I.AM.UITIN'E
admiration qui rendait Victor Hugo jaloux. C'est au point que lorsqu'il fut question d'envoyer Lamartine en Grèce, il lui demanda de le prendre avec lui comme secrétaire. La révolution de i83o, en mettant ce beau rêve en pièces, ne le détacha pas pour cela de Lamartine, au contraire. Comme il était libéral, il trouva tout naturel que, de royaliste qu'il était la veille, Lamartine devînt constitutionnel le lendemain. Cependant c'est la politique qui finit par les diviser, ou plutôt qui mit un certain froid entre eux. Encore ce froid vint-il uniquement du côté de Sainte-Beuve, après que Lamartine eut pris position à la Chambre des députés. Sa mauvaise humeur commença de se faire jour vers 1837 et s'accusa nettement dans le compterendu de la Chute d'un ange.
« Avec quelle admiration, écrivait-il à Juste Olivier le 20 juin i838, ai-je lu un article du Semeur sur ï Ange déchu ! Avec quelleédification ! Comme c'est la charité chrétienne dans la critique littéraire! et penser •que probablement Lamartine ne prendra jamais la peine de lire sérieusement cela et qu'il dira négligemment peut-être en jetant la feuille : « Ils sont furieux contre moi ! » — sans leur en vouloir.
« Quelqu'un lui parlait quelques jours après la publication, ou essayait de lui parler de son poème : « J'ai lu votre dernier. — Ah! vous êtes plus avancé que moi, mon cher, car je ne l'ai pas lu encore! »
C'est sur ce ton de persiflage qu'il parlera désormais de Lamartine.
Le ier janvier 1842, il écrivait à Juste Olivier : e Lamartine vient de faire des bêtises avec sa candidature, le détail de tout cela est affligeant pour l'intelligence humaine. Se peut-il que le génie politique
LAMARTINE ET L ECOLE ROMANTIQUE 2f)l
se voit affligé d'une niaiserie si flagrante, d'une candeur d'intrigue si hèle ! On n'est jamais sûr, disait l'autre jour lloyer-Collard, que lorsqu'on vient d'entendre de lui nu magnifique discours presque sublime, en le rencontrant dans les couloirs de la Chambre et en le félicitant, il ne vous réponde à l'oreille : « Cela n'est pas étonnant, voyez-vous, car, entre nous, je suis le Père éternel. »
Le 1 1 février ;843 :
« Le lendemain de son discours, Mme Sand avait écrit une grande lettre de félicitations à la suite de laquelle Lamartine l'était allé voir. Il l'a trouvée à 5 heures du soir encore couchée; elle s'est levée pour lui, a paru en espèce de sarrau un peu ouvert ; on a fait apporter des cigares et l'on a causé politique et humanité. C'est la première fois que ces deux grands génies causaient face à face. Jusque-là, George Sand avait tout l'air de le mépriser un peu. Ouinet aussi a écrit à Lamartine pour le féliciter. Tout cela n'empêche pas qu'il soit fou et qui pis est un peu ambitieux. Mais le inonde est grand et les goûts sont différents. »
De là à partager l'avis de Chateaubriand, que le grand poète n'était qu'un grand dadais, il n'y avait qu'un pas(i).Il le franchit sans hésiter, en 1 848, quand il le vit aux prises avec l'insurrection. On a dit qu'il n'avait pas le sens du chevaleresque; il est certain qu'il ne se douta pas sur le moment du courage que Lamartine dut déployer pour forcer les émeutiers à lever la crosse en l'air devant le drapeau tricolore.
« Il y a encore de la poésie dans les choses, écrivait-il à Juste Olivier, le 17 avril 1848. Imaginez-vous
(1) Cf. Chateaubriand et son groupe littéraire, appendice.
qu'hier en vous quittant, après être allé faire une petite visite près de la place de ia Bastille, je rabattais du côté de l'Hôtel de Ville, oubliant que le passage devait être encombré. Après avoir essayédepousserjusqu'au pont d'Arcole et avoir perdu une demi-heure dans la foule, vers 6 h. i 2, je rebroussai du côté de l'église Saint-Gervais pour tourner derrière l'Hôtel de Ville et arriver chez moi par ce circuit. Je pris une ruelle qui longe la nef et le chevet de Saint-Gervais : deux hommes faisaient comme moi et marchaient devant moi. L'un d eux se retourna, c'était Lamartine. Il sortait de l'Hôtel de Ville par une petite porte et se dérobait à son triomphe pour rentrer chez lui et rassurer sa femme. Je l'ai conduit jusqu'à une place de voitures, près l'imprimerie royale. Dans ces cinq minutes je lui ai dit à brùle-pouvpoint tout ce qu'on pouvait trouver de plus énergique sur la situation, la nécessité de nous en tirer, de prendre sur soi, et qu'on aurait une force encore plus grande qu'on pouvait soupçonner, en faisant appel à la population sur ce point d'ordre et de vraie liberté : Je vous conterai ce qu'il m'a dit de très significatif. Il était au reste dans un grand contentement de cette manifestation qui passait les espérances (1). »
Un mois plus tard, le i5 mai. quelques minutes avant que la Chambre fut envahie, une bande d'individus demandait à grands cris qu'on lui ouvrît la grille qui ferme l'entrée du palais de côté du pont. Lamartine vint haranguer cette multitude, escorté de Marie et d'Hetzel. « J'étais derrière la grille, raconte Auguste Barbier, au nombre des gardes nationaux qui station-
1 1 Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et Mme Juste Olivier.
LAMARTINE il l'ÉCOLB ROMANTIQUE 2(j6
naient sur le trottoir. A peine eut-il prononcé quelques paroles qu'on couvrit sa voix sous les huéesetlesinjures, et une bande s'écria: « Assez de blagues comme cela, nous n'en voulons ]>lns!... » Un quart d'heure après la grille était forcée... » Et Barbier d'ajouter : « Ce mot blaguem'es[ toujours resté dans la mémoire. Quel triste paiement de ses efforts pour établir la République, et quel aimable salaire du livre des Girondins! O popularité (i) ! »
A la bonne heure! Voilà au moins un cri qui honore celui qui l'a poussé! Ce n'est pas le seul que la ruine et l'abandon de Lamartine ait arraché au poète de l '/dole et de la Curée. Quant à Sainte-Beuve, cette ruine et cet abandon ne lui inspirèrent aucune pitié (2). Que dis-je? il profita de la publication des Confidences pour donner au glorieux vaincu de 1848 le coup de pied de l'âne (3).
(1) Souvenirs d'Auguste Barbier, p. 277.
(2) On lit dans ses Cahiers, p. io3 0 24 juin. Horrible journée. Lamartine et ses collègues abdiquent; ils ont régné par l'anarchie ; ils lèguent la guerre civile à la dictature. Ce régime Lamartine, malgré quelques beaux jours, sera aussi méprisé dans l'histoire que le ministère Lafjitte. Tout ce qu'a fait Lamartine depuis le lendemain de la journée du 16 avril est ce qui a amené ce que nous voyons. »
1.'. Il ne fut pas le seul. Quelques années après, Ulric Guttinsuer l'outrageait à son tour dans un article de la Gazette de France, oubliant les beaux vers qu'il lui avait dédiés, en i836, après une lecture de Jocelyn (1). En ce temps-là, comme il ne partageait pas ses idées sur la peine de mort, Guttinîruer l'appelait :
Apôtre libéral d'inique tolérance!
et lui disait :
Homme d'illusion, je t'aime et je t'admire! En i858, il l'accusait durement de n'avoir pas sauvé la France en faisant un coup d'Etat. Et comme Lamartine lui reprochait de manquer de générosité et d'opportunité en l'accusant devant ses ennemis de sa seule faute morale en politique; comme il lui disait : 0 Que savez-vous si cette forluue n'est pas pour quelques centimes dans la vôtre et si cette vie n'est pas pour quel lues gouttes de sang dans vos veines? », Guttinguer lui ripostait : « Cette fortune, ce sang qui vous doivent peut-être
(1) Lire cetle pièce dans les Deux âges du poète.
Un autre que Lamartine eût tiré vengeance à la première occasion de cette lâcheté et de cette ingratitude, mais si la vengeance e>l le plaisir des dieux, elle ne fut jamais le sien. On aurait tordu, suivant son expression, son cœur comme une éponge, sans qu'une goutte de haine ou même de fiel tombât sur aucun nom vivant.
Il avait foi dans la justice de l'histoire et s'en remettait à elle du soin de le venger un jour de ses insulteurs. Quelques années après, le nom de Sainte-Beuve s'étant présenté sous sa plume, il se contenta de lui consacrer les lignes suivantes : « Le sauvage Sainte- Beuve écrit, dans une retraite de faubourg qu'il a fermée jeune sur lui, des critiques quelquefois amères d'humeur, toujours étincelantes de bile, splendida bilis (Horace) ; il étudie l'envers des événements et des hommes, en se moquant souvent de l'endroit, et il n'a pas toujours tort, car dans la vie humaine l'endroit est le côté des hommes, Y envers est le côté de Dieu (i). »
Un peu plus tard encore, comme il passait en revue dans une Nuit de souvenirs les hommes de son temps qu'il avait personnellement connus et qui, par l'intelligence, la grandeur de l'esprit ou la supériorité du talent, composaient l'élite du siècle, il s'arrêta devant le nom de Sainte-Beuve et laissa tomber de sa plume la page émue, éloquente et fine que voici:
« Il y eut en ce temps-là un poète que j'aimai, qui
quelques centimes et quelques gouttes, suivant vous, ont été bien blessés, bien altérés par votre faute unique, mais immense ei terrible, voilà ce qui est bien certain et ce que je sens tous les jours et ce qui m'empêche d'être aussi reconnaissant que je devrais l'être peut-être et de vous admirer de n'avoir pas été un monstre. » (Lettres inédiles.
(i) Souvenirs et portraits, t. II, p. 227, article sur Mme Récamier.
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m'aima, que j 'aime encore et qui ne m'aime plus :
; M. Sainte-Beuve. On a raillé ses Consola/ions,
poésies un peu étranges, mais les plus pénétrantes qni
aient été écrites en français depuis qu'on pleure en France. Quant à moi, je ne puis les relire sans attendrissement. Attendrir, n'est-ce pas plus qu'éblouir? Si Werther avait écrit un poème la veille de sa mort, ce serait certainement celui-là. C'est la poésie de la maladie : hélas ! la maladie n'est-elle pas un état de l'âme pour lequel Dieu devait créer sa poésie et son poète ? Sainte-Beuve fut ce poète de la nostalgie de i'àme sur la terre. Que les bien-portants le raillent: quant à moi, je suis malade et je le relis.
« Depuis, il a laissé les vers ; il a donné à la prose des inflexions, des contours, des inattendus d'expression, des finesses et des souplesses qui rendent son style semblable à des chuchotements inarticulés entre des êtres dont la seule langue serait le tact.
« Il a écrit à la loupe, il a rendu visibles des mondes sur un brin d'herbe, il a miniature le cœur humain ; il a été le Rembrandt des demi-jours et des deminuances. Il a efféminé le style à force d'analyser la sensation.
« Puis, tout à coup, il a changé de plume, comme <»n change d'outil sur l'établi du lapidaire, selon qu'on veut graver surl'onvx en lettres illisibles ou en lettres majuscules et il a écritalors dans un style simple, clair, solide, tantôt en creux, tantôt en relief, sur la vie et les œuvres des hommes et des femmes de lettres, des études qui élèvent la critique littéraire presque à la hauteur de l'histoire. Qui sait quelle métamorphose n'attend pas encore cet écrivain que les années transfigurent au lieu de le pétrifier? Mme Récamier l'ado-
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rait, je le crois bien; même entre Ballanche, Brifaut, le duc de Xoailles, M. de Chateaubriand, Ampère, Mme de Girardin, gloires familières de son salon, où aurait-elle trouvé un plus fin causeur pour les commodités ou pour les délices de la conversation. Combien je regrette cette conversation, le plus inédit et le plus ineffaçable de ses livres (i) ! »
Sainte-Beuve que j'aime encore et qui ne m'aime plus! quel plus tendre reproche !... Enlisant ces lignes le critique des Lundis en fut remué jusqu'au fond de son être, et, prenant sa plume des bons jours, il écrivit à M. Jules de Saint-Amour la lettre suivante :
Ce 2/1 novembre i856.
« Je reconnais bien là votre bienveillance, monsieur et cher compatriote, et vos affectueux sentiments. Vous avez bien raison de croire que quand on a aimé M. de Lamartine, on l'aime toujours. 11 a été, en effet, l'une des passions de ma jeunesse, ma grande passion poétique, du moment que l'àme poétique s'est éveillée en moi. Au temps où j'étais le plus lié avec Hugo, il médisait: « Vous aimez mieux Lamartine que moi; je ne vous en veux pas, et je suis de votre avis. «L'article que M. de Lamartine m'a consacré dans ses Entretiens m'est allé au cœur : j'ai reconnu là cette indulgence supérieure qui dans ce cas particulier était presque de la clémence. Il a dit de moi ce que j ambitionnais le plus qu'on en dit ; car qui a été poète l'est toujours au fond du cœur; même lorsqu'il a l'air d'y avoir renoncé.
« Il est bien vrai que lorsque M. de Lamartine est devenu un politique, je n'ai pu me décider aie suivre :
(1) Souvenirs et Portraits, t. III, p. 43-45.
i VMUtlIM il il ILS ROMANTIQUE 2(W
je l'aimais trop sous sa première forme; je m'étais fait un idéal, il en substituait un autre, .le ne l'ai pas voulu. J'en soutirais. C'est là sans doute une manière exclusive de sentir, mais les affections vives et premières sont ainsi. Le malheur, c'est qu'obligé à un certain moment, un peu par ma nature et vocation d'esprit, et beaucoup parla nécessité et le besoin de vivre, d'embrasser la profession de critique, dejiif/eur, j'ai été inévitablement amené à exprimer publiquement nies dissidences et à dire tout haut ce qu'il eût été plus conforme à ma première condition de poète et d'honnête homme de garder pour moi.
« Croyez encore que j'en ai souifert : j'ai dû violer plus d'une fois ma propre admiration secrète et mon culte ancien; les natures délicates ne réagissent pas sans douleur contre elles-mêmes. Non pas certes que je n'apprécie les éminents services que M. de Lamartine, homme politique, a rendus à certains jours à la société : mais l'avouerai-je ? Est-ce un excès de délicatesse et de puritanisme littéraire? J'aurais encore mieux aimé qu'il ne se mît pas dans le cas d'avoir à les rendre. C'est de l'égoïsme, me direz-vous, que se figurer ainsi obstinément les poètes dans un monde à part, et de leur interdire d'en sortir, parce qu'on les préfère et qu'on les trouve plus à son gré dans cette première forme de jeunesse et avec le nimbe d'or. Peut-être ai- j e tort, en effet ! J'en viens toujours à Virgile que je ne saurais mefigurer comme le compétiteur ou l'antagoniste d'Antoine ou d'Octave. M. de Lamartine, dans une admirable pièce de sa jeunesse i les Préludes), a parcouru six ou sept modes, et montre qu'il comprenait toutes ces manières d'être et de vivre comme s'il avait sept âmes; j'avais fait choix chez lui
de deux ou trois âmes. Elles me suffisaient; je les notais si bien ! quand est venu le tour des autres âmes à se produire, je me suis détaché. J'ai dit : Ce n'est pas lui ! — bien que, pour ceux qui le connaissaient mieux, ce fut sans doute lui encore.
« Agréez, cher monsieur, toutes ces explications et ces excuses. Ce que je sais bien, c'est que le jour où M. de Lamartine passait à l'Arc de l'Etoile cette immense revue parisienne des lilas au bout des fusils (en avril 1848), je passais moi cette après-midi à relire avec une de mes meilleures amies d'alors (la regrettable et poétique M'"e d'Arbouville), plusieurs pièces de ses Secondes Méditations, sa pièce intitulée Sagesse et ses Préludes même. On ne fait pas cela quand on n'aime pas un homme, seulement on l'aime autrement que d'autres ne font (i). »
Reste à savoir si cette manière d'aimer est la bonne. Moi, j'en doute. Que Sainte-Beuve ait regretté la première forme de Lamartine, je le comprends, et il y en a d'autres, mais que, sous prétexte qu'il faut vivre, il ait exprimé ses dissidences, quant à la seconde, de la façon injuste et cruelle que chacun peut lire encore, puisque la pag'e est restée dans ses Lundis, voilà qui passe les bornes de la critique, lorsqu'on a la prétention d'être toujours poète et « honnête homme ».
Mais faute avouée est à moitié pardonnée, dit-on. Montrons-nous aussi généreux que le fut Lamartine envers tous ceux qui l'avaient outragé ou méconnu, et puisque Sainte-Beuve vient de parler des deux formes de son génie, contentons-nous d'exprimer le regret, nous aussi, qu'il ne se soit pas souvenu plus souvent de la première dans la deuxième forme du sien.
(i Lettres à Lamartine, pp. 281-284.