‹ Lamartine de 1816 à 1830: Elvire et les "Méditations". Documents inéditsChapitre 34 sur 72 · III. LES HARMONIES · texte numérisé non relu

III. LES HARMONIES

Les manuscrits des Harmonies qui sont à la Bibliothèque nationale forment trois albums que Lamartine acheta comme ceux des Méditations chez Giroux, rue du Coq-Saint-Honoré, 7.

Le Ier, relié en maroquin vert, contient, entre autres choses, le brouillon de sa lettre au colonel Pepe, qui l'avait provoqué en duel pour quelques vers malsonnants à l'adresse de l'Italie.

Le 2e, en maroquin rouge, renferme la première version de la Vision 10e ; le Chevalier (chant 3e), Jéhova ou l'idée de Dieu, et le Chêne qui y fait suite.

Le 3e, en maroquin vert, contient la Source dans les Bois, la suite de Jéhova, Y Hymne de la mort, Y Hymne de Y ange de la terre après la destruction du globe, Y Abbaye de Vallombreuse, Y Hymne au Christ, la Retraite (en réponse au Rêve de Victor Hugo).

Presque toutes ces poésies offrent des vers qui furent modifiés ou supprimés à l'impression. Quelquesunes en ont moins dans le manuscrit que dans le livre. Ainsi, dans la Source dans les bois, qui est si jolie,

Lamartine a supprimé cette stance qui venait après la ■>..'[" de l'album :

Alors une main attentive Rassemble au lieu de diviser Et trace dans la roche vive La route que tu dois creuser.

Et il en a ajouté trois à celle qui finit par le vers : Reçois ces larmes pour encens !

Dans YHymne au Christ, après la strophe i5, le manuscrit en a deux qui ne sont pas dans le livre :

Ta loi pour l'homme même est une autre nature. Ceux même à qui ton nom, ô Christ, est une injure, Remplis à leur insu de ta seule clarté Ne pèsent qu'à ton poids la vie et l'imposture,

Ne mesurent qu'à ta mesure

La justice et la vérité.

Le jour dont ta parole inonde leur paupière Ne leur sert qu'à chercher des taches dans ta loi, Et de l'aveuglement double et fatal exemple, Eteignant le flambeau d'où le jour est venu,

Avec les pierres de ton temple Ils lapident le Dieu qu'ils n'ont pas reconnu.

Tu règnes sur la vie entière Tu prends l'homme avant le berceau ; A peine a-t-il vu la lumière, Tu marques son front de ton sceau ; Dès la mamelle de la femme Ta parole, lait de son àme, Est notre premier entretien, Et ton joue; sublime et sévère Du doux souvenir de sa mère . S'adoucit au cœur du chrétien.

Dans la Retraite, après la strophe 7^ qui se termine

ainsi :

Mais attends, l'âge enlève L'ivresse et le déeroùt.

venaient ces deux strophes :

Pourtant de ce qui leurre Notre espoir et nos soins La tienne est la meilleure Oui plus longtemps demeure Et nous trompe le moins.

Fuis donc l'indigne foule Où chaque passion Comme la fourmi roule Jusqu'à ce que s'écroule L'œuf de l'ambition.

Il les a remplacées par celles-ci, qui valent infiniment mieux :

Plus, hélas ! sur la terre L'homme compte de jours, Plus la route est sévère, Et plus le cœur resserre Sa vie et ses amours.

Fuis ces champs de bataille Où l'insecte pensant S'agite et se travaille Autour d'un brin de paille Qu'écrase le passant.

Gomme pour les Méditations, le meilleur moyen de donner une date certaine aux Harmonies qui n'en ont pas dans le manuscrit, c'est de consulter la Correspondance du poète. La plupart des Commentaires dont il les a enrichies sont, en effet, sujets à caution.

Ainsi, Y Hymne de la nuit et Y Hymne du matin qui, dans les Commentaires, sont datés deLivourne, 1 82^, portent, dans le manuscrit donné à M. Ch. Alexandre, la date de Florence, 1826.

L' Hymne du soir, qui n'est pas daté dans le Commentaire, Test dans le manuscrit,de Florence, 27 mars

La Poésie ou Paysage dans le golfe de Urnes qui,

dans le Commentaire, porte la date, de 1824, fut composée dans l'été de 1826. d'après la lettre écrite par Lamartine à Aymon de Virieu, le Ie* août de cette r.nnée : «... A propos de pensée, en longeant la côte <!e Gènes, j'ai fait une Harmonie sacrée, intitulée Poésie. » (Corresp., t. II, p. 342.)

Une Larme ou Consolation, qui ne porte aucune date, t'oit être de 1827, si l'on s'en tient à ce passade d'une lettre écrite de Florence par Lamartine à de Virieu le j8 janvier 1827 : «... Je pense aussi souvent à cette pauvre Mme Yéménitz (l'amie de Lamennais), .le lui enverrai quelque Harmonie consolatrice quand elle sera déjà consolée parletemps et parla main divine. » Corresp., t. III, p. 3.)

La Perte de YAnio,qw n'est pas datée, est du mois de janvier 1827. « Voici deux cents vers qui me semblent bons sur l'événement qui vient de ruiner Tivoli et d'anéantir les cascatelles, écrivait de Florence Lamartine à de Virieu. C'était une heureuse occasion pour moi de faire quelques vers flatteurs en réparation à l'Italie qui me traite complètement bien à présent. » — Et le i3 février de la même année : « Je suis confondu que tu ne trouves pas mes vers sur Tivoli à ton plein gré. Je trouve que c'est le seul morceau par lequel je voudrais lutter avec lord Bvron : Italie, Italie! etc. ; mais on se trompe sur soi-même. » (Corresp., t. III, pp. 2 et 8.)

Milly ou la terre natale est de la même époque. Le i'r février 1827, Lamartine écrivait de Florence à son ami :

« Ah! si le nombre écrit sous l'œil -des destinées Jusqu'aux cheveux blanchis prolonge mes années.

« Voilà ce que je disais l'autre jour en pensant à Saint-Point et à Milly. »

Dés ir ne fut pas composée Florence en 1828, connue Lamartine le dit dans le Commentaire de cette pièce, mais en 1827, comme le prouve une lettre écrite par lui le ier juillet de cette année: «...Tu peux faire voir à l'abbé de Lamennais le Désir, mais franchement j'aimerais mieux non : car je ne trouve tout cela guère bon. ».(Corresp., t. III, p. 37.)

L'Infini dans les deux, qui n'est pas daté dans le Commentaire, est du mois de juin 1828 et fut composé à Casciano. « Je t'enverrai ces jours -ci, mandait Lamartine à de Yirieu,le 12 juin 1828, des bains de cette localité, une Harmonie que j'écris, intitulée l'Infini ou Quêta volonté soit faite. » (Corresp., t. III, p. 98.)

L' Hymne au Christ, dédié à Manzoni, est du mois d'avril 1829 et fut composé à Mâcon. «... Je viens d'ébaucher une nouvelle et capitale Harmonie poétique intitulée : Hymne au Christ, dont je suis assez content. G'estle pendant ou contre-pendant de YEpître à Cranie, de Voltaire, mais c'est vu d'un autre point de vue. C'est écrit avec foi et amour. » (Corresp., t. III, p. i44- Lettre à de Virieu du 23 avril 1829.) A cette époque, cette Harmonie avait 35o vers. Elle en avait tout près de 4oo quand elle fut imprimée.

Les Aooissima Verba qui, à l'origine, devaient s'appeler Job, ne sont pas du 3 novembre 1829, quoi qu'en dise Lamartine dans son Commentaire, mais du mois d'octobre précédent. Il écrivait, en effet, de Monculot, le 19 octobre 1829, à Aimé Martin :«... Je voudrais vous voir arriver. Je vous lirais un petit morceau de six cents vers que je viens de faire pour me venger de l'Académie, si elle me refuse. Cela s'appelle Job. »

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L'Académie ne le refusa pas, mais comme, un mois après, il perdit sa mère, on aurait pu croire que la douleur lui avait inspiré cette admirable pièce à laquelle il avait donné comme sous-titre : Ou mon âme est triste jusqu'à la mort.

Les I/o '/-manies furent donc écrites de 1824 à 1829. Une seule pièce, Y Invocation, est dé 1822. Lamartine habitait à cette époque en Italie et éprouvait de temps à autre une lassitude, un dégoût, un découragement, qui se trahissaient par de longs intervalles de silence. « Je ne fais plus à' Harmonies, écrivait-il au mois de novembre 182G, parce que je me couche à une heure du matin assez régulièrement. J'attends le printemps. »

Et le 24 mars 1827 il mandait encore à son ami de Virieu :

«... J'ai mis dans un sac tous les vers achevés, commencés, interrompus depuis un an. Je l'ai fermé à clef, et je n'en veux plus entendre parler de trois ou quatre ans. Ma verve lyrique est épuisée; depuis trois mois je n'ai pas aligné un vers ; ma verve épique me reprend depuis quelques jours. Peut-être ferai-je quatreou cinq chants cet été àLivourne.Dieulesait... (1).»

Et., en effet, au mois de mai 1827, il se remit au poème sans fin des Visions.

Mais les Harmonies ne tardèrent pas à le reprendre, et l'accueil triomphal que reçurent, au mois d'octobre 1828, l'Hymne du matin et\d.Perte de l'Aniof2)t chez Mme Sophie Gay, chez Victor Hugo et puis à la Sorbonne, où Villemain les lut à son jeune auditoire, lui lit retrouver sa belle verve lyrique.

(1) Corresp., t. III, p. 17.

(21 Cette poésie fut publiée dans les Annales Romantiques de 1827-28, ainsi que l'Esprit de Dieu,qm inspira la gravure-frontispice du recueil.

Dix-huit mois après, elles parurent à la librairie Gosselin, qui en vendit cinq éditions en trois mois.

Cependant Lamartine ne se laissait pas griser par les éloges. Sachant que le grand maître de la renommée est le temps, il s'en rapportait à lui pour opérer, dans son œuvre, le triage du bon et du mauvais, et faisait lui-même le part du feu en recommandant à son ami de Virieu de ne pas retenir plus de quinze Harmonies sur cinquante. « Ces choses-là, concluait-il. doivent être lues comme des Heures, par heures ».

On ne pouvait être plus judicieux ni mieux dire.

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