ANNÉES DE FORMATION
ET
Ce premier vrai poète qu'ait produit notre race, Alphonse de Lamartine, vint au monde à Mâcon le 21 octobre 1790. Son père, le chevalier de Lamartine, avait servi comme officier dans les armées de l'ancien régime; puis, parmi plusieurs frères et sœurs, seul il s'était marié. La mère de Lamartine s'appelait Alix des Roys; fille de l'intendant général des finances du duc d'Orléans et de la sous-gouvernante des enfants de ce prince, elle était née au château de Saint-Cloud où ses parents habitaient, et avait été élevée avec le futur roi Louis-Philippe. Elle était jeune chanoinesse du chapitre noble de Salles, dans le Beaujolais, lorsque le chevalier de Lamartine la connut et l'épousa. N'ayant pas émigré, non plus que les autres membres de sa famille, et blessé au 10 août en défendant le roi, il fut enfermé
dans les prisons de la Terreur; il en sortit au 9 thermidor. La famille de Lamartine était ancienne, elle possédait en Bourgogne et en Franche-Comté des terres nombreuses et importantes; mais presque tous les biens appartenaient à l'aîné; le père d'Alphonse, ne voulant pas profiter des nouvelles lois sur les successions, s'était contenté, pour sa part assez minime, de la maison et de la terre de Milly, situées dans la région montagneuse qui s'élève à l'ouest de Màcon. C'est dans cette maison champêtre qu'il se retira après la Révolution; il y éleva ses enfants, un fds et cinq fdles.
Alphonse grandit parmi les enfants du village, se mêlant à leurs jeux, conduisant avec eux les troupeaux sur les hauteurs qui dominent Milly. Sa mère, àme pieuse, tendre, supérieure, chez qui la grâce féminine semblait une émanation de la beauté morale, lui coiiiniiniicfua sa foi chi'éticnne et lui ins[)ira par son exemple un ardent amour de Dieu. Après une enfance é[)anouie dans les sentiments de I;i f;iinill(! (ît de la rcdigion, à l'âge d(3 onze ans, il dut (piillcr la maison paternelle et aborder la vie de collège. Pai' riiillucnce d(5 son oncle, clicl' de la famille, f't malgi'('' les désirs de sa mèi'c (|ui aurai! |)rèlV'r(' poiii' lui I V'diical ion ('('(•|(''siasli(jU('. il lui placi- dans un |i('iisi(»iiMal laupic dr L\(ui. II(''V<)||('' |)ai' riiidilï'él'rricc ri la brulalih'' (\('> mailrcs, il clici'clia à s'èvacb'r \r\-< le ddux nid de Sun cnrancc. Sa bminc mère (dtlini (ju'il sci'ail ('<uili('' à la dircclinn plus ailecturiHc des ■('•suites (|ui avaicnl alors, ^oiis le lumi de
Pères de la Foi, un collège à Belley. Dans ce collège, ouvert sur un horizon naturel de montagnes, et dont les maîtres s'attachaient à leurs élèves, il fut un écolier heureux, plein de ferveur religieuse, remarqué pour ses facultés exceptionnelles. Il y reçut, de la bouche même d'un de ses professeurs, la révélation de ce livre plein de germes nouveaux, le Génie du Christianisme. Il y contracta avec des compagnons d'études, avec Louis de Vignet, Aymon de Virieu, Guichard de Bienassis, des amitiés qu'il garda fidèlement dans son cœur, et que, au plus haut de la gloire littéraire, dans les obsessions de la vie politique, il n'abandonna jamais.
Joyeux, après le collège, de retrouver le cher pays natal et les tendresses de la famille, il semble cependant qu'il ait employé à poursuivre ses études une grande part de ses heures libres d'adolescent. Il éprouvait une vive répugnance contre l'étude des mathématiques que son oncle l'obligeait à continuer; le culte exclusif des sciences exactes lui parut toujours la caractéristique de l'époque du premier Empire, et ce fut un des motifs^ de son hostilité permanente contre Napoléon : cette horreur innée des mathématiques est à signaler cliez le futur poète qui devait s'adonner au sentiment, trouver le langage du vers pour la rêverie que Chateaubriand avait introduite dans la prose, et dédaigner, peut-être sans mesure , toute précision. Il connaissait les poètes latins, comme le monti'cnt suffisamment ses premières œuvres. Maintenant il étudie le grec, il
apprend l'italien et l'anglais; il est plein d'ardeur pour s'instruire, en bornant à la littérature les connaissances qu'il acquiert. Il lit avec passion Pétrarque, le Tasse, l'Arioste, Alfieri, Pope, les Nuits d'Young, Montaigne, Voltaire, Rousseau, Bertin, Parny, Mme de Staël, Ossian. Il môle à ses études et à SCS lectures des productions précoces, il écrit des vers qui seront longtemps encore des vers d'imitateur, tout pénétrés de l'influence du xviii'' siècle. Il envoie à ses amis des impromptus de société, tournés selon la formule du temps, et des épîtres sur des sujets généraux, dans le style des discours de Voltaire. Ses premières années de liberté, de 1807 à 1811, sont remplies par le sentiment de l'amitié, par une vive ardeur littéraire, et, semble-t-il aussi, par des aventures de cœur assez frivoles. Il goûtait certainement les affections du foyer, celle surtout que lui inspirait sa mère; mais il rencontrait cbez quelques membres de sa famille, chez ceux qui en détenaient la fortune et l'autorité, des oppositions de goiHs (]ui étaient loin de se traduire en galeries. D'ailleui's les aspirations d'un adolescent se portent pres(}ue tout entières vers l'avenir et vers ses amis du même âge, compagnons des mêmes pensées et des mêmes rêves, marchant avec hii à la conquête (b; la vie: b's amis (juil s'rlait doMiiês à IJelley et qui, |».ir iiii rai-c exemple de conslancc, restèrent toujours poiii- l.aiiiarliiie les plus cliers, occupaient p('lit-êlre alors l.i meilleure p.iilie de smi ed'iir. ba litlérahiic (jui s'ollrail imil daburd a lui, don! il
s'instruisait très curieusement, et qu'il imitait forcément dans ses premiers essais, ne le disposait pas à chercher un grand sérieux dans l'amour; il n'était pas mieux influencé par les mœurs légères que sa jeunesse, en dehors de sa famille des plus distinguées et des plus pures, trouvait dans la société de son temps. Aussi ses amusements mondains et les relations de cœur qu'il noue et dénoue pendant des séjours à Lyon le montrent-ils assez pareil à un aimable disciple de Parny. Pourtant il sentait déjà s'éveiller en lui un autre idéal, car il écrit : « Quels indignes plaisirs à mon avis que ceux sans pudeur ni sentiment! j'aime mieux m'en passer ». Et ses admirations littéraires se modifient au même moment. Rousseau, Mme de Staël, Ossian gagnent la première place. Le fantastique poète, dont la harpe retentira assez tard dans les chants de Lamartine, colore pour quelque temps sa vie intérieure : c'est à travers cette atmosphère brumeuse du Nord qu'il a ressenti son premier amour digne de ce nom. La jeune fille qui le lui inspira, Mlle Henriette P..., appartenait à la bourgeoisie de Mâcon, il l'avait vue et admirée au bal; elle était d'une beauté délicate et diaphane. Lorsque Lamartine dans les Confidences^ ce livre de poésie et de vérité, a raconté son premier amour, il l'a transporté dans les montagnes de Milly, l'hiver, dans le bruit des torrents, dans le brouillard des vallées; c'est pour mieux exprimer une réalité intérieure, c'est-à-dire le rêve ossianesque qui le hantait alors, et pour associer son premier senti-
ment à la nature, qui lui a toujours paru Tacconipagnement harmonieux de Tauiour.
Inquiets de cette inclination qui tendait à un mariage prématuré, les parents du jeune homme le firent partir pour l'Italie. C'était en 1811, il avait vingt ans. Plein de l'ivresse de l'inconnu, il traversa le Mont-Cenis, il vit Turin, Milan, Parme, Bologne, Florence; à Livourne il aperçut pour la première fois cette Méditerranée qui devait si souvent le bercer de son rythme et l'enchanter de son azur, cette mer dont il devait devenir le poète. Le nuage ossianesque se dissipa, emportant avec lui la figure de la jeune fille de Mâcon. Dans l'automne de 1811 il arriva à Rome, il y séjourna quelque temps, et au mois de décembre il était à Naples, où le rejoignit Aymon de Virieu. Les deux amis s'émerveillaient de la beauté méridionale; et, détail qui n'est pas sans nous surprendre, mais qui était conforme à l'usage de ce temps et de ce pays, ils cherchaient des ressources dans le jeu. Un jour, Alphonse de Lamartine était allé porter des lettres de recommandation (\\["i\ avait poiii' un parent de sa mère, M. Dareslc (h; la (Jiavanne, directeur des tabacs de Naples sous le roi Mural : il a|)('rçutdaiis la iiiainiraclui'c une très jeune fille d'iiue gi'aiidc heaiilé, (pii, presque (tuviicic ellc-niéiiie. aidait M. de la ('liavaiiiie dans les soins de sa maison; ('"élail la fille (riine pauvre f'ann'lle de pèelieiiis de file de l*r(»ei<la : elle, s'appelait ("ira/.i(dla . Le diiceteiii- de la iiiaiiiiractin'e vouliil liiL'fT clic/, lui son jeune e«»iiipatriole, celui-ci
eut l'occasion de rencontrer souvent la belle Procitane. Elle le suivait d'un long et passionné regard. S'étant absenté pour parcourir les environs de Naples et pour gravir le Vésuve, à son retour il ne la retrouva plus. Elle s'était enfuie à Procida, en laissant une lettre où elle lui disait son amour et son adieu. Le jeune homme alla à sa recherche, il la rejoignit dans la maison déserte de l'île. Pour le reste, qu'on se reporte, en démêlant, si l'on peut et si l'on veut, la réalité de la fiction, qu'on se reporte au délicieux récit romanesque écrit par Lamartine plus de trente ans après; qu'on revoie ces merveilleux tableaux de mer chantante, de ciel, d'amour pur, de simple vie populaire ornée de jeunesse et de beauté. Prévenus de cette aventure charmante et périlleuse, les parents du jeune poète le pressèrent vivement de rentrer en France. Il partit au mois d'avril 1812. Peu de temps après, la mort enlevait la pauvre fille de Procida. Lamartine avait été adoré par ce cœur ardent de vierge naïve; il n'avait pas aimé véritablement. Il était trop jeune sans doute, ou bien l'enthousiasme amoureux pour une fille du peuple lui avait paru chose singulière et un peu ridicule vis-à-vis de ses amis. Plus tard, et bien des fois, et très en avant dans ses années, il reconnut le prix de cette tendresse passionnée offerte à sa jeunesse, il respira dans son souvenir le parfum idéal de cette sauvage fleur des rivages de Sorrente. Ce n'est pas avec un esprit de jeune homme frivole, c'est avec un cœur attendri par la
vie qu'il Ta surtout chantée (Novissmia Verba, le Premier Regret^ Graziella^ la Fille du pêcheur)^ et peut-être, lorsque Lamartine, bien plus tard, conta ces touchantes histoires, Geneviève, le Tailleur de pieiTes, Fior dWliza, Anioniella, où se révèlent des cœurs si purs, si simples, si aimants, d'hommes et de femmes du peuple, il ne fit que transformer en dévouement et en vertus le charme qu'il avait ressenti auprès de la pauvre fille de pêcheurs napolitains.
Rentré à Milly, le projet d'une tragjédie de Saiil lui fut inspiré par la lecture de celle d'Alfieri qu'il admirait beaucoup. Il conçut aussi l'idée d'un poème sur Clovls. Il écrivit deux tragédies, Médée et Zoraïde. En 1814, quand les Bourbons rentrèrent en France, il salua leur retour avec joie; il appartenait à une famille légitimiste; lui-même, il détestait l'Empire, qu'il accusait de dessécher les intelligences, et dont la gloire jamais ne Ta ébloui. Il entra dans les gardes du corps de Louis XVllI. A ïk'auvais où il tint garnison, il employait ses loisirs à nller rêver et écrire des vers sans oi'iginalité dans la triste campagne environnante. Ayant obtenu un congé, il alla passer ce temps-là ;\ Milly. Il lut à l'académie de Màf'on, à propos de la nioi"! de I^aruy, une él(''gi(' où se manifestaient des adniiiaiions (jiril ne (b'vait pas tarder à abandonnci" :
(ioiiihicii (li; lois ma Iciidrc! .'Klitlcscoin'c, Se (léroi)aiit aux rcf^ards cininix, l*(»iir (li'VMrcc les êcr'its .■niKunniv,
De ses mentors trompa la vigilance !
Que tu formas ma timide ignorance!
Combien de fois cachant mes pas discrets,
Dans les détours de la forêt profonde,
J'allai chercher, loin du bruit et du monde,
A deviner tes amoureux secrets!...
Et quand, plus tard, aux pieds d'une maîtresse,
J'eus fait l'aveu de ma première ivresse,
Combien de fois, interrompant nos jeux,
A tes transports nous comparions nos feux !
Le xviii° siècle, représenté par ses poètes, avait fait dévier la conception de l'amour dans l'esprit du jeune homme et provoqué sans doute chez lui, outre l'imitation littéraire, ces dissipations et ces légèretés dont Lamartine s'accuse plus d'une fois. Mais il portait dans son cœur d'autres sources, et il exprimait des sentiments plus profonds et plus personnels, lorsque, vers la même époque, il écrivait à Aymon de Virieu : « Je suis redevenu tout ce que j'étais, tout ce que nous étions en sortant des mains de l'admirable, de l'adorable nature. Je sens mon cœur aussi plein de sentiments délicieux et tristes que dans les premiers accès de fièvre de ma jeunesse.... Je ne sais quelles idées vagues et sublimes et infinies me passent au travers de la tête à chaque instant, le soir surtout, quand je suis comme à présent enfermé dans ma cellule et que je n'entends d'autres bruits que la pluie et les vents. Oui, je le crois, si, pour mon malheur, je trouvais une de ces figures de femme que je rêvais autrefois, je l'aimerais autant que nos cœurs auraient pu aimer, autant que l'homme sur la terre aima jamais. Mon cœur
bondit dans ma poitrine, je le sens, je l'entends, Dieu sait tout ce qu'il contient, tout ce qu'il désire !... En reprenant de l'âme, j'ai repris de la piété; je n'en suis guère digne, mais je prie pour toi et pour moi. »
Parny était bien mort, et Lamartine déjà- existait presque tout entier.
Cependant Napoléon, échappé de l'île d'Elbe, revenait victorieusement en France. Lamartine partit pour Paris afin de reprendre son poste auprès du roi. 11 suivit le monarque fugitif jusqu'à Béthune, où les troupes demeurées fidèles furent licenciées, et il rentra h Mâcon. Mais voyant qu'il fallait servir l'empereur, il prit le parti de s'éloigner de la France et de se réfugier en Suisse. Il passa la période des Cent-Jours en Suisse et en Savoie, tantôt au bord du lac Léman, où il s'enchanta du murmure des vagues toujours aimées et des joies de la solitude, tantôt dans la famille de Maistre à laquelle appartenait son ami de Vignet. Rentré en France à la seconde Restauration, il donna sa démission de garde du corps. A cette époque il passa plusieurs mois à Paris où il avait déjtà séjourné; il y habita de l'automne 1815 .'III mois (1(! juin 1810, observant avec intérêt la situation politicpie sur l.'ujucllc il écrivait quelquefois, songeant à |)ultli('r his poésies de sa jeunesse, se mettant parfois en (juéte de relations pour obtenir un emploi quelcon(iue du gouvernement, gêné par la médiocrité f)écuniaire, cnti'avc' dans ses désirs d'action et de liberté par la domination de ses oncles
dont il dépendait, et tourmenté presque sans trêve par une santé qui paraît avoir été, de bonne heure, fort médiocre. Ses souffrances physiques contribuaient sans doute à l'assombrir; mais, comme sa poésie l'a prouvé, il avait le don d'oublier le point d'attache de ses mélancolies, et le pouvoir de les transporter dans les régions spirituelles. A la fin de 1816, il arriva triste, découragé, accablé d'ennui, aux eaux d'Aix-en-Savoie, où les médecins l'envoyaient.
Cette date et ce lieu doivent rester consacrés dans l'histoire de notre littérature, car ce fut dans ce lieu et à cette date que s'éveilla la véritable poésie lamartinienne. La vie intérieure de Lamartine subit alors, parmi les circonstances les plus simples, un ébranlement qui ouvrit chez lui les sources cachées et donna un cours nouveau à la poésie française. Dans cet automne de 1816, il rencontra aux eaux d'Aix une jeune femme dont la beauté idéale semblait l'incarnation même de la poésie spiritualiste : « Le regard de ses yeux semblqiit venir d'une distance que le poète n'avait jamais mesurée dans aucun œil humain — Tout la faisait ressembler à une statue de la mort, mais de la mort qui attire et qui enlève l'àme au sentiment des angoisses humaines, et qui l'emporte dans les régions de la lumière sous les rayons de la vraie vie. » Un enthousiasme subitement révélé attira l'un vers l'autre ce jeune homme rêveur et cette jeune femme mélancolique, qui attendaient l'un et l'autre Téclosion d'un
sentiment profond dans leur cœur. Dès qu'ils eurent reconnu leur fraternité d'âmes, ils s'aimèrent d'une adoration mutuelle, pure et grave comme le sentiment de l'infmi. Les légèretés transmises qu'il tenait, non de son cœur à lui, mais de son temps, disparurent du langage et de la pensée du jeune homme, et firent place à une conception toute nouvelle de l'amour. L'amour, dit-il,
qui tue ou qui guérit.
Cette plante de vie au céleste dictame,
Distilla dans mon cirur des lèvres d'une fennue.
Une l'emme? est-ce un nom qui puisse te nommer,
Chaste apparition qui me forças d'aimer,
Forme dont la splendeur à l'aube eût fait envie, -
Saint éhlouissement d'une heure de ma vie!
Ses yeux, hleus comme l'eau, furent le pur miroir
Où mon àme se vit et rougit de se voir,
Où, pour que le mortel ne profanât pas l'ange.
De mes impuretés je dépouillai la fange.
Mais il fallut se séparer, quitter les bords du lac harmonieux qui avaient vu naître cet amour. Julie était mariée; elle portait le nom d'un vieillard, connu parmi les illustrations de la science, cpii s'était attaché à elle et l'avait éj)()usée i)our mieux protéger sa jeunesse; elh; devait aller re[)r('n(lre sa i)lace de fille auprès de lui. Pendant l'hivci' (|ui snivil et le (!(nnnM;n('('inciil du piiiih iiips, Lain.irlinc, (pii l'avait rrjdiiilc ;l )\iris, |)ut jouir de sa pri'SciK'c dans son salon (h; I hisliliil. rr(''(pi('iit<'' |)ar les Innmncs célèbrcti d<' ce l'iiips. il la hoiisail là dans un milieu surtoid scicîntiliquc, où rc'gnaicMil l(!s négations du
xviii'' siècle, et il s'aperçut que, docile aux leçons de ses amis et de ses maîtres, cette femme idéale, qui représentait pour lui la plus pure image de Dieu, ne croyait pas. Mais ils sortaient parfois ensemble de cette atmosphère desséchée par la raison ; ils allaient, dans les forêts qui baignent presque les murs de Paris, contempler les spectacles vivants de la nature ; et là, en face des œuvres infinies du Créateur, en face de l'amour mystique de ce jeune homme qui voyait Dieu à travers elle et elle à travers Dieu, Julie sentit se fondre les sécheresses de son esprit et adopta la foi de son religieux adorateur. Et bientôt, à son exemple, la génération qui avait appris les mêmes doctrines négatives, l'àme tout entière du siècle commençant ne devait-elle pas écouter aussi cette voix inspirée, s'attendrir à ses accents merveilleux, et prendre l'essor vers les régions du sentiment infini?
Après ces mois de pure ivresse et de mystique enthousiasme, Lamartine rentra dans sa famille, attendant les jours d'automne qui, sur les bords du lac, témoins de la première a{)parition, allaient le réunir de nouveau à celle qu'il aimait. Les rives du lac restèrent désertes, l'ange espéré ne revint pas, le fugitif bonheur de l'année précédente ne se laissa pas ressaisir, et c'est alors que l'amant, visité pour la première fois par le génie, adressa à l'image de l'absente cette poésie immortelle où, pleurant la rapidité de nos joies, il conjure les flots, les rochers, lés forêts, de garder la mémoire du bonheur évanoui.
L'invocation du poète a été exaucée : la nature insensible et sourde, qui n'a rien entendu, ne peut se sou" venir; mais aux bords de ce lac de Savoie qui est devenu « le Lac » et où la poésie française a pris naissance, les hommes retrouveront toujours l'harmonieux écho des plus beaux soupirs qui se soient exhalés d'un cœur humain.
Cette poésie du « Lac », si mélodieuse et si triste, contenait le pressentiment d'un malheur plus cruel encore que l'absence. Si l'amante n'était pas venue, c'est que la mort planait sur elle. Julie mourut à Paris, en décembre 1817, loin de son amant. Sur son lit de mort elle baisait le crucifix qu'il lui avait appris à aimer.
Telle fut la courte apparition de l'amante idéale aux yeux du poète. Elle avait transformé, enchanté, puis désolé son cœur, et elle en avait fait jaillir la véritable poésie. C'est à partir de cet événement intime (ju'il composa les principales Méditations, celles qui apportèrent au monde des accents jusquelà inconnus. Accablé par le chagrin et par des souffrances physiques (jui lui faisaient désirer la mort, Lamartine cherchait à fuii- l'obsession de la douleur en s'occupant aussi d'œuvres plus impersonnelles, et il acheva sa tragédie do Saûl pour la(|uelle il désirait l'interprétation de Talma. Cet ouvi'age terminé, il voulut le (i(''(li(;i- à la fois à son ami Virieu et à la niéruoiic (\i' .Iiirn;. Dans uu(; lettiM^ du il mai 1818, il (;\{)iim(! ainsi son intention à cet auii si ju'ol'oiidémeul aimé : « Je t'envoie la dédicace, il y a long-
temps qu'elle t'était destinée, ainsi qu'à Mme G.... Je vous unis tous deux dans cet hommage. » Et dans la dédicace elle-même il dit : « Je composai cet ouvrage pour toi et pour cette autre moitié de moimême.... Je ne puis plus le dédier qu'à son ombre. » On croit savoir que Julie, désignée par Lamartine sous cette initiale de Mme G..., était la femme du savant physicien Gharles, membre de l'Académie des sciences et bibliothécaire de l'Institut. Julie est devenue immortelle sous le nom d'Elvire; cependant ce nom a été trouvé d'abord par le poète pour Graziella et appliqué à l'humble fille de pêcheurs, qui avait besoin, pour être célébrée en vers, d'une appellation plus vaguement poétique que son nom napolitain. Le nom harmonieux d'Elvire, donné à la jeune paysanne d'Italie et à l'apparition du lac de Savoie, désigne donc en réalité, non pas une seule amante, mais les deux pures beautés qui firent sentir au poète le charme de l'amour. La légende, suprême consécration du génie, s'est attachée déjà à ce nom mystérieux, et, de deux figures réelles qu'il désignait, a formé une seule figure poétique. Mais, si l'on écoute d'une oreille un peu délicate les tons transitoires qui se succèdent dans les Méditations, on distinguera les deux amours, et l'on s'apercevra, non sans surprise, que le morceau portant précisément pour titre ce nom d'Elvire, morceau d'ailleurs imité de Properce (Élégies, III, 2), n'est pas adressé à la véritable inspiratrice de la poésie lamartinienne. Le génie possède une grande force de rénovation, et il la manifeste
jusque dans les moindres signes : le nom d'Elvirc n'est, à tout prendre, qu'un de ces élégants pseudonymes, jadis à la mode en poésie, dont les élégiaqucs du xviii'' siècle décoraient leur amante. Lamartine a suivi en cela l'usage de ses prédécesseurs; mais les Églé, les Thémire, les Sylvie, les Climène ont péri; Elvire est immortelle. Elle n'est pas pour nous la dernière apparue dans une série de figures semblables; elle est la figure même de l'amour poétique et idéal.
Dans la tristesse de son âme plusieurs projets littéraires occupaient alors l'esprit de Lamartine : une tragédie de César où il voulait montrer son sentiment politique du moment, à savoir que les peuples corrompus doivent être gouvernés par la force, un grand poème sur Clovis dont nous avons un beau fragment et où. devait figurer le surnaturel clirétien, à la manière sans doute des Martijrs de Chateaubriand, mais non sans mélange d'idées platoniciennes. Quant aux Mé/liUitfons (jui aliai(.'iit le l'ciidrc tout à coup célèbre, il l(;s laissait \eiiii' au jour le joui', sans y attaclier (rimf)ortance, et simplement parce (|ue (|uel(pie chose (Ml lui voulail, chanlei'. Il eu lisait (b.'s passages très applaudis dans les salons du l'auboui'g Saiîit- (jcrmain. il rccucillail les sulIVagcs adiuir-atils de M. de l>ouald, du dui- de {{ohaii. du duc Malliicu de MoiiIrufM'cncy, dr M. de (iiMioiidc de ralthi- (le La- UD'iinais.
La (jualil"' MiijdTiiaiilc, nionïc, iioùli'c aidi's dans CCS vers, on pcnl la d('->igii('i' en un .seul uiol : <■(•
qui inspirait le poète et ce qui faisait la nouveauté de son inspiration, c'était le sentiment de l'infini. Voilà la découverte de Lamartine, découverte attendue par les esprits de sa génération et saluée par eux, quand il la produisit. Les lettres familières du poète montrent clairement que ce sentiment inconnu était bien la source de sa poésie et qu'il était aussi l'aspiration collective des hommes de son temps. Répondant à son ami Yirieu, il lui dit, le 11 octobre 1818, ces paroles caractéristiques : « Il s'est développé beaucoup de choses en toi depuis deux ans, et tes lettres en sont un témoignage frappant. Elles m'enchantent par le neuf et le profond et le clair qui y manquait souvent autrefois. Mme de B... et moi, nous parlons de ta métaphysique qui est bien à peu près la mienne. Tu as trouvé en effet le vrai mot, Vinfini. Je l'avais dit souvent sans m'y fixer ; je l'avais dans l'esprit, et tu l'as produit : c'est cela, il faut le mettre en réserve ; tout est là. C'est l'àme de l'homme tout entière : et par conséquent tout ce qui doit et peut agir sur son âme, dans les arts même, doit en tenir et y tendre par quelque point. » A un autre de ses correspondants, le 15 janvier 1819, il écrit encore : « Il n'y a que l'infini qui remplisse l'àme en tout genre; tout le reste, excepté l'amour pur et absolu, ne signifie rien. » Et félicitant le duc de Rohan de son entrée dans le sacerdoce, il écrit en toute spontanéité, le 30 mai 1819, ce vivant commentaire de tous les soupirs, de tous les élans et de tous les doutes qui lui dictaient à la môme époque
les vers des Méditations, il laisse couler de son cœur ces paroles identiques, quant au sens, à ses plus idéales poésies : « Heureux ceux qui croient! Cette béatitude renferme toutes les autres, et pensez-vous que, si je croyais entièrement, je balancerais à prendre mon parti? Qu'est-ce que je pourrais espérer de mieux ?je vous le demande. Je me précipiterais dans cette source de vie, et j'y étancherais à jamais cette soif de justice et d'amour que je n'espère jamais rassasier sur la terre.... » La poésie est capable de rivaliser avec les arts plastiques sur leur propre terrain ; elle peut en outre s'annexer bien des domaines, la psychologie, l'éloquence : elle est la parole, par conséquent l'expression de tout ce que peut voir, sentir et comprendre l'humanité. Mais si l'on recherche l'essence même de la poésie, si l'on veut dégager la qualité spéciale qui la constitue, la cause unique de cette impression à la fois triste et déhcieuse que l'on nomme « poétique », il semble qu'on la trouvera dans l'aspiration vers l'infini. Lamartine est le premier dans notre pays, si l'on excepte Chateaubriand, qui nfnis ait Fuontré cette attitude d'une àmc soulevée par le désir vers un insaisissable bon- \\('\\v. Il semble donc*, à ce titre, l'initiateur de la véi'ilable poésie en France.
Le s(,'iitiment de l'infini, ignoré des siècles précédents, fut le germe nouvcîau (|ui, pendant (juatre années fé(!on(l(!s, fit naître suivant les jours, dans ràiiK! ou il .iv.iil pris raeini^, ces ll(;ui-s dont |thisieurs étaient étrangères jus(|ue-là à notre sol : en
1816, Incocafion, le Génie; en 1817, le Temple, V Immortalité^ V Enthousiasme^ le Lac^ Ode; en 1818, Chants lyriques de Saiil, le Désespoir, l'Isolement^ la Foi, le Vallon, le Soir, Souvenir; en 1819, la Semaine-Sainte , la Providence à l'Homme , le Chrétien mourant, Dieu, l'Homme, la Retraite, la Prière, ! Automne. — Le Golfe de Baïa, Hymne au Soleil, à Elvire, Adieu sont des poésies antérieures au renouvellement suscité dans l'âme du poète par l'apparition du lac, et par conséquent, malgré la douceur de l'harmonie, elles restent encore des poésies du xviii'' siècle et de l'Empire. Même parmi celles qui vinrent après 1816, un certain nombre gardent les formes de discussion et le style sans charme que la rêverie lamartinienne viendra remplacer. L'ode sur la Naissance du duc de Bordeaux est postérieure de quelques mois à la première édition du livre révélateur.
Au mois de juin 1816, peu de jours avant d'apercevoir, aux bords du lac de Savoie, l'idéale inspiratrice, Lamartine avait voulu, il avait failli publier « un volume contenant quatre petits livres d'élégies», le recueil des vers qu'il avait écrits jusqu'à cette époque. Ce livre, qui ne parut pas, aurait été composé de ces poésies qu'on appelait alors à bon droit légères ou fugitives; il aurait renfermé des vers de circonstance, des madrigaux et badinages, par exemple un morceau intitulé Mes Dettes, dont voici la fin :
... Et toi surtout, et toi qui, la première, Du doux plaisir m'enseignas le mystère,
Non, non, jamais je n'oublierai ce jour Qui mit le comble à tes faveurs secrètes. Je te dois tout, Myrthé!... mais en amour Un souvenir doit payer bien des dettes!
Mes chers amis, mon compte n'est pas fait, Je dois encore, et m'en fais une gloire. Si quelquefois je manque de mémoire.
Je la retrouve en parlant d'un bienfait : A l'amitié confiante et discrète Je dois beaucoup; mais, loin de m'effrayer, Vous le savez, mes amis, c'est la dette Qu'il me sera le plus doux de payer.
Dans le genre élcgiaqiie, le livre du jeune versificateur aurait ofl'ert l'attrait de cette romance, le Saule pleureur :
Arbre chéri de la mélancolie,
Arbre louchant, par ma douleur planté,
Où chaque soir mon àme recueillie
Sur son lombeau vient pleurer la beauté ;
De mon Kmma toi qui couvres la cendre, Sur sou destin tu me parais pleurer, Et tes rameaux se plaisent à descendre Vers son yazou qui semble l'attirer.
IJu jour aussi tu couvriras ma tombe, De l'amitié tu cacheras le deuil :
Il faut mourir quand la beauté succombe! Tu pbMircr.'is sur un (loiililc mciicii.
Conserve bien sa dépouille nu)rlelle!
Tous les matins j(; vicudiai t'aiioser.
Saule duM'i, mais ^'arde-moi |)rès d'elle, Garde j.i place où je veux reposer.
Que le /épbyr embaume Ion feuillaf^'e!
Qu'il reveriliss(; au souflle du piinlem|>s!
VA (pi'à jamais sous Ion pieux ombiaf^'c
l/air soil plus doux, !("> i'c;ji'els moins euisanls!
Ces vers que Lamartine avait voulu détruire ont été réellement écrits par lui : voilà ce que le xviii'' siècle et l'école de l'Empire lui avaient enseigné, voilà quel était son point de départ, et ce que les exemples reçus par lui étaient capables de produire.
Mais, quatre ans après, les Méditations parurent à la place de ce livre; le poète avait vécu, il avait senti, il s'était trouvé lui-même, il avait puisé dans son vrai, dans son propre fonds; et voici, dans le genre encore de la poésie triste et funéraire, ce qu'il apportait à son tour au xix° siècle, cette plainte délicieuse, où la rêverie pénètre de spiritualité la nature extérieure, avec un accent de douceur qui, inconnu jusqu'alors, n'a pu être modulé de nouveau que par le poète lui-même :
Le soir ramène le silence.
Assis sur ces rochers déserts.
Je suis dans le vague des airs Le char de la nuit qui s'avance.
Vénus se lève à l'horizon; A mes pieds l'étoile amoureuse De sa lueur mystérieuse Dlanchit les tapis de gazon.
De ce hêtre au feuillage sombre J'entends frissonner les rameaux :
On dirait autour des tombeaux Qu'on entend voltiger une ombre.
Tout à coup détaché des cicux, Un rayon de l'astre nocturne, Glissant sur mon front taciturne, Vient mollement toucher mes yeux.
Doux reflet crun globe de flamme, Charmant rayon, que me veux-tu?
Viens-tu dans mon sein abattu Porter la lumière à mon àme?
Descends-tu pour me révéler Des mondes le divin mystère, Ces secrets cachés dans la sphère Où le jour va te rappeler?
Une secrète intelligence T'adresse-t-elle aux malheureux?
Viens-tu, la nuit, briller sur eux Comme un rayon de l'espérance?
Viens-tu dévoiler l'avenir Au cœur fatigué qui t'implore?
Rayon divin, es-tu l'aurore Du jour qui ne doit pas finir?
Mon cœur à la clarté s'enflamme, Je sens des transports inconnus, Je songe à ceux qui ne sont plus :
Douce lumière, es-tu leur àme?
Peut-être ces mânes heureux Glissent ainsi sur le bocage.
Envelo])pé de leur image, Je crois me sentir plus près d'eux!
Ah! si c'est^vous, ombres chéries, Loin de la foule et loin du bruit.
Revenez ainsi chaque nuit Vous mêler à mes rêveries,
kanic'iu'Z la paix cl l'amour Au sein de mon ;\me épuisée, (>)nnne la nocturne rosée (Jiii loiiihe après les f<Mi\ du jour.
V(.'in'/!... Mais des vapeurs funèbres Montent (les bords de; l'horizon :
Klles voilent le doux rayon,
VA loiil rf'iilre dans les ténèbres.
Les Méditations parurent au mois de mars 1820, dans une librairie dirigée par l'éditeur Nicolle et portant le nom de « grecque-latine-allemande ». Des trésors de nouveauté tenaient dans ce mince volume de H6 pages et de 24 morceaux; et encore peut- on dire que les poèmes vraiment révélateurs atteignaient à peine le nombre de dix, les autres demeurant trop conformes à la tradition du xYiii^ siècle. La parole de ce jeune homme inconnu fut écoutée avec un vif enthousiasme par la société du temps. Féletz, Dussault, Villemain l'applaudirent. Un poète. Chênedollé, voyant dans cet accueil un encouragement pour la poésie, s'en félicitait en des termes où la rivalité semble modérer un peu l'admiration : (( Un essai, dit-il, tenté il y a quelques mois par M. de La Martine (s^c), et qui a eu beaucoup de succès, m'a fait croire que tout n'est pas désespéré et que la fibre poétique peut encore frémir dans les imaginations françaises ». Le ministre de l'intérieur Siméon donna à l'auteur des Méditations, au nom du roi, la collection des classiques latins et des classiques français. Le ministre des affaires étrangères le nomma, le 24 mars, attaché d'ambassade à Naples, sous le duc de Narbonne. Lamartine, depuis longtemps, sollicitait un poste diplomatique sans pouvoir l'obtenir; la gêne de fortune, le désir d'indépendance vis-à-vis de ses oncles, un goût inné pour l'action, qui persistait à travers la production littéraire, lui avaient fait désirer un emploi utile de son temps : la poésie remportait d'un coup le
succès que des protections puissantes ou gracieuses n'avaient pu ravir, et le poète était envoyé, comme diplomate, sur les bords de cette mer de Naples qui avait, huit ans auparavant, bercé ses rêves et coloré sa jeune imagination.
Il n'y retournait pas le cœur vide ou peuplé seulement de souvenirs. Sa vie s'était enrichie de l'amour d'une femme devenue sa compagne. A Chambéry, chez des amis de sa sœur, Mme Xavier de Vignct, il avait rencontré une jeune Anglaise, Mlle Maria-Anna-EHsa Birch; celle-ci s'était exaltée pour les poésies encore inédites du jeune Byron français. Un penchant mutuel avait suivi, puis, de la part de la jeune fille protestante, une abjuration secrète qui devait aider au mariage. La dernière en date, parmi les poésies des Méditations, garde la trace des dillicultés qui retardaient l'union désirée. On s'était de nouveau retrouvé à Aix, pays prédestiné pour l'amour ainsi (juc Naples. La gloire littéraire, la nomination diplomatique avaient surmonté tous les obstacles. Lamartine se maria à Chambéry le 0 juin 18:20. Son attachement pour la femme (juil avait choisie était raisonné, fondé sur une estime prolonde (1(î 1m personne et sur une appréciation chrétienne des béantes morales du mariage, ('es (hspositions, sous le beau c'nd de Naples, ne tardèrc.'nt pas à se; complétei* par l'enthonsiasnKî. Les plus l)eaux enchantemenls de l'atuoiif, (|ni r(ni|)liss(Mit les Seroîulas Mrdi/alions, eurent poiii' Icninins les ri\ages (Tlx'hia. (lepriidaiil ,
le travail de la diplomatie entravait Lamartine dans SCS effusions poétiques et il adressait à la poésie des Adieux qui n'étaient pas, fort heureusement, définitifs. Ils l'étaient si peu que, voyageant de Naples à Rome, le 20 janvier 1821, il lui vint au contraire à l'esprit la conception d'un immense poème où la force de sa vie entière aurait trouvé à s'employer. Ce poème devait comprendre l'histoire totale de l'humanité. La Chute crun ange, qui fut écrite longtemps après, formait un épisode essentiel de ce vaste plan d'ensemble.
A Rome, en février 1821, il naquit à Lamartine un fils qui ne devait pas vivre. Tourmenté par des maux de nerfs qui lui rendaient impossible le séjour de Naples, le poète diplomate demanda un congé illimité. Il passa à Florence pour voir le marquis de la Maisonfort, ministre plénipotentiaire de France et poète à la façon de Ghaulieu ; puis il demeura tout l'été àAix. Il alla ensuite avec sa jeune femme s'installer à Saint-Point, qui fut sa résidence pendant un grand nombre d'années. Le château et la terre de Saint-Point, enfoncés dans les montagnes du Charolais et assez voisins de Milly, n'étaient pas une propriété de famille; le père de Lamartine les avait acquis, et habitait tantôt là, tantôt à Milly; lors du mariage de son fils, il lui donna Saint-Point. Le château fut à cette époque réparé par Lamartine pour servir d'habitation à sa jeune famille. Sa fille Julia (un nom de souvenir intime) naquit à Mâcon le li mai 1822, et son fils Alphonse mourut quelques
mois après, sans avoir atteint l'âge de deux ans. En 1823, les Premières Méditations arrivent à leur dixième édition, et le poète s'occupe de terminer la Mort de Socrate et les Secondes Méditations. Ces deux ouvrages parurent séparément à la fin de l'année.
Les deux années 1824 et 1825, Lamartine les passe, comme les précédentes, à Mâcon et à Saint-Point. Il songe toujours à son grand poème, et, sous le titre d'Invocation du Poète, il en écrit le début, que pénètre un accent si religieux ; il compose aussi la première Vision de ce poème universel, et, passant ensuite à un épisode de cette vaste conception d'ensemble, il •écrit le Chant des Chevaliers , publié longtemps après, en partie par lui-même dans les Nouvelles Confidences^ en partie après sa mort dans les Poésies inédites. Le Chant des Chevaliers est, avec une charmante épître adressée à Victor Hugo, la seule composition de Lamartine où se trouve la préoccupation du moyen âge, si intense dans la littérature pendant ces années-là; on peut croire qu'il n'aurait pas traité ce sujet conforme à la mode de son temps, si cet épisode n'avait pas été une })artie nécessaire du plan général (jnil avait conçu.
Les événements politicjues alliraient sa pensée, la possibilité d'être appelé à la députation lui apparaissait. II adressait aloi's à (iasiinir Delavigne une épître sur la liberté, pour dir(! cncnre une fois quelle (»inbr<; jrlaicnl sur «'Ile h.'S excès coiuuiis en son nom.
Va\ novembre; 1821, il >e prés(»nte à l'Académitî
française par complaisance pour son père, mais c'est Droz qui est nommé.
En 1825 , il écrit Çhild-Harold, dont six mille exemplaires sont vendus en deux jours, et le Chant du Sacre. Il est décoré et nommé secrétaire d'ambassade à Florence. Avant de se rendre à son poste, il reçoit à Saint-Point la poétique visite de Victor Hugo et de Charles Nodier; et au mois d'octobre il est à Florence, il retrouve sa chère Italie, la patrie de son imagination. Mais un passage de son Child- Harold avait blessé les sentiments italiens; dans la bouche de Ghild-Harold, partant pour secourir les Grecs insurgés , il avait mis ces vers pleins de reproche pour la mollesse italienne :
Adieu! Pleure ta chute en vantant tes héros!
Sur des bords où la gloire a ranimé leurs os,
Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine!)
Des hommes, et non pas de la poussière humaine !
Un duel s'ensuivit entre le poète, au fond si épris de l'Italie, et le colonel napolitain Pepe. Dans cette rencontre, Lamartine, voulant à tout prix épargner la vie de son adversaire, garda seulement la défensive, et reçut une blessure au bras. L'opinion, un moment soulevée, fut satisfaite et passa du mécontentement à l'admiration pour la noble attitude, pour le procédé généreux du poète français.
A Florence, et surtout à Livourne, sur les bords de cette mer harmonieuse où la destinée ramenait toujours le poète, cette année 182G vit éclore quel-
ques-imes des poésies qui allaient former le recueil des « Harmonies » : VHymne de la nuit, VHymne du soir dans les temples, VHijmne du matin, Encore un Hymne, Paysage dans le golfe de Gênes. Le poète fit un voyage en France pour recueillir, dans la succession de son oncle l'abbé de Lamartine, le beau château, la terre et les grands bois de Monculot, près de Dijon. De retour à Florence, il occupa, en l'absence du marquis de la Maisonfort, le poste de chargé d'affaires, et, dans cette situation plus importante, prit goût à ses fonctions de diplomate. 11 recevait avec honneur les Français de passage en Toscane , entre autres Mme Gay et sa fille , la jeune Muse déjà célèbre par son talent et sa beauté. Lui-même était fêté à la cour du grand-duc où il disait ses vers. Un accident survenu dans la cam- {)agne de Rome, la perte des eaux de l'Anio, lui donna l'occasion de réparer, vis-à-vis de l'Italie, l'offense que sa noble conduite envers le colonel Pepe avait déjà effacée. Mais la beauté de l'Italie, enchantement des yeux, ne lui faisait pas oublier le pays cher au cœur, le doux Milly, chaud des tendresses de la famille, et la maison de Bienassis, témoin (l(;s jeunes amitiés : avec les hymnes religieux, élancés dans rinlini d'un ci(d pur, alternaient (his chants phis humbles, échos voilés de la patrie. \'a\ .immI ISriS, le lUMivc.-iu niiiiislrc plénipotentiaire, h.iron <li' \'ili'(»||es, (''tant afiisé à h'^lorence, Ijaniarliiie ohlint Mil con/^i'! et rentra en i'Vance. il avait -l'ioMian- en Tn-ranr près (le (i'(»i> ans.
Sa situation de fortune avait changé par suite de l'héritage reçu de ses oncles, mais surtout sa situalion littéraire s'était modifiée durant l'absence. A Paris , il trouva sa renommée de poète grandie jusqu'à la gloire. A Monculot et à Saint-Point, le propriétaire terrien, bienfaiteur des pauvres, fut accueilli en triomphe par les habitants des campagnes, qu'il employait à l'embellissement de ses résidences. Mais son travail de diplomate et ses plaisirs de propriétaire rural ne le satisfaisaient pas, il se sentait une autre vocation, car le 21 novembre 1828 il écrivait ces mots : « L'ombre du Dante m'apparaît et me reproche. J'ai un remords, un vautour poétique dans l'âme. » Aussi composait-il vers cette époque deux longues poésies, d'inspiration d'ailleurs très diverse, V Hymne au Christ au mois d'avril, et Novissima Verba au mois d'octobre 1829. Sa renommée, accrue pendant l'absence, lui facilitait cette fois l'entrée à l'Académie française. Sur l'invitation de ses patrons les plus actifs, Villemain, Laîné, il s'était rendu à Paris pour remercier les académiciens de son élection, lorsqu'il fut rappelé à Mâcon par l'affreuse nouvelle de la mort de sa mère. Il accompagna le corps à Saint-Point, où il lui fit élever une chapelle entre le cimetière du village et le parc du château. Sa mère avait été peut-être sa plus vive et sa plus profonde affection. Il voulut à tout prix garder la maison de Milly, où il avait eu une enfance si heureuse et si tendre auprès de cette mère tant aimée. Et lorsque, quelques mois après,
le l""" avril 1830, il fut reçu à l'Académie française, au lieu de commencer, suivant l'usage officiel, par l'éloge de son prédécesseur, ses premières paroles furent l'expression de sa douleur filiale; il dit combien les honneurs littéraires étaient changés pour lui, puisqu'il ne pouvait plus les rapporter à celle qui les lui avait fait désirer; il montra que la gloire même n'avait pas de prix à ses yeux, si elle n'était pas liée à une joie du cœur : ce poète aimant et sincère mettait de son âme jusque dans un discours d'apparat; c'était la première fois sans doute qu'on voyait une cérémonie académique s'attendrir de la sorte par les sentiments de famille et par des effusions de poésie vécue.
Tels sont les événements de la vie du poète, à travers lesquels se forma le livre des Harmonies poétiques et religieuses; ce recueil parut au mois de juin 1830.
Peu de jours après la publication des Harmonies, la Révolution de 1830 éclatait. Le poète eut le temps de recevoir les justes éloges do la critique. Mais l'ébranlement survenu dans le monde social détourna aussitôt sa pensée, comme celle du public, vers d'autres objets. Le goût de l'action, le tourment de sa conscience (jui ne peut tolérer une oisive rêverie, attachent son regard sur \(\ sort pi'ésent et futur du pays. Kn se[)l<'mbr(; 1830, il a cru devoir se (li'iiK'l Ire de ses nuiclioiis (lipldin.il icpics : il i-ccoiinail d;uis le n'-^iiiH' iiouvc.iu la seule ressource de la Fraisée: aussi ne lui i-eluse t-il pas s(ui adln'siou;
mcais l'honneur, les traditions de famille l'empêchent de lui accorder ses services. Dès le mois d'octobre, l'occasion est offerte à Lamartine d'intervenir dans les événements politiques : le peuple, vainqueur d'une dynastie, réclamait la mort des ministres déchus; l'émeute assaillait le donjon de Vincennes où ils étaient enfermés. Lamartine, n'ayant encore d'autre titre que sa poésie, la déploie au-devant des têtes menacées. Le danger qu'il veut écarter des autres peut, dans l'enchaînement des crimes des révolutions, retomber sur lui : que lui importe! Le poète rêve déjà en 1830 l'attitude qui immortalisera le tribun de 1848 repoussant le drapeau rouge des marches de l'Hôtel de Ville; il brave en idée la mort qu'il devait plus tard affronter de si près :
Que l'autel de la Peur serve d'asile au lâche!
Ce cœur ne tremble pas aux coups sourds d'une hache,
Ce front levé ne pâlit pas; La mort qui se trahit dans un signe farouche En vain, pour m'avcrtir, met un doigt sur sa bouche :
La gloire sourit au trépas.
Il est beau de tomber victime Sous le regard vengeur de la postérité,
Dans rholocauste magnanime
De sa vie à la vérité!
L'échafaud pour le juste est le lit de sa gloire : 11 est beau d'y mourir au soleil de l'histoire,
Au milieu d'un peuple éperdu, De léguer un remords à la foule insensée. Et de lui dire en face une mâle pensée,
Au prix de son sang répandu!
La poésie n'est pas un vain jeu quand elle prépare de la sorte pour l'action future, quand le poète
se crée, par la sincérité de ses vers, des engagements qu'il accomplira en héros.
Lamartine publie une brochure intitulée la Poli, tique rationnelle, écrit très remarquable, où sont contenues toutes ses idées déjà formées et à peu près définitives sur le gouvernement. Et pour être en mesure de les appliquer, il se présente aux élections de 1831, dans le Var, et dans le Nord, à Bergues, où habitait une de ses sœurs, Mme de Coppens. Il manqua cette dernière élection de quelques voix seulement, et reçut dans la lutte les injures du poète Barthélémy, auquel il répondit de" haut avec une sereine clémence. Il commence Jocelyn, il écrit en décembre 1831 la poésie intitulée les Révolutions et, en avril 1832, les vers à Walter Scott.
Au mois de juillet de la même année, il s'embarque à Marseille pour son voyage, depuis longtemps projeté, en Orient. Il allait voir de ses yeux le berceau sacré des religions qui lui étaient chères, contempler les paysages où David avait chanté, où Jésus était mort. La Bil)le, familière à son enfance et à. tous ses âges, hii avait fait pressentir des aridités de déserts, des fraîcheurs de fontaines, dont il voulait recevoir à son tour la directe impression. Comme le sentiment religieux s'élevait surtout en lui devant les sp(îctacles df la nature, il pensait rpie la divinité lui appai'aitrait jtiiis claiiNMuent (uicore dans les lieux on rllc s'f'tait tant (l(^ fois révélée. Suivant un goTil (pii .iiiiiuait nouvrllniicnt les esprits, il se sentail alliii' pac les aspects de la ualiire exié-
rieure auxquels furent associées les mœurs et les actions des hommes. Il portait en lui un vaste sujet de poème où devait figurer l'humanité primimitive, et pour lequel il lui fallait la proche vision des contrées antiques. Un poète uniquement attaché au jeu intérieur des passions, appartenant à une littérature toute psychologique, un Racine, par exemple, avant d'emprunter des sujets à la Bible, n'avait pas eu l'idée d'aller voir quel azur le ciel de la Palestine déployait sur Jérusalem. Mais des curiosités nouvelles avaient surgi, le chemin des voyages poétiques était ouvert. S'il n'était pas suivi par tous les poètes qui prétendaient décrire l'Orient, les plus inspirés d'entre eux, les plus portés à mettre la poésie en acte, Byron, Chateaubriand, étaient partis, ils s'étaient jetés hardiment dans les brillantes et réelles aventures d'une vie amplifiée. Et Lamartine, qui préférait comme eux la poésie vécue à la poésie écrite, partait comme eux. Pèlerin recueilli, poète avide d'impressions fortes, loin des villes banales où se pratique le métier des vers, il s'en allait vivre d'une existence plus haute, au gré des spectacles nouveaux qui devaient se dérouler devant ses yeux et des émotions inconnues qui devaient retentir dans son âme.
Il partait comme un roi de la poésie, monté sur un navire qui le menait aux points désignés par luimême, entouré de sa famille et de plusieurs amis qui lui formaient un cortège d'affection et d'honneur.
Il vit la Grèce au passage; mais il l'abordait assez
mal disposé pour elle. La mythologie hellénique, lui apparaissant à travers des imitations sans vie où le sensualisme du dernier siècle avait cherché des prétextes, répugnait à sa pureté et choquait son ardent monothéisme. Le lyrisme des psaumes, dont il attribuait la majesté au roi David, le touchait plus que celui de Pindare et d'Anacréon. Parmi les productions de l'esprit grec, il ne goûtait que la poésie primitive d'Homère, parce qu'elle correspond à la Bible, et la philosophie de Socrate et de Platon, parce qu'elle a préparé le christianisme. La merveilleuse forme du Parthénon le subjugua; il entrevit pendant quelques heures l'image de la parfaite beauté. Mais il jugea bientôt cette perfection trop étroite, et il se hâta vers les spectacles plus étendus, enfermes dans une ligne moins nette, que lui promettait l'Orient. Après avoir touché Rhodes et Chypre, il débarqua à Beyrouth. Il établit sa famille dans une maison hors do la ville, et, menant avec lui de magnihciues chevaux, traitant d'égal à égal avec les chefs druses, maronites et arabes, il commença par le Liban son [xx-ticpir, et pieux pèlerinage. Une visionnaire anglaise qui avait (piitté TLurope ])nui' habiter ce pays du mysticisme, Luly Esthei" Stanhope, vonhil à cci-tains signcîs reeonnaiti'c en lui un Oriciil.il <| lui prédit de hautes (hîstinées, un avenii' de grand pouvoir politicjue, non seulement en France, niîiis en Asie, (lertes Lamartine n(^ croyait pas encore à ces j»roj)li(''lies dont la prennCiw; d(.'vait si nctteiiienl s'accoinplir; pourlaiil l;i seconde elle-
même, la plus chimérique, rencontrait chez lui cette disposition à agir qui se prenait à tout; dans son récit de voyage, vantant les populations de l'Orient, il ajoute : « Que ne ferait pas un chef habile avec une pareille race d'hommes? Si j'avais le quart des richesses de tel banquier de Paris ou de Londres, je renouvellerais en dix ans la face de la Syrie : tous les éléments d'une régénération sont là; il ne manque qu'une main pour les réunir, un coup d'œil pour poser une base, une volonté pour y conduire un peuple. » On a vu rarement des facultés aussi diverses, l'aptitude à la politique et le don de la poésie, rapprochées d'aussi près, d'un lien aussi souple, chez le même homme.
Ce fut le poète en lui qui soutint ensuite contre un poète arabe, rencontré sur les pentes du Garmel, une joute d'harmonieuses paroles, de métaphores ruisselantes, pour célébrer, au bord d'une fontaine, la grâce d'une jeune fille de ces climats.
Ce fut le philosophe chrétien qui, marchant pieusement sur la trace des pas de Jésus, visita Nazareth, le mont Thabor, Cana, le Jourdain, le lac de Tibériade, Jérusalem. Il vit en outre Jéricho et ses populations d'Arabes, la mer Morte et les déserts qui l'entourent, et repassa par Jérusalem pour rentrer à Beyrouth.
Là sa fille lui fut enlevée à l'âge de dix ans, le G décembre 1832, par une maladie de poitrine dont elle portait le germe depuis quelque temps; si loin de la patrie, dans ce pays étranger où il l'avait con-
duite pour la guérir et pour imprégner sa jeune âme des plus belles visions, il perdait ainsi son enfant unique :
C'était le seul débris de sa longue tempête,
Seul fruit de tant de fleurs, seul vestige d'amour....
Au printemps, le père et la mère, renonçant à continuer leur voyage par l'Egypte, allèrent à Batbek, dont les ruines gigantesques frappèrent fortement l'esprit du poète. Ils poussèrent leur course jusqu'à Damas. Au retour, ils traversèrent les montagnes et les larges vallées du Liban, toutes peuplées de monastères. Ce fut là que Lamartine apprit, par un courrier arabe venu de Beyrouth, que le callège de Bergues l'avait élu député. Il visita ensuite les cèdres antiques de Salomon. Le 15 avril 1833, il quitta avec Mme de Lamartine la chambre où était morte Julia. Pendant que Mme de Lamartine visitait Jérusalem et Bethléem, il resta à Jafl'a ; là il écrivit sur son agonie de père les vers douloureux de Gethscmani Un vaisseau, naviguant près de celui qui portait le corps de Icui" (Mifant, emmena le couple désolé vers Constantinoi)le, d'où ils voulaient regagner la France par voie de terre. Les voyag(!urs virent les îles de rArcliij)el, les rivages de l'Asie Mineure, ils s'arrêtèrent à Smyrne, ils passèrent en vue de la phiine où fut Troie. Ils séjournèrent pendant deux mois à (jonslaiil iiinpic. Ils en rcparlii-ent à la lin (h; juillrl, et vi>itèi'cnl l.i Tni-ipiic d'I-airitix' en passant par Andrinopic, IMiilippopoli, Sopliia, Nissa et Bel-
grade, jusqu'à Scmlin. Pendant ce trajet, Lamartine tomba malade « de fatigue et de chagrin » dans un village bulgare ; en prévision de sa mort, il recommanda qu'on l'ensevelît sous un arbre au bord de la route, avec ce seul mot écrit sur la pierre : Dieu! Il se rétablit et put voir de près les populations serbes et bulgares, dont les aspirations vers la liberté gagnèrent toutes ses sympathies. Les voyageurs, traversant l'Allemagne, rentrèrent à Màcon en octobre 1833. Lamartine alla prendre à Marseille le cercueil de sa fille et vint le déposer sur celui de sa mère dans le caveau de Saint-Point. C'était principalement sous l'influence d'une pensée religieuse qu'il avait entrepris ce voyage d'où il rapportait de hautes visions, mais un cœur brisé : il s'efforça d'incliner sa douleur devant la volonté divine.
A cette époque de son voyage, le développement philosophique et politique, dès longtemps commencé, s'accomplissait chez Lamartine. 11 avait laissé la France agitée par la crise qui succéda à la Révolution de 1830. Les problèmes suscités par l'événement n'avaient pas cessé de l'occuper, môme devant les spectacles les plus étrangers. Il notait les pensées qui lui venaient à ce sujet, et qui témoignaient de sa sympathie pour la marche en avant de l'humanité : par exemple, en abordant à Smyrne, dont la vue évoquait pour lui le souvenir harmonieux d'Homère, il songeait aussi aux disciples du saint-simonisme réfugiés dans cette ville d'Asie Mineure, et il trouvait l'occasion de sentir ses points de communauté avec les réfor-
mateurs, c'est-à-dire le vœu d'une organisation sociale sur la base religieuse de la fraternité. Ses idées en religion obéissaient au même mouvement qui entraînait sa pensée politique. Sa foi. dont l'essence est le pur déisme, se généralisait et s'étendait pour embrasser le monde de l'Islam qui était venu maintenant à portée de son regard, et où il reconnaissait la simplicité de ses propres dogmes, l'adoration d'un Dieu unique, l'abandon à la volonté du Très-Haut. Son attendrissement devant les scènes visibles de l'Evangile ne l'empêchait pas de concevoir une extension future de la doctrine, dont il souhaitait un renouvellement ([ui l'accommoderait aux besoins successifs du monde.
A partir de ce moment, l'être de Lamartine était constitué dans ses éléments principaux, dont sa vie subséquente et ses œuvres allaient être la manifestation. Ce voyageur qui revenait d'Orient i)ortait en lui deux hommes : le i)()cte tendre et religieux, enrichi des visions de l'nge biblicpie, et l'hounne d'action généreuse, de pensée rationnelle, (lu'un mandat de représentant de son pays était allé chercher dans un(î vallée du Liban. De retour en France, Lamartine, comme député de Bergucîs d'abord, puis de MAcon, comme chel" ensuite d'un gouvernement orageux, occupe avec éclat la scène p(»liti(|ue pendant près d(î vingt ans. il (•(HiliiiiK! (t'iK-iKlaiii à ('('i-ii-e des vers et .-i ru piililin- : il ((miiimisc un .maiid pnènnî iiilinic, id<-.'ilisal ion (riinc .iNcnlnic dniil il a coniiii le héros dans sa Jrnnesse, cl un va-le pocinc cpicpic.
depuis longtemps prémédité, et pour lequel l'Asie parcourue lui fournira les aspects vivants. Il donne aux lecteurs un recueil de poésies lyriques dignes de leurs aînées. Il aborde le roman, soit pour épancher ses souvenirs personnels de famille et d'amour, soit pour montrer parmi le peuple de touchantes figures qu'il rattache toujours à sa vie d'autrefois. Il communique ses pensées abondantes sur les événements contemporains à plusieurs journaux qui sont les organes de sa politique. Pendant ou après sa vie politique, il écrit l'histoire en de nombreux ouvrages qui racontent diverses époques du passé récent ou ancien. Il tente, dans une publication périodique écrite par lui seul, une autre sorte d'histoire, la critique littéraire, en donnant ses jugements sur des âges poétiques et des figures d'écrivains. Il séjourne à Paris ou dans ses domaines de Monceau et de Saint- Point. Il voyage encore, revenant sur ses traces anciennes, à Ischia en 1844, en 1850 en Asie Mineure, où l'appelle un don de terres du Sultan, sans chercher dorénavant la surprise de contrées nouvelles. Dès cette année 1833 où nous l'avons conduit, il porte en lui, avec des traits nettement accusés, tout son avenir virtuel, relié aux événements et aux tendances des années antérieures; les conditions de milieu, d'éducation, de rencontres, de spectacles extérieurs, de voies prises, de directions engagées, toutes ces circonstances déterminantes sont fixées et n'ont qu'à produire leurs effets en œuvres et en actes. Une biographie de détail qui ne nous ferait plus
découvrir de causes nouvelles devient inutile; nous n'avons qu'à étudier, à leur date, les résultats qu'un noble caractère et un beau génie ont su tirer des diverses sortes d'influences qui nous sont désormais connues.
Le poème de la Mort de Socrate, publié en septembre 1823, forme une suite naturelle aux Premières Méditations. Celles-ci, pénétrées à moitié par une rêverie amoureuse, bientôt funéraire, demeuraient à moitié de la poésie intellectuelle, une sorte de philosophie en vers. Si émue, si envolée que fût cette neuve poésie, elle conservait cependant quelques allures du siècle d'analyse d'où l'on sortait, le spiritualisme naissant employait encore les armes de son ennemi pour le combattre. La poésie de Lamartine, d'ailleurs, parmi toutes les caresses de ses mélodies et les enchantements de ses périodes, gardera toujours quelque chose, non pas d'abstrait, mais de dépouillé, de translucide, et ne déploiera que des ornements sans épaisseur au travers desquels on apercevra l'idée; la religion y sera toujours d'une simplicité presque philosophique et ne se noiera
jamais dans un mysticisme superflu; la sensibilité ne naîtra jamais de la sensation, et pas davantage elle n'y conduira ; on ne rencontrera pas ces troubles, ces vertiges d'halluciné, cette possession par les images, qui semblent introduire le jeu des organes matériels dans le travail de l'esprit. Gomme cette poésie est le langage de l'âme, comme elle émane d'un spiritualisme presque absolu, elle maintiendra toujours à son rang l'attribut le plus épuré de l'âme, qui est la raison. Comment s'étonner que la matière tienne une place effacée dans la poésie lamartinienne? S'il existe une harmonie entre la personne morale et son apparence extérieure, la figure du poète n'indiquait-elle pas la prédominance du pur esprit? Qu'on se rappelle cette noble et maigre stature, ce profil qui semble sec, ce corps sans chair, cette substance légère d'un être de haut vol. C'est là le vêtement d'une intelligence idéale, autant que l'appareil d'une fine sensibilité. P]t en effet la pensée et le cœur, la philosophie et la poésie se fondaient ensemble dans plusieurs des Premières M ('d Uni ions. Mais leur union est consacrée plus expressément encore dans le beau poème de la Mort de Socrale.
Le choix de ce sujet arrivait bien en son temps; composer un poème sur Socrate, c'était proclamer ralliance r-ntre l'idéal de la poésie nouvelle et l'effort (l(î la métaphysique renaissante. A ce même moment, un jeune et anhuil j»liil<)S()|)li(', épris liu' aussi de spii'ihi.ilisnic, en (•li('r(;liait |.-i s(mu('(' dans ranli(piilé grecque : en tiadin's.inl el en cnniinenlant IMalon,
Victor Cousin montrait l'antique origine des croyances dont la nouvelle génération avait soif, il faisait voir combien elles avaient paru nécessaires à l'esprit humain, dès qu'il avait appliqué à la connaissance du monde la réflexion philosophique. Le poète, porté par les aspirations de son âme vers les mêmes doctrines, était conduit naturellement à chanter en vers le premier martyr qui fût mort pour attester l'unité de Dieu et l'immortalité de l'âme. Dans son mélodieux poème, l'antique Psyché, vêtue de la forme la plus blanche, parlant le langage de la plus suave sérénité, s'apprête à quitter la terre hellénique et se rapproche du ciel chrétien. Lamartine vient de regarder la Grèce païenne à travers l'art de Fénelon et certaines idées nouvelles de Chateaubriand. Il a mis sur les lèvres expirantes de Socrate des accents qui s'unissent au verbe chrétien. Il lui a fait professer le gouvernement du Dieu unique et, en même temps, un reste de conception polythéiste qui subit une très douce métamorphose : les dieux antiques y deviennent en effet, non pas de funestes démons, mais des êtres favorables qui, par leur aspect, leur nombre, leur rôle dans l'univers, se confondent avec les anges. Sur le rythme souple de ces évolutions, Lamartine va délaisser la culture classique, si forte et presque la seule au temps où il naquit; il va continuer sa route vers les pays de la lumière, pour retrouver sa véritable école dans le monothéisme religieux et dans les effusions lyriques de la Bible. Cependant si la Bible, en particulier les psaumes
sont la principale source où Lamartine puise sa conception religieuse et où il trempe son imagination, la philosophie grecque formera toujours un élément capital de sa pensée. La tendresse de son cœur lui inspire une morale, une politique toutes chrétiennes; mais pour l'établissement de ses croyances il semble avoir demandé à deux origines différentes les deux dogmes essentiels où se résume sa foi : son amour de Dieu, les élans qui le portent vers le créateur du monde, se ressentent avant tout de la tradition hébraïque; mais pour les destinées immortelles de l'àme, ne trouvant dans la Bible que des révélati'ons obscures, il a adopté en grande partie les enseignements de Platon. Ces vers harmonieux, si justement célèbres :
Borné dans sa nature, infini dans ses vœux. L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux, Soit que, déshérité de son antique gloire, De ses deslins perdus il garde la mémoire...
renferment la doctrine définie avec une exacte profondeur par un autre poète philosoi)hique :
l'iafon surpris cont(ïm|)l(', au fond de sa pensée, l.c lieau, rétrc sans borne et cpii ne peut Unir, Et sent que d'une extase autre part commencée I/<\me apport' à la terre un (hvin soiivcnii- '.
Kmu, mais non satisfait pai* la ix-auté des choses, n'éprouvant p.iirui les misères de la vie que de fugitifs éclairs d(! joi(.', L.iiiiarlinc (((lui^vait uii(3 perfection