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voir qui est la nation personnitiée. Contre ce faisceau dune Assemblée souveraine, d'un gouvernement résolu et d'une armée fidèle, qui donc prévaudra ? Le premier jour et le lendemain une fois assurés par cette victoire du bon sens, il ne reste plus qu'à créer par la raison prévoyante et rétiéchic des institutions assez fortes pour les préserver de leur propre mobilité*, ce n"est point impossible. Qui sait?
Dans des conditions ainsi faites, la république , dégagée hardiment et à propos de ses ferments d'anarchie, la république est, dès ce moment peut-être , définitivem.ent fondée en France, d'autant mieux fondée, qu'elle a eu la fortune de trouver pour premier chef, pour premier politique, un homme qui, lui aussi, est un roi, un roi par le génie et par l'éloquence, un homme dont le nom retentissant et populaire est fait pour relever et décorer un gouvernement naissant ! Mais ce n'est là quun rêve, je reviens à la réalité.
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Au moment où ces questions s'agitaient indistinctement dans une séance de l'Assemblée natio nale , au mois de mai 1 848 , si Lamartine avait voulu, il n'avait qu'à faire un geste ; il le croyait lui-même, et c'était vrai. Quelques jours après, tout était changé. Que s'était-il donc passé ? Il y avait eu une de ces péripéties qui décident de la fortune d'un homme public. Lorsque l'Assemblée avait eu à se prononcer sur l'organisation d'un pouvoir exécutif et sur le choix des hommes qui composeraient ce pouvoir, Lamartine avait insisté pour la formation d'une commission executive de cinq membres , et il tenait visiblement à ne point se séparer de M. Ledru-Rollin , à perpétuer dans la commission nouvelle la solidarité du gouvernement provisoire.
Aussitôt un refroidissement d'opinion se manifestait autour de son nom *, c'était comme une déception soudaine, et celui qui, peu auparavant, aurait pu être le seul chef, le président acclamé
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de la république , ne venait plus que le quatrième, immédiatement avant M. Ledru-Rollin, sur la liste des membres élus de la commission executive si péniblement acceptée par l'Assemblée. On le punissait d'une alliance imposée , lourde au sentiment public, par ce qu'il a luimême appelé son « impopularité commençante. »
Lamartine sans doute avait passé par de violentes anxiétés d'esprit avant d'en venir là. Il s'était dit , et il a répété depuis pour expliquer ses résolutions, qu'il ne devait pas scinder la république à sa naissance, qu'en acceptant lautorité directrice pour lui seul il se plaçait dans l'alternative d'avoir contre lui les républicains de toutes nuances, s'il voulait suivre l'Assemblée nouvelle jusqu'au bout dans ses tendances visiblement
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réactionnaires, ou de se trouver en lutte avec TAssemblée, s'il associait des républicains à son pouvoir.
Que pouvait-il sortir de là ? Des conflits inévitables , des chocs sanglants , des mêlées de faction, avant que la constitution fiât faite , avant que le pays eût repris son équilibre dans la république définitivement organisée. La guerre civile pouvait naître d'une démarcation des partis trop promptement dessinée; de la guerre civile pouvait sortir soit une dictature de sédition , soit une dictature de réaction. Celui qui avait proclamé une république de nécessité le 24 février , et qui voyait encore en elle le seul refuge de la France, ne serait-il pas conduit fatalement à devenir un Cromwell ou un Monck, à moins d'être englouti sans profit et sans gloire ?
Voilà les perspectives qui faisaient reculer Lamartine devant la rupture de Falliance républi-
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caine, et en présence desquelles il se livrait à des monologues à la façon d'Hamlet. Il y avait, il est vrai, pour lui un autre moyen : c'était de se retirer dans sa popularité intacte et d'attendre que le courant public vînt le rechercher dans sa retraite d'un instant *, c'était plus commode pour ses perplexités , sans changer essentiellement la situation , qui ne restait pas moins avec ses périls.
Ces raisons n'étaient pas sans gravité, surtout dès qu'elles allaient peser ainsi sur l'esprit de celui qui avait à prendre un parti et qu'elles obscurcissaient en lui la vue simple des choses -, mais il y avait un fait qui n'avait pas moins de force : c'est que depuis trois mois, aux yeux du pays, il y avait deux républiques, l'une représentée par Lamartine, l'autre représentée par M. Lcdru-Rollin. Le pays, qui n'est point un Hamlet tourmenté par les délibérations intimes, avait fait son choix -, il avait dit par toutes les
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acclamations de popularité décernées à un homme quelle république il voulait.
Dès que Lamartine, par un acte de sa volonté ou par une apparence d'ambiguïté dans son attitude , semblait eftacer cette distinction , il n'était plus en quelque sorte lui-même ; son nom cessait instantanément d'avoir la signification qu'il avait prise dans la pensée du pays, et qui avait fait un moment de celui qui le portait le premier citoyen de la France.
L'autorité morale née de cette situation privilégiée disparaissait, et ce n'était pas seulement la popularité de Lamartine qui s'évanouissait subitement, c'était la république modérée elle-même qui perdait une chance, qui paraissait abdiquer dans cet amalgame impuissant de la commission
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executive, en laissant de plus en plus le combat se resserrer, se préciser entre la réaction inévitable des forces conservatrices ramassées sous un autre chef et l'explosion de toutes les forces de sédition concentrées dans Paris. Ce n'était plus le temps des discours, des victoires d'éloquence sur les foules fascinées, c'était le tour des soldats.
A travers ces préliminaires obscurs, on entrevoyait la grande, l'effroyable lutte qui allait enfanter la dictature, dictature nécessaire, noblement exercée, toute républicaine encore sans doute, mais dictature de soldat, et au milieu de ces mouvements précipités on entendait déjà retentir un nom, symbole d'une réaction plus entière, plus complète, allant jusqu'à la destruction de la république elle-même.
Dans cette tragique aventure, de quel poids avait été Lamartine avec toute sa popularité des derniers mois? Il n'était rien, et il le voyait*, il
sentait le pouvoir lui échapper pour passer au général Cavaignac, devenu l'homme du jour par un vote de TAssemblée. « Lamartine, a-t-il dit lui-même en racontant les premiers combats de juin, Lamartine désirait la mort pour se décharger de Fodieuse responsabilité du sang qui allait peser si injustement , mais inévitablement sur lui. Trois fois il s'élança de son cheval pour aller au pied de la barricade chercher à tomber en victime au premier rang de ces généreux soldats, trois fois les gardes de l'assemblée l'entourèrent de leurs bras et le retinrent par la violence. )> Il ne mourut pas, il fut destitué avec ses collègues de la commission executive en plein péril.
C'était la fin assez triste de la dictature de l'éloquence et de l'imagination , la fin d'une popularité. On aurait pu dire déjà que Tinsurrection de juin venait de mettre au sein de la république de I S48 le fatal germe de mort; elle avait mis la force à la place de la liberté.
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Lamartine, et ce fut son malheur autant que sa faute, n'avait réussi ni à sauvegarder sa situation première, ni à écarter le plus redoutable des conflits par cette alliance des forces républicaines que , par un dernier mirage d'imagination, il croyait possible.
Il voyait, disait-il, un gouffre, il fallait un Décius pour le combler; il]vouIut être ce Décius, il le fut, sans rien combler, sans rien sauver, et désormais vaincu , découronné de sa popularité, il entrait dans cette voie où d'étape en étape il ne pouvait plus s'arrêter que dans la suprême décadence de l'homme public.
Au mois d'avril 1848, il avait été envoyé par dix départements à l'assemblée nationale , il
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avait conquis à son nom plus de deux millions de suffrages. Sept mois après, lorsque la France avait à nommer un président, il ne réunissait qu'un nombre imperceptible de voix.
Son jour était passé. Bientôt, au renouvellement de rassemblée, il avait de la peine à obtenir une élection de représentant ^ il échouait dans son propre département, et c'était assurément pour lui une amertume inattendue. « On parle de me renommer dans plusieurs départements et à Paris, écrivait-il à un de ses amis pour se consoler. Je ne le désire pas en ce moment. Je n'ai pas de situation ni de terrain sous les pieds pendant un certain temps. J'aimerais mieux le passer dehors *, mais je serai toujours à la brèche, en bon soldat , à l'appel des honnêtes gens du pays. »
Je ne sais pas d'image plus curieuse et plus saisissante de ce retentissement d'un nom dans
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les masses, de toutes ces fluctuations de la popularité que le récit fait par Lamartine lui-même d'une de ses courses dans les montagnes de la Bourgogne après ses grandeurs de 1848, après ses épreuves.
Il rencontre un vieux paysan devenu aveugle, qui la vu naître et qui le reconnaît à sa voix, qui s'étonne de le retrouver. Ah ! Lamartine ne sait pas tout ce qu'on dit dans le pays. On a d'abord parlé de lui comme d'un des rois, d'un des grands de la république. Bientôt on a raconté toute sorte d'histoires terribles, on a dit qu'il « avait fait couler le sang des hommes dans Paris, par malice, » et des colporteurs passant à l'automne vendaient des chansons contre lui comme celles de Mandrin. Le vieux paysan a de la peine à croire que « M. Alphonse )> ait pu commettre tant de crimes. « Et puis, ajoutet-il, quelques mois plus tard, on dit que ce n'était pas vrai, et puis on n'a plus rien dit du tout. » Voilà le dernier mot, voilà le dernier souffle
d'une popularité expirante : on n'a plus rien dit du tout î
Sans doute Lamartine était encore de ce monde, il n'était pas de ceux qui disparaissent ainsi. Il était représentant comme bien d'autres, journaliste comme bien d'autres ; il n'avait pas cessé de se mêler aux polémiques et aux luttes de son temps, et même dans ces deux ou trois années de république, où il était redevenu un homme comme tous les hommes, il retrouvait parfois encore des éclairs d'inspiration, quoique avec une chaleur déjà diminuée. Il restait dans la chambre comme le dernier prestige survivant de la révolution de février.
Lamartine avait un rôle quil croyait être pour 1-ui une obligation d'honneur, une décence de sa
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vie. Il s'était identifié un instant avec la république, il la défendait, il aurait tenu à la sauver de tous les naufrages qui la menaçaient, fût-ce au prix de quelques concessions au temps, aux nécessités d'une situation aggravée par tout le monde. Gêné dans son attitude par son passé, mais impartial et indépendant par ses idées, modéré de caractère et d'habitudes, il avait pour tous des paroles empreintes d'un esprit supérieur de conciliation.
Lorsqu'on proposait la révision de la constitution pour favoriser la réélection du président nommé le 10 décembre 1848, il aurait voulu qu'on ne résistât pas à outrance à ce mouvement, qu'on laissât tout au moins une issue légale à un entraînement qu'il déplorait, mais qu'on ne pourrait peut-être pas réprimer, et qui, laissé à lui-même , '/emporterait la constitution tout entière. Lorsque les partis irrités et tumultueux dans l'Assemblée laissaient entrevoir leurs
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passions de combat, il se faisait volontiers le modérateur de ces passions, bien persuadé que, si Ton en venait à un conflit , la république serait de toute façon la première à périr.
Lamartine ne se trompait pas ; mais que pouvait-il ? Il n'était plus Thomme du moment. Pour les républicains, il était trop modéré*, pour les conservateurs, il était encore le représentant de la révolution de février, qu'on appelait une catastrophe; pour les bonapartistes, il n'était qu'une glorieuse inutilité, une éloquence sans emploi sous le régime qu'ils rêvaient, sans autorité possible dans les solutions qu'ils méditaient. Pour tous, c'était un homme d'imagination jetant des paroles harmonieuses au milieu des âpres réalités d'une politique qui conduisait à des coups d'Etat. Il était fini.
D'ailleurs Lamartine était de plus en plus sous le poids d'une détresse croissante. Il avait
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été trop prodigue de sa fortune, comme il Pavait été de tous les dons de sa brillante nature, et il se retrouvait en face d'un effondrement de sa situation privée qu'il osait à peine mesurer du regard. Déjà, dès 1849, ^^ écrivait qu'il était allé à Saint-Point pour de « pénibles déracinements domestiques de propriétés, de maisons paternelles, » et cela ne faisait que continuer en s'aggravant, de sorte que, lorsque le 2 décembre éclatait, il se trouvait tout à la fois exilé de la vie publique, déçu dans ses espérances , vieilli , réduit à ce rôle de manœuvre de la plume qui a été sa dernière épreuve en ce monde.
Alors commençait cette vieillesse sombre, morose, amère, qui mettait encore dix-huit ans à s'acheminer vers la mort à travers toutes ces histoires, ces entretiens, ces journaux de déclin où il ne restait plus, comme une dernière marque du génie d'autrefois, que cette intarissable et harmonieuse parole qui s'est épanchée jusqu'au bout sans s'arrêter.
iqjj. LAMARTINE.
De tous les hommes qui avaient vécu, qui s'étaient confondus en Lamartine, quel est celui qui survivait encore? Le poète avait disparu, rhistorien était épuisé*, l'homme heureux, Phomme heureux surtout, était mort depuis longtemps. Le politique n'avait plus de raison d'être dans les conditions nouvelles où était la France, et peut-être avait-il fini par avoir de singu- Hers doutes. Il ne restait en vérité qu'un Bélisaire de la politique et de l'art tendant le casque devant ses contemporains attristés, faisant souffrir l'admiration sans la décourager encore, imposant à son siècle ce cruel spectacle de l'auteur des Méditations, de l'auteur des Girondins, d'un chef de révolution recevant toutes les oboles, même celles qui devaient peser à sa fierté.
Il le disait lui-même avec l'amertume des déceptions suprêmes : « Toutes mes gloires ont menti
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comme toutes mes fortunes. » Assurément , il n'est pas de plus étrange et de plus cruel contraste que celui de cet homme, de ce poète, de ce tribun des grands jours, si heureux dans sa jeunesse, si brillant, si gâté par tous les succès et ré- ... •
auit, au soir de sa vie, à jeter un long regard de
deuil autour de lui, d'autant plus sensible à Paiguillon du malheur, qu'il a eu sur cette terre une destinée plus privilégiée.
Que voulez-vous? L'oubli lui pèse à lui qui a connu tous les enivrements de la gloire ; la pauvreté , une pauvreté relative , lui est dure, à lui qui n'a jamais compté avec les biens de ce monde, la vieillesse elle-même le chagrine, lui qui était si peu fait pour les tristesses du déclin et qui n'avait pas la dernière joie de se voir revivre. « Je n'ai en moi de quoi sourire ni au passé ni à l'avenir, s'écrie-t-il alors, je vieillis sans postérité dans ma maison vide et tout entourée des tombeaux de ceux que j'ai aimés
Tout ce qui me reste de vie est concentré dans
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quelques cœurs et dans un modeste héritage. Et encore ces cœurs souffrent par moi , et cet héritage, je ne suis pas sûr de n'en être pas dépossédé demain pour aller mourir sur quelque chemin de rétranger. Les chenets sur lesquels mon père appuyait ses pieds et sur lesquels j'appuie aujourd'hui les miens sont un foyer d'emprunt, qu'on peut renverser à toute heure*, on peut les vendre et les revendre au moindre caprice à l'encan, ainsi que le lit de ma mère et jusqu'au chien qui me lèche les mains de pitié, quand il voit mon sourcil se plisser d'angoisse en me regardant
(t La vie ne m'est plus rien.... Et qu'y regretterais-je donc à présent dans cette vie? N'ai-je pas vu mourir avant moi toutes mes pensées? Aije envie d'y chanter encore d'une voix éteinte des strophes qui finiraient en sanglots ? Ai-je goût pour rentrer dans ces lices politiques qui, fussentelles rouvertes . ne reconnaîtraient plus mes accents posthumes ? Ai-je un bien ferme espoir
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dans les formes de gouvernement que le peuple abandonne avec autant de mobilité qu'il les conquiert ? Je serais mort déjà mille fois de la
mort de Caton, si j'étais de la religion de Caton, mais je n'en suis pas. . . Je vis donc et, comme vous le vovez, je ne vis pas sur des roses. Je détie (laton lui-même d'avoir eu plus que moi la satiété du temps.... ))
Que de fois, dans ses dernières années, Lamartine n'a-t- il point répété cette mélopée lugubre de ses désillusions et de son dénuement ? Il va de Paris à Saint- Point, de Saint-Point à Paris, et il ne se lasse pas de se plaindre. Il se plaint de ringratitude populaire ; il se plaint en songeant à ce passé évanoui dont le souvenir est une amertume de plus. Il s'attendrit sur son cheval Saphir, ce cheval qui le portait « dans les grandes journées de feu de Paris, » qui partageait la popularité de son maître , et qui erre seul maintenant dans le pré , sous la fenêtre , paissant en liberté l'herbe d'automne.
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ce Ce n'est pas sur moi que je pleure, dit-il, c'est sur toi, pauvre animal ! Qui sait si demain j^aurai encore le droit de te laisser tondre Therbe dans ce pré où je t'ai donné l'hospitalité à vie, à côté de l'cine et des vaches, et si un dur acquéreur de Saint-Point ne trouvera pas que ce cheval invalide est un luxe de cœur qui dîme l'herbe, et ne t'enverra pas à Téquarrisseur du village voisin pour avoir ta peau et ta corne, toi qui fus pourtant un jour le signe de ralliement d'une nation? Si je demandais à ce peuple pour toi une botte de foin à vie, je ne l'aurais pas. Honte et misère! finissons !... »
Ainsi il se laissait aller à ses plaintes et à ses réminiscences amèressans être entendu, se querellant avec la fortune dans une solitude croissante.
Lamartine n'était plus qu'une ruine vivante assise sur la ruine de ses espérances, de ses gran-
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deurs et de ses gloires. — N'importe, il a eu sa destinée éclatante. Aucun homme n'a remué plus d âmes, aucun n'a parlé avec plus de puissance à l'imagination de ses contemporains, — et cet homme a eu son jour, un jour unique, exceptionnel, où il a personnifié son pays, où, poète et politique à la fois, il a laissé le reflet de son génie sur ce nom de république qui reparaît dans notre histoire.
Oui, sans doute, ce jour d'une grande existence , surtout quand on le rapproche de bien d'autres jours qui l'ont suivi et qui en relèvent la signification , ce jour est un éternel enseignement pour ceux qui veulent fonder la république en France. 1 848 secoue ses cendres éteintes, et se redresse pour parler à 1870.
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Remarquez en effet cet étrange phénomène. Le moment où la république de 1848 est le mieux acceptée , où elle a le plus de chances de s'établir et de vivre, c'est évidemment celui où un homme se fait en quelque sorte auprès du pays le plénipotentiaire ou le garant des institutions nouvelles en les popularisant par le génie, par l'éloquence et par la modération, en les défendant de leurs excès, en les représentant comme la sauvegarde naturelle de tous les droits, de toutes les libertés et de tous les intérêts. Bientôt les manifestations commencent dans les rues, et déjà il y a une inquiétude, un ébranlement dans l'opinion. Les passions révolutionnaires grandissent, les fanatismes de parti et de secte se dévoilent, les factions ne cachent plus leur prétention de mettre la main sur F Etat, et ie pays envoie à l'Assemblée nationale une majorité aux instincts conservateurs ; Lamartine lui-même perd sa popularité sur un soupçon d'intidélité à l'idéal dont on voyait en lui la personnification,
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parce qu'il a semblé pactiser avec les chefs des agitateurs.
Les journées de juin éclatent comme l'explosion furieuse de Tesprit de sédition, aussitôt la république descend, et Lamartine descend avec elle, tandis qu'au contraire la réaction monte? monte sans cesse, jusqu'à rendre les coups dEtat possibles, jusqu'à se préciser dans un nom et dans un gouvernement de mauvais augure pour la liberté aussi bien que pour les institutions républicaines. Ce parallélisme se déroule invinciblement, et toutes les fois qu'une situation semblable se reproduit, les mêmes conséquences se dégagent d'une manière irrésistible , parce qu'elles sont dans la logique intime des choses.
Tout est là. C'est une puérilité d'esprits étroits de croire qu'aujourd'hui, après avoir passé par la révolution démocratique la plus complète , après avoir vu depuis quatre-vingts ans défiler
toutes les monarchies, dont aucune n"a pu même atteindre une durée viagère, la France puisse être enlevée à la république par un simple fanatism.e de royauté, dans l'intérêt d'une d^^nastie ; mais la vérité est qu'il y a toujours deux républiques en présence. Il y en a une que le pays est tout prêt à accepter et à pratiquer, que Lamartine, après ravoir représentée dans ses grands jours, définissait lui-même dans l'assemblée nationale : république légale et libérale, « république de conservation des intérêts légitimes avec Faccord des intérêts progressifs, république des intérêts populaires sans dépossession des propriétaires, république de paix en Europe et de sécurité dans le pays, république humaine, clémente, généreuse, qui abolit jusqu'au signe même des violences révolutionnaires... w II y a aussi la république des exhumations sinistres d'un autre temps^ des perturbations de rues, des motions incendiaires de clubs, des proconsulats d'opinion, des violences morales, des défiances irritées et jalouses. Il faut choisir entre les deux systèmes.
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Il faut savoir si on veut sérieusement que les institutions nouvelles s'enracinent et durent de façon à protéger la nation dans son indépendance comme dans sa liberté, et il faut bien aussi se mettre dans Pesprit que les plus efiicaces fauteurs de monarchies ne seraient pas les monarchistes ; ce seraient ces républicains de Técole révolutionnaire ou dictatoriale qui, au prix d'une victoire momentanée pour eux, s'ils pouvaient l'obtenir, prépareraient une fois de plus la défaite de la république elle-même, recommençant ainsi le cercle éternel où depuis quatrevingts ans la France s'épuise à la recherche d'un gouvernement.
— Sans doute, la république porte plus que jamais, au moment présent, la peine des circonstances extraordinaires dans lesquelles elle a rc-
paru. Elle est née, dans une heure d'épouvante nationale. Elle s'est chargée d'une redoutable responsabilité en recueillant, en saisissant Théritage de la plus funeste des guerres, d'une guerre désespérée. Quoiqu'elle fasse , injustement et inexorablement, aux yeux de bien des hommes, elle reste marquée de ce sceau fatal des pouvoirs qui sont conduits à signer les grandes humiliations pubUques dont ils ne sont pas coupables. C'est son malheur, c'est sa faiblesse, c'est ce qui lui fait une condition plus compliquée, plus pénible, et un avenir plus douteux. Pourra-t-ellc se racheter de cette fatalité? Voilà la question.
Il est bien certain qu'il ne s'agit plus seulement aujourd'hui de disputer sur des formes de gouvernement et des systèmes politiques, de s'épuiser dans les rivalités de prépondérance entre les partis intérieurs. Le meilleur gouvernement sera celui qui servira le mieux à refaire une France dans le monde, à lui rendre l'honneur,
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ie crédit, le prestige, la grandeur si Ton peut, avant tout et d'abord une sorte de nouvelle cohésion nationale.
Si la république le peut, si elle donne d'elle cette idée, elle vivra. Si, pour la troisième fois, elle doit succomber, c'est qu'elle aura été impuissante à protéger cette régénération française qui est notre espérance et notre devoir, à vivifier, à coordonner toutes ces choses par lesquelles les nations peuvent toujours se relever, sans lesquelles il n'y a pas de renaissance possible : le patriotisme désintéressé, Tesprit d'abnégation et de droiture, le respect religieux de la vérité et du droit, le dévouement dans le travail, le goût épuré de la liberté dans un ordre équitable et protecteur.
Lamartine lui-même, revenant en ce monde, répéterait ce qu'il a dit un jour devant des populations assemblées : a Si on confond la républi-
que avec une révolution en permanence, avec Pagitation sans but et sans fin; si on la confond avec les excitations des classes contre les classes, du pauvre contre le riche, du riche contre le pauvre-, si l'on y voit un perpétuel débordement d'oisifs sur la place publique, usant en démonstrations, en déclamations, en conspirations, le temps et la force que Dieu nous donne pour le travail, la famille, la patrie; si l'on écoute les hommes d'anachronisme, de contre-sens et de contre-temps, ces Epiménides de 1792 qui semblent avoir dormi cinquante ans... Ces tribuns posthumes qui portent des toasts aux jours sinistres de nos discordes de 98 Oh! alors,
oui la république périrait; elle périrait étouffée dans une ivresse de mauvaises doctrines et de faux patriotisme, car les scandales ne sont pas des institutions et durent peu... «
Il tiendrait ce langage, et peut-être aussi, accablé de toutes les misères du présent, il ne son-
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gérait pas, sans une secrète mélancolie, à ce temps de sa jeunesse, oii la P'rance se relevait si vite, où l'on croyait, où l'on espérait, où, à travers les ombres d'un deuil national, récent encore, on voyait déjà poindre les premières lueurs d'un avenir plus favorable pour la liberté et pour la patrie.