LETTRE DU DUC DE ROHAN SUR LA MALADIE DE LAMARTINE
Paris, lej mars 1820.
Il y a bien longtemps que j'ai le désir et que je l'orme chaque jour le projet de vous écrire. Je n'ai pas besoin, cependant, de m'excuser de ce long retard, vous concevez mieux que personne les angoisses et les douleurs (jui ont déchiré mon cœur depuis quelques semaines. A peine étais-je hors d'inquiétude pour mon pauvre Lamartine que le coup terrible qui nous a tous accables est venu fondre sur nous et nous a plongés dans la plus profonde affliction. 0 mon Dieu, que vos desseins sont impénétrables et confondent notre raison, mais qu'ils sont admirables en même temps ! Vous ne frappez que pour consoler et à côté de votre justice vient se placer aussitôt votre miséricorde. Si d'une main vous nous punissez en nous arrachant l'objet de notre amour, de l'autre vous lui ou^Tez les portes du ciel et vous nous laissez entrevoir l'espérance.
Rion n'a t'Io louchant, héroïque, chrélion coninio la mort de noire excellent prince (1) : une foi vive, un repentir sincère, une charité surnaturelle, une espérance sans bornes ont sanctiKé ses derniers moments et nous laissent au milieu de notre douleur la plus douce confiance en pensant que le nombre de nos protecteurs dans le ciel a été ana^menté.
Vous n'avez pas su peut-être la maladie de mon pau\Te Alphonse. Je n'essayerai pas de vous peindre mon tourment, mais je vous peindrais aussi difficilement ma joie maintenant. Son état a été' bien srrave et il s'est cru frappé à mort. Loin d'être abattu par cette pensée il s'est jeté avec la plus tendre confiance entre les bras de Dieu, et là, ne sons^eant (]u'à son amour, il s'est résiirné avec calme à tout ce que la divine providence voudrait décider. Il a demandé un prêtre tpi'il a vu plusieurs fois et auquel il a fait une confession s^énérale de sa vie. Dans de cruelles douleurs il ne se permettait pas une plainte; pâle et défis:uré, le sourire était constamment sur ses lè\Tes comme la paix dans son- «■(Tur. Il en était surpris lui-même, ne se dissimulant pas la jsfran "leur de ses fautes, mais ne pouvant envisan^er que l'amour de son Dieu. Il reprit la terme résolution de lui consacrer désormais ^a vie et de se montrer chrétien jusqu'il son dernier soupir.
Je me réserve de vous dire,quand je vous reverrai, ce qu'il a été [>our l'ami qui le soignait pendant cette long^uc maladie. J'ignore ce que je serais devenu si je l'avais appris malade en pays éloiçfnf'. Nous parlions de vous souvent; les soins que je lui donnais me rappelaient ceux que j'ai reçus il y a si peu de temps et j'aime tant à me les rappeler. Uuand donc revenez-vous? Je ne puis vous dire combien je le désire, combien vous me manquez. Oh ! je me suis attaché à vous pour la vie et bien tendrement. — Lac^renée est mieux de santé ; son imagination le fait souvent souflrir et me tourmente bien un peu (pieNpiefois. Il est bien exposé : prions beaucoup pour lui, il n'y a rpie la prière «pli console, (|ui calme, cpii fortifie. Adieu, adieu. Ilecevez toutes mes tendresses, tous mes vœux pour vous, pour .M. votre frère. On dit qu'il se marie. Dimncz-moi de vos nouvelles si vous pouvez, mais revenez bien vite.
LE DUC DE nOIlAN.
(i) Le duc de Borry.