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tendre, désintéressée d'elle-même. 11 est, avec Elvire, sur le lac qu'ils vont quitter en se séparant : « Le bruit cadencé des rames, le sillage plaintif de l'aviron semblaient répandre, comme une voix amie cachée sous les flots, des gémissements mystérieux sur nous, en nous accompagnant de ses regrets. » 11 visite, à Constantinople, les Eaux-Douces d'Europe, après le malheur qui l'a frappé en Syrie : « Au fond du port, les collines se rapprochent insensiblement et ne laissent qu'un bras de mer étroit entre leurs rives. Puis la mer n'est plus qu'un fleuve qui passe entre deux pelouses.... Enfin le fleuve n'est plus qu'un ruisseau, où les racines d'ormes superbes, croissant sur les bords, embarrassent la navigation. Une vaste prairie, ombragée de groupes de platanes, s'étend à droite; à gauche montent les croupes boisées et verdoyantes. Ainsi finit le beau port de Constantinople, ainsi finit la vaste, belle et orageuse Méditerranée. Vous échouez dans une anse ombragée, au fond d'un golfe de verdure, sur un banc de gazon et de llciii's, loin du bruit et du mouvement de la mer cl (l(! la ville. Oli! (|u'iino \ir d'iionime qui finirnil ainsi finirait bien! Dieu donne un<' Icllc bu ii la \it' d(! jnes amis, (pii s'jigitent et brillent aujourd'bui dans la mêlée humaine!... Un nid dOuibre et de soliliidc |i()iir i-i'-Mécliir à la vie passée ot nioui'ii- en paix avec 1.1 ii.iliirc cl ave(; l(;s lioiiiiiics! Pour nmi-nicnic, j<' uf! fais plus (\t' \d'ii\, je ne deuiaude niènu! pas cela : ma snliliide ne sci'.i ni si belle ni si d(>iie(>. » Des lendi'CSKcs de l'ànx' snr l.i leirc à l^'iernilé dn
bonheur aimant dans un autre monde, le passage est facile pour un poète qui pense toujours à l'audelà; et fréquemment les objets extérieurs suscitent en lui ces visions : « L'abbaye de Haute-Combe, tombeau des princes de la maison de Savoie, s'élève sur un contrefort de granit au nord; elle jette l'ombre de ses vastes cloîtres sur les eaux du lac. Abrité tout le jour du soleil par la muraille du mont du Chat, cet édifice rappelle, par l'obscurité qui l'environne, la nuit éternelle dont il est le seuil pour ces princes descendus du trône dans ses caveaux. Seulement, le soir, un rayon du soleil couchant frappe et se réverbère un moment sur ses murs pour montrer le port de la vie aux hommes, à la fin du jour. » Dans un discours (on peut bien anticiper sur cette manifestation nouvelle du génie de Lamartine, puisque, orateur, romancier, poète, c'est toujours le même homme, toujours la même imagination sensible et idéale), dans le discours qu'il adresse aux jardiniers de sa ville natale, il termine ainsi : « Je retourne cultiver dans ce vieux et agreste jardin de mon père, dont je vous parlais tout à l'heiire, ce que nous cultivons, nous, pauvres ouvriers de l'esprit, et souvent aussi fatigués que vous!... l'étude, les lettres, les livres, la philosophie, l'histoire, la politique, l'art de gouverner les hommes, d'améliorer les sociétés, d'adoucir la condition du peuple, de faire porter à la civilisation des fruits plus mûrs et plus parfaits! Mais je retourne y cultiver surtout les images des choses et des personnes aimées et perdues, ces mé-
moires des tendresses évanouies, ces traces vivantes, saignantes souvent, d'une vie déjà à moitié écoulée.... Je vais retrouver dans cet asile de mon enfance des charmes plus puissants pour moi, pour nous tous, que les plus riches et les plus odorantes tloraisons de vos expositions : le parfum des souvenirs, l'odeur du passé! les voluptés mêmes de cette mélancolie qui est la fleur d'automne de la vie humaine, toutes choses qui sont pour nous comme des émanations de la terre, comme une senteur lointaine, comme un avant-goût de ces Élysées, de ces Édens, de ces jardins éternels où nous espérons tous retrouver dans le bonheur ceux que nous avons aimés et quittés dans les larmes!... »
L'artiste chez Lamartine, si heureuse que soit sa spontanéité, n'est pas sans éprouver une certaine conscience du style spécial qu'il recherche et qu'il trouve. 11 le définit lui-même, en homme, non de rhétorique, mais de poésie vécue, en parlant des lettres de Raphaël à Julie (ui l'amant, dit-il, voulant mettre toute son Ame, « faisait des efforts surnaturels pour vaincre, assouplir, étendre, plier, spirHualispr, rolorci', ennauiincr, ou éteindre les expressions ». Lamartine, croyons-nous, n'avait pas l)esoin d'une tclhî dépense de volonté pour écrire suivant son ^éiiic; riiispiiation lui suflisail ; elle déploie toute rahondancc de ses eliarmes dans cette prose aisée, musicale, où les phi'ascs se* |)erdent en des allon- ^(•iiiciils (riiii ellrt (le iin'lancolie iuliuie et délicieuse.
Dans les romans personnels, Lamartine présente ses souvenirs métamorphosés par la poésie; mais cnfm le fond de ces récits était vrai. Ses facultés d'invention se sont appliquées à un domaine spécial, celui du roman populaire, qui forme dans son œuvre une importante série, comprenant un essai assez bref, le Père Dutempi, puis Geneviève, le Tailleur de pierres, Fior d'Aliza, Antoniella. Nous attribuons ces romans à l'imagination du poète; il faut noter pourtant que Lamartine a toujours voulu attacher un caractère de réalité à ce qui nous apparaît comme de belles fictions; sauf pour la Chute d'un ange, dont le sujet préhistorique se prétait trop mal à de telles affirmations, il s'est toujours donné comme ayant connu les personnages de ses romans et de ses poèmes, et comme le fidèle rapporteur de leurs aventures; et pour garantir l'authenticité de
leurs touchantes histoires, il ne craint pas d'invoquer les motifs les plus sacrés, par exemple le respect dû à la honne foi des larmes; le poète a poussé presque jusqu'au serment la formule littéraire usitée à son époque, par laquelle on prétendait n'offrir au lecteur que de « véridiques histoires ».
Mais ceci n'a, du moins en littérature, qu'une importance secondaire. Ce qui est remarquable, c'est le nombre des ouvrages consacrés par le poète à célébrer le peuple, ses vertus, son charme de naïveté : non pas que Lamartine s'associe au culte que certains esprits, avant la Révolution de 48, semblaient adresser au mystère ([ui dort dans les profondeurs des masses populaires; il proteste contre cette idolâtrie en termes exprès : « Le peuple, ditil, ne vaut ni plus ni moins que les autres parties de la nation ». Si, en dehors de ses romans personnels, tous ses romans en prose (sauf l'histoire (]c' Uégina) ont le peuple |)Our sujet et sont destinés au peuple, c'est qu'il était attiré vers les âmes naïves pai' sa tendresse compatissante et par la simi)licité de son génie, à qui les conditions élémentaires de la vie humaine devaient agréer par-dessus tout. Joceli/n offre df'jîi, en |)hisieurs épisodes, le tableau de 1,1 vie populaire (pii devait èti'(^ repris, d'après un pi-ojel (le raiileiii-, dans un poème iiitilulé rOuvrier. Les romans (pn- nous (''liKlidns. on l'aiMisaii des villes (;t des eaiiipagnes esl peiiil aniani (pie le ])aysan j)rof)i'enieiil (lit, (tnl \\v\< la plaee de ce |ioeiMe abandon ik'-.
Ils sont bien en effet l'œuvre d'un poète, d'un poète idéaliste. A l'exemple de Jocelyn, tous ces récits sont des histoires de dévouement; tous les personnages, du moins ceux du premier plan, sont des héros de bonté, de vertu, de sacrifice. Lamartine savait bien, il l'indique en quelques traits fugitifs, que la réalité commune ne s'élève pas toujours à la hauteur de ces tableaux. Mais l'idéalisme l'emportait invinciblement en lui sur les faits qu'il pouvait observer. Pour saisir la domination exclusive de cet instinct dans son esprit, il faut comparer Lamartine à George Sand dans un ordre analogue d'ouvrages : tandis que la psychologie rustique du romancier se renferme dans une vraisemblance choisie, les peintures populaires du poète sont inspirées par une sorte d'ivresse, l'ivresse douce de la pureté, de l'abnégation, de la bonté. Et cette ivresse émanait bien de son propre cœur; c'est elle qui lui avait dicté les exemples de tendre vertu répandus si abondamment dans Jocelyn\ c'est elle qui lui fait trouver maintenant tous ces traits de sacrifice sans nombre, où les cœurs les plus aimants qui furent jamais nous enseignent à aimer. Cette multitude de vertus douces nous surprenait moins dans Joceli/n, car enfin le héros est un prêtre voué au service des hommes, et ses actions sont chantées dans un poème dont la forme seule annonce le parti pris de l'idéal, Ici la peinture accumulée du dévouement dans la classe populaire rencontre la loi sociale qui soumet au gain matériel, et par suite à un néces-
saire égoïsme, les travailleurs vivant du profit quotidien. Et cependant la facilité du sacrifice n'a pas été attribuée arbitrairement au peuple par le poète. Dans le peuple français en particulier, l'institution d'un philanthrope met au jour chaque année des exemples de vertu très réels, inépuisables, toujours supérieurs au nombre comme à la qualité des récompenses. Pourquoi un poète ami du peuple, attiré par la naïveté dans le bien, se serait-il défendu de découvrir ou de supposer des âmes semblables, et de les présenter à nos yeux sous les couleurs d'une imagination suave? La vie des Saints n'est pas un domaine interdit à la poésie; celle-ci a le droit de placer de nos jours ces êtres rares en les laissant aux humbles conditions qui ne les empêchèrent jamais de s'épanouir. Les personnages principaux de Geneviève^ du Tailleur de pierres, sont marqués de ce caractère de sainteté. Chez le pauvre maçon de Saint-Point surtout, l'amour des hommes s'alimente visiblement au foyer de l'amour de Dieu. C'est un saint, un saint laïque et populaire, au(|uel Lamartine a donné, comme au curé de Valncige, sa propre religion large et ouverte, élevée au-dessus de toute foi particulière, son adoration du Créateur puisée principalcinciit au spectacle (h' la nature. Et il ne MOUS semble; pas (juc ce soit une chimère de prêter a (|iir|(jm's ailles, paiiiii le jn'iiplc. le souci rcii^icuN. mêuir pliil<jsoj)lii(jiir ; paiani ces Ikmiimk's, ucs les égaux de v('\\\ (jiny la culhirc doit développer, il st'M li'iMiNc <jii<l(|U('s-nus (juc rinbrri M'cucbaiuc
pas, et qui lèvent un front pensif, parfois même un esprit libre, vers les problèmes de l'univers. En dépit de la mode tout opposée, qui, dans le moment actuel de la littérature, détermine et opprime le goût général, il faut donc reconnaître que l'idéalisme de Lamartine, si peu esclave qu'il soit des faits, trouve une base suffisante dans certaines réalités d'exception.
En justifiant ainsi le poète de son envolée idéale, on ne prétend pas nier que ses romans populaires ne touchent par instants aux défauts d'un idéalisme trop facile; ils peuvent dans quelques passages rappeler la tradition de l'art convenu, de la beauté qui se glace à force d'être parfaite; ils ne sont pas toujours exempts de la fadeur des pastorales. Mais ces résultats fâcheux de l'embellissement ne s'étendent pas, il s'en faut bien, à toutes les parties de ces touchants ouvrages. Qu'on ne s'y trompe pas! la beauté conçue par certaines âmes égale en puissance effective les forces les plus réelles de la nature, et elle les dépasse infiniment en valeur. L'idéalisme de Lamartine est vivant et sincère, il est soutenu par son génie, il se nourrit puissamment de sa tendresse. Lamartine aime les hommes et il enseigne à les aimer, à les plaindre, à se dévouer pour eux. Sa littérature romanesque est toute pathétique ; il a dans l'accent ce qu'il loue lui-même chez un de ses personnages, « le don des dons, les don des larmes dans la voix ». Les pleurs que ses récits font couler appartiennent
à cette espèce de larmes que les yeuK humains versent sur le malheur volontaire, pieusement subi pour épargner des peines aux autres, larmes sans àcreté, d'un goût délicieux, parce que la douleur qui les arrache est consolée aussitôt par l'admiration, par Tamour, par le sentiment du mutuel soutien que se prêtent des cœurs de frères. Une conception de l'humanité où brille ce réservoir de tendresse est bien loin d'un idéalisme inerte et vide. En outre la vie rustique et populaire, par sa naïveté, par le pittoresque de ses mœurs, par la poésie de son milieu, suscite chez Lamartine une faculté que d'autres sujets laissent dormir en lui, la faculté de l'observation précise. Ses romans consacrés au peuple sont pleins de détails extérieurs qui , sans étouffer le sentiment, enrichissent la trame du récit. L'élément essentiel de la vie humble, le travail, y est représenté avec une attention juste et une connaissance savoureuse. Et lorsque cette loi du labeur pèse déjà sur l'enfance, comme le poète le montre en racontant les premières années de Geneviève, la condition de l'existence populaire est rendue par là dans toute son intensité. Le poète se met en scène avec ses personnages, suivant l'IiMbitude de ses récits :
« Celait un soii" ;ipi'ès SJMijtcr, dil-ii, à i.i clarté (le; la liiiii|)(', ;lu jk'I illeinciil du loyer, j'avais le (•oud(î encore appiiy»' sur la laMe, la ItMe siii' la iiiaiii; la seixaiile avail Uni de laimcr le pain el la ii,i|.|ir, clic clail assise à Itoiibre dans l'angle (|ue
forme le jambage noir de la cheminée avec le mur de la cuisine, place où les paysans mettent le coffre à sel. Elle remuait en tricotant avec un léger cliquetis de fer, l'un contre l'autre, en relevant la maille, les deux bouts luisants de ses aiguilles de bas. Ce bruit vivant, paisible et monotone comme celui du balancier d'une pendule au coin du feu, me tira de ma rêverie et m'enhardit à lier une conversation sérieuse avec elle.
« Geneviève, lui dis-je, vous ne vous reposez donc ((jamais?
« — Oh! monsieur, me dit-elle, je n'ai pas été « faite par le bon Dieu pour me reposer. J'ai com- « mencé à travailler le jour où j'ai pu me tenir sur (( mes jambes, et je travaillerai jusqu'au jour de ma « mort. Nous avons bien le temps de nous reposer « là-bas », ajouta-t-elle, en me faisant un geste de la tête et du coude vers le cimetière, pour ne pas perdre une dos mailles de son tricot en dérangeant sa main.
« Comment? repris-je, vous avez travaillé si « jeune! Vous n'avez donc jamais été enfant, jamais «joué avec les autres, jamais perdu le temps dans « la rue, à la fenêtre, le long des buissons? Votre « mère était donc bien dure ou bien avare de badi- « nage et de désœuvrement avec ses enfants? Mais, ((alors, comment avez-vous, vous-même, l'air si « doux et enjoué avec les enfants du village, que vous <( laissez jouer tous les jours dans la cour, arracher (( vos fleurs et tirer vos aiguilles sans les gronder?
(( — Ail! monsieur, ceux-là, c'est diiïérent, voyezvous : ils ont leur père et leur mère qui leur cuisent le pain; mais moi, je n'étais pas comme eux. ( Je n'ai eu un peu de bon temps dans ma vie qu'ici ( et depuis que M. le curé a consenti à me prendre
< à son service. Jusque-là, je ne savais pas ce que ( c'était que de s'asseoir et de regarder le soleil,
< le feu ou les passants.
« — Comment, répliquai-je, avez-vous mené si ( jeune une vie si rude?
« — Oh ! monsieur, elle n'était pas rude ; elle était ( pénible, et toujours debout, c'est vrai; mais elle ( était bien douce, au contraire, et, si Dieu voulait
< ressusciter ma mère, je la recommencerais bien,
< cette vie, et je serais bien heureuse encore de la
< recommencer.
« — Contez-moi donc cela, puisque vous n'avez ' rien à faire, que j'ai fini de lire mon livre, et que ( nous avons une longue veillée devant nous. Je ï voudrais savoir iliisloirc de tout le juond(% lui
< <lis-j(; en souriant; car voyoz-vous, Cenevirve, ' l'esprit n'est f|u'iinc grande curiosité comme In ( science. 11 y a un enseignement, pour celui (pii ( comprend, dans la vie de cli.u'un.
« — Mais je ne suis (|u'Hue i);nivre servante, et je
< n'ai jamais été autre chose : cpie vr»ulez-vous (|ue > je vous dise? Cela vous eiuuiierait comme le bruit
< (le lues .liguilles (h; l)as ruiiuie les enfants.
« — Vous sei'iez lii fouiMui du pl.iucher, le iiiilhui /< de j.'i cJM'Iuiu/'e, riif.ii^urc de la poulie, (jiie cela
« m'intéresserait, répondis -je, et que j'aimerais à « connaître leur histoire, d'où ils sortent, ce qu'ils « font, ce qu'ils pensent, ce qu'ils veulent, ce qu'ils « deviendront. Il y a un commencement, une fin, « un sens à toute chose vivante. Si l'on connaissait « tout, on ne serait indifférent à rien.
« — Oui, on serait comme Dieu », me dit-elle, en éclairant son sourire d'un rayon de claire et tendre intelligence. « Je vous obéirai, monsieur, si cela « vous amuse :
« Notre père était trop pauvre pour donner une « servante à ma mère, et j'étais trop petite pour (( faire toute seule le ménage. Les voisines venaient « bien de bon cœur, quand je les priais, tirer pour « nous le seau du puits, mettre la grosse bûche au « feu et pendre la marmite à la crémaillère; mais « ma mère et moi nous faisions tout le reste. Aus- « sitôt que j'avais pu marcher seule dans la cham- « bre, j'avais été la servante-née de la maison, les (( pieds de ma mère qui n'en avait plus d'autres « que les miens. Ayant sans cesse besoin de quelque « chose qu'elle ne pouvait aller chercher au jardin, (( dans la chambre, au feu, sur l'évier, sur la table, « sur un meuble, elle s'était accoutumée à se servir « de moi avant Tâge, comme elle se serait servie (( d'une troisième main; et moi j'étais fière, toute « petite que j'étais, de me sentir nécessaire, utile, « serviable comme une grande personne à la maison. (( Cela m'avait rendue attentive, mûre, sérieuse, rai- « sonnable, avant l'âge de huit ans. Elle me disait :
Geneviève, il me faut cela, il me faut ceci; apporte-moi Josette sur mon lit, que je lui donne à teter; remporte-la dans son berceau et berce-la du bout de ton pied jusqu'à ce qu'elle dorme; va me chercher mon bas, ramasse mon peloton; va couper une salade au jardin ; va au poulailler tâter s'il y a des œufs chauds dans le nid des poules; hache des choux pour faire la soupe à ton père; bats le beurre ; mets du bois au feu ; écume la marmite qui bout, jettes-y le sel; étends la nappe; rince les verres; descends à la cave, ouvre le robinet, remplis au tonneau la bouteille de vin. » Et puis, quand j'avais fini, qu'on avait dîné et que ( tout allait bien, elle me disait : « Apporte-moi ta robe que je te pare, et tes beaux cheveux que je les peigne. » Elle m'habillait, elle me parait, elle me peignait, elle m'embrassait, elle me disait : Va t'amuser maintenant sur la porte avec les en- ( hmts des voisines; qu'ils voient que tu es aussi ' j)r'(»pre, aussi bien mise et aussi bien peignée c (pi'cux. » Et j'y allais un moinont |)our lui faire ( plaisir, mais je n'allais jamais plus loin que le ( seuil de la cour, pour pouvoir entendre si ma ' mère me rappolait, et je n'y restais pas long- ' temps, parce (pic les enfants se mofpiaient de moi ( et (lisaient entre (mix : « Tiens, la sérieuse, elle < ne sait jouer' à l'ien, laissons-la. » J'aimais mieux ( rentrer e( me leiiii" (lelHiiit aii|)rès du lil de ma ' mèr-e, (''iiianl dans ses yeux ce (ju'elle pouvait ( av(»ir à demandei'. Tous les jours se passaient
« ainsi; je me levais la première, je me couchais la « dernière. Je ne respirais l'air que par la fenêtre, « je ne voyais le soleil que sur le seuil de la porte, « et voilà pourquoi, monsieur, j'avais le visage blanc. (( On disait à ma mère : « Votre petite fille a donc «les pâles couleurs? — Oh! non, répondait-elle; « mais c'est qu'elle a la pâle vie! » Je n'allais pas (( même à l'école.... Mais je vous ennuie, n'est-ce « pas, monsieur? Dites-le-moi naturellement, et je (( vais tout vous dire en un seul mot.
« — Non, lui dis-je, rien ne m'ennuie de ce qui (( sort avec vérité et simplicité du cœur. Les détails, (( ma pauvre Geneviève, ne sont que les morceaux « dont Dieu fait l'ensemble. Qu'est-ce que serait (( votre vie, si vous en retranchiez les jours?
« — Ah! c'est vrai, dit-elle, M. le curé le disait « bien. Un million de brins d'herbe, ça fait un pré; « des millions et des millions de grains de sable, « ça fait une montagne. L'océan est fait de gouttes « d'eau; la vie est faite de minutes. »
Bien que les diverses fictions inspirées à Lamartine par l'âme du peuple, reposent toutes sur le même fond de dévouement et de vertu, il faut distinguer entre elles au point de vue de la valeur littéraire. Flor d'Aliza, surtout Antoniella, composées dans les dernières années du poète, portent la trace pénible de ce travail dont il subit, lui aussi, la nécessité, non pas dans son enfance, mais dans la période plus sombre de la vieillesse. Au contraire, le Père Butemps, écrit en 1840, Geneviève, le Tail-
leur de pierres de Saint -Point, publiés en 1851, appartiennent à sa maturité, à ce second épanouissement de son génie qui fut marqué par ses chefs-d'œuvre en prose. L'invention dans Geneviève se montre abondante et souple, et ne devient un peu banale que vers la fin; le style est enchanteur. Dans le Tailleur de pierres, paru peu de temps après, l'histoire est plus simple, et la forme n'est pas moins belle, elle nous semble même plus belle encore. Les personnages rustiques de ces récits parlent un langage d'une naïveté de bon aloi, que l'auteur cependant ne peut pas se défendre d'orner. Le génie des comparaisons, propre à l'esprit populaire, et retrouvé, développé par un grand poète, se répand de toutes parts dans ces œuvres et enrichit infiniment ce style. Les images, prises toujours aux fluidités les plus légères, s'y épanchent avec un murmure lent et plaintif. Ce style a un charme, un ton spécial où se reconnaît le timbre de la voix lamartinienne. (^ette prose est soulevée sans cesse et ordonnée secrètement par une sorte de chant intérieur. Les périodes les plus amples, les plus continues se prolongent en des mouvements liés et souples (pii jouent avec une douceur parfaite; le poète semble se complaire et le lecteur ému s'abandonne à ces li.Miiioiiics |)liil(')t heureuses (jiie savantes, rythme natiiicl <riiii soullh; proloiid de làiuc.
Le dévoilement, nous venons de le voir, forme le sujet et le nœud de tous les récits que Lamartine a tirés de son invention; il semble n'avoir pu concevoir les actes humains qu'inspirés et dirigés par ce mobile. Faut-il supposer dès lors que son action, à lui, quand il s'y est décidé, a dû sortir des mêmes sources? Ses romans personnels, il est vrai, sont plutôt des tableaux de tendresse que des histoires de sacrifice; mais la vie privée n'offre pas toujours l'occasion, du moins éclatante et dramatique, de se renoncer soi-même pour autrui. La vie publique au contraire, se composant d'efforts en vue de modifier la condition humaine, recherche le bonheur des hommes comme but naturel, remplacé souvent par l'intérêt propre ou l'ambition de celui qui agit. Lorsque Lamartine abandonna les temples sereins de la poésie et renchantement de la beauté pour se
confondre dans la mêlée politique, quels mobiles l'inspiraient? Il les a énoncés lui-même :
Frère, le temps n'est plus où j'écoutais mon àme Se plaindre et soupirer comme une faible femme Qui de sa propre voix soi-même s'attendrit.... Jeune, j'ai partagé le délire et la faute, J'ai crié mes tourments, hélas! à voix trop haute.... Puis mon cœur, insensible à ses propres misères. S'est élargi plus tard aux douleurs de mes frères, Tous leurs maux ont coulé dans le lac de mes pleurs.... Honte à qui peut chanter pendant que les sicaires En secouant leur torche aiguisent leurs poignards!... C'est l'heure de combattre avec l'arme qui reste. C'est l'heure de monter au rostre ensanglanté, El de défendre au moins de la voix et du geste Rome, les dieux, la lihcrté!
Ces reniements de la vie personnelle abondent dans la correspondance. Le 1" mars 1832, pour se justifier de prendre part à la vie nationale malgré la chute de la royauté légitime, Lamartine écrit : « L'Iiomnie doit son service, son courage, sa lumière à l'homme, tous les ans, tous les jours, sous tous les régimes, sous tous les drapeaux : c'est pour moi article de conscience passant avant la [xditique, (pii n'est (priiabileté humaine.... » l^^t le i'A mars : « Je ne m»; metli'ai pas sur les rangs pour la députation, malgré milh; inslancj.'s, car je suis tr(t[) mahuhî et i'e(h)ul(' trop rarlidii jtolitiquc; (jui absorberait ma vie p(»êLi(|iir. Mais si inalgr*'' cela h' pays m'envoie, j'irai a inoii cniii" (h'Icinlaiil , mais j'ii-ii avec coiiliaiice et eouragc, et scnlanl (pic je fais bien dans loulc ri'b'FKbic du ]i\t)[. )) Il |)arlc ainsi avant d'rn-
trer à la Chambre; à peine y a-t-il paru, il s'écrie, le 1" février 1834 : « Quel métier! qu'il faut de dévouement pour s'y condamner quand on n'y porte pas d'ambition! » Et quelques jours après : u Je ne fais tout cela que par devoir, et je serai heureux le jour où j'en sortirai ». 11 n'en sort pas, car l'engrenage l'a saisi, la nécessité de poursuivre la tâche commencée, mais les mêmes sentiments continuent à l'inspirer : « Non, écrit-il le 3 décembre 1842, il n"est pas vrai que la politique soit de l'ambition toujours. C'est la petite qui est de l'ambition, la grande est du dévouement. Je ne conçois que la grande. Elle est clairvoyante, parce qu'elle n'a pas l'œil troublé par le vertige de l'intérêt personnel. » Et quelquefois, à la tribune même de la Chambre, devant les députés ironiques ou émus, le noble orateur laissait quelque ouverture à ces sentiments, en les rattachant à une invocation suprême, en faisant appel à Dieu, un nom qui s'entendait dans les débats parlementaires de cette époque.
C'est qu'en effet, dans la pensée de Lamartine, son désir de dévouement social, 6,e bienfaisance publique, s'appuyait sur la base infinie du Bien. Pour son àme religieuse, tout se ramenait à Dieu, la politique comme le reste. Sa correspondance fournit bien des témoignages directs de la conscience, du désintéressement, de la gravité qu'impliquent ces pieux recours. Le 14 août 1831, il écrit : « 11 faut du cœur pour se jeter dans cette arène. Vous en auriez comme, grâce à Dieu, je m'en sens dans la poitrine. C'est un
moment d'iicnyisme civique, de haute vertu politi(iue, c'est le moment de travailler pour une récompense qui ne sera pas de ce monde. » Yoici comment il se fortifie dans la mêlée : « Je me lève matin et travaille ou prie, ou pleure en paix, jusqu'à onze heures.... Celui qui m'inspire me soutiendra.... Le seul courage vraiment héroïque est de se brouiller avec ses amis pour leur dire ce qui doit seul les sauver. Hélas! je ne parle pas d'à présent, ceci n'est qu'un jeu, mais je vois venir le temps où Dieu m'appellera peut-être à cette rude mission : transeat a me calix hlef ou bien qu'il me donne la force que seul il possède ! » Une lettre du Ic^ octobre 1835 éclaire, et de quelle clarté d'en haut ! cette évolution politique que les historiens de Lamartine n'ont pas tous voulu comprendre : « Ne sens-tu pas que tout a besoin d'être rénové, car rien ne suffit dans son dépérissement actuel. Bref, je deviens de jour en jour plus intimement et plus consciencieusement révolutionnaire. Il y a deux lois du monde, hî repos et le mouvement. Certains es[)rits, certaines cpocjues sont ordonnés par Dieu pour servir de tous leurs moyens l'une ou l'autre de ces lois divines. C'est à la conscience de ju;^er. Je médite sans cesse, et à f-enoux, et devant Dieu, et je crois qu'il faut que nous et ce temps-ci nous servions couraf.çeusemeiil la loi de rénovjdion. J"v nids l('mj)s, religion, examen, pi'udence. l*uis, iiiir lois le paili pris, j irai 1res Injii. <> (Juelipies années après, voyant les <''veiieinenls se presser, il dil. le iiOaoùt 18 ÎO : « h lie lire des faraudes crises, et par
conséquent des hommes courageux, approche. Dites à Mme de la Grange de faire quelque bonne prière pour obtenir du bon Dieu, dont j'aimerais tant être un bon soldat ou même un martyr, qu'il me guérisse deux ou trois fibres de la tête et de l'estomac, qui paralysent toute ma vaillance. » Enfin, à la veille de la grande tourmente, après le banquet donné pour l'auteur des Girondins, il écrit ces paroles enflammées où respire toute l'ardeur du combat, d'un combat qui est, pour lui, religieux comme une croisade : « Nous commençons une grande bataille, la bataille de Dieu. Je suis l'horreur des uns, l'amour des autres. Peu importe ! Il faut servir notre maître et nous préparer un viatique pour notre tombeau. Dieu voudrait-il enfin s'aider lui-même à purifier son image parmi les hommes et à faire triompher sa raison sur nos sottises? Espérons, pas tro[), croyons un peu, mais agissons beaucoup. Quant à moi, je ne recule pas. Je me dévoue à Dieu et aux hommes pour Dieu. » On peut juger néanmoins si sa foi militante tourne à la colère et à la dureté : « Que l'Évangile, dit-il, a raison de nous prêcher patience, indulgence et tolérance 1 La passion du bien, quand elle est dépourvue de cette douceur et charité divine, fait mal comme une passion du mal. »
Il a fallu montrer avec quelque insistance la qualité des motifs qui ont poussé Lamartine à l'action, parce qu'il nous importe de mettre dans tout son jour cette àme, d'une beauté émouvante, et si méconnue cependant par la prévention des partis. Quel est
le conservateur qui s'anime de cette générosité, quel est le progressiste qui se tempère de cette mansuétude, en entrant dans la vie politique? Il ne faut pas oublier le courage parmi les qualités dont Lamartine fit preuve en se jetant dans l'action, le courage qui consiste à tout braver pour une idée. Victor Cousin lui rendait liommage pour cette vertu, en gardant de son côté une habileté plus mondaine que philosophique, lorsque, pressé de faire une démarche qui exigeait la franchise de l'esprit, il répondait aussitôt : « Allez trouver Lamartine! il brûle de se compromettre ».
Ce n'est pas à dire que le dévouement qui inspirait Lamartine demandât de lui un perpétuel cfïbrt contre ses instincts. Le dévouement public était soutenu en lui par le goût de l'action, par cet attrait qui est le signe et la condition de l'aptitude, et qui faisait profondément partie de sa nature. 11 n'y a pas lieu de s'étonner si un grand poète comme Lamartine a senti que l'art des vers n'exerçait pas toutes ses facultés. L'étonnement est en général frivole, il est le fait d'une étroitesse d'esprit (jui se fixe des cadres pour y rosti'cindrc les hommes ou les choses. Au moins serait-il juste de changer notre surprise en admiration, (piand nous voyons certains êtres dépasser les limites que notre faiblesse seule leur avait tracées. Notre n' |»u,i;iiaiiee à iiiiagin(M' (pi tiii poète soit aussi nii lioniiiic d'i'^lal ixMinail bien di'pendi'e du point (|(' vue exelii^ir d'oi'i nous voyons, pour nous, rinqjorlance et l'exigeanle (lillieullé <l<i l'ceuvre lit-
téraire. Les vrais grands hommes ont un horizon pkis étendu et disposent d'une aisance innée à s'y mouvoir. On doit se souvenir que, durant très longtemps, la théorie a paru une simple préparation pour la pratique, un moyen vers un but, que l'action fut placée bien au-dessus de la vie spéculative, que, presque jusqu'à nos jours, elle a été estimée comme plus noble, que les hommes voués à l'une ont rempli la fonction de maîtres vis-à-vis des autres qui passaient pour des serviteurs : le peuple continue encore à réserver toute sa sympathie et ses consécrations légendaires pour les seuls hommes qui remplissent l'histoire de leurs hauts faits. Si la civilisation nous a appris à reconnaître la valeur pure de la philosophie, de la poésie, de l'art, de la science désintéressée, cela tient sans doute à la complexité croissante, qui se manifeste dans les applications des facultés humaines, et à la nécessité, qui en résulte, de diviser davantage le travail spirituel. Mais, aujourd'hui comme autrefois, la force du génie peut embrasser à elle seule toutes ces régions que les autres se partagent. Et nous-mêmes, si nous y réfléchissons, nous trouverons que, dans la nature des choses, la pensée est le simple début du mouvement qui conduit à l'acte, que toute grande émotion tend à s'accomplir par un fait, que l'arrêt, à un point quelconque, de ce mouvement total dénote un degré moindre de conviction ou une faiblesse relative ; et cherchant, dans l'histoire, à qui vraiment l'instinct nous dicte de décerner le nom de grand homme.
nous nous tournerons, comme le peuple, vers les seuls hommes de puissante existence, chez lesquels la force de la pensée ou du sentiment s'est développée jusqu'à l'éclat logique de l'action.
La vie de Lamartine le met au rang de ces natures complètes, au déploiement desquelles on ne peut pas assigner de cadre restreint. Son action, qui se trouva être une action politique, fut trop prolongée pour permettre de la supprimer par hypothèse, et trop nohle aussi pour laisser place à un regret. Voudrait-on, dans un remaniement factice de sa destinée, lui enlever le magnifique éclat de 1848, et lui donner en échange un peu plus de perfection dans ses vers? Certes ce serait le diminuer. Or l'action parlementaire fut indispensable pour préparer son nMo dans ces jours exceptionnels. D'ailleurs, imaginer pour hii une autre carrière que celle qu'il suivit, c'est méconnaître ses origines el h^s profondes impulsions qui le portaient à agir. Lamartine est un gentilhomme français, assez somblahlc à un homme d'i'^tat d'Angleterre, un diplomate et un politique (jui possède, outre de grands héritages de terre, de vastes dons de poésie. Ses premiers amis, les plus chers, ceux qu'il a trouvés aulcjur de sa famille, servent lenr pMvs dans des emplois publics. Lui-même pend.inl dix ans, de 1 8:20 à I8.'{(), gère les inh'réts de la France à r(''lr.'nig(!r. el il n'esl injeii-onipu dans replie aeti\il('' (|iii- p.ic liiic i-r\ kIiiI ion. Tons ses recueils de vers, après les /*/•/•/// /è/v.s Mrt/i/iifi(nis, renl'ernieiil des poésies polili(|iies. Hn ;i \ u (|ue, dès I8L""), il
écrivait sur des sujets de cette sorte. En 1826, au moment où il compose les Harmonies^ et où il prépare son grand poème universel, il dit dans une lettre : « J'ai plus de politique que de poésie dans la tête ». En 1827, il songe à être député. En 1828, il prévoit qu'il pourrait être ministre. Les événements de 1830 et leurs suites obsèdent de nobles soucis son âme patriotique. En 1834, il entre à la Chambre, et dix-huit ans de la belle maturité de sa vie se passent dans l'action publique, qui se termine pour lui, comme pour tant d'autres, au coup d'État de 1851. Quoi de plus contraire à une fantaisie que cette longue constance? N'est-elle pas une preuve de vocation absolue? et, au lieu d'expliquer tant de travaux par un caprice, ne faut-il pas s'émerveiller plutôt de l'activité prodigieuse qui soulevait, sans la moindre tension, tous ces actes et toutes ces œuvres? Nous ne parlons pas même des affaires privées qui l'occupaient, des administrations de grandes terres, ou de ses projets à demi exécutés de vaste agriculture en Orient. Et une réalité si remplie était complétée encore par le rêve : Lamartine concevait pour lui, si la destinée l'avait voulu, une haute carrière militaire.
Il paraît bien certain que la politique, dans les conditions de libre parole où l'a placée la société moderne, convenait mieux que toute autre chose à ses dons actifs. L'éloquence, déjà sensible dans sa poésie, et qui jaillissait naturellement de son immense facilité improvisatrice, demandait à ^e verser
devant des spectateurs présents, sur des multitudes frémissantes, qu'elle était si apte à séduire par la grâce, à toucher par l'expansion du cœur. L'action peut-être contient spirituellement moins d'essence que la contemplation philosophique ou poétique : et n'est-il pas vrai que l'essence de la pensée et du sentiment se présente chez Lamartine comme étendue et diluée? Ce caractère de son être le portait donc comme tous les autres vers l'activité pratique, hien que toujours d'un ordre élevé.
L'élévation est inévitahle chez Lamartine. D'après sa poésie et d'après les mobiles mêmes qui la lui faisaient délaisser, on doit s'attendre à ce que sa politique, sans être aussi loin du réel ((u'on l'a prétendu, garde un niveau un peu supérieur à la moyenne. 11 avait une haute idée de ce qu'on peut faire socialement pour les hommes, et il mettait de l'àme, même de la religion, dans la politique comme partout. La société humaine lui paraît l'œuvre de l'esprit divin au moins autant que la nature, et le xix*^ siècle opère à ses yeux un mouvement de rénovation comparable au chrislianisme; c'est du christianisme que part pour lui riiispiralion sociale qui a tou(^hé à son tour Féueloii et (|ui s'est déployée, non dans les faits, mais dans les idées de la Révolution française.
Tel est le |)iiii(ipe religieux sur lequel s'appuie le prograiiiMic |)iil>lié piir ixiniai'liiic en iS.'M sous h* nom (le /*(i//fN^i/c i<il itiinirllo. pi'ogi'aiiiinc loul à t'ait l'cniai (|iial»l(' par sa dalr, pai'S(tn «'araclrrc de large raison, par la Iciniclc cl. à la lois, la coniplcxib' «les
idées politiques qu'il contient. C'est une syntlièsc qui embrasse toutes les conditions de l'état social, les bases nécessaires de l'ordre et les desiderata logiques de la démocratie. Ce formulaire, conservateur sans réaction et progressiste sans utopie, manifeste, par l'étendue des besoins divers qu'il prévoit, la portée vraiment philosophique de l'esprit de Lamartine. Il prouve encore combien le poète était préparé pour l'action politique avant de l'aborder. Et enfin, il jette un jour lumineux sur la manière dont il a conduit cette action, si bien qu'on ne peut pas la comprendre, si on ne se reporte pas ta ce dessin tracé d'avance, et qu'on l'a peu comprise en effet, faute de tenir compte de ce plan étendu. Lamartine est resté fidèle à ce programme, en n'y laissant faire par les événements que d'assez légères relouches, et, si son attitude a paru varier, c'est qu'il se portait tour à tour sur les points les plus menacés du vaste ensemble qu'il avait tout d'abord défini. La Politique rationnelle^ dès cette date de 1831, si peu de temps après la chute de la monarchie traditionn(dle, si longtemps avant la révolution de Février, propose pour la constitution de l'Ltat les articles suivants : un gouvernement de discussion à forme parlementaire « avec un roi ou un président à sa tête, peu importe » ; une seule assemblée de représentants, parce que la France ne possède plus d'aristocratie où puisse se recruter une autre chambre; la liberté de la presse; la liberté de l'enseignement; la séparation de l'Église et de l'État par respect pour la rcli-
gion, idée qu'exprime déjà Lamartine dès 182G; le suffrage universel, mais à plusieurs degrés; le pouvoir centralisé dans sa force, aiin d'agir efficacement pour l'ordre et le progrès; les relations étrangères pacifiques; l'abolition de la peine de mort; la charité sociale. En 1847, Lamartine répétait encore le même programme. Dans Tintervallc il ne l'avait trouvé réuni tout entier dans aucun des partis qui divisaient la Chambre : l'un demandait bien la réforme électorale comme Lamartine, mais il tendait trop à affaiblir le pouvoir que Lamartine voulait fort; l'autre gardait une politique de paix à l'étranger, mais combattait toute pensée d'avenir à fiiUérieur; Lamai'tine rencontrait le souvenir de Robespierre chez quehiues-uns, limitation de Bonaparte chez quehjues autres, son idéal nulle part. Aussi resta-t-il en dehors des partis, tous trop exclusifs, trop spécialisés à ses yeux, trop éloignés de celte syntliése qui convenait à sa nature dans la politique, coninn.' dans la rcHgion, comme dans la vie.
j*()ui- présenter sous ses faces nniltiples sa conception (hi i:,(tii\ ('ni(.'iii('iil (les li(»inmes, pour soiiLeiiir les divers arli(*l(.'s de sou pi'ogramme, J^îiiiiarliiic (hit déployer une activité cxhaoïiNnaire, et il y siil'lil. On le \il liailci" les pi'oitlriiics s(H'iaux, souhîver les ([ue.stions poHliciiics, s(.' mêler aux débats d'alfaircs, et s*ép;iiu!h('i' encore (h'uis des l'éiinions cordiales de eonipatriotes ou iladniii'ateui's.
(i'est sous \v nom diî «< parti social '» (piil (i(''siL':iia dés le dr-l)nl le fii-onpe (pi'ij ainail xonlii n'unir. Il
propose, en effet, ou soutient toutes les mesures qui peuvent servir au bien du plus grand nombre et introduire la charité dans la loi. II parle pour la revision des octrois, des contributions indirectes et des traités de commerce dans un sens démocratique, sur les caisses d'épargne, sur les caisses de retraite pour les ouvriers, contre la peine de mort, sur le régime des prisons, pour l'émancipation des esclaves, pour les enfants trouvés. De tels efforts pour soulager la misère matérielle ou morale manifestent la bonté de son cœur. S'il s'applique aux questions ouvrières, c'est qu'il aperçoit bien le changement qui s'opère de nos jours dans les conditions de la vie humaine, changement qui, d'ordinaire, ne flatte pas le goût des poètes; lui, il ne maudit pas le règne de l'industrie, il l'accepte avec son habituelle ouverture d'intelligence, mais il veut l'ennoblir, et il indique l'inspiration d'où sortira le remède aux maux qu'elle entraîne : « Le monde devient industriel? Eh bien! il faut donner une àme à l'industrie, et prévenir ainsi son plus grand vice, l'endurcissement du cœur.... La société doit intervenir avec toute la force d'administration el de réparation qui lui appartient, pour placer toujours et partout une assistance à côté d'une nécessité, un salaire momentané à côté d'une cessation de travail.... » Et il n'oublie pas les dispositions morales que rien ne supplée dans une société trop complexe pour être parfaite, il recommande « la charité en haut, la résignation en bas ». L'esprit d'équilibre
qui était en lui le prémunissait contre les idées rie désorganisation sociale, si nombreuses et si hardies de son temps. Il était radical, si l'on veut, mais aussi radical comme conservateur que comme progressiste, c'est-à-dire qu'il reconnaissait tous les principes. La famille et la propriété, il les a toujours défendues, non seulement en exposant la nécessité de ces institutions, mais aussi en faisant ressortir leurs effets sur la vie du cœur.
Les auditeurs plus ou moins bienveillants du poète admettaient bien à la rigueur qu'il montrât ces préoccupations sociales, à cause des allures de sentiment qu'elles comportent ; mais volontiers ils auraient borne là son rôle public. Lamartine ne l'entendait pas ainsi. Il connaissait et on lui faisait assez sentir la gène de sa gloire. Il savait que l'en- Ihousiasme suscité par lui dans une autre sphère se tournait ici en prévention. Il se gardait de fortifier le préjugé en se spécialisant dans les problèmes où la sensibililé trouve ]:la<'(\ La |t()lili(|ue d'ailleurs l'attirait autant que les questions sociales; le souci du j);tiii du |)auvr(' ne l'entraînait à aucun sacrifice de la iiberlé, couiuie le goût (h; la dignité indivi- (hK'lIc lie lui faisait pas perdre de vue la néctessité (liiu |)(iu\(ur fort. Une des réformes (ju'appcdait ]o plus \i\rMM'nt son désir de justice, c'était la réforme ('•Icrioralc. la (|ursli(in saii- dduh* la plus iiuixtrlanle du rr^nf de L<iui- IMiili|t|>(' . piiiscpic c'est ccllr-là (pii <iili-aiiia la cliulc de la Mionarcliic. Le gouvci*ncnu'iil de la classe inoxeinie. la lieliesse comme
signe unique de la capacité, cette rigueur singulière qui excluait de l'électorat des hommes comme Victor Cousin, tout cela choquait fort Lamartine et répugne, en effet, au sens commun. On sait que rien ne put vaincre la résistance de Guizot sur ce point. Lamartine opinait toujours pour l'extension du suffrage; c'était chez lui un principe ferme dont la tactique des partis ne le faisait pas dévier; pendant la session de 1842 il se trouva avec la gauche pour réclamer dans ce sens un progrès modeste, l'adjonction de la liste du jury, et avec le gouvernement pour conserver l'éligibilité aux fonctionnaires; on lui a reproché cette double attitude comme inconséquente, faute de remonter à l'idùe générale qui la lui dictait; c'était lui plutôt qui évitait de se contredire, en se refusant à diminuer le nombre des éligibles, au moment où il voulait augmenter le nombre des électeurs : il défendait dans les deux cas la largeur du suffrage. Ses vœux d'ailleurs n'allaient pas jusqu'au suffrage universel direct, comme on l'a dit à tort; il proposait expressément le vote à deux degrés; à la veille de 1848, dans sa déclaration de principes du 21 octobre 1847, il réclame l'extension du droit électoral sous forme d'assemblées primaires nommant les délégués qui choisiraient le député. Nous verrons plus tard comment fut inauguré le suffrage universel tel qu'il existe aujourd'hui, sans (}ue Lamartine ait rien fait pour préparer le triomphe de cette nouveauté. — Partisan de la liberté de la presse, il s'élève contre les lois de Septembre et ne
cesse pas d'en demander l'abrogation. — Il voulait aussi renseignement libre, mais en conservant l'Université, qui devait participer de la force de l'Etat pour offrir un modèle à l'imitation. — Mais TEtat, pour lui, n'était pas apte à enseigner la religion; il désirait rendre à l'Église l'indépendance de son domaine sacré. C'est une de ses premières idées politiques et une de ses plus chères. Le pouvoir lui paraît nuisible dans cette sphère intime, il repousse son intervention dans les choses spirituelles. — Il le trouve à sa place dans l'ordre des intérêts matériels, par exemple pour construire les chemins de fer, dans une administration forte et centralisée, dans la prérogative royale ou présidentielle, partie intégrante d'un Etat représentatif, qu'il défend contre la coalition de 1830. — Il y a loin de là au goût du despotisme, si loin (juo Lamartine peut être considéré comme l'adversaire le plus constant de Napoléon et du type napoléonien. C'est cette différence d'idéal qui lui a inspiré un chef-d'œuvre oratoire, l'adiiiirnble discours du 2() mai 18i0 sur le retour (b's (•rii(li'<'.s do rEinj)(,'r(Mii', discours plein de hauteui', (le véiiémcnce, et des plus sûres prévisions jetées \Qr>i l'avenir. Encore le poète avait-il, à la liibiiiic, modéré la fougue de ses sciiliuiciils, (|u"il tîxhab; aiusi dans sa coi'rcspoud.iuce : « Quaiil à Mioii o|)iiiiiiii sur l')Ouapail(', '](' ne suis |tas aussi sage que lu crois, .h; uai pas (l'(»|iiuioii sur cet liorurur (jiii lucaïaia le matérialisme daus un chillVe aruu- : ji: n'ai (pic liaiiw. horreur, cl, \v dirai-ji^?
mépris! oui, mépris, et mépris pour ceux qui l'admirent. » Aussi se montre -t-il l'adversaire de toutes les imitations, de tous les souvenirs qui, sous le régime pacifique de Louis-Philippe, se rattachaient imprudemment à la légende napoléonienne. — La question des fortifications de Paris donna lieu encore à Lamartine d'exprimer sa défiance du despotisme : il redoutait qu'un pouvoir ennemi de la liberté n'eût la tentation d'employer ces murailles nouvelles pour étoufTer et abattre de justes revendications. Mais comme son regard ne s'en tenait pas à un point de vue, comme il n'était pas absorbé dans un parti, il pensait que le peuple, aussi bien qu'un tyran, pouvait abuser des forteresses parisiennes; sa vaste imagination, anticipant sur les époques, voyait et décrivait le trouble étrange qu'un siège jetterait dans les masses d'une population impressionnable, les rumeurs qui la rendraient inquiète, la fièvre qui l'agiterait, les émeutes incessantes où elle se laisserait emporter. Ces discours de Lamartine ressemblent à une histoire écrite d'avance. Il prétendait avoir l'instinct des masses; cet instinct et la force du génie politique ne le rendaient-ils pas prophète, quand il montrait la sédition victorieuse dressant ses fusils sur les murailles que l'on élevait pour elle? Lorsque M. Thiers dut abandonner les fortifications de Paris, son propre ouvrage, aux bataillons de la Commune, il se rappela sans doute ces avertissements qu'il avait reçus avec négligence, comme ne venant que d'un poète.
Dans CCS discours de Lainarliiic contre l'armement de la capitale, comme dans tant d'autres de ses avis politiques, on rencontre bien des idées, des considérations frappantes. Aucune ne le caractérise aussi bien que les pensées où s'exprime ce qui constitue le fond de son être dans toutes ses manifestations, à savoir son spiritualisme; par exemple lorsque les murs qui protègent le soldat lui paraissent peu de chose auprès du courage qui l'anime : (( Les forces vives des nations valent mieux que leurs places fortes. Qu'est-ce que des murs? des embarras à garder souvent. Les armées sont des murs qui marchent, des murs inteUigents, des murs de feu et d'àme qui avancent, qui se déplacent... » ; ou bien lorsque, dénonçant au pouvoir la vanité des précautions, il s'écrie, comme s'il prédisait les faibles défenses des journées de Février : « Il y a une artillerie (jui est de force à lutter contre les canons du despotisme : c'est Tespi'it public, c'est l'opinion! il n'y a pas de puissance matérielle contre l'explosion de l'Ame d'un grand peuple. Le cœur de l'homme est la plus grande et la [)lus incompressible de toutes les forces de la création. Quand il éclate, il emporte (ont. » Le spiritualismii anime toute la poésie (le L;imarLiii(! et suugèi-c le cboix de ses images. C'est (micmi c celle ddclriiie (|iii l'orme i.i hase (!<■ ><i p()lili(pie el lelic;, ('(iiiiiiie un élemeiil plus ;;('liei;il, les piiiicipes (r,ip|(areiice éparsc poses dès l'iwi^ine d;ms 1,1 /*u/tfif^ui' rn/iniiiir//r. INmii' I;i llièse de rin(l(''peii(l;uiee de rl'iglise, l,i e(»iise(|ii('iiee es!
évidente : l'esprit doit rester libre de souffler où il veut. Quand Lamartine refuse de reconnaître la richesse comme le seul titre à la dignité politique, quand il déclare le cens un signe trop matériel de valeur parmi les hommes, il applique plus logiquement que Guizot la philosophie qui leur était commune. Le pouvoir doit être fort dans sa sphère, mais c'est pour opérer plus efficacement le bien, « la volonté de Dieu ». Lamartine ne cesse de demander au gouvernement d'avoir une idée, un principe, différent de la simple résistance qui n'exige pas des hommes et pour laquelle « une borne suffirait », de se conduire et de conduire la France sous une impulsion morale. Le manque d'une telle direction est son grief essentiel contre la monarchie de Juillet; l'espoir d'animer ce régime le place à ses heures dans les rangs ministériels; l'impossibilité d'y faire naître la moindre ferveur le rejette du côté de l'opposition. C'est par spiritualité que Lamartine conseille de donner la prépondérance aux lettres sur les sciences dans l'enseignement public. C'est le même motif qui lui fait chercher le véritable yù\e de la France et le remède à « l'ennui » dont elle souffre, non pas dans les distractions de la guerre, mais dans le mouvement généreux des idées. C'est enfin l'esprit, c'est l'âme qui le dresse debout en face de Napoléon, pour combattre, dans le vainqueur de l'Europe et le séducteur des poètes, un symbole de force matérielle qui n'a jamais conquis son imagination éprise d'une autre grandeur.
Ce même spiritualisme, d'où proviennent les pensées politiques de Lamartine, pénètre aussi la forme de ses discours, les détails de ses expressions oratoires. En général, son style parlé se présente avec les mêmes caractères, se décore des mêmes charmes ffue son style écrit, dans la mesure qui convient aux divers genres. Gomme l'éloquence se répandait souvent dans sa poésie, la poésie parfois brillera dans son éloquence. F^t comme sa poésie était merveilleusement aisée, son éloquence sera souverainement facile. Animé par la parole, par la communication directe avec des hommes vivants, l'orateur fécond rencontrera, dans un éclair d'évidence, des idées nouvelles, des motifs instantanés que la réflexion ne lui avait pas fournis. L'homme figurant tout entier, avec tout son être, dans l'action oratoire, et celte action liée au niomeut, à rhcur<3 (pii passe, ne permettant pas de se reprendre pour se corriger, les dispositions variables de la personne iullnont sui' la valeur de son éloquence. Il y a des inégalités entre les discours de Lamartine, l'rêcpiemment ils se déploient eu des pét'iodes d'une ('tcMKhie puissante (ît heureuse qui iaj)pellent les iai'fics strophes à rimes répétées de ses poésies. Ils vont (juel(|ueibis diiii roni-s im |)eu iiicerlniii (|ui laisse la pensée s'aiiioliii-. i.indis (|ue la pardie eoiiliiiiie toujours. Mais soiivriii ils jaillissent avee nn(''lan e\l ra(H(li naiic on se rasseniMenl toutes les forces de I ànie et toutes les clartés d(^ Tespiit. Riin des morceaux (M'a luire- (Hi des écrits polit i(|nt's de La inart ine in(''i"i-
tent par leur valeur cFart de survivre au jour et à la circonstance. Parmi ceux qui appartiennent à l'espèce banale des professions de foi ou des rennerciements aux électeurs, il en est qui, émanés d'un seul soufile, déroulés d'un seul mouvement continu, comme tant de poésies de Lamartine, sont en même temps des modèles de grâce, de courtoisie digne, d'élégante bonté. La richesse morale de Lamartine se déverse abondamment dans ces heures passagères où il met son âme, et s'exprime d'un style harmonieux, avec des ornements naturels, des métaphores rajeunies sur ses lèvres, des images allégées et discrètes, qui sont une joie pour le goût.
A la Chambre, devant une bourgeoisie positive et des hommes d'État dédaigneux, lui qui n'emploie jamais l'ironie, il se surveille, il garde dans son âme ses sentiments trop intimes et ferme ses mains débordantes de Heurs. Il épanche davantage sa tendresse et sa magie dans l'atmosphère de fête que lui font l'accueil unanime de ses compatriotes ou les ovations des villes enthousiastes. C'est à Mâcon, parmi ses souvenirs de famille, qu'il répond aux échos de sa renommée, en mettant plus haut ses efforts de politique bienfaisante, en invoquant le nom de sa mère, et citant ce conseil qu'il a reçu d'elle : « Ne cherchez pas à être grand, mais à être bon! Ne cherchez pas à être célèbre, mais à être utile. » C'est encore dans sa ville natale, devant la Société des horticulteurs de son pays, qu'il prononce les deux allocutions de l'automne 1846 et de
l'automne 1847, brillaiiles improvisations sur le charme des jardins, élévations religieuses vers la Providence qui leur ménage la sève, douces réminiscences des affections retrouvées tout près de là, dans le petit enclos de Milly, ravissantes effusions d'un orateur-poète qui sait parler aux hommes simples le langage des sentiments généraux en Fornant de grâces délicieuses, parce que chez lui la beauté n'est que le rayonnement de la tendresse.
L'illustre député de Saùne-et-Loire se permettait rarement ces envolées de sentiments ou d'images. Il s'appliquait au contraire aux questions les plus techniques : il intervenait par exemple dans les débats sur la conversion des rentes, sur les sucres, sur la navigation de la Seine, sur l'association des bassins houillers; et ces efforts, que d'ailleurs il déclarait faciles, réussissaient, il faut le croire, à voiler sullisainment sa poésie pour ses collègues de la Chambre, ])uis(pie, à un moment, il est nommé par eux président do la commission des chemins de fer.
Tel .'i|)paraissait Lamartine à la veille de 1848. ilcsté en dehors des partis pour les embrasser tous, unissant l'expérience |)arlementaire dans les corps d'Klat avec un iniinensi; pi'estige poéli(pie dans le pays, bomnuj exec^plionn»;!, peut-être uuicpie (hins l'histoire, d'une l.-ii'gcuir de dons extraordinaire, où la ii<-;iiiti' (1(1 i'.'iMK' (ioniiii.'iil . il cl.iil \)i'r\ a jouer ui) rnic e\cep| ioiinel roiniiic lui, à i^dii \ (Tuer un jieiipje jiar la >eiilc Ini'ce «le la |iersuasi(Mi giMU'i'euse.
Lt ce <|ui n'esl pa^ nniins uni a Me dans ses l'acult(''S,
c'est rinslinct de divination par lequel il pressentait ce rôle à la fois éclatant et utile, c'est l'esprit de suite avec lequel il s'y préparait. Dès avant la Révolution de 1830, dans son discours de réception à l'Académie, il trace un portrait de l'homme d'État dans les temps de crise, qui ressemble à l'image de son rêve bien plus qu'à l'administrateur Daru. En 1831, dans cet écrit fécond de la Politique rationnelle, comme s'il prévoyait les soulèvements désordonnés de 1848, il peint le modèle du héros pacifique qui les domptera : « Faute d'un homme, d'un homme complet dans l'intelligence et la vertu, fort de la force de sa conviction, Bonaparte de la parole, ayant l'instinct de la vie sociale et l'éclair de la tribune, comme le héros avait celui du champ de bataille, capable de nous conduire par la persuasion de son éloquence et la domination de son génie, faute de cet homme, l'anarchie peut être là, vile, hideuse, rétrograde, démagogique, sanglante.... » Sous une forme plus modeste, quand il parle directement de lui, dans sa correspondance, on retrouve les mêmes prévisions d'événements futurs et l'attitude qui doit y préparer. En février 1838, lorsque, en effet, il intervenait dans les questions de toutes sortes ainsi qu'un premier ministre, il écrit : « Je n'accepterai pas de rcMe dans les pièces parlementaires que nous jouons. J'en ai pris un excellent, et que tout le monde commence à confesser grand et fort dans l'avenir, c'est celui de ministre de la haute opinion philosophique, libérale, honnête et gouvernementale...; garder une expec-
tative lentement, largement, rationnellement dessinée; créer une force et attendre le jour où les aft'aires viendront la chercher par une nécessité évidente et invincible.... » Et le 10 octobre 1841 : « Il est à croire qu'un grand Ilot de terreur me jettera au timon brisé. Je persiste dans cette pensée : une tempête ou rien. » Dans une lettre du 10 février 18-43, il prophétise : « Dans cinq ans nous aurons les idées et la France ». Cinq ans! sa prédiction se trompe de deux semaines. Le 20 mars de la même année, il songe gravement, en voyant venir l'orage : « Les révolutions paraissent devenir inévitables sous les conséquences des fautes commises. Alors comme alors! Mais je ne veux pas y avoir concouru. Je sais ce que c'est qu'un peuple échappé. Je m'y opposerai de toutes mes forces.... Le temps est plus chargé d'électricité (ju'on ne croit. Il faut s'approcher de la foudre pour la soutirer et la diriger. » Est-ce parce (pi'il s'était placé sur les hauteurs de la philosophie politique? est-ce par cet instinct des imj)ulsions populaires (|u'il se reconnaît (pielquefois? Il est certain (ju'il avait vu juste et ([ue la destinée lui remit le i<d(! (le f^iorieuse bienfin'sance rpii lui convenait.
La l"'ran(;(; ahu'S ressemblait pai' l>irn dv.s points au clicl prrîstigieux (pTclIc se donna. C'était un(i épo- (\in'. de fermentation inlcllec'tiM'lle, de sentiments ^•('•ut-rcux, (r('sprr;iii('(; en r.iNruii- social, de ('(»njiaiirr un |t('U ui y>l(''iirus(; cl (ranioui' à IZ-garil du pcu|»lc, d rxjiausioii d'idcrs, (pii (h'boidaicut Icdroil gouvcrucuK'iil, (le |;i classe nu»yenuc, et (pic la llepu-
blique démocratique, croyait-on, allait satisfaire. Lamartine représentait bien ces forces idéales qu'on avait eu le tort de méconnaître, et cet enthousiasme plein d'optimisme, avec les tempéraments que son origine, l'étendue de son programme politique, sa fermeté conservatrice, apportaient vis-à-vis des excès. 11 régna, peut-on dire, par la sympathie et l'acclamation universelles.
Ce fut étrange et court, de février à juin 1848, un incessant orage, une crise de quatre mois, mais d'importance capitale comme peu d'années d'un peuple, tempête sociale toute pleine d'événements, de drames, d'idées soulevées, d'institutions fondées, et où un poète homme d'État, exemple unique dans l'histoire, déploya des merveilles d'héroïsme, de sagesse et d'abnégation, où son éloquence remplaça à elle seule la force matérielle de l'État dissous.
Les journées de février éclatent, amenées par l'agitation des banquets réformistes. Lamartine s'était tenu à l'écart de cette campagne, et il avait assisté en témoin à la révolution. Le 24 février, il arrive ii la Chambre. La garde nationale n'a pas défendu le Irùne, l'armée s'est laissé désorganiser, le roi est en fuite. Les partisans de la monarchie proposent la régence de la duchesse d'Orléans; les républicains, timides encore, offrent à Lamartine d'être le ministre de cet interrègne, de gouverner la France sous le nom d'une femme et d'un enfant. Quel appât pour son ambition, s'il en a, pour sa rêverie poétique, même pour ses sentiments chevaleresques! Il refuse.
30 i LAMARTINE.
Le pouvoir ^qu'un roi expérimciilc n\i pu garder sera-l-il plus solide dans ces conditions d'affaiblissemenl? Ce semblant de solution, c'est l'anarchie prolongée, la perte de la France. D'ailleurs la Chambre peut-elle, sur une question constitutionnelle, suppléer au vœu du pays? Devant les représentants mêlés aux insurgés, il monte à la tribune et soutient la nécessité d'un gouvernement provisoire qui consultera la nation sur la forme politique qu'elle entend revêtir. Élu membre de ce gouvernement, il court avec ses collègues occuper l'IIùtel de Ville, citadelle de Paris, qu'il faut tenir, il le sait bien, pour que Paris n'opprime pas le gouvernement de la France. Mais l'intervention du peuple ne s'arrête pas devant un pouvoir improvisé. La nuit de l'Hôtel de Ville est tumultueuse. Dès le lendemain les masses des faubourgs se rassemblent, grossissent, exigeant (|ue la révolution politique devienne aussitôt une révolution sociale, avec un signe nouveau (jui la caractérise, le drapeau rouge. Le précaire gouvernement qui vient de naître n'a pas de défense ; la garde nationale s'est dissoute; les soldats, désarmés, débandés, ou cernés dans les casernes, ne peuvent apporter anciiîi secours. Comment fera-t-on reculer en plein él;in i'év<»hilionnaii'e une population ([('inissante de sa vicloirc? Apiès de longs cHoris poui* jiercer la Inii le. jvaiii.iil iiic |»a rail sur la place ; pi'css('' dr toutes pai'ls, menace'', il ('Icvc l:i \(m"\, il s'adresse au bon sens «lu |)eu|ile, il de lu au de du leuips |Miur npei'cr l(!S T'f''l"(ii"Uies, il (jil la Liltiiie du drapr-aii I racdlu'e ; cl le
drapeau rouge s'abaisse, la foule peu à peu se retire : le courage et l'éloquence ont triomphé. Peu d'hommes modernes ont été dignes de figurer une grande idée dans une de leurs actions : Lamartine a représenté, dans la journée du Drapeau rouge, la victoire de la pure force morale sur la force matérielle; aussi son altitude de ce jour, grâce au symbolisme qu'elle renferme, apparaît en pleine histoire contemporaine avec tout le prestige et le merveilleux de la légende '. Dès le 26, le gouvernement provisoire proclame la liberté de la presse, l'abolition du cens électoral, l'airranchissement des noirs, l'abolition de la peine de mort en matière politique. Cette dernière mesure surtout a une signiflcation profonde, inspirée par Lamartine : elle veut dire que la Révolution nouvelle sera pure de sang, que le spectre de 1793 est écarté, que la Terreur ne reviendra pas. Lamartine voulait plus, il voulait effacer la peine de mort, même en matière de droit commun, pour déshabituer le peuple du sang, et enlever tout prétexte aux haines politi-
1. L'éclaL de celte journée recevrait ({uclque altération, s'il fallait admettre connue exact le récit de M. de Falloux, d'après leiiuel Laniariinc aurait été partisan du drapeau rouge et ne l'aurait combattu (|ue comme porte-parole delà majorité du gouvernement. Mais AI. de Falloux n'est pas un témoin direct, la version qu'il relaie lui a été transmise en passant \y\v plusieurs personnes; de plus, il ne l'a fait connaître (|uc longlemps après l'événement. Louis Blanc, au contraire, membre du gouvernement provisoire, dans son Appel aux honnêtes qens publié en 1849, raconte les faits tels qu'ils sont généralement connus; il rapporte même le débat (jui s'éleva au conseil entre Lamartine et lui, lui tenant pour le drapeau rouge et Lamartine pour le drapeau tricolore.
3CG ' LAMAirriNE.
ques en faisant disparaître l'échafaud du sol français. En attendant, il prenait toutes les précautions pour sauvegarder la fuite du roi. Les enseignements de l'histoire qu'il avait étudiée et écrite se dressaient vivants en lui au moment où, à son tour, il faisait de l'histoire. La révolution de 1848, entre les mains du poète homme d'État, fut une correction épurée, idéalisée, de la première Révolution ; à l'image atroce et sanglante que lui avait montrée un récent passé, il opposa une création magnanime et douce, tirée du même peuple parmi des circonstances analogues: son œuvre gouvernementale laisse saisir cette intention, porte la marque de ce beau travail en bien des traits, qui sont les retouches heureuses opérées par un noble artiste sur une réalité qui le choque.
liamartine n'avait jamais été partisan de la guerre, et malgré les griefs de son libéralisme contre la monarchie de Juillet, il n'avait pas suivi l'opposition dans ses attaques contre les allures pacifi(|ues de ce gouvi.Miienient. Do nouveaux motil's maintenant lui font redouter les complications de la politi(iue extérieure. La lutte; armée contriî l'Iun-opc n'avait-elle pas excité les passions, aigii la d<''liance, multiplie les prisons et la moi-t pour les suspects? C'est |)ourquoi Lamartinj;, chargé des alfaii'cîs étrangères, a<lresse l(! () mars h; niauifesle aux puissances, ce doeunieiil ;"i l.i l'ois diiiix cl lier, où les droils de la patrie N'Iiaruioiiiseiit «iNce les (le\nir^ eii\ers l'Ininianile.
I^auiarliiie ne se spc'-eiali.^e p;i,s dans un ministère.
Toute spécialité serait contraire à sa nature, à son rôle jadis rêvé, aujourd'hui réel. Il conçoit l'idée de la garde mobile, recrutée parmi la jeunesse des faubourgs, pensée hardie, inspirée par un optimisme confiant, qui se trouva juste, et qui eut pour effet d'intéresser à Tordre les éléments habituels du désordre. Appliquant son principe que la charité sociale s'impose en temps de crise, il approuve l'ouverture d'ateliers nationaux pour les travailleurs sans ouvrage. Chaque jour il reçoit au seuil de l'FfiUel de Ville d'incessantes députations, corps de métiers, sociétés politiques, comités d'étrangers, qui viennent apporter au gouvernement provisoire leur adhésion et leurs vœux. 11 est la voix et le cœur sympathique de ce gouvernement, il trouve sa joie dans la communication avec le peuple, sans oublier les nécessaires réserves de la politique, et sa parole, naturellement flottante , enveloppe d'une incertitude favorable des perspectives qui ne doivent pas être fixées.
Cependant il sait se maintenir ferme dans sa ligne de modération entre les extrêmes et de justice envers tous les partis. Quand une circulaire de Ledru-RoUin semble exiger pour l'assemblée future « des républicains de la veille et non du lendemain », Lamartine fait proclamer par le gouvernement l'entière liberté des électeurs. C'est alors que fut prise une mesure grave, la décision que l'Assemblée constituante serait nommée par le suffrage universel direct de tous les citoyens. Lamartine, nous l'avons vu,
n'avait jamais réclamé ce mode de votation; il eu avait au contraire montré, à son point de vue spiritualiste, les inconvénients, c'est-à-dire la domination du nombre sur rintelligence, et il avait toujours voulu que le suffrage s'éclairât en s'élevant de degrés en degrés. Il adhéra après la révolution de Février à l'extension absolue du droit électoral. 11 faut dire que le gouvernement annonçait en termes exprès comme « une loi provisoire » la mesure qui décrétait la nomination de l'Assemblée constituante par le suffrage universel. Les hommes qui s'étaient trouvés chargés du pouvoir par la victoire d'une émeute, et qui voulaient en majorité remettre au plus tôt le gouvernement entre les mains d'une assemblée régulière, ces hommes pensèrent sans doute qu'ils n'avaient droit d'organiser l'élection qu'au moyen d'une loi simple, la plus simple possible, et (juc, dans les circonstances présentes, l'autorité de l'Assemblée devait s'appuyer sur la base la plus large. C'était à la Constituante (pTil nj»|)a!l('naii, elhî (jui avait le temps d(^ la réllexion, de modilier la i(»i d'urgence d'où elle était sortie. Elle ne le fit })as, et personne ne le lui proposa; quand on en vint à Finslitution èlf'ctorale, le princi|)e du suffrage universel direct lut admis sans étr(î (h'sculé. La responsabilité en iiic(>mb(', non i)as à uu Ikiuiuic, ni à (|uel(pH»s liDiiimi'-;, mais à loiis les parlis, Idulcs les opinions cl l(»ii- Ic-^ r(''^iiiics ayant des r('j)i'ès('ntanls à l'Asscinbl"'''.
Lis i-lults (pii niciiairnl le, jxMipIc, voulant garder
la domination de la France par la capitale, voyaient avec déplaisir s'approcher la date des élections, même faites parle suffrage universel. Lamartine, au contraire, se souvenant du pouvoir usurpé jadis par la Commune de Paris, se hâte d'appeler la représentation entière du pays. Le conflit éclate le 17 mars. Des bandes formidables entourent l'Hùtel de Ville, demandant à la fois plusieurs concessions dont le lien est trop visible : l'éloignement de l'armée, l'ajournement des élections de la garde nationale, l'ajournement des élections pour l'Assemblée constituante. Lamartine, dans son honnêteté politique, n'a qu'un but, la réunion de l'Assemblée, qui mettra fin pourtant au rôle exceptionnel, fait pour lui, de conducteur de peuple. Pour atteindre ce but, inséparable de son abdication, il brave l'impopularité, il s'offre à la mort avec le même héroïsme que dans la journée du Drapeau rouge. Descendu de nouveau parmi la foule hotdeuse, il s'écrie : « Si vous me commandiez de délibérer sous la force, et de prononcer la mise hors la loi de toute la nation, qui n'est pas à Paris, de la déclarer pendant trois mois, six mois, que saisje? exclue de sa représentation et de sa constitution, je vous dirais ce que je disais à un autre gouvernement il y a peu de jours : Vous n'arracheriez ce vote de ma poitrine qu'après que les balles l'auraient percée! » En effet, le 20 février, pour défendre le droit de réunion contre la monarchie, il s'est approprié les paroles de Mirabeau; maintenant il répète encore ces fîères protestations, mais en les adres-
sant à la tyrannie du peuple. C'est bien, dans tout son courage, l'homme promis par la Réponse à Némésis :
Le joug, d'or ou de fer, n'en est pas moins honteux! Des rois tu TatTrontas, des tribuns je le brave; Qui tut plus lil)re de nous deux?
Après sa nouvelle victoire, il prend des mesures pour éviter à la cause de l'ordre la nécessité de ces triomphes précaires. Il rappelle dans Paris l'armée qui protégera les délibérations de l'Assemblée. Il négocie avec Caussidière; dans des rencontres privées il essaye son charme de persuasion sur les chefs ou les inspirateurs des mouvements populaires, Sobrier, Blanqui , Raspail, Cabet, George Sand. Il continue à haranguer les députations cordiales qui se succèdent chaque jour devant l'Holel de Ville.
Malgré ses efforts de toute sorte, malgré son lialul(;té pour prévenir et son courage ]^^)\]V réprimer. Tordre ne se rétablit pas. Le M) avi-il, un nouvel assaut, dirigé surtout contre lui et (!ontre les membres modérés du gouvei'nemcnt, est tenté par les Hu-ecs i'rvoluli(iiinair(!s. M.iis la défense est à ce numiciil mieux (U'gniiisre, I(;s manifestants hostiles JK' pr'ii\< iil approcher du siège du gouvernement.
Kiifin, le 2.'{ aviil, la l'iaiice vote. Lamartine, (pii n'a pn.-é niillr pai'l sa caiididahire, est élu dans dix di'-pai'IcuHMits cl cil jêlc (les rc|»n''scidanls de la Sciiu! ; (!es suffrages et les vulcs isdh's ipii se porMcnl
vers lui forment une acclamalion de trois millions cinq cent mille voix. Beaucoup de candidats s'étaient présentés en invoquant le patronage de son nom; un d'eux disait dans sa circulaire : « Cet homme est pour moi une religion; si le péril revenait sur lui, je le couvrirais, ma poitrine irait au-devant des balles ». Sa popularité est à son comble. Des groupes enthousiastes veulent arracher le poète de l'Hùtel de Yille et l'établir aux Tuileries. Des gardes nationaux parcourent les rues en criant : « Vive le roi Lamartine! » Un observateur de l'esprit public, Sainte-Beuve, écrit cette note : « Les mêmes gens qui, hier encore, auraient voulu lapider Lamartine à cause de ses Girondins et de ses discours de Màcon, lui élèveraient aujourd'hui des autels ». L'Assemblée constituante partage le sentiment universel ; elle sanctionne de son autorité légale l'usurpation de février en déclarant que le gouvernement provisoire a bien mérité de la patrie, et cette récompense civique paraît s'adresser surtout à Lamartine, car, le 0 mai, lorsque, venant de lire au nom du gouvernement le rapport sur la situation de la France, il descend de la tribune et passe devant les rangs des députés, l'Assemblée tout entière se lève pour lui faire honneur.
Elevé ainsi au faîte de la popularité, adoré des masses pour ses sentiments généreux, soutenu par les instincts conservateurs auxquels sa fermeté avait donné de surs gages, entouré d'un prestige personnel que tout le monde maintenant lui pardonnait, que
serait Icdcsliii de Lamartine, au moment où l'As-senîblée, sagement républicaine comme lui, allait constituer et sans doute déléguer le pouvoir? Il était, semble-t-il,en situation de tout obtenir. Le premier rangdans l'Etat, une fonction unique s'offraient à lui. Beaucoup le pressaient d'exercer à lui seul le pouvoir exécutif de la République. C'était un rùle supérieur à celui qu'il avait décliné le 24 février, lorsqu'on lui proposait le ministère d'une régence. 11 faut voir, dans son Hiatoire de la Révolution de 48, les divers motifs, tous nobles, élevés, patriotiques, cjui le décidèrent encore à un refus, désintéressé de toute ambition. Le principal de ces mobiles fut un besoin de concorde, le désir de ne pas diviser la République à ses débuts, de concentrer toutes ses forces en un faisceau résistant. Dans son discours du 0 mai, il soutint devant l'Assemblée les avantages (l'un pouvoir exécutif à plusieurs têtes, et laissa entendre qu'il n'accepterait pas d'être séparé de ses collègues du gouvernement piovisoire, et, en j)arli(iilier. (le celui (jue redoutait le })liis la niMJdi-ih; de rAssemhléc. L'exclusion de L(!(lru-Rollin , aux yeux d(! Lain.irliiie, devait augiuent(;r les cliances (1(3S insurrections futures, et il voulait de son cnlé tout faire d'avaiu-e poui' les pi-c'veiiii'. L'Asseiubb'e convaiueiie, mais non >ans niaiixaise luiiueur, (('MUoigna celle (lisp()>il ion à Lainailine eu lui (Nuiuanl, par le nonilti'e de ses siillVages. le (|iialrieine rang (l.ins la Cninmissinn e\(''eiil i\(', cl, lai>sanl Lcdiii- Kiillin au <lcrni<r. De ce Jour eomnienee le df'clin
rapide de sa popularité. 11 subit le sort de tous les hommes politiques qui aiment les voies moyennes et se dérobent aux étroitesses de parti. Quand les désordres persistants de la République poseront ce dilemme à la nation, ou maintenir quand même ce régime, ou chercher un pouvoir plus fort, les républicains ne trouveront pas Lamartine assez républicain et les conservateurs voudront le dépasser en réaction ; il sera abandonné de tous. En attendant, il fait son devoir le 15 mai comme membre du pouvoir exécutif: il défend l'Assemblée contre ses envahisseurs, et il chasse de l'Hùtel de Ville le gouvernement factieux qui s'y était installé. Il combat comme toujours le péril démagogique, et, prévoyant que le péril despotique en sortira, il demande le bannissement de Louis-Napoléon. 11 prend avec Cavaignac, nommé ministre de la guerre, les précautions de défense contre les émeutes futures. Et quand elles éclatent plus formidables que jamais, quand les journées de Juin viennent porter le coup fatal à la République, sentant que son œuvre est perdue, qu'il ne peut plus la sauver, il veut mourir. Il s'avance à cheval au pied des barricades, il tente en vain l'effet de sa parole sur ces emportements de peuple que naguère il séduisait. S'il était mort ce jour-là, la légende historique de la journée du Drapeau rouge se serait accomplie par un autre symbole, le symbole de l'idée succombant à la violence; il aurait représenté jusqu'au bout un Orphée de notre civilisation, ayant charmé quelque temps les fureurs, et
devenant à son tour la proie des Ménades politiques. Il ne trouva pas la mort qu'il appelait; mais justifiant sous les balles des insurgés son insistance à garder uni le faisceau de la République, il put dire à un membre de l'Assemblée qui le suivait : « J'ai perdu ma popularité quand je vous ai suppliés de mettre Ledru-Rollin avec nous; il importait qu'il fût des nôtres pour les jours que je voyais venir ». Que serait-il arrivé, en effet, par l'accroissement de l'émeute ou la diminution de la résistance?
L'insurrection amena la chute de la Commission executive ; le pouvoir fut remis au vainqueur, le général Cavaignac. La confiance en la pure force morale, déjà très ébranlée au 15 mai, achève de se perdre en juin. Le désordre a persisté; la démagogie parisienne, le socialisme sectaire que la France n'accepte pas, sont devenus de plus en plus menaçants. Le prestige de l'éloquence généreuse n'a pas sufTi pour les arrêter, l'enthousiasme de la nation a été déçu, le niveau des sentiments optimistes a baissé : le rôle de Lamartine est fini. Pendant (pialre mois de règne il a pu éviter l'effusion du sang; ))uis((ue le sang doit couler, il faut que le poète s'efl'ace, que la parole cède à Tépée. L'homme le plus acclamé du gouvernement provisoire, Téhi (h^lix départements à i\\ssr'iiil)l(''e constituante ndidiiit le 10 (lécembrc* de celle iii/'iiH' .iinn'c IHiS (jiic (li\-s('|)t mille voix p(»iir l.i |ii('>i(ieiice (le l;i l{épubli(pie. Au UKiis de mai de i'.ifiiH'e >uiv;iiil<'. il ('•eliKiiii pour l'Assemblée lègisl;iliv<': s;i \ille ii.ii.ile elle-iiitMiie lui refusa ses suf-
frages; il fallut qu'une élection partielle dans le Loiret lui rendit le mandat de député : bientôt après, Màcon le renomma aussi. 11 put encore défendre son rêve de Répuljlique par ses discours à la tribune, parles journaux qu'il inspirait, et par des allocutions touchantes, non plus au peuple de Paris, mais à ses compatriotes pressés sur la terrasse du château de Monceau. L'héritier de Napoléon, que la France avait préféré si manifestement à Lamartine comme président de la République, fit taire sa voix comme toutes les autres, le 2 décembre 1851. Il emporta dans la retraite la tristesse de l'idéal déçu, mais aucun regret de son action, aucun souvenir qui pût humilier son esprit ou tourmenter sa conscience.
La République dirigée par lui était morte, mais de quoi ? Elle avait succombé à deux causes que Lamartine avait combattues toutes deux : les tentatives de la démagogie parisienne pour imposer le socialisme au pays, et la résistance du pays cherchant son recours dans le pouvoir personnel. Ces deux mouvements contraires et amenés l'un par l'autre n'eurent pas d'opposant plus déclaré que Lamartine. Il voulait l'union absolue de l'ordre et de la liberté, et il défendit ensemble chacun de ces éléments nécessaires contre les forces adverses qui le niaient. Dans l'ardeur où arrivèrent l'un contre l'autre les deux partis, la conciliation désirable, vers laquelle tend toujours l'humanité, fut alors impossible : mais qui, mieux que Lamartine, aurait pu l'accomplir? qui possédait une vue aussi large
des besoins complexes des sociétés? Avec les circonstances que la destinée lui fournissait, il fit du moins son œuvre propre, une œuvre presque miraculeuse, d'un éclat inouï et d'une utilité certaine : sans lois, sans armes, il conduisit un peuple pendant un interrègne jusqu'à la réunion d'une Assemblée légale et armée. Si Lamartine n'avait pas existé, ou s'il s'était borné, dans une jouissance égoïste, à son rêve intérieur de poète, la monarchie de Juillet n'en serait pas moins tombée, renversée sans effort de sa base trop étroite ; et la figure de la République de 1848 aurait perdu beaucoup de cette physionomie enthousiaste et clémente qui la signale malgré ses fatals désordres; peut-être, entraînée vers ses éléments périlleux, n'aurait-elle montré qu'un plagiat quelque peu socialiste de 92 et de 93, avec la guerre étrangère, sous prétexte de peuples à affranchir, et la sus[)icion jacobine au-dedans, excitée encore par le ((arment des utopies. Au lieu de cette sombre et dure répétition, notre histoire, innovant j)ar bonliciir. possède une page, troublée sans doute, mais originale, en ([uel([ues [)()iiits éclatante, où resteront gravés pour l'avenir les prodiges de l'éloquence, les victoin'S de la pure force morale, (;t, par elle, le charme d'un(> spiritualit('' (jui fui, dans la politicpie conmic (laii> la poésie, le principes (essentiel de Laïuartinc.