I.KS SOUHCES LlirÉllAIIirS DES « MEDITATIONS » I S
(}u'ollos l'eussent déjà couvert de gloire! Comme il {•retendait avoir l'étolVe d'un homme d'action, — et la suite montra qu'il se connaissait assez bien de ce côté — il craijjnait que ses poésies ne lui fissent tort aux yeux de ceux qui distribuaient les places (i) : les écrivains, les poètes surtout, ont si mauvaise réputation dans le monde de la bureaucratie! Vingt fois, après ses premiers triomphes, il voulut renoncer à la poésie, il lui dit adieu en vers admirables. Il y revenait toujours, naturellement et mali^ré lui, d'abord parce qu'il était né poète et qu'il est aussi difficile au poète de naissance cju'au rossignol de ne pas chanter; ensuite parce que ses recueils de poésies lui étaient payés à peu près ce qu'il voulait et que l'argent fut le bourreau de toute sa vie.
Remontez maintenant jusqu'au seizième siècle et feuilletez le livre aussi court que glorieux de la vie de Joachim du Bellay. Vous le verrez, lui aussi, protester dès i5^9, année de ses débuts, dans une préface célèbre, que c'est uniquement pour être agréable à la
(i) Il écrivait à M. de Genoudc. le aO juin i8iq :
« J'ai fail quelcjnes nouvelles Miidilalions c\ue}c voudraisbicn soumettre à M. de Lamennais et à vous; mais je ne suis pas assez bien pour déployer toutes mes ailes et me remettre dans mon Cluuis (poène qu il avait commenct' des i8i3 et qu'il abandonna, comme ses trai^édies ile Méiti'e cl de Zornj'rfe, après le succès triompbal des Mi'ditaliuns). — J'ai de plus en plus resp'-ranec d't'lre einployt- dans la diplomatie, et, jusqu'à ce (luc je n'aie plus une lueur d'espoir de ce côlé, je n'essaierai pas de rien publier. La réputation de poêle est la pire de toutes aux yeux des liommes <pii possèdent ce monde matériel. »
El le même jour au comte de Saint-.Mauris ;
« ... .Si je suis une fois secrétaire d'ambassade et dans une position plus indépendante, je me lancerai alors sans timidilc dans celte carrière Ipoéiique) où je me sens poussé, quoique, à vous [)arler francticraent, je n'y espère pas de très ti^rands succès ; mais c'est là un des risques de cette vocation que vous dr-linissez si bien, de faire les choses pour elles-mêmes et sans en calculer les résultats ; // faut écrire comme on respire, parce qu'il faut respirer, sans savoir pourquoi... » {Curresp., 1. 11, pp. 5o el 5a.)
princesse Marg-uerile, sa Muse et sa bienfaitrice, qu'il continue à faire des vers. Non qu'il ait à se plaindre de la Renommée : c'est sur ses ailes toutes g-randes ouvertes que sont parties /« Défense eiV Olive : mais il lui déplaît d'être confondu parmi la foule des rimeurs de profession ; il tient lui aussi à ce qu'on sache bien qu'il n'est qu'un amateur, et, pour que personne ne puisse en douter, il sème comme à plaisir les négligences dans ses pag-es les mieux venues. Lamartine se corrigeait encore dans les commencements, comme en témoignent ses innombrables retouches des Méditations, Joachim, jamais. Vous pouvez faire lâchasse aux variantes dans ses éditions successives, vous n'en trouverez point. C'est à peine s'il a quelque souci de son orthog-raphe, qu'il abandonne, avec une désinvolture de gentilhomme, à la fantaisie de ses imprimeurs (i).
Quand il partit pour l'Italie, derrière le cardinal du Bellay, son cousin, n'allez pas croire que c'était le pays qui l'attirait. Certes, il était heureux de franchir les Alpes et de voir la Ville qui, sous les Papes comme sous les Césars, était demeurée le premier théâtre du monde, mais il l'était surtout à la pensée qu'il allait trouver au service du cardinal l'emploi de ses facultés actives, car lui aussi se croyait l'étoffe d'un homme d'action. Le rôle d'intendant qu'on lui destinait lui causa des déceptions cruelles, mais il ne perdit pas son temps à Rome; le ciel d'Italie eut sur son imagination la même influence que sur celle de
(i) En cela encore Lamartine lui ressemblait : « La e:rammaire écrase la poésie, écrivait-il un jour à Victor Hus;o. La grammaire n' a pasctc faite pour nous. Nous ne devons pas savoir de langues par principes. Nous devons parler comme la. parole nous vient sur les lèvres. » (Victor Hugo raconté, t. II, p. 104.)
LES SOUnCES LITTtlWIIXKS HES « MÉDITATIONS » 1 87
Lamarline : il acheva de les mûrir tous les deux, cl l'on peut dire en toute vérité que nous lui devons, avec les lh'(/rets et les Méditations, les deux plus belles fleurs qui aient illustré, au seizième et au dix-neuvième siècles, le jardin poétique de la France.