‹ Lamartine de 1816 à 1830: Elvire et les "Méditations". Documents inéditsChapitre 33 sur 72 · IL CHILDE-HAROLD ET LE CHANT DU SACRE · texte numérisé non relu

IL CHILDE-HAROLD ET LE CHANT DU SACRE

VARIANTES, VERS INEDITS

Ces deux ouvrages, écrits et publiés dans le même

[ANUSCR1TS Pli LAMARTINE 211

temps, n'eurent pas la même fortune. Le Chant du Sacre, après avoir attiré à son auteur toutes sortes d'ennuis, tomba sous le mépris public et s'en alla finir, quelques années plus tard, en tas, chez les épiciers et les marchands de tabac. Ckilde-Harold, en revanche, fut bien accueilli et soutint glorieusement la réputation du poète.

Lamartine avait entrepris le Dernier Chant du Pèlerinage d'IIaro/d, à Màcon, dans le courant du mois de décembre 1824, pour se délasser de son malencontreux voyage aeadémique (1) et de son poème des Visions, qu'il ne devait jamais finir. Le !\ janvier 182.J il écrivait à de Virieu qu'il avait déjà fait cinq à six cents vers d'IIaro/d. Le 26 février, il mettait le mot fin au pied du manuscrit qui, contrairement à celui du Sacre, est écrit très lisiblement à l'encre et auquel il ne manque rien (2).

(i; On trouvera plus loin quelques détails sur son échec à l'Académie française en 1824.

(2) Le manuscrit de Childe-Harold forme un volume de 5g feuillets. C'est un grand album à dessin, en maroquin rouge qui fut acheté chez Chaulin, marchand papetier, rue de l'Université, 7. Commencé par le-; deux bouls et écrit tout entier à l'encre, sauf un passage au verso de la paçe 3 qui est écrit au crayon, ce manuscrit offre un grand nombre de variantes, quelques vers de moins que le livre et beaucoup de ratures sous lesquelles il est impossible, tant la couche d'encre est épaisse, de découvrir le texte biffé. De plus, les paragraphes du poème sont moins nombreux que dans le texte imprimé. C'est ainsi que la chanson « Semez, semez de narcisse et de rose » qui porte dans la brochure le n« XX Vil est numérotée XX dans le manuscrit.

Parmi les variantes que j'ai relevées, je signalerai seulement celles-ci : | VI du livre, au lieu de :

Là, sous l'alcôve sombre où le pâle flambeau, Semblable au feu mourant qui luit sur un tombeau, Mêle d'ombre et de jour une teinte incertaine, Une jeune beauté dort sur un lit d'ébène. On lit dans le manuscrit :

Là. sous un dais flottant dont les légers rideaux Relevés aux deux bouts dans d'éclatants anneaux, Pour se quitter bientôt se rejoignent à peine

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Lamartine, qui avait, comme toujours, grand besoin d'argent et n'espérait pas en tirer, à Paris, la somme qu'il voulait (de 9 à 10.000 fr. 1, avait d'abord eu l'idée de faire imprimer Childe-Harold à Lyon à ses frais et sans nom d'auteur, comme s'il s'était agi delà traduction pure et simple d'un poème inédit de lord Bjron. Mais après avoir fait sonder le terrain par son ami de Virieu, qu'il mettait à contribution en toute circonstance (1), il s'était décidé à vendre son ouvrage à

Une jeune beauté dort sur un lit d'ébène.

| XXVI. — Il y a, à la fin de ce paragraphe, quatre vers de plus que dans le manuscrit. Après le vers :

Accompagnait le chœur, qui chantait en ces mots :

Lamartine a ajouté :

Contraste déchirant ! air gracieux et tendre, Qu'en des jours plus heureux nos voix faisaient entendre, Et dont le doux refrain et l'amoureux accord, Doublaient en cet instant les horreurs de la mort.

§ XXVII. — Au lieu de :

Semez, semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose !

Pourquoi pleurer? C'est son jour le plus beau. Lamartine avait écrit d'abord :

Semez la couche où la vierge repose Pourquoi rougir, dit un céleste oiseau.

| XXXI. — Au lieu de :

Leur cœur voit dans Harold un être plus qu'humain. il y a dans le manuscrit :

Ils contemplent Harold comme un

être plus qu'humain.

Enfin, au lieu de se terminer, comme dans le livre, par ce vers : Mais taisons-nous! la tombe est le sceau du mystère! Le manuscrit finit sur celui-ci ;

La pierre de la tombe est le sceau du mystère. Comme la plupart des manuscrits ai Lamartine, celui de Childe- Harold contient quelques notes d'ordre purement domestique. On lit, par exemple, sur la couverture intérieure : Hyver 182a.

Tout payé l'arriéré à maman le 20 décembre 182.') Donné le même jour pour moi et ménage 5oo fr.

Lamartwb.

(1) Cf. la Corresp. de Lamartine, t. II, pp. 2y9~3o5.

Ponthieu, libraire au Palais-Royal, qui en deux jours en écoula 6000 exemplaires ( 1 .

C'était, certes, un beau résultai ; ce chiffre fulencore dépassé par la vente «lu Chant du Sacre qui, malgré le dédain qu'affichait Lamartine pour ce poème, atteignit en quelques jours le chiffre énorme de 20.000 exemplaires. Il est vrai que le scandale était pour une bonne moitié dans ce débit.

Lamartine appelait ce Citant du Sacre son poème de Fontenoy.On sait que Voltaire déclarait avoir travaillé cette fois « moins en poète qu'en bon citoyen». Lamartine, lui, n'avait travaillé « ni pour gloire, ni pour argent, par pure conscience royaliste et pour témoigner sa reconnaissance au roi ». Mais il l'avait à peine fini qu'il s'en montrait dégoûté. C'était pour lui « l'horreur des horreurs poétiques », quelque chose comme du Baour-Lormian. « Et dire, s'écriait-il, que les libraires gagneront 00.000 francs avec ce rogaton dont j'ai eu cent louis et la honte ! »

La honte, non, mais des ennuis qu'avec un peu plus de jugement il aurait pu s'épargner.

Le Chant du Sacre ne devait paraître qu'après le couronnement de Charles X, fixé au 29 mai 1820. Urbain Canel, qui était pressé de rentrer dans ses débours, le mit en vente huit jours avant.

Naturellement, les premiers exemplaires furent pour les Tuileries 12) et le Palais-Royal. On ne sait pas quelle fut l'impression de Charles X, mais on connaît celle du duc d'Orléans : il fut exaspéré (3) et courut se plaindre au roi co'Jïocchi des insultes que Lamartine

(1) Corresp. de Lamartine, t. II. p. 3o5. (?) Le roi en fit prendre 3.000 excmpl. pour son compte. (3; Ci*, les Lettres à Lamartine. — Leitre du président Henrion de Panse/.

lui adressait (i). Et quelles étaient ces insultes? Quatre vers que le poète mettait dans la bouche du roi. J'ouvre la brochure et je lis page 19 :

LC ROI

d'orléans !

Ce grand nom est couvert du pardon de mon frère : Le fais a racheté les armes de son père ! Et comme les rejets d'un arbre encore fécond, Sept rameaux ont caché les blessures du tronc.

Les armes de son père ? Qu'est-ce que cela voulait dire ? Gela voulait dire que Lamartine et son éditeur, cédant aux injonctions du roi, avaient fait un carton pour remplacer par un autre le mot qui avait excité la colère du duc d'Orléans... Et ce mot, c'était « crimes » ni plus ni moins. Lamartine avait d'abord écrit : « l'iniquité du père » ; — le manuscrit est là qui en témoigne ; — il avait imprimé ensuite « les crimes de son père ». Le mot, il faut en convenir, était dur.

Aussi Louis-Philippe ne pardonna-t-il jamais à Lamartine l'injure faite au duc d'Orléans. Au mois de février i843, à la suite d'un discours retentissant prononcé par la poète à la Chambre des députés, Sainte-Beuve écrivait à Juste Olivier :

« Le roi, en apprenant ce discours, qui attaque si fort son immuable pensée depuis treize ans, s'est exhalé, paraît-il, contre Lamartine en un torrent de b. et de f. qui n'étaient pas piqués des vers (des torrents piqués! mais c'est égal) en un mot il a juré comme un templier:

« Je savais bien que ce b — était un pitoyable

poète, mais je ne savais pas qu'il eût encore !... » Il a contre lui un vers à cœur dans le Chant du Sacre (2)... »

(1) Id., p. 3o1.

(2) Çorresp. inéditede Sainte-Beuve avec M . et M™ Juste Olivier.

I l> MAMSCRITS DE LAMARTINK

Quelques années plus tard, Lamartine, qui se consolait.en i (S :>."», de l'embarras qu'il avait donné dans cette circonstance à Charles X, en disant qu'une sanglante satire ne lui eut pas fait plus d'amis, se serait consolé delà boutade de Louis-Philippe en pensant qu'il avait contribué fortement à le renverser du trône. Mais l'éditeur du Chant du Sacre ne dut pas se consoler aussi facilement du préjudice que Lamartine lui causa avec son carton. Le premier tirage avait été enlevé en quelques jours; le second lui resta pour compte, si bien qu'en 1827, d'après une note manuscrite de Villenave, père de Mme Mélanie AYaldor, qui estjointe à l'exemplaire de la Bibliothèque nationale (Ye 253o4 bis) il fut soldé à vil prix et acheté par des épiciers, notamment par Gennequin, épicier rue de La Harpe.

L'iniquité du père n'est pas la seule variante curieuse que contienne le manuscrit de cet ouvrage (1).

Dès le début, page 6 de la brochure, on lit :

L'autel est ombragé d'armes et d'étendards; Ceux que la Palestine a vus sur ses remparts, Ceux conquis par Philippe aux plaines de Bouvines, Et ceux qui d'Orléans sauvèrent les ruines, Ce panache d'Yvri que fit flotter un roi !

le manuscrit porte :

L'autel est ombragé de lambeaux d'étendards Et ceux qu'ont déchirés les lances de Bouvines Celui qui d'Orléans protégea les ruines Ce panache d'Ivry qu'éleva le Bon Roi qu'aux champs d'Ivry

Mais les principales variantes entaillent le dialogue

(1) Il forme un vol. de 18 feuillets écrits à l'encre C'est un petit album à dessin, cartonné vert, qui fut acheté au Coq Honoré, 7. rue du Coq- Saint-Honoré, à Paris. Ce manuscrit est incomplet : il s'arrOte à la page 26 du livre, c'est-à-dire après la prière du roi.

r.\M ini [NE

du Roi et de l'Archevêque, lequel, dans le manuscrit, est dénommé le Pontife.

Exemples :

Page i3, de la brochure :

Reggio ! Ce nom, à son aurore, Du saint vernis des temps n'est pas couvert encore; Mais ses titres d'honneur sont partout déroulés !

On lit dans le manuscrit :

Oudinot ! Ce nom à son aurore Du saint vernis des temps n'est pas couvert encore ; Où sont ses écussons ? Ses titres? montre-les.

Page 18, à propos de Chateaubriand :

Et ce preux chevalier qui, sur l'écu d'airain, Porle au milieu des lys la croix du pèlerin, Et dont l'œil, rayonnant de gloire et de génie, Contemple du passé la pompe rajeunie?

Dans le manuscrit :

Et ce preux chevalier qui, son glaive à la main, Porle une croix d'azur sur un écu d'airain Et d'un regard brillant de gloire et de génie Contemple...

Page 19 :

Et pour briser naguère une force usurpée,

La plume entre ses mains nous valut une épée !

Dans le manuscrit :

Et pour briser le joug d'une force usurpée Son nom vaut une armée et sa plume une épée .

Dans la prière du roi, la deuxième strophe du manuscrit n'a pas été imprimée. La voici :

Je ne suis rien qu'un ver de terre, Un insecte pétri de fange et de misère Foulé sous les pas de la mort !

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Insecte couronné que son éclat consume.

Ali ! j'ai trop épuisé la coupe d'amertume Pour adorer l'orgueil du sort.

Page 23 :

N'ai-je pas vu ce diadème, Par le glaive arraché de la tète suprême, Rouler dans la poussière aux pieds des factions?

Dans le manuscrit:

N'ai-je pas vu ce diadème Par le glaive arraché

an crayon) avec la tête même Rouler comme une boule aux pieds des factions.

Page 25 :

Etre ici-bas ton ombre? ô mon Dieu ! viens toi-même Tenir le sceptre dans ma main !

Dans le manuscrit :

Etre un dieu sur la terre! oh! mon Dieu, viens toi-même Porter ce sceptre par ma main.

Page 26 :

Que mes fastes heureux n'aient qu'une seule page, Que la borne posée à mon noble héritage Passe immobile à l'avenir !

Dans le manuscrit :

Que mes fastes heureux n'aient qu'une seule page, lit lèguent du passé l'immortel héritage Aux promesses de l'avenir !

Même page, dernière strophe de la prière, au lieu de :

De ma race auguste patronne,

Etoile du bonheur, sois l'astre de la France, Et conserve à jamais ta bénigne influence Aux premiers soldats de ton fils !

Le manuscrit porte :

Et toi, Vierge! Pleine et Patronne,

Etoile du bonheur, sois celle de la France Et protège à jamais de ta douce influence Les premiers soldats de ton fils.

La plupart de ces variantes prouvent que, contrairement à l'avis de Sainte-Beuve, Lamartine s'entendait assez bien à se corriger.

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