue, fermée par un pont-levis autrefois, vit tomber l'aile du midi. Le vaillant château tua son démolisseur. Une poutre se détacha et le coucha par terre. Deux grandes façades restent debout. On y entre par des portes, où le goût de la Renaissance a ciselé ses colomies ioniennes et corinthiennes. La cour, ouverte maintenant sur le jardin, est donc très-large. C'est là que la scène devait se passer.
La garde nationale de Saint-Gengoux-le-Royal , cette patriotique et pittoresque petite cité, était arrivée à dix heures, traînant après elle tous ceux qui avaient l'étincelle de la démocratie ou de la curiosité. Les fusils furent ahgnés en faisceaux dans la salle des gardes et dans la cour. Le commandant était le citoyen Dixmier, que ce récit retrouvera plus tard, et qui écrit maintenant un livre de spiritualisme. Les tambours et les clairons essayaient des fanfares sur lesquelles carillonnaient les bruits de la foire en haut, dans la rue du village. Le bojiiment de l'arracheur de dents sur son tréteau devait répondre à la harangue de Démosthènes. Les voix graves des bœufs éclataient sur notre orchestre. Les voitures se succédaient dans l'avenue descendante. Ceux même de mes voisins qui étaient légitimistes en dessous, se préparaient à faire bon accueil à l'homme qui venait de tomber du faîte
de la fortune de la France, et qui avait renvoyé Louis-Philippe.
A midi, Lamartine descendait dans la cour.
Il était accoûipagné de Ronchaud et d'Eugène Pelletan, déjà célèbre, et qui continuait dans le Bien public de Paris, en les dirigeant vers la politique, les belles études et le grand style auxquels la Presse jdevait une partie de sa fortune. J'avais avec moi Bruys, Ronot fils, M. Duréault, M. Gormand, Hippolyte Boussin, M. Menand, M. Sanaud, etc.
Le temps était aigre ; la pluie s'annonçait.
— Vous ne m'a\iez pas prévenu que c'était la foire? me dit Lamartine.
— Je ne me le rappelais pas. Mais vous aurez un public plus nombreux.
— Je n'aime pas beaucoup ce public-là ! répondit-il.
Il entra au salon.
On l'avait reconnu dans le village.
La grille fut ouverte : trois mille personnes descendirent dans la cour, et inondèrent l'avenue.
La garde nationale de Saint-Gengoux et celle de Cormatin que je commandais, formaient un demicercle pour maintenir un espace libre entre l'orateur et la foule étrangère.
J'étais en uniforme. J'allais de groupe en groupe, remerciant ceux qui venaient prendre part à cette fête patriotique, et heureux de cet honneur fait à mon vieux toit.
Lu pluie tomba très-épaisse.
Les curieux ne désertèrent pas.
Pour ne point prolonger cette station humide, Lamartine résolut de brusquer les choses.
Il s'avança sur le perron de l'ancienne façade du milieu, qui descend dans la cour par cinq marches de granit rouge. Il était à moitié abrité par un parapluie, et à moitié par la porte corinthienne.
La consigne avait été violée et la haie forcée ; le grand escaher était envahi, des vingtaines de têtes se montraient à toutes les fenêtres, des grappes humaines pendaient du toit. L'assaut fut déjà un peu tumultueux. Impossible de refuser l'entrée à des gens qui se garaient de la pluie.
Lamartine fut acclamé par les gardes nationales. Les paysans saluaient. Les gens nomades de la foire ne se prononçaient pas.
Je dis quelques paroles de bienvenue à Lamartine, au nom du pays.
Il répondit de sa voix cordiale, n trouvait moyen d'être toujours nouveau en parlant toujours de la même question : la République.
A une des accentuations les plus fortes, au milieu de la harangue, une voix avinée osa interrompre et murmurer :
— A bas les quarante-cinq centimes I Une autre mieux payée :
— A bas la République 1 A bas Lamartine 1 Enfin, un chœur de dix personnages inconnus et
disséminés, fit entendre un cri sinistre, en pleine liberté, et qui n'a été beau peut-être que sur le champ de mort de Waterloo :
— Vive l'Empereur 1
Lamartine regarda un instant,, en homme qui a marché sur un serpent; puis, ne voulant pas donner lieu à un conflit, il feignit de n'avoir pas entendu, et continua.
J'étais exaspéré. Chez moi, un pareil cri et une pareille réception! A ce moment-là, j'aurais été impitoyable si j'avais eu à juger ces drôles.
Les insouciants et les sceptiques se demandaient tout bas :
— L'empereur I quel empereur?
La garde nationale frémissait. Dixmier avait peine à contenir ses hommes, qui dirigeaient de loin leurs baïonnettes sur les hurleurs.
Le sang allait couler.
Lamartine termina par une magnifique profession de foi républicaine. Une salve d'acclamations lui répondit. Mais on avait plus envie de frapper que de crier.
Les bonapartistes reprenaient :
— A bas la République! Vive Napoléon!
De deux ou trois fenêtres, le même cri tomba, mais plus timide.
C'était un coup monté. L'homme de Ham prépare les choses de loin. Ses mercenaires n'avaient voulu sans doute lancer ce nom odieux de Napoléon, que pour en essayer la \ibration. Quelques gestes leur furent envoyés avec les pieds. Us disparurent dans la foule.
Mais les gens de la foire avaient reçu leur salaire et bu dans les cabarets. Ils tenaient les fenêtres, les corridors, l'escalier. A la moindre complication, la
maison pouvait être mise à sac. Ils répétaient : Vive Napoléon ! avec une mélopée railleuse, comme pour assourdir de cette dissonance Lamartine, mes hôtes et moi.
Je me sentais responsable. Je m'élançai pour faire acte de propriétaire. Felletan et Boussin étaient aussi furieux que moi, mais ils eurent la prudence de me retenir.
La pluie avait cessé. Ces gens se trouvaient bien au château. Ils continuaient à chanter et à rire. Toutefois, la pohtique était déjà absente de leurs cris, qui restaient grossiers.
Je dois dire que personne ne reconnut parmi eux un seul habitant du canton. C'étaient de petits marchands nomades, courant les hasards, gueusant partout, montrant au bord du chemin des gravures obscènes aux garçons et aux filles, semant l'immoralité et le cynisme dans ces bazars roulants, et corrompant le peuple pour toutes les mauvaises causes.
L'argent du Bonaparte avait glissé dans leurs mains sales, et ils le volaient, car ils ne disaient plus son nom, qu'ils remplaçaient par une complainte sur Mandrin. Ils paradaient aux fenêtres des greniers; ils gambadaient dans les escahers; ils allaient se répandre par les appartements.
La patience échappa aux gardiens de l'ordre et de la République. Les braves paysans indignés se joignirent à nous. Une phalange compacte monta par un autre escalier, et s'avança aux cris énergiques de : Vive Lamartine ! Les corridors furent déblayés en deux minutes. Les fuyards allèrent termmer leurs
refrains je ne sais où. Le peuple honnête resta seul. Une tentative de Jacquerie bonapartiste avait été écartée. Lamartine serra bien des mains loyales. On but à la liberté un verre de vin sobre. La dernière fanfare salua ce qui resta chez moi du gouvernement provisoire.
Malgré ses efforts de bienveillance, Lamartine était triste.
Je l'étais plus que lui.
Je m'accusai; j'aurais dû ne pas ignorer qu'une foire est une excitation incessante; que le paysan y perd la sérénité et la sève généreuse qui monte à lui du sillon remué ou de la vigne taiïlée. Cormatin me semblait désormais un endroit maudit. Je demandais pardon à Lamartine de l'avoir involontairement reçu dans un piège. Il m'emmena dans une allée de charmille qui avait eu ses confidences langoureuses, du temps de ses amours. Nous étions seuls avec Pelletan et Boussin.
— Le mal vient de plus loin, nous dit-il. Gavaignac ne sera pas nommé président.
— Je l'espère bien ! interrompit Pelletan qui regardait Lamartine.
— Moi, encore moins, reprit celui-ci. L'Empire commence, et il a commencé dans mon pays! Le nom de Bonaparte n'a trouvé que quelques échos aujourd'hui. Un tonnerre lui répondra dans quinze jours. La légende de sang refleurira. Bonaparte est éternel comme la mort. Je l'ai dit quand on a rappelé ce fou. L'homme ne fait que des esquisses. J'en ai essayé une à grands traits, j'ai dessiné la fresque
de la République. Elle sera effacée par le doist d'un aventurier. Elle reparaîtra. Vous serez tous représentants du peuple sous la troisième République. Je dormirai sous les arbres alors. Mettez de la pitié dans la vôtre si vous voulez qu'elle dure. Maintenant, allons nous amuser, continua-t-il d'une voix forcée.
Il ne s'amusa que médiocrement. Il resta grave d'abord. Ce symptôme le contristait plus qu'il ne voulait le dire. Cependant il fit des efforts pour ne pas nous affliger, et il eut des cordialités pour tous.
La table était complète. Sar mes questions, il raconta quelques épisodes de son gouvernement. Mes voisins légitimistes que j'avais invités, sur sa demande, pour faire de la fusion, écoutaient et regardaient avec stupeur ce gentilhomme qui avait décrété le suffrage universel et la démocratie. Comment ! il possédait des vignes comme euxl il avait des chevaux et un grand air, il se respectait dans ses habits, et il était républicain I On connaissait ses pères dans le pays. Sa famille se piquait de bonnes manières, et quand l'occasion était si belle, il n'avait pas rappelé Henri V I
C'était monstrueux!
Toujours l'argument du château, dont je parlais tout à l'heure.
Mais ces messieurs n'osaient pas penser tout haut, heureusement! Ils voyaient devant eux un de ces hommes qui pétrit l'histoire. Il voulait combattre pour lui et pour les autres les fâcheuses impressions de la matinée. Je me souvins qu'il eût un mot charmant :
154 LAMARTINE ET SES AxMIS
Pelletan lui apprenait qu'un personnage de sa connaissance, de très-pauvre santé, et qui vivait de près avec une dame, venait de recevoir d'elle, par testament, deux millions.
— Deux millions I répondit-il. Gela valait mille écus.
L'élan était donné à la gaieté.
Bruys contrefit un prédicateur au dessert, et prit tour à tour l'accent anglais et l'accent allemand, ce qui était une marque chez lui d'une heureuse ivresse d'esprit. Pelletan causa en maître, au grand étonnement des hobereaux, qui n'admettaient guère qu'un journaliste eût tant de bon goût et de modération dans les termes. Nous fumâmes longtemps autour d'un feu clair, et d'une conversation plus claire encore. Ceux même qui demeuraient loin ne demandèrent pas leurs voitures avant que Lamartine n'eût gagné sa chambre, et il était onze heures.
Quand tous furent partis, je montai au village.
J'avais toujours au flanc la plaie qu'on m'avait faite le matin.
Les cafés étaient encore ouverts, en raison de cette maudite foire. Je questionnai partout.
J'eus des indices d'un complot. Si Caussidière eût été là, il aurait trouvé des rafles à faire.
Les individus en paletots qui avaient répandu des pièces d'or sur les tables, étaient inconnus. Mais les blouses sous lesquelles on avait crié : Vive Napoléon, venaient de certains villages sous la coupe de Ghapuis- Montla ville.
Il avait servi tous les partis monarchistes ultra dans
sa première manière, l'extrême gauche avait eu la sottise de l'admettre pendant les dernières arnées de Louis-Philippe. La République, faite d'honnêteté, ne lui offrit rien. Il tourna au bonapartisme. Il venait d'organiser, dans son canton, une campagne contre les 45 centimes. Il préparait le 10 décembre et une préfecture. La préfecture arriva avec la réaction. Bonaparte, en faisant son voyage impérial, prit un bain chez lui. Chapuis-MontlaviUe envoya à tous les maires de son département une fiole de cette eau qui avait lavé César, ainsi que Chateaubriand avait rapporté dans des vases l'eau du Jourdain, qui avait baptisé Jésus.
Un mois plus tard, Chapuis-Montlaville était sénateur.
Il y a de bien douces histoires sur lui.
Le 15 juillet 1830, il voyageait en Suisse. Dans une auberge on lui présente le livre où il devait mettre son nom.
Il écrivit :
a Le baron et la baronne de Montlaville et leur suite. »
Le 15 août de la même année, il retraversa le même village. La révolution régnait en France. Il écrivit sur 'a même feuille :
Chapuis, sa femme et leur servante.
La tentative d'émeute bonapartiste à Cormatin venait probablement de son côté.
Je m'efforçai de relever les esprits et j'y parvins. Le lendemain, quand Lamartine partit, sa voiture
fut saluée dans le village par les cris de : Vive la République 1 Mais le miasme était dans l'air.
C'était par une matinée d'automne dont je ne me rappelle plus la date, après 1848, à Saint-Point. Nous sortions de table. Le soleil brûlait l'eau de la mare et les plumes des paons dans la cour. Nous montâmes en suivant les vignes nouvellement plantées. Les dames n'étaient pas venues, craignant la chaleur. Lamartine prévoyait une atteinte de ses rhumatismes, et espérait les faire évaporer au soleil. Le courrier était arrivé. Nous emportions des piles de journaux sous leurs bandes. Les chiens joyeux nous enveloppaient de leurs bonds. Nous arrivâmes sur l'emplacement des bois vendus. Quelques grands arbres avaient été conservés, pour être comme le péristyle d'une haute futaie dans l'avenir. Lamartine s'assit sur la terre, exposant ses pieds au rayon, et gardant sa tête à l'ombre. 11 se déplaçait d'arbre en arbre, à mesure que le rayon s'avançait. La conversation, ou plutôt le monologue, marchait avec nous. Je l'ai rarement trouvé plus fécond.
Les Mémoires d'outre-tomhe paraissaient dans la Presse. Je lui demandai ses impressions. 11 n'aimait pas à être interrogé en public sur Chateaubriand. Ceux qui ne connaissaient pas son impersonnalité peut-être trop absolue, auraient pu soupçonner dans ses réponses une rivalité de grand écrivain.
— Entre nous, me dit-il. Chateaubriand a fait plus de mal que de bien à son siècle. Les superstitions, les momeries du catholicisme, asphyxiées par les grands souffles de la Révolution, et retombées dans leur poussière, se sont relevées par la fantasmagorie des couleurs, dans son Génie du christianisme. Ces idoles redressés retarderont, en génuflexions, les pas de la raison pubhque, et la hauteur des idoles empêchera encore de voir Dieu.
Et, en résumé, le style de Chateaubriand n'est qu'un procédé sublime. Pas une page qui ait la vraie lumière de l'inspiration. Les teintes sont fausses, de même que les lueurs qui tombent de plusieurs quinquets, le soir, dans les salles d'étude, sur le cahier des écoliers. J'ai relu Atala. J'ai ri oii j'avais pleuré à dLx-huit ans. Je me reproche d'avoir séduit des femmes en imitant, malgré moi, dans mes déclarations, ce verbe emphatique. Chateaubriand n'a jamais été la nature. Ecoutez.
Lamartine prit la Presse et lut tout haut.
Il s'agissait d'un de ces merveilleux chapitres sur la campagne de Russie, où la haine contre Bonaparte devient de la justice et de l'éloquence. Le lecteur fut emporté lui-même, et il accentua comme s'il eût été improvisé.
— Eh bien, oui I dit-il, lorsque le feuilleton s'arrêta, c'est beau comme Saint-Simon et Machiavel. Voilà un pilori dressé sur la neige, et l'empereur, blafard, y restera cloué dans l'histoire. Ces Mémoires d'outre-tombe sont la seule œuvre sérieuse de Chateaubriand.
— Ils ont douze volumes, répondis-je.
Il relut une seconde fois pour lui seul. Je vis sa poitrine se soulever. L'artiste débordait alors d'admiration muette.
Il voulut cependant réhabiliter sa première opinion, et me citer de mémoire, — ce qui était déjà un hommage, — une page ampoulée des Natchez.
— Je préfère W^^ de Staël, ajouta-t-il. Elle est plus homme.
De la révolution de 89 où elle aborda, sa conversation se plaça sur la révolution de Février, qui était encore si récente. Je demandai respectueusement à Lamartine s'il n'avait point compromis la République en refusant la dictature provisoire qu'une fraction considérable de l'opinion lui imposait en mars et en mai.
— A coup sûr j'aurais fait régner la démocratie, me répondit-il, mais il m'aurait fallu deux échafauds : l'un à droite pour M. de Montalembert, l'autre à gauche pour Blanqui. Or, vous savez ce que je pense sur l'inviolabilité de la vie humaine et sur la durée des gouvernements par la terreur. J'ai voulu laisser à l'histoire la preuve que la République est l'autre terme de la clémence et de la fraternité. Celle que j'aurais essayée ainsi eût duré deux ans; celle qui viendra bientôt durera des siècles.
Ilne dit pas : toujours! Ce contemplateur de l'histoire ne croyait pas au mouvement ininterrompu du progrès. Il constatait des temps de recul. Il estimait que, d'après leurs débris reparus, les civilisations indiennes et assyriennes avaient été aussi près de la perfection que les nôtres ; que Ninive et Babylone avaient renfermé autant de merveilles que Paris, et que l'âme républicaine de Cicéron n'avait pas eu moins de lumière que celle de Mirabeau; que les vérités se perdent et se retrouvent, dans la marche des âges, et qu'il est téméraire d'affirmer que Confucius ne valait pas Montesquieu, et que l'humanité n'avait pas été aussi baignée de rayons à l'aurore de notre globe qu'à son couchant. Il n'abandonna jamais ce paradoxe grandiose.
Je le questionnai pour la vingtième fois sur ses collègues du gouvernement provisoire, et plus spécialement, ce jour-là, sur Louis Blanc.
— Louis Blanc, me répondit-il, un astre sur lequel il y a un nuage ! La question sociale ne peut pas se dénouer dans un système. Elle est la question mère de toutes les améliorations, et ne se résoudra que par fragments, éternelle contemporaine de la douleur. Je suis socialiste aussi, et je l'ai prouvé dans mon premier balbutiement pratique : la Politique rationnelle-, mais je ne comprends pas les spécialistes chez les guérisseurs des blessures quine se fermeront jamais. Louis Blanc a inquiété l'opinion et notre attitude, en jetant sur notre groupe les draperies d'une thèse. Je sais bien qu'elle n'est en lui que de la charité et de
l'expansion. Je n'ai jamais trouvé un grain de cendre dans le foyer de ce cœur compatissant. La flamme éternelle du bien a passé de celui de Beccaria dans le sien. Il faut toujours un sanctuaire à ces lampes-là. Louis Blanc est un admirable écrivain, et s'il hésite porfois comme orateur, c'est parce que le travail de sa conscience lui fait voir plusieurs des faces de la vérité. Mais il est ferme et debout sur les questions suprêmes. Aucun de mes amis ne m'a aidé plus que lui pour l'abolition de la peine de mort. Il a eu dans ses paroles improvisées toute l'immersion du courage et de la conviction. Il a balayé, comme moi, le sol de la République de la silhouette de l'échafaud. La moitié des considérants qui précèdent le décret de l'aboUtion de la peine de mort lui appartient. Il n'a pas permis qu'une goutte de sang de 93 tombât sur le millésime de 18'i8! Et c'est par là qu'il est mien, et que je tends les bras dans son exil à ce doux apôtre ! S'il y a quelques notes hasardées dans l'esprit de Louis Blanc, elles redeviendront toujours justes en retombant sur le timbre de ce cœur d'or. Je le vois toujours àl'Hôtel-de-Ville. Quand je proposai pour la première fois le décret de l'abolition, il y eut un assentiment unanime chez nous; mais Dupont de l'Eure éleva quelques objections de procédure. La décision fut ajournée. Le lendemain, Louis blanc revint de bonne heure. Il était frémissant et indigné. Il parcourut notre longue table, avec un journal dans la main. Les royalistes donnaient une date au jour où nous ferions revivre la guillotine. Nous tombâmes dans les bras les
uns des autres, et nous votâmes dans l'enthousiasme. Louis Blanc votera toujours ainsi.
Lamartine parla longtemps, et je cite presque textuellement ses paroles, dont la vibration subsiste toujours en moi. Mon illustre et cher collègue me pardonnera de m'être rappelé la critique qui donne plus de sincérité à l'éloge, et il sera joyeux de savoir qu'il a un tel ami sur l'autre route I
Le soleil obliquait pendant ces discours et nous fouettait le visage. Lamartine s'en réjouissait. Il aimait la chaleur et la lumière à pleins faisceaux. Il se croyait méridional, peut-être parce qu'il avait eu en Italie sa plus belle maîtresse, et qu'il voyait toujours le soleil auprès d'une treille d'Ischia, entre les cheveux noirs de Graziella. Mme de Lamartine qui prévoyait ces extases persanes, m'avait donné un parapluie pour garantir à son insu le front du poète. Il l'écartait en riant.
— Allons, mon cher, dépouillez-moi. Le lieu est propice. Nous sommes seuls dans un bois. Arrachezmoi mes souvenirs : je n'appellerai pas, me disait-il.
— Eh bien! si j'étais plus 'sieux, j'oserais vous demander une confidence absolument intime, répondis-je.
— Demandez-la moi; il fait si chaud que je ne crains pas de jeter encore un de mes vêtements. Je vais me montrer à vous, nu comme un Abencérage.
— Ou comme un dieu de l'Olympe.
— C'est mauvais parce que c'est trop facile à dire avec votre parti pris d'admiration.
— D'amitié respectueuse.
— D'amitié tout court. Voyons cette grande question.
Je me recueillis un instant.
— Comment, repris-je enfin, de votre sommet de la gloire littéraire, vous êtes-vous lancé dans l'inconnu de la lutte politique? Vous ne vous connaissiez pas. Vous ignoriez si votre voix habituée à chanter dans la soUtude, se répercuterait bien sur le marbre de la tribune. Vous pouviez, — si vous n'aviez pas été vous, — vous diminuer par ce coudoiement de la foule. Cela a été plus que réussi, mais c'était téméraire.
— Allons faire un tour, dit-il en se levant et sans me répondre directement.
Je me crus indiscret. Son silence me paraissait une leçon.
Il remontait vers les bois. Il regardait avec tristesse tomber ces arbres, qu'il avait été forcé de vendre. Des paysans des environs s'étaient embrigadés pour ce travail, et faisaient office de bûcherons. Nous traversions le groupe qui reconnut Lamartine. Les braves gens comprenaient qu'il souffrait en voyant déboiser sa montagne. Ils respectèrent son attitude recueilUe et ne l'abordèrent pas. Mais au moment où nous tournions le sentier, un des plus jeunes ouvriers, qui avait dû passer par les écoles de Tramayes ou de Matour, retira sa pipe de travail, et s'écria :
— Vive la République I
L'échojaillit sur toutes les bouches, et le cri sonore retentit dans la clairière.
Lamartine salua et disparut.
Il avait un sourire intérieur.
— Voilà pourquoi je me suis mis dans la politique, reprit-il; et le hasard me donne une explication difficile. Je me sentais plus que vous ne le supposez. J'avais besoin de me mêler à l'action, comme un cheval a besoin de sortir de son pré et de courir sur les routes. Je me disais que la méditation au bord des lacs ne fait pas tout l'homme. J'en voulais à ma prétendue gloire littéraire qui m'empêchait d'être pris au sérieux comme combattant. De là, mes imprécations puériles contre mes rimes. Je désirais éperdument descendre dans le fleuve^ et j'étais certain d'y nager. Je souhaitais de pouvoir apporter à mon maître une action accomplie à la fin de la journée de ma vie. Mais j'avais encore une autre soif. Je voulais que mon exemple amenât les plus obscurs devant la seule face de la vérité contemporaine. Les paroles jetées dans le vent sèment les idées. Les idées sont des germes de faits. Ces paysans, d'eux-mêmes et en me voyant, ont poussé le cri libérateur. J'ai réussi. Je suis payé au centuple de mes sueurs de l'Hôtel-de- ViUe, et la moisson se lève.
Je lui pris les mains. Nous redescendîmes. Ce grand homme simple procédait, et sans préméditation, par parabole, ainsi que dans l'Evangile.
J'ai recueilli celle-là. Il y aurait une Bible à écrire avec les gestes de Lamartine. Mais lui seul pouvait la tracer, et la mort a arrêté sa main.
Les dames nous attendaient dans la cour, à la porte de la salle à manger. Il était tard.
— Qu'as-tu fait si longtemps, Alphonse? dit M"^ de Lamartine.
— Nous avons dit des bêtises, répondit-il. Il n'y a rien de bon comme ça.
xm
Je cherche encore parmi toutes les figures amies ou curieuses que j'ai vues chez Lamartine, que j'ai rencontrées avec lui, ou qui rappellent un trait de sa vie. L'homme n'est complet que par son entourage. Socrate n'existerait pas sans ses disciples.
Je les retrouve presque tous à l'Assemblée nationale. Nous somoies de la phalange protectrice de l'ordre et de la liberté qui a juré, avec la raison et l'expérience de tous les écroulements, de ne les comprendre que par la Répubhque. La plus grande partie de ceux qui ont eu l'honneur de s'approcher de Lamartine, ont respiré près de lui le souffle régénérateur. Nous avons, nous, emporté un des tronçons de la grande épée brisée dans sa main. Lamartine s'atteste encore une fois par ses amis.
Ducuing était un visiteur assidu. Sa mâle figure
qui rappelle une médaille antique, faisait resplendir d'avance son opinion. Les uns se font connaître au préalable comme chevaliers, les autres comme citoyens, Ducuing était l'un et l'autre. Citoyen d'une Sparte adoucie et chevalier du peuple. De solides études d'économie politique l'avaient dénoncé à Lamartine. Lorsque Mirés vint lui proposer de fonder \ePays, quia si complètement changé son orientation depuis que les Cassagnac sont ses capitaines, il posa comme condition absolue la collaboration de Ducuing. « J'ai peut-être une plume d'or, dit-il au bailleur de fonds, mais Ducuing a une plume de fer : je la veux sur cette page. »
Ducuing, malgré sa jeunesse et son admiration, ne se dépouilla jamais de sa franchise. Un jour, il monta sans être annoncé dans le cabinet du maître où il trouva M"* de Lamartine baignée de larmes.
A l'ordinaire, elle se cachait pour pleurer, et surtout elle ne pleurait point par son mari. Elle se leva sans rien dire en voyant entrer Ducuing.
— Ne vous mariez jamais, Ducuing, et ne laissez pas trop pénétrer votre vie par une femme, dit Lamartine ; la meilleure d'entre elles vous conduira toujours à un embarras. Je vous défie de trouver mieux que M"*^ de Lamartine, et vous avez assisté à une crise de félicité conjugale. C'est odieux.
Le jeune Ducuing s'avança avec sa physionomie mâle et honnête.
— Je ne sais pas ce dont il était question, répondit-il, mais M"' de Lamartine a pleuré; j'atteste que vous avez tort.
— Venez dîner avec nous ce soir, reprit Lamartine en remuant sa plume pour rompre l'entretien.
A sept heures, l'harmonie était rétablie dans le ménage.
A chacun des tournants de la conversation, Lamartine disait :
— Inutile d'interroger Ducuing, Marianne. Il est toujours de l'avis des femmes. Elles me l'ont gâté !
Cette espèce de vengeance par la bonne humeur et l'aménité dura un mois. Pendant ce temps-là Ducuing faisait hausser le tirage du journal à un chiffre que les sourires de la cassette impériale ne compensèrent jamais plus tard.
Je retrouve aussi sur le même banc que moi, et avec un bulletin de la même couleur dans la main, Edmond Adam, sur lequel Lamartine s'était appuyé durant les jours révolutionnaires de l'Hôtel-de-VDle. C'était un de ceux qui y maintenait le plus ferme le drapeau de l'ordre républicain. Il y eut une heure où après une bourrasque, évaporée par les sages et éloquentes paroles d'Edmond Adam, Lamartine l'embrassa en l'appelant son fils. Cette accolade lui reste et le décore davantage qu'une croix de la Légion d'honneur, qu'il a refusée aux insolences qui la lui offraient sous l'empire.
Bien des années après que les ombres et les flamboiements des drames de l'Hôtel-de- Ville s'étaient repliés dans l'histoire, Lamartine eut affaire à Adam, devenu secrétaire-général du Comptoir d'escompte. Le grand homme fut un grand enfant pendant cette conversation. Il avait une somme importante déposée
au Comptoir. Il venait demander à Adam de la lui faire toucher en or, à la recelte générale de Mâcon.
— Je pars dans trois jours. Je la dois à mes vignerons. Hâtez-vous. Envoyez de l'or.
— Rien n'est plus facile que de vous faire créditer là- bas, reprit Adam. Mais l'or n'est rare nulle part. L'expédition et l'assurance coûteront cher. J'enverrai du papier.
— Je veux que l'or parte d'ici. Les vignerons n'osent pas le dépenser, et cela leur fait une fortime.
— Permettez-moi de vous répéter que les frais seront considérables.
— Bah 1 reprit Lamartine ; j'ai vendu, lundi, un petit roman au Constitutionnel. Je l'ai écrit en quatre jours. Samedi, on me le paiera dix mille francs.
C'était parfaitement exact, mais parfaitement inutile à crier devant les commis entassés derrière la porte pour voir sortir Lamartine.
Il arriva souvent ainsi à sa générosité de faire croire qu'elle était de l'orgueil et à sa prodigalité d'être taxée d'avarice.
L'or pur que sous mes pas semait sa main prospère, N'a point payé la vigne ou le champ du potier,
disait-il quelque part. Hélas! cet or gagné par le génie a trop souvent payé la vigne.
Emmanuel Arago avait été envoyé à Lyon comme préfet des le second jour de la République. Il y avait une tempête lyonnaise comme une tempête parisienne. Arago tomba dans la grande ville, inconnu, avec les qualités qu'il laisse voir encore à l'Assemblée
nationale : une rare fécondité d'arguments, une voix éclatante et intarissable pour les jeter à la foule, une conviction héréditaire et une inclination naturelle vers l'ordre.
Sous une dénomination fantaisiste et peu rassurante, il dut laisser s'organiser des bataillons de Voraces dont les délabrements et les clameurs rendirent des services multiples et imprévus au repos public. Il aura un volume amusant et palpitant à écrire sur son gouvernement de Lyon, mais il le raconte si souvent et avec tant de verve que probablement il ne l'écrira jamais. Un matin de mars, la foule assiégeait la préfecture. La Croix-Rousse descendait de ses collines. Le drapeau rouge passait sur les ponts ; la ville allait être livrée à l'inconscience de la démagogie. Emmanuel haranguait fièrement sur la place. Un homme s'approcha de lui.
— Citoyen Arago, lui dit-il à demi-voix, j'arrive de Paris. Voici une lettre que Lamartine m'a chargé de vous remettre.
Le préfet ne cessa point de parler, et, tout en parlant, il lut pour lui. Le billet était tracé au crayon et signé seulement d'une L. L'écriture était nette et souple.
Il ne contenait qu'une hgne :
La voici dans son laconisme sinistre ;
« Ami, tenez tant que vous pourrez à Lyon. Ici, nous sommes débordés. Ce soir, la mam qui vous écrit sera froide. »
Arago ne pouvait pas avoir de doutes sur l'authenticité du style et de l'écriture. Cette déclaration du
chef le plus accrédité du gouvernement, cette lettre de décès envoyée à cent lieues n'était pas de nature à encourager le discoureur. Cependant il puisa de l'énergie à la source même de la défaillance.
Quelques mois après, Arago venait d'être nommé ministre plénipotentiaire à Berlin. Avant de partir, il alla prendre les instructions du ministre des affaires étrangères. Lamartine était au lit, courbé sous une attaque de rhumatisme. Il croyait connaître tout le personnel des cours de l'Europe, mais ses chanceliers le trompaient quelquefois.
— Vous rencontrerez à Postdam la tête dirigeante et charmante de la poUtique berlinoise. C'est la princesse royale. Une petite personne sémillante, brune et nerveuse, sympathique aux idées hbérales, conduisant toute la diplomatie par son charme, enfin une de ces princesses chimériques comme il en passe dans les contes d'Hoffmann et de Goethe. Soyez-en épris. Ce sera utile à la France.
Emmanuel croyait déjà partir pour un roman. Il n'eut rien de plus pressé, chez les Borrusses, que de se faire présenter à la reine Mab. C'était Augusta.
L'Augusta des lettres de Versailles à laquelle son impérial époux envoyait chaque jour les degrés du thermomètre en France.
Elle était grande, froide, imposante, droite et raide comme une colonne d'un temple luthérien battue au vent, blonde ainsi qu'une chope de bière nationale, et ne répondant pas un mot aux gloseurs d'amour.
A paît ces nuances, le portrait tracé par Lamartine
se juxtaposait exactement au cadre.
lu
Lamartine rit beaucoup de la méprise, lorsqu'Emmanuel la lui raconta. Une princesse pareille à celle qu'il voyait aurait peut-être fait contracter une alliance entre la France et la Russie.
Au lieu d'écouter Arago, Augusta rêvait au profil d'un canon Krupp que son mari lui avait montré, et dans les brasseries de l'Université de Bonn elle entrevoyait le jeune étudiant Bismarck.
Retournons les pages. Elles ne sont pas toutes à la politique.
Il s'agit encore d'un ami d'Emmanuel et d'un ami de moi surtout, Adolphe de La Tour, dont j'ai déjà parlé quand je racontais l'histoire du Bien public. Lamartine, qui aurait dû peut-être lui en iaciJiter davantage les abords, apprécia très-vite les qualités de justesse d'esprit et de dévouement aux idées vraies qui le désignaient à la politique. Il tut une des voix les plus écoutées des clubs répubUcainsconsacrateursde 1848, et il aurait été à l'Assemblée nationale un de ses conseils les plus sûrs. Mais à l'époque dont je veux parler, nous n'avions encore la RépubUque que dans le mirage de nos espérances, Adolphe de La Tour, dans un appartement qui était déjà un musée, avait l'honneur de recevoir deux fois par an M. de Lamartine à dîLier. Le dîner, si charmant qu'il fût, n'était qu'un prétexte. La soirée se dépensait presque toujours aux Variétés ou au Palais-Royal. La noble tête du poêle du Lac et du régulateur futur de la Révolution s'encadrait dans une de ces loges bouffonnes.
Lamartine riait franchement aux lazzis d'Odry et d'Arnal. Il laissait passer pour un moment, de l'autre
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côté de la rampe, les grands soucis de son âme et de sa pensée. Il riait comme aux époques espacées dans sa jeunesse mélancolique, lorsqu'il oubliait Graziella pour écouler Potier. Léon Bruys, d'Ouilly et Champvans étaient, avec moi, les seuls convives de ce repas et de cette loge. Le rire nous faisait pour un quart d'heure les égaux de ce grand homme. Il avait alors cette familiarité exquise qui s'était versée du dixhuitième siècle dans les premières années de la Restauration et dont il nous montrait les épaves. Mais l'accès d'hilarité ne devenait pas abusif en se prolongeant. Le calembour, cette contorsion de la langue, le rendait immédiatement au sérieux. Il n'admettait les pantalonnades que dans les gestes. Il ne comprenait le drôle que lorsqu'il était pris sur le vif de la nature. Quelquefois il se retirait au fond de la loge, où sa conversation nous entraînait. Un détour des mots le ramenait à la philosophie et à la politique. Je l'ai entendu traiter magistralement, et comme à la tribune, la question des fortifications de Paris, tandis que M''* Eslher de Bongars se faisait embrasser sur la scène. Je me souviens d'un mot charmant, dit par lui, dans un entr'acte du Palais-Rojal. 11 s'occupait d'une édition de ses œuvres, publiée par lui-même. Il nous avouait qu'il avait dépensé trois mille francs le matin pour faire les annonces. Nous nous récriions sur l'énormilé d'une 'pareille somme.
— Que voulez-vous? répondit-il. Dieu lui-même a besoin qu'on sonne les cloches pour lui.
Si nos mémoires avaient été des sténographies, nous aurions un recueil éblouissant de toutes ces
improvisations badines. Les traits d'esprit de Lamartine n'étaient pas frappés au coin de Voltaire et de Rivarol.
Ils avaient sa marque propre et n'en valaient que mieux. Il citait rarement les autres, tant il trouvait en lui-même. L'ingénieuse hospitalité de de La Tour a fait passer des soirées amusantes à Lamartine, et il nous rendait cette joie à tous, par sa bonne humeur, qui restait aussi éloquente que son génie.
Son plus grand effort de courtoisie était de prolonger la veillée; pourtantil ne dépassait pas dix heures. Nous l'accompagnions et il fallait souvent fendre la foule, car le bruit s'était répandu que Lamartine était dans la salle, et on épiait sa sortie. Cette admiration par la curiosité ne lui allait guère, et l'empêchait quelquefois de se rendre dans les endroits où il ne se sentait pas entièrement à sa place.
n demeurait encore rue de l'Université, et lorsque le temps était passable, il revenait à pied. Il s'en allait devant nous dans son grand paletot brun. Il acceptait par complaisance de camaraderie un cigare qu'il ne fumait guère, car ce n'était pas son heure. Il lui revenait en traversant les ponts ime chanson qu'il avait entendue dans le temps sur le quai de la Margellina ou à la fête de Pie di Grotta. Il la laissait soupçonner sur ses lèvres, plutôt qu'il ne la fredonnait, et nous étions heureux de"voir momentanément l'insouciance poser sa couronne légère sur un pareil front.
Les soucis ne devaient s'y incruster que trop vite. Un des hommes qui les adoucissait le plus, et qu'il
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serait odieux d'oublier dans cette nomenclature du respect et de la reconnaissance, était Garnier-Pagès. n arrivait souvent avec son gendre, M. Dréo, mon ami et mon collègue. Ils repassaient ensemble les grands souvenirs du gouvernement de Février, et se retrouvaient dans les mêmes scènes de patriotisme et de courage. « Si la République se personnifiait toujours dans les hommes tels que Garnier-Pagès, me disait Lamartine à satiété, il serait encore plus odieux de ne pas l'adorer! » Malgré ma sympathie pour Garnier-Pagès, j'estimais que Lamartine ne généralisait pas assez. Ce groupe qui s'est avancé sur les perrons de l'Hôtel-de- Ville, et dans lequel on saluait Dupont de l'Eure, Louis Blanc, Marrast, Arago, Ledru- Rollin et Flocon, est entré dans l'histoire avec une escorte sans pareille de vertu, d'éloquence, d'esprit, de science et de désintéressement, et son provisoire sera éternel.
En septembre 1848, j'entrai un matin à Saint- Point. Lamartine me dit :
— J'ai un nouveau secrétaire. Je vais vous le présenter, il vous plaira.
Il me conduisit dans une chambre d'en haut. Un
jeune homme, avec une figure régulière et des yeux assez durs et hautains, était assis devant une petite table sur un monceau d'épreuves. Lamartine nous nomma l'un à l'autre.
C'était Paul de Saint- Victor.
Dès les premières conversations, je reconnus en lui un maître futur du grand style. Il savait tout déjà en critique et en art. La phrase sortait de ses lèvres avec netteté, quoiqu'elle fût presque toujours drapée dans une image. L'éloquence amère, malgré sa jeunesse, était sa constitution. Il avait dans la parole cet accent qui fait aujourd huiune sonorité éclatante de chaque ligne qu'il écrit. J'ai passé bien des soirées attachantes avec lui, à Saint- Point et à Monceaux, au coin du feu, quand la maison dormait. Il me racontait un hvre qu'il préparait sur Brummel, un dandy de Londres. Lui-même en avait les allures. IlréaUsait cette impossibilité : la chaleur et la foi dans le scepticisme. Il ne se trompa jamais sur sa vocation. Il m'a dit souvent :
— Mon ambition serait d'avoir un feuilleton de théâtre.
Il la réalise depuis vingt ans.
Seulement chacun de ses feuilletons est un livre, et chacun de ses livres a des parentés avec un chefd'œuvre.
J'atteste qu'il n'est pas aussi impassible que ses envieux le disent, et en voici une preuve irréfutable.
Lamartine venait d'écrire ou plutôt de noter cet incomparable sanglot qu'il a appelé le Père Dutemps. Il me le lut dès mon arrivée, Saint- Victor était présent.
Le soir, à nous deux, Saint-Victor me dit :
— Relisons encore.
Il reprit cette page qui contient plus de pitié des choses et plus de grandeur dans la tristesse qu'il n'en est jamais monté du cœur d'un homme. Il fut obligé d'interrompre sa lecture. Les larmes le suffoquaient.
Et il en avait fait six copies pour les journaux.
S'il a oublié ces larmes, je les ai gardées dans mon souvenir, car elles l'honorent.
Il semblait avoir du goût pour moi. A Paris, nous nous rencontrâmes souvent en sortant de chez Lamartine, à midi, avec Pelletan. Que de promenades au Luxembourg et aux Ghamps-Elisées, où ils étaient l'un le péripatéticien, l'autre le merveilleux sophiste I Brusquement, et sans qu'un nuage eût flotté sur nos entretiens, il cessa de me connaître. J'étais prêt à l'aimer, et je l'admire toujours.
Ce matin-là, à Saint-Point, il faisait une humiliante besogne.
Lamartine venait d'écrire, sans reprendre haleine, l'Histoire de la Révolution de 1848. C'était trop tôt. Les événements ne s'étaient pas refroidis dans le temps. On aurait dit qu'il éprouvait le besoin de se justifier de son héroïsme. Mais il y avait à cette précipitation un autre motif que je dirai tout à l'heure.
Il lui était venu une idée bizarre.
Il tentait une réforme dans la ponctuation.
Le grand improvisateur trouvait que les majuscules coupaient trop souvent le flot de la phrase. Il voulait, quand le sens n'en était pas complètement
interrompu, la recommencer par une lettre en petit caractère. Saint-Victor était chargé de cette modification subtile à laquelle Lamartine a renoncé depuis. Donc, Sainl- Victor faisait la chasse aux majuscules sur les épreuves ; ce travail l'agaçait.
— lime rendra fou, me dit-il. J'ai encore cinquante pages à revoir et dix mille points et virgules à remplacer I
Je lui offris de l'aider et il y fallut un grand effort.
L'intérêt du livre nous emportait à chaque instant. Nous descendions jusqu'au bout de la page que nous devions reprendre ensuite et émailler.
Nous causâmes.
Je lui demandai s'il n'avait pas l'intention^ comme on me l'avait dit, d'entrer dans la diplomatie par l'aide de Lamartine.
— Non, me répondit-il. Je suis heureux de servir avec désintéressement ce grand homme tombé. D'ailleurs, le dictateur d'il y a quelques mois ne ferait pas donner un bureau de tabac aujourd'hui. Le génie est sans crédit sur les médiocrités qui gouvernent. En outre, Lamartine est ruiné.
Le regard était clair et l'accent convaincu. J'avais eu cent fois des avertissements de la catastrophe, mais je m'en indignais.
— Vous n'êtes pas encore habitué au diapason de la maison, repris-je. M. de Lamartine proclame tous les matins sa ruine à table, devant les domestiques qu'il paie régulièrement, ce qui ne l'empêche pas cinq minutes après de donner cinq cents francs à un solliciteur.
— Si je VOUS dis cela indiscrètement à vous que je ne connais pas, c'est que je sais que vous lui êtes dévoué jusqu'à la mort, et que j'ai vu ce malheur dans toute sa réalité. Vous êtes plus en mesure que moi de hasarder un conseil. Il faudrait obtenir que M. de Lamartine n'achetât plus de vins et ne dépensât que ses revenus. Ce livre-là a été payé cent mille francs, ajouta-t-il en me montrant les épreuves, et les vaudrait sans ces minuscules.
La conversation resta anxieuse, et j'ouvre ici une longue parenthèse pour raconter ce que j'ai su de cent manières, à propos de la catastrophe qui amena si fatalement le dénoûment.
11 avait cinq sœurs, et le patrimoine paternel était fort restreint. Mais il était riche par ses oncles et par ses tantes. Les héritages lui arrivèrent pendant vingt ans. Ils n'allaient pas à sa gloire, mais au droit d'aînesse. Il importait peu à ces retardataires que l'héritier fût célèbre. Il continuait le nom. Peut-on dire qu'il le continuait, en l'agrandissant dans des proportions si énormes? Cette humble famille de gentilshommes était maintenant connue dans toute l'Europe. Ceci n'était qu'une considération secondaire pour les auteurs de Lamartine. Et ces donateurs n'étaient pas des bienfaiteurs. Chaque domaine transrais était grevé d'une fabuleuse quantité de legs à toutes les nièces et aux sœurs. Lamartine les élargissait. La terre était vendue, et presque toujours la vente ne suffisait pas à acquitter les charges. Il empruntait. Plus on l'enrichissait, plus on le ruinait.
Le cœur était l'immense et continuel destructeur de ia fortune.
Mais ce sont ses pères qui ont ruiné Lamartine. Singulière caste que ces petits nobles de province qui se ressemblaient tous, par tout le royaume ! Ils pratiquaient étroitement, mais ils savaient les rimes légères du dix-huitième siècle qu'ils récitaient au boston quand la partenaire avait de jolies dents 1 Ils ignoraient l'Evangile, faisaient des gorges- chaudes avec le catéchisme, mais ils envoyaient leurs neveux chez les jésuites et leurs nièces dans un petit couvent. Ils vénéraient la famille, mais elle ne se composait que d'un aîné. Les cadets s'en allaient à vaul'eau et ne murmuraient pas. En tout, bonnes et aimables gens, mais destructeurs I
Ainsi donc, les héritages, premier désastre. Le but complètement manqué. Second désastre, la générosité insatiable et effroyablement prodigue.
Il se sentait d'un sang royal , dans le temps où les rois n'étaient pas des spéculateurs. Je ne lui ai jamais vu donner autre chose qu'une pièce d'or aux pauvres rencontrés dans les rues.
Je me souviens d'un trait, de lui, qui est presque une faute, et qui s'est renouvelé dLx fois, assurément.
J'étais dans son cabinet de la rue de l'Université. Il me lisait des choses graves sur la politique : il était pressé pour aller à la Chambre.
Son domestique lui apporte une carte.
— Encore cette b là ! s'écria-t-il.
Lamartine, il faut le dire, par une habitude transmise de l'ancien régime, jurait dans l'intimité.
— Voulez-vous que j'aille dire que vous n'y êtes pas? répondis-je. Qu'est-ce que cette femme?
— Une muse, sans aucun talent. Elle me harcèle de ses alexandrins. Elle va dépenser en loges aui Palais -Royal l'argent qu'elle tire de quelques niais.
— Renvoyez-la ! repris-je.
— C'est parbleu bien ce que je vais faire 1
Il ouvrit un petit placard mal fermé à côté de sa cheminée. J'entrevis une corbeille pleine d'or et de biUets de banque.
Il en prit un de mille francs, et le remettant au domestique :
— Dites-lui de ne plus revenir 1 continua-t-il, et placez ce billet discrètement.
C'était sa manière de congédier les demandeurs.
Les trois mois de gouvernement lui coûtèrent cent soixante mille francs. Il désarma ainsi souterrainement les émeutes qui auraient affolé Paris et perdu la République. J'ai bien compris qu'il s'appelât luimême un paratonnerre.
Les derniers capitaux empruntés passèrent ainsi au service public.
Et naturellement les journaux de la réaction annoncèrent pendant des années que Lamartine avait volé deux millions à son passage aux affaires.
Sa seule fohe dispendieuse fut son voyage en Orient. Et encore il vendit cent mille francs le livre qu'il en rapporta.
Son train de maison ne comporta jamais une dépense de plus de quarante mille francs. Il avait
l^eaucoup de chevaux autrefois à la campagne, mais pas un seul de prix.. L'hospitalité était large et incessante, et la table abondante, mais en choses simples. Ses vignerons lui apportaient des nuées de poulets et des montagnes de gaufres.
— Je vis des cadeaux qu'on me fait, disait-il.
Il n'ajoutait pas qu'il en payait régulièrement deux ou trois fois la valeur.
Ses dépenses privées étaient ainsi relativement modestes. Le budget de la charité creusait seul le gouffre. Dans ses années les plus désastreuses, celuilà ne subit jamais la moindre réduction. Lamartine, depuis .qu'il se connaissait , car ses ressources de jeune homme restaient fort exiguës, avait toujours vécu côte à côte avec la dette.
Il s'en faisait presque un système. Quand ses affaires lui semblaient pouvoir se rétablir, il me disait :
— Je m'arrangerai pour conserver toujours deux cent mille francs de dettes. Pour les gouvernements comme pour les particuliers, la dette est le stimulant nécessaire à la production.
Là-dessus ses idées demeurèrent toujours paradoxales.
Il se croyait du génie financier, lui qui n'admettait guère qu'il en eût autrement. C'est pourquoi, malgré les suppUcations très-réservées qu'on se permettait à ce sujet, il n'autorisa jamais aucune ingérance dans ses affaires.
D'habiles manieurs d'argent qui, pour cette occasion-là, se montraient absolument désintéressés, les pereire et les Mirés; des amis expérimentés dans
l'administration, M. Edouard Dubois, Charles Rolland et M. Ghamborre lui proposèrent vingt fois de lui recomposer une fortune, sous la double réserve qu'il vendrait une partie de ses terres et qu'il n'achè-' terait plus le vin de ses vignerons.
Lamartine souriait à ces offres affectueuses; mais, au fond, il se révoltait contre ces intermédiaires entre lui et le déficit.;
Les sommes énormes qu'il tirait de ses ouvrages devaient lui faire illusion. Il croyait toujours qu'avec quelques succès nouveaux et qui se remplaçaient annuellement, il parviendrait à dégrever ses d omaines . De plus, il avait pour eux une tendresse superstitieuse. Milly, par les souvenirs d'enfance, tenait ime part de son cœur; la terre natale devenait la terre sacrée. Peut-être y avait-il une sorte de défiance de sa prodigalité dans cette résolution de conserver le sol. 11 voulait laisser un héritage comme ses oncles, et un gage à ses créanciers. En attendant, il se surchargeait d'hypothèques. En redoublant de travail, il les ferait lever. Il fut forcé pourtant de vendre Milly, mais ce fut avec un déchirement d'entrailles. Il se croyait coupable envers ses métayers en leur donnant un autre maître. Et c'était vrai. 11 croyait offenser des tombes en se dépouillant d'un berceau.
En 1849, à une des périodes les plus intenses de sa crise, je l'ai entendu refuser de Monceaux un prix plus important d'un tiers que celui qu'on atteignit après sa mort.
Il y avait encore une autre raison triste à cette
obstination.
Ses achats de vin.
Il en fit d'abord par tradition locale.
Les propriétaires du Maçonnais, dans les années difficiles, font des avances à leurs vignerons. Ils les retrouvent sur la récolte suivante dont une partie est à eux. Le vin assure de la sorte le pain et la paille. C'est irréprochable.
Lamartine ne trouvait plus à emprunter.
Les vendanges lui furent une ressource téméraire.
Il achetait à terme et très-cher mille pièces quelquefois. Il les revendait au comptant et avec perte. Il touchait, de la sorte, une somme immédiate. Lui, le grand pondérateur des constitutions, l'homme presque extravagant pour toutes les délicatesses de l'honneur, il ne soupçonna jamais qu'il commettait ainsi une énormité devant la loi.
Il se consolait de sa perte; il enrichissait ses villages. Les paysans qui l'ont servi à Saint-Point, à Milly et à Monceaux, sont tous capitalistes. ' Cependant il se produisit des retards dans ses payements. Les [intérêts de la dette générale absorbaient plus que ses revenus. Lamartine s'en effraya. De là les prodiges de travail des vingt dernières années. Sans parler de V Histoire de la Restauration, qui égale dans quelques parties les Girondins, et qui est le plus magnifique plaidoyer contre le premier Empire, de Geneviève, de Raphaël : deux chefs-d'œuvre ; de l'Histoire de la Turquie dont se détache un Mahomet bibhque, et de l'Histoire de la Russie, il entreprit trois immenses publications : le Conseiller du Peuple, le Civilisateur, le Cours de littérature. Ce dernier
ouvrage paraissait encore il y a quelques mois, grâce aux manuscrits laissés. La vente fut prodigieuse. Lamartine put affranchir quelques domaines, mais il gela sur les vignes. Chaque degré du thermomètre emportait des milliers de francs. Des créanciers l'inquiétèrent. Quelqu'un parla devant lui des souscriptions nationales par lesquelles l'Angleterre avait récompensé les Gobden et les O'Connel. Lamartine s'emporta.
— Moi ! s'écria-t-il , tendre mon chapeau afin qu'il y tombe des sous! J'aimerais mieux me tirer un coup de pistolet !
Hélas !
Ce fut alors que, comme un biais, il inventa une édition de ses œuvres, publiée par lui-même, et pour laquelle il ferait directement appel à la France et à l'Amérique. La France, où chaque lettré avait déjà les œuvres complètes de Lamartine, répondit peu. Les Yankees ne lui pardonnèrent point de ne pas être venu les Yoir, je l'ai déjà raconté. L'édition ne s'enleva pas. Les frais furent à peine couverts. Lamartine avait une confiance aveugle dans l'annonce et y engloutissait des capitaux. Les années s'accumulaient l'écrasant chacune davantage.
n y eut cependant des retoiu's d'espoir.
La Turquie était reconnaissante des pages que le philosophe impartial avait écrites sur l'islamisme. Lamartine l'avait servie plusieurs fois avec éclat à la tribune, dans la question d'Orient. Il se croyait d'une de ces races pastorales du Caucase , et disait souvent que les meilleurs parmi les hommes habitaient l'Asie.
Le sultan Abdul-Medjid voulut témoigner sa reconnaissance et se faire bien venir de l'Occident en relevant un de ses fils. 11 donna au malheur de Lamartine, par une concession de trente ans, je crois, un quart de province au-delà de Smyrne. Le poète rêva d'aller finir ses jours à l'ombre des cèdres qui avaient entendu chanter David. II nous invitait tous à émigrer avec lui et à fonder une colonie française sous le vrai soleil. II voyait dans cette magnifique concession dix fois le montant de sa dette en France.
— Vous devez être tous plus ou moins à court d'argent, nous disait-il plaisamment. Venez, nous nous partagerons la terre promise.
Il envoya Charles Rolland comme négociateur à Constantinople. Celui-ci s'acquitta habilement de sa mission. Lamartine ne pouvait pas exploiter par luimême. Une compagnie anglaise se présenta, comme fermière, et offrit trois ou quatre cent mille francs par an.
Le divan s'émut de cette immigration. Il avait voulu se décorer de Lamartine et non pas d'une association britannique. Il refusa l'autorisation.
M. et W^" de Lamartine partirent pour Constantinople. Ils insistèrent pour m'emmener. Je me suis toujours repenti de n'avoir pas pu accepter. J'ai vu l'Orient depuis, mais il aurait eu une autre couleur à côté de Lamartùie. Le voyage ne réussit pas. Dans la traversée, ils perdirent M. de Champeaux. A Constantinople, ilfaUut encore redescendre du haut des espé' rances. Le sultan fut inflexible. II ne dépouilla pas Lamartine de son bienfait, mais il loua pour sou
compte et pour vingt années la concession au prix de trente mille francs. Ils se réduisaient d'un tiers avec le change. La somme était donc extrêmement insuffisante vis-à-vis des intérêts de la dette.
Lamartine n'était plus alors qu'à des combinaisons financières. A la persévérance avec laquelle il cherchait la fortune, nous jugions bien qu'il ne la cherchait pas pour lui. Mais le public l'ignorait, et le condamnait avec justesse, selon les apparences.
J'arrive à la partie lamentable de ses souvenirs.
Lamartine précipita son nom dans une équivoque.
Les saisies abominables par tant de gens qui avaient vécu de lui; les duretés légales de la procédure de l'expropriation; les ingratitudes flagrantes; les cupidités sordides le harcelaient à chaque pas qu'il tentait.
D'extrémité en extrémité, il recourut aux appels incessants, à l'abonnement au Cours de littérature et aux amorces d'une loterie qui déguisait mal une souscription.
Un ami l'assista particulièrement dans cette horrible tâche, et fut le témoin de ce qui resta de générosité dans cette humihation, de grandeur dans cette décadence. Louis Ulbach racontera peut-être les épisodes de cette longue campagne dans les déboires et dans les refus.
D y eut alors un demi-coupable, Lamartine.
Et un coupable complet, le pays.
Lamartine ne pouvait pas admettre que par ces saisons de détresse on ne lui donnât rien, à lui qui avait tant ouvert la main ! Il savait bien à quel prix
de sueurs patriotiques et d'éloquence désespérée, il avait sauvé Paris et la France par la République. Il était si impersonnel que je ne serais pas loin de croire que, dans la multiplicité de ses appels, il entrait un peu du désir de renouveler à son pays les occasions de se laver de son ingratitude. Mais surtout il y entrait une ambition exagérée de laisser un patrimoine à sa chère famille, et de ne point faire perdre une obole à ses vignerons, devenus des créanciers.
La vigne le perdit.
Il me le disait bien autrefois, le tapis vert !
Pendant dix ans, pour ne pas mourir insolvable, ce généreux insatiable qui aurait vécu avec les légumes des Brahmes et à un feu de sarments, une plume à la main, se fit une réputation de cupidité I Ce prodigue de l'aumône, ce simple par nature, malgré sa grandeur, passa peut-être dans l'opinion d'un grand nombre pour un avare ou pour un fastueux.
Nous restions accablés sous les reproches qu'on lui faisait, car sa justification était longue et trop psychologique.
Par le côté politique, elle était grandiose.
On doit la vérité, je n'ose pas dire la justice, aux gouvernements qu'on hait le plus. L'empire offrit plusieurs fois à Lamartine de payer ses dettes : d'abord sous les conditions d'accepter une place au Sénat et I9. présidence, ensuite sans conditions. Lamartine ne s'abaissa point à chercher le piège : on tolérait même qu'il fît de l'opposition. Il refusa. Les instances se renouvelèrent pendant des années et avec des formes exquises, car M. de Laguerronnière
était le négociateur. Elles vinrent trouver Lamartine dans ses jours les plus sombres. Malade, épuisé par la lutte contre ses créanciers, sachant qu'il amassait sur lui une pitié moqueuse par la fréquence de ses appels inutiles, il refusa toujours sans hésitation, avec la même voix ferme, et ne descendant jamais à l'aigreur pour châtier la générosité offensante. Il resta fier de la fierté de Gincinnatus ^qu'il dépassait, et digne de son grand nom. Il l'aurait peut-être livré pour venir en aide à ses créanciers, s'il n'avait eu qu'une signification littéraire. Mais il faisait respecter en lui la République du passé, et il préservait celle de l'avenir. L'homme de Février ne pouvait pas être le grand pensionnaire de l'homme de Décembre.
Dieu frappe sur les cimes les plus hautes pour donner la preuve que la créature la plus parfaite n'arrive pas à la perfection ici-bas, et que d'autres épreuves l'attendent avant la purification éternelle. Celui qui s'était enveloppé, pendant trente ans, de tous les manteaux de la gloire, se montra trop sous les haillons delà ruine.
Il étala sa misère et la reprocha à son pays comme une injustice nationale.
D'un pas fiévreux, durant les longues saisons de son hiver, il courut après l'argent.
Mais c'était pour multiplier la prodigalité de son cœur par la possibilité des largesses nouvelles.
Il faut cependant être juste avec la reconnaissance de quelques-uns. Des âmes lui demeurèrent : pas un de ses amis ne s'écarta de sa route de Bélisaire. Un cercle d'abonnés fut fidèle au Cours de littérature. Il
fut harcelé sans cesse, mais il ne connut jamais la gêne matérielle. Son train de maison fut considérablement réduit, mais il ne renonça jamais à l'hospitalité ni à l'aumône. Les fermages de la Turquie, les revenus modestes de M""^ de Lamartine en Angleterre, le Cours de littérature, quelques hvres vendus, les récoltes de ses terres diminuées, auraient fait une existence large à tout autre. Ce qui restait après les prélèvements opérés suffisait à une hquidation. Avant que la nuit n'eût envahi lentement sa rayonnante intelligence, il a pu comprendre que si sa mort laissait d'incommensurables regrets, elle ne ferait la ruine de personne. Son admirable nièce, M""^ Valentine de Cessia-Lamartine, a tout vendu et payé partout. Elle a pu racheter Saint-Point, au prix de l'aisance, et eHe en ouvre la porte à tous ceux qui viennent se réchauffer à la place où tombait cette grande ombre.
XY
J'ai encore bien des glanes à faire dans les sillons de cette féconde vie. Je retrouve ces grains de souvenir dans le passé. Je les apporte sur ces pages à mesure qu'ils reviennent, desséchés ou morts, à ma
mémoire. Je ne sais plus la date de mes récoltes. Ces semences jetées au vent germeront dans le livre d'un autre qui aura plus de soleil que celui-ci.
Je voudrais montrer Lamartine à travers les rues de Paris où je l'ai accompagné tant de fois.
Pendant des saisons, et en l'absence d'un titulaire, j'étais fier de lui servir de secrétaire officieux. Mes fonctions étaient très-réduites. Je n'ai jamais rien copié pour lui. C'était la tâche de ceux qu'il payait. Mais il me donnait, tous les jours, cinq ou six lettres auxquelles je devais répondre. Je les rapportais le lendemain, et il me faisait presque constamment l'honneur de les signer sans les hre. J'ai envoyé ainsi des autographes menteurs à des heureux qui devaient trouver que Lamartine avait une mauvaise écriture et un pauvre style épistolaire. J'ai fait battre innocemment des cœurs inconnus. Je répondais presque toujours à des rimes enthousiastes, à des recueils devers envoyés au maître, quelquefois à des déclarations adressées à l'amant d'Elvire et de Graziella. Elles murmuraient des confidences d'âmes à un sexagénaire rajeuni par l'admiration. J'ai constaté que les femmes, et surtout les femmes muses, ont beaucoup d'audace dans leurs lettres. Lamartine se réservait les plus intimes. Celles que je lisais arrivaient du fond d'une province trop éloignée pour que l'aveu fût compromettant, ou de quelque couvent où les pensionnaires rêvaient à la liberté. C'était des Elvires assises au bord d'un lac, sur lequel ne passait point la barque de Raphaël, ou des Laurences amollies dans l'ombre tiède d'un cloître où le confes-
seur ne rappelait guère Jocelyn. Lamartine me priait de répondre par des généralités vagues, mais non décourageantes.
Ahl si la flear de Tâme ayait deux floraisons I
ainsi qu'il l'a dit lui-même. Pour les poètes, il s*en tenait à un système de bon sens moral et pratique. Il ne pouvait point passer son temps à lire tout ce qu'on lui adressait, et à renvoyer des conseils raisonnés. Il ne voulait pas non plus exciter lés fausses vocations, égarer des intelligences et jeter à pleines mains sur des jeunes gens inconnus et sincères les épithètes menteuses de grand poète et d'espoir de l'avenir, ni enfin être dur avec qui était enthousiaste. Il lisait ou me faisait lire au hasard une pièce du recueil, et il voulait m'apprendre à donner en quelques phrases une impression réelle. Je ne crois pas avoir jamais coupé les ailes à un Apollon futur, ni fanatisé d'éloges hypocrites un candidat qui n'était pas capable d'arriver à un diplôme. Quelques maîtres, entre autres, Vigny et Béranger, se sont donné la peine de renvoyer des appréciations motivées et consciencieuses, et d'écrire pour ainsi dire un article sur le livre dédié. J'ai toujours profondément admiré cette honnêteté exquise. Il est vrai qu'ils n'étaient point mêlés à la politique comme Lamartine.
Quand la Chambre ne siégeait pas, il m'emmenait à deux heures pour de longues promenades à pied ou des visites. Dans les derniers temps, il les faisait en coupé comme un médecin.
Ces heures-là étaient presque toujours données à la distraction et à l'enjouement. Il respirait à pleins poumons comme un écolier qui sort de la classe.
Il avait un but pour ses courses. Il rendait des visites par carte. Lorsqu'il prévoyait que la personne était chez elle, il me chargeait de remettre sa carte, et le concierge me saluait très-bas, bien qu'il se fût Oguré sans doute Lamartine autrement. Quand il y avait certitude d'absence, il déposait son nom et exprimait ses regrets. Mais ses vraies visites se passaient en plein air, si nous rencontrions des visages connus, et qui ne connaissait-il pas ? Alors il s'arrêtait longtemps et causait.
Un de ceux que nous croisions le plus, se nommait le major P. . . , le petit-fils d'un grand peintre.
Il était et il est encore un des plus vrais amis de Lamartine.
Il a longtemps fait la guerre et le commerce aux Etats-Unis.
C'est un Yankee tendre et un noble esprit, qui a donné toutes les pensées de sa vie à la République.
Il était presque toujours accompagné d'une trèsjeune fille, qu'il montrait à Lamartine les yeux humides.
L'orgueil de la paternité éclatait dans son regard. Il ne parlait que d'elle ou de ta liberté.
Un jour, nous le rencontrâmes seul.
Il était sombre, nerveux : il marchait comme un condamné à mort.
Il s'épancha.
Sa loyauté avait été surprise. Un émissaire reli-
gieux s'était glissé chez lui et venait de liii voler son enfant. Le fanatisme avait été aussi impitoyable et moins excusable que la passion. La porte du couvent s'était fermée sur cette jeunesse souriante. La fille aimait à présent un autre que son père. On avait donné à Dieu la férocité de don Juan. Le mal était sans remède : les vœux allaient être prononcés. Les jésuites avaient passé par cette innocence.
Le malheureux pleura longtemps sans s'apercevoir qu'il pleurait dans la rue. Il eut tous les cris et toutes les éloquences de la douleur suprême.
Lamartine fut plus que paternel. Il s'offrit à monter dans cette maison de Dieu dont Dieu était absent, et à ramener au cher bercail la brebis volée. Il eut des traits de foudre contre ces séquestrations impies et ces visites béates des couvents. Il revendiqua devant le ciel les droits de la nature, en face de ce père. Il avait les révoltes saintes de Jean Huss et les sarcasmes de Luther contre le catholicisme.
Si le major P... avait pu être consolé, il l'aurait été par ces paroles. Mais un père ne se venge pas de son enfant. Il remercia Lamartine et ne voulut pas le compromettre dans une intervention inutile.
Le rocher n'entend rien : la dévotion a des oreilles de pierre.
Je n'oublierai jamais cette scène.
La rue bruyante : un homme fort, courbé sous cette main insaisissable de l'Eglise romaine, et cet orateur, haut comme Bossuet pour la combattre, et doux comme le Christ pour la guérir.
M. P... me pardonnera d'avoir trahi sa douleur,
qiii est austère à présent. Mais il y a dans son malheur un danger social dont il faut avertir les pères.
Lamartine me conduisait souvent dans les ateliers.
Comme il n'allait que chez des maîtres, il tenait à les rencontrer, et à leur porte nous ne jouions pas aux cartes.
Préault était un de ses préférés. Il sculpte à grands traits ses marbres, qui traduisent plutôt une forte pensée qu'une perfection de lignes ; mais il cisèle par excellence des mots qui restent et font la fortune de leurs colporteurs.
Il disait une fois de Pradier : « Il part tous les matins pour Athènes, et il arrive tous les soir»? rue de Breda. » Il amassait des improvisations pour en dérouler le chapelet devant Lamartine, qui ne s'amusait pas tous les jours à avoir de l'esprit, mais qui en répercutait à profusion lorsqu'on lui en avait donné la note.
Nous allions aussi chez Delaroche et chez Gudin, qui ne se rappelle certainement pas le jeune homme entré chez lui à la suite de Lamartine.
J'avais autrefois eu une lettre d'introduction auprès de Delaroche, lorsqu'il habitait Rome.
Jevois encore sa maison dans le quartier du Pincio, et le petit salon où des monsignori galants furetaient auprès des dames, en montrant ainsi les bas-reliefs d'une société qui allait disparaître, et ces cercles galants et dévots qu'a tant regardés dans l'autre siècle le président de Brosse.
M. Delaroche ayant été d'une vraie bienveillance
pour moi, inconnu et inutile, épuisait toutes les délicatesses du bon accueil auprès de Lamartine.
Dans ses dernières années, quand il avait modifié sa manière, et peu de mois avant sa mort, qui le surprit si jeune pour la gloire, il dit un jour à Lamartine :
— Je suis occupé à écrire mes Méditations.
Et il le conduisit devant ces merveilleuses petites toiles racontant le Nouveau Testament, et si empreintes de la simplicité biblique.
Lamartine respira la bonne odeur de ces crèches et de ces saints intérieurs, mais peut-être n'avait-il pas aimé l'assimilation osée par Delaroche. Il me dit en sortant :
— Ce sont des méditations, soit ! mais il y manque l'amour.
L'atelier où nous allions le plus souvent était celui d'Adam Salomon. Il avait sans cesse quelque chose à faire avec la maison. Il travaillait et causait sculpture avec IVP^ de Lamartine, et on arrachait au poëte la promesse de quelques heures de pose pour un médaillon. Il parvint même à obtenir la permission de faire sa photographie. Tout doit lui être pardonné, car il a modelé le plus beau buste qui existe de Lamartine, et envoyé sur le caveau de Saint-Point une statue tumulaire de M°° de Lamartine. Salomon n'a jamais cessé de faire un peu d'art avec ses épreuves daguériennes. U a réalisé ce problème de rester individuel en faisant travailler sa machine. Il a gagné, dit-on, une fortune avec son appareil et n'a pas gâté
sa main d'artiste en délayant du coUodium. Mais son plus beau succès n'est guère connu.
Lamartine abhorrait la photographie qu'il regardait, avec une certaine raison, comme une négation de la pensée. Cependant il se rencontre des photographes qui sont peintres. Les fanatiques et les purs méprisent la retouche. J'ai toujours soupçonné ceux qui réussissent, de la pratiquer dans le plus profond mystère.
Quoi qu'il en fût, Lamartine aimait Adam Salomon, mais il dénigrait outre mesure sa spécialité.
Salomon le laissait dire.
Un jour, il lui apporte deux portraits de femme, moelleux comme des toiles de Lawrence, inspirés comme des têtes d'Ingres. Lamartine eut une heure d'extase.
Salomon lui mit une plume dans la main et il lui dicta, dans le Cours de littérature, une réclame pour sa maison de photographie 1
Je ne crois pas que jamais personne ait atteint un résultat plus inespéré.
En sortant de chez Salomon, nous passions par la rue Coquenard, devenue rue Lamartine.
Je m'étonnais que la rue la plus laide de Paris eût été décorée d'un des plus beaux noms de l'histoire.
— C'est une espièglerie charmante, me dit Lamartine. Vous avez vu quelquefois, chez notre ami Adolphe de la Tour, un jeune peintre nommé Foui-reau?
— Très-certainement, un garçon de talent.
— Il avait le malheur de demeurer rue Coquenard. II blasphémait lorsque, poussé aux dernières extrémités, il était obligé de donner son adresse., Il arrachait la page du livret qui la contenait. Il n'admettait pas qu'une toile d'art pût demeurer là. C'était une manie de lamentations. Le malheur voulait aussi qu'il tînt beaucoup à son atelier et que la pensée d'un déménagement lui fût odieuse.
Février survint. Il l'acclama, mais par une considération locale. Il n'y ^it pas l'affranchissement de son pays, mais sa délivrance propre. Il passa toute la nuit du 25 au 26 à travailler. Il peignit en bleu noir des plaques d'étain, et écrivit en lettres blanches : Rue Lamartine. Avant l'aube, il prit une échelle, et cloua les plaques à tous les angles de la rue. Ceux qui s'étaient couchés rue Coquenard, se réveillèrent rue Lamartine. Il n'y eut pas une seule protestation. Mon nom avait plus de sonorité alors que celui de ce pauvre bourgeois, M. Coquenard, avec lequel les journaux réactionnaires me confondaient si ainiablement deux mois plus tard. J'appris ma nouvelle gloire, le lendemain, à l'Hôtel-de-Ville. Mes collègues sourirent et applaudirent à la substitution. 0 déroulement des destinées ! mon nom est impopulaire maintenant, mais familier aux cochers de fiacre ! Voilà tout ce qui m'est resté de la révolution de Février. Je remplace M. Coquenard.
Un autre jour nous traversions une des ruelles démolies aujourd'hui, qui serpentaient après la place de l'Hôtel-de- Ville, et regagnaient le Palais-Royal.
— Regardez cette allée basse, me dit Lamartine.
J'y ai été témoin d'un fait incroyable. Je ne le raconte qu'à vous ; mais, après moi, je vous autorise à le publier. C'est de l'histoire. Je n'en aurais jamais parlé si Sainte-Beuve ne s'était pas rattaché à l'empire par le Sénat, et s'il n'insultait pas chaque jour les hommes de la Révolution. Retenez-le.
a Nous étions aux premiers jours de mars 48. Je buvais la popularité à pleine coupe, quelques heures après avoir failli boire la ciguë. Je descendais à pied par la place. On me reconnut. On m'acclama. On me suivit. Sainte-Beuve passait. Il se mit devant le cortège et me donna le bras. Il était suspect alors de cléricalisme, lui qui arriva bientôt après à l'athéisme. Sa figure de moine déplut à la foule. Je ne sais s'il entendit des murmures ou crut en entendre. Il m'entraîna : la nuit venait; il me poussa dans cette allée pour s'y dérober. On criait encore : Vive Lamartine ! au dehors, et Yive la République l mais pas une menace. Alors, j'eus un spectacle lamentable. Sainte- Beuve, affolé de peur, se mit presque à mes genoux en me disant : « Sauvez-moi! Vous faites tomber les piques 1 Oui, j'ai vu frôlant ces dalles gluantes cet esprit exquis, cette fleur de style, cette pureté athénienne ! Joseph Delorme a baisé mes mains ! »
Cette révélation me fut douloureuse, et me gâtait une admiration. Sainte-Beuve était un talent fort dans un caractère faible. Je ne la rends publique que parce que j'en ai reçu le mandat, et que parce qu'il importe que l'histoire sache ce qu'était le seul homme de lettres sérieux que l'empire s'est vanté d'avoir séduit.
La maison a été détruite. Que cette honte disparaisse de cette mémoire avec les pierres qui l'ont entendu crier! Sainte-Beuve a fait un beau et courageux discours au Sénat. Son libéralisme de la dernière année a été du repentir ; mais tous les repentirs sont accueillis sous le ciel de la République.
Lamartine montait quelquefois avec moi chez Adrien DecourceUe qui avait tiré une pièce du roman de Geneviève. J'avais été assez heureux pour mettre DecourceUe en rapport avec Lamartine, qui appréciait cet esprit si essentiellement français, d'où devait sortir l'ingénieux dictionnaire du Docteur Grégoire, qu'auraient signé Rivarol ou Sévigné.
Je suis sûr que DecourceUe préfère le souvenir de ces rares visites au souvenir des meiUeures soirées de ses représentations.
Une circonstance avait rapproché davantage DecourceUe de Lamartine. Il avait été présenté après le succès du drame de Geneviève, mais les rapports étaient rares. Ils avaient suffi pourtant à exciter un enthousiasme qui se dépensa vite pour sa générosité.
C'était à l'époque de sa première pubUcation du Cours de littérature. DecourceUe avait suivi avec des palpitations de cœur ce consul qui était sorti de Rome les mains vides et après avoir tout remué. Il consacra des semaines à recruter des souscriptions. Il arriva un matin chez M™' Grosset, rue de la ViUel'Evêque, dans la maison de Lamartine, et lui remit le prix de cinquante abonnements. Il aUait donner les noms ; mais M™' Grosset, qui ne connaissait pas
ce courtier par l'admiration, restait ébahie, et insista pour que M. de Lamartine fût prévenu. On appela Decourcelle.
Lamartine n'avait peut-être pas témoigné assez de sympathie au librettiste de Geneviève, et l'avait fait voir.
— Vous prenez cinquante abonnements, lui dit-il, est-ce pour vous?
— Je voudrais pouvoir donner ce luxe à ma reconnaissance, répondit Adrien Decourcelle, mais j'avoue que j'ai à côté de moi quarante-neuf titulaires de cette joie de vous lire chaque mois.
— Quarante-neuf I le meilleur de mes amis ne m'en a annoncé que sept I Vous avez dû vous donner une peine affreuse?
— J'ai un peu couru, mais les portes s'ouvraient. J'avais mon Sésame.
Lamartine ne résista pas à embrasser la loyale figure de notre ami, qui fut dès lors classé parmi les moins platoniques et les plus fidèles.
Nous allions ainsi goûtant à toutes les sources des esprits, tantôt chez Michelet, tantôt chez Emile de Girardin. MM.de Chamborran, Dupont- White étaient les plus visités. M. de Chamborran, légitimiste et clérical, n'était sur aucun point en concordance avec Lamartine, excepté sur toutes les questions qui intéressaient le cœur. Il a eu jusqu'à la fin un des dévouements les plus suivis et les plus vrais, puisque tant de principes l'éloignaient. Lamartine se plaisait aux discussions avec lui, si robuste dans sa foi. Il convertissait souvent les assemblées. Il ne convertissait
pas M. de Chamborran. Cette fidélité lui plaisait et lai faisait bien augurer des autres.
M. Diipont-White écrivait dans le Bien public de Paris. Ses articles très-remarques sont devenus depuis des livres qui ont pris leur place. Il est impossible de répandre plus de bonne grâce sur l'économie politique. Ces deux amis ont suivi longtemps Lamartine dans la vie. Ils le suivent aussi dans la mort, quoique nous ayons le bonheur de les posséder encore.
Le Conseiller du peuple avait établi des relations fréquentes entre Lamartine et MM. Mires et Millaud, qui en étaient les propriétaires. M. Millaud avait cinq cents francs en capitaux lorsqu'il proposa l'affaire à Lamartine, qui lui fit gagner là-dessus plus d'un million, à partager avec Mires. Aux premiers degrés de la fortune, Millaud se permit des lunettes d'or. Arrivé aux deux derniers échelons, il se donna une maison du même métal.
C'est là que Lamartine me conduisait souvent dans les après-midi. M""" Millaud était aussi en harmonie avec ce cadre, par ses cheveux. Elle avait des sourires de Parisienne sur une bouche de Juive d'Orient. Lamartine m'a dit qu'il se figurait ainsi la reine de Saba, allant chez Salomon, pas le photographe.
En sortant de chez M"* Millaud, nous côtoyions l'hôtel de M. Thiers, place Saint-Georges. J'avais un grand désir de voir cet homme illustre, et mon désir eût été bien agrandi encore, si j'avais pu le deviner dans l'avenir, sur le seuil d'une République dont il aura sans doute l'honneur de fonder l'impérissable édifice.
Nous passions devant la grille. Lamartine jetait un regard entre les deux arbres, mais ne s'arrêtait pas.
— Pourquoi ne montez-vous jamais chez M. Tliiers? lui demandai-je un jour où il était en veine de confidences.
— Nous avons été autrefois sur le point d'échanger des balles au pied de la tribune, et cela me gêne pour aller dire à Thiers ce que je pense de lui.
— Je me suis toujours étonné que vous le lisiez tant, repris-je. Sa manière est si différente de la vôtre 1
— a Mon cher enfant, les dissemblances s'attirent. Autrefois je ne me sentais attiré que par les femmes de race caucasienne, moi dont on a fait si souvent un petit-fils des Celtes. D'ailleurs, Thiers arrive à la profondeur par la transparence, et quand je plonge une partie de mes nuits dans ses eaux je voudrais ne pas plus en sortir que de celles du Léman, par un soleil d'été. Thiers, c'est du bon sens métallisé. .
Tant que la France aura un homme pareil, elle ne sera pas entièrement perdue. Je suis un peu trop humanitaire et lui un peu trop national peut-être. Mais vienne une crise suprême, son patriotisme a de tels muscles qu'il soulèvera son paysl »
Je me suis toujours rappelé ce verset du prophète, et il y a, dans quelques-uns de mes votes actuels, de la confiance imposée par le souvenir, et de la reconnaissance dérivant de la nécessité.
Je voudrais n'oubher personne dans cette revue, où nul ne manquait au rendez-vous de l'admiration et de l'amitié. J'arrive aux plus marquants.
Les événements jettent les hommes au hasard, comme les dés. Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup d'exemples de cette mêlée, aussi frappants que celui que je vais citer.
J'allais un dimanche matin de 1847, suivant mon habitude, rue de l'Université. Le dimanche était aux audiences, et ces jours-là je ne faisais que passer.
Je traversai donc l'antichambre elle grand cabinet, sans rien dire aux domestiques, et j'ouvris la porte de Lamartine.
Us n'étaient que trois auprès de lui : mais quelle réunion !
Chateaubriand, Déranger et Lamennais. Tous sur le pied de l'intimité la plus parfaite. A coup sûr les trois hommes les plus illustres et les plus dissemblables de l'époque contemporaine.
Je vois encore ce groupe colossal.
Chateaubriand, avec sa grande tête froide et immo- j bile , assis sur une petite chaise près de la fenêtre ; i Béranger, aux longs cheveux blancs, massif et lourd, | debout vers la cheminée; Lamennais effacé, replié, | perdu dans un coin sur un bout de divan, et Lamar- ' tine, assis sur son ht, car les sièges faisaient défaut, j retenant ses lévriers qui voulaient sauter vers- ces î genoux illustres.
Si on eût demandé à un étranger lequel était Ghâ- ! teaubriand, il eût montré Béranger dont le front i patriarcal semblait avoir pensé le Génie du Christian- i nisme. L'un arrivait des horizons les plus lointains de la légitimité, quoiqu'il affectât souvent de lui tourner le dos; l'autre avait chanté Lisette, et malheureuse-
ment il avait aussi chanté l'empire. Le troisième, frêle et pour tant gigantesque colonne de l'altramontanisme, ne représentait plus à cette heurelà que la libre pensée sous son expression la plus prophétique , et la Révolution dans son radicalisme le plus absolu. Il était timide, dans sa physionomie éclairée par un rayon de sectaire. Lamartine, enfin, le prétendu catholique de la Restauration, allait, un an plus tard, proclamer la République. Jamais hommes n'avaient été plus séparés par leurs antécédents, et jamais intimité n'aurait paru plus grande et ne l'était à cette heure de l'histoire.
Je n'eus pas la force d'ouvrir tout à fait la porte.
Certes, cette place de témoin et d'auditeur était enviable, et j'aurais donné beaucoup pour entendre les paroles qui se disaient. Mais j'étais presque un enfant au milieu de ces vieillards , et épouvantablement nul avec ces hommes de génie. Ma pauvre individualité aurait disparu à travers ces rayonnements, mais ma disproportion accablante les aurait encore gênés.
Je fis un signe de tête à Lamartine qui m'encourageait du geste.
Je fus courageux ou tremblant, je ne sais pas au juste.
Je refermai la porte et m'en allai.
J'avais baissé le rideau sur une des scènes les plus étonnantes de l'histoire.
Ils n'étaient pas égaux de génie, et le mot est certes trop grand pour Bérenger. Mais ils tenaient en eux toutes les passions du siècle. De quoi pouvaient-
ils causer sans se déchirer? En philosophie, en politique, en religion ? Mais ils s'entendaient en urbanité et le concert ne pouvait pas avoir une fausse note. A coup sûr, le seul spectique des quatre était Chateaubriand.
En décembre 1849, je reçus à Cormatin une lettre ainsi conçue :
(( Venez passer quinze jours à Monceaux avec Boussin. J'ai besoin de vous deux pour faire des vers. »
Hippolyte Boussin est un garçon d'autant de talent que de paresse , qui habite le même village que moi. Depuis vingt-cinq ans, nous confondons nos jours d'été et d'arrière-automne.
Il est indolent pour tout ce qui n'est pas politique ou amitié.
Il rebondissait au nom de Lamartine.
Sa malle fut bientôt faite ; mais nous ne comprenions pas.
L'homme des Méditations et de Jocelyn avait besoin de nous pour faire des vers !
L'énigme nous occupa pendant les trente kilomè-
très qui séparent Cormatin de Monceaux. Nous étions certainement flattés ; mais d'un autre que de Lamartine nous aurions craint une mystification. Le château flamboyait. Des arômes montaient de la cuisine. Tous les poêles chantaient. Une grande caisse , avec la marque de Chevet, s'étalait dans le vestibule. Nous étions conviés à des noces de Gamache. Mais la poésie ? Allions-nous faire des madrigaux aux demoiselles? etM""* de Lamartine devait-elle tenir une cour d'amour ?
Nous questionnâmes les gens.
Il n'y a pas d'hôtes au château.
La salle à manger étalait une grande table, comme quand les sœurs et les nièces étaient réunies. Lamartine, affairé, surveillait le couvert et questionnait son valet de chambre sur les vins qui seraient servis.
— Vous savez que je suis ruiné? nous dit-il aussitôt qu'il nous vit.
Nous ne le savions que trop. Cependant les apparences ne le prouvaient guère en ce moment-là.
— Voilà ce qui arrive. J'ai vendu 30,000 fr. Toussaint-Louverture à Michel Lévy et Mirés.
— Vous avez veïidu Toussaint ? interrompis-je effrayé. Je connaissais de magnifiques fragments de ce drame , et les 30,000 fr. ne me paraissaient pas suffisants. Avec le nom du fondateur de la République, les recettes devaient être incalculables.
— Je l'ai vendu comme son ancien maître , repritil. On veut commencer à répéter à la Porte-Saint- Martin dans un mois, et la pièce ne se tient pas debout. Il manque un acte et des scènes. Nous aurons
à bâcler cela. Faites-vous les vers facilement, Boussin?
Je répondis pour mon ami, dont la modestie s'embarrassait, et je garantis qu'il avait une facilité qui Tempêchait de travailler.
— Alors nous reverrons cela , continua Lamartine Modérez-vous, Boussin-Louverture ! J'attends ce soii P>édérick Lemaître, Mirés et Lévy.
■ J'étais perplexe. Mes souvenirs me représentaient bien cinq actes du drame. J'avais vu le manuscrit.
— Vous voulez ajouter un tableau? demandai-je. Lamartine rougit presque.
— Non, mais le cinquième acte est peut-être un peu shakespearien, répondit-il. Ces messieurs viennent en poste. Ils devraient être là.
— Ils seront descendus à Mâcon pour mettre un habit.
— J'espère bien que non. Nous garderons la tenue du travail. Allons voir si tout est prêt dans la chambre de Frederick Lemaître. C'est un fantasque de génie.
Les grelots sonnèrent dans l'allée. Les voyageurs firent leur entrée. Ils étaient quatre, Frederick ayant amené son jeune fils Charles, qui fut un acteur de talent et qui a collaboré dans plusieurs drames avec mon ami Alphonse Brot. Il est mort en pleine sève, il y a deux ans, dans un accès de fièvre chaude, qui lui fit ouvrir une fenêtre.
Je ne connaissais Frederick Lemaître que pour l'avoir applaudi dans tous ses rôles depuis ma sortie iu collège. II avait été un des astres de notre olympe
romantique. C'est sans hyperbole un des acteurs les plus éblouissants de notre siècle, et il n'aurait été effacé que par Talma, au dire de nos pères. Il a créç dos types qui restent dans la mémoire, ainsi que des médailles dans un musée. Il a dépassé tout ce qui est possible dans la création par ses figures du Joueur, de Kean, de Richard Darîington et de Buridan. Il s'élève à une telle hauteur de lyrisme dans Ruy-Blas, qu'il semble improviser les vers immortels de Hugo, et le lendemain il individualise, dans im personnage d'une fantaisie irrespectueuse, ce qu'il y a d'audace, de cynisme et de majesté dans les faiseurs contemporains. La Bourse a été dès lors localisée dans le bagne, et les efforts des nombreux honnêtes hommes qui y passent ne la lavent plus de cette fange. Sa voix avait des notes séraphiques. Son geste était une éloquence. Il a fait battre de loin plus de cœurs de femmes que Don Juan.
Je me rappelais tout cela en le voyant entrer dans la galerie de Monceaux. Don César de Bazan, affublé d'un habit bleu pour la circonstance, ne se tenait pas d'aplomb sur ses jambes.
Lamartine l'intimidait.
Mirés venait ensuite. Je dois dire que, si près de son auteur, il ne faisait nullement songer à Robert Macaire.
Il était en relations avec Lamartine parle Conseiller du Peuple. Il se savait nécessaire, et néanmoins il se sentait gêné dans une maison où on ne vendait pas de contremarques.
Malgré sa perspicacité, il ne prévoyait alors ni son
immense fortune, ni son immense désastre ; ni qu'il serait, lui, Juif, le soutien du pape ; ni que sa fille épouserait un duc ; ni qu'après avoir fait, en apparence, tant de dupes parmi ses actionnaires, son courage, sa bonne humeur devant les poursuites accumulées sur lui, quand elles évitaient d'autres plus coupables, lui vaudraient tant d'amis fidèles dans les rangs mêmes de ses victimes. Il fut plus que loyal dans ses rapports avec Lamartine. Il lui ofifrit, je l'ai dit déjà, de se mettre à la tête de ses affaires et il les aurait sauvées. Il finit par l'aimer passionnément et il y eut presque de l'attendrissement dans les calculs qu'il faisait avec lui et dans les versements qu'il lui apportait. Beaucoup sans doute ont traversé la vie avec plus de scrupules, mais avec moins de désirs et d'efforts pour s'améliorer.
Le troisième débutant qui devait arriver aussi à la fortune était le grand éditeur Michel Lévy, qui, en payant tant de livres au prix des petits pâtés, a contraint le roman de s'adresser au journal. Me voyant très-loin dans l'intimité de Lamartine, et sachant que j'écrivais, M. Lévy m'offrit ses services d'éditeur. Six mois plus tard, je lui proposai de publier un roman Henri de Bourbon qui avait fait monter le tirage trèsélevé de l'Evénement. M. Michel Lévy me reconnut à peine et rejeta très-loin dans le passé des paroles imprudentes. Pas si imprudentes toutefois, car le roman, sous le titre du Dernier Roi, a eu quelques éditions.
Laraartme conduisait ses hôtes dansleurs chambres avant le dîner. Nous eûmes un premier incident.
Frederick déclara qu'il coucherait à Mâcon et qu'il viendrait tous les matins.
Les observations sur le dérangement et la perte de temps furent inutiles. Lamartine n'insista plus. Il flairait une compagne de voyage.
C'était autre chose.
Mires et Lévy daignèrent accepter l'hospitalité complète.
Lamartine fut très-enjoué et fit tout pour mettre ses invités à l'aise. La gaieté circula bientôt. .
Mais une chose nous renversait.
Frederick ne buvait que de l'eau.
La légende se trompait du tout au tout.
Lamartine faisait passer du vin du Liban et du vin de Chypre dont il était très-fier.
— Je n'en bois que dans Lucrèce Borgia, répondit Frederick qui paraissait préoccupé vaguement.
M™^ de Lamartine tenait la légende pour vraie.
— Vous avez peut-être l'habitude d'un vin particulier? demanda-t-elle .
Frederick fut ému de l'attention.
— Ouil répondit-il : du bordeaux.
— Que ne le disiez-vous? fit Lamartine. J^en ai qui vient de chez le marquis de Lagrange, la plus glorieuse cave du Médoc. Jean, allez vite en chercher.
L'embarras de Frederick redoublait.
— Vous êtes trop bon, reprit-il, je ne voudrais rien déranger. J'en resterais plutôt à cette eau qui est parfaite.
— Suspecteriez-vous mon médoc ? dit Lamartine en riant.
Frederick fut brave.
— Je me sens sur un mauvais terrain, continua-til, et la franchise est la plus belle des vertus. Depuis vingt ans, j'ai un bordeaux spécial.
— Indiquez -le moi. J'en terai venir.
— C'est que, reprit Frederick de sa voix mélodieuse, j'en ai dans ma voiture.
Il avait apporté son vin III
Nous tâchâmes de ne pas rire.
C'était pour cette raison que l'acteur ne voulait pas coucher à Monceaux. Il ne voulait pas déballer avec lui ses habitudes de gourmet. Il préférait se charger tous les jours de ses deux bouteilles, et comptait séduire un domestique pour que la substitution se ftt sans éclat.
Les bouteilles furent introduites.
— J'ai aussi de l'eau de seltz, reprit Frederick en montrant un syphon.
Nous observâmes que le syphon ne vit guère abaisser son niveau et que les deux bouteilles se vidèrent.
Tout rentrait dans l'ordre.
Cette cause de mélancolie écartée, Frederick devint aimable, un peu guindé toutefois.
L'homme politique le mettait mal à l'aise. Si Lamartine n'avait fait que les Médtto/ton*, Frederick l'aurait tutoyé à la première entrevue. Lamartine affecta cependant de ne parler que théâtre. Frederick dit des choses très-sérieuses sur son art et raconta quelques historiettes avec une déUcatesse de rosière.
Les âames ne trouvaient pas le Frederick qu'elles avaient rêvé.
On sortit de table.
— Si j'avais su, j'aurais invité le clergé ! me dit Lamartine dans un coin.
Après les cigares, la conspiration des nièces éclata. Elles voulaient une scène de Robert Macaire.
— J'ai mis pour vous ma robe de la transfiguration! dit M""' de P. . . Ne nous refusez rien.
Lamartine eut le bon goût de ne pas se mêler à ces instances.
Frederick resta inflexible dans son refus. Il n'était pas venu pour donner la comédie.
11 se chargeait de la responsabilité du début de Lamartine au théâtre. Il venait donner des conseils et étudier son rôle. Il ne pouvait pas poser en saltimbanque. Il fit respecter sa dignité de grand artiste. Mais il donna des compensations à son refus, n raconta de nouveau, et le merveilleux acteur éclatait malgré lui dans les gestes et dans les intonations.
Nous passâmes ainsi une soirée à l'orchestre, et M°" de P. . . ne regretta pas d'avoir mis sa belle robe.
Lamartine nous avait coulé son manuscrit, étalant en longues feuilles de vélin son élégante écriture.
— Taillez là-dedans, ajoutez, refaites I nous disait-il avec magnanimité.
Nous restions, Boussin et moi, écrasés de cette confiance. Mais elle était impérative, et nous rendions service à Lamartine qui savait tout faire, excepté se corriger. Je pris les trois premiers actes, et Boussin les deux derniers. Le lendemain matin, Lamartine
revintavec une figure d'épouvante. lime lut le fameux acte suspecté.
— Qu'en dites-vous? me demanda-t-il.
— C'est d'une audace dangereuse! répondis-je.
Le poëte avait été à quelques-unes de ses inspirations les plus audacieuses de la Chute d'un ange. La scène se passait nettement dans une maison impossible à nommer. Il y avait des splendeurs !
Nous résolûmes de ne pas nous occuper de cet acte formidable. En résumé, notre travail se fit en peu de matinées. Nous terminions çà et là un hémistiche incomplet. Nous ajoutions des petites scènes insignifiantes, mais qui donnaient de la clarté. Boussin eut à son compte trente nouveaux vers, et moi soixante. Ils se perdaient dans cette marée montante d'images et de passions. Le drame n'est, d'un bout à l'autre, qu'un cri de liberté de la race noire.
Lamartine avait déclaré qu'il était à bout d'inventions, et, après avoir tout expliqué, il demanda à ses trois hôtes un scénario pour le malheureux acte.
Michel Lévy et Mrès attestèrent avec bon goût leur incompétence; Frederick accepta la tâche.
Après trois jours de recueillement, il déclara qu'il avait trouvé, et qu'il était content.
Le tribunal se réunit dans le cabinet de Lamartine. Mirés et Lévy en faisaient partie. Ils étaient là comme des directeurs de Banque. Ils voulaient savoir si les remaniements n'exposeraient pas leurs trente mille francs. Je dois dire qu'ils ne se permirent jamais une observation. Frederick se drapa dans un paletot et nous lut... une fadeur.
Le merveilleux acteur n'est poëte que devant la rampe. Son scénario aurait été rejeté comme. trop anodin par M. Bouilly. Un [silence de tombeau suivit cette communication. Lamartine eut une tempête de mauvaise humeur à l'intérieur, et il se remit intrépidement au travail. Huit jours plus tard, le manuscrit était complet, et nous nous séparâmes tous, très-fiers d'avoir été les collaborateurs de M. Michel Lévy.
La figure la plus effacée, mais la plus intéressante de ce groupe de conseillers, fut certainement celle de Charles Lemaître qui trahit sa future vocation par quelques observations d'auditeur intelligent. Nous trouvâmes dans son père une nature excellente et attentive que gâtait seulement une exagération de bonnes manières, et nous devions retrouver bientôt l'incomparable tragédien.
Les préparatifs traînèrent à la Porte-Saint-Martm jusqu'au printemps suivant. Lamartine, que les travaux de l'Assemblée absorbaient pour la dernière fois, chargea Paul de Saint- Victor et moi de diriger les répétitions.
Nous vîmes ce monde du théâtre sur lequel Saint- Victor devait jeter peu après de si chaudes lumières par une critique qui est un cours d'histoire, d'éloquence et de poésie : mais il était inexpérimenté alors ; et dans la nuit et dans la glace cette grande salie, sous les rayons incertains qui tombaient mélancoliquement des trois quinquets se perdant sur la scène, nous restions sur nos stalles et nous n'avions pas l'autorité suffisante pour diriger ces masses. Frederick
nous suppléait ; il était un admirable metteur en scène et dirigeait l'armée des comparses. M"^ Clarisse 'Miroy guidait aussi une débutante de seize ans, Lia Félix, la sœur de Rachel.
Quand les réparties étaient mal données, Frederick était beau de colère et d'apostrophes tragiques. Mais le bon cœur revenait vite et il s'attendrissait sur ses réprimandes. Il récitait son rôle à voix basse. Parfois, il étudiait un effet, et il nous faisait subitement tressaillir, comme un lion qui essaie ses rugissements.
Lamartine ne ^int qu'aux dernières répétitions.
Desplaces était un de ces soirs-là chez M"* de Lamartine.
Le poète ne rentra que très-tard.
— J'arrive de la Porte-Saint-Martin , dit-il. Je me suis prodigieusement ennuyé. Il n'y a pas le moindre intérêt dans ces cinq actes. Ce sera une chute grandiose.
Il changea d'appréciation la veille du grand jour.
Frederick avait été superbe dans son grand monologue de Toussaint. Les cris de toute une race esclave hurlaient dans sa voix. Les autres acteurs furent convenables. Michel Lévy pleura.
Lamartine monta au foyer pour féliciter les artistes.
Clarisse Miroy s'avança vers lui.
— Ne me refusez pas mon salaire, s'écria-t-elle, et qu'il soit dit que j'ai mis mes lèvres sur le front d'un dieu!
Elle embrassa Lamartine.
L'élan était donné. Lamartine accorda un baiser à Lia. Nous réclamâmes comme associés.
Nous fîmes le tour de ces charmantes têtes.
Ce fut une des premières fêtes littéraires depuis 1848, que cette soirée de mars 1850. Le parti républicain, qui se sentait déjà vaincu par la réaction, se donna rendez-vous à la Porte-Saint-Martin. Les enthousiastes d'art et de poésie que Lamartine avait encore dans la foule arrivèrent en phalanges. Le succès fut immense pour quelques scènes homériques. Les grands vers, debout comme des statues dans cette enceinte immense, furent acclamés. Il s'en échappait des courants d'électricité qui soulevaient dans les âmes ce qu'elles avaient de plus pur. On salua dans le poëte le grand émancipateur. Mais la maille du drame n'en laissait sortir que des beautés et ne réussissait pas à le contenir. Nous fûmes certains, dès les premiers actes, que le succès ne serait que politique. Lamartine était trop lyrique pour un théâtre. Il faudrait un temple pour ses strophes.
On devina le poëte dans une loge grDlée, et après la tombée du rideau, les cris de : Vive Lamartine ! et de : Vive la République! ne s'arrêtèrent pas pendant une demi-heure. Les sergents de ville du président s'amassaient dans les couloirs et durent croire un instant qu'un nouveau gouvernement provisoire allait être proclamé. A deux heures du matin ces cris, déjà séditieux, emphssaient encore le boulevard.
Lamartine se rendit beaucoup trop justice, dans ces lignes de la préface :
Cl Le drame a été oublié : le grand comédien a été applaudi, il a grandi et j'ai été sauvé d'une chute que
je méritais, et que j'acceptais d'avance. Tout est bien. »
Ce que Lamartine ne dit pas , c'est que le drame eut trente bonnes représentations qui durent indemniser Michel Lévy et Mirés.
Le lendemain de la première, j'allai féliciter Frederick.
Je le questionnai sur un incident que je n'avais pas compris.
— Pourquoi, au cinquième acte, au moment où vous racontez que le tigre a dévoré le corps du blanc et celui du nègre, avez-vous pris un temps si long entre ces deux vers :
Et rongeant lears deux corps de la tète aux orteils, En leur ôtant la peau les avait faits pareils.
Frederick rougit.
— Je vais vous le dire, répondit-il, et il est bon que les comédiens le sachent pour ne pas prendre comme moi des habitudes compromettantes. Du 4* au 5® acte, j'avais bu une bouteille de bordeaux afin de soutenir mieux le poids d'une pièce qui s'en allait. Je me suis absolument endormi entre ces deux vers. J'ai même rêvé. Je n'ai jamais eu si peur qu'en me réveillant devant ce public.
Tandis que Boussin et moi nous travaillions à ce rapiéçage, nous avions vu passer dans le château un grand jeune homme aux cheveux blonds tombant sur les épaules à la manière des maîtres da seizième siècle.
— C'est encore un nouveau secrétaire, nous dit Lamartine. Vous serez amis.
— Comment le nommez-vous?
— Charles Alexandre.
Je réfléchis un instant.
— Je suis déjà son ami, répondis-je. J'ai lu dans un
journal de la Bretagne des articles trop flatteurs sur moi signés de ce nom.
— i\ les aura faits parce que vous êtes de mon cercle. Je suis son Brahma et sa Bible. Il n'avait aucun lien avec moi, et il a trouvé moyen de se rapprocher malgré deux cents lieues. 11 est riche et il s'est donné à moi comme une vague de son pays à la plage. J'exige que notre rive lui soit hospitalière.
Le pays n'a point fait faillite à l'engagement de Lamartine.
11 a donné à Charles Alexandre une charmante
•218 LAilARTIîŒ ET SES AiAlS
femme, et en fémer dernier il l'a envoyé comme représentant du peuple à Bordeaux.
Alexandre prit très-vite une très-grande place dans la maison et dans mon amitié. M"* de Lamartine sentit dès les premières heures tout ce qu'il y avait de poétique et de haut dans ce Breton.
Il gagna son cœur par la franchise. Un peu fruste d'abord, il ne déguisa jamais une improbation. Profondément spiritualiste, il sut faire comprendre que certaines annotations catholiques, ajoutées par la main tremblante d'une compagne, gâtaient l'unité de Lamartine. La femme d'une si grande intelligence le remercia de la combattre, et elle trouva en lui un collaborateur ardent de ses œuvres de charité. Ellle ne s'épouvanta même pas des beaux vers que la libre pensée lui inspira sur la mort de Lamennais. Elle sentait qu'Alexandre ne s'était introduit dans une maison qui s'écroulait, que pour en diminuer les lézardes et pour empêcher qae rien n'en ternît la gloire. Une s'était pas fait connaître de Lamartine tout-puissant. Il arriva à l'heure où le crépuscule s'épaississait, et il apporta sa foi républicaine et un dévouement passionné. Quoique adversaire de presque toutes ses idées, il fut l'ami intime des dernières années de M™° de Lamartine. Il n'y a pas d'affections plus sûres que celles qui s'affirment par la contradiction.
M""" de Lamartine fut admirable jusqu'à la fin d'élasticité et de vigilance du cœur. Elle était entrée, et pour ne plus s'en retirer, dans le courant démocratique. Elle ue donna jamais un conseil contre la
liberté. Elle avait sacrifié sa fortune aux aventures politiques de cette grande vie, et elle se réjouissait d'en assurer le calme après elle, parce qu'elle ne pouvait plus aliéner autre chose. Plus âgée de quelques années que son mari, elle savait qu'il lui survivrait. Non par coquetterie sénile, mais pour que rien n'attristât les yeux du poëte, elle avait conservé les habitudes de la jeunesse. Très-malade depuis ses voyages et ses deuils, elle se levait toujours à six heures du matin, et donnait de longues stations à ses pinceaux et à la correction des épreuves.
Elle voulait être de toutes les promenades. A soixante-dix ans elle avait encore ses cheveux noirs et une taille élégante dans la maigreur. Elle montait toujours à cheval. Elle s'habillait pour le dîner, mais n'exigeait plus, comme dans le commencement, que les hommes vinssent en habit. Trop de vestes honnêtes s'asseyaient à sa table pour qu'elle s'effiirouchât du négligé. Elle lisait tout, afin de rendre compte à Lamartine du mouvement littéraire. Elle avait une simplicité de bon sens qu'elle répandait sur les questions que n'obscurcissait pas un fanatisme religieux qui allait en s'amoindrissant. Elle attirait par l'indulgence les farouches mêmes que sa qualité d'étrangère avait indisposés d'abord. Je ne crois pas que Dieu ait fait beaucoup d'âmes aussi constantes.
Elle avait également ses nièces et ses cousines, aussi charmantes et plus étranges que celles de Lamartine. Elles arrivaient d'Angleterre ou des Indes, traînant après elles les grâces et les parfums des contrées lointaines. Elles passaient par Saint-Point et
par Monceaux, apportant des rêves et en laissant aux autres. Elles mettaient leurs jeunes tourbillonnements dans les arrière-saisons. Elles faisaient sortir avec elles, par les portes, de délicieux profils qui allaient réjouir les bois et les vignes. Même quand Monceaux n'aurait pas eu l'immense attraction de M. et de M™^ de Lamartine, il eût encore été enchanteur par ces visites. Elles faisaient faire des vers à Lamartine. Chaque nouvelle venue emportait son bouquet de rimes. Je me souviens de la mère d'une d'entre elles, qui résumait le type anglo-indien. Elle avait fondé une rehgion mi-partie chrétienne, mipartie indoue. Sa charmante fille n'en était pas. Du reste, depuis vingt ans qu'elle catéchisait, elle n'avait recruté qu'un fidèle. N'importe, elle posait en prêtresse. Elle essaya de nous convertir. Sa fille y eût mieux réussi. Je suis persuadé que mistress X... était venue avec l'ambition de faire un adepte de Lamartine. Elle ne parvint qu'à en faire un ami. J'ignore si elle est encore dans ce monde ou si elle s'est approchée de la vérité éternelle. Elle en avait une lueur en elle. Lamartine aimait ces chercheurs d'âmes qui essayent de les attirer seulement dans la douceur et dans la charité.
Il disait d'elle :
— C'est une brebis fanatique.
Un autre hôte des derniers automnes de Monceaux se nommait Charles Labor. Un mariage d'amour avait fait échouer à Cormatin ce fils de la Méditerranée. C'est un peintre dont chaque exposition admire encore les chaudes toiles. Ses paysages sont doux et
p.vpressifs comme son cœur. Il fut avec Alexandre un ami de la troisième ou quatrième pousse.
Au reste, il était impossible à Lamartine de se donner à un étranger. Avant que les éloignés eussent vu sa figure, son génie habitait déjà les esprits. On le connaissait depuis qu'on l'avait lu , et Labor était un de ceux qui le connaissaient le mieux. Il avait fait un lac et un vallon d'après les Méditations.
Les grands poètes recrutent des élèves même dans la musique et dans la peinture. Lamartine a décidé beaucoup d'événements par le seul souffle de ses ver?. Habiter près de lui avait été une des grandes considérations du mariage de Labor, q ui avait aimé sa femme en lisant Graziella.
Je ne l'imposai à Lamartine que pendant le premier quart d'heure.
A la seconde entrevue, il l'imita et ne put plus se passer de lui.
Lamartine sentait les âmes, de même que la branche du coudrier sent les sources.
Depuis quinze ans Labor n'habite plus le pays.
Mais il a transporté avec lui le culte de Lamartine.
Il a fait des républicains et des spiritualistes dans son Midi plein de royalistes ou de matérialistes. Son enthousiasme expressif se communique à son entourage. Une grande partie de lui comme une grande partie de nous tous s'est ensevelie dans la tombe qui est à Saint-Point.
Il a eu un grand nombre des entretiens de Lamartine, et sa mémoire pourra servir de contrôle à mes
souvenirs. J'écris ces pages pour en provoquer d'autres.
Il faut que Lamartine revive tout entier.
Il aura aussi ses évangélistes. On annonce un recueil de ses lettres. J'en ai donné quelques-unes à la publication qui se prépare. Mais il écrivait plutôt des billets.
Ce sont des chefs-d'œuvre. . . qui ne se racontent pas. La correspondance privée et suivie était impossible à qui correspondait avec le monde par ses livres. C'est un devoir historique pour ses amis de dire de lui tout ce qu'ils en ont vu.
Cherchons encore parmi ces témoins des dernières années. Dumas fils venait souvent. Il ne l'a guère connu qu'aux heures crépusculaires. Mais son vif esprit rallumait les rayons dans ce ciel qui s'obscurcissait. On ne comprendrait pas cette intimité entre l'auteur de la Dame aux Camélias et du Demi-Monde et le chantre d'Elvire comme on a tant dit — mais Lamartine ne voulait pas être chantre, je le dirai tout à l'heure, — si on oubliait que Dumas fils est un des modeleurs les plus fins de la langue française. Se sentant de la famille de ceux qui l'assouphssent et la concentrent, il a voulu se rapprocher d'un des génies qui l'ont le plus immortaUsée. 11 ne venait pas à Monceaux afin de chercher des types et des horizons pour le théâtre et pour les romans sur lesquels on pourrait dire qu'il a ouvert les portes de Beaumarchais et de Balzac, s'il n'était pas lui-même une école, il venait parce qu'il avait admiré Lamartine dès ses premières lectures et qu'il aimait ce qu'il admirait.
Un jour, il était à Monceaux, il y eut une émeute de curiosité dans le voisinage. Les conversations manœuvrèrent si bien que Lamartine fut forcé de donner un grand dîner et de jeter des invitations à la ronde. On montrerait Dumas fils. C'était déjà une insolence que de vouloir venir à Monceaux pour y voir un autre que Lamartine. Dumas le comprit. A tous les chroniqueurs de château et de village qui arrivaient comme à une première où ils avaient une belle loge gratis, il ne fit voir qu'une moustache blonde sur des lèvres silencieuses ou ironiques. Il ne dit rien de toute la soirée, lui qui jette quand il veut les mots dans lee heures, comme Ruggieri jette des grenades dans la nuit. Il eut le courage et la dignité de paraître tout à fait insignifiant, et il garda pour Lamartine seul, dans un coin du salon, des effluves de conversation à demi-voix. Le voisinage fut indigné et jura qu'il n'achèterait plus les livres de Dumas père et qu'il n'irait plus au Gymnase.
Lamartine me conduisit à ma chambre quand les voitures furent parties.
— Jamais Dumas n'a eu tant d'esprit en dedans, me dit-il. Il m'a donné une leçon. Il m'a acclamé de son silence. Si je redeviens ministre des affaires étrangères, je le nommerai ambassadeur à Londres. C'est un diplomate de grande tradition.
— Nommez-le d'abord à l'Académie, répondis-je.
— Quand son père sera mort; mais j'espère bien ne pas survivre au seul homme qui m'ait amusé.
Nadaud le réconciliait avec son entourage.
Il passait un mois tous les ans chez Boussin, et ils
prenaient l'un et l'autre sans cesse les routes qui conduisaient chez Lamartine.
Celui-ci se plaisait à toutes les délicatesses de celte nature affectueuse et ouverte. Nadaud parle comme il chante, toujours juste I II a été l'ami de Musset, on le voit à la légèreté de ces premières rimes, mais il s'est hé ensuite avec Laurent Pichat, et il rime plein quand U soupçonne que Pichat sera caché dans un coin pour l'entendre. Nadaud réussit depuis trente ans. n ne réussira jamais à se faire un ennemi. Lamartine appréciait cette note de mélancolie qui tinte dans les plus joyeux refrains de l'inépuisable chansonnier. Il applaudissait à travers ces fantaisies à cette fanfare d'honnêteté et de bon sens, qui chante comme un chœur au milieu des couplets de Nadaud. Mais ce qui l'attirait encore le phis, c'était l'acteur consommé qui s'asseoit devant tous les pianos sur le tabouret de Nadaud. Lamartine aimait surtout ceux qui l'arrachaient à lui-même, en lui versant le rire. Lui, le grand dispensateur des larmes, il battait des mains à qui mettait un rayon de joie sur ses lèvres. Les Gendarmes lui faisaient du bien pour quinze jours, et il ne se lassait jamais de les redemander. Nadaud retrouvait dans la galerie de Monceaux ses succès de partout. Il est populaire comme la joie et bon comme le bonheur. Il faut qu'il soit fier en pensant à tous les soubresauts de plaisir qull a donnés à cet Hercule naufragé de la gloire et de la pohtique.
Le lendemain d'un de ces soirs où Lamartine avait
ri comme un simple mortel, il m'emmena dans son cabinet.
— J'ai fait seller deux chevaux, me dit-il. Nous irons dans les bois de Cluny. Le brouillard est un excellent manteau de promenade. Je veux, avant que les chevaux soient prêts, vous hre les premières pages de Raphaël.
— Qu'est-ce que Raphaël? demandai-je.
— Raphaël, c'est moi. Le livre s'appellera aussi Pages de la vingtième année. Ce sera un commencement de mes Mémoires. J'y travaille à mes heures perdues.
Il ne m'en avait jamais parlé. Le livre mûrissait à l'ombre, comme un fruit dans le grenier pendant l'hiver.
Le cabinet de Monceaux n'avait pas le toit cintré de celui de Saint-Point qui en faisait un sanctuaire cil venait, avant le coucher des étoiles, l'inspiration ailée. Il donnait sur un triste quinconce de vieux marronniers, le seul jardin du château. Il descendait, par un escalier de bois, vers une cour encombrée de tonneaux et où la fermentation des cuves jetait de chaudes haleines. Les chiens l'encombraient et déchiraient de leurs ongles un petit divan revêtu d'une toile perse en lambeaux. Les vignerons y entraient sans cesse, déposant leurs sabots sur l'escalier, ainsi que les fidèles déposent leurs babouches à la porte de la mosquée. L'ameublement n'était représenté que par une caisse sur laquelle s'éparpillaient des cigares , et où verdissait une grosse bouteille de tabac à priser. La tabatière était le seul con-
traste choquant des habitudes élégantes du poète. Une large table de bois ciré supportait les énormes pages des manuscrits. Un feu de ceps et de charmilles éclairait une petite cheminée. Des piles de cahiers montaient çà et là émergeant d'un océan de journaux et de brochures. Dans ce pêle-mêle, il n'y avait de l'ordre que pour Lamartine.
Il ne s'était pas encore habillé pour la promenade. Il portait sa veste grise tachée d'encre.
Il déplia un rouleau.
— Ne vous effrayez pas I me dit-il. Nous ne lirons que dix pages. Je ne veux qu'une impression de péristyle. D'ailleurs, nous ne devons pas faire attendre les chevaux. Allumez un cigare. Mes rêves passeront par la fumée.
Il se renversa sur l'un des deux fauteuils, appuya ses pieds au manteau de la cheminée et commença.
Je ne redirai pas Raphaël que chacun connaît. Je demanderai seulement à ceux qui l'ignorent s'ils ont jamais retrouvé un livre de voyage renfermant les fleurs desséchées, cueillies au bord des torrents. Elles vous rendent le vent qui les couchait, et le soleil et le paysage. Lamartine a mis dans ces pages toutes les fleurs des premières saisons cueillies au bord des passions qui ont traversé sa vie. Je n'étais plus en face du vieillard courbé par les orages. Je revoyais le tout jeune homme, qui devait être un grand homme, le Raphaël buvant l'extase et l'amour à tous les horizons. La petite Graziella et Elvire suspendaient leurs tresses brunes autour de ce front blanchi. La dixième
page était finie depuis longtemps. Le domestique frappa à la porte.
— Les chevaux s'impatientent, dit-il. Nous ne pouvons plus tenir Saphyr.
— Promenez - les , répondit sans me consulter Lamartine qui partageait mon ivresse.
La lecture reprit : elle ne s'arrêta qu'aux flambeauxj elle recommença le lendemain. Il me lut le livre jusqu'à la dernière Ugne. J'avais un soupçon sur l'entière vérité de ses confidences. Je n'admettais pas que l'amour fût resté aussi séraphique avec de si charmantes maîtresses.
Je tendis un piège.
— Ce qui fera l'immortalité de votre livre c'est sa pureté, dis-je. Vous n'avez jamais eu que des hymens d'àmes. Toutes ces femmes passaient devant vous comme des disions. Voas ne le3 avez pas dégradées en leur attribuant des sens.
Il eut une physionomie que je ne saurais oublier. Ce genre d'éloges ne lui allait pas. L'homme revendiquait sur l'ange.
— Je n'ai certes pas tout dit, répondit-il.
J'ai peut-être trop respeclé la pudeur de celles qui me liront. Je ne réussirai pas à fonder l'école des platoniques et je n'y tiens pas. Elle est horriblement fausse. Les sexes font partie des mystères de la création. Faublas est plus vrai que Raphaël. Mais Raphaël est l'élève des jésuites de Belley, qui lui ont enseigné leurs réticences. En tout cas, j'espère qu'on devinera, et que ces sous-entendus ne me déshonoreront pas. J'ai épuré les flammes par lesquelles nous avons
passé, mais elles nous ont brûlés jusqu'à la moelle. Je n'ai pas refermé mes bras sur le vide, comme les saints de la Thébaïde sur leurs visions.
L'homme a son système nerveux autant que son système physiologique. J'ai obéi à mes deux natures. Je n'ai jamais ressemblé à M. Grandisson. J'accepte le dualisme. Les sens ont leur extase, et l'extase fait partie de ma poésie. Je vous supplie de rectifier mes demi-teintes. Du reste, je les rectifierai moi-même. Je dirai tout dans mes Mémoires. Je n'ai jamais fait de vœu de chasteté. J'ai aimé toutes celles que j'ai adorées.
Il était étonnant et splendide dans sa justification. Il se défendait de la vertu. Il se promenait par le cabinet, presque irrité de mes commentaires. J'avais un but en le poussant ainsi. Il avait eu la faiblesse de gâter le dernier vers de son admirable Lac. Au lieu de:
Tout dise : ils ont aimé.
n venait d'écrire pour une édition de famille : Tout dise : ils ont passé!
Ce qui inspira un mot à Mme de Girardin, qui proposa de mettre :
Tout dise : ils ont fumé I
Je lui demandai de rétablir le texte, et je lui fis presque honte de sa concession.
— Que voulez-vous? me répondit-il, Mme de Lamartine a revu l'épreuve; elle prétend que je vendrai ainsi cinquante exemplaires de plus en Angleterre.
Mes dettes m'ont fait faire bien des lâchetés. Maintenant, montons à cheval. Ces pauvres bêtes ont dû s'ennuyer depuis deux heures!
Il avait oublié qu'il avait commencé la lecture la yeille. Le temps avait passé avec la même rapidité que dans sa jeunesse qui venait de l'immerger de nouveau.
— Ne parlez pas de notre discussion tant que je serai de ce monde, reprit-il. Il convient que je reste séraphique pour mes nièces. Hélas ! pauvre séraphin en barbe grise, ajouta-t-il en traversant une glace.
Le soir, il s'endormit de très-bonne heure, après Jîner, devant la cheminée du salon.
11 était épuisé de souffle et de voix.
Je me souviendrai toujours de ces deux interminables et radieuses séances. Elles lui avaient encore fait plus de bien qu'à moi.
Il avait repris son bâton de voyage et marché du pas de ses vingt ans. Les filles aux yeux noirs lui avaient versé leur hatchisch. La mémoire venait de remettre autour de lui un monde disparu. Il sentait que ces enchantements vibraient encore dans les muscles de mon cœur.
11 eut un mot adorable en allant prendre son bougeoir.
— Ah! Lacretelle, murmura-t-il à demi-voix, avonsnous dit de belles choses aujourd'hui!
xvni
Les années entre 1849 et 1851 furent tristes à Monceaux, comme dans toute la France. L'ingratitude avait payé sa dette à Lamartine. Il ne fut pas réélu dans son département. Une nomination de hasard l'envoya à la Législative., Il n'y occupa plus sa grande place. Il crut, trop tôt, que son rôle politique était terminé. Il voulut s'ensevelir avec la République. Elle était minée, comme aujourd'hui, par les partis monarchiques dans le parlement, qui y faisaient le jeu de Bonaparte. L'extrême gauche aussi y était beaucoup moins calme que de nos jours. Entre ces deux montagnes d'intrigues ou d'ambitions, Lamartine ne trouvait plus d'équilibre. Il était le bouc émissaire sur lequel l'Israël royaliste entassait ses haines. Il avait un sentiment trop \if de cette trahison universelle. U crut que sa voix se perdrait dans toutes ces clameurs, et H se retira peu à peu ; ce fut une tactique funeste. Il était encore dans toute la possession de son génie.
Il ne maîtrisait pas pour la soUtude de son intimité les harangues splendides que lui inspiraient les questions soulevées par les événements. Que de
paroles vinrent mourir alors sur les bouleaux de Saint-Point ou dans la galerie de Monceaux ! Elles auraient soulevé les foules et la République vivante, contenue, régularisée, inspirée dans la poitrine d'un tel orateur, n'eût sans doute pas été étouffée dans une nuit sinistre et se fût retrouvée dans les rues de Paris le lendemain du crime. Nous le suppliâmes en vain, pendant des saisons. Il avait la maladie du découragement de l'action. Il se respectait trop pour se laisser contester.
Il pensait que sa retraite était une raison suffisante pour faire durer son œuvre. Il se réservait pour une nouvelle aurore. Il rêvait que la nation qui cherchait un homme le reverrait dans son exil volontaire. Il attendait ce retour de la justice, qui ne se fait jamais. Il se laissa calomnier, et son mépris passa pour de la colère.
Néanmoins, le héros protestait en lui. Il se relevait tous les matins baigné des sueurs de l'indignation, et resplendissait des clartés de la raison, et il écrivait ces merveilleuses feuilles du Conseiller du peuple, ou ce grand livre oublié : le Passé, le Présent et l'Avenir de la République. Le prophète s'y versa tout entier. Les événements y furent prédits presque à leur date. Le livre n'est pas fait de pages, mais de rayons.
Le Conseiller du peuple donna à Lamartine l'illusion d'une fortune recréée. Mais cette fortune, je l'ai déjà dit, alla moins à lui qu'à ses éditeurs, MM. Mirés et Millaud. La publication lui rendit pourtant un grand service. Elle l'empêcha de mourir d'ennui, et ces feuilles remplacèrent pour lui les souffles de la
tribune. Je ne sais plus pourquoi il substitua le Civilisateur au Conseiller. Ce fut sans doute par le besoin de se désintéresser du présent , au moyen de l'histoire. Il y écrivit des biographies, et je ne connais rien de plus beau que son César, ses innombrables Cicérons, auquel il revenait sans cesse par l'analogie des deux destinées — et son Washington, à qui il ressembla par tant de côtés, excepté pour la durée de sa Répubhque. Le Civilisateur vécut quelques années et fut oublié par lui, pour la spéculation personnelle du Cours de littérature, — un mauvais titre, — qui l'aida à ne pas mourir.
Lamartine passa peu de mois à Paris, pendant ces années. L'âge ne le courbait pas encore, mais ses contemporains disparaissaient peu à peu. Il n'avait plus autour de lui le même flot d'admirateurs. Les rumeurs pohtiques parvinrent même à contester la valeur et la gloire du poëte. Les aristocrates ne pardonnaient pas au gentilhomme, en qui s'était symbolisée la République. On le regardait comme un transfuge pour avoir passé du côté de la fraternité et de la sagesse. On lui contestait son élégance native parce qu'il s'était mêlé au peuple. Les sacristains excommuniaient le vulgarisateur de la séparation de l'Église et de l'État. Veuillot oubliait qu'il s'était assis pendant deux mois à la table de Monceaux , et envoyait à Lamartine presque autant d'injures qu'à Hugo. Les fortunes sauvées par lui en février refusaient un denier à ses souscriptions, et se consolaient de leur avarice en lisant les épigrammes du Figaro. Toutes ces blessures morales eurent un contre-coup
jâB.
physique. Lamartine fut souvent malade pendant cette période.
Il avait toujours été sujet aux rhumatismes articulaires, nies avait promenés dans sa jeunesse à toutes les eaux de France ou de Savoie. Les accès en devinrent plus fréquents. Il se mit au lit très-souvent et il y restait pendant des semaines.
Je dois dire que ces indispositions qui nous attristaient, parce qu'il souffrait, avaient des compensations pour nous, et qu'elles nous donnaient presque des heures de fête.
Un musulman n'aurait pas accepté plus docilement la maladie. Il ne se révoltait contre la douleur que par des exclamations soldatesques, et revenait sans intervalle à la douceuret à l'affabilité. Nous ne jouissions complètement de lui que pendant ces retraites imposées. Il nous priait de lui faire la lecture, et nous savions ce que cela voulait dire.
Une Hgne éveillait un souvenir; une opinion amenait une réfutation.
Il causait alors intarissablement, accentuant sa phrase avec des gestes de sa main enflée, patient pour ses chiens blottis sous ses couvertures, et plus indulgent aux autres , à mesure qu'il était plus éprouvé. Quand ses doigts se dégonflaient, il reprenait la plume, et c'est dans une de ces phases qu'il écrivit le beau livre sur la Répubhque, dont je viens de parler.
Il en traversait une à la fin de novembre 1851.
J'étais auprès de lui avec Charles Alexandre.
Chaque jour nous apportait des nouvelles lugubres.
234 LAftIARTINE ET SES AMIS
Le coup d'État, ce nuage sanglant, cette violation de la loi, pleine de larmes, flottait dans l'air.
Viendrait-il de la majorité de l'Assemblée dirigée par Changarnier? Aboutirait-il à l'incarcération de l'Altesse qui présidait la République et à une Restauration plus ou moins odieuse?
Serait-il fait par Bonaparte qui, seul, de tous les Français, avait levé la main devant Dieu, pour jurer qu'il défendrait la République?
Lamartine ne le voyait possible que par l'Elysée, et de son lit de malade il envoyait à La Guerronnière, rédacteur en chef de son journal le Bien public de Paris, articles sur articles, pour conjurer l'attentat et démontrer ce qu'il contenait d'horreur.
Aucun de ces articles ne parut. Nous ne pouvons pas croire à la complicité. Le premier mouvement de La Guerronnière fut à l'indignation, le 2 décembre. Il envoya la démission de son frère, nommé souspréfet. Léon Bruys que son ami, M. de Thorigny, venait de nommer à la même place, eut, quoique déjà ruiné , le même soulèvement de conscience et n'accepta rien.
L'attentat vint nous réveiller un matin, à la façon d'un geôlier entrant dans la chambre du condamné, pour lui annoncer que l'échafaud est prêt, et qu'il va être exécuté.
Le condamné, c'était la République; c'était aussi Lamartine, qui l'avait proclamée.
Le rhumatisme disparut. La fièvre de l'indignation le guérit de l'autre.
Nous étions dans la galerie avec quelques visiteurs
efTarés, arrivés de Mâcon, et qui apportaient de nouveaux détails sur le meurtre.
L'Assemblée était dissoute : les représentants incarcérés : un plébiscite annoncé : les électeurs envoyés au scrutin à coups d'arquebuse.
On ne verra jamais une explosion pareille à celle de Lamartine.
Être joué par un idiot I Vivre encore sous un empereur! Sentir l'œuvre de 89', les palpitations ardentes de toutes les pensées d'un siècle, toute la philosophie, tout le sang des martyrs, jetés dans l'égout impérial! Être renvoyé à la nuit quand on avait jeté à pleines mains les rayons sur son pays, et à l'histoire !
— Cet homme est en dehors de l'humanité, s'écriat-il ! C'est un de ces fauves qui se sont échappés des forêts lugubres avec des vêtements d'hommes, et se sont appelés Tibère, Néron et Caracalla ! On n'annonce pas de massacres. Je vous disque les passants du boulevard auront eu du sang jusqu'au ventre, et que des femmes et des enfants auront été tués par milliers! Notre race est maudite! Après des saisons de paix, les continuateurs de Caïn se lèguent les crimes dans l'ombre. Quelles que soient les apparences de vertu sociale, il y a toujours quelque part une femme grosse d'un César! Celui-là va régner dans la pourriture. Il ouvrira les lupanars, et les sacristains lui enverront leur encens! Vous allez avoir la dictature du bedeau! Il fera des guerres insensées, pour jeter des drapeaux sur le lit de la liberté morte. Et il durera longtemps : et il aura des faces mul-
tiples. Et il VOUS ramènera l'invasion! Et si la France ne trouve pas à lui opposer une digue de républicains, il finira par être l'empereur de la démagogie! Ah! pauvre génération vouée aux simonies et à la servitude!
Il marchait par la galerie, frappant les meubles de ses gestes, remuant du vent de sa parole de prophète les choses inanimées, et surtout nos âmes frissonnantes.
— Le pays se lèvera comme vous de sa couche de malade^ lui dîmes-nous. Il fera justice de ce sauveur, avant qu'on ait eu le temps de lui forger sa couronne.
— N'en croyez rien ! La lâcheté est la compagne nécessaire de l'ingratitude et il vient d'être ingrat avec moi. On acceptera tout. Dans les campagnes, que le nom de Bonaparte grise encore, il se prépare des levées de prétoriens ; dans la bourgeoisie amollie par les d'Orléans, il y aura des Trymalcions tout prêts à ouvrir des salles de banquet. Ce misérable! il' me fera l'injure de ne pas me proscrire. Mais si je remue les lèvres, il me dépêchera un assassin.
Lamartine se montait lui-même par la tension de ses nerfs. Nous étions en face d'un événement si monstrueux, que rien ne nous semblait plus impossible après.
— Aucun de nous ne vous quittera, lui répondis-je. Vous savez qu'on traversera plusieurs cœurs avant d'arriver au vôtre. Notre place est ici.
— Votre devoir strict, à tous, est de retourner chez vous, nous dit-il avec une sorte de colère. L'insur-
rection ne sera pas de mise devant une armée qui est tout enivrée de la fumée d'Austerlitz. Mais si dérisoire que doive être le vote, vous êtes des missionnaires de la République. Partez!
J'obéis, et le cri de ma conscience fit écho à cet appel qui me déchirait les entrailles. Je n'étais pas sûr qu'un drame ne se préparait point aux abords de la demeure de Lamartine. Je n'avais aucune garantie pour le revoir. J'ignorais à quels anneaux allait se rattacher ce crime de Décembre. Les têtes des républicains n'étaient pas solides sur leurs épaules. La tragédie enveloppait la France. J'allais dans une de ses vallées qui renfermait le plus de volcans.
Mais je ne comptais guère sur la durée de leur éruption.
Trois heures après, j'étais à Gormatin.
Je n'écris pas mon humble biographie, mais je ne puis laisser dans l'ombre un des mille événements qui ont caractérisé cette saison sinistre, et un des mensonges qui ont enveloppé jusqu'à mon rôle trèsmodeste et très-effacé, malheureusement.
J'avais à Gormatin et à Mâcon ceux que j'aimais le plus au monde : à Gormatin, ma femme et mon tout jeune enfant; à Mâcon, mon vieux père, ma mère et mon frère.
Sur les dix heures du soir, le 4 décembre, un brave homme de mon voisinage ouvrit mystérieusement la porte de ma chambre.
— Je reviens d'une foire, me dit-il. Geux de Saint- Gengoux prennent leurs fusDs, et marcheront demaic sur Maçon. Ils sont cinq cents. Ils passeront ici et
doivent venir vous chercher pour que vous vous mettiez à leur tête. M'est avis que vous ferez sagement de monter à cheval avant minuit, et de gagner les bois de Boursier, afln qu'on ne vous trouve pas. Ils vous feront trop d'ennuis. Ce que je vous annonce là est vrai comme une parole d'Evangile. |
Je serrai la main de ce brave homme. Je savais ' que bien des patriotismes militants veillaient dans la vaillante petite ville de Saiiit-Gengoux-le-Royal.
— J'ai quelques mots à leur dire, répondis-je, et mon habitude n'est pas de fuir quand le danger est en route derrière moi. Je vous remercie. Je reste et je vais dormir.
— Us vous feront tuer! insista-t-il. Pensez à M. Gaston.
Gaston était le fils que j'avais et que je n'ai plus !
Le bon ouvrier ne voulait pas me quitter. J'ai appris depuis qu'il passa le reste de la nuit à écouter sur le chemin, près de la grille.
Malgré ma promesse, je ne dormis pas.
Où était le droit ?
Incontestablement avec ceux qui se levaient pour défendre la Constitution. Mais les paroles de Lamartine me revenaient à la mémoire. Il n'approuvait pas une prise d'armes qui ne se ferait que sur un point perdu de la France si disposée partout à s'agenouiller dans la peur. L'Assemblée, depuis la loi du 31 mai, était hideuse d'impopularité. Un combat isolé ne pouvait que faire décimer les soldats improvisés, et rendre la répression contre les républicains plus
atroce. Il fallait garder l'arme au pied et ne la lever qu'avec ensemble.
Et lors même qu'elle a la justice pour elle, la guerre civile est toujours une extrémité lamentable. Elle allait avoir Màcon pour premier théâtre. Cette probabilité mettait un frisson dans mon cœur de fils. Et puis il me semblait entendre dans la grande maison les respirations paisibles de ma femme et de mon enfant. Allais-je les faire haletantes et éperdues par un départ précipité pour l'inconnu? L'heure était-eUe véritablement sonnée d'un si immense sacrifice?
Je ne m'assoupis que le matin. Je fus réveillé par le tocsin sonnant sous les halles. Nous n'avions pas encore d'église. Des pas couraient sur la route : des cris sortaient des portes dans le haut du village. C'était le glas de la patrie, et le premier contre-coup funèbre de la marche insurrectionnelle de César.
Les nouvelles affluaient déjà au château. La cuisine était pleine de réfugiés éperdus. La bande de Saint-Gengoux — on les nommait ainsi ces soldats de la liberté — venait d'arriver. Les brigands enlevaient les armes dans les maisons : ils avaient forcé la caisse du percepteur. On ne comprenait pas, mais on laissait faire. Les hommes étaient au bois pour l'affouage, les femmes lavaient. Le tambour battait sourdement par les chemins. Des fusils partaient dans des mains inexpérimentées. Tout cela pour la revendication légitime, mais avec des apparences funestes.
Le voisin ne m'avait pas trompé. Je vis douze hommes armés descendre par l'allée des acacias, et
traverser le pont sur le canal. J'embrassai à la hâte les êtres chers qui m'entouraient, et me répétaient en pleurant qu'on allait m'emmener. Je pris comme témoins de hasard mon jardinier et un domestique, et j'allai attendre au bas du grand escalier de Louis XIII ; des groupes de voisines affolées se pressaient a la porte de la cuisine.
Je vis dans le peloton qui s'avançait quelques figures connues. A la tête marchait le citoyen D..., qui avait donné pendant toute sa vie des gages à la hberté et au bon sens.
Il prit la parole. Il démontra aisément en quelques mots brefs que l'émeute était avec les violateurs de la Constitution ; que les gardes nationaux de Saint- Gengoux allaient rétabhr au chef-lieu les autorités républicaines, et qu'ils me demandaient, au nom d'une foi commune, de me mettre dans leurs rangs.
Je répondis que la question du droit n'avait pas même à être posée, qu'il fallait sauver la République autrement que par des imprudences généreuses : que le scrutin allait s'ouvrir, et que si frelaté qu'il dût être, nous devions avant toute autre, essayer de cette arme pacifique, et que pour ma part j'étais résolu à attendre les événements et la proscription sans doute.
Le citoyen D... me prouva, en n'insistant pas, qu'il était de mon avis au fond. Mais il déclara qu'il allait procéder à des réquisifions. Je lui en demandai la constatafion écrite. Je ne pouvais rien donner à la guerre puisque je lui refusais ma personne. D... y consentit. Il exigea un cheval pour envoyer une esta-
fette à Gluny, une vieille carabine rapportée d'Espagne et huit ou dix charges de poudre que j'avais pour mes pistolets de tir.
Ce fut tout. Vingt hommes avaient entendu.
D... s'éloignait avec ses gardes nationaux.
Je le reconduisis.
— Un mouvement isolé est toujours un mouvement fou, lui dis-je tout bas. La France est endormie dans la stupeur et ne protestera pas. Nous le savons.
— Je le sais aussi, mais il y a des exigeants parmi nous. Vous faites mieux d'attendre ; je ne suis pas libre.
lime serra la main tristement, rassembla sa cohorte qui se composait de deux cents hommes, et ils partirent tous pour Cluny, en chantant la Marseillaise, sous un beau soleil.
Cinq heures après, mon cheval m'était ramené.
Le lendemain, Mâcon avait une peur folle. On racontait stupidement que les braves paysans de Lugny et d'Azé arrivaient avec des sacs pour piller la ville. Un bataillon du génie fut dirigé sur la route. La troupe s'était recrutée à Cluny et à Saint-Sorlin. Ehe se composait de cinq cents hommes mal armés et sans munitions. La rencontre eut lieu à six kilomètres de Màcon, avant le parc de M. de Rambuteau. L y eut une seule décharge très-hésitante. Aucun des sapeurs ne fut atteint. Le commandant, jugeant qu'il avait affaire à des insurgés novices, fit comprendre qu'on pouvait ne pas viser juste. Trois hommes tombèrent et les autres se dispersèrent.'
Quelques-uns arrivèrent en désordre à Nancelle, chez Champvans qui les accueillit généreusement.
La résistance au coup d'Etat ne se manifesta pas autrement dans le Maçonnais. Lamartine avait bien jugé son pays.
Trois jours après, les journaux de Paris, tous vendus à l'Empire, parmi ceux qui étaient tolérés, annonçaient qu'un riche propriétaire entre Saint-Gengoux et Cluny avait subventionné Y insurrection, et remis trois mille francs à son chef.
Plus tard, des livres payés par la police me nommèrent ouvertement et chargèrent encore mon dossier avec leur imagination à la Vidocq.
J'écrivis à toutes les feuilles parisiennes pour rectifier les faits et établir que ces braves gens n'avaient rien pris que par réquisition, et que la propriété privée avait été respectée partout.
Pas un seul journal, tant l'aplatissement était universel, n'eut le faible courage de publier ma rectification et la justification de mes compatriotes.
On fut plus noble à Màcon. Un journal légitimiste, fa ^ourgro^ne, ennemie de mes idées pourtant, hasarda pour rétablir les faits, trois lignes, qui la désignaient à la proscription.
Elle marchait bien chez nous.
Un proconsul napoléonien venait d'arriver.
Il est mort depuis deux mois chambellan de l'empereur de Russie. Il se nommait le baron de Romand.
M. de Romand daigna penser à moi.
Il procéda avec une perfidie qui désignait d'avance son habileté aux faveurs moscovites.
L'expédition de Saint-Gengoux-le-Royal avait motivé de nombreuses arrestations. La préfecture rechercha non les actes mais les opinions. Je fus mandé devant le juge d'instruction comme témoin. C'était toujours un commencement. La déposition pouvait être tournée à l'interrogatoire. Mes amis étaient convaincus que je ne reviendrais pas de Mâcon.
Je me rendis à Monceaux, la veille au soir. Je racontai la citation à Lamartine. Les émotions publiques le détournaient des incidents personnels. Il ne prêta pas une grande attention à mes paroles.
Mais le lendemain matin à sept heures, il me fil appeler dans son cabinet.
— Chaque parole prononcée aujourd'hui peut conduire à Cayenne, me dit-il. Quelle sera votre attitude vis-à-vis du juge d'instruction ?
— Je me rappelle tout, répondis-je. Je déchargerai ces imprudents généreux.
— Il s'agit aussi de vous. M. de Romand cherche un moyen de m'impliquer dans le soulèvement. C'est fort naturel. Je lui ai rendu quelques services dans le temps qu'il paraissait écrire pour la liberté. M'atteindre dans un de mes amis lui ferait une bonne note auprès de son gouvernement. Soyez convaincu que c'est moi qui comparaîtrai en votre personne. Faites -moi votre déposition. N'altérez rien, mais pesons-en les termes ensemble.
Je repris mes souvenirs. Il m'écouta, la tête dans ses mains.
— Il y a là de quoi vous faire transporter, répondit-il. Les hommes de Bonaparte ne comprendront pas que vous ne vous soyiez pas fait tuer pour sauver vos capsules et le 2 Décembre. Mais le juge, M. X..., est un brave compatriote. Il ne tournera pas l'oreille du côté de l'Elysée, tandis qu'il écrira. Promettezmoi que vous reviendrez dîner ce soir ici. Reniezmoi.
Lamartine était visiblement inquiet.
Je l'étais de même, mais pour lui.
— Que ferez -vous? lui demandai-je. Bonaparte n'osera pas vous frapper. Vous ne pouvez cependant point respirer l'air de l'Empire.
— Je me fixerai en Orient. Je bâtirai pour votre famille une maison auprès de la mienne. Je vous ai entraîné vers l'orage. Ce sera mon devoir et mon plaisir de vous appeler au port. Je partirais dès demain si mes affaires ne me mettaient pas un carcan au cou. Un homme politique ne doit pas faire de dettes. J'ai été absurde. Ma dignité historique sera diminuée par mon dénûment actuel. Mais je travaillerai tant, que je me ferai libre. J'irai tremper des armes pour la France dans les eaux du Styx. Mon pays est livré à Mandrin. Revenez vite.
i II me renvoyait.
I — Si on vous arrête, j'irai plaider pour vous, ajoutait-il près de la porte. Je vous ferai glorieusement condamner.
n ne s'était pas trompé sur M. X... Le juge trahit évidemment la mission qu'il avait reçue. Il dictait ma déposition à son greffier et adoucissait les équi-
voqnes qui pouvaient me compromettre. Je fus assez heureux pour atténuer les charges qui pesaient sur le citoyen D... et ceux qui l'avaient suivi ou entraîné.
Il n'y avait plus moyen de tirer un verrou sur moi.
M. de Romand écuma.
Il avait les pleins pouvoirs de la violence.
Il annonça tout haut que ma participation à la révolte ne devait pas rester impunie.
Pendant quinze jours, il parla de l'Algérie pour moi. 11 se borna ensuite, tant les réclamations devinrent vives, à annoncer qu'il allait m'envoyer un passeport.
Je partis pour Paris.
Un ami fît le voyage exprès pour me prévenir que la décision était irrévocable, et que je n'avais qu'à la devancer pour choisir mon lieu d'exil.
Je préférai attendre, afin que l'arbitraire se dessinât mieux.
El cependant, je n'eus pas l'honneur d'être plus sérieusement poursuivi. M"'' de Romand, une femme d'une haute intelligence et de rapports exquis, avait rencontré ma mère. Elle s'était approchée de la sérénité adorable de mon père. Elle ne voulut pas sans doute qu'il y eût un drame dans leur maison.
Et le passeport fut déchiré, mais le dossier resta.
Je ne veux pas fermer ce livre sur lequel je mettrai bientôt le sceau de la tombe, sans montrer encore Lamartine dans les heures souriantes qu'il s'accordait.
En 1854, nous étions à Saint-Point; il monta de très-bonne heure l'escaher en spirale et entra dans ma chambre.
— Il faut que j'aille goûter mes \ins de Monceaux, me dit-il ; vous me ferez le plaisir de m'accompagner, et vous me donnerez votre avis.
Il faisait consciencieusement son métier de propriétaire. Il avait une petite tasse en argent, entrait dans le pressoir, dégustait, faisait une grimace approbative, et se posait en connaisseur. Le fait est qu'il n'y entendait rien, et moi beaucoup moins encore que lui.
— Je serai un mauvais juge, répondis-je. Il serait mieux de faire venir Rolland.
— Rolland a le goût gàlé par son vin des Thorins. Vous me donnerez une opinion naïve.
Comment êtes-vous arrivé hier?
— A cheval.
— Votre cheval s'attèle-t-il?
— Très-mal : il rue.
— C'est égal. Nous l'accouplerons avec Saphyr. Vous savez que je n'ai plus que lui dans mon écurie. Nous passerons par Tramayes. Je vous ferai voir les bois de Sanves, ces mélèzes mélancoliques de ma jeunesse, d'où les rimes tombaient sur moi. Vous en trouverez quelques-unes à votre usage, mais je ne vous en garantis pas l'opulence. Nous nous arrêterons à Bussière, chez M"° Bruys qui nous fera conduire à Monceaux. Ce sera une promenade charmante avec le brouillard.
Il adorait le brouillard, je l'ai déjà dit.
Peut-être parce que de bien intentionnés l'avaient comparé dans les commencements à Baour-Lormian, le traducteur d'Ossian.
Nous déjeunâmes sommairement. York ne donna que deux ou trois ruades et sembla s'accommoder à son compagnon de hasard.
La route par Tramayes était monteuse et se fit au pas. Lamartine, pour épargner le temps, renonça à me montrer les bois de Sanves, que je vis plus beaux que nature, dans son harmonieuse description.
Nous arrivâmes à Bussière sans incident.
Je n'étais pas à l'abri d'inquiétudes sur la façon dont on nous conduirait à Monceaux. M"^ Bruys n'avait qu'un vieux cheval et une voiture ronde qui datait des premiers jours du xvin* siècle, et qui faisait une émeute de curiosité et de lazzis, chaque fois qu'elle se produisait à Màcon.
Bussière avait été une des stations de l'enfance
et de la jeunesse de Lamartine. La maison était correcte et proprette , comme sa propriétaire , M"^ Couronne Bruys, qui courait allègrement, droite et serrée dans son corset, sur quatre-vingt-dix ans. On entrait par deux escaliers raides, droits et extérieurs, donnant l'un sur une petite cour où les voitures ne pouvaient pas arriver, l'autre sur un jardin si exigu que les soutanes de sept à huit carés le remplissaient tout entier, quand M"® Couronne, d'une indulgence extrême, permettait à la conférence de se tenir chez elle. Je n'ai jamais trouvé un intérieur plus parfumé de l'odeur des coings et des confitures. La table était toujours mise, et la famille très-nombreuse remplissait incessamment la maison. C'était le caravansérail de toutes les gènes, ypie Bruys survivait seule à un cercle immense ue frères et de soeurs. Un d'eux, M. Bruys de Vaudran, avait eu l'honneur, comme voisin de tampagne, d'apprendre la calligraphie à celui qui devait écrire les Méditations. Nous étions un peu parents et je venais à Bussière comme les autres cousins. Bien qu'elle eût recueilli toutes les successions de tant de morts, M"° Couronne n'était pas riche et ne faisait honneur à l'hospitalité que par Tordre le plus extrême. Tout était méthodique en elle : le tour de cheveux blonds, l'ordonnance des repas et celle de la conversation. Elle ne permettait guère la gaudriole, mais on assurait qu'elle avait rôdé autour de son alcôve, mais de loin. Il y avait un curé à Bussière.
Un vrai curé d'un type précieux.
Le verbe haut, la main toujours tendue vers une
LAMARTINE ET SES AMIS 2d9
bouteille de vin blanc, homme d'affaires de M"« Couronne, et sachant se créer des capitaux avec une partie des revenus qu'elle lui abandonnait. Serviable du reste, charitable et boute-en-train. Il avait avoué à mon père ses longues hésitations entre la profession de commis-voyageur et l'apostolat. II avait opté pour l'autel parce qu'il y avait un fixe.
Bruys d'Ouilly était l'héritier présomptif de la maison. Mais il était déjà ruiné lorsqu'on parla du testament, et le curé persuada à la tante qu'il serait insensé de laisser sa fortune à qui n'avait pas su conserver la sienne, et qu'un mangeur n'était pas digne qu'on lui assurât du pain.
Elle lui légua héroïquement deux cents francs de rente viagère 1
Lamartine ne soupçonnait pas ses tours de bâton apostolique et conservait un respect traditionnel à l'unique survivante d'une famille honorée.
M"* Couronne nous reçut entre deux paravents, dans un salon sans feu, quoiqu'il fit froid.
Le curé était là.
Lamartine avoua son intention de demander un relais à Bussière. On attendait du monde pour dîner à Saint- Points et les chevaux devaient être ménagés afin de hâter le retour.
M"^ Couronne était anxieuse.
Elle avait le culte de M. de Lamartine, quoiqu'elle ne lui pardonnât pas la République, et n'osait pas refuser un service, mais elle comprenait que son carrosse était ridicule pour transporter une telle gloire.
250 LAMARTINE El SES AMIS
Elle cherchait des biais.
— J'ai un cheval et un cabriolet, monsieur Alphonse, dit le curé. Je suis un peu postillon et je me fais fort de vous faire faire du pays comme un conducteur de Lafitte et Gaillard.
Lamartine ne voulait rien devoir à ce personnage, et au fond il s'amusait de l'embarras de M''' Couronne, qui n'osait plus avouer son équipage.
— Je tiens à monter dans le coupé de M"* Bruys, répondit-il. Mon grand-oncle m'en vantait toujours les ressorts.
Cette promotion à la dignité de coupé touchcdt W Brays.
— C'est que mon jardinier est à la foire de Pierreclos, et je n'ai personne pour atteler, répondit-elle.
— Je m'en charge! dit impétueusement l'abbé.
— Vous avez un enterrement à faire, monsieur le curé, reprit Lamartine. La cloche sonnait quand nous passions.
— C'est fichtre vrai ! fît le curé , qui ouvrit une armoire, bu un verre de cassis et s'éloigna.
La question se comphquait, et Lamartine, qui voyait un gai récit à faire le soir devant ses nièces, se délectait véritablement.
Mais Toinette était là.
Toinelte, la seule servante de la maison, qui faisait le dîner pour quinze personnes, et toutes les chambres, quand les hôtes abondaient,
Elle aimait passionnément Lamartine. Elle l'avait vu venir à dix-huit ans en bottes molles, avec son ami Ducret de l'Ange.
Elle flairait un incident et écoutait innocemment parla porte entrebâillée.
— Bijou sera dans le brancard avant un quart d'heure, dit-elle. Je conduis quelquefois mademoiselle à Saint-Sorlin.
Toinette sur le siège ! Cette perspective redoublait la joie de Lamartine. Mais elle m'était désagréable. Nous pouvions être rencontrés par les hobereaux du voisinage qui en tireraient des gloses.
Je portai un coup droit aux espérances de Lamartine.
— Votre cocher nous mènera, lui dis-je. J'aimais mieux déshonorer le cocher que d'exposer
le maître.
Lamartine était disposé à rire ce jour-là.
Sa bonne humeur, changeant d'objectif, avait un autre prétexte pour s'exercer. Le cocher avait vu les saisons des équipages fringants. Consentirait- il à monter sur ce siège antédiluvien?
Nous allâmes dans la cour du vigneron qui contenait l'écurie.
Lamartine donnait le bras à M"^ Couronne.
Toinette avait harnaché Bijou, et le tenait en dehors de l'écurie. Le coupé était sorti de la grange. Il me parut plus amusant que jamais. C'était absolument un fossile. 11 avait toutes les couleurs d'une palette moisie. La pluie et le soleil de cent années y avaient laissé leurs sillons.
M"' Couronne le contemplait avec honte et attendrissement.
; —Il avait déjà trente ans quand j'ai fait ma prO"
mière communion, dit-elle à Lamartine. Tous les grands-pères et toutes les tantes, moins vieilles que je ne le suis à présent, y sont montés. Je souffre de ne pouvoir vous offrir un carrosse p^us sortable, monsieur Alphonse, mais je vois à la portière tant de figures amies que je pleurerais en le regardant.
Ce côté d'attendrissement poétique échappait positivement au cocher. Il fallait conduire ce berlingot ou donner sa démission. Il était attaché à la maison, et il daigna aider Toinette pour l'opération de l'attelage. Le gros Bijou remplissait convenablement le brancard. Il devait avoir les allures d'un cheval de meunier, et nous n'arriverions probablement à Monceaux que la nuit faite.
— Dépêchez-vous , et passez par le chemin des vignes pour qu'on ne vous voie pas, reprit M"® Couronne.
Lamartine renvoya une bénédiction sommaire et se plaça sur un des coussins. Je m'effaçai dans le coin pour lui laisser la liberté de ses mouvements, car l'espace était fort restreint, et je regardais cette grande tête liistorique dans ce cadre invraisemblable.
— Vous avez eu une très-bonne idée en empruntant le cheval de M"'' Bruys, me dit-il. Ce voyage-là manquait à ma légende.
C'était moi qai avais eu l'idée, maintenant!
Le chemin des vignes se trouvait très-fréquenté ce jour-là. Nous rencontrâmes l'équipage éblouissant d'un monsieur du voisinage qui sortait impudemment à quatre chevaux, qu'entretenaient des spéculations heureuses a la Bourse de Lyon. Le breack tenait
toute la voie. Il était rempli de jeunes femmes moqueuses, et il apportait des éclats de rire.
Le breack s'arrêta.
Son propriétaire, habillé à peu près en groom, conduisait sur le siège.
— Au diable ! Voici la brouette de M"* Bruys ! s'écria-t-il. Elle fera peur à mes anglais, qui se casseront les jambes contre les rochers.
Il essaya de repUer l'attelage sur le côté. Mais les chevaux eurent peur effectivement devant notre machine, et levèrent d'un seul élan leurs pieds ' de devant.
Bijou restait impassible et continuait son petit trot. Il suivait une Ugne si droite qu'il trouva à passer entre le breack et le ravin.
J'espérais que Lamartine s'effacerait derrière le panneau. Mais il tenait à son effet. Il baissa la glace et salua gravement.
Les rires cessèrent. Les têtes folles s'incUnèrent. Une de ces dames me raconta depuis qu'elle n'avait jamais vu Lamartine que cette fois-là, et qu'elle ne le croyait pas si ruiné.
EUe fit prendre dans la semaine un abonnement au Cours de littérature. Quand il le reçut, Lamartine en renvoya le prix à M^'* Bruys pour qu'elle le distribuât ù ses pauvres.
Il s'amusa d'abord de la rencontre, puis il rentra dans le silence et dans les souvenirs. Le chemin de Milly lui ramenait toujours des fantômes.
— Au fait, pourquoi ne vous dirais-je pas ce qui m'occupe? reprit-il. Entre ces noyers et ces échalas,
mon cœur a battu plus que nulle part, il y a qua- . rante-cinq ans. Rappelez-vous ce que je vais vous raconter et mettez cette scène vraie dans un de vos romans. Si elle fait couler la moitié des larmes qu'elle m'a coûtées, vous aurez un succès.
— Ne revenez pas sur des souvenirs qui vous font mal! répondis-je.
— Bah ! les tristesses d'autrefois sont des musiques -qui remuent l'âme. D'ailleurs, j'étais am,ûureux ce
jour-là, et je la verrai encore, la chère mignonne de dix-sept ans. J'avais quelques mois de plus qu'elle. C'était M^'° P..., dont je parlerai longuement dans mes Mémoires. Aucune de mes pensées n'allait plus loin que l'espace blanc et rose, compris entre les boucles de ses cheveux noirs. Quand j'avais serré sa petite main en passant, dans la foule qui sortait de l'église, mes tempes battaient toute la journée sur les quais. J'étais irrévocablement décidé à l'épouser et à triompher des difficultés faites par ma famille. Ma mère fermait cependant les yeux et écoutait mon cœur; mon père se serait laissé attendrir par elle : mais il y avait mon oncle, M. de Lamartine, un nom dont j'ai eu bien peur dans mon enfance. Je n'avais rien avoué, mais on savait tout. 11 y avait donc une barrière entre deux âmes qui se cherchaient. Je m'indignais qu'une question sociale se dressât contre la nature, et qu'on me trouvât une supériorité de convention sur cette créature incomparable. M. de Lamartine était l'autocrate, comme le seul riche et le détenteur de toutes les espérances. On lui obéissait à genoux et on m'avait élevé dans ce sentiment d'escla-
LAMARTINE ET SES AXIiS 255
vage. J'ai déjà expliqué à vous et à d'autres comiient, quoique voltairien, il conservait d'invincibles préjugés de castes. M"° P... appartenait à la bourgeoisie, et ses grâces restaient indignes d'un gentilhomme nécessiteux. J'avais relu le Contrat social ce matin-là , et je conservais une espérance, M. de Lamartine se portait à je ne sais pins quelle élection. M. P... pouvait entraîner cinquante voix, et, tout retranché qu'il fût dans une attitude digne et expectante, il ne dédaignait pas mon alliance, et il ne ferait pas d'opposition à mon oncle si la sienne s'humanisait.
J'avais pris mon fusil, et je faisais plutôt la chasse aux hémistiches qu'aux lièvres de la montagne. Le terrible oncle avait honoré Milly d'une visite, 11 avait tout critiqué dans le repas et blâmé la pauvre toilette de mes sœurs; il me suivit sans armes, bien décidé à me dire toutes mes vérités en tête-à-tête.
J'avais ceint mes reins de résolution, et je m'étais juré que moi aussi je demeurerais inexpugnable. Mais j'avais fait mon plan et je me croyais déjà une vocation pour la diplomatie.
Néanmoins je me sentais troublé à mesure que nous montions davantage dans la solitude des vignes.
Mon oncle me suivait à travers les échalas, sans rien me dire, et je ne me serais pas permis d'interrompre ce silence révélateur. Pour me donner une contenance, je tirai une pauvre grive qui se grisait de sa vendange. Je ne regardai pas, car j'avais horreur
de l'assassinat. L'oiseau s'enfuit, traînant une mélopée de reconnaissance.
— Si c'est ainsi que tu atteins tout ce que tu vises, tu n'attraperas pas grand'chose, me dit M. de Lamartine.
J'entrai de plain-pied dans la question, et je me persuadai que j'allais arriver à un coup droit par une feinte.
— Je ne manque pas mon but tous les jours, répondis-je. Hier, j'ai eu l'honneur de causer avec M. P... et j'ai mis le cap sur les élections. M. P... votera pour vous, mon oncle.
Son regard tomba sur moi avec des éclairs aigus.
— Je te remercie de l'occasion que tu me donnes pour montrer un peu ce que j'ai dans ma gibecière, reprit-il. Tu ne me duperas pas sur le vrai sujet de tes conversations avec M. P... et je ne veux pas acheter son vote par une concession qui nous amoindrirait. Mon héritier ne sera jamais son gendre, apprends cela. Nous avons commencé par la bourgeoisie, mais nous nous sommes épurés depuis des siècles, et nous ne finirons point par elle. Tu aurais trouvé la Vénus de Médicis dans une maison qui a été d'abord une boutique, que je ne l'appellerais pas ma nièce. M. P..., s'il était un peu plus lettré, pourrait être mon collègue à l'Académie de Mâcon, mais il ne deviendra pas mon alhé. Tu as l'honneur d'être noble, il faut garder ton rang. Quant à ton cœur, donne-le à qui tu voudras, mais ne le traîne pas devant M. le maire. Le Rhône traverse le Léman sans y perdre sa couleur. Traverse la bourgeoisie tant
flii'il te plaira, seulement conserve tes eaux et no mêle pas ton sang. Il importe de faire des sacrifices pour que la promiscuité n'amène pas le désordre. Nous autres gentilshommes , nous sommes censés représenter la loyauté, le désintéressement et la fidélité. C'est une gloire qui vaut bien une douleur. Quand tu auras à ton tour des descendants à protéger, tu me sauras gré de t'avoir montré le profil de la vérité. Tu es condamné à n'épouser qu'une vicomtesse. Elle né t'apportera peut-être pas une rose, mais un bel arbre généalogique qui prendra racine dans le sol des domaines que je te laisserai. Maintenant, accable-moi de ta colère intérieure, soulage-toi en écrivant une élégie sur elle et des iambes contre moi. Enlève M"^ P... si ton gousset t'y autorise, et faites-vous marier par un serrurier en Angleterre, ou un imbécile de curé espagnol. Je te rappelle que tu es mineur et que nous tirerons les verrous sur toi. Si tu parviens à les forcer, dis-toi en même temps que tu auras ruiné toute la famille. Je retirerai sa pension à ton père, je ne doterai pas tes sœurs, et je trouverai bien, dans quelque poulailler, des Lamartine de la branche cadette. Tu es averti. Je renonce à
ma candidature : renonce à ta péronnelle.
Il s'éloigna en sifflant mon chien qui le suivit, tant on avait de respect pour lui dans la maison, et je restai seul avec mon impuissance. Je fus traître devant des serments faits sous la lune et dans le cercle d'une valse. Je pensai au scandale que causerait dans toute la ville l'opiniâtreté do mon oncle ; à mes chères sœurs que j'allais vouer au couvent, ou à la
2ÔR LAMARTINF. ET SES AMIS
détresse ; à mon père qui n'aurait plus de quoi acheter un habit neuf à la Saint-Martin, ot à raa mère qui m'embrasserait en silence pour consolermon amour, mais qui mourrait de la misère et de la dégradalioi"! de ses enfants.
Le lendemain , j'envoyai une lettre d'adieux à M"^ P..., et, pour souscrire à toutes les conditions, je partis pour l'Italie.
— Où vous rencontrâtes Graziella? ne puis-jf ra'empêcher de lui répondre.
— Hélas oui ! la lyre a sept cordes. J'ai joué de toutes !
— Et M"' P... n'a pas eu vos strophes qui l'auraient fait vivre dans un rayonnement éternel, comme celles qui lui ont succédé ?
— Elle ne l'a jamais su, mais dans tous mes portraits, dans tous mes enthousiasmes d'Elvire et de Graziella, il y avait d'elle IJe n'exagère rien en disant que jamais il ne s'est échappé de sourire attirant plus d'âmes soupiraiites et enivrées. Prenez les tresses d'or des Muses quand elles dansaient sur la montagne sacrée avec leur dieu, ou les boucles brunes de Laura trempées dans la fraîcheur des ondes de Vaucluse et des rimes de Pétrarque, vous n'aurez rien de comparable à ce que déroulait de volupté et de langueur cette fille céleste !
Nous approchions de Monceaux. Bijou allait toujours à son petit trot presbytérial.
Une compagnie s'avançait sur la route.
Elle se composait d'un écolier en uniforme de collège et d'une femme d'un âge mûr, qui portait une
ombrelle sur le front d'une vieille dame cahotante, ridée, traînée sur un âne que conduisait l'écolier.
Lamartine enveloppa d'un regard cette robe couleur puce, ce chapeau impossible, ces faux cheveux sans dignité.
Puis il s'écria avec extase :
— Mademoiselle P.. I
Il la rencontrait après quarante ans, et il la retrouvait dans toute la lueur de son aurore.
Elle faisait sa promenade hygiénique avec sa fille et son petit-fils.
Quel dénoùment de la pastorale entre cette beauté incomparable et cet homme de génie !
M"^ P... pliée en deux sur son âne.
Lamartine dans le carrosse de M"^ Bruys.
Il se rejeta dans le fond.
— Je serai plus généreux avec elle que le hasard ne l'a été avec moi. Je veux lui épargner de me reconnaître, me dit-il.
Etait-ce bien elle qu'il ménageait?
Je me reprocherais de ne pas faire voir par des exemples familiers ce qu'il y avait de bonté native
et de simplicité cordiale dans la grandeur de Lamartine. Je veux grouper les souvenirs de quelques faits bien humbles à travers lesquels apparaissent l'homme qui a eu le plus de gloire littéraire pendant son siècle, le maître de la tribune, l'historien acclamé, le poêle emportant toutes les âmes, le fondateur d'un gouvernement qui sera celui de l'avenir. Je ne crois pas que Lamartine se soit jamais couché, sans avoir fait, comme Titus, une bonne action dans sa journée. Seulement, Titus s'en souvenait et les préparait. Chez Lamartine, elles étaient involontaires et fuyaient sa mémoire.
Il était à Gormatin, un soir, dans une de ses nombreuses visites dont il m'honorait. La journée avait été dépensée en conversations et en promenades dans le jardin. Il avait dit de merveilleuses choses, sous les vieux tilleuls, le long de la Grôsne. Nous avions encore deux heures avant le dîner.
— Vous rendriez iM. N... bien heureux et bien fier, si vous lui faisiez une visite, dis-je à Lamartine. Je passe deux heures chaque semaine avec lui, et pendant deux heures nous ne parlons que de vous.
M. N... était un de mes vieux voisins de l'école libérale de la Restauration, très-antipathique d'abord à Lamartine, mais gagné peu à peu à lui j,usqu'au fanatisme. Il ne sortait guère de son ancienne maison où la goutte le retenait, et à cause de la légèreté de son esprit il n'exerçait aucune influence politique. Très-inconsciemment il changeait d'opinion comme l'oiseau chancre de brandie.
— Mettons-nous en route, me répondit Lamartine en s'orientant vers la grille.
Je l'arrêtai.
— Comprenons-nous bien, lui dis-je. Il y a deux kilomètres à faire pour aller chez M. N. . . Le temps est à la pluie. Je ne vous propose qu'une course en voiture, et mon carrosse est un peu moins fané que celui de M"« Bruys. Je vais faire atteler.
— J'aime mieux aller à pied.
J'insistai. Je représentai que la pluie était très-favorable au développement des rhumatismes, que la nuit serait complète avant que nous ne fussions sur la montagne, et que les chevaux seraient prêts en moins de dix minutes. Kien n'y fit. Il prit en riant le parapluie que je lui tendis. Il fallut marcher.
L'eau arriva sur nous en tempête. Je proposai de rebrousser chemin. Lamartine tint ferme. Il arriva absolument trempé chez M. N. . . , fut charmant dans la conversation, et se sécha gaiement au feu de sarments. Le retour, par l'orage persistant, la nuit noire à travers les pierres du sentier abrupt, me préoccupait beaucoup. Lamartine m'égaya de ses saillies et me^ raconta sa campagne de garde du corps en 1804, à travers les boues de la Flandre. Il dîna aussi bien qu'il put le faire aune très-modeste table. Mais le soir il toussa et se déclara gaiement enrhumé.
Je cherchais les raisons qui avaient pu le déterminer à cette promenade pédestre et nocturne. Il devait avoir été influencé par autre chose que par le désir d'être agréable à M. N. . . Je fis une enquête dans la maison.
J'appris qu'il était entré à l'écurie le matin. Il avait vu qu'un de nos chevaux était couronné depuis peu. Tout s'expliquait. Il aimait mieux s'exposer à une maladie que de faire souffrir une pauvre bête.
Un auîre jour, nous arrivions ensemble chez un des voisins de Saint-Point. Nous avions tourné dans les allées du parc sans rencontrer personne. Je m'approchai du perron, et me haussant sur les étriers je tirai la cloche.
Le résultat se fit attendre. Enfin un garçon de douze ans se montra lentement, la figure à demicachée par une gigantesque tartine de fromage blanc.
— Monsieur votre père est - il au château ? demanda Lamartine.
— Allez-y voir ! dit l'enfant qui s'éloigna en ricanant.
Le malheureux gaillard connaissait cependant M. de Laiiiartuie, et avait dîné à Saint-Point quelques jours auparavant.
Nous rîmes beaucoup de cet affront rencontré par la gloire, et de la faiblesse de M™'' B. . . qui élevait si mal ses enfants. Lamartine conduisit son chevcil à l'écurie, et crut même devoir me donner une leçon pour attacher le hcol. Il mit à cette opération l'amour propre d'un ancien cavaher. Nous parcourûmes le rez-de-chaussée. Nous ouvrîmes les portes. La maison était vide. Les roues fraîches avaient laissé leurs traces sur le sable. M. et M'"^ B... étaient sortis. L'impertinence du petit bonhomme avait été préméditée. Nous avions du temps à perdre. Il fallait laisser reposer nos chevaux.
— Cherchons le coupable, me dit Lamartine, et faisons-le aussi adorable que s'il avait été élevé par M""" de Genlis.
Il était allé se cacher derrière un arbre, se gardant de nous rendre le moindre ser\ice, et riant toujours de notre embarras, sur sa tartine. C'était une nature fruste et tournée à la raillerie. Le pauvre garçon est mort depuis, à dix-huit ans, d'une maladie de poitrine, et avec un talent d'artiste sur le piano.
Lamartine lui fit signe de venir nous rejoindre. Il ne s'en alla que plus vite.
' Nous entreprîmes la grande guerre. Nous nous divisâmes et nous l'enserrâmes dems le cercle des petits massifs.
Il nous sut quelque gré d'avoir joué avec lui et se laissa approcher, quoique toujours maussade.
Lamartine détestait à juste titre les virtuoses de cet âge-là. Mais il prit celui-ci par son faible.
— Vous cillez nous jouer les variations de M. Hertz sur la Violette, reprit-il.
Il connaissait ce chef-d'œuvre pour l'avoir entendu une fois écorcher par ses nièces adolescentes, le malin, quand le piano du salon envoyait ses notes dans le château et troublait les heures de l'inspiration sans qu'elle en fût diminuée.
L'écolier était pris par son faible : il fut gracieux.
— Je vous jouerais bien le morceau, répondit-il à Lamartine, mais maman disait l'autre jour que vous n'entendez rien à la musique.
— Il est complet ! fit Lamartine à demi-voix. Cependant il voulait arriver à ses fins, et il prit
2e4 LAMARTINE ET SES AMIS
fi'antorité le bras du petit personnage pour le ramener à la maison.
Le drôle criait plus haut que les paons qui promenaient leur azur par le gazon.
Les cris arrivèrent où ils arrivent toujours, au cœur maternel, et M""® B... se montra effarée sur le perron.
Elle devina la scène et s'empressa au-devant de M. de Lamartine.
— Je dormais sur le canapé, et vous m'avez donné des rêves horribles en remuant toutes les portes de la maison, dit-elle. Je suis certaine que Philibert a été aussi maladroit que possible, et qu'il a fait de son mieux pour ne pas vous renseigner. J'en parlerai à son père, et nous le punirons sérieusement ce grand garçon.
Et elle commença par l'embrasser.
Lamartine n'avait plus peur des représailles qu'on exercerait sur l'enfant, mais il suivait sa pente de générosité et tenait à laisser un souvenir.
— Philibert a été un hôte charmant, reprit-il. Il s'est mis en quatre pour nous aider. Il a conduit nos chevaux à l'écurie : il a cherché les domestiques ; ne trouvant personne, il nous a servi des rafraîchissements. Il a essayé de causer et il a eu de l'esprit. Enfin, il vous remplaçait entièrement, madame.
PhiUbert se sentait raillé, et en même temps encouragé. Il eut la fatuité de ne point protester contre cet éloge.
— Mais alors pourquoi pleurait-il? dit judicieusement JM'^'B..
LAMARTINK KT SES AMIS 2e5
L'objection était écrusanle.
— li pleurait pour nous, madame, répondit Lamartine. Nous ne vous avions pas trouvée.
Tous ces détails n'auraient aucune valeur historique, s'il ne s'agissait pas de Lamartine. Ils me reviennent parce qu'ils ont enchanté et diversifié les heures que je passais auprès de lui, et parce qu'ils prouvent qu'il n'eut jamais une défaillance de bonté, et qu'il ignora jusqu'à une nuance de susceptibilité pour tout ce qui ne touchait pas à l'honneur de son pays ou de ses idées.
On lui a reproché de n'avoir pas su haïr.
C'est vrai.
Mais cela ne prouvait pas qu'il ne savait pas aimer.
Jamais un écrivain ne se laissa plus facilement critiquer.
11 corrigeait une page à la moindre observation, à moins que la protestation intérieure de son génie ne lui défendît de céder et ne mît les torts du côté du critique.
Un jour qu'il avait amendé un beau vers pour ne pas déplaire à un normalien qui passait par son salon, et qui s'était permis une observation aussi étroite qu'un grammairien peut la faire :
— Vous ne vous respectez pas assez dans ce que vous avez écrit, luidis-je.
— Peut-être, répondit-il. Gela vient de ma facilité déplorable. A peine a-ton brisé un de mes moules que j'en pétris un autre avec la poussière même do ma statue brisée. Au surplus, ces messieurs de l'Académie m'amusent. Ils ne s'aperçoivent pas que c'est
nous qui refaisons la grammaii-e, ajouta-t-il avec une fierté emportée.
Il recevait des avalanches de journaux.
Presque tous ne parlaient que de lui au temps de ses grandes luttes. Il était rare que dans ces coupes d'enthousiasme il ne tombât pas une goutte d'injure d'une des feuilles réactionnaires.
Quand les avanies tenaient toute la place dans les appréciations arrivées le matin, il souriait en parcourant la diatribe, et n'exigeait même pas qu'elle fût spirituelle pour la pardonner aussitôt.
— J'ai la méthode de Mithridate, disait-il. Je prends un peu de poison tous les jours et il n'agit plus sur moi.
— Mais on ne vit pas longtemps avec ce régime-là, répondis-je.
— Vous me verrez encore jusqu'à quatre-vingts ans. Les os sont de bronze dans ma famille. Dans ma jeunesse j'ai eu la passion des morts promptes. Mais je suis condamné à faire un vieillard.
Il avait pourtant la faiblesse de ne jamais dire son âge. Je ne sais par quelle raison il prétendit toujours qu'il était ne en 1793, tandis que la vraie date était
Il l'avait tant répétée qu'il avait fini par le croire.
Ensuite il resta si jeune longtemps, par la sève et les apparences extérieures, qu'il devait un peu à sa gloire de déguiser son acte de naissance.
Il y avait un accord tacite entre ses sœurs pour se tairesur cette question. Lorsque les étrangers se trouvaient à table, elles acceptaient silencieusement les
hyperboles par lesquelles il reconstruisait son état
La vérité éclata un matin devant moi.
Une des sœurs avait son franc parler.
Lamartine venait de prouver qu'il était son cadet.
Elle avait un reste de coquetterie.
Elle s'indigna.
— Alphonse, répondit-elle, je te défie de dire tout haut le nom de mon parrain !
Nous comprenions que le parrain était Lamartine lui-même.
La sœur voulut panser la plaie.
— Et dire qu'il a écrit les Girondins, et qu'il n'y a pas un mot qui ne soit vrai 1 reprit-elle.
Cette aimable femme vit encore. Elle a été belle, et quand nous voulons revoir le grand profil de Lamartine dénudé par l'âge, nous allons la chercher dans la retraite où elle ^it noblement avec les souvenirs d'une grande gloire fraternelle, échpsée un moment, et d'une grande fortune perdue. Elle a conservé la courtoisie et le charme affectueux qui faisaient partie du trésor de Lamartine.
Elle était, par exception dans sa race, quelque peu bonapartiste. Il y avait entre elle et son frère d'interminables discussions. Après des évaporations de franchise, elle se rappelait quel était son interlocuteur et cédait toujours, excepté sur un point, sur les doctrines culinaires. Lamartine, qui avait aussi ses idées, la pourchassait impitoyablement dans ses théories, et faisait descendre son éloquence jusqu'à la combattre. Nous l'avons vue souvent essuyer des
larmes à la fm des repas. Le lendemain d'une de ces scènes, nous étions certains de rencontrer Lamartine dans l'escalier qui montait à l'appartement de sa sœur. Il lui revenait à la pensée qu'il l'avait attristée, et il quittait sa plus belle page pour aller la consoler. Il lui apportait des friandises douteuses, vieillies dans ses armoires ; déclarait que son horrible petite chienne avait plus d'esprit que ses lévriers, et faisait allusion aux printemps d'autrefois où Eugénie descendait de l'éghse neuve après la messe de midi, attirant tous les yeux de Mâcon par les ondulations de sa robe blanche et par les roses de ses joues. Il s'épuisait à ces démonstrations qu'elle laissait traîtreusement se prolonger et ne la quittait qu'après l'avoir fait sourire.
C'était une heure perdue pour le travail, mais gagnée pour la bonté.
Il donnait cent preuves de son inépuisable douceur. Rien ne lui était plus odieux que de se déranger de sa table de travail, le matin. M""" de Lamartine avait construit une chapelle à Monceaux, avec une ancienne salle de comédie, comme on disait. Le curé de Prisse venait y dire l'office le dimanche. Pour ne pas affliger sa femme, Lamartine, de temps en temps, quittait son cabinet et paraissait à la messe. Il emportait indifféremment sous son bras une Imitation, un Bossuet ou un Rousseau. Mais il ne les lisait pas. Tl lisait en lui-même et se rencontrait face à face avec une foi déiste supérieure à tous les dogmes.
J'ai dit qu'un hasard lamentable avait fait mourir dans une chambre du château, son ami et son méde-
cin, le docteur Pascal. La maladie se montra acharnée dès le premier jour. M. Pascal avait toujours été librc-penséur, et attestait avec convenance à l'occasion un vollairianisme sans parade.
Cette mort était une tristesse pour toute la famille. Mais elle allait être aussi un scandale. M"'= de Lamartine et toutes les dames voulaient l'intervention du prêtre, et l'ardeur de la passion religieuse les entraîna à désobéir à Lamartine, qui respectait la volonté de son moribond, et à introduire nuitamment une soutane dans la chambre mortuaire.
Lamartine apprit l'équipée pieuse : il ne fit point d'esclande ; mais, cà l'aube, il voulut revenir sur cette violation de conscience, et sinon corriger la visite du curé, rendre au moins ta cette àme l'atmosphère de la liberté. Il ouvrit la porte, se pencha longtemps sur ce lit, et éclaira de je ne sais quels flambeaux divins cette raison déjà enténébrée.
Quand il ferma les yeux à demi-éteints, ils avaient vu le vrai Dieu, celui qui se métamorphose dans les pagodes, dans les mosquées, dans les cathédrales, dans les huttes sauvages, sous des vêtements divers, mais qui est éternellement le même et le seul. Lamartine fut tranquille ensuite sur le départ de son ami, et laissa dire, pour ne pas offenser les prêtres du voisinage, que le docteur était mort avec les sacrements de l'Eglise. Combien d'actes de vigilance et de mansuétude solitaires n'a-t-il pas accomplis de la sorte, et que d'inconnus, niôrae pour ses amis, dans ce ruissellement de bienfaits et de charité pratique !
Quelques-uns ont dit qu'il ne paraissait pas regretter beaucoup ses amis morts. C'était vrai, en apparence. Je ne l'ai jamais vu pleurer. Il s'attristait de l'absence, niais il ne croyait pas à la mort. Il avait comme une certitude, à laquelle sa morale donnait pour ainsi dire une preuve mathématique , qu'il reversait les disparus. Les relations d'àmes , les échanges de paroles, n'étaient qu'interrompus. Un jour, après un acte politique d'une signification grave, il me disait :
— Je voudrais savoir si Déranger est content.
Béranger était mort depuis huit ans.
Il regrettait, il ne s'attendrissait pas; l'attendrissement lui paraissait une faiblesse et une concession à la doctrine de l'anéantissement absolu. Il respectait trop Dieu pour admettre qu'il pût détruire une créature à laquelle il avait permis de croire fièrement à l'immortalité. Je lui ai demandé souvent sous quelle forme il la pressentait. Je lui exposais quelquefois la lumineuse théorie des sphères, des incarnations sans fin dans les humanités renouvelées et des épurations successives. J'étais très-convaincu. Il inclinait vers cette vraisemblance. Il ne se prononçait pas. Il cherchait dans le grand problème. « Je ne trouverai jamgds, disait-il, mais vous saurez ce que j"ai entrevu. Je résumerai ma foi dans un livre que j'écrirai quand je serai très-vieux, et qui contiendra, je l'espère, le miel de toutes mes saisons. »
Il ne se jugea jamais assez vieux pour l'écrire matériellement. Mais il en traçait chaque jour, comme Hugo à présent, une page vivante par une
bonne action dont il ne parlait pas. Il priait par l'acte, par le pardon, par la générosité qui jaillissait de lui, comme d'une source, tantôt enflammée et tantôt rafraîchissante , suivant les occasions. Les ermites de la montagne ou les religieux des couvents faisaient leurs chapelets en ajustant benoîtement les uns après les autres les coquillages ou les perles de verre. Celui de Lamartine se composait d'un déroulement continu des grains de bonté qu'il tirait de son cœur. Nous passerions nos heures à les compter : nous aimons mieux essayer de reprendre les chemins par lesquels il les laissait tomber, comme un saint prodigue.
L'histoire de Léon Bruys, d'Ouilly, atteste d'une manière trop persévérante la vigilance de Lamartine pour que je n'y revienne pas. Grâce à lui, malgré les malheurs accablants qui la heurtèrent, la tristesse ne pénétra jamais dans cette \ie faite pour le sourire.
J'ai déjà dit que Bruys nous éblouissait dans notre première jeunesse par son inconduite élégante. Après beaucoup de liaisons, il s'était fixé sur une maîtresse, comme il ne s'en donne qu'aux poètes. Elle était mariée, comtesse, libre et Italienne. Elle nous paraissait sortir, avec ses éblouissements et ses aventures, du cadre radieux d'un roman de M"** Sand. Le sien était si connu, et devait si positivement se terminer par un mariage, que Bruys me fit l'honneur de me présenter à elle comme un cousin de l'avenir. Il y avait toutes les fantaisies amoureuses dans cette aventure. La beauté, l'esprit, l'illustration, les voyages,
les séjours d'hiver à Paris, le monde qui admirait, l'époux qui s'apprêtait à laisser une veuve. Ils coururent à travers l'Europe sur un de ces chars dorés dont les roues jettent des étincelles. C'était bien de l'adultère, mais de si bon goût, et avec tant de raisons un peu justificatives, qu'il perdait l'horreur de son nom. J'ai déjà raconté que lorsque tout s'arrangeait pour un dénoûment légal, le vieux comte mort, la grande villa bâtie en plein Maçonnais, les complications survinrent, le mariage fut impossible, et cet amour qui avait duré dix ans, s'éteignit au moment d'être enregistré sur l'état civil. Le notaire était sans doute un personnage inadmissible dans ce long scénario de bals masqués, de promenades sous les cascatelles, de musique et de gondoles. La délaissée s'ensevelit dans les larmes les plus vraies qui aient jamais jailli des yeux," et n'en sortit que plusieurs années après pour un autre mariage qui fît grand bruit. Léon essaya bien d'être tragique, mais la mélancolie même ne lui ^^nt pas. Elle ne l'atteignit pas non plus dans la ruine complète. Les marbres de la villa avaient emporté les débris d'un patrimoine répandu sur tant de chemins. Il dut vendre peu à peu ses bois et ses terres, et résolut de lutter par le seul courage de l'esprit, mais sans que ses muscles eussent été frottés avec l'huile des forts.
Il avait des aptitudes à trop de choses. Sans Lamartine, il serait mort de faim sur un amoncellement de facultés indécises. Il ût de l'agriculture d'abord, ainsi qu'il appartient à un gentilhomme. Ses convictions politiques et religieuses ne le portaient peis à partir
pour la croisade, qui manquait absolument à une époque où on n'avait pas encore inventé les zouaves du pape. Il partit donc pour l'étable ou pour le champ qu'il défrichait. Mais il s'arrêtait toujours s'il lui arrivait une rime, ou s'il rencontrait une bergère. Les blés ne sortirent pas du sillon. Les raisins n'allèrent pas au pressoir. L'engrais Jauffrey enfouit inutilement ses dernières pièces d'or.
Il pensa à la musique. Il chantait et composait agréablement. Un jour à Venise, sur la place Saint- Marc, il était entré dans le cercle d'un pauvre musicien ambulant. Les canzonnettes napolitaines affluèrent sur ses lèvres, les pièces de monnaie dans sa sébile. Il fut applaudi à outrance, ne voulut jamais se nommer et remit à son partenaire, qu'il invita à souper, la recette augmentée de quelques louis. Mais ce qui avait été un succès de rencontre ne pouvait pas devenir une ressource. Il se tourna vers les pinceaux, qu'il maniait comme la guitare. Il loua dans le quartier latin une chambre de rapin et eut le courage et la faculté de recommencer une jeunesse. Il la retrouva, quoiqu'il eût alors plus de quarante-cinq ans. Il repassa dans tous les sentiers immortalisés par Mùrger. Il y rencontra des musettes, mais non la fortune : ses pastels, fondus et pastoraux, ressemblaient trop à une romance de la Restauration. Les acheteurs n'arrivaient pas, les termes échus s'amoncelaient sur les pipes inépuisables que nous fumions en sa compagnie. Nous faisions de notre mieux pour lui déguiser nos subventions. Elles ne suffisaient guère à laisser vivre un garçon qui avait eu tant
d'heures inoccupées et élégantes derrière lui. C'est alors que Lamartine intervint. Donner faisait tellement partie de sa nature, qu'il trouvait des prétextes de génie pour donner d'une façon acceptable. A la campagne, dans les mansardes de Paris, plus tard dans une maison de paysan où Bruys se réfugia, Lamartine arrivait toujours à l'heure critique avec un billet de mille francs dans les mains, et suppliait si ingénieusement qu'il trouvait moyen de l'oublier sur une table sans que rien pût être froissé dans une susceptibilité raffinée. Il ne s'inquiétait pas de savoir si cet argent irait à des besoins pressants ou à des distractions plus ou moins orthodoxes. Il voulait continuer à son ami la trame de gaieté qui avait enlacé toutes ses saisons. Un jour, il était lui-même trèsobéré, et Bruys absolument dénué : il lui envoya un cheval avec une charrette qui apportait sa nourriture pour un an, afin qu'il pût venir plus souvent le voir à Monceaux. Lamartine était mieux que paternel, il était maternel dans ses combinaisons. Il écrivait vingt pages de plus dans un de ses livres, et le budget de Bruys était reconstitué, et la joyeuse humeur reprenait son cours, et au lieu de tourner autour d'une comtesse le facile adorateur retrouvait assez de liberté d'esprit pour tourner autour des Siizons qu'il dénichait dans les haies comme en plein xvni* siècle. Cela dura quinze ans.
Bruys n'était véritablement sérieux qu'en amitié et en politique. Sorti d'une souche légitimiste et élevé par un prêtre, l'horreur du cléricalisme l'avait conduit au libéraUsme, l'admiration pour Lamartine au repu-
l»licanisme. Il avait dans le temps vendu ses derniers hectares pour soutenir le Bien public et courir le pays en y répandant la propagande démocratique. Il se tenait si d'aplomb sur ses principes que même après dîner il oubliait de rire quand il s'agissait de les défendre. J'ai parlé de la sous-préfecture refusée avec indignationle 5 décembre 1851. Ace moment-là, il n'avait pas de paletot pour l'hiver.
Lamartine parlait avec bonheur, dans l'intimité, de ce quelui coûtait Druys d'OuilIy. Il considérait comme un devoir étroit le soin de le nourrir. Bruys, au lieu d'être une des meilleures âmes du monde, aurait été un parangon d'ingratitude que Lamartine se serait conduit de même. Son génie a eu des caprices ; son cœur, jamais.
Une après-midi nous montâmes à cheval^ pour aller dans cette masure de Vergisson où notre ami se blottissait, pendant les dernières années :
Lamartine partait pour un bienfait. Il s'amusa à débuter par une espièglerie. Je me tiens passablement en selle, grâce à de longues jambes et à une longue habitude. Il avait encore quelques chevaux. Il me prêta une jument qui faisait une série de volutes comme les lévriers , non inquiétantes pour moi , mais déplorables pour qui consacrait toute son attention à écouler. Cependant, je parvins à ne rien perdre des discours et mes soubresauts en ponctuaient les périodes. La route est charmante en glissant sous la roche de Vergisson , et rappelle les méandres italiens de la Corniche. Nous passâmes devant la maison d'une très-belle et très-excellente
276 LAMAKTINii ET SES AMIS
personne, M^^e de S. . . qni avait été dame d'honneur de la reine actuelle du Portugal; elle était derrière la grille dans le rayonnement de sa jeunesse et du cercle mouvant de ses enfants.
— Où allez-vous? dit-elle à Lamartine?
— Je vais tâcher de faire quelque bien au cœur comme vous en faites aux yeux, répondit le poëte.
— Vous ne venez pas assez nous voir, monsieur de Lamartine. C'est pour vous arrêter une minute que nous venons tous les jours sur la route. Mais nous ne nous lasserons jamais de vous attendre.
Elle a tenu parole.
Elle a attendu Lamartine sur la route de Saint- Point. Bien peu d'années après, le cercueil ramené avec tant de douleur enthousiaste rencontrait la tombe de celle dont l'apparition nous avait éblouis de sa grâce.
Nous arrivâmes à Vergisson. Léon habitait une petite chambre délabrée dans une myison de vigneron, que lui prêtait une parente et où on venait autrefois pour les vendanges. Pendant l'automne, la pluie ruisselait du toit mal joint sur le ht; pendant l'hiver, la bise y amoncelait la fumée ; mais elles tombaient sur la résignation et la bonne humeur. Il portait une pauvre blouse rapiécée, lui qui avait tant fait honneur jadis aux habits de Chevreuil. L'élégance lui restait dans le dénùment. Il tira d'une armoire des cigarettes de tabac du Mont-Carmel, qu'un pèlerin avait rapportées à son luxe dans les beaux jour:. Il ne sorlaif de sa cliambreqiie pour quelqu--?
LAMARllNt Ll bhb AMIS 277
parties de chasse bien modeste avec un voisin pour qui son arrivée avait été une bonne fortune.
— Et à quoi vous occupez - vous maintenant , demanda Lamartine ?
Bruys rougit. 11 en était à sa quatrième manière.
~ Je fais un grand poëme, répondit-il. Quand il paraîtra, je payerai toutes mes dettes. Il a déjà douze mille vers.
Il ne se faisait pas illusion sans doute sur la valeur de ses conceptions poétiques. Mais racharnement honorable qu'il avait mis à demander sa vie à la musique, à la peinture, à la poésie^àtous les grands arts effleurés, lui faisait prendre son courage pour un succès, et ses chimères pour des billets de banque. Lamartine savait bien qu'il serait l'éditeur futur de ce poëme.
Il voulut récompenser de suite le solitaire. Il le força à lui lire deux chants. C'était doux, fluide, tracé dans la trame lamartinienne, mais jamais avec des teintes complètes. Il devait faire défiler ainsi trois cents vers par jour. Lamartine ne sourcilla point. Il se voyait cependant, pour ainsi dire, passé à une cinquième eau.
— Et quand vous êtes las d'écrire ces douces choses, à quoi passez-vous votre temps? reprit-il. Je serai un jour aussi dénué que vous, mon cher ami, et je viens étudier à Vergisson un programme de philosophie pratique.
— Les paysans entrent dans la cour le soir. Je mets une chandelle sur un tonneau et je leur lis Lamartine.
— Le comprennent -ils? demanda l'auteur de Joceîyn. '
— Je ne leur donne que ce qui touche à la politique. Je leur explique la République. Je me rappelle des lambeaux de vos phrases et je les coule dans les miennes. Je leur démontre à ma manière, — un peu à la vôtre, oserai-je dire — que les progrès de la vigne, le bien-être du paysan, la paLx dans le ménage, la bonne tenue dans l'uniforme : tout cela est dans la République qui peut seule assurer l'ordre. Je leur conseille de penser plus au bon Dieu qu'à ses curés. Je leur fais aussi des chansons, où je trouve toujours des rimes à la liberté. Aux premières élections vous verrez, aux votes de la commune, si j'ai réussi.
Nous entendîmes bientôt un bruit de voix et de sabots dans le chemin qui longeait la masure. Nos chevaux attachés au portail attirèrent quelques vignerons perchés dans les vignes sur la hauteur. On se répéta que Lamartine était venu chez son ami. La cour se remplit, mais elle ne pouvait guère contenir une foule. Des hommes, des vieillards, des enfants, des travailleurs attendaient pour le voir sortir. Ils n'osèrent point l'appeler. Il alla de lui-même au-devant de cette curiosité affectueuse. Ce n'était pas le heu pour faire un discours, et il avait la solennité en horreur. Il serra des mains, il jeta des paroles. J'en ai retenu quelques-unes.
— Mes amis, dit-il, vous avez sacrifié des heures pour me voir. Vous laissez la pioche et la charrue, et vous venez au-devant d'un homme, quia aussi essayé
de manier un instrument utile et qui passe son temps à défricher un autre champ que le vôtre, mais, qui vous appartient aussi. Vous avez compris de vousmêmes que la République c'est le sacrifice ; c'est aussi la récompense. Nous lui sacrifierons, nous, tout ce qui s'appelle du luxe dans notre vie. Immolez-lui aussi vos défiances. N'ayez plus de soupçons contre les riches, qui ne doivent plus ressembler qu'à des hommes de bronze que vous voyez dans les fontaines des jardins publics, répandant la source d'eau par les bouches ouvertes. Au heu de l'eau, nous répandons quelquefois notre sang. Qu'importe! la récompense dont je vous parlais, c'est la liberté pour tous, l'ordre complet, le travail sous le regard de Dieu, la fraternité, la République ! Que nos cœurs se cherchent et s'enlacent les uns aux autres comme ces ceps de vigne que vous conduisez sur la montagne , et de toutes ces grappes d'amour il jaillira aux saisons prochaines le vin de la Uberté!
Il allait oublier son auditoire et parler philosophie pour Bruys et pour moi. Mais le soleil obUquait, et il remonta à cheval sous des bénédictions. Ce jour-là, il ne gâta pas ou il n'humilia pas le souvenu* d'une visite en laissant de l'or derrière lui.
Mais ses bienfaits suivirent Bruys qu'il installa dans une petite maison, sur une promenade, à Màcon. Il variait le scénario de ses subventions. Tantôt il envoyait des inconnus acheter à un prix inespéré, et comme pour eux, les pastels du pauvre gentilhomme artiste. Tantôt il apportait ses billets de banque effrontément, prétendant qu'il sauvait des épaves de
sa ruine, et qu'il serait bien heureux de les retrouver un jour, quand Bruys dont la réputation commençait, gagnerait avec ses pinceaux tout l'argent qu'il voudrait. Le cher compagnon ne gagna que le ciel, par sa résignation souriante, par son patriotisme constant, par sa gaieté qui prouva jusqu'à la fin que, même en les conduisant à travers des aventures qui auraient été tragiques pour d'autres, Dieu fait parfois d'heureuses créatures. Bruys mourut à l'heure où le petit héritage d'une sœur lui arrivait. 11 fut beau jusqu'à la dernière minute, et il entra dans la tombe sous l'auréole de son maître qui lui tenait les mains. Il a sans doute traîné son sillage entre beaucoup de légèretés naïves : mais il n'a jamais eu une pensée hostile ou une parole amère. De plus, il a donné vingt ans de sa vie à la République. Quiconque a été républicain, a beaucoup aimé, et tout lui sera rem;^.
Revenons à la rue de la Ville-l'Évêque et aux dernières saisons. La petite maison a vu peu de joies, et elle a renfermé beaucoup d'angoisses. Les huissiers, les médecins désespérés, les remèdes chimériques, y sont entrés à toutes les heures. C'est entre
ces murs lézardés, comme celui qui allait les habiter, que cette grande vie de voyages, d'héroïsme et de gloire s'est effondrée dans la misère et presque dans l'humiliation. Le vent qui s'engouffre dans les carrefours de Paris, avait pour mission d'y apporter et d'y retrouver des gémissements.
Lamartine s'y installa vers la fin de 1849. Je n'ai point voulu savoir si la maison existe encore. Le pavillon est étroit, au fond d'une cour sombre, sur laquelle s'allonge à gauche une façade sans aucun caractère. Une porte de plain-pied avec le pavé et au bord de laquelle pendait le cordon d'une sonnette, sans cesse remuée, ouvrait sur im vestibule exigu. D'un côté, un escalier tournant conduisait aux quatre chambres de l'unique étage ; de l'autre une pièce qui avait dû être une serre, et qui se transforma bientôt en un magasin où M. et M""^ Grosset tinrent successivement pendant dix-huit ans la comptabilité, les registres d'abonnements et les numéros du Cours familier de littérature : on traversait une salle à manger si obscure que les locataires n'y dînèrent jamais et OQ arrivait à un modeste salon qui n'était grand que parce que l'hôte qui vous recevait se nommait Lamartùie. Dans le fond, un boudoir qu'un chevalet remplissait tout entier, et à main gauche une petite salle où on prenait les repas hâtifs. Le seul luxe de la demeure s'affirmait par un jardin de curé où Lamartine fit courir une pelouse de vingt pieds de longueur pour les gambades de ses lévriers. Le soleil y entrait dans le commencement, mais les embellissements de l'hôtel Beauveau qui appartint ensuite à
M. Ernest André et devint plus tard le ministère de l'intérieur, jetèrent des nappes d'ombre sur ce pauvre coin de lumière. Le poëte s'y promena souvent, mais il n'y trouva plus de rimes ; l'orateur n'y prépara de discours que pour lui-même. Il ne rentra jamais dans ce rez-de-chaussée glacial sous les frémissements et les acclamations qui redisaient dans la foule l'enthousiasme de ses paroles et de ses écrits. En quittant la rue de l'Université, il quitta sa gloire. Ceux qui ne l'ont vu que rue de la Ville -l'Évêque, n'ont pas connu le vrai Lamartine.
n y fut hanté par une seule pensée : sa libération. Il en sortit la Vie de César, un chef-d'œuvre, et d'admirables pages çà et là, dans le Cours de littérature ; mais la préoccupation constante, les spectres qui revenaient sans cesse, c'étaient les vignerons de Monceaux auxquels il devait beaucoup et qu'il ne pouvait pas pajer- Il oubUait que par ses libéraUtés, par ses acquisitions même, il les avait tous enrichis. Il se figurait toujours les voir arriver à Paris avec ses billets à la oaain. De là les combinaisons financières qui l'épuisaient.
M""' de Lamartine ne quittait point d'un pas le chemin ensanglanté. Elle s'était associée à son mari par le travail, les recherches des documents que les sujets traités renouvelaient si souvent, et enfin par le sacrifice de sa fortune personnelle. Elle avait été poussée de l'admiration à la hbéraHté. Elle ne discutait jamais, soit les prétendues nécessités, soit même les caprices. Après des années, sentant que rien ne comblerait un gouffre que des témérités rouvraient à
toutes les heures, elle se désintéressa de sa ruine, et ne donna même plus de conseils. Ils manquèrent beaucoup, car elle avait un bon sens inépuisé. Elle se retira dans la peinture et dans la sculpture. Elle peignit sur porcelaine, pour une ciieminée de la maison du bois de Boulogne donnée par la municipalité, une collection de médaillons de grands poètes qui serait presque digne d'un maître. Elle sortit du luxe avec une simplicité et une élégance qu'elle conserva jusqu'à la fin de sa vie. Plus âgée de quelques années que Lamartine, la vieillesse la marqua plus tôt. Elle aurait su vieillir, parce que le courage ne lui manqua en aucune occasion, mais elle ne voulait ni être courbée ni avoir des cheveux blancs. Elle s'attendait toujours à quelque catastrophe politique qui la ferait partir, et elle devait rester vaillante et agile, et prête aux longs voyages. Sa santé qui fut toujours faible, succomba dans une lutte contre l'envahissement de l'âge. Elle assistait à son salon ; elle ne le tenait plus. Celui de la rue de la Ville-i'Evêque était bientôt rempli par les rares amis qui y venaient tous les soirs ou les étrangers qui se faisaient présenter. Lamartine répondait quelques mots en anglais ou en italien. Elle ne dirigeait plus la conversation, même pendant les somnolences du maître de la maison. Elle se réservait pour la correspondance. Ronchaud , Alexandre, M. d'Esgrigny, ont de nombreuses lettres des dernières amiées qui montrent toute la flamme pâle qui brûlait encore celte âme. Elle mourut à Paris en 1867. La maladie fut longue et aiguë dans la dernière phase. Lamartine aussi était cloué sur son
!it par les tenailles du rhumatisme. Les deux chaml)res étaient séparées par un vestibule. Ils envoyaient sans cesse la camériste aux deux chevets. Ils ne purent pas échanger une seule parole d'adieu. Les souffles de l'agonie avertirent de loin Lamartine. Je le vis le lendemain, toujours sur son lit, et tandis qu'on clouait la bière. Les larmes ne- montèrent pas dans ce regard ferme, et la voix ne trembla pas lorsqu'il me raconta la mort : mais les termes brefs qu'il employa disaient profondément dans quel vide il tombait, et quelle amitié héroïque venait de se briser. Des sanglots n'auraient pas ému autant que ces paroles lapidaires.
La famille était encore nombreuse alors.
Elle s'unifiait plus intimement, malgré les dévouements de ses sœurs, dans la personne de M°^ Valenline de Cessia, l'admirable nièce dont j'ai déjà eu l'honneur de parler.
Elle reprit la tâche de sa tante. Elle corrigea aussi les épreuves, et, de plus qu'elle, elle érrivit sous la dictée. Lamartine qui avait toujours tenu la plume lui-même, la laissa souvent à la fin dans la belle main de M°"= Valentine, qui avait poussé la pieuse flatterie jusqu'à s'assimiler son écriture. Parfois, aujourd'hui lorsque le bonheur nous apporta une lettre d'elle, nous tressaillons. Lamartine est encore debout, et il nous envoie un de ses billets du matin.
Je cherche maintenant dans ma mémoire, pour ne rien omettre de ce que je sais sur Lamartine. J'ai
entendu ou vu tout ce que je rapporte, ou il me l'a dit lui-même, ou des témoins sûrs me l'ont raconté au sortir de l'heure. Je me reprocherais de laisser sur la route parcourue devant moi un seul souvenir sans le relever pieusement. Je me suis promis de montrer le vrai Lamartine, et je suis certain que la vérité ne peut pas nuire à cette grandeur. Je fouille dans la poussière de ses pas, jusqu'à l'épuisement de mes efforts.
Lamartine était, un soir, plus pensif et plus assombri qu'à l'ordinaire. Le petit salon restait \\de. Les visiteurs n'étaient pas encore arrivés. J'essayai plusieurs questions auxquelles ne répondirent que des monosyllabes. Je prévoyais toujours une catastrophe domestique. Je craignais que l'intérêt ne touchât à l'indiscrétion. Cependant je ne pus tenir à Tincertitude,
— Qu'avez-vous? lui dis-je, osant à peine me faire entendre.
— J'ai eu le contact d'un problème qui m'effraie, me répondit-il. Une question a été posée à ma conscience, et elle n'y répond pas. Je n'ai jamais été troublé par une femme, comme je viens de l'être par cet homme.
— Quel homme?
— Un homme complet et plein de lacunes. Un évangéliste et un Helvélius : Victor Schœlcher.
Je connaissais le nom et la vie qu'il a signée. Je m'inclinai. Lamartine se leva. Il avait besoin de mouvement pour s'arracher à une pensée fixe.
— Il est venu à moi avec son grand front et son
2d6 LAMARTINE ET SES AMIS
regard doux, reprit Lamartine. Je ne l'avais jamais rencontré. Il m'a raconté sa vie de républicain et d'apôtre. Il marche droit dans son chemin, de même que s'il se dirigeait sous une étoile. Il a fait pour la délivrance de la race noire plus que Wilberforce et que Louis Blanc, et moi, et tout le gouvernement provisoire. Il n'a point passé une heure sans s'oublier. La justice est sa respiration; le sacrifice est son geste; le droit est son verbe. Chacune de ses inflexions fait penser à ce que nous nommons le ciel. Les martyrs et les saints ont moins produit de charité que lui. J'ai été ému jusque dans les abîmes de l'âme en l'écoutant. J'ai pris ses deux mains et je l'ai remercié d'avoir tant fait pour Dieu. « Je suis matériahste et je ne crois pas en Dieu », m'a répondu Schœlcher. Et il est sorti. Je demeure, moi, dans une perplexité insolente. L'homme peut-il tirer tant de vertu de lui-même? Est-il légitime de travailler si bien pour le divin maître et de le méconnaître, et n'est-ce pas un attentat de créer un blasphème de son mérite? Dieu est-il indifférent si la parole le nie, quand l'action le prouve ? Pourquoi cette exception? La négation absolue de Dieu mène aussi droit à l'asservissement, que le Zuyderzée mène au pôle nord. Le césarisme a des recrues toutes enrégimentées dans les légions d'athées. Et ils se font légion ! Gela ne m'inquiète pas pour l'étemelle morale qui surnagera, mais cela me trouble pour la Répubhque de l'avenir. La République est l'idéal de la justice, et jamais les ouvriers de la nature seule ne construiront la cité sainte. Des marais du matérialisme il sortira
vingt Marais pour un Schœlclier. Jamais mon admiration ne m'a fait autant de mal! Et je l'admire et je l'aime après cet entretien d'une heure. Et je voudrais lui donner de mon âme pour faire la sienne, ou plutôt, car il en a une en travail continuel, pour qu'elle éclate sur ses lèvres par l'explosion de ses vertus.
Lamartine retomba sur son fauteuil et dans la tristesse. Ceux qui vinrent ce soir-là n'obtinrent que son silence. Il fut pendant des heures l'esclave de sa préoccupation, lui qui s'élançait si vite habituellement hors de lui-même.
Schœlcher l'irritait et le charmait.
Je me suis souvenu de cet entretien quand j'ai eu l'honneur de m'asseoir à l'Assemblée nationale, tout près de ce philosophe qui n'a rien changé ni dans sa charité ni dans son scepticisme. Si une question m'embarrasse, je me penche sur lui^ et je sais que la solution juste va monter de cette conscience. Elle a plus que la justice ; elle a la chaleur qui ne peut être puisée qu'aux sources éternelles. Schœlcher me pardonne d'être spiritualiste comme nous lui pardonnons tous d'être un prêtre sans le savoir, et un prêtre dans le sens le plus auguste et le plus dégagé du symbole, et de nier Dieu, en votant avec Jésus. Si en effet le prêcheur de la montagne envoie son souffle dans l'Assemblée de Versailles, nous osons assurer qu'il se porte davantage sur les bancs où on demande l'amnistie que sur ceux où on la refuse.
Mon autre collègue et mon ami, Laurent Pichat, ne s'approcha de Lamartine que vers la même époque. H dirigeait alors la Revue de Paris avec Maxime Du
Camp et Louis Ulbach. La rédaction, tenue par ces mains fortes et poétiques, venait au-devant de toutes les espérances politiques qu'elles remuaient en les ennoblissant. Chaque feuille de la Revue répandait sa lumière, comme une aurore de la République future. Pichat venait d'y écrire une page d'enthousiasme à propos d'une manifestation que les écoles voulaient faire en l'honneur de Lamartine. Celui-ci le fit demander.
— Je ne me suis consolé de n'avoir jamais connu Armand Carrel, dit -il en venant au-devant de lui, que par l'espérance que je vous verrais un jour. Vous nous le rendez, et vous êtes, par votre caractère et par votre talent, une des forces de la démocratie.
La conversation où le parallèle avait mis au début de l'exagération que justifiait la valeur de celui qui entrait de suite dans cette intimité illustre, alla à toutes choses. Elle flotta entre les interlocuteurs, je ne sais par quel hasard, de la musique aux chiens de Lamartine.
A propos de la musique, il monta au diapason le plus élevé de son éloquence.
— Si j'avais pu obtenir de la nature de mesurer mes facultés à mes aspirations, je lui aurais demandé de faire de moi un grand musicien, dit-il. La langue des mots m'a toujours paru insuffisante pour rendre en sonorité et en couleur ce qui vibre en nous. Celle des sons est indéfinie. La parole n'atteint qu'une certaine hauteur, et retombe sur celui qui l'a lancée. La note dépasse l'horizon et entraîne le chanteur au-delà de l'azur. L'alphabet est vite épuisé. L'orchestre n'a
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pas de frontière. La musique se passe de traducteurs. Je donnerais mille fois le Lac pour la Pastorale. Si je dis un vers , Fido s'endort ; si je chante une gamme, Fido me comprend, et il hurle, car je chante faux.
Et Lamartine revint à an de ses textes les plus chers : l'intelligence des animaux.
— J'ai toujours un morceau de sucre pour les chiens, dans mes poches, continua-t-il. Je prenais un bain ce matin. J'avais laissé mon pantalon à terre. Fido le flaire, met sa gueule dans ma poche de droite, et n'y trouve rien. Ce premier mouvement n'est que de l'instinct. Soit! attendez le second. Fido pense ! Il se rappelle qu'il y a une seconde poche. Il retourne le pantalon, trouve l'autre cachette et est récompensé. Y a-t-il beaucoup d'hommes qui sachent aussi bien que cet animal retourner les poches et les situations?
J'ai tenu à donner cet exemple, entre mille, de tout ce que la causerie de Lamartine avait de charmes et de trouvailles.
J'ai peine à croire que Lamartine ne soit pas de sa présence réelle à l'Assemblée nationale avec nous, ses disciples, qui ramènerons sa République, pour essayer de la faire immortelle.
Il conduit les mains de Pichat et les miennes, et presque toujours celles de Charles Rolland et d'Alexandre, vers l'urne qui contient la France !
Un de ceux qui y mettront aussi bientôt leur attestation de la République, Léon Margue, de Màcon, venait souvent alors rue de la Ville-l'Évêque.
Ce n'est pas de Lamartine qu'il a appris l'éloquence et l'honnêteté que lui inspire, à chaque minute, sa nature généreuse et féconde.
Mais c'est lui qui lui a enseigné la patience, pour monter en scène à l'heure où tout son rayon sera sur lui, et où la Répubhque aura besoin de tous ses chefs de phalange. Léon Margue aurait été nommé représentant le 2 juillet, s'il avait fait un signe de consentement. Je me suis assis sur son banc à l'Assemblée, mais je ne le remplace pas. J'y resterai si on me fait l'honneur de m'y maintenir, et j'y resterai surtout pour y associer mes votes à ceux d'un des meilleurs amis de ma vie et de ma conscience.
Parmi les figures sympathiques rencontrées encore dans la petite maison du poëte, je ne veux pas laisser dans l'ombre celle de Robert qui représente de nouveau les Ardennes. Elle est trop franche et trop éclairée du rayon du patriotisme pour qu'on l'oublie. Robert (des Ardennes) connaissait Lamartine dès l'enfance. Son père, en qui se continuait la tradition des grandes vertus républicaines de la Convention, l'avait présenté au maître dès 1830. Le fils revint homme à la Constituante, et donna tous ses votes à la République. Il repassait sans cesse avec nous tous le seuil béni, pour retremper sa conscience dans le génie. Les événements l'emportèrent bientôt ailleurs. Il ne revit plus Lamartine qu'en 1867 dans les salles de l'Exposition^ traîné sur une petite voiture roulante. M"^ Valentine lui exphquait les merveilles cosmopohtes et industrielles. Il ne s'y arrêtait guère, et
ne leur envoyait qu'un sourire banal. Il apercevait sur elles l'ombre mortelle et fétide de l'empire!
Lamartine donnait encore quelques diners intimes, au milieu de sa détresse.
J'y étais rarement appelé. La table était étroite et il avait ses obligations de Paris à satisfaire. 11 nous comblait en été et en automne, à Saint-Point et à Monceaux, de son hospitalité et de sa bienveillance. Je lui avais dit que je m'étais rarement approché d'Alexandre Dumas père. Il m'invita une fois avec un de nos voisins de campagne, pour nous faire mieux voir l'auteur de Monte-Cristo. Il y avait là aussi un ancien consul en Italie, très-grand ami de Stendhal dans le temps, et un journaliste, de je ne sais quelle nuance^ qui ne gardait pas tout son esprit pour son feuilleton. Naturellement, cet inconnu tutoyait Dumas.
Lamartine se mit de suite en coquetterie. Il s'absenta de ses préoccupations pour mêler sa verve au courant de celle de Dumas et des deux autres. Je n'ai jamais mieux compris que ce soir-là tout ce qu'il peut y avoir de charme et d'entraînement spécial dans ces réunions à table qui furent les dîners couchés des Romains, et les petits soupers du xvni° siècle. Dumas refit pour nous un volume entier et inédit de ses impressions de voyage. Il répandit à pleine coupe ce rire sonore qui fut un cordial et un bienfait. Il improvisa ses saillies comme la treille improvise ses grappes d'où sort la liqueur joyeuse. Nous ne lui demandâmes que de ne pas se contenir ; mais
jyjme valentine était là, et il ne franchit aucune borne du respect. Lamartine ne se laissa point dépasser d'une tête, dans cette course de l'esprit. Il fut amusant, lui, le grand flagellé d'alors, et amusant de même que si Voltaire, Benjamin Constant et M""' de Staël avaient parlé par ses lèvres. Il sortit du sentier tortueux de la dette et parut oublier que la République était morte. L'ami de Stendhal et le journaliste qui étaient pourtant des hommes de spontanéité, ne purent renvoyer autre chose que des approbations par le geste et par l'hilarité affectueuse. Mon voisin de campagne qui passait ses nuits dans sa bibliothèque de village, comprenait tout, car ils ne parlaient point parisien, mais français. Moi je déplorais que tant de perles fussent jetées dans les eaux vagues de ma mémoire troablée , et j'aurais donné toutes mes ambitions de l'avenir pour être sténographe à cette heure-là.
Contre les habitudes de la maison, le dîner se prolongea : la nuit était noire sur le petit jardin, quand nous rentrâmes au salon. Les fenêtres furent ouvertes et les cigares allumés. Une des imperfections de Dumas était de ne pas fumer. Il s'en justifiait, en citant de grands exemples, et choisis avec une mauvaise foi insigne, Napoléon entre autres qui était d'une génération de priseurs. Il partit d'une anecdote pour faire effrontément le panégyrique du conquérant.
Lamartine redevint sérieux. Certaines questions ne le laissaient jamais indifférent. On n'effleurait pets sa religion morale sans faire jaillir des protestations.
J'ai toujours soupçonné Dumas d'avoir voulu se reposer et d'avoir désiré un grand discours pour précipiter sa digestion.
Il l'obtint.
Lamartine, dont c'était aussi le texte éternel contre Déranger, reprocha à Dumas d'avoir écrit des pages pour l'empire. Il pardonnait tout, excepté cela. Il prouva que M. de Sade avait fait moins de mal à l'humanité en écrivant Justine, que le général Foy en saluant trop souvent la colonne. Il estimait que Sainte- Hélène avait été une expiation trop douce pour tant de crimes. Il souleva les lauriers du héros, et trouva le crime bestial du misérable et du fourbe. 11 n'admit aucune circonstance atténuante pour celui qui avait étouffé la République sous les talons de ses grenadiers. Il voyait éternellement couvert de pourpre hideuse devant la justice de Dieu, l'homme qui avait abaissé ces écluses de la paix par lesquelles tant de flots de sang avaient interminablement coulé. Il proclama que rien n'amnistiait l'assassinat, et que Cartouche aurait fait grâce au duc d'finghien. Enfin il démolit pièce à pièce l'énorme Dumas, comme s'il avait été un ministre et un complice de Bonaparte.
Dumas eut la modestie de ne rien répondre. Il emportait sa page d'histoire clouée sur lui. Cependant il ne voulait pas rester sous cette malédiction à la Démosthènes. Le bon garçon ne trouva rien de mieux à faire que de se tourner en pitre, et après :iuelques facéties peu en situation, il opéra sa sortie,
en tapant sur le ventre de Lamartine et en l'appelant : Farceur !
J'en demande pardon à l'ombre de Dumas, mais il fit ainsi.
Des témoins restent.
Ce fut la dernière fois que je me trouvai en présence de Lamartine avec tout son génie.
Celui qui allait se montrer, hélas! conservait sa bonté exquise, mais l'huile tarissait peu à peu dans le sanctuaire. Il s'en échappait encore quelques rayons, mais de plus en plus rares.
Un lent travail de désorganisation se faisait dans ce cerveau homérique.
Je ne pouvais pas croire à un si grand malheur. Je revenais sans cesse rue de la Ville-l'Évêque. Je savais que les heures du matin lui étaient encore limpides , et qu'il écrivait ses adorables Mémoires posthumes, qui ont paru l'année dernière. Je le retrouvais doux, incliné à l'effacement volontaire, et se taisant trop. En revoyant ces grands traits de marbre et ces yeux si profonds, en recueillant quelques paroles d'harmonie qui sortaient encore de ses lèvres, je me reprenais à l'espérance qu'il était intact et qu'il se redresserait par un coup de foudre.
Je me rappelle encore une circonstance bien amère.
J'avais été frappé de la couleur biblique de la vie " de Mahomet, dans sa belle Histoire de la Turquie. Il me paraissait qu'elle renfermait des éléments d'un
grand opéra religieux, liéroïque et amoureux. La Kaasbah, la montagne du Coran, la guerre de la foi, la passion, le paradis, tout me séduisait. La musique frissonnait dans ces admirables pages. Je les fis lire à mon ami Vaucorbeil, que j'appellerais si naturellement un grand artiste, s'il n'avait pas été mon collaborateur.
Je rimai le poëme.
Vaucorbeil mit dix -huit mois à en écrire la musique.
Ce qu'elle est, on le saura, car il est impossible que les portes de l'Opéra ne s'ouvrent pas devant ces sonorités majestueuses et passionnées, et ces portes sont déjà plus qu'entr' ouvertes. Je ne crois pas qu'un sujet ait prêté davantage à la fantaisie, à la tristesse et au luxe de la phrase musicale, et je ne crois pas surtout que Vaucorbeil ait manqué à ces inspirations diverses .
L'œuvre terminée, au moins pour la poésie, les convenances exigeaient que nous eussions le consentement de Lamartine.
Je lui parlai de ce que j'avais essayé. Il fut presque enthousiasmé. Il me proposa des vers si j'en avais besoin , et j'ai l'immense regret aujourd'hui de n'avoir pas osé les accepter. Je lui demandai l'autorisation de lui amener Vaucorbeil qu'il avait rencontré autrefois chez Jules Lefèvre.
Mahomet avait galvanisé le poète. Le rendez- vous fut pris pour le lendemain.
Nous fÙQies introduits avec un air de mystère peu habituel dans cette maison ouverte. Lamartine se fit attendre longtemps. Que s'est-il passé? Y avait-il eu une crise?
Nous nous promenâmes, Vaucorbeil et moi, dans le petit jardin, en commentant cette longue attente. Enfin Lamartine, plus habillé que de coutume, se montra à la porte du salon. RP® Valentine qui lui donnait le bras, disparut dans un rayon du soleil couchant. Lamartine vint au-devant de nous, et nous ramena aux fauteuils. Il se laissa tomber, de même que s'il avait été épuisé par quelque fatigue étrange.
n nous remercia cependant, mais lentement, de l'honneur que nous voulions lui faire en transportant dans les splendeurs de l'Opéra la figure de Mahomet telle qu'il l'avait vue. Je lui exprimai mon admiration pour les teintes de douceur et d'humanité qu'il avait restituées à cette physionomie de saint, sous laquelle Voltaire n'avait découvert que le masque faux du fanatisme. Il accepta la réhabilitation avec un sourire. Vaucorbeil expliqua, pour ainsi dire, la couleur de la musique qu'il allait faire. Pour qu'elle fût plus exacte, il essaya d'interroger le poëtesur ses voyages en Orient. Il a la question attrayante et pittoresque. Les réponses ne venaient guère, et ce n'était pas la bonne volonté qui y manquait. Ce rapide et éblouissant improvisateur de toutes les formes du langage cherchait douloureusement ses expressions. La corde avait été détrempée et ne vibrait plus. Il nous écoutait, et nos phrases s'interrompaient par la contera-
plation attristée de son altitude. Nous frappions vainement sur ce timbre d'or. Nous sentîmes que la prolongation de cet entretien était une fatigue pour lui comme pour nous. Quand nous nous levâmes, Lamartine eut une expression de délivrance. Il n'était plus astreint à des efforts dont il comprenait l'impuissance.
Il trouva pourtant un mot heureux à notre départ.
— Si nous arrivons à la scène, lui dit Vaucorbeil, nous ferez-vous l'honneur d'assister à la première représentation ?
— Certainement, répondit Lamartine avec une teinte de mélancolie, mais j'y assisterai du paradis... de Mahomet.
Vaucorbeil avait des larmes dans les yeux en retraversant la cour. Il n'avait pas revu Lamartine depuis les grands jours de l'Hôlel-de-Viile.
Nous restions encore une file nombreuse à suivre le deuil. Ronchaud, Chamborans, Texier, Louis Ulbach, d'Esgrigny, Rolland, Desplaces, bien d'autres et moi, nous venions souvent le soir. M""* Valentine accueillait encore quelques femmes curieuses ou passionnées de la gloire. Des familles américaines et russes ne passaient point par Paris sans avoir salué Lamartine. Il se levait de son fauteuil à l'angle droit de la petite cheminée. Il était soigneusement habillé et renvoyait un sourire; mais l'habit et le sourire semblaient lui être imposés. Les plus graves questions flottaient sans qu'il s'y mêlât, autour de lui, qui les faisait tant naître autrefois.
Était-il devenu indifférent par la désorganisation cérébrale, ou se plongeait-il déjà dans les contemplations d'un autre monde? Je croirais plutôt à cette dernière hypothèse, car parfois un éclair revenait dans ses paupières, et il murmurait à demi-voix une parole qui prouvait qu'il nous aimait toujours. A ces murmures du cœur, nous nous remettions à espérer.
Un médecin hongrois entreprit de le faire revivre. Je ne sais par quel miracle il s'imposa à sa confiance, car Lamartine conservait assez de présence d'esprit pour éloigner les médecins de son chevet. Peut-être fut-il conduit par la belle main compatissante de M™' Valentine ; Lamartine, ce veilleur de tant de matinées de travail, ne se levait plus qu'à dix heures. Il ne lisait plus. Il laissait tomber sa plume sur sa table.
Le Hongrois promit que ses remèdes auraient plus de vertu, sous le soleil de la terrasse de Monceaux, et, aux derniers jours du printemps, il ordonna le départ.
Moi je comprenais que Dieu avait fixé l'heure de son rendez- vous avec cette âme, puisqu'il n'en sortait plus rien.
LAMARTINE ET SES AUl^ 299
Le Lamartine auquel je décernais l'encens de mes pensées, était si beau et si pur, que je n'allais que par un retour de remords vers l'effigie lamentable qui en restait. Raconter ces pâles et courtes saisons, ce serait redire à satiété le culte passionné et les prosternations pieuses de ses nièces, M""** de Pierreclos et de Belleroche et de leurs filles.
Mais ce serait surtout parler de M"'^ Valentine, et elle ne m'y autorise pas
11 ne fut pas donné à celui qui a raconté tant de belles morts, dans ses histoires et dans ses biographies, d'assister à la sienne. Il ne se réveilla pas. Des prêtres s'étaient approchés de lui, mais des prêtres au niveau de toutes les hauteurs de l'intelhgence et de tous les périls.
L'un, le père Hyacinthe, qui préparait déjà sa rupture avec l'Église officielle, avait passé quinze jours à Saint-Point, dans l'avant-dernière année, et lorsque Lamartine n'était plus lui. L'autre, le curé de la Madeleine, destiné à tomber, dans sa charité et dans sa douceur, sous les balles de la Commune.
11 fut appelé au Chalet par M"* Valentine. Aucun entretien ne restait possible. Lamartine ne discuta
pas avec ce vieillard qui penchait un christ d'ivoire sur lui. Cette suprême assimilation lui fut épargnée. N'avait-il pas aussi gravi son calvaire, et pendant vingt années n'avait-il pas répandu son génie dans les cendres du foyer éteint des âmes contemporaines, pour y souffler le spiritualisme? N'avait-il pas fait de chacun de ses discours et de chacun de ses actes un enseignement divin? Ne portait-il pas devant le souverain appréciateur sa gerbe de vertus et de sacrifices, pour que les épis en germassent plus haut dans une fécondation incessante.
La douleur physique aussi lui fut épargnée. Il passa les dernières heures sur son lit à égrener des raisins de Monceaux, qu'il ne portait guère à ses lèvres, et à feuilleter un livre d'estampes qu'il devinait moins qu'un enfant. Quand la page de la fin fut retournée, il eut un regard vers le ciel et chercha une étoile par la fenêtre. Ce souffle qui avait enivré, raffermi et emporté les foules, s'éteignit dans une nuit de février.
Février? le plus grand mois de sa vie!
Et celui de sa renaissance 1
Le sceau qui était sur ses lèvres se rompit. Il parle ailleurs.
J'allais sans cesse savoir de ses nouvelles, mais je n'entrais pas.
La dernière fois que j'y allai, le jour même de sa mort, je rencontrai M. Guizot dans l'allée du jardin. Je vis une vraie larme sous ses paupières lorsqu'il revint avec la réponse fatale. Lamartine était si adoré que ceux même qu'il avait détrônés le pleuraient.
La cliambre mortuaire fut visitée toute la journée. Une couronne de roses rouges brillait au-dessus de sa tête, dans la lueur des cierges. La figure, admirablement sculptée par l'insensible agonie, respirait la paix de l'autre séjour. Adam Salomon en fit une photographie, et un ami, M. Rudler, un merveilleux crayon.
Je me trouvai devant la couche funèbre avec ce qui restait en France du gouvernement pro\dsoire, Carnot et Garnier- Pages. Pelletan s'agenouilla en même temps que moi, devant le maître.
Je me suis promis de ne parler que de ce que j'avais vu. Une obligation absolue me retint à Paris. Je n'assistai pas aux obsèques qui eurent lieu à Saint-Point. Toutes les pensées de la France y ont suivi le grand mort. La marche du cercueil à travers ce paysage trempé de neige et escorté par tout ce qu'il y avait d'illustre dans la littérature et d'attendri parmi les paysans, fut suivie de loin par tous les yeux. Lamartine considérait comme une profanation les discours murmurés sur la tombe de celui qui est en colloque avec Dieu. Il ne manqua qu'une seule fois et par une nécessité politique à la règle de silence qu'il s'était imposée. Ce fut pour les funérailles d'Armand Marrast. Il avait interdit d'avance toute parole devant la terre remuée pour lui. Bien des éloquences durent s'abstenir.
Il avait dit dans un de ses vers :
Pleure ton fils, ô ma vallée!
La vallée pleura. Jamais la pelle du fossoyeur ne
laboura plus profondément les entrailles des assistants. Quand la porte du caveau qui renfermait déjà sa mère, sa fille et sa femme, s'ouvrit devant les dépouilles de Lamartine, il en sortit des nuées de ténèbres qui se répandirent dans toutes les âmes.
Le siècle, dans sa personnification la plus haute, perdait en même temps la plus douce de ses créatures. Le génie était arrivé en lui à sa forme la meilleure, la simplicité ; et la vertu, à son expression la plus complète : l'impersonnalité 1
Il y eut dans son faisceau consulaire assez de rayons pour plusieurs vies. La poésie lui doit des mélodies qui chanteront dans les airs aussi longtemps que les rossignols chanteront dans les mois d'amour. La tribune et l'histoire lui doivent des sonorités et des médailles sur lesquelles ne tomberont jamais ni les vents ni les rouilles. La France lui doit d'avoir démontré que la République était le gouvernement nécessaire de ses crises, pour être ensuite celui de sa sagesse.
Et nous, nous lui devons encore plus ! Nous lui devons l 'impossibilité d'avoir oublié une minute notre amitié dans notre admiration.
Cormalin, octobre et novembre 1871.
P.-S. J'aurais terminé ma tâche attendrie, si les questions temporaires ne me faisaient pas revivre
sans cesse avec Lamartine. Sa grande ombre, encore lumière, se profile sur tous nos problèmes. Il les a scrutés tour à tour : l'amnistie, l'instruction obligatoire, la séparation de l'Église et de l'État, l'abolition de la peine de mort, la légitimité ou le crime de la guerre. Aux détours de chaque chemin forcément parcouru, nous trouvons, ainsi qu'une sentinelle attentive, la pensée écrite de Lamartine. Les salles des parlements, pendant de longues années, contiendront ces idées comme des sanctuaires.
Je me demande souvent, dans les heures des délibérations anxieuses, si elles descendent sur nous, qu'on place arbitrairement à l'extrémité des frontières de la République, et si pour ma part je ne les trahis pas.
Ma conscience me donne presque toujours le bonheur de leur répondre : Non I tu fais ton devoir. Tu vas où sa parole t'envoyait.
Je me place devant deux hypothèses :
Lamartine moins âgé de vingt ans.
Lamartine avec la vraie date de sa naissance, mais aussi avec l'intégrité de sa raison.
Si Lamartine n'avait eu que quarante ans à la chute de l'empire ; s'il avait entendu les effroyables clairons qui, en sonnant la guerre avec l'Allemagne, sonnaient en même temps, pour tout cœur attentif, l'heure prompte de nos désastres; si la République sortie de la capitale à moitié investie, et sortie surtout.de la trahison fangeuse de Sedan, était venue le
relever dans son désespoir de citoyen, il eût été impossible de ne pas compter avec l'homme de Février, et les événements seraient par leur force impulsive venus chercher près de lui leurs solutions. C'est lui qui aurait fait, à travers l'Europe ironique, ce voyage de diplomatie dramatique qui honore à un tel degré la vieillesse patriotique de M. Thiers. C'est lui qui eût été nommé dans trente départements, comme il l'avait déjà été dans douze en 1848. Sa souveraine éloquence eût fait le reste, et eût imposé même aux royalistes de Bordeaux d'essayer par lui la résurrection d'un pays mort. La discussion du principe se fût trouvée moins longue avec lui, et ses antécédents auraient imposé à tous l'obligation de le nommer d'emblée président de la République. On ne se serait pas posé sur ce terrain hypocrite, et qui se dérobe sous les pieds qui veulent le fuir, du pacte de Bordeaux. La situation se fût décidée plus nette. Lamartine n'aurait jamais proclamé cette équivoque d'une République sans républicains. Il se serait cabré devant l'essai loyal qui lui eût semblé mesquin, et les compressions des nécessités sanglantes aidées aussi par son immense faculté persuasive auraient peut-être forcé les légitimistes de l'Assemblée à accepter la réalité du fait sauveur qui était alors et qui sera longtemps la République.
Ces prémices admises en raison des probabilités, je crois qu'avec plus d'expansion démocratique Lamartine aurait gouverné dans les voies de M. Thiers, élargies. Jamais une politique ne fut plus éprise que la sienne de la cohésion des groupes, et il
aurait fait surtout la République attractive et rassurante. Il n'aurait pas mis plus de patriotisme dans les douleurs de la diplomatie contemporaine que le président actuel, car cela paraîtra à tous impossible, mais il aurait diminué davantage le champ des chimères monarchiques. Enfin, il aurait sans doute mis de son âme de héros dans la reconstruction de sa patrie.
Si, au contraire, le grand citoyen s'était acheminé vers le Parlement avec les quatre-vingts ans qu'il aurait aujourd'hui, il lui eût été impossible de ne pas aller s'asseoir auprès de son ancien collègue Louis Blanc et des disciples nés pour ainsi dire du souffle de son verbe. Tant de gloire amoncelée sur un seul nom, et ce nom inséparable de celui de la République, aurait rendu plus dérisoires encore les velléités et les avortements monarchiques.
Les prétendants qui n'ont que des prétentions se seraient sentis bien amoindris par la présence chez leurs adversaires d'un vieillard dont la légende aurait dépassé toutes leurs traditions. Lamartine, simple représentant, mais toujours grand homme, se serait rencontré avec Edgar Quinet sur le chemin dont on a forcé Victor Hugo de disparaître pour quelques saisons, et il se serait assis dans ces régions fécondes où circulent les sèves répubUcaines. Ainsi que nous, et nous conseillant, et pour assurer l'avenir par le présent, il aurait voté, souvent, avec des réserves amères, pour le président actuel de la Répubhque. Il ferait comprendre chaque jour aux plus impatients
d'entre nous ce qu'il y a de prudence dans un sacrifice, et d'afifermissement du futur dans la tolérance du provisoire. Et en même temps qu'il eût donné une main à M. Thiers, il aurait tendu l'autre à Gambetta : à l'un qui lui ressemble par la limpidité, à l'autre qui va lui ressembler par la sagesse, et tous les deux par le talent oratoire immense, et par la bonne foi.
Il me paraît donc, pour mon humble part dans l'action politique, n'être pas sorti de la ligne tracée par mon maître, et éclairée par ma conscience. Quand la partie cléricale de l'Assemblée atteste ses déceptions par ses clameurs, et son amour de l'ordre par ses tumultes; quand la France républicaine confirme au dehors chacun de nos efforts par des applaudissements, il me semble surtout entendre au-dessus de nos bancs de la gauche, et dominant tous ces bruits, la voix du grand voyageur Lamartine, qui a été si loin, vivant dans le monde des rêves, et qui est si haut, mort dans celui des réahtés, nous dire à tous : Vous êtes dans les régions équilibrées de la vérité. Vous allez où vous mènent les saintes boussoles immuables de la justice, de la fraternité et du progrès. Vous commencez ici-bas un sillon que je poursuis ailleurs et que vous continuerez avec moi plus tard. Vous vous disciplinez en parti national. Effort par effort, sacrifice par sacrifice, vous ressoudez les uns dans les autres les membres déchirés de votre mère. Vous allez, sous la tempête et sous la sueur, chercher les matériaux de l'édifice divin, et du temple social. Marchez avec courage, immolez vos espé-
rances contemporaines à la solidité du mouvement de l'avenir. Ne vous plaignez pas si des larmes d'une génération tombent dans le ciment que vous pétrissez. Elles le feront éternel. Dieu est avec les bons ouvriers. Dieu est avec la République.
Paris, 18 avril 1872.
FLN
Evreux Cil lltuissEv 'mp.