‹ LamartineChapitre 27 sur 38 · VI · texte numérisé non relu

VI

C'est alors, c'est au courant de cette vie partagée entre les rêves d'imagination et le monde qu'éclatait pour Lamartine une de ces révolutions qui concentrent un instant toute une existence dans un sentiment unique, cette passion de cœur qu'il a immortalisée sous le nom d'Elvire dans ses vers, plus tard sous le nom de Julie dans Raphaël , et dont il n^a jamais dit entièrement le secret.

Ëlvire nest qu'un nom ^ Raphaël , n'est quïui roman, plus idéal encore que Gra^iella, où la réalité disparaît sous la fiction, où le sentiment se noie dans la profusion des couleurs, et Lamartine lui-même d'ailleurs en est convenu ; il s'est accusé de n'avoir pas été sincère , d'avoir

fait un livre qui ne disait que la moitié de la vérité, d'avoir prétendu allier l'ivresse du cœur et je ne sais quelle métaphysique romanesque qui glace Témotion.

Effacez toutes ces combinaisons où la médecine apparaît comme une providence, ces contradictions d'une femme qui aurait été à la fois matérialiste et religieuse , athée et chrétienne jusqu'au mysticisme, ces tentatives de suicide, ces promenades délirantes et extatiques sous Varbre de l'adoration , dans les bois de Saint-Cloud, une seule chose reste vraie : c'est que pendant treize mois , de 1817 à 1818, tantôt en Savoie aux bords du lac du Bourget, tantôt à Paris, Lamartine fut tout entier à une de ces passions que les absences et les obstacles enflamment au lieu de de l'attiédir, qui font éprouver à une àme huniaine toutes les poignantes voluptés de la vie. La corailleuse de Naples, Graziella, nest guère

qu'un éblouissement d'adolescence sous un ciel plein de fascinations-, Elvire ou Julie, c'est l'astre brûlant et mystérieux se levant sur le cœur d'un jeune homme de vingt-six ans et réveillant en lui toutes les puissances intérieures.

Celle qui est restée toujours voilée sous le nom de Julie ou d'Elvire n'était point ce qu'on dit -, c'était certainement une femme a}' ant sa place dans le monde, puisqu'elle avait un salon où se réunissaient des savants, des diplomates , des philosophes, puisqu'elle était liée avec M. de Bonald, à qui Lamartine adressait des vers pour obtenir un sourire de son amie. Une chose vraie encore, c'est ce paysage du lac, si poétique, si émouvant, si précis dans sa première forme, et que Raphaël n'a fait qu'élargir et noyer dans la confusion éclatante de ses descriptions. Une circonstance plus douloureusement vraie que tout le reste enfin, c'est que

cette passion profonde, ardente et délicate était bientôt brisée tout à coup par la mort de la personne , qui emportait elle-même dans son dernier souffle Tenivrement de Tamour qu'elle inspirait.

Le rêve avait duré treize mois , entiammé , haletant ^ Lamartine se réveilla le cœur déchiré , (( comme une âme aveugle qui a perdu la lumière du ciel et qui ne se soucie plus de celle de la terre. )> Il partit avec sa blessure, qu'il croyait sincèrement inguérissable*, il alla en Suisse, il alla s'enfermer à Ursy avec son oncle, l'abbé de Lamartine , qui était indulgent pour les peines de jeunesse et qui ne croyait pas à Téternitédes douleurs de ce genre; il revint auprès de sa mère, qui, sans vouloir sonder la plaie jusqu^au fond, s'ingéniait à l'adoucir d'une main légère et tendre. L'élasticité d'une riche nature le sauva , et de cette douleur dont il croyait mourir, qui devait tout

au moins être éternelle , il ne restait plus bientôt qu'un attendrissement religieux, la mélancolie des convalescences du cœur.

C'est le grand et sérieux événement de la vie de Lamartine à cette époque , c'est ce qui achevait en lui le poète. Jusque-là, il avait cherché, il n'avait pas trouvé *, il se jouait dans les vers comme dans un artifice séduisant de l'esprit; désormais il avait senti, il avait aimé-, c'est en lui-même qu'il portait la source d'une nouvelle et pathétique inspiration. « Ma voix était changée, a-t-il écrit un jour*, toutes mes fibres attendries de larmes pleuraient ou priaient au lieu de chanter. Je n'imitais plus personne je m'exprimais moi-même... Je ne pensais à personne en écrivant çà et là des vers, si ce n'est à une ombre et à Dieu. Ces vers étaient un gémissement ou un cri de l'âme; je n'étais pas devenu plus poète, j'étais devenu plus sensible, plus sérieux et plus vrai... »

Ce que je veux montrer, c'est cette formation du plus facile et du plus expansif des génies contemporains, c'est ce travail courant et mystérieux où tout se réunit, éducation, influences bienfaisantes , voyages , accidents de cœur, pour colorer, émouvoir et féconder une imagination naturellement puissante, et c^est ainsi que Lamartine arrivait à cette heure de 1820 où les Méditations éclataient comme Texpression souveraine et imprévue d'une inspiration nouvelle, où se dégageait subitement une destinée dont nul regard n'aurait pu mesurer l'essor.

Heure légendaire de cette fortune naissante! A ce moment, Lamartine touchait à la trentième année, il avait tous les dons extérieurs

de la séduction et de la grâce. Les derniers orages de la jeunesse laissaient sur son front haut et pur je ne sais quel voile de mélancolie attachante. Par son éducation, par ses idées premières, comme par ses goûts et par ses instincts, il était tout entier de ce monde de la restauration où il avait achevé de grandir -, par son génie, il dépassait le cercle des salons et des réunions élégantes, il se révélait comme le poète de tous les sentiments intimes du cœur, il exprimait sous une forme harmonieuse les aspirations idéales, les rêveries, les inquiétudes des générations nouvelles venues à la vie avec la secrète et invincible tristesse des grandes commotions publiques. C'était un Byron adouci, sans révoltes et sans amertume, un René plus jeune et moins orageux que le premier.

Les Méditations renouvelaient le succès du Génie du Christianisme au commencement du siècle. D'un seul coup, Lamartine entrait dans

la gloire littéraire par ce petit livre, qui mettait une auréole sur son nom, et dans la politique par ce titre de secrétaire d'ambassade avec lequel il partait pour Naples, où M. de Narbonne représentait alors la France.

Tout lui souriait à la fois. Poète, il trouvait (( des soupirs pour écho et des larmes pour applaudissement. » Secrètement ambitieux d'action sous une apparence nonchalante, il allait dans les plus belles contrées du monde servir un gouvernement qu'il aimait. Au même instant il s'unissait à une jeune Anglaise, séduisante et riche, par un mariage dont l'un des témoins était le comte Joseph de Maistre en personne, et qui s'accomplissait en Savoie, dans ces lieux mêmes où Timage flottante d'Elvire lui apparaissait moins comme un remords que comme un attendrissant souvenir. Son existence se fixait sous un rayon doré. Ces années de la restauration si brillantes encore et destinées à finir

dans un orage populaire, Lamartine les passa en Italie, tantôt à Naples, tantôt à Florence, où il resta chargé d'affaires après la mort du spirituel et aimable marquis de La Maisonfort. Il vivait loin de la France, de cette vie large et facile qui était dans ses goûts, et où Paris lui renvoyait comme une image de sa jeune renommée grandissante.

Je crois le voir dans cette existence mêlée de grâce, de nonchalance aristocratique et de poésie, dans une de ces scènes où il se plaît à fixer les heures radieuses de sa destinée, à mettre en quelque sorte son passé en action. Il faut bien se souvenir que, rien de ce qui arrive à Lamartine ne peut ressembler à ce qui arrive aux autres hommes, que tout se colore et se poétise au feu de son imagination.

Un jour de 1825, voyageant par un ciel de printemps sur la route de Rome à Florence, il

s'arrête le soir dans la petite ville de Terni répandue au milieu des eaux et des arbres. A son réveil, le lendemain matin, on lui dit dans Tauberge que deux dames françaises, une mère et sa iillc, sont arrivées pendant la nuit, qu'elles viennent de partir pour aller visiter les cascades de Terni, que les deux voyageuses, dont la plus jeune et la plus belle est la plus célèbre improvisatrice de la France, ont des lettres pour lui et que ne l'ayant pas trouvé à Florence . elles espèrent le rencontrer à Rome.

Lamartine aussitôt prend une voiture légère du pays et se dirige vers le sommet d'où les eaux du Vellino se précipitent avec fracas pour aller se perdre dans la vallée de Narni où elles se rassemblent sous les arches brisées du pont d'Aii- ^^iiste. Il gravit les Hancs de la montagne par une matinée pleine de fraîcheur et de rosée , tantôt passant sous des voûtes d'arbres, tantôt contemplant aux sinuosités des rampes les va-

g^ues du fleuve roulant « à travers les brumes roses et les scintillations du soleil levant. » A mesure qu'il monte, il s'enivre de cette poésie vivante de Pair , de la lumière et des eaux , dont se sont enivrés avant lui Horace, Claude Lorrain et B^Ton. Au sommet du plateau le spectacle est plus grandiose et plus charmant encore ^ en haut, le soleil avec tous ses éblouissements de prisme, en bas, le bruit éternel du fleuve roulant à travers les rocs.

A l'extrémité du plateau il y avait une pelouse formant une sorte de promontoire et dominant la cascade, c'est là que Lamartine trouvait les deux voyageuses, dont l'une à la taille souple et élevée, aux cheveux blonds et soyeux, était dans toute la grâce de la jeunesse et de la beauté, semblable à une sybille inspirée. Cette jeune fille, qui fut depuis M*"*^ Emile de Girardin, s'appelait alors Delphine Gay. Elle portait à l'auteur des Méditations, avec des nouvelles

de Paris, le témoignage le plus imprévu de la curiosité dont il était l'objet. Pour Lamartine c'était comme un écho de la renommée retentissant jusque dans cette solitude enchantée, c'était comme une image de sa gloire venant de France vers lui sous les traits d'une jeune voyageuse de dix-huit ans toute rayonnante d^intelligence et de beauté, lui apparaissant dans le cadre merveilleux d'un éblouissant paysage italien.

On revint ensemble à Terni, le poète séduit par cette apparition charmante, la jeune fille se plaisant sans doute à parler au poète de ce Paris d'où elle venait, où le nom de Fauteur des Méditations, si brillant qu'il fût, gardait encore ce je ne sais quoi de mystérieux que donne Féloignement, qui ajoute à la fascination de la poésie sur les imaginations et sur les cœurs, et sur les cœurs de femmes plus que sur tous les autres.

C'étaient des années heureuses et fécondes, années de fermentation et de renaissance universelle, où toutes les forces de Tesprit éclataient en France d'un même élan, où, au bruit de l'éloquence politique retentissant dans les tribunes, l'histoire, la philosophie, la critique, la poésie, se réveillaient et se renouvelaient à la fois. Victor Hugo montrait déjà ce que peut la volonté alliée à une forte imagination; Alfred de Vigny, ce Vauvenargues de Part moderne, laissait entrevoir ses figures (XEloa, de Dolorida, de Moïse, et faisait passer comme un frisson dans ses vers Taccent triste du cor an fond des bois ; Sainte- Beuve, poète et critique, s'essayait dans Joseph Delorme à l'analyse des réalités de la vie avant d'arriver à la mélopée intime des Consolations.

48 LAMARTIXK.

Alfred de Musset allait paraître, commençant par ces pétulances de verve qui devaient finir dans les douloureux déchirements de la passion.

Sous toutes les formes, une poésie nouvelle naissait à travers la mêlée des écoles et des talents. Lamartine, lui, de loin, dans ce qu'il appelait « son doux exil des bords de PArno, » était comme la gloire neutre et pure de ce mouvement, s'élevant au-dessus des bruyantes luttes de partis, auxquelles il restait étranger, et ici il est bien facile de voir déjà le trait caractéristique de cette nature, qui a toujours été beaucoup moins faite pour combattre que pour régner.

Ce n'était pas un poète de plus dans la sonore et tumultueuse armée romantique, c'était le poète par excellence, Tinspiration souveraine et intarissable, solitaire et indépendante. Certainement Lamartine n'appartenait à aucune école,

à récole libérale moins qu'à toute autre -, il était lui-même royaliste de cœur, novateur littéraire sans préméditation et sans calcul, par la grâce d'un génie privilégié. Pendant que se livraient à Paris les batailles romantiques, il était, lui, dans la période de libre et heureuse expansion, allant de ses premiers vers aux secondes Méditations, au Dernier chant du pèlerinage d'HaroId, aux Harmonies poétiques et relif^ieuses.

Ces Harmonies, qui paraissaient à la veille même de la révolution de 1 83o, au moment où Lamartine allait être nommé ministre à Athènes par M. de Polignac, et où l'Académie française, par la voix de Cuvier, le recevait comme un hôte bienvenu dont on avait entendu de loin « les chants doux et mélodieux, » ces Harmonies n'avaient pas peut-être le frémissement intime, la pureté, la grâce sobre des premières Méditations ; elles avaient plus d'abondance

et d'éclat, elles éblouissaient par Populence des couleurs, et, suivant une expression de Sainte- Beuve, par ces courbures de cygne décrivant ses cercles sacrés au plus haut des airs, elles révélaient aussi une âme déjà émue des problèmes du siècle.

Joignez-y ./oce/r//, qui ne vint que quelques années plus tard, et qui n'est encore que ce courant d'inspiration élargi : en définitive, la poésie de Lamartine est là tout entière, chant des mélancolies, des souvenirs du passé et des aspirations du cœur , poème de l'infini dans les cieux et des splendeurs de la terre, méditation en strophes toujours nouvelles sur tout ce qui fait palpiter Fâme hum.aine.

LE POKTE DE LA RESTAUR \TIOX.

Elle a bercé une génération et elle garde une éternelle jeunesse, cette poésie qui, en réalité, n'est que Pexpression imagée d'une merveilleuse nature morale, où se retrouve tout ce qui a été en quelque sorte Tessence de ce génie, influences maternelles, culte de la terre natale, religion de Tenfance, amour, instinct idéal, illusions, sentiment des grandeurs alpestres et des paysages d'Italie.

Assurément dans cette poésie nouvelle qui naissait après les Méditations, il y a eu plus d'une note émouvante, plus d'un accent qui retentit encore. Chaque talent a eu son originalité et ses dons particuliers. Victor Hugo ressemble à un puissant ouvrier forgeant ses

Strophes . pliant et tordant la langue , faisant jaillir les images comme des éblouissements d'étincelles autour de lui* il arrive au génie par la volonté et souvent à Teffet par rétonnement qu'il inspire, par Teffort, qui n'est même pas toujours invisible dans ses pages les plus gracieuses. Alfred de Musset, le plus français peut-être des poètes modernes, a Tinspiration vive et prompte, Timpétuosité dans la grâce, le cri perçant dans la passion. C'est une poésie toute nerveuse qui saisit, remue et ne se prolonge pas. Alfred de Musset est peutêtre le seul qui ne dise plus rien quand il n'a plus rien à dire. Alfred de ^'igny a toujours Tair de sortir d'un sanctuaire ou de cette tour d'ivoire qu'on lui donnait un jour pour demeure.

L'inspiration de Lamartine est comme sa nature, elle a la fraîcheur de Textase, la facilité, l'abondance, la spontanéité continue. On di-

rait que Fauteur du Lac n'a qu'à ouvrir son âme et son imagination pour que la poésie coule de source et s'épanche en inépuisables torrents d'harmonie. Qu'il soit à Milly, la maison de son enfance, ou à Saint-Point, l'asile de sa maturité, qu'il soit dans un bois de pins, sur un promontoire du golfe de Gênes, à Vallombreuse , sur ces sommets de l'Apennin où viennent se confondre les souffles des deux mers, de la Méditerranée et de l'Adriatique, le chant naît sur ses lèvres et s'élance sans effort. Hymnes de la nuit et du matin, prière de l'enfant à son réveil, ivresse de la beauté et de l'amour, cantiques de bonheur ou désespoirs s'exhalant dans le Crucifix, dans les Novissima verba, tout se mêle et se succède en s'idéalisant.

Ce n'est point par l'originalité ou par l'étonnante grandeur des sentiments et des pensées que brille Lamartine; il exprime le plus

souvent les croyances et les idées de tout le monde, ce qu'il y a de plus simple dans l'âme humaine, le christianisme du foyer, le culte de la maison de famille, la pensée des morts, rélan vers l'infini ou l'amour terrestre. Il transforme en poésie ce que les enfants et les femmes sentent comme les hommes, et c'est pour cela qu'il a parlé à tous les cœurs, c'est ce qui lui a fait cette enivrante popularité des premières années de son avènement.

N'y a-t-il point parfois quelque monotonie dans cette intarissable effusion, dans cette symphonie qui recommence sans cesse? Le poète ne se complaît-il pas aussi un peu trop dans la contemplation de lui-même? N'importe, le chant se prolonge en ondes infinies, et malgré soi on se laisse aller à ce caressant murmure, à ce courant de sensibilité et d'harmonie. C'est le dernier mot du lyrisme intime et pathétique s'inspirant de Dieu, de l'âme et de la nature.

LK POKTE DE LA HESTAFRATION. 55

Qui croirait cependant, si on ne le savait, qu'au moment où Lamartine arrivait ainsi au sommet de l'inspiration lyrique et de la popularité, il se considérait lui-même, du haut de sa grandeur de diplom.ate , comme un amateur, un curieux en littérature, qu'il ne voyait dans la poésie, par laquelle il était tout, a qu'un accident, une aventure heureuse, une bonne fortune de sa vie, « qu'il se croyait destiné à d'autres travaux, cr qu'il aspirait à tout autre chose? » C'était là surtout ce qui l'occupait à la veille de la révolution de i83o.

Cet enfant guté de toutes les admirations se lassait d'être toujours appelé un grand poète, et ici commence un autre homme, ou, pour parler plus vrai, c'est bien toujours le même homme sous une autre forme-, c'est le même homme avec ses illuminations, ses mobilités, ses faiblesses, ses instincts transportés sur un autre théâtre où ce qui fait le poète n'est pas précisément ce qui fait le politique.

Qu'eut fait Lamartine, à quel avenir étaitil destiné dans cette c haute politique, » qu'il a complaisamment appelée sa « véritable et constante passion, » si la monarchie traditionnelle eût continué à vivre ? Par quelle évolution d'idées, de sentiments et de conduite est-il passé de la position et des opinions qu'il avait en i83o au rôle de chef improvisé et éphémère de la république de 1848? L'a-t-il jamais bien su lui-même? A-t-il jamais vu clair dans ce mystère de sa propre destinée morale?

Au moment où la restauration, ce gouvernement de sa jeunesse, s'écroulait sur la tête d'un vieux roi , naïf provocateur de catastrophes, Lamartine avait quarante ans. Il aimait

ces Bourbons, qu'il se représentait toujours le testament de Louis XVI dans une main et la charte dans l'autre main -, il n'avait pas même une invincible répugnance pour M. de Polignac, qu'il défendait volontiers de toute pensée de coup d'état. Sans doute, par une intuition des grands mouvements publics, il avait le pressentiment des dangers que courait la restauration, et il ne restait pas indifterent à la puissance croissante du parti libéral ^ il a raconté un dîner qu'il avait fait vers cette époque avec M. Thiers au Palais-Royal, et où il avait vu dans le regard du jeune historien de la révolution française, du brillant polémiste du Xatioiial, la tiamme qui allait incendier la monarchie. Au fond, il ne croyait pas à un désastre si prochain.

Si la royauté des Bourbons avait vécu, Lamartine Teût servie sans doute dans quelque grand poste diplomatique : il serait bientôt re-

venu, en passant par Athènes, à Vienne ou à Rome. Peut-être aussi serait-il entré dans les chambres , et vraisemblablement , par attrait d'intelligence , au contact des hommes et des partis, il se serait laissé aller à un certain libéralisme qui aurait toujours eu néanmoins pour limite le respect affectueux de la royauté. Il aurait pu être un Laine plus jeune , plus littéraire, plus libéral, représentant les générations nouvelles dans un gouvernement de tradition monarchique.

La révolution de i83o Patteignait subitement dans son roj^alisme, dans sa fidélité aux Bourbons. Il n^avait pas conspiré d'opinion pour cette révolution, il ne triomphait pas avec elle, et il tint à marquer dès le premier instant sa situation en refusant de rester dans la carrière diplomatique qu^on lui promettait d'élargir et d'agrandir devant lui. Il obéissait, a-t-il dit, à « cette délicatesse de sen-

timent, peut-être plus chevaleresque que civique, qui semblait commander à un royaliste de naissance de tomber avec son roi qui tombe et de ne pas passer avec la fortune du camp du vaincu au camp du vainqueur. »

Par le fait, cette révolution de i83o, qui arrivait si promptement à se contenir en se fixant dans une politique de transaction entre les opinions extrêmes, cette révolution avait pour Lamartine comme pour quelques autres cet étrange et double résultat de briser en quelque façon le cadre naturel de leur vie première, de les jeter par une sorte de réaction intime dans une carrière indéfinie pleine de tentations et d'illusions. C'était une crise morale en même temps que politique, épreuve inattendue et peut-être dangereuse pour l'intelligence, pour le caractère, pour Tesprit de conduite des hommes engagés dans un ordre d'événements nouveaux.

ÔO LAMARTINE.

La révolution de i83o était pour Lamartine plus que pour tout autre un de ces coups qui ébranlent Timagination , qui changent une destinée. Elle le jetait des fonctions régulières de la diplomatie dans Pindépendance, elle le surprenait à cette heure de sa vie où une ambition singulière fermentait en lui. Le poète aspirait à passer homme d'état, orateur, tribun de parlement. La poHtique, c'est léternelle tentation de ces magiciens de génie, de ces glorieux enivrés de popularité qui ont pris le goût de toutes les dominations retentissantes, qui se figurent qu'en charmant les hommes ils ont conquis le droit de les gouverner.

Lamartine aurait voulu être député, il aurait voulu (( monter sur la brèche- pour y défendre la société européenne, assaillie par les partis de la guerre universelle et par les partis de la turbulence anarchique au-dedans. )) Il se présentait à la fois dans deux collèges

LE POKTi: DK LA RESTAURATION. 6l

électoraux , dans le Var et dans le département du Nord; il ne réussit pas, il ne fut élu que deux ans plus tard, et ces deux années de retraite, de méditation, il les passait en Orient.

Il faisait ce voyage un peu fastueux où il trouvait un grand deuil de cœur par la mort de son unique enfant, mais qui lui était apparu comme une sorte d'expédition d'Egypte d'où il se flattait de revenir, à la façon du général Bonaparte, avec un prestige agrandi par l'absence. Ce n'est qu'au retour de ce voyage que Lamartine, élu à Dunkerque, entrait décidément au parlement français, et, lorqu'on lui demandait où il irait s'asseoir dans cette chambre, il répondait : <( Au plafond, car je ne vois de place politique pour moi dans aucun de ces partis. »

Le fait est qu'il ne laissait pas d'être embarrassé au premier moment. Il ne voulait pas

02 LA.MARTIXE.

s'alHlier aux défenseurs de la monarchie nouvelle^ il se faisait un point d'honneur, comme il 1 a dit depuis , de « garder à cette monarchie les rancunes décentes d'un royaliste tombé, avec les regrets de i83o. » Légitimiste luimême, il voulait encore moins suivre le parti légitimiste, « fourvoyé dans toutes les impasses et dans toutes les coalitions contre nature par des chefs éloquents, mais sans vues. » Par ses instincts conservateurs et humanitaires, il était encore plus éloigné des partis démocratiques et belliqueux, de ceux qu'il appelait les grognards de 17(12 et de Tîle d'Elbe, déjà conjurés contre la royauté qu'ils avaient faite. Il était séparé de tous les partis, il ne se rattachait à aucun.

Que lui restait-il à faire ? Il allait s'asseoir au sommet de la droite, sur un banc isolé, regardant den haut les luttes parlementaires, essayant quelquefois de s'y mêler, supportant

toujours avec une secrète impatience cette glorieuse défaveur qui depuis Platon s'attache au nom de poète en politique, et, lorsqu'un de ses amis l'interrogeait, il lui répondait : « Tu ne peux pas me comprendre en entier, personne ne peut me comprendre en entier, parce que je ne peux m'expliquer qu'au jour le jour pour ne pas effrayer le milieu sur lequel je veux agir. »

Page 1