LE RETOUR
Je ne vois guère qu'une pièce où Lamartine me semble avoir été moins heureux dans ses corrections; c'est la pièce intitulée le Retour, qu'il publia, peu de temps avant les secondes Méditations, dans les Epîtres et poésies diverses, et qui n'est autre que celle dont j'ai donné plus haut (p. 167) la première version
LES MANUSCRITS DE LAMARTINE 2l3
relevée par moi sur son petit Pétrarque. La voici dans son texte définitif:
Vallon, rempli de mes accords,
Ruisseau, don! mes pleurs troublaient l'onde,
Prés, collines, forêt profonde;
Oiseaux, qui chantiez sur ses bords !
Zéphyr qu'embaumait son haleine, Sentier, où sa main tant de fois M'entraînait à l'ombre des bois, Où l'habitude me ramène!
Le temps n'est plus ! mon œil glacé Qui vous cherche à travers ses larmes, A vos bords, jadis pleins de charmes, Redemande en vain le passé.
La terre est pourtant aussi belle, , Le ciel aussi pur que jamais !
Ah! je le vois, ce que j'aimais, Ce n'était pas vous, c'était elle.
J'ai dit que Lamartine avait écrit au crayon sur quelques feuillets de ce petit Pétrarque, à la fin du tome II, un certain nombre de vers restés inédits. En voici quelques-uns. Page i5o, dans le Triomphe de la Renommée :
C'était au jour douteux de la naissante aurore; Le jour dans les vallons ne plongeait pas encore; Mais, glissant dans les airs, ses obliques rayons N'éclairaient que le ciel et la cime des monts. Je m'avançais guidé par le fracas de l'onde Dans les obscurs sentiers d'une forêt Au tonnerre des eaux coulant sous mes pas (Illis.) Je jette un cri de surprise et d'effroi : Le fleuve tout entier s'écroule devant moi.
Les cinq derniers vers ont été biffés. Sur la page blanche suivante on lit:
Ainsi de siècle en siècle, ainsi parlent nos frères. La nature comme eux nous parle en sens contraires,
2l4 LAMARTINE
Ecoulez (?) choisissez : l'un dit oui, l'autre non. De ces deux grandes voix qui des deux a raison ? Je ne prononce pas sur ce sacré mystère. Quelle bouche dirait ce que Dieu voulut taire? L'esprit humain flottant dans cette obscurité Par des ombres trompé crie en vain : Vérité! Ce monde est une énigme : heureux qui la devine! Sur ces bords tant cherchés plane une nuit divine.
Puis cette variante :
En traversant le monde ainsi parlent nos frères, La nature comme eux nous parle en sens contraires. A ces deux grandes voix nulle voix ne répond. Ce silence éternel nous trouble et nous confond. Je ne prononce pas sur ce profond mystère. Quelle bouche dirait ce que Dieu voulut taire?
A la page suivante :
Que nos biens passagers qui [sont notre] délice, A ce dieu par nos soins offerts en sacrifice, D'un parfum de vertus embaument son autel. Ces biens-là ne sont rien? pour un être immortel. Heureux qui... insensé qui les pleure!
La vie est un passage et non pas la demeure. Vers ce terme éternel hâtons-nous de courir ! Foulons aux pieds ces biens et vivons pour mourir.
Que ton cœur sacrifie Comme un germe divin dans l'avenir jeté Refleurira pour toi, mais dans l'éternité.