‹ Lamartine de 1816 à 1830Chapitre 5 sur 89 · HISTOIRE DE CE LIVI\E I · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE CE LIVI\E I

qui ('tait représentée aujourd'luii la fninille du pliysicien? Mes premières invcsliçations furent dirigées de ce côté. Je savais par rinvenlaire de sa succession que Charles avait eu pour héritiers sa sœur, M""- veuve Jacob, demeurant alors à jMoulins, et les enfants de ses deux frères, CJiarles de Belair et Charles de Talmours, décédés peu de temps avant lui. Charles de Belair avait un fils qui habitait, au moment delà mort de son oncle, à la Fontaine-Saint-Martin, canton de Pontvallain, arrondissement de La Flèche. J'écrivis au maire de celte commune pour lui demander quelques renseignements. Il m'en donna de si complets, de si précis, que je découvrit, à quelque temps de là, tout un nid de petits-neveux de Charles à Paris et dans les environs. L'un d'eux m'apprit que le physicien avait léçué divers objets à son valet de chambre, notamment l'épée avec laquelle, dans une scène fameuse, il avait failli embrocher Marat.et divers portraits, dont une miniature qui, d'après une tradition de famille, n'était autre que celle de Julie. Malheureusement ce valet de chambre, nommé René Blon, était mort en 1882 à la Fontaine-Saint-Martin, et nul ne savait ce que ces objets précieux étaient devenus.

J'écrivis de nouveau au maire de cette commune; il me donna le nom de la personne qui avait hérité de ce valet de chambre, et c'est chez elle, à la Flèche, que j'eus la bonne fortune de trouver le portrait de Julie, avoc beaucoup d'autres choses intéressantes.

LAMAKTINE

Je la reconnus tout de suite, à un détail dont se souvenaient parfaitement deux petits-neveux de Charles qui avaient vu autrefois ce portrait à la Fontaine^ Saint-Martin relie était vêtuedeblanc. Enlaregardant de plus près,je constatai aussi qu'elle ressemblait étonnainmenl, sous son chapeau de soie rose, à son oncle, de Nantes, qui l'avait hospitalisée pendant la Révolution dans son castel du Plessis-la-Musse; enfin, elle répondait d'une manière assez exacte au sig-nalement que Lamartine nous adonné de l'héroïne de Raphaël: le front était petit, les yeux veinés de brun, le nez droit et les lèvres minces. Quant à la mélancolie, dont ses traits étaient enveloppés lorsque le poète fit sa connaissance, si l'ensemble de sa physionomie ne la respirait pas encore, elle éclatait déjà dans ses grands yeux remplis de rêve et comme arrêtés sur une imaçe intérieure. Mais ce qui acheva d'authentiquer à mes yeux cette miniature, c'est que le peintre Elouis qui Ta signée n'avait pu la faire qu'entre 1807 et 18 ri, puisqu'on 1806 il était encore aux Antilles et qu'en 181 1 il fut nommé conservateur du Musée de Caen (i). Julie

{i\ Elouis (Jean-Pierrc-Henri'l est né à Caen le so janvier lyBS. Sa famille était d'orig'ine allemande; son aïeul, qui habitait Worms et s'appelait von Ludwii^, avait traduit son nom par celui d'Elouis en se faisant naturaliser français ; sa mère était d'une famille distinguée du pays d'Auçe et se nommait Anne Dutrou de la Bénardière.

Ses parents l'avaient destiné à la médecine et lui avaient fait faire dans ce but ses études au colièsre du Bois, mais, entraîné par l'exemple de son père, qui était un peintre amateur dislinçué, il renonça à la médecine pour cultiver la peinture. Il entra dans l'atelier de Rcstout dont il devint un des meilleurs élèves et se mit à voyager. En 1788, il passa en Angleterre, où il se fit admettre à l'Académie royale de Londres et se lia d'amitié avec Lawrence, Reynolds et Bartollozzi. Il visita ensuite la

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avait donc environ vin^t-ciiiq ans quand elle posa «levant lui : c'est aussi l'âge qu'elle a sur ce portrait. On juge de la joie que me procura cette découverte. Depuis que j'avais publié dans le Correspondant (i) mon article sur Elvire, on m'écrivait de tous cotés : « Ah! si vous pouviez trouver le portrait de Julie!.. . Tachez donc de nous donner le portrait d'Elvire! » — Les vœux des admirateurs de Lamartine étaient exau- <és : la miniature d'Elvire était en ma possession, je l'avais achett'c pour pouvoir la mettre sous leurs yeux, mon Itonlifiir dépassait mes espérances (2).

HollanJi' el rAllema^ne, revint à Calais pour s'y marier, puis, fuyant les iciicrre^ de la Hévoltiliwn, il s'cmharqua pour lAuicriquc. Durant son M-jour à l'iiiladelpliie il peitrnit en mmiatiire les porlrails de plusieurs fiersonnaq-es illustres, noiammeni celui de\Vashing;toii.. Ayant accompajjné M. de Ilumboldt dans ses voyaa^es scientitiqucs, il tomba entre les mains des Antçlais comme il faisait voile pour l'Atistralie, fut envoyé prisonnier par eux aux Antilles et séjourna plusieurs mois dans l'i'lc de la l'rov" ' il visita maintes fois le duc d'Orléans, depuis Ijouis-i'hilippe,

a dans celle île. Revenu en France en i><<)7, Elouis continua

il' ^.111 art, mais abandonna peu à peu la miniature pour la

peitiliirc à l'huile. Il devint l'ami de Hobert Lefévre, de Steuben, de Guérin et de Denon, qui fut son protecteur. En 1811, la place de conservateur du ^tu-icede Caen étant devenue \acanfe, iU'obtint au concours et s adonna com[)lètemcnt au portrait. On lui doit un certain nombre d «ruvrcs remarquables. Il mourut à Caen le ^3 décembre i84o. Il existe iiR assez beau iiortrail d Elouis au musée de cette ville. (Cf. \' Annuaire normand, public par l'AssociatiDn normande en i8/|i.)

Par une cnïncidence curieuse, son fils, Léopold Elouis. qui fut un iioracnt administrateur du Siècle, lit partie jusqu'à sa mort de la So-

' • ■ -■'■taire des œuvres de Lamartine.

'.') mars i{)05.

> lors j'ai trouvé à Hennés chez une pelite-nièce de Charles un croijui» au crayon d'Elvire. où clic est représentée tant bien que mal à la tin de sa vie. Jo l'ai reproduit dans la première édition de ce livre, à litre de docnmetit.

A présent que j'ai raconté les circonstances particulières qui ont donné naissance à ce livre, je vais dire quelques mots du livre lui-même et du plan que j'ai adopté.

Comme l'indique son sous-titre, je l'ai partagé en deux parties distinctes, mais qui se tiennent. Dans la première je reconstitue la vie privée de celle qui fut Elvire, je lui donne un état civil qu'elle n'avait pas encore et j'étudie, d'aussi près que possible, le drame d'amour d'où jaillit la source immortelle des Méditations.

Dans la seconde, qui s'étend de 1816 à i83o, j'étudie la formation de l'esprit de Lamartine, les influences étrangères qu'il a subies, du fait de son immense lecture, et celles qu'il a exercées sur l'école romantique.

J'aurais pu embrasser toute son œuvre, mais, outre qu'elle est trop considérable pour tenir en un seul volume, je serais sorti du cadre que je m'étais tracé et qui n'est autre que celui de l'histoire des deux Cénacles à laquelle ce livre doit, dans ma pensée, servir de préface.

Plus tard il est possible que je le reprenne au point où je l'ai laissé et que je lui donne la suite qu'il comporte; pour le moment il suffit à mon ambition.

On a beaucoup écrit sur Lamartine, mais personne

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jusqu'à ce jour no l'a encore étudié au point de vue purement romantique. A cet égard, le volume des Mi'ditations est un document de premier ordre, éclairé qu'il est à présent par le roman vécu d'EIvire et par la correspondance du grand poète qui nous permet de le prendre en quelque sorte ab ovo. On pourrait même dire que Lamartine est tout entier dans les Méditations^ — les Harmonies, Jocelyn,\esReciiei/h'nients n'étant que d'admirables variations sur un même thème. Aussi était-il intéressant d'examiner les manuscrits de ce premier recueil. Par malheur, il n'en reste que des fragments plus ou moins mutilés; mais tels qu'ils sont, avec leurs variantes et leurs retouches, ils suffisent au critique averti pour pénétrer la m.éihode de travail de Lamartine et pour établir la fausseté de la légende qui le représente comme un improvisateur n'ayant aucun souci de la perfection. La vérité c'est que ses négligences ne datent guère que de Jocrlyn, qui appartient à une époque où la politique no lui laissait que peu de loisirs.

Comme je le dis plus haut, le présent ouvrage sera suivi, h brève échéance, du Cénacle de la Muse française et du Crnncle de Joseph Delormr.c^xn formeront chacun un v«tlunie. et d'une Antliolorjie drs petits poètes romantiques, (\\n en sera le complément logique et nécessaire. Après quoi j'ai l'intention de mettre à profit le cinquantenaire d'Alfred de Musset pour écrire un livre sur lui. Avec mes préoédenls ouvrages sur

Alfred de Vigny et sur Sainte-Beuve, cela fera, je crois, un ensemble assez complet sur la littérature française dans la première moitié du dix-neuvième siècle.

En terminant cet avant-propos je me reprocherais de ne pas remercier publiquement M. Emile Olivier qui m'a très aimablement confié le petit Pétrarque de Lamartine, — M. Chcramy qui, non content de me communiquer les orig-inaux des lettres de M™*^ Charles au baron Mounier et de celles de Lamartine qui font partie de sa collection, m'a permis de reproduire dans ce livre le portrait de Lamartine enfant et son buste par David d'Ang-ers, — enfin mon excellent ami, M. Paul Pionis, qui m'a fourni les principaux éléments de la notice sur Charles Loyson qu'on pourra lire à l'appendice de cet 'ouvrage.

Charles Loyson y avait sa place marquée d'avance.

De tous les poètes morts jeunes, je n'en sais pas dont l'œuvre inachevée ait donné de plus belles promesses, et qui par cela même aient laissé derrière eux plus de reg-rets lég'itimes.

Sainte-Beuve, qui lui a consacré une bonne élude, quoique un peu trop superficielle, estimait que, comme poète^ il était ajuste un intermédiaire entre Millevoye et Lamartine, mais beaucoup plus rapproché de ce dernier par l'élévation et le spiritualisme des sentiments ». Ce n'est pas assez dire. Charles Loyson fut, à mon avis, le précurseur direct et immédiat du Cénacle de la Muse française, et quand je pense à son

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activité littt'raire et àl'autorilé dont il jouissait parmi les écrivains deson temps, je médis que, s'il avait vécu, il eut très probablement pris la tête du mouvement poétique qui, de 1820 a i83o, sous l'influence diverse et trouble de Casimir Delavigne, d'André Ghénier et de Lamartine, chercha vainement des formules et des >rmes nouvelles, faute d'un chef de chœur unanimement accepté. En tout cas, il y avait certainement en lui l'étolfe d'un maître et d'un guide. Non seulement il avait des principes et des idées qui n'étaient pas eux de tout le monde, mais il apportait autant de résolution dans la défense des uns que de talent dans l'expression des autres. Et les Muses lui étaient plus chères que tout le reste. Du/ces ante oninia Musœ : était là sa noble devise.

Sage et modéré justpie dans ses désirs, ayant une horreur instinctive de toutes les opinions extrêmes, aussi bien de 1 ultramonlanisme (pie de l'ultraroyalisme, il était de la forte lignée des novateurs qui ne rompent jamais entièrement avec la tradition.

En poésie, il chanta son pays natal et ses souvenirs d'enfance en des vers élégiaques qui étaient à la fois classiques et romantiques, et, comme il était hilosophe, il fit aussi des épîtres philosophiques 1 tnt Lamartine eiU signé les plus belles. Mais ce I étaient pas les deux seules cordes de sa lyre. Ouoijii'il ciH ressenti de bonne heure le mal impitoyable ipii devait rcnq)orter à l'^ge de vingt-neuf ans, il ne

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tomba jamais dans la tristesse contagieuse de René.

Il écrivait, en i8i5, à son compatriote et ami Louis-Guillaume Papin, qui l'avait félicité de son avancement : « Si votre joie à la nouvelle de mon bonheur a été jusqu'à l'ivresse, elle a, je vous l'assure, surpassé la mienne de beaucoup. Je n'ai été que bien aise, je ne sais pourquoi. La fortune, bonne ou mauvaise, n'excite plus en moi de transports. Il me paraît également naturel de me trouver heureux ou malheureux. Si c'est là une vertu, je verrai si le sort me mettra souvent dans l'occasion de l'exercer (i). »

Est-ce le sang' angevin dont il était issu {■2) qui l'avait doté de cette humeur égale ? Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il riait volontiers de son mal, alors même qu'il se voyait contraint de lui céder, et qu'il maniait le madrigal aussi bien que l'élégie.

En critique — car le poète chez lui était doublé d'un critique d'une rare valeur — il aborda toutes les questions d'art et de doctrine qui préoccupaient l'élite intellectuelle de sa génération, et nous pouvons

(i) Lellre inédite.

(2) Son grand-père paternel était originaire du Maine et tenait une métairie à Duneau, dans la Sarthe ; son père, qui était bourrelier-sellier à Chàtcau-Gontier, avait épousé à Craon, en 1785, Théodose-Sainte- Donatienne Lesuc, fille d'un ancien capitaine de gabelles, d'origine bretonne, et d'une paysanne native du Lioii-d'Angcrs, nommée Renée Cocu, dont le P. Hyacinthe a dit qu'elle avait traversé la tempête révolutionnaire, avec sa lampe à la main, ou plutôt dans le cœur, sans la laisser s'éteindre ou vaciller. « Esprit simple mais élevé, âme iérme autant que douce, elle avait légué à ses enfants beaucoup plus qu'une fortune et qu'un titre : un sang honnête et robuste, la foi de l'Evangile, les vertus de la famille et du christianisme. » [Œuvres choisies de Charles Loijson, A\hane\, éditeur, 1869, lettre-préface du R. P. Hyacinthe.)

iiisTOiui: uii CE Livnt

iiiesuror lu hardiesse exacte de son esllielitiuc aux paçes élo([ueiiles qu'il écrivit sur les poésies d'André

liénier et sur les Méditations de Lamartine. En politique enfin — car il n'admettait pas que le poète se désintéressât des alTaires publiques — il déploya tout ce qu'il y avait en lui de sage raison, de clairvoyance, de verve satirique et d'esprit libéral, dans une suite de petites lettres intitulées Guerre à (jui la cherche et dans un écrit de circonstance sur /(/ conquête et le démembrement cV une grande nation.

Tout cela prouve qu'il était équilibré d'une façon remarquable. Qu'on ne s'étonne donc pas que je l'aie étudié à fond et sous tous ses ang-les, et que je lui aie fait une si grande place, quoique à l'arrière-plan, dans mon livre sur Lamartine.

LKOX SKCHE.

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