‹ Lamartine de 1816 à 1830: Elvire et les "Méditations". Documents inéditsChapitre 39 sur 72 · II. JOSEPH ROCHER ET EUG. DE GENOUDE · texte numérisé non relu

II. JOSEPH ROCHER ET EUG. DE GENOUDE

Voilà donc quelles furent à Paris les premières relations mondainesetlittéraires de Lamartine. Aymon de Virieu l'avait introduit dans le faubourg Saint- Germain; Joseph Rocher le mit en rapports avec M. de Genoude (3) et le duc de Rohan; et c'est par

(1) Cf. Victor Hugo avant i83o, par Ed. Birc, p. i53.

I2) Lettres à Lamartine, p. ig.

'■'■ Eu?, de Genoude comprit dautant mieux Lamartine, qu'il traduisait en ce moment la Bible, son livre de prédilection. Lamartine lui écrivait le 26 juin 1819 : «Depuis quelques jours, toute la maison était occupée de vous. J'y avais parlé des Psaumes; on les avait fait venir de Lyon. On en lit un peu chaque jour : les juges sont délicats et tout

i.amwuim; I'.t LÉCOLI ROMANTIQUE

M. rie Genoude qu'il connut Lamennais, et par le duc de Rohan qu'il connut Victor Hugo.

Joseph Rocher n'a laissé aucun nom dans la littérature, mais, plus heureux en cela que beaucoup d'autres qui ont publié un ou plusieurs volumes de vers, il ne mourra pas tout entier, grâce au bon souvenir que lui gardèrent toute leur vie les deux plus grands poètes du xixe siècle.

Lamartine l'avait rencontré à Paris au mois de février i8i('u i). C'était un jeune homme du Dauphiné, « d'une tournure charmante et d'une figure très spirituelle et très fine », que son goût pour l'éloquence et la poésie avait attiré clans la capitale (2). Sainte- Beuve dit qu'il prêtait quelquefois son appartement de la rue Saint-Dominique à Lamartine pour des déjeuners de jeunesse, et parle .d'une ode qu'il aurait adressée au futur auteur des Méditations pour l'exhorter aux beaux vers et à l'ambition lyrique. Lamartine y fait allusion lui aussi, dans sa correspondance, et nous avons vu qu'il lui dédia son ode de l'Enthousiasme . Il avait pour le talent poétique de Rocher la plus haute estime (3) et comparait un jour

le monde est de mon avis ; ou est pleinement satisfait, on s'enthousiasme. >>

C'est Genoude, on s'en souvient, qui présenta les Méditations au public dans l'avertissement de l'ouvrage. A dater de ce jour il entretint une correspondance régulière avec Lamartine, qui le chargeait de toutes ses affaires d'édition et d'argent.

(i) Lamartine était descendu alors, rue du Hasard, hôtel des Deux- Ponts. C'est là que Rocher lui fut présenté le 7 février 1816 par « le petit Charint », ami de Fortuné de Vaugelas, lequel avait connu Lamartine au collège de Belley.

(5) Il était né à la Gôte-Saint-André Isère), le 7 juillet 1794.

< ... Vous n'êtes pas de ces gens qu'on oublie, assurez-vous en, lui écrivait-il d'Aix-les-Bains. le 20 août 1819, et vous en aurez la preuve quand vous reverrez M. de M... (Mathieu de Montmorency et autres personnes de vos environs avec qui nous n'avons cessé de nous

telle pièce de lui sur l'Immortalité de l'âme « aux meilleurs vers de Fontanes récités sous les chênes de Fontainebleau et restés dans la mémoire de Chateaubriand (i)». Cependant cette pièce, présentée en 182 1 au concours des Jeux Floraux en même temps qu'une autre sur les Troubles actuels de l'Europe, ne fut l'objet d'aucune distinction, et c'est à grand'peine que Victor Hugo obtint de Jules de Rességuier qu'elle lut insérée clans le recueil de l'Académie de Clémence Isaure (2). Encore ne ligure- t-elle qu'à la table des matières dans l'exemplaire de l'année 1821, que j'ai consulté à la Bibliothèque nationale (3). Est-ce son peu de succès à Toulouse qui dégoûta Joseph Rocher du culte des Muses? Peut-être : en tout cas il semblait avoir renoncé à la poésie dès 1826, car, au mois de juillet de cette année, Lamartine déplorait que sa verve fût tarie, et quelque temps après il était nommé conseiller à la cour royale de Grenoble d'où il passa à celle de Lyon. Trois ans plus tard il entra au minis-

cntretenir de vous et de pronostiquer votre destinée future. Elle sera plus belle que votre modestie outrée ne vous permet de le croire, soyezen sûr; et laissez-vous un peu juger par les autres, ou bien comparezvous avec tout ce qui rime autour de vous à Paris. Courage donc! produisez tout ce que vous pourrez, laissez les places à Grenoble aux malheureux qui ont besoin de places pour dîner, et vous, qui êtes bien tranquille sur votre avenir, ne vous occupez pas de ce plat monde réel, et montez plus haut!

La, foulant à vos pieds cet univers visible,

Planons en liberté dans les champs du possible !

Notre âme est à l'étroit dans sa vaste prison :

Il nous faut un séjour qui n'ait pas d'horizon. [Corresp. de Lamartine, t. II, p. 63-64.) (i) Souvenirs et portraits, t. III, p. 10 et 16.

(2) Corresp. de Victor Hugo, t. I, p. i5.

(3) C'est probablement ce qui a induit en erreur M. Edmond Biré dans son livre sur Victor Hugo avant 1800, p. i34- — Cependant ce poème fut imprimé et intercalé entre les paires xxx et xxxi dans l'exemplaire du Recueil des Jeux Floraux pour l'année 1821, que j'ai sous les yeux. avec cette mention de la main de Rocher : « poème qui a obtenu la ire mention honorable. » Il est paginé en chiffres arabes de 1 à 7,

LAMARTINE ET l'ÉCOI.i: ROMANTIQUE 2l\l

tère de la Justice comme secrétaire général de M. de Courvoisier. Lors delà retraite de ce dernier (mai i83o) il devint conseiller à la Cour de cassation. Nommé, après le coup d'Etat, membre du conseil supérieur de l'instruction publique, il quitta, en [856,1a magistrature pour aller remplir les fonctions de recteur de l'Académie de Toulouse. Mais il rimait encore dans ses heures de loisir (i), et je suis convaincu qu'on trouverait dans ses papiers plus d'une pièce de vers, ne fûtce que des traductions d'Horace, du temps qu'il portait la robe roug-e fourrée d'hermine. Ge qui me fortifie clans cette croyance, c'est qu'au printemps de 1861 la mort du fils de M. de Carbonel, receveur des finances de Toulouse, lui inspira les vers suivants que je dois à l'obligeante communication de M. Marsan, professeur à la Faculté des lettres de cette ville :

Le front enveloppé de deuil,

Des morts je visitais la cendre :

Oui de nous, au pied d'un cercueil,

N'a pas des larmes à répandre?

J'errais, d'un pieux trouble en secret agité, Sur ces confins du temps et de l'éternité. L*if aux pâles rameaux m'appelait sous son ombre ; Car l'astre qui remplit l'immensité des cieux, En couvrant ces tombeaux d'un reflet radieux, De mon cœur attristé rendait la nuit plus sombre.

Je me disais : Ce flambeau qui nous luit Eclaire le néant de nos vaines pensées, Tant de stériles vœux, tant d'ardeurs insensées, Puis ce morne silence après un peu de bruit ! Si du moins on n'entrait dans ces muets abîmes Que par de lonç^s détours sur le sol des vivants !

Mais la mort choisit ses victimes

(1) Il resta fidèle aussi à ses premières amitiés littéraires. Brifaut écrivait à Lamartine le 26 octobre 1829, à propos de sa candidature à l'Académie française, qu'il l'engageait avenir la soutenir de sa personne : 1 Votre ami Rocher, qui a dîné hier chez moi, est tout à fait de mon avis. Votre résistance le désespère. »

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Dans une vie en fleur comme au déclin des ans. Approchons de ce tertre où des mains fraternelles, Tremblantes, ont jeté des touffes d'immortelles; Un nom, type d'honneur consacré par le temps,

Au sein du marbre noir rayonne ; Naguère il abritait, ainsi qu'une couronne, Un front paré de ses dix-sept printemps.

Ce lys déposé sous la pierre S'élevait au matin, embelli par l'espoir,

Et ce n'est pas le vent du soir

Qui Ta fait pencher vers la terre !

Sur quelle haute cime as-tu pris ton essor, Jeune âme, de tendresse ineffable trésor, Parfum que recelait un vase plein de grâce?

Dieu du ciel, découvre ta face !

Sacrés parvis, ouvrez vos portes d'or!

Mon œil, comme un rayon qui traverse la nue, De la voûte de feu sondant les profondeurs, Entrevoit sous l'éclat des divines splendeurs Ces nobles traits empreints d'une joie inconnue. C'est là (dernier refuge offert à nos douleurs, Terme de notre exil sur la rive étrangère) Que le retrouverait le regard d'une mère,

S'il n'était voilé, par ses pleurs.

En haut comme ici-bas veillant sur ceux qu'il aime,

Au passé liant l'avenir, Invisible à leurs yeux, il guidera lui-même Leurs pas mieux assurés jusqu'à l'heure suprême

Qui doit un jour les réunir.

Son souffle affermira leur force qui succombe ; De leurs communs destins resserrant le faisceau,

Il fera tenir à sa tombe

Les promesses de son berceau.

Oh! descends de ton ciel! sur eux plane en silence! Le calme leur viendra d'où leur vient la souffrance; Oui fait couler leurs pleurs peut seul les essuyer. Par ton magique attrait révèle ta présence;

Comme aux jours de ton enfance,

Sois l'ange de leur foyer !

Ces vers n'ont rien de romantique et font effectivement plutôt songer à Fontanes qu'à Lamartine; mais ils sont faciles, d'un tour agréable, et j'exprime

LAHARTINI OLB ROMANTIQUE

ici le vo'ii que les héritiers de Josepb Rocher — qui mourut à Lvon le 27 janvier 186^ — réunissent le plus tùi possible dans un bouquet funéraire les quelques fleurs poétiquesde son petit jardin. Elles ne pourraient que servir sa mémoire.

J'ai dit que ce fut Rocher qui mit Lamartine en rapports avec le duc de Rohan et, par ce dernier, avec Victor Hugo. Voici dans quelles circonstances.

Quoiqu'il eût pris la résolution, aussitôt après la mort tragique de sa femme, de se retirer du monde pour se consacrer à Dieu, le duc de Rohan, qui avait la passion des beaux vers, s'était enthousiasmé pour ceux de Lamartine que Rocher et Genoude lui avaient récités dans leurs entretiens. Il leur témoigna le désir de le voir. Mais Lamartine répugnait, moins par fierté que par sauvagerie, à se présenter lui-même chez un grand seigneur. Ses amis le dirent au duc de Rohan qui, trouvant la chose toute naturelle, leur répondit « qu'à ses yeux le grand seigneur était celui qui avait le plus de parenté de nature avec Racine et qu'il n'hésiterait pas à le prouver en venant lui-même chez le jeune poète solliciter son amitié (1) ». Il vint, en effet, le visiter dès le lendemain dans son petit entresol de l'hôtel Richelieu, et de ce jour-là ils furent amis. Invité quelque temps après par le duc à passer la semaine sainte à son château de la Roche-Guvon, Lamartine accepta avec empressement et paya sa bienvenue en composant la très belle Méditation dont, au dire de Sainte-Beuve, le deuxième vers lui fut soufflé par son hôte. Cela mit le sceau à leur amitié. On n'a qu'à lire les lettres qu'ils échangèrent au prin-

(1) Souvenirs et Portraits, t. I, p.3$i.

temps et dans l'été de l'année 1819 pour voir que leur commerce était devenu tout de suite très tendre et que toutes les prévenances venaient du côté du grand seigneur (1).

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