I. A Mi:UE I>E I, VMAiniNE
riorité de la sœur sur le frère illustre, et pourquoi, notammeut, la sœur de Maurice de Guérin et celle d'I^ruest Renan, qui sont plus près de nous, eurent tant d'iniluonce sur eux. La chose est d'autant plus intéressante qu'on pourrait s'y tromper. Je ne surprendrai personne en disantque le cœur et la tête, par qtii le inonde se conduit, sont beaucoup plus unis chez la temine que chez l'homme. Eh bien, c'est par l'esprit plutôt que par le cœur — à moins que ce ne >i^it parlesdeux à la fois — quelasœur aqitsur le frère jui l'écoute. Et plus sa culture intellectuelle sera grande, plus g-rande aussi sera son action morale, i^ourquoi? parce que, si le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas, l'esprit a les siennes aussi que le cœur ne comprend pas davantage. Or, quand la raison et le sentiment marchent ensemble, comme dans le cas qui nous occupe, il en résulte des conseils, une lumière si vive, que celui qui les reçoit ne peut que céder et obéir. Voilà donc, selon moi, la cause secrète de l'inlluence de la sœur sur son frère.
Tout autre est celle de IMnfluence de la mère sur son fils : je parle toujours, comme Sainte-Beuve, de l'homme illustre.
La mère, en elfet, n'a pas besoin d'une grande culture pour agir sur lui, sans môme qu'il s'en doute. C'est assez qu'elle lui ait donné son sang et puis son lait et qu'elle ait entouré son enfance et sa jeunesse de tendresses et de soins dont le charme s'éternise avec le souvenir. Et le' fait est que les trois quarts du temps la mère n'agit sur lui que pai- le co'ur. Est-ce à dire f|ue les connaissances Imiruunes lui soient inutiles et que l'amour ou le simple bon sens puisscnl lui tenir lieu de tout ce qu'elle ignore? Soutenir une pareille
thèse serait absurde. Molière disait que la femme doit avoir des clartés de tout ; à plus forte raison, quand elle devient mère, car la maternité est une sorte de sacerdoce, et l'homme ne vaut qu'en proportion de l'éducation que sa mère lui a donnée, partant en proportion de celle qu'elle-même aura reçue. Yeut-on quelques exemples à l'appui de cet aphorisme? Je n'irai pas les chercher bien loin, je les prendrai dans le monde romantique, parmi les camarades de lettres de Lamartine, pour qu'ils soient plus saillants et qu'on sente mieux les différences.
Le premier qui se présente à mon esprit est précisément celui de Sainte-Beuve. Je ne sais pas comment fut élevée sa mère, mais je m'en doute à la qualité de ses parents qui étaient de souche ang-laise et bourgeoise, et je sais comment il fut élevé par elle. L'éducation qu'elle lui donna fut celle d'une bonne petite bourgeoise de province, très ordonnée, très économe, ayant horreur de tout ce qui n'était pas tradition, usage et pratique, et rendue plus stricte encore sur ce point par la situation précaire que lui avait faite la mort prématurée de son mari. Au lieu d'élever son fils pour lui, pour Dieu ou pour le roi, comme faisaient alors tant de mères françaises, elle l'éleva pour elle seule d'une façon si jalouse que, lorsqu'ayant atteint l'âge d'homme, il eut l'audace de s'échapper de dessous ses jupons, elle dit à la maîtresse de l'hôtel où il s'était réfugié, en i83o, qu'elle aimerait mieux avoir donné le jour à un maçon.
Aussi, malgré de très sérieuses qualités natives, Sainte-Beuve n'eut-il aucune grandeur, aucune noblesse de caractère.
Victor Hugo n'en eut guère plus. Et pourtant, à
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l'enleiulre, il eut une mère admirable. On connaît le mot dont il l'a peinte: « Ma mère était... ma mère. » Ponr lui c'était tout dire, et c'est tout dire aussi pour nous. La mère et le fils furent dignes l'un de l'autre. Ils avaient à peu près les mêmes qualités, comme ils eurent à peu près les mêmes défauts ; parmi leurs défautsje ne relèverai ici que le plus notoire, l'inconstance en matière d'opinion, tant au point de vue politique qu'au point de vue relis^ieux. Ce n'est, en effet, un secret pour personne qu'après avoir été a patriote » sous la I\évolution et s'être contentée du mariage civil aune époque où les églises étaientrouvertes(i), la mère de Viclor Hugo devint catholique et « vendéenne » au début de la l\estauration, moins par conviction que par intérêt. Quant à lui, c'est lui rendre pleine justice que de dire qu'en politique il parcourut toute la rose des vents, et qu'en religion, de callioli(iue ultra fpi'il était sous Louis XVIII, il finit sous la troisième République par un déisme qui côtoyait d'assez près celui de Voltaire.
Toute, dilFérente était la mère d'Alfred de Vigny, et tout autre son fils. On peut trouver que le poète de Moi'seel d'Eloa avait des manières un ])eu hautaines, que, lorsqu'il s'isolait dans sa tour d'ivoire, c'était plus par fierté qur par sauvagerie, et que, sous son stoïcisme de parade, il cachait une âme et des mœurs d'épicurien. Mais on est bien forcé de reconnaître qu'il avait une très haute idée des devoirs de Thomme et du citoyen, que personne ne nous a donné de l'honneur une plus belle définition (2), de plus beaux exem-
(i) 1' ' ofTcl, des affif'hcs de ce mariau^'*, qui sont an çrcPFe
du triL .Vantes, qu'il fut ci^lélirc non p.is en 179O, comme !'•
dit .M. 1 ùre, mais au mois de décembre f]fj7-
'aj a l/hooneur, c'est la pcxJsie du devoir.» [Journal d'un poète.)
pies, et qu'il est mort, comme il avait vécu, dans l'armure et avec le geste d'un chevalier qui aurait été nourri de Pascal et d'Arnauld. Or cette attitude, ce g-este, ce sentiment de l'honneur qui fut toute sa religion, à partir de i83o, il les devait principalement à sa mère, qui avait été élevée par un curé janséniste, son oncle, et qui lui avait appris à lire dans les livres jansénistes dont elle avait elle-même fait sa première lecture (i). Que ceux qui en pourraient douter veuillent bien parcourir le petit livre 'des Conseils qu'elle avait écrit à son intention, quand elle lent engagé dans les gardes du corps : ils verront que, pour le guider dans la carrière ingrate où il était entré à dix-sept ans, elle avait trouvé des formules lapidaires, dignes des grands éducateurs de Port-Rojal-des-Champs(2). a L'homme qui vit sans principes, lui disait-elle, a une conduite incertaine, inconséquente ; il est le jouet et la victime de ses passions et de celles d'autrui. 11 peut être comparé à un voyageur qui entreprend sans guide une route inconnue; il va, revient sur ses pas, se désespère; et s'il arrive au but, c'est par hasard; ou bien il n'arrive jamais. L'homme qui adopte de faux principes est plus malheureux encore; c'est un voyageur qui se fie à un guide trompeur qui l'engage dans une fausse route : chaque pas l'égaré de plus en
(i) J'en ai rapporté un certain nombre du Mainc-Giraud, contenant des annotations manuscrites de l'abbé deBaraudin, curé de Saint-Ours de Loches. Il y avait notamment la série complète des Lettres sur divers sujets de morale et de piété par l'abbé Duguet. J'utiliserai ces notes dans une prochaine réimpression de mon livre sur Alfred de Vit^ny.
(2' Les Conseils de M™<=de Visrny à sonfds ont été publiés récemment dans le Sillon (w^ des lo et 25 janvier 1900) que diriffe M. Marc San- Snier,pctit-fils de M'"" Lachaud, légataire universelle d'Alfred de Vigny.
LA MKRE DE I.AMAIXïlNK
plus et il s'éloiçne toujours davantage du tçrmc où il aspirait. »
Ceci posé, elle s'attachait à combattre les fausses opinions qu'il avait pu recueillir parmi les jeunes gens de son àqe. sur la façon de se conduire dans le monde, surTlionneurde l'Iiommeet celui de la femme, sur la fréquentation des comédiennes, sur la noblesse, sur la fidélité au roi et l'amour du pays, sur l'ambilion et l'avancement dans l'armée.
I. — '< On l'a dit qu'un homme pouvait aller partout sans être déshonoré pour cela ; il est bien vrai qu'on ne voit pas ton joui s écrit sur son front où il passe son temps, mais tout se sait, et comme l'opinion générale donne ou ôle la considération, je n'ai jamais entendu parler qu'avec le mépris qu'il mérite de tout homme qu'on voit fréquenter les maisons de dél>auche...
'( En fjriK'nil parlout où (ii n oserais montrrr Ion uniforme, tu nr dois pas porter ta personne; auraisfii pins fie respect ponr lui que pour toi-même? »
II. — (( On l'a dit encore que l'honneur d'un homme était sacré, délicat, qu'il ne fallait pas y toucher, mais que celui des femmes n'était rien du tout, fpie tant pis pour elles si elles avaient des aventures, qu'on [louvait en jaser et s'en divertir puisfju'elles s'y. exposaient, et maintes autres sottises de ce çenre...Je te dois la vérité sur tous les points, et de le faire connaître l'opinion reçue parmi les i^ens honnêtes en fait do 1,'^alanterie (mon père et le tien seraient mes autorités si je n'avais les lumières du l)on sens et d'un bon ccpur); je te dis donc hardiment que : tenir on rrpi'li-r un propos (jui attaipie la enniluite dune femme est un crime de lèse-société. »
«Tout dit à un honnête homme: respect aux demoiselles et aux femmes honnêtes, mais indulgence et la discrétion la plus sévère pour la femme faible qui, sans vous, eût peut-être toujours été honnête et que la publicité pourrait empêcher de rentrer dans le chemin du devoir.
« Il n'y a pas une réflexion qui ne vienne renforcer l'oblig-ation d'être discret. Suppose-toi ou mari, ou père, ou frère, et tu reviendras au grand principe de ne pas faire aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît. »
III. — «Je ne te dirai rien de cette espèce de femmes, aussi justement méprisées par leur état que par leurs mœurs, je veux parler des comédiennes; elles sont aussi dangereuses que les filles publiques pour la santé, et plus encore par leur cupidité sans bornes, j'espère bien que lu ne les verras jamais qu'au bout de la lunette de spectacle, et que jamais tu ne leur parleras; ces espèces-là, y compris les belles dames qui font trophée de leurs folies, ne peuvent attacher le moins du monde un homme de goût qui veut mettre de la délicatesse dans ses liaisons. »
IV. — « Voilà encore un sujet sur lequel il est bon de réfléchir pour s'en faire une idée juste; tu enten- .dras dire à des gens bassement envieux que la noblesse
n'est rien, que tous les hommes sont égaux; d'autres, d'un orgueil outré, regretteront le temps où le noble pouvait tuer impunément celui qui avait osé lui parler avec violence ; la vérité est au milieu de ces exagérations,
« Devant la loi, tous les hommes sont égaux : tous ont le droit d'être protégés par elle, et personne n'a le droit de se fairejustice à lui-même, hors le droit d'une
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légitime défense; nul ne doit non plus mépriser ou humilier celui (jui n'est pas noble, mais la noblesse est quelque chose: c'est un titre écrit quele souverain confère pour des services rendus à l'Etat, ce titre, en rappelant ces services au souvenir des concitoyens, est un objet d'émulation pour tous par la considéralion très léi,nlime qui le suit; mais son plus beau litre est l'obligation (ju'il s'impose de valoir mieux qu'un autre, d'être plus fidèle à son roi, d'une probité plus délicate, plus lent à donner sa parole, plus fidèle à l'observer : « Si la vérité était bannie de la terre, disait Louis XII, elle devrait se trouver dans la bouche d'uri roi ; » il aurait dû ajouter : et dans celle d'un gentilhomme ! Nos pères étaient tellement délicats sur ce point, que le seul soupçon de mensonge était puni de mort. On disait : o un démenti vaut un soufflet, et un soufflet un coup d'épée », ce qui prouve combien le mensonge était regardé comme un vice bas et dieux...
(( Pour être un i)arfait honnête homme, il faut être juste, soumis à Dieu, à ses père et mère, à ses supérieurs, au roi que j'aurais dû nommer après Dieu, car il est son représentant sur la terre, soumis aux lois qui nous régissent et aux magistrats qui en sont les organes, mais cette soumission, si elle n'est pas dans le cœur, n'est qu'une hypocrisie qui éclate quand l'occasion d'agir se présente. »
V. — «... Un militaire qui n'aimerait pas son roi, qui ne sentirait pas combien le maintien de son autorité importe au bonheur de la [)alrie, ou qui serait indilférent à ce bonheur public, ferait de son devoir tout juste ce qu'il faut pour n'être pas déshonoré, mais il n'emi>loierail pas tous ses moyens si la gloire d'un
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autre et non la sienne devait en résulter. Combien de batailles perdues pour les misérables rivalités entre les chefs! C'est que l'amour de la patrie est peu de chose dans une âme commune, et que l'amour-propre qui se fait le centre de tout étoulîe tous les sentiments nobles. Ne laisse pas éteindre ce feu sacré de l'amour de ton pays et du roi qui ne font qu'un, il te conduira dans le chemin de l'honneur : et ton intérêt, bien entendu, s'y trouvera toujours. Ta bonne conduite, fut-elle ig-norée, ce qui n'arrive guère, tu trouverais ta récompense dans le sentiment intime d'avoir bien fait; une conscience pure et sans reproche est le seul bonheur (jue les hommes ne puissent nous ravir, et c'est la vertu seule cjui nous la donne. »
V^I. — « N'écoute que la vanité, l'amour du plaisir qui entraîne celui de la dépense et le désir des richesses, voilà la source de toutes les sottises, delà basse envie et d'un malheur véritable; toujours tu auras avec toi des amis plus riches, plus élevés en grade, et si tu n'as pas le bon esprit de voir ta position du côté agréable, tu seras mécontent de tout et tu feras le malheur de tes parents, sans compter que tu leur feras faire des démarches ridicules, comme de solliciter un avancement dû seulement aux services ou des exceptions défaveur qui ne peuvent être le partage que d'un petit nombre en crédit.
« Mais ce qui est à la portée de tout le monde, c'est la modération dans les désirs, l'ordre dans la dépense, c'est de la régler sur son revenu quand il est suffisant pour fournir, au nécessaire et à la décence d'état; or, avec ta pension et tes appointements, lu as ce nécessaire-là; réprime donc tes plaintes sur ton avancement, ainsi que toute idée de luxe et toutes les