JULIE BOUCHA UD DF.S IIKHETTES
Bergey avaient fait une fortune considérable à Saint- Domingue et vivaient à Paris, où ils menaient grand train. Julie fut admirablement élevée par eux et traitée
sur le même pied que leur fils et leurs filles (i), qui avaient de dix à douze ans de plus qu'elle.
Lamartine a dit qu'elle avait été instruite dans une maison d'éducation nationale.il aurait fallu pour cela deux choses : d'abord que l'Empire eût précédé le Directoire et le Consulat ; ensuite que les maisons d'Ecouen et de Saint-Denis eussent été ouvertes. Or, la première ne le fut qu'en 1806 et la seconde qu'en 181 1. Ce n'est donc pas là que Julie fut mise en pension. Mais les maisons d'éducation particulière ne manquaient pas sous le Consulat : on n'a, pour s'en rendre compte, qu'à lire l'extrait suivant des Mémoires inédits d'Ulric Guttinguer :
a En ce temps-là, dit Guttinguer, le dix-huitième siècle allait finir. Nous étions encore sous le Directoire expirant, on chantait, on dansait même; les fiacres avaient reparu, cet avant-garde des remises et des équipages d'autrefois. Le Conseil des Anciens occupait encore les Thuileries ; des pensionnats nombreux s'étaient établis dans les plus grands hôtels du quai d'Orsay, du faubourg Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain. Albert, notre cy-devant jeune homme d'aujourd'hui, continuait des études très peu sévères dans l'hôtel Chauvelin, de la rue d'Angoulême, où les classes s'installaient avec le réfectoire dans d'im-
0 Us avaient deux filles : Catherine-Jeanne-Eugénie, qui épousa Rem- Marteau, propriétaire et négociant à Nantes, douves Saint-Nicolas : — Louise-Adèle, qui fut mariée à André-François de Cosne, contré)leur des contributions directes à Tours, rue Richelieu ; — et un fils, François-Louis-Miche], secrétaire de l'ordonnateur du Nord, à Berlin, marié à Maria-Suzanne Guimbaud,à Mont-Repos, Saint-Cyr, près Tours.
menses salons dorés, admiration des élèves en carmagnole, au milieu d'un parc immense dont les acacias et les tilleuls protégeaient les récréations prolongées. Un ancien professeur au collège de Navarre, ce qu'il rappelait toujours avec orgueil, M. Lecrosnier, que l'on appelait Leero, en avait la direction, qu'il pratiquait avec dignité et des commencements de réformes et de bonnes manières. On donnait des fêtes splendides aux parents, et nos sœurs et nos mères y paraissaient dans les costumes du temps, c'est-à-dire presque nues, mais souriantes enfin. Le Consulat qui survint changea peu d'abord ces habitudes, et les trois Consuls avaient encore bien autre chose à faire que de s'occuper de ces détails, qu'on laissait aller. Xotre supérieur étail parent de Lebrun, troisième Consul, ce dont il était très fier. Il lui faisait des visites où il allait prendre le mot d'ordre sur la marche de l'éducation de la jeunesse nouvelle. Il était superbe à son retour des Thuileries. — D'où vient M. Lecrosnier? lui disait un professeur. — De chez mon cousin le gouvernement, répondait-il en se redressant. Le nom lui en resta. Les églises étaient rouvertes et les cultes restaurés; nous eûmes deux fois par semaine des instructions chrétiennes qui ne laissaient pas de nous étonner, nous autres petits impies du Temple de la Raison. Cela ne nous empêchait pas de lire sous le couvercle de nos pupitres de classe les aventures de M. de Faublas et les odes de Piron, qui dépravaient nos sens et nos âmes. Xous y mêlâmes bientôt Atala et Delphine, les premiers correctifs de l'immoralité amoureuse et charnelle qui nous dévorait. Ce fut une transition que nous acceptâmes du génie. Les grands (on appelait ainsi ceux qui avaient quinze ans) se
JULIE BOUCHAUD DES UÉIVETIIS 07
préparaient de la sorte au monde régénéré. Les émigrés étaient rentrés et nous avions pour camarades les fils de dues et de princes qu'on regarda d'abord avec quelque défiance, mais qui se montrèrent si aimables et si bons enfants qu'ils surmontèrent le préjugé bourgeois (i). »
Voilà pour les pensionnats de garçons. Ceux de filles n'étaient ni moins bien installés ni moins nombreux. Un des plus suivis était celui de la citoyenne Maisonneuve, qui était établi rue de Seine. C'est là, on s'en souvient, qu'en 1800 Bernardin de Saint-Pierre dis tingua,au cours d'une visite, la fille du comte Anne- Gédéon de la Fite de Pellepore, dont il fit sa femme quelque temps après.
Je ne saurais dire dans quel pensionnat fut élevée Julie, mais on peut être sûr que la directrice de cette maison d'éducation était bien en cour, car, sans parler de son oncle de Bergey, Julie était la nièce à la mode de Bretagne d'un ancien conventionnel qui siégea plus tard au Conseil des Cinq-Cents. Et cet homme politique, nommé Antoine-Dominique Chabanon, était cousin lui-même de Chabanon-Dessalines, qui avait été élu en 1789 député suppléant aux Etats-généraux pour la colonie de Saint-Domingue, où il avait de grandes propriétés.
Ces deux Chabanon étaient liés avec Lebrun, qui fit nommer l'ancien conventionnel préfet d'Aurillac, en l'an VIII. Il est donc tout naturel que Julie, apprenant l'année suivante la détresse de son père, l'ait signalé au troisième Consul dans les termes que voici :
(1) Le manuscrit des Mémoires de Guttinguer m'a été communiqué par son fils, avec tous ses papiers.
« Paris, 3o messidor an IX de la République Française.
« Au citoyen Lebrun, consul de République française.
« Citoyen Consul,
g Longtemps habituée aux témoignages de votre intérêt, de votre bonté, j'ose encore aujourd'hui récla- 1er l'un et l'autre. C'est en faveur de mon malheureux père que je viens vous solliciter. Daignez, citoyen Consul, écouter ma prière et l'accueillir avec votre bienveillance ordinaire.
«Je reçois une lettre de mon père qui me déchire le cœur! J'ignorais l'étendue du malheur de sa position, il m'en fait le détail. Il serait aussi difficile de se faire une idée de ce qu'il soutire que de la douleur que j'en ressens. Il m'offre un moyen de diminuer ses maux, et c'est à vous, citoyen Consul, que j'ose m'adresser pour cela. Mon père me mande qu'il désirerait que je lui procurasse une lettre de recommandation auprès du Préfet de son département (le citoyen Letourneur) pour lui faire obtenir les secours accordés par le gouvernement. Serait-ce une indiscrétion que de vous demander cette lettre, citoyen Consul? Si c'en est une, pardonnez-la, je vous supplie, au motif qui m'a fait la commettre. Je n'ai vu que mon père, mon père malheureux, et vous seul assez bon pour le secourir. J'espère, j'espère encore que votre réponse me sera favorable, secondera mes désirs. Veuillez, citoyen Consul, agréer l'expression de ma reconnaissance qui est bien vive, mais qui augmentera encore par ce nouveau bienfait. »
Salut et respect.
« JULIE BOUCHAUD. ))
JULIE BOUCHAUO l>l s HERETTES '< i
<( Ma tante vous prie, citoyen Consul, de vouloir birn recevoir ses compliments (i). »
Lebrun était trop serviable <l«- sa nature pour ne pas faire droit à une pétition de ce irenre.
Quelques jours pins tard, la lettre suivante était adressée au préfet de la Loire-Inférieure :
« Paris, 2 thermidor an IX.
« Citoyen Préfet, c L'intéressante fille d'un homme malheureux me demande une lettre de recommandation auprès de vous pour faire participer son père aux secours accordés aux colons par le gouvernement. Je vous envoyé la lettre de la tille et je recommande le père à votre humanité, à votre justice.