‹ LamartineChapitre 35 sur 38 · IX · texte numérisé non relu

IX

Oui, sans doute, Lamartine avait toute sorte de raisons de politique et de prévoyance supérieure pour colorer ses résolutions. Il a pensé ce qu^il dit et bien d'autres choses encore^ mais en même temps, cette impatience qu'il mettait à tenter la fortune, cette inflexibilité qu'il montrait vis-à-vis de la royauté de i ><'5o^ tous ces sentiments divers tenaient certainement à d'autres mobiles très-humains, très-personnels.

A ce moment d'incertitude où un banquet pouvait devenir un signal d'insurrection et où il prononçait des paroles de feu, où il se hâtait de prendre à la tête du mouvement la place laissée vide par les chefs de l'opposition parlementaire, Lamartine, il faut l'avouer, cédait à une

l'hommk i>0LrT[QrF,. i83o-i8 j8. i^()

pensée singulière-, c'est lui-même qui le dit : (( la satisfaction secrète de prendre une fois de plus cette opposition en tiagrant délit de faiblesse, l'orgueil de la dépasser et de la convaincre d'inconséquence, étaient peut-être à son insu pour quelque chose dans la chaleur du discours de Lamartine... « Voilà un étrange motif de fomenter une révolution !

Cette inflexibilité que Fauteur des Girondins montrait à Tégard de la royauté de i83o dans la scène douloureuse du 24 février et dont s'étonnaient les amis de la duchesse d'Orléans, qui se fiaient encore à une inspiration suprême de cette pathétique éloquence , cette inflexibilité aurait moins surpris, si on eut mieux connu celui en qui on mettait une dernière espérance.

Sauver la monarchie de juillet par une régence était la moindre des préoccupations de Lamartine, « Au nom de quoi aurais-je proclamé cette

régence? a-t-il écrit un jour, moi qui n'avais jamais voulu adhérer au schisme de famille de T 83o, moi qui lui avais renvoyé toutes mes places diplomatiques pour ne pas le servir , moi qui m'étais respectueusement refusé à tout lien avec cette royauté par scrupule de fidélité à mes souvenirs: C'était aux orléanistes et non à moi, adversaire de la royauté illégitime d'Orléans, de se charger de ce rôle ; logique en eux, il était absurde en moi... »

Au fond, il n'y a point à s'y tromper, c'était une sorte de représaille du royaliste d'autrefois. Lamartine voyait sans regret cette royauté qu'il appelait illégitime « s'écrouler sur son faux principe ; )) il ne l'avait pas poussée dans Tabtme, si l'on veut, il ne la retenait pas au jour du suprême péril, et même devant ce tragique spectacle d'une mère, d'un enfant, submergés par le peuple, il voulut se défendre d'être un homme d'imagination- a il arracha son cœur de sa poitrine, » se-

l'hOMMK POLITIQLE. 183O-1848. l5r

Ion son langage, il le contint sous sa main pour (( n'écouter que la raison. )) La raison pour lui, c'était la république, c'était une révolution avec ses orages et ses dangers.

Et puis, dans ce tourbillon qui passait tout à coup sur la France, Lamartine, sans se l'avouer entièrement peut-être, se laissait emporter par ce besoin des émotions publiques, de Faction au grand jour, de la domination morale, qui mettait pour lui une tentation ou un piège dans tous les événements à la hauteur de ses ambitions, de sorte que ses rivalités d'homme public, ses ressentiments, ses aspirations les plus secrètes, se trouvaient d'accord pour le jeter en avant comme le héros subitement accepté et acclam.é d'un de « ces sublimes et affreux interrègnes de la raison et du droit » dont il parlait lui-même avant d y trouver un rôle.

ID2 l.AMARTINF

On s'est plu bien souvent à rechercher les causes de la république de 1848 et la part diverse des hommes qui Pavaient faite. Nul, assurément, nV contribua d'une façon plus décisive que Lamartine à la dernière heure, à la dernière minute, lorsqu'une parole aurait pu encore peutêtre suspendre le cours des événements et sauver la monarchie constitutionnelle du naufrage ; mais Lamartine lui-même avec son éloquence n'aurait pas eu le pouvoir de décider une telle transformation, s'il n'y avait eu en France, depuis la première révolution, cette logique d'idées et de tendances démocratiques qui met désormais la république presque inévitablement au bout de toutes les crises, s'il n'y avait eu aussi depuis quelques années cette prédisposition ma-

i/hommk POF.iTiQi-i:. I 83o- 1 84.S. i 5 3

ladive d'un esprit public excité, troublé ou égaré, si Ton veut, et toutes ces causes réunies n'auraient point eu encore leur eft^t, s'il y avait eu à la dernière heure un gouvernement moins immobilisé dans ses succès de parlement, ayant en luimême une foi plus vive ou plus active , portant dans sa politique la force qui se défend et la prévoyance qui désarme à propos l'opinion.

C'est là en définitive, ce me semble, la clef de cette révolution de 1 N48 qui était pour la France un grand déti jeté à l'inconnu, et pour Lamartine un avènement dans un orage, une sorte d'inauguration de règne qu'il a lui-même définie quand il a dit avec le complaisant et inépuisable éclat de son langage : « Mon action politique ne commença que dans une grande tempête imprévue, le jour même d'une chute soudaine de la royauté de juillet, déjà en fuite avant d'avoir eu le temps de combattre. Ce jour-là je fus roi d'une

LAMARTINK.

heure, c'est vrai... Ce n'est pas un gouvernement qu'il fallait créer à la minute, il n'en aurait pas duré deux. C'était un sauvetage qu'il fallait organiser sous le nom de république. J'eus le sentiment de cette vérité. Je fis résolument la république, je la fis seul, j'en assume seul la responsabilité, h

Qu'est-ce qu'a été cette république de 1848 et qu'est-ce qu'a été Lamartine lui-même dans la république ? Le malheur de ces crises qui décident souverainement des institutions et des hommes, c'est qu'on sait bien de quelle manière elles commencent, on ne sait pas comment elles finissent, et le lendemain du jour où on les a déchaînées, bien plus encore quand l'heure des déceptions est déjà venue, on sent plus vivement.

L HOMME POLITIQUE. 183O-1848. l55

plus amèrement quelquefois, la responsabilité qu'on n'a pas craint d'assumer.

Lamartine a senti depuis cette responsabilité peser sur lui, il ne la sentait pas encore, il ne pouvait pas la sentir lorsqu'il entrait le 24 février à l'Hôtel de Ville comme le chef populaire d'une révolution triomphante, et tout ce qu'on peut dire, c'est que, transporté à ce sommet de ses ambitions politiques, il ne se montrait point assurément au-dessous de la crise où il s'engageait, où il engageait la France avec lui.

Il n'y a point pour un homme de fortune plus éclatante que celle de personnifier, ne fut-ce que momentanément, une société en péril, de sentir palpiter en lui l'àme de son pays. Ce fut en toute réalité la fortune de Lamartine pendant ces trois mois de gouvernement provisoire qui étaient trois mois de luttes et de dramatiques incertitudes entre le tourbillon de la veille et le tourbillon du lendemain.

i;)(j LAMARTINF..

Puisqu'il s'est servi de ce mot peu républicain , c'était un roi d'une heure ou de trois mois, un roi par le génie et par l'éloquence, par l'imagination et par l'héroïsme, un magistrat de l'opinion gouvernant en quelque sorte dans le vide de toutes les institutions et de toutes les forces organisées, désarmant, par la parole, les irritations et des défiances, jouant avec la tempête, ou , pour parler son langage , conspirant avec les conspirateurs comme le paratonnerre conspire avec la foudre, conquérant chaque jour un peu de paix intérieure pour conduire la France au moment où, représentée dans une assemblée, elle rentrerait en possession d'ellemême.

En voyant Lamartine à F Hôtel de ^'ille dans ce temps légendaire du gouvernement provisoire, on se ressouvient involontairement de ces portraits de Mirabeau, de A^ergniaud, que l'auteur des Girondins retraçait une année auparavant

i."h()mmk I'Olitkht:. 1830-1.S48. i57

en se contemplant d'avance lui-même dans ces figures.

(( Son éloquence, toute populaire qu'elle fût, était celle d'un patricien, disait-il de Mirabeau. Sa démocratie tombait de haut : elle n'avait rien de ce sentiment de convoitise et de haine qui soulève les viles passions du cœur humain. Ses sentiments populaires n'étaient en quelque sorte qu'une libéralité de son génie. En conquérant des droits pour le peuple, il avait l'air de les donner. C'était un volontaire de la démocratie... la nature l'avait fait le premier... »

Mettez à côté ce qu'il disait de A'ergniaud : a C'était un instrument d'enthousiasme qui ne prenait sa valeur et sa place que dans l'inspiration. Sa phrase avait les images et l'harmonie des plus beaux vers. S'il n'avait été l'orateur d'une démocratie, il en eijt été le philosophe et le poète. Il adorait la révolution comme une

l58 L\MARTINi:.

philosophie sublime qui devait ennoblir la nation tout entière sans faire d'autres victimes que les préjugés et les tyrannies. Il avait des doctrines et point de haines, des soifs de gloire et point d'ambitions. Le pouvoir même lui semblait quelque chose de trop réel, de trop vulgaire; il le dédaignait pour lui-même et ne le briguait que pour ses idées. )>

Au fond, à quelques nuances près, c'est encore Lamartine, patricien initiateur de démocratie, orateur populaire refusant, lui aussi, de « descendre au langage du peuple, même en le flattant, )) ambitieux de pouvoir moins pour le pouvoir pratique et quotidien que pour l'ascendant moral et pour les émotions de ces grandes scènes où rhomme se révèle tout entier en face des multitudes.

i/hommk poi.itiquk. 1830-1848,

Cette fois il pouvait être satisfait, les circonstances étaient à la mesure de ses rêves, ce que Talleyrand lui avait prédit au lendemain de i83o était arrivé. Lamartine avait trouvé une occasion d'être lui-même avec ses qualités et avec ses faiblesses. Nature merveilleusement douée, mais en même temps prompte à s'abuser, susceptible de grands élans, capable d'avoir ses journées, mais se résumant elle-même dans un mot caractéristique : « de longues nonchalances de corps pleines d'inspirations d'esprit, puis de violentes et aventureuses périodes d'action,... une vie tour à tour poétique, religieuse, héroïque ou rien! » — c'était Vergniaud plus que Mirabeau.

L'auteur des Girondins pouvait sans doute

itiO LAMARTINE.

se faire illusion. Il croyait être un homme d'État à l'Hôtel de Avilie, et il pensait peut-être se montrer un habile praticien de la politique lorsque, pendant le gouvernement provisoire, il négociait avec M. Blanqui ou avec d'autres révolutionnaires. En réalité, c'était surtout et toujours rhomme d'imagination voyant dans la révolution elle-même une « poésie en action, » poète jusque dans l'héroïsme.

Certes je ne veux pas médire de ce jour où il faisait reculer le drapeau rouge sur les marches de l'Hôtel de Ville et où il domptait une foule frémissante prête à le submerger. Il fut ce jour-là le bouclier vivant d'une société , jamais l'éloquence n'eut une victoire plus éclatante et plus salutaire. C'est pour lui cette heure unique, culminante, illuminée de soleil qui se trouve quelquefois dans les existences privilégiées.

Qui pourrait dire cependant que dans ces

l'hOMMK POLITIQL'K. 1830184S. ICI

scènes où il pouvait savourer la joie superbe d'apaiser des tempêtes déchaînées par lui, de sentir sa puissance, et où après tout il ne risquait que de disparaître dans une mort légendaire en laissant sur son nom le sceau d'une incomparable gloire, qui pourrait dire qu'il ne voyait pas encore dans ces scènes une grande poésie, un drame de patriotisme et de salut public répondant aux rêves les plus illimités de son imagination ?

Il était homme à voir tout ainsi, par les côtés poétiques et grandioses, et même à respirer tout naturellement dans cette atmosphère, lui qui résumait ses journées de ce temps-là en disant : « Je viens de faire cent discours et d'embrasser cent mille hommes ! »

IÔ2 LAMARTLN'K

Que Lamartine ait mis une certaine vanité, une certaine ostentation à répéter dans ses apologies rétrospectives qu"il avait fait seul la république de 1848, c'est possible*, ce qu'il y a de bien clair, c'est que nul mieux que lui ne personnifiait cette crise de transformation dans ce qu'il V avait de dramatique et de réalisable à côté de tout ce qu'il y avait de douloureux et de menaçant. Il en était en quelque sorte la poésie, la lumière, et par un de ces déplacements qui ont leur explication dans les circonstances autant que dans la nature de Thomme, après avoir été la force d'impulsion du mouvement, il en devenait la force de résistance.

La veille, il était la république, la révolution

l'homme poLiTiQrE. 1830-184S. l63

dans les dernières palpitations de la monarchie expirante -, le lendemain, il était Tordre, la paix sociale, la sécurité, la tradition dans les premiers déchaînements de la république, homme d'imagination le lendemain comme la veille sans doute, mais cette fois ayant une société tout entière pour complice et pour cliente.

(( O crédulité du génie épris de lui-même! s'est écrié M. Louis Blanc dans des pages où il a raconté à son tour et à son point de vue la révolution de février, les péripéties du gouvernement provisoire. La vérité est que dans la pompe triomphale de la république, le poète qui avait briàlé tant d'encens sur les autels de la royauté fut au nombre des vaincus. Ce fut seulement pour mieux montrer en spectacle ce captif fameux que la république le fit asseoir derrière elle sur son char de triomphe. »

On voit ici cet éternel procès du républicain

i6j. LAMARTINE.

de la veille et du républicain du lendemain, pour parler le langage du temps, — cette malheureuse et invariable pensée de rétrécir la république aux proportions d'un parti, d'une école ou d'une secte, au lieu de Télargir dans une mesure telle qu'elle soit l'image de la société tout entière dans sa diversité , qu'elle puisse avoir pour auxiliaires, pour coopérateurs tous les esprits sincères, ralliés d'avance à une démocratie fondée sur la liberté et sur Téquité.

M. Louis Blanc se trompe lorsqu'il parle après coup de char de triomphe, de vaincus et de ce (( captif fameux )> traîné en spectacle. Il se méprend sur le sens des événements où il a lui-même joué un rôle*, il ne voit pas que, si la république a été possible, sérieuse en 1848, c'est surtout par Lamartine qu'elle a eu ses meilleures chances, que sans lui elle ne serait pas née probablement le 24 février, elle eut été sans doute ajournée encore, ou elle était ex-

I/HOMMK POLlTlQLi:. 183O-1848. 1 6 !>

posée à glisser plus tôt dans ranarchie sanglante où elle devait se perdre.

Lamartine, dans la pensée de certains hommes, pouvait n'être qu'une décoration pour la république, je le veux bien -, il en était aussi, la force, rinspiration, la nouveauté séduisante, dirai-je. Il lui donnait la physionomie d'une puissance de conciliation -, il était le signe ostensible, vivant et parlant, qui la distinguait des dictatures violentes d'autrefois, et c'est justement parce qu'il était un de ces vaincus dont parle M. Louis Blanc, ou en d'autres termes parce qu'il n'avait rien d'exclusif, parce qu'il tenait de toutes ses fibres morales à cette grande masse libérale et cultivée de la société française, qu'il devenait la force sérieuse, en même temps qu'il était par son

l66 LAMARTINE.

rom réclat fascinateur, de la république nouvelle.

Je ne veux que courir au sommet des choses pour rendre cette pensée plus saisissable au double point de vue de Pintérêt extérieur et de la politique intérieure du régime qui naissait en France.

Quel était recueil possible pour la république éclatant tout à coup en Europe? Elle pouvait, s' armant de vieux ressentiments ou troublée par de vieux souvenirs , essaver de se répandre par les propagandes violentes, devenir une menace de perturbation, s'engager dans des interventions qui eussent été aussitôt un signal de guerre universelle. Elle aurait peut-être réussi au premier moment, puisqu'elle aurait trouvé les gouvernements désarmés ou embarrassés par toutes les révolutions qui éclataient à la fois à Menne, à Berlin, à Milan, à Venise; elle n'au-

l'hommk politique. 1 8 30-1848. 167

rait pas tardé à trouver la coalition des détiances et des hostilités européennes se renouant devant elle avec le concours même des libéraux de tous les pays. Lamartine, comme ministre des aflaires étrangères, évitait cet écueil, et mieux que tout autre il pouvait l'éviter , parce qu'il n'avait ni les traditions agitatrices de la première république ni les ressentiments légués par l'empire.

Etranger à des passions d'un autre temps, formé dans sa jeunesse à des habitudes de diplomatie régulière, Lamartine pouvait ménager la paix à la France sans l'abaisser, sans la désarmer de l'ascendant de ses idées et de ses principes, comme aussi sans mettre dans sa bouche un accent de défi.

l68 LAMAUTINE.

Quel était le caractère de son premier manifeste ? C'était Tacte de naissance de la république parmi les gouvernements réguliers, la définition grandiose et magnifique d'une politique nouvelle qui commençait par répudier les souvenirs et les solidarités de 1702. 11 disait ce qu'on voulait, cet éloquent manifeste. A la France, il offrait l'abrogation théorique des traités de 181 3-, à l'Europe, il garantissait le respect des circonscriptions territoriales fixées par CCS traités • aux peuples, il promettait un appui éventuel et lointain , s'ils étaient menacés dans leurs droits et dans leur liberté. Pour qui savait comprendre, c'était la paix, la paix sans faiblesse évidemment, et 1" Europe le comprenait ainsi.

Je ne sais pas si le gouvernement provisoire pouvait se présenter « la main pleine d'alliances, )) comme le disait Lamartine à l'ouverture de TAsscmbléc constituante, au mois de mai

l'hOMMK POLITIQL-K. 183O-1848. I 69

irS48', il avait du moins rendu à la république nouvelle le service de la conduire très-pacifiquement et assez grandement à travers les périls et les agitations de l'Europe. Qu'aurait fait Lamartine plus tard? je ne le cherche pas. L'homme de la restauration, le poète corrigé par un Talleyrand se serait retrouvé en lui plus qu'il n'aurait fallu, c'est possible. Pour le moment, il trouvait dans son éducation et dans son inspiration le meilleur moyen de populariser la France républicaine au dehors par l'éloquence et par la dignité pacifique de l'attitude.

Et à l'intérieur quel était le plus grand danger pour la république naissante ? C'était assurément d'apparaître comme un régime exclusif, comme le monopole jaloux d'un parti, comme

la tyrannie des agitations de rues et des utopies violentes. Sans doute, bien des républicains de tradition ou de conviction sentent ce péril; il y en a malheureusement d'autres aussi qui se figurent toujours, qui se figuraient encore plus peut-être en 1848 avoir un privilège de prépondérance , comme un droit de primogéniture.

Lamartine, par sa situation, par son passé, par son nom. par son intelligence, représentait la république la plus large, la plus conciliante , la république de tout le monde. Il maintenait au sein de ce gouvernement provisoire, toujours ballotté, la politique la plus libérale, une interprétation conservatrice des institutions républicaines. Il cédait parfois, il payait la rançon du péril : sur les points essentiels, il résistait. Le jour où une multitude passionnée faisait irruption jusque dans la salle du conseil pour demander l'organisation du travail, et montrait comme argument

i.HOMMK poLiTiori:. i83o 1848. i-r

quatre pièces de canon braquées aux portes de THôtel de Ville, Lamartine se levait et répondait fièrement : « A^ous me mettriez à la bouche de ces pièces de canon que vous ne me feriez pas signer ces deux mots associés ensemble : organisation du travail ! Je ne signe pas ce que je ne comprends pas, je ne signe que les engagements que je puis tenir... »

Le jour où des manifestations redoutables allaient réclamer Tajournement des élections, il revendiquait et réserAait pour le pays le droit de disposer de lui-même. Il semblait en vérité jouer avec tous ces assauts, et au fond il rendait à la république le plus grand de tous les services, celui de l'enlever aux mains des factions pour la remettre aux mains de la France. Il lui rendait le service de Taccréditer comme un régime, agité sans doute, mais qui pouvait après tout se sauver et se défendre lui-même avec un peu de courage et de résolution.

172 LAMARTINK.

Le pouvoir de Lamartine était évidemment dans cette parole prestigieuse qui semblait s'imposer et qui gagnait des victoires par la séduction : il était aussi dans cette situation exceptionnelle qui le mettait d'intelligence avec la société tout entière, qui lui faisait des alliés de tous les intérêts, de toutes les classes, de tous les partis pour lesquels il était un défenseur, un gage vivant.

Situation étrange, que celle de cet homme passant trois mois à faire des discours, à dompter des émeutes, à détier des orages I II s'v était accoutumé , il vivait là comme dans son atmosphère naturelle, et c'est ainsi que par le retentissement croissant d'une intarissable parole , par

une résistance heureuse dans des circonstances critiques et décisives, il était arrivé à cette popularité prodigieuse qui faisait de lui à un certain moment le représentant le plus vrai de la ?>ance, qui lui valait Télection de dix départements. Je citais, Tautre jour, un mot de Sainte-

l'hcmmk poi.iTiOLf:. j83o-i8^S. ij3

Beuv e; je voudrais ajouter une dernière note qu'il recueillait avant de mourir. Il avait rencontré Lamartine le soir d'une de ces journées de 1848 où il y avait eu agitation autour de l'Hôtel de Mlle et où tout avait fini par un nouveau triomphe. Sainte-Beuve, qui n'avait pas vu Lamartine depuis longtemps, le retrouvait en plein combat, en pleine victoire, et il le pressait d'user de la force qu'il avait conquise. « Au reste, ajoute-t-il, je le trouvai plus grand et plus sec que jamais, le profil noble et raide, bien portant malgré sa fatigue et sa maigreur, soutenant à merveille ce rôle de chef populaire, avec cet œil d'oiseau de haut vol qui plane et qui discerne toutes choses de sa hauteur. O le plus grand des ambitieux, comme je n'ai jamais cherché en toi que le poète î »

Poète ou ambitieux , il était certainement arri\ c au sommet de son rêve. Enfant gâté de ia faveur publique, il se sentait porté par ce soutHe qui l'avait soutenu pendant trois mois , par ces deux millions de suffrages qui se réunissaient sur son nom dans les élections et qui auraient pu être plus nombreux encore, s'il l'avait voulu.

Il ne lui restait plus en vérité qu'à savoir ce qu'il ferait de cette force dont Sainte-Beuve lui parlait à un coin de rue , entre deux acclamations de la foule. 11 ne le savait pas, et la vie de Lamartine est une de celles où s'agite de la façon la plus saisissante un problème étrange, un problème qui est passé plus d'une fois à travers Thistoire, surtout aux tem.ps de révolutions : com-

'l'hommr poLiTiQn:. i.S^o-iS.fS. i-jS

ment se perd une popularité ? Comment un homme, qui la veille encore régnait par Timagination , par Péloquence, sur des millions de ses contemporains, retombe-t-il le lendemain dans le délaissement et Toubli:

La popularité a ses mystères et ses mobilités. Un homme s'élève, il captive un moment tout un peuple, il rallie dans une heure de péril tous les vœux et toutes les espérances. Il tombe tout à coup du haut du piédestal qu'il s'est fait ou qu'on lui a fait : pourquoi ? En faut-il beaucoup pour cela ? Non. La popularité est l'amour de la multitude, peu de chose suffit souvent pour Paltérer, pour lui porter une irréparable atteinte. Le lien est brisé, la foule suit un autre courant, elle cherche une autre idole, elle se crée de nouveaux guides. Un rien suffit, dis-je; mais est-ce bien un rien? Est-ce qu'il n'y a pas une logique, une justice dans ces inconstances de la popularité ?

Xy6 LAMARTINK.

Évidemment une nation ne prodigue pas sa faveur par un simple fanatisme. Quand elle élève un homme par un mou\'ement irrésistible de confiance, c'est qu'elle attend de lui une satisfaction , une impulsion , le salut peut-être ; c"est que cet homme répond à sa pensée intime, et, quand elle s'aperçoit qu'il y a un malentendu, la confiance se retire. Il ne reste plus qu'une destinée échouée que le flot de la faveur publique ne viendra plus reprendre.

C'est rhistoire de Lamartine en 1848. Jusqu'au mois de mai, il était encore dans Téclat de sa popularité, qu'il portait intacte devant l'Assemblée constituante. A Tune des premières séances, au moment où il venait de lire un exposé de la situation de la France , trois fois les applaudissements l'arrachaient de son banc, et semblaient aller au-devant de sa pensée en lui offrant pour ainsi dire d'être le premier chef de la république nouvelle.

i/hOMMK POLlTIQL'i:. 183O-1848.

Et ici je puis bien me permettre de faire un rêve où il ne s'agit plus seulement d'un homme, où c'est Tavenir d'une nation qui est en jeu.

Je suppose qu'à ce moment où se débattent les destinées de la France, Lamartine, avec tous les dons qui sont en lui, a une qualité de plus, le vrai don de l'action en politique, le coup d œil, la netteté, la résolution. Alors la voie qu'il doit suivre est toute tracée devant lui, elle lui est ouverte par cette élection multiple qui ressemble à une acclamation et dont le but n'est point, à coup

Le pouvoir qui s'olTre à lui, il le prend d'une main souple et ferme, non plus pour le laisser tiotter au vent des passions de la multitude ou

des rivalités ambitieuses, mais pour Texercer virilement, sans nulle hésitation. Dès la première minute, il comprend qu'il nV a plus qu'un devoir, une politique, rassurer et pacifier le pays, clore Fère des diversions tumultueuses et des tvrannies subalternes, imposer le respect de la souveraineté nationale à tout ce monde de chefs de clubs, de dictateurs en expectative, d'agitateurs, qui se font un jeu de l'existence et du repos d'un peuple.

Que l'Assemblée le soutienne dans cette œuvre, ce n'est pas douteux, elle a été élue surtout pour cela; la France ne demande rien de plus, et il ne faut pas s'en étonner, car il y a des moments où, même au sein de la plus grande liberté, justement avec les institutions les plus larges, les nations ont besoin de guides qu'elles puissent aimer et respecter, dont elles puissent se faire honneur. Nul doute aussi que Tarmée, un instant ébranlée, ne se rallie sous la main d'un pou-

Page 1