Lamartine
Pour louer à mon tour, selon mon pouvoir, les éminents travaux d'histoire et d'esthétique que vous avez consacrés aux plus nobles esprits de tous les temps, je ne saurais mieux faire que d'inscrire votre nom au devant d'un essai sur un poète qui fut un grand homme et une très belle àme. Je prends occasion de ce témoignage que me dicte envers vous ma chaleureuse estime, pour dire comment, sans habitude de l'appréciation littéraire et sans intention de m'y adonner, j'ai compris pour une fois, en écrivant cette étude, le rôle de la critique : l'idée que je m'en suis formée me semble en effet assez analogue aux principes mis en œuvre par vous-même, bien que vous ayez apporté dans cette réalisation une ferveur et des qualités d'art d'ordre supérieur.
On a, de nos jours, comparé la critique à l'histoire naturelle. Le vrai critique est l'ambitieux rival du savant : comme le physiologiste, par exemple, animé par une curiosité générale, étudie les organismes les plus éloignés et les plus différents de l'homme, ceux même dont la dissection pourrait le plus soulever ses dégoûts
instinctifs, ainsi le critique est un esprit dépouillé de toute répulsion et de tout attrait personnels, observant les phénomènes esthétiques sans tenir compte de leur rapport avec son désir, ayant égard seulement à leur intensité et à leur importance; pour lui les talents sont des forces dont il analyse le jeu, et qu'il mesure, plutôt qu'il ne les qualifie. Tel est ou du moins tel serait le (Critique pur, s'il pouvait exister. Mais la nature même du sentiment esthétique s'oppose à ce que cette indifférence, qui est le desideratum de la critique, soit jamais entièrement réalisée : le Beau consistant en efîet dans une convenance des choses avec les désirs de l'àme humaine, les œuvres d'art sont jugées forcément d'un point de vue humain; dès lors, dans un ordre de choses où la subjectivité entre nécessairement en jeu, il devient bien difficile que le critique se tienne au point de vue d'une humanité générale, et, puisqu'il est un individu, ne laisse pas s'introduire dans ses jugements le caractère individuel de sa sensibilité. Cependant, bien que la situation intellectuelle, conçue pour le critique pur, soit à peu près impossible, il est très vrai que certains esprits, par l'étendue de leur curiosité, par la largeur et la diversité de leurs goûts, se rapi)rochent de cet état d'indifférence que doit entretenir en lui tout lettré voulant faire profession de juge dans les cas opposés qui se présentent.
Il paraît probable, mon cher poêle, que ceux dont l'àme crée, en naissant elle-même, une conception vigoureuse ou faible, mais cnlin ])ersonnelle, et par conséqii'iil. iiiiii|ii(', de riiornuKi, de la vi(î, du boiilieiir, de rid(''al, il est pi-obabic qu'il haliile en ceux-là (jiielque chose de trop et ([u'il leur njaiKjue une autre chose, |)Oiir (jn'ils puissent vUc: d(;s critiques d'entière com|)étCMCC Kti s'infonii.iuf dfs d-uvres d'aulnii, ils no vis(Mit pas à satisfaire une cuii(jsité intellecluidle et désintéressée \ji {.'('iiiic qu'ils ]i(irtrril en eux, (|ue nous por-
tons en nous, si vous voulez, est un principe vivant, animé à grandir, à prendre des forces, qui en cherche les moyens, et pour lequel tous les aliments de rencontre ne sont pas appropriés. Le choix que nous avons fait est décisif : il nous écarte d'une région de l'esprit en nous attirant invinciblement vers l'autre. Nous ne possédons pas du tout l'indifférence demi-scientifique qui étudie patiemment tous les phénomènes, et pas davantage l'esprit de satire qui est muni d'un idéal, mais comme d'une arme de combat, et, dans sa lutte volontaire, vit toujours corps à corps avec ce qu'il déteste. Nous avons un amour, direct et pieux, qui ne se tourne pas en haine, et notre esprit se porte avec notre cœur vers les objets de cet amour. Si attachés cependant que nous soyons à notre idéal individuel, nous n'attendons pas, pour aimer, de rencontrer identiquement le même ; cette exigence nous réduirait à une solitude dans laquelle, pour ma part, je me se ntirais bien pauvre. Non, il nous suffit de saisir chez les autres quelques ressemblances générales avec le modèle rêvé qui suscite nos aspirations : quelqu'un de ces traits généraux qui nous contentent ou, mieux, nous ravissent, ce pourrait être, par exemple, la spiritualité, opposée au sensualisme, ou la délicatesse, éloignée de toute violence, ou encore la pensée poétique, que nous sentons supérieure à la simple image; ces qualités demeurent, il me semble, susceptibles d'applications assez diverses pour ne pas gêner l'inspiration propre de celui qui les admire chez autrui. Lorsque, par un de ces traits, notre sympathie est éveillée pour l'artiste ou l'écrivain qui le porte en lui, elle devient, je le crois, féconde et pénétrante. On est plus apte à comprendre une tendance, on en peut mieux toucher l'origine et approfondir la légitimité, quand on l'a sentie vivante en soi. La curiosité s'aiguise, quand elle est animée d'un attrait spécial; on veut tout saisir, apprendre et retracer tous les détails de ce qu'on aime. Mais l'amour est aveugle pour
les défauts, dit-on. L'indifférence ou l'antipathie sont-elles bien sagaces pour les qualités? Malgré le symbole de la fable, l'amour ne voile ni ne détourne ses yeux; il les lient ouverts et se délecte dans une assidue contemplation. Et pourquoi serait-il uniquement sujet à la malcchance de l'erreur? Bien loin de là et tout au rebours, ceux qui aiment ont très probablement raison, puisque, par suite de l'inertie coutumière, il est plus facile de laisser sans attention des mérites réels, plus malaisé et plus rare d'inventer des mérites fictifs. La critique essayée par un poète sur un objet de son choix peut offrir, si ses facultés y suffisent, des éclaircissements d'un certain intérêt; pour m'assurer qu'elle peut atteindre à la profondeur, je n'ai qu'à me souvenir, mon- cher ami, de vos généreuses études dont aucune divergence de doctrine ne peut faire méconnaître la force et la beauté.
Quand on sent et quand on juge avec cette chaleur particuhère d'admiration, on est bientôt suspect de critique idéaliste. Les œuvres d'histoire littéraire ainsi inspirées mériteraient aussi bien, je pense, le nom de critique constructive. Par choix, cette critique n'a affaire qu'aux grands hommes, à ceux qui ont accru de quelque invention puissante la conscience de l'humanité, qui nous ont révélé des sentiments ou enseigné des idées dépassant le niveau où nous aurions pu nous hausser nous-mêmes. Aussi cette critique procôde-t-elle avec un naturel respect, sans s'infalucr do son jugement propre, sentant plutôt avec humilité la grandeur luoiale du génie, la solidité de l'édifice spirituel qu'il a élevé de toutes pièces. Voulant préserver et maintenir le beau don fait à l'iiuinanité, elle s'efforce de montier l'essentiel de ces hautes créations, afin de mieux assurer le fondement de découvertes (jui doiv(înl rester acquises à jamais, l^lle eherelie à dégager des accessoires et vaincs chicanes et à élablii- >ui- un (t'irain net la gloire des (envres h (jui elle se
voue; si quelque partie négligée des grandioses monuments tombe par hasard en ruine, ou si la sotte malice a crayonné le mur de marbre, elle déblaye ces décombres ou lave ces injures, afin que le temple ressorte dans toute sa pure et immortelle hauteur. Mettant ainsi en relief les hautes parties de la création géniale où résident la force et le droit de vivre, cette critique ressemble peutêtre, dans son domaine, à l'art appelé aussi idéaliste. Tandis que la critique étudie l'interprétation des sentiments humains par un esprit, l'art reproduit directement ces sentiments eux-mêmes. Mais il est un art qui, lui aussi, fait un choix entre les objets, qui reconnaît une différence entre les sentiments, et s'en tient résolument à l'élite. L'artiste qui cède ainsi à ses nobles préférences sait bien que tout existe dans l'àme humaine, le médiocre comme le ^rand, le laid comme le beau; mais il pense que la simple indication de la laideur satisfait au besoin de la vérité, que le beau mérite seul peut-être, mérite mieux, en tout cas, de revêtir la vie organique des formes d'art, que l'humanité se trouve de la sorte enrichie de cette effective réalité appelée imagination, et que, par cette logique féconde de l'idéal, par cette construction élevée dans l'âme au moyen d'elle-même, la substance morale du monde reçoit de très précieux accroissements. Les esprits qui ont l'instinct de produire et qui ne trouvent aucun plaisir à détruire, les poètes en un mot, s'ils étudient le jeu des passions humaines, sïls abordent le roman, se complairont davantage avec les personnages et dans les heures où ce jeu réussit, où l'âme humaine fleurit, et négligeront les êtres manques, passeront vite sur les moments où l'effort de l'existence avorte, où la vie se décompose. Ils suivront le même principe en critique; et, dans les deux ordres d'application, il arrivera peut-être que les mœurs contemporaines ou les talents vivant de leurs jours ne satisferont pas à leur besoin de noblesse morale, à leur désir de haute beauté.
Ils renonceront alors aux avantages de l'art et de la critique modernistes, et, parcourant toute l'étendue du passé, plus riche qu'une époque restreinte, fût-elle la nôtre, ils s'arrêteront devant les nobles spectacles ou les grands exemples qui peuvent seuls les contenter.
Lorsque, arrivés là, ils constatent un gain suprême de i'àme, un don souverain octroyé par un homme à l'hu- Fnanité, touchés d'une reconnaissance attendrie, ils s'inchnent, se subordonnent, heureux de rendre hommage à l'émotion sacrée que leur inspire le génie. Même quand ils veulent connaître les motifs précis de leur admiralion, un religieux respect, souvenir de l'enthousiasme éprouvé, les tient loin de cette mahgnité puérile qui trahit parfois la jalousie secrète des esprits moyens contre les esprits supérieurs, et qui se complaît à chercher de préférence les petits côtés des grands hommes. Cette recherche, quoi qu'on fasse, n'aboutit pas à la découverte de la vérité. Je m'en suis aperçu bien des fois, pour ma part, dans cette étude, en comparant les pensées et les actions de Lamartine avec les jugements des critiques •ou des historiens sans bienveillance. J'ai vu toujours les explications vulgaires se heurter contre la réalité des faits. Et il ne peut en être autrement. Les explications mesquines, apportées aux actes qui émanent d'un;^ grande àme, en cherchant les petites causes, oublient la cause cssenlielle, à savoir le puissant monde intéiicur, invisible, mais nécessaire pour former toute grondeur, et raison d'être primordiale de toute importante manifestation.
Quand on a reconnu la hauteur du génie, ce n'est pas l'admimlion à son égard ipii i);iiait diflicile et i)énible. Mais «Ml l'étudiant avec la vu(î jjroche de la chaleui-euse sympathie, on travers(; ])arfois des impressions Iroubl.inles : c'est jorsrjue, ayant visité ce vaste monde intéiicur dont je vous |)ailais , on croit en atleiiidre les l)0iiies et qu'on formule en soi des réserves où l'admi-
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ration s'arrête. On est pris d'un scrupule moral sur son droit à délimiter ainsi plus grand que soi, tandis que, suivant un instinct ancien, le jugement par les pairs est seul reconnu légitime. L'outrecuidance, qu'impliquent les restrictions d'un esprit ordinaire vis-à-vis d'un grand homme, n'est peut-être pas sans une excuse; on éprouve le besoin de se la donner. Les grands hommes sont tels, parce qu'ils portent en eux un principe particulier, intense, que sa force même élance et prolonge dans une direction très éloignée de la moyenne. Il peut être permis à tout le monde, aux esprits placés dans la situation de médiocrité qui donne l'équilibre, de remarquer cette condition du génie, sans s'arroger pour cela aucun mérite. Et qui sait si le jugement par les pairs, dont la pensée demeure quelque peu inquiétante, ne trouve pas ici son application malgré les apparences? Nous éprouvons les limites des grands hommes, en les jugeant au moyen d'une règle générale, d'un code assez complet, que probablement nous n'avons pas inventé nous-mêmes. Dans la longue durée de la civilisation, l'éducation de notre esprit s'est faite par l'enseignement d'un certain nombre de génies, assez divers entre eux pour représenter dans leur totalité les forces multiples, parfois divergentes, de Fàme humaine. Manquant nous-mêmes du principe énergique et exclusif qui anime la grandeur créatrice, nous avons pu recueillir l'héritage de cette culture générale dont chaque portion est l'œuvre d'un grand esprit. Quand nous constatons le degré moindre d'un certain attribut chez un grand homme, c'est par souvenir de l'avoir admiré dans sa parfaite réalisation chez un autre. Ce sont donc les grands hommes qui se jugent mutuellement dans notre pensée, en complétant l'une par l'autre les grandes images toujours vivantes par lesquelles ils ont formé ou très sûrement développé notre être spirituel.
Vous, mon cher ami , qui avez donné vos heures et
votre intelligence au génie, craignant de les dissiper ailleurs, vous approuverez, je l'espère, ces pensées respectueuses. Puissiez-vous ne pas trouver trop insuffisante l'application que j'ai tenté d'en faire à un beau et charmant sujet!
LES
Le 13 mars de l'année 1820 parut, sans nom d'auteur, un recueil de vers intitulé Méditations poétiques. D'après une tradition arrivée jusqu'à nous, les sentiments exprimés dans ces poésies, l'harmonie qui les cadençait furent, pour les lecteurs de cette époque , une surprise enchanteresse. On n'avait jamais entendu d'accents aussi doux, on n'avait pas connu d'âme aussi pure, aussi éprise de spiritualité, aussi mélancolique, aussi soulevée de rêves célestes. Il semblait même que, jusque-là, on eût ignoré l'àme. On sortait d'une période littéraire que la raison stérile avait trop gouvernée, et qui, à son déclin, s'abaissait dans la sensualité ou se desséchait par le didactisme. Le sentiment, malgré l'impulsion de Rousseau, semblait s'être relire de la littérature, après quelques essais qui l'avaient tourné en sensi-
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blerie. Longtemps la religion avait été bafouée et abandonnée aux simples. L'amour n'était que plaisir des sens, assaisonné d'un peu d'esprit. On prêtait attention au spectacle de la nature, mais c'était pour la décrire froidement, sans l'animer, sans y confondre le rêve intérieur. Aucune haute aspiration ne se faisait jour en poésie, aucun élan ne soulevait les pensées mortes d'une société, dont la Révolution avait rompu cependant les formes extérieures. L'esprit français était-il incapable de poésie? L'enthousiasme de Mme de Staël et la grandiose songerie de Chateaubriand ne suffisaient pas pour satisfaire certains désirs qui commençaient à naître ; il manquait à leurs œuvres, pour les esprits avides de remonter, le mouvement du vers qui donne des ailes aux paroles. Les ailes de l'âme s'ouvraient tout à coup, dans ces premières strophes des Méditations élancées d'un vol si mélodieux :
Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil indinérenl je le suis dans son cours; En un ciel sonihro ou pur (pi'il se couche ou se lève, Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.
Quand je ])Ourruis le suivre en sa vaste carrière, M(îs yeux verraient partout le vide et les déserts; Je ne désire i-ion de tout ce qu'il éelaire, Je ne demande rien à rininieiis(^ nniv(^rs.
Mais j)eul-étre au delà des Itornes de sa splièie, Lieux où le vrai soleil (''cJaire d'anties cieux, Si je p(»uvais laisseï- ma dé|M>ui!N' à la terrtî, <!»' fjue j'ai tant iV-vé parailrail à mes yeux!
Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire; Là, je retrouverais et l'espoir et Famour, Et ce bien idéal que toute àme désire, Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour!
Que ne puis- je, porté sur le char de l'Aurore, Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi! Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore? Il n'est rien de commun entre la terre et moi.
Au bord vaporeux d'un lac des montagnes, une forme éthérée de femme avait ravi les yeux et le cœur du poète. Sœur des anges, comme il l'appelait, incertain si elle appartenait à ce monde ou à un monde plus beau, ils s'étaient aimés d'un amour angélique. Elvire, la mystérieuse Elvire, avait été une Béatrix, une Laure, pour ce poète platonicien qui reprenait à travers les âges le culte effacé de l'amour pur, qui le renouvelait pour le siècle commençant, et qui méritait d'y attacher pour toujours son nom. Dans le temple même, sous les regards de Dieu, il n'avait pas à rougir de se souvenir d'elle, car cet amour était sacré. Elle cependant, comme si elle sentait que, venue d'un monde supérieur, elle effleurait pour un jour la terre, elle le pressait de goûter vite le bonheur passager de l'union de leurs âmes ici-bas :
Aimons donc! aimons donc! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons!
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive,
Il coule et nous passons!
Puis la vision s'était évanouie, l'apparition était remontée dans le ciel ; le poète restait sur la terre,
les yeux désormais fixés en haut, avec une aspiration plus ardente vers l'infini, avec un pressentiment plus vif des joies éternelles; et, dans son malheur, il goûtait le charme de la mort, il créait cette poésie du tombeau que son spiritualisme lui dictait aisément à lui, mais qui, entretenue par le mystère de l'au-delà, a résisté à tout dans les rêves de l'àmc moderne.
L'auteur des Méditations était mélancolique. Plus de joie banale, plus de plaisir grossier, plus de frivole contentement. Cette mélancolie apparaissait comme un témoignage de noblesse, une marque de dédain pour les vulgaires réalités, le signe expressif d'une destinée supérieure; car on entendait la langueur de l'âme soupirante s'exhaler en une délicieuse harmonie, écho des sphères suprasensibles :
Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,
L'homme est un dieu tombé (jui se souvient des cieux.
Le poète éprouvait un dégoût parfois très amer de la vie, le monde lui semblait voué à la douleur. Une des principales causes de sa tristesse, c'était, outre la iiioil de la femme aimée, le sentiment habituel de ha rapi(nt(3 de rexislence linniaiiu^. (lonli'e ces sonduTs pi-nsées, il cliercliail loules les rcss()ure(.'s (pie poii\ail irna^iiici" sa mobile sensibilité de poêle, et il s(î ic'lûgiail. .. laiiltM dans la résigiialioM aux Ndlonh's ini|t(''ii(''lrab!es de Dieu,.-.. lant('d (lan^ rc^p(''r;incc diiiie \ie nieilleiii'e,... ou dans la loi bundilr de rcnlaiiee,... ou dans une vi(;
tranquille et retirée,... ou dans la gloire au contraire,... ou bien dans l'appel à la jouissance immédiate de biens si éphémères,... ou encore dans la contemplation de la nature.
La nature n'était pas décrite avec minutie, mais sentie dans ses spectacles généraux, et mêlée, fondue toujours aux émotions du poète. Il laissait adoucir ses peines par les harmonies dont elle l'entourait,... ou bien, pleurant le passage trop rapide des belles heures, il la conjurait, avec quelle magie de paroles! de garder le souvenir des bonheurs humains. Une mystérieuse rêverie le mettait en communion avec le monde surnaturel à travers la nature : l'être adoré qu'il avait perdu revenait vers lui dans le miroir de l'eau, dans le parfum des fleurs, dans les soupirs du vent. Le rayon d'un astre lui apparaissait comme l'àme vivante des morts qui lui parlait d'immortalité : l'éclat du ciel nocturne ne venait pas pour lui de l'orbe de la lune, qui aurait paru peut-être banal et trop épais à sa délicate rêverie; il ne levait les yeux que vers une étoile, clarté sans corps et scintillante, comme une lumière d'esprit. Lui-même concevait que peut-être, après cette vie, il animerait un de ces astres d'or qui annoncent la gloire de Dieu.
Ces imaginations pour la plupart si nouvelles se jouaient sur le fond d'une [)hilosophie spiritualiste : elles en étaient la grâce enivrante, la floraison exquise dans l'âme d'un poète. Mais ce poète était en même temps un philosophe, un philosophe déiste
qui luttait contre les doctrines matérialistes du xviii'^ siècle. Ce mouvement de répulsion contre des doctrines desséchantes ne l'amenait pas tout à fait à vanter, comme Chateaubriand, les cérémonies et les pompes du culte traditionnel. Voulant avec passion croire en Dieu, en l'immortalité de Tâme, il avait à s'affermir lui-même dans cette foi, et il dissertait, il argumentait contre les négateurs des dogmes qui lui étaient le plus chers. Dans ses efforts pour vaincre l'influence survivante du siècle disparu, il employait le raisonnement, l'analyse, et sa poésie gardait certaines formes de discussion, de même que sa pensée montrait encore des vestiges de doute. Quel que soit l'essor d'un esprit, il n'échappe pas d'un bond au temps qui l'a fait naître. Le style des Méditations est, par endroits, un style transitoire ; la vieille mythologie y tient sa place, on y rencontre des figures symboliques de génies empruntées à la statuaire du premier Empire; la maxime favorite du xviii''- siècle, le frivole Carpe diem d'Horace, résonne, en un écho singulier, jusque dans l'idéale poésie du « Lac ». Kt, do même que le poète subit encore ces inlïuences de son temps, il n'est pas assez vainqueur des négations récentes pour rjue sa croyance s'épanche avec plénitude et devienne toujours un lil)i'(^ sentiment.
S;i ("ni, <r;iill(Mirs, se jieuiie ;\ un terrible obstacle. Il a soiilVeil, il ;i snlii jeune eii(<tre r('lonnem(mt de la douli'ur, il a vu dans le monde Tinjustice, b» mal sous toutes SCS formes. Lt pourtant, ce nnuidc a été
créé par un Dieu d'un pouvoir infini, absolu, maître par suite d'ordonner l'univers, d'y répartir la justice, de donner à tous un bonheur sans mesure et sans terme. S'il ne l'a pas fait, c'est donc qu'il ne l'a pas voulu. Dieu a déposé surabondamment dans le monde les marques de sa puissance : où sont les preuves de sa bonté? Effrayante interrogation! tragique débat! Pour l'adepte d'une foi transmise, le problème ne se pose guère, ou il se résout aussitôt par la confiance; le matérialiste et le positiviste ont supprimé d'avance la question. Mais pour le déiste qui veut penser, pour l'àme demi-sentimentale, demi-raisonnante, telle qu'elle se montre dans ces Méditations (dont le titre indique la part faite en plusieurs de ces poèmes à l'intelligence réfléchie), pour cette âme d'ailleurs endolorie par l'existence, les deux termes du problème, se choquant violemment, engendrent le doute, le désespoir, un pessimisme déclaré, et jusqu'au blasphème.
Cette âme philosophique, mais religieuse aussi et avide de croire, trouve dans son désir bien des ressources pour se rassurer : c'est tantôt une sorte de conception hébraïque de la divinité qui lui montre, en regard de la petitesse de l'homme, la grandeur de Dieu adorable sans autre raison que sa grandeur même; c'est tantôt la résignation pieuse, le retour à la foi naïve de l'enfance; et ce sont aussi (car cette âme de poète est inventrice et créatrice) les raisons nouvelles qu'elle a découvertes pour croire, comme celle-ci :
Oui, j'espère, Seigneur, en ta magnificence; Partout à pleines mains prodiguant l'existence, Tu n'auras pas borné le nombre de mes jours A ces jours d'ici-bas, si troublés et si courts. Je te vois en tous lieux conserver et produire : Celui qui peut créer dédaigne de détruire....
Ou bien encore, dans un élan libre et hardi, le poète, invoquant Dieu, l'adjure d'intervenir lui-même pour dissiper ses derniers doutes, de morne que le Psalmjste demandait des miracles contre ses ennemis :
Nature, firmament! l'œil en vain vous contemple;
Hélas! sans voir le Dieu l'homme admire le temple;
Il voit, il suit en vain, dans les dései'ts des cieux,
De leurs mille soleils le cours mystérieux;
Il ne reconnaît plus la main qui les dirige :
Un prodige éternel cesse d'élre un piodige.
Comme ils brillaient hier, ils brilleront demain!
Qui sait où commença leur glorieux chemin?
Oui sait si ce ilambeau, qui luit et qui lecujude.
Une première l'ois s'est levé sur le monde?
Nos pères n'ont pas vu briller son premier tour,
VA les jouis éternels n'ont j)oint de j)remier jour.
Sur le monde moral en vain ta providence
Dans ces graiuls changements révèle ta présence;
C'est en vain (pfen les jeux renij)ii'e des humains
Passe d'un sceptre à l'autre, ei-rant de m.iins en mains;
Nos yeux, accoutumés à sa vicissitude,
Se sont fait d(! ta gloire une froide babiludc :
Ucs siècles ont tant vu de ces grands cou|)S du sort!
Le sj)eclacl(! (îst usé, riiomnnMMigouitli s'endoil.
Hévcille-nous, grand Dieu! p.irle et cliangc le in(»n(le;
Fais cnlcndre au néant l.i parole féconde;
1! est l('in|>s! lt'Vf-loi! sois de ce long repos :
'l'ire lin aiili-.' iiniveis de ccl autre chaos.
A nos yeiiv assoupis il l'aiit daulres S|M;claeles ;
A nos espril^ lloltaiils il faut d'aiilres niiiacles.
Change Tordre des cieux qui ne nous parle plus ! Lance un nouveau soleil à nos yeux éperdus; Détruis ce vieux palais indigne de ta gloire. Viens! montre-toi loi-mènie et force-nous de croire!
Ainsi les Méditations se présentaient avec un double caractère de nouveautés délicieuses ou profondes et de formes déjà connues. Le poète était une âme haute, triste, émue et sincère : il venait enrichir et relever la littérature, il ne venait pas la révolutionner. Si l'idée du romantisme comprend nécessairement la rupture avec la tradition, un brusque retour vers d'autres âges, de la bizarrerie, de l'excès, une recherche matérielle de la saillie et de la couleur, le goût ne permet pas de donner le nom de romantique à l'auteur des Médi/ citions. Il charmait et ravissait sans trop surprendre, car on l'attendait. Il continuait la suite harmonieuse des doux et des purs; il ressemblait, avec toutes les libertés de l'esprit moderne, à Racine, à Fénelon ; il avait senti, après Jean-Jacques Rousseau, les enchantements découverts par le solitaire genevois au bord des lacs et sur les pentes des montagnes; il faisait vibrer, avec une incomparable résonance, des cordes que Fonlanes et Millevoye avaient effleurées. Nous voyons maintenant cette suite et cette naturelle évolution : nous distinguons ce qui, dans ces poèmes, tenait encore à l'époque d'où l'on sortait; nous ne trouvons même de nouveauté complète à ce livre que dans un nombre restreint de morceaux, ceux-là d'une pure grâce immortelle. Mais les contemporains, pour qui
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les pensées transmises et les expressions reçues composaient l'air où habitait leur esprit, furent saisis jusqu'à l'enchantement du souffle inconnu et céleste qui tout à coup vivifiait l'atmosphère. Les vieux classiques protestaient déjà, ne sachant pas ce qui les attendait avec d'autres novateurs. L'attendrissement des femmes, l'enthousiasme des jeunes gens saluaient le poète qui, par sa suave sensibilité, épurait l'amour, mêlait l'émotion à la nature, donnait à la philosophie la flamme de la religion, et qui révélait l'infini, l'idéal, avec la tristesse d'une âme éprise de ces biens mystérieux. Et les contemporains avaient raison : à cette date de 1820 la poésie naissait en France.
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