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L'HISTOIRE ET LA CRITIQUE

La plénitude des réalités était toujours débordée, chez Lamartine, par de nouveaux projets. Dans TanimaLion de sa vie intérieure, il avait conçu une période de son existence où se déploierait, après les luttes politiques , une poésie toute religieuse qui sanctifierait sa vieillesse : ainsi le chant des Psaumes avait embaumé d'encens et de myrrhe les dernières années du roi David. Du haut de ce rêve il tomba dans une autre action, une action d'ordre privé, la plus vulgaire, la moins propre à s'orner des prestiges de l'imagination, le combat financier, l'efi^ort de Thonnête homme pour payer ses dettes. Depuis longtemps sa fortune était ébranlée : il avait, par attachement de cœur, trop gardé des terres de sa famille ; sa bonté toujours ouverte s'était répandue en munificences; le devoir social lui avait imposé la continuation d'une vie politique onéreuse; son caractère d'homme et de poète repu-

gnait à la précision des chiiTres. La plus sûre explicalion, le témoignage le plus proche se trouvent dans ces nobles paroles écrites par Mme de Lamartine : « Il est facile de comprendre que la nature de M. de Lamartine, tout imagination, poésie, générosité, grandeur, l'ait entraîné à mal calculer. Le génie comporte un laisser-aller , mais en môme temps une charité , une générosité sans bornes. L'optimisme, l'idéal sont de grands dons amenant de grandes peines. » Lorsque, après 1848, la nécessité surgit menaçante, Lamartine se mit à cette nouvelle action très vaillamment, il avait aimé toutes les activités, même celles de ce genre; et vraiment une étonnante élasticité a pu seule, du poète languissant et mourant qui soupire dans les Méditations, faire naître tour à tour l'opposant de Louis-Philippe, le chef de peuple de 1848, le luUcur financier des années suprêmes : « La vie n'est pas un lit de repos », disait-il. Dans cette lutte finale, il n'avait pas d'autre arme ([ue sa plume. Les Girondins, à leur heure, avaient été un brillant acte p()liti(|ue. Ses innombrables livres d'histoire, ses essais de criticiue du Cours familier de liLléraiure sont des actes plus ternes d'homme privé. On n'y reconnaît pas le produit d'une nécessité intérieure. Sa (•i'ili(|iic. Mièlée à d(;s conlidciiccs loiijdiirs précieuses sur sa |)('rs(»Miu', laisse voir, à pr(»p(»s des .iiiln's. des jiig(;ments mkmiiciiI.iiics , arbitraires, dont If >('iis iKî se relie pas aux iiieliiial iniis |)r(>f /ii(|e.> du |(()ile lui iiieiiie. Il ('lail mieux anuMu'' à

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écrire l'histoire, puisqu'il venait d'en faire, et il pouvait parer le récit de tous les charmes de son style. Sainte-Beuve disait : « Il a toujours cette flûte enchantée dont il jouera jusqu'à la fin n ; et George Sand : « C'est toujours le roi ! » Mais le goût de l'exactitude, nécessaire à la reconstitution du passé, ne lui appartenait pas; dans le manque d'esprit scientifique se trouvait la seule limite de son génie. D'ailleurs, pour nous^ nous sentons sur ce point le devoir de nous abstenir ; s'il est vrai que Lamartine , en devenant historien , a abordé une science peu compatible avec ses facultés et avec ses informations, l'auteur de la présente esquisse se reconnaît des motifs bien plus forts pour éviter un empiétement sur ce domaine.

Malgré la masse énorme d'écrits publiés depuis 1852 , malgré ce flux intarissable qui manifestait du moins une force surprenante et qui dura jusqu'à la mort (28 février 1869), le triste combat contre la ruine n'aboutissait qu'imparfaitement. Ce n'était pas ce qui avait charmé souvent l'imagination du poète, la mélancolique et pure pauvreté qui dégage l'àme des superfluités encombrantes et resserre l'étreinte du cœur sur les vrais biens; il ne s'agissait plus de se replier vers l'essence libre de son être, mais de faire face à de dures nécessités venues du dehors. Par instants le courageux lutteur fut ;d)attu; cette sorte d'action peu élevée et stérile lui fit connaître des navrements dont l'image, provoquant une pitié profonde et un besoin de tendre

compensation, accroît encore, par ces mouvements de l'àme, Famour de ses admirateurs. Malgré les exemples de la vie et de la politique, il avait gardé toujours l'illusion , l'enchantement de son idéalisme. Lui qui avait tant aimé, qui se sentait plein d'ouverture et d'élan, il eut une sorte de naïveté héroïque , il crut qu'on donnait comme il avait donné , comme il s'était donné. Devant l'indiflérence ou même l'hostilité qu'il rencontrait, il conçut pour la première fois un peu d'aigreur : on enseigna l'amertume à ce cœur généreux. A la fin, la satiété de la vie et des hommes, gagnant de proche en proche, paraissait s'étendre jusqu'à lui-même; il ne reconnaissait plus les nobles mobiles qui l'avaient toujours inspiré; il se calomniait. La vieillesse et le malheur , (jui détruisent la beauté du corps humain, semblent avoir altéré chez Lamartine, avec ses lumièrc^s d'intelligence , le sentiment de sa propre beauté morale. Ce serait une fAcheuse et coupable erreur d'abuser des paroles qu'a pu lui dicter cette disposition. Les lassitudes dans Ics- (juclles se ternjina cette grande vie ne sont qu'un accident dû à la circonstance secondaire de la détresse |)rivée; elles ne diminuent en rien la grandriii- (l'un i:(''ni(' mcrvcilb'iix ni les cxlraordinaii'cs qiiahli's diuK; (àme (pii l'csicra j)r('Si|:i(' iiiconipa-

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social qui les soustrairait à tout souci vulgaire. Créatures de luxe moral, il semble que le luxe extérieur leur soit dû. Ce privilège paraît juste pour eux, et ils ont acquis le droit de tout recevoir, à rencontre des lois économiques, lorsque euxmêmes n'ont tenu compte d'aucune prévision de cette sorte dans la largesse de leurs dons. Si, quand il en était temps encore, la nation moins inconstante avait su montrer pour Lamartine un peu de l'enthousiasme d'autrefois, elle aurait d'abord acquis le mérite d'une juste gratitude pour tant d'enchantements et tant de services. En outre , en ménageant au poète ce soir paisible de la vie qu'il avait rêvé, elle aurait pu enrichir son propre trésor littéraire : au lieu d'aller, pour des collections d'art, chercher sous un ciel étranger des œuvres qui ne sont pas nées d'elle, qui n'ajoutent rien à sa gloire, elle pouvait favoriser de libres inspirations qui auraient représenté plus largement ce que Lamartine avait su tirer du génie français et qu'il n'avait pas épuisé, c'est-à-dire la parfaite pureté du cœur et l'expression harmonieuse des sentiments généraux.

Lamartine seul aurait eu la puissance nécessaire pour continuer, étendre le genre de littérature qu'il représentait. L'expression des sentiments généraux, où il avait trouvé son domaine, appartient uniquement au génie. Le talent, incapable de donner un suffisant relief aux sujets universels, s'en tient loin afin de se signaler par l'originalité des nuances. Pour ce motif, une véritable école ne pouvait pas sortir de l'inspiration lamartinienne. Lamartine eut, de son vivant, beaucoup d'imitateurs. Vers 1840, il était le poète le plus présent à l'esprit des auteurs de vers, celui auquel on tâcbait le plus de ressembler, et qui recevait le plus de dédicaces publiques. Aucun de ces disciples n'a laissé un nom ni gardé une pliysionomie distincte à côté du maître. Il est rem.'ir(piable (\u() les seules poésies de quelque

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durée où l'on puisse reconnaître son influence soient des poésies écrites par des femmes. Les femmes aiment la spiritualité, la douceur; elles n'ont pas besoin de revêtir leurs émotions d'un caractère exceptionnel, leur cœur étant très accessible à la poésie des sentiments communs; par là et par d'autres traits, il semble que l'âme du grand poète, qui avait exprimé ces choses avec tant de puissance, appartienne elle-même au type féminin , si l'on ajoute à ce type la force qui s'y joint pour former la figure de l'ange. Cette âme pure et forte n'a pas appris à d'autres le secret de ses chants; mais elle ne cesse pas du moins d'être écoutée dans la région qu'elle préférait elle-même, où elle habitait avec persévérance, au foyer des familles, où s'entretiendront toujours les aff'ections simples et où se rallieront à jamais les sentiments universels.

Divers motifs s'opposaient encore au développement de la poésie lamartinienne par le travail d'une école. Cette poésie s'épanchait du cœur sans aucun emploi des procédés littéraires, qui sont le seul objet de l'imitation. D'ailleurs elle était uniquement de la poésie, et il est survenu, après Lamartine, une défaillance de l'inspiration poétique qui a permis aux arts plastiques de s'assimiler l'art des vers, et qui a laissé naître sur les sentiments des excroissances d'images, contre lesquelles les poètes gardent malgré tout des objections. Les circonstances sociales et intellectuelles qui ont marqué la

seconde moitié de ce siècle ne favorisaient pas davantage la survivance de l'inspiration lamartinienne. La démocratie est plus sensible, en littérature, à la force des coups d'éclat qu'à la délicatesse de l'insinuation poétique. Mais surtout l'évolution intellectuelle de ce temps a amené un état singulièrement funeste à l'influence du poète : le seul élément qui manquât à ses belles facultés, l'esprit scientifique, est celui-là même qui s'est le plus étendu dans la civilisation moderne, au point de tout envahir et de dominer la littérature comme le reste; la conception spiritualiste de l'homme et du monde a reçu une grave atteinte de cet envahissement, qui tendrait à remplacer par une philosophie toute contraire l'idéale vision de l'univers dont Lamartine est peut-être le plus pur représentant.

Peu importe cependant à la gloire du poète! Si, en fait, tant de causes ont empêché son inspiration de se propager, la valeur propre et absolue de son œuvre n'est pas altérée par ce qui a suivi. Il est même probable que le point de vue spiritualiste où il se trouvait est et sera hjujours le plus favorable à la poésie, (ju'on y voie une simple fonction, ou (|u'on y reconnaisse une substance, la spiritualité existe coininci état de (Conscience de l'être humain, quand il est en éqiiilibi'(3. C'est par elle seule (ju'il vaut la peine de vivie, c'est elle seule qui mérite encore, malgré loiil. d'être prise p()Ui'ol)jet de littéral iirr'. I*]t c'csl iiiic gmiidc chose, de représenter

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de la manière la plus élevée, la plus pure, le principe essentiel de l'humanité. Tel est le rôle de Lamartine. On reviendra toujours vers lui, pour goûter le ravissement de la beauté morale, auquel répond le charme d'art de son style.

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