V. — Sainte-Beuve et Guttinguer
L'inimitié de Sainte-Beuve pour Vignv. — Faiblesse de Lamartine pour Sainte-Beuve. — Il avait trouvé en lui un Novalis. — Son influence religieuse sur les Consolations.
— Sainte-Beuve veut l'accompagner en Grèce. — La politique le sépare de lui. — Ses lettres à Juste Olivier sur Lamartine. — Le grand dadais de Chateaubriand. — Rencontre de Sainte-Beuve avec Lamartine derrière l'Hôtel de Ville, en 1848. — « Assez de blagues.» — Souvenir du îomai 1848. — Auguste Barbier et Lamartine. — Le coup de pied de l'âne
LAMARTINE Kl l'ÉCOLE ROMANTIQUE
de Sainte-Beuve et de Guttinçuer. — Comment s'en vengea Lamartine.— Une nuit de souvenirs. — « Sainte-Beuve ne m'aime plus. » — Réponse timea cut/jude Sainte-Beuve.
Quoique Lamartine ait toujours vécu en dehors et comme en marge des écoles et des partis, il n'en a pas moins exercé une influence profonde sur la littérature et la politique de son temps.
« Ma force future, écrivait-il un jour, tient à l'idée vraie que je n'ag-is que nationalement, personnellement, consciemment (i). »
Cette influence de Lamartine aurait été plus immédiate et plus sensible en poésie, si, par un concours de circonstances heureuses et fâcheuses à la fois, il ne l'avait partagée dès le principe et pendant quelque dix ans avec André Chénier.
Il est bon de se souvenir, en effet, que les Méditations couraient déjà dans le monde, sous forme de placards ou de copies, au moment où Henri de Latouche publia les poésies d'André Chénier, c'est-à-dire en 1819(2). C'est même ce qui explique leur immense succès quand elles parurent l'année suivante en librairie, sans nom d'auteur. On s'est demandé pourquoi Lamartine ne les avait pas signées. A quoi cela lui aurait-il servi ? Tous ceux qui lisaient alors connais-
(1 « Je suis en dehors, disait-il encore, je suis à côté, je suis à l'état d'idée tout au plus et pas à l'état de parti. » [Corresp., t. III, p. 348.)
(2; Sainte-Beuve a dit que c'étaient « les deux portes d'ivoire de l'enceinte nouvelle. » (Portraits contemporains, t. II.
saient les Méditations pour en avoir entendu parler avant leur mise en vente .
Xon seulement on les savait par cœur dans les salons de Mme de Ralgecourt (i), de la duchesse de Broglie, de Mme de Montcalm,deMIU0de Saint-Aulaire, etc., où le jeune poète était fêté comme un héros, mais le duc de R.ohan et Mathieu de Montmorency, à la suite du séjour que Lamartine avait fait à la Roche- Guyon pendant la semaine sainte de 1819 (2), en avaient livré quelques-unes à l'impression qu'on se passait de main en main, comme la lampe de vie dont parle l'Ecriture. Si bien que, le lundi i3 mars 1820, quand les libraires étalèrent à leurs vitrines le volume in-8°qui les renfermait, tout le monde, ou peu s'en faut, put mettre sur la couverture le nom de l'auteur qui y manquait.
« J'ai connu plus tard Lamartine, dit Brifaut dans ses Mémoires (3), et cependant je l'avais connu plus
(1) C'est par elle et chez elle que Lamartine «fut présenté à tout ce qu'il y avait d'illustre, de puissant et d'aimable dans l'ancienne et dans la jeune société française ». (Souvenirs et Portraits, t. II, p. 28.)
(2 Sur l'exemplaire des Méditations de la bibliothèque de Sainte- Beuve, en tête de la pièce intitulée : La Semaine sainte, qui commence par ces vers :
Ici viennent mourir les derniers bruits du monde, Nautoniers sans étoile, abordez, c'est le port ! l'illustre critique avait écrit : « Ce second vers est du duc de Rohan (depuis archevêque et cardinal de Besançon) chez qui Lamartine fit cette pièce. Il avait fait les vers de la strophe, moins le deuxième, et il disait: « Et mon second ? » L'abbé de Rohan lui dit : « Le voici : Nautoniers sans étoile, etc. » Les premières Méditations furent recueillies par l'abbé de Bohan et choisies entre plusieurs albums où elles étaient dispersées avec d'autres. »
(3) Brifaut, qui avait un pied dans les deux camps, ayant collaboré au Lycée français, dès sa fondation, ne cachait pas ses préférences pour certains romantiques, j'entends pour ceux qui, comme Lamartine, respectaient la grande tradition. En 1829, quand le poète des Méditations se porta de nouveau à l'Académie française, il fut un de ses plus chauds partisans. Lire à ce sujet, dans les Lettres à Lamartine, sa lettre du 26 octobre 1829.
LAMÀRTIN1 ' E ROM IN '
I tôt - Ceci a l'air d'une énigme : il faut en donner le mot. Nous allions souvent, lui et moi, dans une maison très fréquentée, celle de l'aimable auteur des Croisades. Lamartine, très jeune alors, et moi qui n'étais pas vieux, nous nous mîmes une fois à causer ensemble. Il débutait dans le monde, il n'avait point de nom ; mais il était, comme il le dit assez naïvement luimême, un des hommes les plus remarquables qu'on pût rencontrer. Sa belle et sa noble figure, dont il donna une description si pompeuse et si détaillée, frappait à la première vue : la poésie se jouait sur son front, dont elle s'est trop vite envolée ; ses grands cheveux bouclés lui donnaient quelque ressemblance avec l'Apollon du Belvédère : il paraissait la réalisation vivante de cet idéal jeté en marbre. S'il prenait par les veux, c'était bien autre chose quand ses paroles d'or tombaient avec un bruit délicieux dans l'oreille. Je ne me lassais pas de l'écouter et je médisais: si celui-là ne fait pas son chemin, il y aura bien du malheur ; puis je me rapprochais de lui pour l'écouter encore. En le quittant, j'éprouvais le désir de le revoir, et ce désir était souvent satisfait, mais ce n'était que chez Michaud. Je ne le rencontrais point ailleurs. Il savait mon nom, j'ignorais le sien; comme je ne suis pas curieux, je ne le demandai point, content et sûr de le retrouver à jour nommé dans le salon de notre ami commun...
a Quelques années s'écoulent. J'entends parler avec des éloges inouïs des Méditations poétiques. Je les prends chez mon libraire, je les lis, non, je les dévore, et tout en les dévorant je m'écrie: Je connais l'auteur, c'est mon ami anonyme: il n'y a que lui qui ait pu écrire avec cette verve et ce bonheur d'expression, et
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cette sublimité de pensées et d'images. J'en étais là lorsque M. de Lagrenée, celui que nous avons vu ambassadeur à la Chine, jeune étudiant diplomatique alors, vint chez moi pour m'engager à déjeuner le jour suivant. Nous avions ensemble des rapports assez suivis, et nous vivions dans les mêmes cercles. J'accepte, surtout quand il m'a promis la présence de l'auteur à la mode, du célèbre Lamartine, de celui dont les trompettes de la Renommée répètent chaque matin les louanges. Vgyons, dis-je en moi-mèmr. si j'ai deviné juste. J'arrive à l'heure indiquée, à peine entré, je reconnais l'homme que je cherchais, et j'éteins ma lanterne.
« Si je renouai bien vite avec lui, je n'ai pas besoin de le dire. Notre matinée se passa divinement. Il nous dit des vers nouvellement éclos de son génie ; il les débitait comme un prophète sur un trépied : l'inspiration lui donnait je ne ne sais quoi de surnaturel. Oh! avec quelle religieuse attention chacun de nous recueillait dans son cœur ces magnifiques stances, qui le pénétraient des joies du ciel. Cette étroite salle à manger se changeait pour nous en un sanctuaire où les anges faisaient la répétition de leurs concerts séraphiques. Je ne loue pas bien ; mais qui peut louer dignement dételles poésies? Quelles paroles ont assez d'éloquence pour peindre les bouleversements de nos pensées, les ravissements de nos âmes, jetées par une magie inconnue dans cet ordre d'incomparables beautés ! La langue poétique semblait s'être agrandie, épurée, perfectionnée. Lorsqu'il eut achevé son hymne lyrique, nous nous regardions tous, muets, haletants, étonnés, éperdus, comme si quelque grand événement avait changé la marche des choses sur la terre. Et qui
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produisait ces merveilles? Un mousquetaire réformé de vingt-neuf ans (i ). »
J'ai cité tout au long- ce passade des Mémoires de Brifaut, parce qu'il est inconnu et qu'il donne bien l'idée de l'action exercée par Lamartine sur tous ceux qui l'entendaient.
Ce récit est d'ailleurs confirmé par tous les témoignages du temps. Nous savons que Villemain fut transporté par les Méditations, que Tallevrand passa toute une nuit à les lire, que Mole, Pasquier, Mounier et tous les doctrinaires qui étaient les plus anti-poètes de la terre en parlaient avec enthousiasme, que le roi Louis XVIII, qui était un fin lettré, accorda une pension au jeune poète après les avoir annotées de sa rnain,bref, que les Parisiens « frappés de folie comme les Abdéritains qui répétaient sans cesse le chœur d'Euripide : Amour, puissant amour ! s'abordaient en récitant quelques stances du Lac. »
« On ne saurait s'imaginer aujourd'hui, dit Théophile Gautier, après tant de révolutions, d'écroulements et de vicissitudes dans les choses humaines, après tant de systèmes littéraires essayés et tombés en oubli, tant d'excès de pensée et de langage, l'enivrement universel produit par les Méditations. Ce fut comme un souffle de fraîcheur et de rajeunissement, comme une palpitation d'ailes qui passaient sur les âmes. Les jeunes gens, les jeunes filles, les femmes s'enthousiasmaient jusqu'à l'adoration. Le nom de Lamartine était sur toutes les bouches... Jamais succès n'eut de proportions pareilles (2 . »
(1) Œuvres de Charles Brifaut, publiées en i858 chez Prosper Diard. t. I, p. 491 et suiv.
(■2 Cf. Portraits contemporains.
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Il n'y avait guère que les classiques attardés qui, pour contrecarrer l'opinion générale, s'évertuaient à tourner le jeune poète en ridicule. « On l'appelle le ]>ortr des prosateurs, écrivait Soumet à Jules de Rességuier, et l'on ne se doute pas de l'éloge que renferme ce jugement [i). »
Quant à M1"' de Genlis qui, au dire de la duchesse de Broglie (2), faisait cause commune avec Luce de Lancival, Legouvé et Baour-Lormian, je crois bien qu'il y avait dans son opposition un peu de rancune. Elle n'ignorait pas que Lamartine était le petit-fils de de Mme des Roys, ancienne sous-gouvernante des enfants du duc d'Orléans, et comme elle avait eu mainte fois maille à partir avec elle, du temps qu'elle l'avait sous ses ordres au Palais-Royal, elle ne devait pas être fâchée de faire payer au jeune poète des Méditations les arrérages de sa vieille antipathie contre sa grand'mère.