‹ Lamartine de 1816 à 1830: Elvire et les "Méditations". Documents inéditsChapitre 56 sur 72 · LETTRE DU DUC DE ROUAN SUR LA MALADIE DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

LETTRE DU DUC DE ROUAN SUR LA MALADIE DE LAMARTINE

Parais, le 7 mars 1820.

Il y a bien longtemps que j'ai le désir et que je l'orme chaque jour le projet de vous écrire. Je n'ai pas besoin, cependant, de m'excuser de ce long- retard, vous concevez mieux que personne les angoisses et les douleurs qui ont déchiré mon cœur depuis quelques semaines. A peine étais- je hors d'inquiétude pour mon pauvre Lamartine que le coup terrible qui nous a tous accablés est venu fondre sur nous et nous a plongés dans la plus profonde affliction. 0 mon Dieu, que vos desseins sont impénétrables et confondent notre raison, mais qu'ils sont admirables en même temps ! Vous ne frappez que pour consoler et à côté de votre justice vient se placer aussitôt votre miséricorde. Si d'une main vous nous punissez en nous arrachant l'objet de notre amour, de l'autre vous lui ouvrez les portes du ciel et vous nous laissez entrevoir l'espérance.

Rien n'a été touchant, héroïque, chrétien comme la mort de notre excellent prince (I) : uni" foi vive, un repentir sincère, une charité surnaturelle, une espérance sans bornes ont sanctifié derniers moments et nous laissent au milieu de notre douleur la pi us douce confiance en pensant que le nombre de dos protecteurs dans le ciel a été augmenté.

Vous n'avez pas su peut-être la maladie de mon pauvre Alphonse. Je n'essayerai pas de vous peindre mon tourment, mais je vous peindrais aussi difficilement ma joie maintenant. Sun état a été bien grave el il s'esteru frappé â mort. Loin d'être abattu par cette pensée il s'est jeté avec la plus tendre confiance entre les bras île Dieu, et là, ne songeant qu'à son amour, il s'esi résigné avec calme à tout ce «pie la divine providence1 voudrai! décider. II a demande un prêtre qu'il a vu plusieurs luis el auquel il a l'ait une confession générale de sa vie. Dans de cruelles douleurs il ne se permettait pas une plainte; pâle et défiguré, le sourire'était constamment sur ses lèvres comme la paix dans soncœur. Il en était surpris lui-même, ne se dissimulant pas la gran deur de ses fautes, mais ne pouvant envisager que l'amour de son Dieu. Il reprit la ferme résolution de lui consacrer désormais sa vie el de se montrer chrétien jusqu'à son dernier soupir.

Je me réserve de vous dire, quand je vous reverrai, ce qu'il a été pour l'ami qui le soignait pendant cette lono-ue maladie. J'ignore ce que je serais devenu si je l'avais appris malade en pays éloigné. Nous parlions de vous souvent; les soins (pie je lui donnais me rappelaient ceux que j'ai reçus il y a si peu de temps et j'aime tant à me les rappeler. Quand donc revenez-vous ? Je ne puis vous dire combien je le désire, combien vous me manquez. Oh ! je me suis attaché à vous pour la vie et bien tendrement. — Lao-renée est mieux de santé ; son imagination le fait souvent souffrir et me tourmente bien un peu quelquefois. Il est bien exposé : prions beaucoup pour lui, il n'y a que la prière qui console, qui calme, qui fortifie. Adieu, adieu. Recevez toutes mes tendresses, tous mes vœux pour vous, pour M. votre frère. On dit qu'il se marie. Donnez-moi de vos nouvelles si vous pouvez, mais revenez bien vite.

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