I-.VMVIVTINE ET l'ÉCOI.K UOMWTIOrE 2X
de Sainte-Beuve el de Gullin^uer. — Comment s'en vcnsrea Lamartine. — Une nuit de som^enirs. — a Sainte-Beuvo ne m'aime plus. » — Réponse cimea calpade Saintc-lJeuve.
Quoique Lamartine ait toujours vécu en dehors et comme en marii^e des écoles et des partis, il n'en a pas moins exercé une iniluence profonde sur la littérature et la politique de son temps.
« Ma force future, écrivait-il un jour, tient à l'idée vraie que je n'atj^is que nationalement, personnellement, consciemment (i). »
Cette influence de Lamartine aurait été plus immédiate et plus sensible en poésie, si, par un concours de circonstances heureuses et fâcheuses à la fois, il ne l'avait partac^ée dès le principe et pendant quelque dix ans avec André Chénicr.
Il est bon de se souvenir, en eifet, que les Méditations couraient déjà dans le monde, sous forme de placards ou de co[)ies,au moment où Henri de Latouche publia les poésies d'André Chénier, c'est-à-dire en ' '^ii)(2). C'est même ce qui explique leur immense suc-
s quand elles parurent l'année suivante en librairii', sans nom d'auteur. On s'est demandé pourquoi Lamartine ne les avait pas signées. A quoi cela lui aurait-il servi ? Tous ceux qui lisaient alors connais-
(i, " Jf* suis en dclnrs, disait-il encore, je suis à côté, je suis à IVlat d'idée tout au plus i-l pas à l'elat de parti. » [Corrrsp., t. III, j). 348.)
(a; Sainte-Beuve a dit t^ue c'étaient « les deu.x portes d'ivoire de l'i'iiceintc Duuvelic. » (Portraits contemporains, t. II.
saient les Méditations pour en avoir entendu parler avant leur mise en vente.
Non seulement on les savait par cœur dans les salons de M"^*^ de Raigecourt (i), de la duchesse de Broglie,de M"'e de Montcalm,deM'"ede Saint-Aulaire, etc., où le jeune poète était fêlé comme un héros, mais le duc de Rohan et Mathieu de Montmorency, à la suite du séjour que Lamartine avait fait à la Roche- Guyon pendant la semaine sainte de 1819 (2), en avaient livré quelques-unes à l'impression qu'on se passait de main en main, comme la lampe de vie dont parle l'Ecriture. Si bien que, le lundi i3 mars 1820, quand les libraires étalèrent à leurs vitrines le volume in-8"qui les renfermait, tout le monde, ou peu s'en faut, put mettre sur la couverture le nom de l'auteur qui y manquait.
(( J'ai connu plus tard Lamartine, dit Brifaut dans ses Mémoires (3), et cependant je l'avais connu plus
(i) C'est par elle et chez elle que Lamartine «fut présenté à tout ce qu'il y avait d'illustre, de puissant et d'aimable dar.s l'ancienne et dans la jeune société française ». {Souvenirs el Portraits, t. Il, p, 38.)
(21 Sur l'exemplaire des Afédilations de la bibliothèque de Sainte- Beuve, en tête de la pièce intitulée : La Semaine sainte, qui commence par ces vers :
Ici viennent mourir les derniers bruits du monde, Nautoniers sans étoile, abordez, c'est le port 1 l'illustre critique avait écrit : » Ce second vers est du duc de Rohan (depuis archevêque et cardinal de Besançon) chez qui Lamartine fit celte pièce. Il avait fait les vers de la strophe, moins le deuxième, el il disait: « Et mon second ? » L'abbé de Rohan lui dit : « Le voici : Nautoniers sans étoile, etc. » Les premières Méditations furent recueillies par l'abbé de Rohan et choisies entre plusieurs albums où elles étaient dispersées avec d'autres. »
(3) Brifaut, qui avait un pied dans les deux camps, ayant collaboré au Lycée français, dès sa fondation, ne cachait pas ses préférences pour certains romantiques, j'entends pour ceux qui, comme Lamartine, respectaient la grande tradition. En 1829, quand le poète des Méditations se porta de nouveau à l'Académie française, il fut un de ses plus chauds partisans. Lire à ce sujet, dans les Lettres à Lamartine, sa lettre du 2O octobre 1829.
I \M\I\MNE fT l.'ÉCOI.R HOMANTKjIK 2!i5
[ol. Ceri a l'air d'une énigme : il Tant en donner le mot. Nous allions souvent, lui et moi, dans une maison très fréi|uentée, celle de l'aimable auteur des Croisades. Lamartine, très jeune alors, et moi qui n'étais jias vieux, nous nous mîmes une t'ois à causer ensemble. 11 débutait dans le monde, il n'avait point de nom ; mais il était, comme il le dit assez naïvement luimême, un des hommes les plus remarquables qu'on pût rencontrer. Sa belle et sa noble fi;^ure, dont il donna une description si pom[)euse et si détaillée, frappait à la première vue : la poésie se jouait sur son front, dont elle s'est trop vite envolée ; ses grands cheveux bouclés lui donnaient quelque ressemblance avec l'Apollon du Belvédère : il paraissait la réalisation vivante de cet idéal jeté en marbre. S'il prenait par les yeux, c'était bien autre chose quand ses paroles d'or tombaient avec un bruit délicieux dans l'oreille. Je ne me lassais pas de l'écouter et je médisais; si celui-là ne fait pas son chemin, il y aura bien du malheur; puis je me rapprochais de lui pour l'écouter encore. En le quillant, j'éprouvais le désir de le revoir, et ce désir était souvent satisfait, mais ce n'était que chez Michaud. Je ne le rencontrais point ailleurs. Il savait mon nom, j'ignorais le sien; comme je ne suis pas curieux, je ne le demandai point, content et sûr de le retrouver à jour nommé dans le salon de notre ami commun...
« Quelques années s'écoulent. J'entends parler avec des éloges inouïs des Méditations poêlifjues. Je les prends chez mon libraire je les lis, non, je les dévore, et tout en les dévorant je m'écrie: Je connais l'auteur, c'est mon ami anonyme: il n'y a que lui qui ait pu écrire avec celle verve et ce bonheur d'expression, et
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cette sublimité de pensées et d'images. J'en étais là lorsque M. de Lagrenée, celui que nous avons vu ambassadeur à la Chine, jeune étudiant diplomatique alors, vint chez moi pour m'ençager à déjeuner le jour suivant. Nous avions ensemble des rapports assez suivis, et nous vivions dans les mêmes cercles. J'accepte, surtout quand il m'a promis la présence de l'auteur à la mode, du célèbre Lamartine, de celui dont les trompettes de la Renommée répèlent chaque matin les louanges. Voyons, dis-je en moi-même, si j'ai deviné juste. J'arrive à l'heure indiquée, à peine entré, je reconnais l'homme que je cherchais, et j'éteins ma lanterne.
« Si je renouai bien vite avec lui, je n'ai pas besoin de le dire. Notre matinée se passa divinement. Il nous dit des vers nouvellement éclos de son génie ; il les débitait comme un prophète sur un trépied : l'inspiration lui donnait je ne ne sais quoi de surnaturel. Oh! avec quelle religieuse attention chacun de nous recueillait dans son cœur ces magnifiques stances, qui le pénétraient des joies du ciel. Cette étroite salle à manger se changeait pour nous en un sanctuaire où les anges faisaient la répétition de leurs concerts séraphiques. Je ne loue pas bien ; mais qui peut louer dignement dételles poésies? Quelles paroles ont assez d'éloquence pour peindre les bouleversements de nos pensées, les ravissements de nos âmes, jetées par une magie inconnue dans cet ordre d'incomparables beautés ! La langue poétique semblait s'être agrandie, épurée, perfectionnée. Lorsqu'il eut achevé son hymne lyrique, nous nous regardions tous, muets, haletants, étonnés, éperdus, comme si quelque grand événement avait changé la marché des choses sur la terre. Et qui