‹ Lamartine de 1816 à 1830Chapitre 8 sur 89 · I.A MÎ:RE HE LAMARTINE 'ij · texte numérisé non relu

I.A MÎ:RE HE LAMARTINE 'ij

j-cliles dépenses journalières et d'imitation où le désœuvrement entraîne. »

Tels étaient les conseils que M'"" de Vigny donnait à son fils, à son entrée dans la vie militaire. Je n'en sais pas de plus droits, déplus nobles, de plus rig^oureux. Encore avait-elle voulu, comme pour les fortifier davantage, les appuyer des pieuses exhortations qui sont contenues dans les livres saints. Elle lui avait donné, outre l'Ancien et le Nouveau Testament, V Imitation deJcsuS'Christ avec cette dédicace touchante : " A Alfred, son unique amie (i). »

Eh liien, pendant que je transcrivais les sag-es conseils de celte mère admirable, j'avais plaisir à constater que le poète des Destin<''cs\es avait suivis sur tous les points, un seul excepté. Mais pour enfreindre celuilà, il avait cette excuse qu'il n'appartenait plus depuis l'Miglemps à l'armée, quand il se laissa prendre aux liarmes de Marie Dorval.

Le Manuscrit de ma /n/'/v,qui fut publié après la mort de Lamartine, ne contient aucuns conseils de ce

(i) Je ne sais pas ce qu'est devenu cet exemplaire de CIniilalion, non [ilus que la petite Bible qui était le livre de route de Vit^iiy, i|uand il était au réi^imcnl, mais j'ai vu passer récemment dans une vente (Vente Dairuin;du la avril njoj.n" \i:>.h) son Nouveau Testament. t;'csl un vol. iD-i-j,\elin, dos et plats couverts d'ornements dorés aux petits fers, contenant la Nouvelle Alliance de Notre Seigneur Jésus-Christ et les /'sau/nes de David n'unis ensemble, et se vendant à Cliarenton chez Antoine Tillicr, iG7f)-i67(j. Ce petit volume, <|ui porte la sii^naturc de Viçny sur l'un des feuillets de garde, a clé vendu i3i francs.

genre, et je n'en suis pas surpris. D'abord Lamartine avait vingt-quatre ans quand il entra dans les gardes du corps. Ce n'était plus un enfant. Sans avoir eu positivement de jeunesse, il avait tout de même trouvé le moyen de se déniaiser d'assez bonne heure dans les séjours plus ou moins rapides qu'il faisait tous les ans à Lyon et à Paris, et quelque temps avant, son cœur avait achevé de mûrir sous le soleil de Naples et les baisers de Graziella.

Sa mère n'aurait donc pas pu lui tenir le langage de M™^ de Vigny à son fils. Et puis elle n'était pas sermoneuse ni puritaine de sa nature. Sa morale était toute dans ses actions, dans sa conduite; elle prêchai! surtout par l'exemple. Si la photographie avait existé en i8i4,je crois qu'en guise de viatique, à la place de V Imitation de Jésus-Christ^ elle lui aurait plutôt donné son image, mais il n'en avait pas besoin pour penser à elle, et l'on peut dire qu'en s'arrachant des bras de sa mère il l'emporta toute vive dans ses yeux et dans son cœur.

Fille d'une sous-gouvernante des enfants du duc d'Orléans, la religion de la mère de Lamartine se ressentait du milieu où elle avait passé ses premières années : le Palais-Royal et Saint-Cloud; elle avait gardé l'esprit et les manières de la cour et, toute chanoinesse de Salles qu'on l'avait nommée au sortir de l'enfance, sa piété sérieuse n'avait pas gardé le pli du couvent ; elle était chrétienne comme on l'était dans le grand monde à la fin du dix-huitième siècle, cest-à-dire avec un grain de philosophie. C'est ainsi qu'elle avait conservé une tendre admiration pour Jean-Jacques Rousseau, — sans doute, nous dit son fils, « parce qu'il avait plus qu'un génie, parce qu'il avait

LA .MKI\K DE I.A.M AHTINi; SQ

une àine. Kilo n'était pas de la relig^ion de son ejénie, mais elle était de la reIit;ion de son cœur ».

Comme femme, Alix des Rovs (r) fut une épouse accomplie; comme mère, elle me rappelle, avec quelque chose de moins enjoué, M""-' de Rémusat qui prenait M'"^ de Sévi^né pour modèle. Elle fut j)0ur son fils et ses tilles une amie autant qu'une mère, voire une amie un peu trop tendre, et tendre ici a le sens de faible. Mariée très jeune au chevalier de fjamartine qu'elle avait rencontré au chapitre de Salles, chez la comtesse de Lamartine de Villars, sa sœur, elle lui a\ait donné coup sur coup six enfants : un «ji-arçon et cin(j filles. Le tj-arçon était venu le premier : c'était Alphonse. En ce temps-là, quoiqu'il eût été aboli par la Révolution, le droit d'aînesse subsistait encore dans la noblesse et continuait d'être exeicé indirectement, du consentement tacite des frères et sœurs. L'aîné jouissait de toutes sortes d'avantas^es. Non seulement sa part d'héritaije était plus g^rande, mais du vivant de ses parents on dépensait sans compter pour lui et c'est à qui dans la famille l'aurait le plus gâté. Lamartine profita largement de cette situation privilégiée. Il fut ij^àlé par tous ses oncles et tantes, mais surtout par sa mère qui, après l'avoir nourri de son lait, s'eflbrça de lui faire une àme à l'imai^e de la sienne. Jusqu'à dix ans elle le g-arda près d'elle et fut sa seule et unique maîtresse d'école. Tout ce qu'il

(i) Elle élail m'e à Saint-Cloud, où elle fui ('levée avec le roi Louis- Philippe " dans la familiarité respectueuse (|ui s'établit toujours entre les enfants à peu prés du même Aice pariiripanl aux mi'iues leçons et aux iiif'mcs jeux ». Son perc était intendant eém-ral des linanccs du duc d'Orli'ang Sa mère «'-tait, comme il est dil ci-dcssu.s, sous-u:ouvernantc dis enfants de ce prince. M. et .M"" des llovs avaient UQ logement au Palais-Hoyal l'hiver, cl àSainl-Cloud lété. (Cf. le Manuscrit de ma mère, p. 27.)

40 LAJIAUTINE

savait, c'est elle qui le lui avait appris, et il était si savant pour son âge, que, dans la maison d'éducation où elle le plaça, sa communion faite, il remporta toutes les couronnes. Mais elle n'en tirait aucun orç^ueil et je vois dans son journal qu'elle lui en attribuait tout le mérite. « Je demande pardon à Dieu de cette vanité, disait-elle, je n'ai contribué en rien à ce qu'il peut avoir de bon dans l'âme! » Au Fond, je crois bien qu'elle était persuiidée du contraire et que c'était par esprit d'humilité qu'elle disait cela. En tout cas jamais homme ne fut plus le fils de sa mère que Lamartine. Au physique, c'était tout son portrait; au moral, toute sa ressemblance.

Sa seule crainte, quand il était en pension à Lyon, c'était qu'il perdît la piété qu'elle avait tâché de lui communiquer. Mais cette piété ne consistait pas seulement pour elle en prières et en exercices religieux, elle était beaucoup plus large. Elle le faisait lire tous les matins pendant les vacances « un chapitre d'un bon livre d'un prêtre allemand ù, pour bien lui enseigner le sentiment religieux émané de toute la nature ».

Et voilà la source naturelle du panthéisme de Lamartine. Panthéiste, elle l'était, en effet, sans le savoir : n'ai-je pas dit qu'elle avait un faible pour Jean-Jacques Rousseau?

(( J'aime le temps d'automne, écrivait-elle un jour, et les promenades sans autre entretien qu'avec mes impressions : elles sont grandes comme l'horizon et pleines de Dieu. La nature me fait monter au cœur mille réllexions et une espèce de mélancolie qui me plaît; je ne sais ce que c'est, si ce n'est une consonnance secrète de rolre âme infinie avec l'infini des

\ MKHE UE LAMAUTINE

tuuvres (le Dieu! Uiiaud jemeretourne, et que je vois (lu haut de la montagne la petite lumière qui brille dans la chambre de mes enfants, je bénis la Providence de m'avoir donné ce nid caché et tranquille pour les couver !

« Je finis toujours par une prière sans beaucoup de paroles, qui est comme un cantique intérieur que personne n'entend ; mais vous, Seigneur, vous l'entendez, puisque vous entendez le bourdonnement de ces insectes dans cette petite forêt de bruyères que je foule sous mes pieds. »

Il me semble que je viens de lire le motif et comme le canevas d'une Harmonie poétique et religieuse!

Quand on a lu cette page où chante sa belle âme, on comprend mieux l'éducation que cette mère donna à son fils. J'entendais un jour quelqu'un s'étonner qu'elle lui eiU appris à lire dans des livres comme la Bible et la Jérusdlrm f/é/iurée, et qu'elle eût pris plaisir, quand il n'avait que douze ans, à le voir feuilleter d'une main attentive les Confessions de saint Au- (justin. Il est certain que les Confessions de l'évêque d'Hippone sontun'peu hardies, toutes morales qu'elles soient, pour une intelligence de douze ans, mais en cela, comme en beaucoup d'autres choses, la mère fie Lamartine n'y regardait pas de si près. Elle était • lemeurée fidèle à la méthode des anciennes maisons d'éducation religieuse, où l'on développait par tous les moyens l'imagination des élèves.

J'en parle en connaissance de cause, moi qui, dès l'âge le plus tendre, savais {)ar cœur des milliers de vers, bons ou mauvais, et des pages enlièies de Tcirmar/ueel (leVAncien 'J'rstament. Nos maîtres d'alors, nos mères aussi, n'avaient pas contre la folle du logis

les sottes préventions de certains pédagogues actuels. Ils ne craignaient pas qu'elle mît nos jeunes têtes à l'envers : pour modérer ses ardeurs trop vives, ils comptaient sur les effets de la prière et sur la confession. Ainsi faisait la mère de Lamartine. Encore avaitelle bien soin de ne pas lui laisser sous la main les livres de la bibliothèque'paternelle qui auraient pu lui troubler la vue. Elle ne disait pas, comme la mère de Victor Hugo : « Bah ! mon fils saura bien s'y reconnaître! » Elle savait que le mal est l'ennemi né du bien et que c'est fausser l'esprit d'un enfant que de lui donner indifféremment en pâture le bon, le mauvais et le pire.

Nous voyons dans ses souvenirs qu'elle lisait les comédies de Molière à ses filles entre une méditation et la récitation du chapelet. <( Il me semble qu'il n'y a pas de mal, disait-elle, je passe en lisant les mots dangereux et nous faisons ensuite la prière en commun... » Molière servi delà sorte, c'était comme une tranche de pain noir qu'on envelopperait de confiture pour mieux la faire passer. La mère de Lamartine ne lisait elle-même avec intérêt que les livres où son imagination trouvait son compte, tels que le Génie du Christianisme, dont le style l'éblouissait et Tenchanlait, ou VIfinéraire de Paris à Jérusalem, qui lui ouvrait les portes de l'Orient.

Cependant, un jour, l'idée lui vint qu'Alphonse pouvait abuser de la trop grande liberté qu'on lui laissait à Màcon ou à Milly et lisait peut-être des livres dangereux. Depuis quelque temps, en effet, elle lui trouvait l'air agité, mélancolique, -il ne savait pas au juste ce qu'il désirait. Profitant de son absence, elle monta dans sa chambre avec la pensée bien arrêtée

Page 1