SA VIE LITTÉRAIRE ET POLITIQUE
LE POETE DE LA RESTAURAI lO\.
Il y a des destinées merveilleuses, même dans ce qu'elles ont d'incomplet, qui semblent faites pour briller, éblouir et s'éteindre en laissant une impression de grandeur mêlée de je ne sais quelle déception cruelle. Poésie vivante d'une
génération, éclat et enchantement d'une époque, elles se )ouent à travers les événements et les métamorphoses comme des puissances de rimagination qui daignent condescendre aux réalités humaines. Elles se déroulent ou, pour mieux dire, elles s'épanchent, libres, glorieuses, enivrées d'elles-mêmes, enivrant ceux qu'elles touchent au passage.
La fortune est complaisante et perfide pour ces destinées qui ont reçu tous les dons, hormis le don de se fixer , de se gouverner et d'éviter les éc utils qui se dérobent sous un voile d'éphémères prospérités. Parce qu'elles tiottent toujours au-dessus du courant des choses, elles ont l'air de le dominer; elles ne font que le suivre, aussi peu maîtresses du mouvement qui les entraîne que d'elles-mêmes^ et quelquefois le Hot qui les a portées aux plus hauts sommets, ce flot, en se retirant, les laisse seules . mornes , désolées , comme des
navires échoués que la mer montante ne viendra plus reprendre.
C'est la destinée de celui qui a été le plus brillant de nos contemporains, et qui a vécu assez pour être le témoin de son propre désastre, pour voir tout ce qui avait illuminé sa jeunesse et sa maturité se perdre dans les réalités assombries de ses dernières années. Ainsi a passé Lamartine, heureux, prodigue, adoré. comblé des faveurs du monde, et réduit tout à coup sur ses vieux jours à se débattre, découronné et vaincu, dans un déclin morose. Certes, s^il y a eu dans ce siècle une existence privilégiée, qui dut sembler à Tàbri des inclémences du sort, c'est celle-là.
Qu'a-t-il manqué à Lamartine? La fortune, il Ta trouvée dans son berceau ou autour de lui-, la protection vivifiante et inspiratrice de la famille, il Ta rencontrée sous les traits dune
mère d'élite qui a bercé son adolescence de caresses, qui a eu jusqu'à sa dernière heure le généreux et tendre orgueil du lils qu'elle avait enfanté; le génie, il l'a reçu en naissant comme une intuition, comme une révélation spontanée ; la gloire, cette gloire soudaine et irrésistible qui éclate sur un nom comme une aube enflammée, il Ta connue.
La poésie avec toutes ses puissances de séduction , ce n^était pas encore assez pour lui, il a voulu être orateur, historien, et il Ta été, de même qu'il a été, quand il a voulu, un politique , presque un chef d'état jeté au gouvernail dans Torage. La popularité , il Ta savourée dans ce qu'elle a de plus exquis et dans ce qu'elle a de plus violent; il a traîné à sa suite cette clientèle de femmes et de jeunes gens dont il tirait vanité, et il a tenu les multitudes suspendues à ses lèvres.
Pendant trente ans enfin , de j 820 à i85o, il a été le grand séducteur du siècle, à qui on aurait craint de marchander l'admiration, le magicien tout-puissant des imaginations et des cœurs, et il ne faisait que retracer sa propre destinée lorsqu'il parlait ainsi de Pétrarque : a Pour les uns il est poésie, pour les autres histoire, pour ceux-ci amour, pour ceux-là politique; disons-le : sa vie est le roman d'une grande âme. »
Un roman, oui sans doute ; une grande âme, soit encore, mais une âme mobile et flottante, sans sûreté jusque dans sa grandeur, jusque dans ses ambitions*, âm^e d'un homme qui a vécu dans une sorte d'ébriété morale, qui a vu les affaires de ce monde à travers le prisme des illusions, et qui n'a jamais mieux laissé voir en lui le poète , Thomme des décevantes inspirations et des rêves, que lorsqu'il a voulu paraître sur la scène de nos révolutions. 11
s'est trop aimé dans tout ce qu'il a fait, dans tout ce qu'il a senti ou pensé*, il a trop joué avec la vie , avec la gloire, avec son génie , avec son siècle, avec toutes les puissances et toutes les séductions de la terre. C'est ce qui a fait peutêtre son originalité entre les personnages de son temps, et c'est ce qui Ta perdu, c'est ce qui Ta conduit à cette tin lugubre que nous avons vue à travers des profusions de poésie et de popularité inutile.
Un demi-siècle est passé tout plein de révolutions depuis ces belles années d'épanouissement intellectuel qui ont laissé une trace lumineuse dans l'histoire de la France, et où commençait à poindre ce génie appelé à réaliser en lui la plus étrange alliance de la poé-
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sie et de la politique, fait pour régner deux fois, comme poète et comme tribun. C'est la première fortune de Lamartine , de se lever en quelque sorte comme un jeune astre au seuil d'une ère nouvelle de Timagination et de Tesprit, d'apparaître comme la plus séduisante personnification de cette renaissance qui se préparait au sein d'une société reposée des tempêtes guerrières de l'empire.
Je me figure ce moment unique de 1820, que n'ont jamais oublié ceux qui l'ont vu, — ils en ont tous parlé avec un regret attendri, — et où l'auteur des Méditations faisait timidement son entrée dans les lettres. Ce n'était pas encore le temps où la grande insurrection romantique se déployait avec ses turbulences, avec ses prétentions révolutionnaires, et où Ton s'entendait bien mieux aussi à préparer un succès, à organiser les fanfares autour d'un manifeste ou d'un livre nouveau. En ce premier moment,
rien de semblable : Lamartine se présentait, un petit volume à la main ; au frontispice de ce petit volume modestement imprimé, il n'y avait pas même un nom tout d'abord, et depuis Fauteur a raconté d'un trait léger, presque malin, comment il avait été reçu par le plus libéral et le plus intelligent des éditeurs, à qui il était allé demander de publier son petit livre. Cet estimable éditeur, M. Didot, avait jugé du premier coup que ce jeune homme manquait d'étude, qu'il n'avait pas lu suffisamment les maîtres , Delille , Luce de Lancival ou Esménard, et que ses vers ne ressemblaient à rien. Ces vers effectivement ne ressemblaient à rien, ils ne pouvaient se classer dans aucun genre défini.
C'était tout simplement la révélation soudaine et imprévue d'une poésie nouvelle. Sans doute l'auteur n'inventait pas tout, il ne puisait pas dans sa seule imagination, et même,
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— ce qu^on n'a jamais remarqué, — la plus émouvante, la plus pure, la plus immortelle de ses élégies, le Lac, n'était que l'écho rhythmé d'une des plus poétiques lettres du roman de Jean-Jacques, où Saint-Preux, fasciné par tous les souvenirs du passé, raconte une promenade avec Julie sur le lac de Genève, ce Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de l'air, les doux ra^^ons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, rien ne put débarasser mon cœur de mille réflexions douloureuses. Je commençai par me rappeler une promenade semblable faite autrefois avec elle durant le charme de nos premières amours... C'en est fait, disais-je en moimême, ces temps, ces temps heureux ne sont plus, ils ont disparu pour jamais. Hélas ! ils ne reviendront plus... »
L'auteur des Méditations avait certainement lu cette page de Rousseau, il avait lu Chateaubriand, Bernardin de Saint-Pierre, il s'enivrait de M'"^ de Staël et de Corinne ; mais avec des rayons pris un peu partout, ravivés et fondus par sa propre imagination, il faisait en quelque sorte une nouvelle lumière douce, pénétrante, harmonieuse, jaillissant et se répandant sans effort, et ces vers, qui ne ressemblaient à rien, qui s'échappaient d'une source invisible, suffisaient pour faire en quelques heures d'un nom obscur un nom presque glorieux.
La veille encore ce poète n'était qu'un inconnu-, on savait tout au plus que c'était un jeune homme d'une bonne famille de province qui avait été un moment dans les gardes du corps du roi, et qui avait passé, avec une timidité furtive, dans quelques-uns de ces salons où la grâce faisait les renommées. Le len-
demain il était recherché et fêté •, ses \'ers retentissaient dans le monde élégant et lettré, où l'on se montait la tête pour lui, selon le mot de Fontanes.
Les femmes se laissaient attendrir par cette mélopée du cœur qui rajeunissait le langage de la passion. Talleyrand lui-même, qui n'y avait pourtant aucun intérêt, écrivait un matin à une grande dame qu'il venait de passer la nuit à dévorer le petit volume. Le roi Louis XVIII , qui se faisait lire des fragments des Méditations par le duc de Duras, se flattait d'être l'Auguste d'un nouveau A^irgile. M. Pasquier, alors ministre des affaires étrangères, s'empressait de donner à l'auteur le titre longtemps sollicité de secrétaire d'ambassade, et trois jours après l'apparition de son livre Lamartine partait pour Naples, se dérobant à sa gloire naissante, heureux comme poète de cette fleur de popularité soudaine, heureux aussi d'être ramené
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par le hasard d^un noviciat diplomatique dans ces contrées au « ciel tiède, » à la a mer bleue, » à la (( terre embaumée, » qui n'avaient rien d'inconnu pour lui , où il allait retrouver les rêves de son adolescence voyageuse.
Lamartine avait alors vingt-neuf ans; il entrait dans la carrière sous le rayonnement de ces vers immortels, première et légendaire expression d'une merveilleuse nature faite pour vibrer à tous les souffles des émotions et des ambitions humaines.
« Quelle carrière, pourrait-on dire avec Sainte- Beuve, depuis Iheure où Lamartine chantait le Lac et l'Isolement jusqu'au 24 février 1848, » jusqu'à ces premiers jours de 1 869 où il tom-
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bait cassé et vaincu par la vie! Et pourtant ce fut toujours le même homme.
S'il y eut jamais un être humain privilégié en venant au monde , et qui dans ses métamorphoses les plus étranges, dans tout ce qu'il a été par Pimagination ou par Faction, ait gardé les premières empreintes de la jeunesse, c'est Lamartine, le Lamartine de tous les temps aussi bien que le Lamartine de 1820. Celui-là n'a connu ni les durs apprentissages , ni les luttes obscures et ingrates, ni la précision des fortes disciplines , ni les épreuves sévères de la réflexion et de la raison-, tout a été chez lui instinct, sentiment, inspiration, effusion, et mille fois il l'a dit avec cette complaisance pour luimême que rien n'a jamais lassée : a je n'aime pas Teffort. » Pour lui , la nature avait tout fait, elle lui avait d'abord donné le génie ; sa mère, son éducation, son pays, son temps, firent le reste.
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Il était né à l'aube de la révolution française, en 1791, dans une de ces familles de prédilection, comme il Ta dit, « où l'on tient à la fois à la noblesse par le nom et au peuple par la modicité de la fortune, par la simplicité de la vie, par la résidence à la campagne ; >» famille nombreuse, aisée et honorée, qui avait gardé les sentiments royalistes avec toutes les traditions de bon goût et de bon ton du monde d'autrefois.
Le père de Lamartine était un ancien officier retiré dans la vie de province, qui était allé « sans espoir , mais sans hésitation , w défendre le roi au 10 août, et qui, emprisonné sous la terreur, n'échappa peut-être à la mort que par une distraction ou une connivence des pouvoirs révolutionnaires -, sa mère , fille de M"^'^ des Roys , sous-gouvernante des enfants du duc d'Orléans, avait été élevée au Palais- Royal, où elle avait vu la dernière apparition
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de Voltaire et les philosophes de la lin du siècle. Mille fois elle avait joué sous les beaux ombrages de Saint-Cloud avec le prince qui devait être Louis-Philippe, et certes, lorsqu'elle était jeune épouse et jeune mère, elle ne se doutait pas que cinquante-six ans plus tard le fils qu'elle allaitait bannirait de ces riants jardins les enfants et les petits-enfants du prince avec qui elle avait grandi. Dans cette maison de modeste noblesse, il y avait encore des tantes religieuses déliées de leurs vœux par la révolution, des oncles dont Tun était un abbé de cour qui avait vécu à Paris, et s'était lié d'amitié a\'ec Lafayette.
Ce cercle domestique, Mâcon la ville natale, Milly la terre de famille avec son verger et ses champs, Ursy le château de Tabbé de Lamartine, futur héritage du poète, les montagnes de la Haute- Bourgogne, le Jura et les Alpes aux cimes bleuâtres dans le lointain, ce sont là les
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premiers horizons de l'auteur des Méditations, C'est là qu'il s'est formé dans une atmosphère caressante et saine , loin de Paris et de ses agitations gigantesques ou factices *, c'est là qu'il a grandi, enfant libre et heureux, ignorant « ce que c'était qu'une amertume de cœur, une gêne d'esprit, une sévérité du visage humain. » Je ne sais pas ce qu'il put apprendre sous ces pères de la foi de Belley dont il fut un moment l'élève, à l'école de ces « aimables sectateurs d'une aimable sagesse » qu'il a chantés depuis dans les premiers vers échappés à son imagination; il apprit sans doute ce qu'on apprend assez souvent pour l'oublier.
L'éducation de son âme et de son esprit, elle s'est faite réellement dans la liberté de la vie familière, au milieu des bergers de -Milly, sous les yeux de ce père au caractère droit et simple, qui garda toujours quelque chose du capitaine et du gentilhomme, auprès de ce jeune
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vicaire de village qui, en se transfigurant, est devenu Jocelyn, et surtout enfin sous l'influence d'une mère qui est restée un type parmi ces mères des enfants de génie. Voilà la première et féconde source de cette inspiration et de cette existence. Lamartine , dans ce qu'il a eu de meilleur et, le dirai- je? jusque dans ses faiblesses , fut deux fois l'œuvre de cette mère , dont il a été le portrait, l'image vivante, sous une forme virile.
C'était une femme parfaitement distinguée , illuminant cette vie de famille et de campagne où elle avait enfermé ses vœux d'un rayon de grâce et d'élégance, tendre et pieuse de cœur, presque hardie d'esprit, mêlant dans la manière de conduire son fils les inspirations de la foi religieuse la plus humble et les théories de Jean-Jacques ou de Bernardin de Saint- Pierre.
Ce n'était pas un système qu'elle réalisait
prétentieusement, c'était un instinct qu^elle. suivait, c'était Famour avec ses dévouements intarissables et aussi ses dangers appliqué à la formation d'un homme, et Lamartine lui-même l'a dit : (( Mon éducation était toute dans les yeux plus ou moins sereins et dans le sourire plus ou moins ouvert de ma mère... Elle me traduisait tout, nature, sentiments, sensations, pensées... Ce qu'elle voulait, c'était faire en moi un enfant heureux, un esprit sain et une âme aimante... Elle ne me demandait que d'être vrai et bon, je n'avais aucune peine à l'être. Tout m'attirait, rien ne me contraignait... Ce régime me réussissait à merveille, et j'étais alors un des plus beaux enfants qui aient jamais foulé de leurs pieds nus les pierres de nos montagnes, heureux de formes, heureux de cœur, heureux de caractère... Je ressemblais à une statue de l'adolescence enlevée un moment de l'abri des autels pour être offerte en modèle aux jeunes hommes... w
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Cette admirable mère avait poussé jusqu'au génie l'art d'épargner le pli d'une feuille de rose à ce premier- né dont elle était lière , à qui elle aurait voulu « faire la destinée d'un roi, )) Elle se sentait gonflée d'un doux orgueil en entendant les murmures flatteurs qui la suivaient lorsqu'elle passait dans les rues de Maçon avec ses cinq fllles et son fils, « comme la Niobé des bords de la Saône avant ses malheurs. » Quand survenaient les contrariétés, elle les adoucissait de son mieux-, quand les vieux parents , personnages un peu moroses dont on attendait Théritage , grondaient et se montraient sévères, elle interposait sa tendresse comme un bouclier. Lorsqu'il fallut plus tard sutflre aux dépenses des premières équipées de jeunesse, elle vendait en cachette quelques bouquets d'arbres de Milly , et , chose curieuse , mystère étrange de ce cœur maternel, même à l'heure où elle allait mourir, M'"^ de Lamartine ne voulut pas qu'on fît venir son tils absent;
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elle tenait à lui épargner le dernier chagrin de la voir défigurée par la mort.
Elle se peint toute entière dans ce trait, et Lamartine, lui aussi, se peint tout entier en racontant cette suprême préoccupation. La mère se complaisait en son fils , le tils s'est toujours complu en lui-même I
Voilà Terreur généreuse de cette éducation. Lamartine a eu un malheur, il a été trop heureux: il a été trop gâté, choyé, flatté; il n'a pas connu assez la puissance salutaire d'une règle précise, les sévérités de la vie, et c'est ce qui Ta fait ressembler si longtemps, pour ne pas dire toujours, à un grand enfant de chœur brûlant des parfums pour sa propre gloire, à un Eliacin ayant Tair de jouer avec toutes les choses de ce monde, au risque de traîner quelquefois sa robe blanche dans d'étranges hasards.
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L'éducation de son esprit a été comme celle de son âme. Elle s'est faite en quelque sorte spontanément, par l'intuition plus que par Tétude. Je sais bien que, par une illusion ou une fatuité rétrospective, Lamartine s'est toujours ligure qu'il avait nourri sa jeunesse de la moelle des lions, et qu'il avait trahi son caractère ou sa prédestination politique par un goût précoce pour Tacite. Il a toujours cru que dans sa plus fraîche adolescence il portait en voyage un Tacite sur les marges duquel il écrivait ses impressions. En réalité, il goiJtait bien d'autres choses, même légères • il lisait surtout ceux qui lui parlaient « une langue d'harmonie, d'images, de passion, » Virgile, le Tasse, Bernardin de Saint-Pierre, Rousseau, Chateaubriand, M"'^ de Staël, et ses lectures mêmes sont comme une poésie en action.
Tantôt c'était son père qui l'emmenait en chasse avec un vieux gentilhomme du pays,
M. de Vaudran, avec le vicaire du village, Tabbé Dumont, et au revers d\in coteau on s'asseyait, on lisait un livre qu'on se mettait à commenter en face de la nature*, tantôt c'était sa mère qui lisait l'Odyssée en famille, au milieu de tout ce qui rappelait la vie rurale, et ces scènes de son enfance, Lamartine les a décrites d'un trait presque homérique. Quelquefois , aux heures chaudes de Tété, il s'en allait seul se coucher sur l'herbe pour savourer en liberté la voluptueuse harmonie de la Jérusalem délivrée^ ou bien, par les journées d'automne, errant sur les collines, il s'enthousiasmait d'Ossian, de TIV/'thei\
Son esprit comme son âme étaient tout feu, tout inspiration^ et c'est ainsi que dans l'ombre de l'empire, qui remplissait abrs le monde du fracas des armes, croissait ce jeune homme bien né, merveilleusement doué, prodigue de sensibilité et d'imagination, aimé, gâté, voyant
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la vie à travers ses songes, agité de vagues pressentiments de grandeur, et qui aurait pu trouver en lui-même ce mot du Tasse, avec qui il a eu plus d'une ressemblance : « De tous mes désirs, le plus grand est. . . d'être flatté par mes amis, bien servi par mes serviteurs, caressé par mon entourage, honoré par mes protecteurs, célébré par les poètes et montré du doigt par le peuple... »
C'est bien là en vérité le programme de toute une vie.
Lamartine avait vingt ans, il était dans cette Beur de grâce adolescente, de distinction naturelle et de sève d'imagination, lorsque sa famille l'envoya en Italie pour Toccuper, pour Tcnle-
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ver au danger d'une passion naissante, dont l'objet était cette jeune Lucy, une de ses premières adorations sérieuses, une voisine de campagne , qu'il a embaumée dans une page des Coiifidences. On le confia à une parente qui allait en Toscane, avec qui il traversait la Savoie, les Alpes, Turin, la Lombardie, Bologne, l'Apennin, d'où l'œil découvre la riante plaine de Pistoia, et c'est par un soir d'été de i8i i que pour la première fois il entrait à Florence.
C'était un jeune voNageur inconnu jeté dans un monde nouveau où tout Téblouissait. Il y avait à cette époque à Florence une grandeur déchue, beauté d'arrière-saison, royauté découronnée, la comtesse d'Albany, qui tenait une cour où Alfieri en mourant avait laissé comme un retlet de passion et de poésie, où les étrangers étaient bien accueillis. Lamartine avait une lettre pour cette reine sans royaume, et sa présentation n'est pas l'épisode le moins curieux
de ce premier séjour à Florence. Oii peut le voir tel qu'il s'est peint depuis dans cette visite à ]"amie d'Altieri. (c J'avais dix-neuf -ans, dit-il en se rajeunissant un peu, une taille élancée, de beaux cheveux non bouclés, mais ondulés par leur souplesse naturelle autour des tempes, des yeux où l'ardeur et la mélancolie se mariaient dans une expression indécise et vague. » Son costume était parfait ; il portait un habit d'été gris-bleu, un pantalon de nankin et un gilet de même étoffe brodé de soie.
C'est Lamartine à vingt ans; il était bien ainsi, et même à ses plus grandes heures il a semblé toujours garder quelque chose de cet habit grisbleu, de ce pantalon de nankin, de cette taille élancée , de toute cette élégance native. Ce voj^age d'Italie a été une des grandes influences de la vie de Lamartine. Je ne parle pas seulement de l'aventure de cœur qui faillit l'enchaîner à Naples, dont il a fait un récit qui par la grâce
et la pureté égale Paul ci Virginie. Gra\iella est une émotion de jeunesse ra\ivée plus tard, idéalisée et transformée en poème.
Ce premier ^■oyage d'Italie est en réalité pour Lamartine comme une fécondation nouvelle, une sorte d'émancipation et d'extension d'intelligence en face de la splendeur des arts, de la poésie des souvenirs et des paysages. Jusque-là, il n'avait vu que les coteaux du pays natal, les spectacles familiers d'une vie uniforme au fond d'une province française ; il ne savait pas encore ce que c'est que voir les cités et les hommes, selon l'expression homérique. Maintenant de nouveaux et merveilleux horizons se déroulaient devant lui tout pleins d'éblouissements ; à ses yeux se déployaient Florence , Rome , Naples , l'éclat du ciel , la grandeur des ruines , la douceur d'une terre enchantée, tout ce qui parle aux sens et à l'esprit.
Qu'on se tîgure ce jeune homme à Tâme gonflée de sève et d'aspirations indéfinies, jeté tout d'un coup des jardins de Milly au bord des lacs de Suisse et de Savoie, passant (( des journées entières à errer sur les grèves sonores des mers d'Italie, » allant le matin contempler Rome du haut du Monte-Pincio ou visitant par les doux soleils d'automne Frascati, Albano, le temple de la sibylle, « tout retentissant et tout ruisselant de la fumée des cascades de Tivoli, » promenant ses songes d'adolescent à travers les brises embaumées d'Ischia et de Sorrente : c'était pour lui la révélation d'une nature toute nouvelle. Entre cette nature aux couleurs resplendissantes, quoique d'une harmonie un peu molle, pleine d'intimes fascinations, si bien faite pour inspirer, et cette imagination toute fraîche, encore à demi efféminée, si heureusement douée pour s'ouvrir à toutes les impressions, il y avait un lien, une parenté mystérieuse.
Il y a de ces prédestinations conduisant le génie comme par la main en face des beautés extérieures qui doivent le féconder. Dix fois depuis Lamartine a franchi les Alpes en suivant presque les mêmes chemins, il a passé son temps le plus heureux à Xaples, à Florence, sur les bords de la mer de Pise ou à Rome : il y a trouvé toujours une seconde patrie, la patrie de ses premières sensations et de ses premiers rêves.
Quand il revint d'Italie après une année , il avait doublement \écu , puisqu'il avait aimé comme on aime à vingt ans, et qu'il avait rempli ses yeux d'ineffaçables images. Il rentrait en France., rappelé par la tendresse alarmée de sa mère, arraché par un des plus chers compagnons de sa jeunesse, Aymon de Virieu , aux enivrantes séductions de Naples ; il rentrait , non plus comme il était parti , mais le cœur plein d'agitations inconnues et l'esprit
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agrandi, roulant dans son imagination , comme il le dit. (( des mondes de poésie, » sentant s^élever du fond de son ame une sorte de chant intérieur qu^il n'osait ou ne savait exprimer encore. Il croyait naïvement s'essayer à la vraie poésie en ébauchant toute sorte de tragédies, de poèmes épiques et d"élégies sur le mode du chevalier de Bertin ou de Parny. 11 ne se doutait pas que déjà il portait en lui-même, dans ces palpitations, ces frémissements et ces rêves qui Tagitaient , le germe d'une poésie bien autrement originale, bien autrement vivante.
Que fallait- il pour faire éclore ce germer Un brûlant rayon de plus , une de ces passions qui hâtent la maturité du talent ou du génie, qui font éclater dans un déchirement Taccent pathétique de la vérité humaine. Uauteur des Méditations n'en était pas encore là , il en était tout au plus à ces mélancolies in-
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définissables qui sont comme un pressentiment dans les âmes inassouvies.
Le mal de Lamartine comme des hommes de son âge qui ne se laissaient pas emporter dans les tourbillons dévorants de Tempire, c'était le mal d'une jeunesse inoccupée et inquiète.
Il avait certainement tout ce qu'il faut pour être heureux; il ne sentait pas moins ce trouble d'un jeune homme facilement dégoûté des conditions vulgaires de la vie, « fermentant d'imagination, » de désirs et de passions à 'peine écloses, dévorant le monde par la pensée et réduit à ne pas même savoir où il va, ce quil pourra faire. Ses oncles ne rêvaient pour lui rien de plus que l'existence obscure et modeste d'un gentilhomme de province; son père, resté soldat par le cœur, eut été flatté de le voir reprendre l'épée qu'il avait suspendue aux murs
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de Milly en quittant le service; sa mère, doucement orgueilleuse des dons qu'elle vo3^ait en son fils, avait de l'ambition pour lui, elle croyait à l'avenir, à la destinée de ce fils, et elle gémissait de le voir se consumer dans Tinaction. Lui, comme ce Raphaël dans lequel il s'est miré, « il avait des ailes à ouvrir et point d air autour de lui pour les porter. »
Il s'épuisait dans cette fièvre d'activité sans but , lorsque la restauration , se levant sur les ruines de l'empire , changeait la face de la France, et ouvrait une carrière nouvelle à toute une génération de fils de familles royalistes empressés d'aller se grouper comme une chevalerie improvisée autour dé la monarchie renaissante.
Lamartine était de cette génération ; son père le fit aussitôt admettre dans une des compagnies des gardes du corps, et certes dans cette élite de la noblesse française qui remplissait la maison militaire du roi il devait porter la distinction, l'élégance, la grâce sous Tuniforme, avec toutes ces impatiences d'action qui l'agitaient. Cette vie militaire d'ailleurs , interrompue par le coup de foudre du 20 mars, un instant reprise au lendemain des cent jours, cette vie des camps ou des services de cour était pour lui moins une vocation qu'un goût de circonstance , un beau feu de dévoûment royaliste, un accident chevaleresque.
C'était une sorte d'entrée dans le monde , bruyante, animée, une occasion de renouer de vieilles relations de famille ou de former des relations nouvelles dans ce Paris recomposé des premiers moments de la restauration. Ce qu'il Liisait, il Ta dit lui-même : les dissipations, le
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jeu, les courses folles dans les bois de Saint- Cloud ou de Saint-Germain avec ses amis , les improvisations légères, les liaisons, les plaisirs, Tentraînaient dans leur tourbillon sans le satisfaire. Il portait en lui une de ces imaginations qui sont toujours sans repos tant qu'elles n'ont pas trouvé leur voie. Durant ces années où il retombait dans l'inaction en quittant le service militaire, et où plus que jamais il restait avec ses rêves, il partageait son temps entre Paris et sa famille, ou la Savoie, la Suisse, les Alpes, vers lesquelles il revenait sans cesse, passant des agitations mondaines à la solitude.
En Savoie , un de ses amis d'enfance , M. Louis de Vjgnct, Tintroduisait dans la famille de Maistrc, qui habitait son petit domaine de Bissv, et qui oîTrait une si étonnante variété de puissance et de grâce. A Paris, Lamartine entrait pnu à peu dans la société royaliste; il liait
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connaissance avec Matthieu de Montmorency, avec le duc de Rohan, qui est mort depuis cardinal, et qui était à cette époque un des plus brillants officiers des mousquetaires rouges. Un autre de ses compagnons de jeunesse, avec qui il vivait en commun dans un petit appartement de l'hôtel du maréchal de Richelieu , rue Neuve-Saint- Augustin, Aymon de Virieu, lui ouvrait la porte des salons en renom -, il le conduisait chez la tille de M'"^ Staël , la duchesse de Broglie, alors dans l'éclat de la jeunesse et de la grâce, chez M'^*^ de Raigecourt, Tamie de la sœur de Louis XVI, de la touchante princesse Elisabeth, chez M'"'^ de Sainte-Aulaire , chez M'"^ de la Trémouille, dans tous ces foj^ers du monde élégant, littéraire et politique, où le poète encore inconnu se rencontrait avec des hommes dont il devait être un jour Pémule ou le rival dans les assemblées. « Je regardais, a-t-il dit, j'étais quelquefois regardé, je parlais peu, je ne me liais pas. )>