‹ Lamartine de 1816 à 1830: Elvire et les "Méditations". Documents inéditsChapitre 24 sur 72 · III. LES HARMONIES · texte numérisé non relu

III. LES HARMONIES

Variantes et fragments inédits de La Source dans les bois. — L'Hymne au Christ et la Retraite. — Chronologie de Y Hymne de la nuit, l'Hymne du matin, l'Hymne du soir, la Poésie, Consolation, la Perte de l'Anio, Milly oa la Terre natale, le Désir, V Infini dans les deux, l'Hymne au Christ, Novissima Verba. — Accueil fait à Paris aux Harmonies, en 1828, chez Mme Sophie Gay, chez Mme V. Hugo et à la Sorbonne. — Cinq éditions en trois mois.

En 1897, M. Emile Ollivier, président de la Société \ laquelle appartiennent les œuvres de Lamartine) donnait à la Bibliothèque nationale un certain nombre de manuscrits du grand poète, plus ou moins fragmentés, dont ceux des secondes Méditations, du Chant du Sacre, du Dernier chant de Childe- Harold et des Harmonies (1).

(1) Les manuscrits déposés à la Bibliothèque nationale ne sont pas les seuls qui existent. La Bibliothèque publique de Màcon possède le manuscrit comph t de .loceli/n, qui lui a été offert il va quelques a par M. Piat, le bibliophile bien connu. La Bibliothèque d'Angers mouire avec orgueil la copie de la main de Lamartine qui servit à l'impression des Harmonies et fut donnée à cette Bibliothèque par M, Gosselin. .Mmï Charles Alexandre conserve pieusement, dans sa retraite de Morlaix.une partie de ceux que Lamartine avait donnés à son mari, savoir : quelques fragments des Harmonies, les tragédies de Mèdêe et àe Z or aide et deux albums relies en vert Le premier, commencé le Ier janvier 1824, contient -. des vers à Oh. Nodier, le premier chant des Visions, un fragment d'Epitre au duc de Toscane, le psaume 7e, une Harmonie : Invocation pour les Grecs, et Y E pitre à Casimir Detavi'jne. — Le second renferme le deuxième chant du poème ies Chevaliers daté de Florence, Ier juin 1827, des vers au crayon inachevés, un sonnet de Pétrarque traduit à Bruira, en 182^, des fragments de Toussainl-Louuerture. des articles du Hays et des pages de prose.

D'autre part, M. Pierre de Lacretelle possède le manuscrit de quelques pièces de vers dont les pages furent arrachées par Lamartine luimême aux albums qui sont à la Bibliothèque nationale. De ce nombre est la pièce publiée dans les Recueillements sous le titre : Un Nom, et qui est intitulée dans le manuscrit : Rêverie sur un nom de femme. Mme Emile Ollivier, en son livre sur Valent ine de Lamartine, prétend qu'elle fut inspirée au poète par cette nièce chérie. Je crois, en effet. qu'il l'a peinte dans les vers suivants:

l'n éblouissement de jeunesse et de grâce Fascine le regard où son charme est resté. Quand elle fait un pas. on dirait que l'espace S'éclaire et s'agrandit pour tant de majesté.

Mais la cho-e n'est admissible que si l'on post-date cette pièce de vingt ans. Dans le tf-xte imprimé, elle est datée de Florence. 1818; dans le manuscrit, de Florence, 2j novembre 1828. Ces deux dates sont également fausses, car à aucune de ces époques Lamartine n'était à Florence. Il n'y alla pas davantage en 1 838, mais, outre que c'est l'année où furent imprimés les Recueillements, Valentine, avec ses dixhuit ans, avait, en 1808. l'âge où l'on pouvait lui appliquer la strophe citée plus haut. Et ce n'est pas la seule.

Comme la plupart des Méditations et des Harmonies, cette pièce offre un grand nombre de variantes et de surcharges. Elle a aussi dans

igO LAMARTINE

Je n'examinerai ici que les manuscrits de ces ouvraparce que, seuls, ils entrent dans le cadre de cette étude. Ce sont, d'ailleurs, les plus intéressants à tous les points de vue.

D'abord ils nous livrent le secret de la composition du poète et de sa méthode de travail.

Ensuite ils nous donnent la date certaine des pièces les plus importantes.

Enfin, sans parler des nombreuses variantes par où diffèrent les versions parfois multiples du texte original et du texte imprimé des éditions successives, ils renferment beaucoup de vers qui ont été oubliés ou négligés volontairement dans les copies livrées à l'impression.

l'original deux strophes de plus que dans les Recueillements. Ces deux strophes sont les suivantes:

Pendant que mon regard nage ainsi dans l'espace, ZVIes veux inaperçus cherchent ses yeux distraits. Mon àme jusqu'au tond de sa jeune âme plonge Et des rêves de l'ange y surprend les secrets.

Des mondes de beauté, de désirs, de tendresse Qui flottent colorés des reflets de ses yeux, Créations d'un coeur qu'un poids de vie oppresse Et qui dans un regard englobent mille cieux.

En surcharge :

Et qui dans ce regard m'élargissent les cieux.

En fait de variantes je ne citerai que celle-ci dans la dernière strophe. On lit dans les Recueillements :

Oh ! dites-nous ce nom, ce nom qui fait qu'on aime, Oui lai -se sur la lèvre une saveur de miel. — Non, je ne le dis pas sur la terre à moi-même. Je l'emporte au tombeau pour m'embellir le ciel. Lamartine avait d'abord écrit :

Xon ! le dire ici-bas ce serait un blasphème. Pourquoi?... Ce vers énitrmalique pourrait bien fortifier la légende qui court en un certain milieu sur le mariage mystique de Lamartine avec sa nièce.

LES MANUSCRITS DE LAMARTINE I (J l

Les manuscrits des Méditations sont contenus dans trois albums à dessin, deux de format moyen, l'autre de grand format, qui furent achetés chez Giroux, papetier, rue du Coq-Saint-Honoré, n° 7, dans les années heureuses (181 8-1 820) où Lamartine passait une partie du printemps ou de l'automne à Paris.

L'album n° 1, en maroquin violet foncé, se compose de 3y feuillets, dont les 12, 16, 18, 19, 33, 35, 3y, laissés en blanc.

Il contient les pièces des secondes Méditations, intitulées le Passé, et l'Esprit de Dieu, le commencement de la Méditation septième, intitulée Tristesse, et le canevas de la Liberté — le tout au crayon.

L'album n° 2, en maroquin vert, se compose de 45 feuillets, dont les !\, 5, 17, 19, (\i, 43, 45 laissés en blanc. Il contient : le Tombeau d'un guerrier (l'ode à Bonaparte), le Papillon, la Branche d'amandier, le Poète mourant, Adieu à la Lyre, A Elu., la première strophe de Sapho et le plan arrêté des Visions que Mme Valentine de Gessia a publié dans les Poésies inédites — le tout au crayon également.

L'album n° 3, plus grand que les deux autres, est en maroquin couleur feuille morte. Il se compose de 139 feuillets, dont les 24-26 sont mutilés et les 3, 5, 7, 8, 10, 1 5 et 16 laissés en blanc. Commencé parles deux bouts, il contient d'un côté le texte

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complet et écrit par exception à l'encre, de la tragédie de Sai/l,et de l'autre, en sens inverse, quelques fragments au crayon des secondes Méditations, quelques strophes du Passé, écrites au verso des pages de Saiïl, et le canevas du Crucifix recueilli par Mrae de Cessia dans les Poésies inédites.

Les manuscrits des premières Méditations manquent totalement, et c'est assurément grand dommage, mais la perte est déjà partiellement réparée (1), M",cYalentine de Cessia ayant eu la bonne pensée de publier, à la suite des Poésies inédites de son oncle, le premier jet du Lac et de l'Immortalité qui sont parmi les pièces capitales de ce recueil, et la Correspondance de Lamartine contenant la version initiale d'une bonne partie des autres.

Celte Correspondance , si précieuse pour l'histoire de la jeunesse et des idées du poète, nous permet de rectifier, par les renseignements précis qu'elle renferme sur l'ordre chronologique des premières Méditations, les erreurs de date plus ou moins graves que Lamartine a commises volontairement ou non dans la rédaction de ses Commentaires.

Lamartine n'avait pas plus que Victor Hugo la mémoire des dates. Cela surprend, d'un homme qui avait tant lu et tant retenu, mais les mémoires de la nature de celle de Lamartine ne gardent bien que les images, l'aspect des objets, les passages d'un livre qui sont particulièrement propres à frapper les veux, le cœur ou l'esprit. Tout le reste fuit ou ne

(1) Ils ne doivent pas être perdus pour tout le monde, du moins les plus précieux, puisque, en 1881, quand furent publiées les Poésies inédite*, ceux du Lac et de V Immortalité existaient encore. < ependant M. Emile Ollivier et M. de Wonlherot, petit-neveu de Lamartine, ignorent ce qu'ils sont devenus.

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laisse qu'une trace incertaine. Et Lamartine, avec sa négligence innée du côté pratique des choses, ne faisait rien pour conjurer les défaillances de sa mémoire. Il ne datait presque jamais ses poèmes, ce qui devait le gêner parfois, lorsque, longtemps après, il cherchait à reconstituer les circonstances de temps et de lieu où il avait conçu, esquissé, fini telle ou telle œuvre.

Car, entre la conception première d'une pièce et son exécution définitive, il lui arrivait de mettre l'espace de plusieurs mois, voire de plusieurs années. Cela dépendait du courant de son inspiration, qui changeait comme le nuage qui passe et qu'il se gardait bien de jamais contrarier. Je sais telle Méditation, l 'Enthousiasme, par exemple, dont il composa deux ou trois strophes en 18 17, pendant qu'il filait sa quenouille aux pieds de Julie, qu'il reprit au moisde mars i8i(),pour la dédier à un poète de ses amis(i) qui recevait alors ses confidences (2) et qu'il bouleversa plus tard encore

(1) Joseph Rocher.

(2) En 1819, elle ne se composait que de quatre strophes : elle en a neuf dans le livre. De ces quatre strophes, la première a disparu, la voici :

Tel quand la flamme qui consume Les flancs sulfureux de l'Etna, Au souffle inconnu qui l'allume Frémit sous les coteaux d'Enna.

Comme une fouerueuse bacchante, On voit la cime haletante, Déchirer ses flancs entr'ouverts, Et, parmi des flois de fumée, Vomir une lave enflammée Jusqu'au sein bouillonnant des mers.

La seconde a fourni huit vers à la 3e strophe du livre. La troisième et la quatrième sont devenues la quatrième et la cinquième des Méditations, encore cette dernière offre-t-elle d'heureuses variantes :

On lisait dans le manuscrit :

De sa veine libre et féconde, Coulent pour le charme du monde

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au point de la rendre méconnaissable. Et ce ne fut pas sa gestation la plus longue. Il a porté en lui tout près de trois ans la pièce du Passé, qui ouvre aujourd'hui le volume des secondes Méditations, la reprenant strophe par strophe, en retranchant, v ajoutant, à la manière des peintres qui ne sont pas contents de leur tableau. Il écrivait d'Aix à A y mon de Virieu, le 3o août 182 1 :

«... Je t'avais commencé enfin une ode à toi-même en personne; j'en avais esquissé huit ou dix strophes. Je les ai relues hier en me sentant glacé; j'ai tout brûlé. Je ne veux plus faire un vers, et je ne rêve que poésie plus que jamais. Le sujet de ton ode, c'était toi et moi. Je te disais que nous touchions à ce moment où il faut s'arrêter dans la vie et regarder ce qu'on a parcouru, ce qu'on va parcourir. Je repassais sur le passé avec toi, et puis, prenant un ton plus solennel, je t'engageais à devenir vertueux, pieux, à la grande manière platonique et chrétienne. C'était chaud dans mon âme, cela se glaçait en traversant mon cerveau fatigué. Cependant je vais encore la reprendre deux ou trois fois (1). »

Il la reprit, effectivement, et l'on n'a qu'à feuilleter l'album où il en a dispersé les vers comme à plaisir, pour apprécier les mille soins qu'il lui a donnés et

Des ruisseaux de lait et de miel ;

Et cet Icare pacifique.,

Trahi par l'aile pindarique,

X'est jamais retombé du ciel!

On lit dans le texte imprimé :

De sa veine féconde et pure

Coulent avec nombre et mesure

Des ruisseaux de lait et de miel

Et ce pusillanime Icare,

Trahi par l'aile de Pindare,

Ne retombe jamais du ciel.

(1) Corresp.de Lamartine, t. II, p. 172.

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reconnaître du même coup la fausseté de la légende

qui le représente comme un improvisateur bâclant toutes ses poésies, sans aucun souci des exigences de l'art.

» Certes, Lamartine fut un improvisateur merveilleux, le plus in'and peut-être qui ait jamais paru sous le ciel de France, mais avant de composer les Méditations il avait écrit des milliers de vers et savait son métier aussi bien que n'importe quel autre. Il disait une fois que la poésie lui avait toujours semblé moins un art que le résultat d'une inspiration. Telle est sa poésie, en effet, mais on se tromperait étrangement si l'on croyait que Lamartine ne connaissait pas le travail de la lime.

Ses manuscrits sont là qui témoignent du contraire avec leurs retouches, leurs ratures et leurs innombrables variantes. La vérité, c'est que, pour lui comme pour tout poète digne de ce nom, la rime n'a qu'une importance secondaire, que la valeur d'un son qui en appelle un autre, d'un écho plus ou moins distant, plus ou moins répété. Il ne la cherche jamais, elle se présente naturellement à son esprit et il use peu des chevilles auxquelles se condamnent presque nécessairement les dévots de la rime. Gela ne l'empêche pas, d'ailleurs, de s'amuser et de jongler avec elle, quand il veut s'en donner la peine, comme dans beaucoup de ses Harmonies, avec autant d'habileté que les bons faiseurs de ballades ou d'odes funambulesques.

Et de même on aurait tort de se laisser prendre à ses négligences : elles sont le plus souvent voulues, j'allais dire systématiques. C'est une sorte de procédé dont l'effet direct est de donner au vers qui porte

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1 1 pensée plus de vague et d'abandon. La pensée, chez Lamartine, est toujours la maîtresse souveraine. Elle commande à la strophe et détermine le rythme. Tout le reste n'est que détail et, si Lamartine s'y applique, c'est le plus souvent dans le choix du mot précis, noble, ou qui fait image (i).

Mais voyons quelle était sa méthode, ou plutôt sa manière de composer.

Victor Hugo travaillait surtout à sa table et la plume à la main. C'est en marchant que travaillait ordinairement Lamartine : il y paraît à ses albums où presque toutes les pièces de vers sont écrites au crayon sans ordre et souvent sans suite. Il me semble le voir d'ici. Il est parti dès le matin à travers champs, avec ses chiens qui sautent devant lui et qu'il ramène de loin d'un coup de sifflet. Le soleil monte à l'horizon, les oiseaux chantent; tout en marchant, il les écoute. Au bout de quelque temps, il s'arrête, il s'assied au pied d'un chêne, il ouvre son album et, d'un crayon rapide, sous lequel son anglaise naturellement penchée se couche davantage, il fixe la strophe ou les alexandrins accouplés qu'il a trouvés toutà l'heure. Puis il repart, s'arrête de nouveau et, quand il rentre à Saint-Point ou à Milly, la pièce projetée est à moitié faite. C'est assez pour aujourd'hui. Quand elle sera plus avancée ou terminée, demain, après-demain, il la reprendra,

(i) Il remplacera, par exemple, le mot pigeon, qui s'était présenté d'abord sous sa plume, par le mot ramier, la vague traînante par la vague orageuse et lourde, le lézard par le serpent, la mer de tristesse par les flots de tristesse.

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il écrira tel et tel vers jusqu'à cinq et six fois sur la même page comme pour provoquer les suivants qui viennent mal ou tardent à venir, il achèvera ceux qui boitent ou qui n'ont pas de rime, il refera certaine stancedont le balancement ne satisfait pas entièrement son oreille (i).

En attendant, si la pièce doit être longue, pour n'en pas perdre le fil, il aura soin de prendre des points de repère, en marge, comme dans le Tombeau d'un guerrier, qui va nous servir d'exemple.

Ainsi, en regard de la strophe 1 1 qui commence par ce vers :

Superbe, et dédaignant ce que la terre admire,

Lamartine a écrit cette longue note en petites lignes coupées comme des vers :

Tu ne rêvas jamais

ta pensée allait

droit au but

comme la flèche

à travers le sein même

d'un ami !

Jamais la coupe

des festins, ni

les larmes de la beauté !

Tu versas le

sang- comme

une liqueur, etc.

Tu n'aimais que

ton coursier, etc., etc.

Rien d'humain

ne battait en toi !

Tu n'avais comme ton

aigle ni pitié ni

amour ! qu'un regard pour

juger le monde

(i) Il écrivait à Virieu, le 24 août 1818, à propos de la pièce de l'Isolement : « Je t'envoie les stances dernières, telles qu'elles sont tombées sur l'album et sans avoir le temps d'en faire les vers. »

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et des serres pour le déchirer.

Et c'est de cette note que sont issues les admirables strophes que voici :

Superbe et dédaignant ce que la terre admire, Tu ne demandais rien au monde, que 1 empire. Tu marchais : tout obstacle était ton ennemi. Ta volonté volait comme ce trait rapide (i) Oui va frapper le but où le regard le guide Même à travers un cœur ami (2).

Jamais, pour éclaircir ta royale tristesse, La coupe des festins ne te versai ivresse; Tes yeux d'une autre pourpre aimaient à s'enivrer (3). Comme un soldat debout qui veille sous ses armes, Tu vis de la beauté le sourire ou les larmes, Sans sourire et sans soupirer.

Tu n'aimais que le bruit du fer, le cri d'alarmes, L'éclat resplendissant de l'aube sur les armes ; Et ta main ne flattait que ton léger coursier (4), Quand les flots ondoyants de sa pâle crinière Sillonnaient, comme un vent, la sanglante poussière, Et que ses pieds brisaient l'acier (5).

Tu grandis sans plaisir, tu tombas sans murmure. Rien d'humain ne battait sous ton épaisse armure : Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser (6 . Comme un aigle régnant dans un ciel solitaire, Tu n'avais qu'un regard pour mesurer la terre, Et des serres pour l'embrasser.

En marge de la i4e strophe, on lit encore cette note qui ne fut pas utilisée :

Tu répandis le

sang comme l'eau

mais une seule goutte pour toi !

|i) Dans le manuscrit : « comme un trait homicide. »

(2) Dans le manuscrit : « à travers le cœur d'un ami. »

(3) Dans le manuscrit : « Ton cœur d'une autre pourpre... »

(4) H avait d'abord écrit : qu'un sauvage coursier. 5 D'abord : et que ses fers brisaient l'acier.

(6) D'abord : tu veillais pour penser.

En marge de la 26e :

Tu vis la mort venir lentement, tu la reçus avec indifférence, comme un moissonneur qui après avoir coupé les épis va recevoir son salaire.

Note qui a donné naissance à cette strophe :

Tu mourus cependant de la mort du vulgaire. Ainsi qu'un moissonneur va chercher son salaire, Et dort sur sa faucille avant d'être payé ; De ton glaive sanglant tu t'armas en silence, Ht tu fus demanderjustice ou récompense Au dieu qui t'avait envoyé (1).

En marge de la 28e :

Déjà le bien, le mal sont dans la balance! Taisons-nous. Dieu lejusre! Silence!

Et encore:

Que sera-t-il? Oui sait si le génie n'est pas une de vos vertus"? Repose en paix!

D'où cette strophe qui termine la pièce :

Son cercueil est fermé: Dieu l'a jugé. Silence! Son crime et ses exploits pèsent dans la balance: Que des faibles mortels la main n'y touche plus! Oui peut sonder (2 , Seigneur, ta clémence infinie ? Et vous, fléau de Dieu, qui sait si le génie N'est pas une de vos vertus?...

Mais Lamartine ne suit pas toujours aussi fidèlement les notes qu'il jette en tête ou en regard de ses

(1) Le manuscrit porte :

TuceiffDis en mourant ton erlaive sur ta cuisse. Et lu fus demander récompense ou justice Au Dieu qui t'avait envoyé.

(2) Le manuscrit porte : Oui peut juger du ciel la justice infinie.

pièces. Il lui arrive souvent — comme dans le Cruci- Jijc, dont le canevas par exception forme un tout divisé en versets — de ne pas suivre l'ordre de son idée première, de mettre au commencement ce qui devait être à la fin, de supprimer certains détails comme inutiles ou nuisibles à l'harmonie de l'ensemble, de développer longuement, amoureusement, ce qui était à peine indiqué. C'est ainsi que des neuf versets en prose d'il Crucifisso, il a fait vingt-quatre strophes dont une seule figure à l'état d'ébauche dans le manuscrit :

Héritage sacré de celle que je pleure, Toi que j'ai recueilli

Avec son dernier souffle et son dernier adieu. Symbole deux fois saint, don d'une main mourante, Image de mon Dieu I i .

Dans Y Esprit de Dieu, il a écrit au-dessous du titre, en manière d'épigraphe, ces vers qui résument toute la pièce:

Tantôt vaincu, tantôt vainqueur, Contre le rival qu'il ignore, Il combattit jusqu'à l'aurore Et c'était l'esprit du Seigneur.

Pour le Poète mourant, qu'il prétend n'avoir composé qu'en 1825 et qui, dans le volume paru en 1823, se trouve mêlé à des pièces de 1821,1! a fait ce canevas:

J'ai jeté un nom aux flots, il abordera où il pourra.

j'ai prié, aimé, chanté, pleuré

je ne me suis point attaché à la vie matérielle

(1 De cette ébauche est sortie la première strophe du Crucifix :

Toi que j'ai recueilli sur sa bouche expirante Avec son dernier souflle et son dernier adieu. Symbole deux fois saint, don d'une main mourante, Ima?e de mon Dira !

comme le lierre à

j'ai habile une tente parmi les hommes

je ne laisse pas de traces sur la terre.

Et c'est tout.

Pour la Méditation intitulée la Liberté ou une nuit à Home, il a été un peu plus prolixe, mais son projet ne lui a pas servi à grand' chose. Voyez plutôt :

Au commencement — description d'un clair de lune dans le Golysée.

Italie, Italie, éveille-toi — mais non ! Liberté.

Ton nom retentit comme l'airain et

mais où es-tu? qui t'a connue

n'as -tu pas comme l'amour et la vertu

un souvenir, un débris d'un autre

temps? Oui. Je t'ai vue une fois

Vierge pure sur le sommet des Alpes !

Maintenant ce n'est pas toi, c'est

ton ombre irritée.

On ne te voit jamais qu'un poignard à la main !

Italie, Italie, éveille-toi, mais non !

L'écho seul du tombeau m'a renvoyé ton nom (i)!

Deuxième description.

La croix pleure sur ces ruines, etc.

Comme un mât d'un vaisseau battu par la tempête.

Tout frémit, tout s'abîme, moi-même

avant que ce lierre ne soit séché sur

cette pierre, je ne serai plus ! Les hommes comme

les flots se retireront peu à peu de ces rives.

O monde, un seul homme vous a dit la

Vérité.

Celui qui t'enseigna, quoi donc ? l'humilité.

Description finale.

(i) Ces deux vers sont effacés.

Des cinq ou six vers qui surgissent et éclatent parmi cette prose hachée en forme de notes, je n'en vois que deux qu'il ait utilisés en les retouchant un peu :

Et l'éternelle croix qui, surmontant le faite, Incline comme un mal battu par la tempête.

Le dernier vers, qui renfermait la moralité du morceau, a disparu comme le reste, et la « description finale » a fait place, dans le texte définitif, à une apostrophe trop longue à mon gré.

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