LEBRUN
Au pied de cette lettre le troisième Consul avait ajouté de sa main :
« Celte famille de Bouchaud appartient à votre déparlement. J'ai connu les pères. Vous vous souvenez des deux Chabanon qui ont été fort estimés tous deux par leurs talents aimables et par la douceur de leurs mœurs (2). »
Trois ans après, l'Empire était fait. On vit alors
— spectacle assez nouveau sous le soleil de France
— on vit les plus grands noms de la société de l'an-
i 1 Arch. départ, de la Loire-Inférieure. Communiqué par M. Morel. U.
cien régime se rallier au gouvernement de Napoléon : les bourgeois, en haine de l'anarchie révolutionnaire, les nobles, avec l'arrière-pensée que le soldat couronné qu'ils appelaient dédaigneusement Buonaparte était chargé par la Providence de faire aux Tuileries le lit de Louis XVIII.
La famille de Julie subit le charme, comme tant d'autres. Xous avons dit que le conventionnel Chabanon avait été nommé préfet d'Aurillac au début du Consulat. M. de Bergey se rallia, lui aussi, à l'Empire et en fut récompensé immédiatement par sa réélection au Corps législatif. Malheureusement, il avait perdu sa femme quelque temps auparavant, et Julie avait ressenti plus que personne la cruauté de cette perte qui la faisait deux fois orpheline (i). Est-ce le chagrin que lui causa la mort de sa tante qui la jeta tout à coup dans un état de langueur maladive, ou bien avait-elle pris à Saint-Domingue le germe du mal qui devait l'emporter dans la force de l'âge, et ce mal sourd agissait-il déjà en elle? Ce qu'il y a de sûr, c'est que le physicien Charles (2) fut frappé de son air de souffrance quand il la demanda en mariage.
Elle habilait alors beaucoup moins à Paris qu'à Saint-Paterne, près de Tours, où son oncle possédait une magnifique propriété dite la Grange-Saint-Martin, et c'est là qu'après toutes sortes de péripéties, occasionnées uniquement par la mauvaise volonté de son père, elle devint Mme Charles (3).
1) MQC de Bergey était née Louise- Amélie Bartailler.
(2) Jacques-Alexandre-César Charles naquit à Beaugency le 12 novembre 1746. Il était fils de Charles ( Jacques- Alexandre |, conseiller du roi et son procureur en l'élection de Beaugency, et de dame Marguerite- Claude Humery de la Boissière.
(3, La propriété de la Grande, ou la Grange-Saint-Martin, située commune de Saint-Paterne et, par extension, commune de Neuillé-Pont-
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Avant d'avoir réuni tous les documents de celte notice, je me demandais où l'illustre savant avait bien pu rencontrer « celte bonne Julie », comme il disait en parlant d'elle, car je savais pertinemment que la chose n'avait pu se faire à Saint-Denis ou à Ecoueo, contrairement à ce que Lamartine a raconté dans Raphaël. Lamartine a voulu dépister les chiens en nous servant l'histoire arrivée à Bernardin de Saint- Pierre, lequel avait soixante-trois ans, soit cinq ans de plus que Charles, quand il épousa Désirée Pellepore, qui était du même âge que Julie.
Si j'avais su qu'un frère de Charles. Salomon Charles, dit de Talmours, avait été procureur du roi à Saint-Domingue, lorsque Bouchaud des Hérettes et de Bergej y avaient des propriétés, je ne me serais pas figuré un seul instant que le physicien avait pu
Pierre, dépendait, jusqu'en 1792, Je a Prévôté d'Oé, de l'église Saint- Martin de Tours. Vendue comme bien national, le 14 août 1793 pour la somme de 76.700 livres à M. .Michel-Louis de Bergey, administrateur du département d'Indre-et-Loire, elle passa, à la mort de ce dernier, arrivée à Tours le a3 mai 181 1, aux mains de M. Seine-François Bon inspecteur de l'enresjisireuient et des domaines à Tours, et appartient aujourd'hui à M. Babin. ingénieur en chef des Ponts et Chaussées à Lorient, que je tiens à remercier ici de ses précieuses communications.
Elle se composait alors d'une maison de maître avec chapelle, maison de fermier, écuries, cour, basse-cour, jardins de maître et de fermier ; le tout en un tenant renfermé de murs et haies, avec portail d'entrée, soixante-quinze arpents de terre labourable autour des dits bâtiments, six arpents de pré en trois pièces, avec une allée et une pièce d'eau d'une contenance de 36 ares 5o cent, autour de laquelle étaient plantés des ormeaux, trois arpents de pâture renfermé, six arpents d'autres patureaux, un jeune taillis d'environ six arpents en une pièce et quatre arpents d'autres bois taillis en deux pièces, le tout en un tenantjoiirnant les terres de Forces, du Vivier et de Lucerne. la veuve Rambourç et autres : plus 4 arpents de pré appelé le Pré-aux- Loups, situé paroisse de Neuille-Pont-Pierre.
La Grange-Saint-.Martin est à 4 kilomètres des eraresde Saint-Paterne et Neuillc.
C'est à La Grançe-Saint-Martin, que Racan allait rendre son hommaue féoda! au suzerain ecclésiastique du pays, le Prévôt d'Oë. (Cf. la thèse de M. Louis Arnould sur Racan, p. 586.)
faire la connaissance de Julie sur les bords de la Loire, entre Saint-Paterne et Tavers, où lui-même possédait une maison de campagne (i). Rien de plus naturel, en effet, que ce Charles de Talmours, après les événements de Saint-Domingue, soit venu habiter Paris auprès de son frère, qu'il ait continué à entretenir des relations d'amitié avec de Bergey etChabanon, et que Julie ait rencontré chez lui ou chez eux le savant qui devait être un jour son mari.
Mais que ce soit ainsi ou autrement que Charles ait connu la jeune créole, ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fut séduit par sa beauté et par sa grâce et que, de son côté, elle éprouva pour lui une s)rmpathie très vive, malgré l'énorme différence d'âge qu'il y avait entre eux. Telle Désirée Pellepore pour Bernardin de Saint-Pierre. Il faut dire aussi que Charles avait une physionomie des plus agréables et qu'il ne portait pas ses cinquantehuit ans. Il y a de lui, au musée de la ville de Cluny, un portrait au pastel qui doit être ressemblant, car il s'accorde assez bien avec celui que Lamartine nous a tracé dans Raphaël : les yeux sont bleus, riants, expressifs, le front est haut, les cheveux blancs, rares sur le sommet de la tète, s'envolant en ailes de pigeon sur les tempes. Les lèvres sont minces, bien découpées, spirituelles, prêtes à décocher le trait. Vêtu d'un habit de soie de couleur grisâtre, il tient à la main droite un jonc à boule d'ivoire. Certes le personnage
(i7 La maison de Charles à Tavers appartient aujourd'hui à M. Jules Lemaître, qui y passe toutes ses vacances. « Elle n'est pas belle, ce n'est qu'une grande maison de paysans. Mais il y a, au premier, une chambre assez vaste, avec une large fenêtre, d'où l'on voit de beaux prés et, à l'horizon, de l'autre côté de la Loire, la ligne bleuâtre des bois de Sologne. » (Le Temps, du 9 juillet 1889. Billet du malin, de M. Jules Lemaître.)
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était loin d'être repoussant (i), et c'est une remarque
à faire que les jeunes filles ont assez de coût pour les hommes âgés, surtout quand elles sont un peu maladives. Il semble qu'elles éprouvent plutôt le besoin de se donner un protecteur à l'âme paternelle, et c'est bien aussi un peu comme pères que Charles et Bernardin se présentèrent à Julie et à Désirée. Mais ils avaient l'un et l'autre aux yeux de ces charmantes créatures un prestige qui les rajeunissait et les rendait plus désirables. Si Bernardin de Saint-Pierre était l'auteur de Paul et Virginie, Charles avait conquis, dès 1788, une telle renommée par;ses voyages aériens que, vingt ans après, on parlait encore des chapeaux à la Montgolfière, des rubans et des cravates à la Charles et à la Robert, dont il avait amené la mode. Et plus d'un fredonnait encore dans la bourgeoisie du temps la fameuse chanson qui avait couru par toute la France :
L'autre jour, quittant mon manoir, Je fis rencontre, sur le soir, D'un globiste de haut parafe.
Il s'en allait tout bonnement Chercher un lit au firmament.
Et moi, je lui dis : bon voyage!
Dans sa poche un bonnet de nuit, Pour la lune un mot de crédit.
Bref, notre physicien sut gagner le cœur de Julie avant même de demander sa main. Il fut moins heureux du côté du père. A l'entendre, le bonhomme était un vieil original qui répondait assez exactement au
(1) Charles avait été très séduisant dans sa jeunesse; il y a de lui à la Bibliothèque de Versailles un joli portrait au pastel fait par Joseph Boze, quelques années avant la Révolution. Il y en a un autre à la Faculté des sciences de Caen, qui ressemble beaucoup à celui de Versailles. C'est ce dernier que nous avons reproduit dans la première édition de ce livre.
type de Western du roman de Fielding (i). Cela voulait dire qu'il était ivrogne et brutal, mais que, à l'exemple de ceux qui crient très fort, il était plutôt faible et facile à emmaillotter. Ivrogne ! en vérité j'ai de la peine à le croire, et je me demande où Charles avait appris à le connaître sous ce vilain jour (2). Ce n'est pas, je suppose, pendant le mois qu'il passa à la Grange-Saint-Martin à faire sa cour à Julie ! A présent, Bouchauddes Hérettes était si malheureux que, lorsqu'il était à table, il noyait peut-être son chagrin dans son verre : le vin blanc de Touraine est si capiteux! Quant à sa brutalité, je ne vois pas sur qui il aurait pu l'exercer. Ce n'était toujours pas sur sa fille : il aurait trouvé à qui parler dans la personne de son beau-frère, et Julie était si douce qu'elle l'eût désarmé toute seule!... Non, j'aime mieux croire que Charles, dans le document que j'analyse (3), a fait payer à son beau-père « ses tergiversations, ses repentirs et ses variantes », car, pendant cinq semaines, il semble qu'il ait pris plaisir à secontredire d'un jour à l'autre. « Western, disait Charles, promet sa fille dans un an, jure, sacre, renie Dieu et au bout de la
(1) Le roman de Tom Jones, qui avait été traduit aussitôt après son apparition, avait eu presque autant de succès en France qu'en Angleterre. Lamartine en parle dans une de ses lettres à Aymon de Virieu et Julie devait l'avoir lu quand elle fit sa rencontre à Aix, car j'ai vu, dans l'inventaire dressé après la mort de son mari, qu'il était dans sa bibliothèque avec toute une série de romans plus ou moins oubliés aujourd'hui.
(2) Je dois cependant déclarer ici, par respect pour la vérité, qu'il existe dans son dossier, aux Archives départementales de la Loire-Inférieure, une note de police qui le représente comme un pilier de cabaret. Cette note, qui paraît lui avoir fait le plus sçrand tort, est ainsi conçue : « On ne connaît à Nantes qu'un Sebastien Bouchaud qui tous les soirs fait sa partie au Cafféde foi (sic) où ilçaçne ou perd un louis. » (Communiqué par M . Morel . )
(3) Lettre de Charles à M. de Vindé, publiée par M. Anatole France dans sa brochure sur VElvire de Lamartine, p. 12.
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même phrase il prend la main de sa fille en pleurant, la met dans celle de son ami : Hé bien, là, je vous la donne, ma lille, la voilà, elle est à vous. A présent n'en parlons [dus! » Et le lendemain c'était à recommencer. Bouchaud trouvait sans doute que, malgré toute sa science et sa belle renommée, Charles était un peu mûr pour Julie et qu'elle avait le temps d'attendre un mari dont l'âge fût plus conforme au sien et qui fût son mari pour de bon. Mais Julie n'était plus une enfant; elle savait très bien ce qu'elle faisait, et son oncle, qui la soutenait de toute son autorité dans sa lutte contre son père, n'avait pas manqué de dire à ce dernier qu'une fille sans dot ne doit pas se montrer trop difficile et que la sagesse lui commandait d'accepter pour gendre le vieillard illustre qui prenait Julie pour ses beaux yeux (i). Tant et si bien que Bouchaud céda. Le contrat de mariage avait été signé à la Grange-Saint-Martin, le 9 messidor an XII ^29 juin iSo^i-Le 6e jour de thermidor (25 juillet), le
(1) Il résulte, en effet, du contrat de mariage passé devant MeArchambault de Beaune, notaire à Tours, qu'il no t'ut constitué aucune dot à Julie, et que son apport personnel fut purement fictif. L'article quatre porte que «le futur se marieavec ses biens composés de meubles et effets de nature mobilière dont ila donné connaissance à la futureet au sieur son père, le tout évalué par le futur à la somme de 120.000 francs ». — L'article cinq dit que « la demoiselle future apporte au présent mariage la somme de 120.000 francs, laquelle somme le futur reconnaît que la dite demoiselle future lui a remise aujourd'hui en billets de la Banque de France et dont il se charge, laquelle somme, ladite demoiselle future a déclaré lui provenir de divers bénéfices résultant de diverses spéculations par elle faites. » — Les futurs se faisaient donation mutuelle, entre vifs et irrévocable, delà totalité des biens mobiliers et immobiliers qu'ils posséderont au jour de leur décès, ladite donation devant être réduite conformément à la loi, dans le cas où des enfants naîtraient du mariage. .Communiqué par Me Ruffin. notaire à Tours, successeur de Me Arcbambault de Beaune.) A la mort de Juiie, Charles déclara à l'Enregistrement qu'elle était décédee abintestatc, sans fortune et sans parents et qu'elle s'était mariée sans contrat. Sans fort une, c'èiait. exact, mais sans parents c'était aussi faux que sans contratde mariage, puisque son père vivait encore et ne mourut que quatre ans après elle.