I.V MI^HE DE I.AMAIVTINK
(le brûler ceux de ses livres qu'elle jugerait mauvais. Hlle vit sur sa table l' Emile de Jean-Jacques et la Xouoelle Ili'loïsr. VA\e connaissait la Xoucelle Ilêloïsp [)Our l'avoir lue et savourée dans les premiers temps de son niariag^e, et ce livre n'avait fait qu'augmenter son atlmiration pour Rousseau. Mais elle n'avait jamais lu r/imile. Elle s'assit à la table de son fils et en lui plusieurs passages qui la ravirent et lui firent du bien. Elle en copia même quelque chose. Mais elle ne tarda pas à s'apercevoir que ce qu'il y avait de bon était em[)oisonné jtar des exagérations et des extravagances propres à égarer le bon sens et la foi des jeunes gens. Elle brûla l'Emile et la Nouvelle I/éloi'se, qu'elle jugeait plus dangereuse encore parce qu'elle exaltait les passions autant qu'elle faussait l'esprit.
Lamartine avait alors vingt-trois ans.
C'était un peu tard pour surveiller ses lectures. On eût mieux fait d'occuper autrement son oisiveté et de lui choisir une carrière. Mais il n'avait de goût alors que pour le métier des armes, et son père, qui avait juré fidélité aux Bourbons, aurait cru forfaire à l'honneur en lui permettant de prendre du service dans les armées de Buonaparte. N'avait-il pas, à la fin de 1 empire, avccla comj)licité du préfet de Màcon, trouvé le mmen de le faire nommer maire de Milly pour le soustraire à la conscription? Un maire de vingt ans, ce n'élait pas chose banale. Alphonse de Lamartine remplit ces fonctions de son mieux, mais pas longtemps; l'abdication de Napoléon en fit, quelques mois après, un garde du corps de Louis XVIIL
A partir de ce moment, sa vie changea du tout au tout. Mu lui mettant le pied à l'étrier, sou père l'affranchit de la tutelle de sa mère. Je ne parle pas de la
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sienne qui ne s'exerça qu'à travers les tendresses de sa femme, ou de loin en loin directement sous forme de réprimande, quand il lui arrivait de Lyon, de Naples ou de Paris des notes un peu trop fortes à payer. Ces jours-là la mère d'Alphonse se pliait en deux et se serait cachée dans un trou de souris, ayant conscience que les torts de son fils étaient un peu les siens, ou bien elle prenait la diligence de Paris, sans rien dire, pour ramener elle-même l'enfant prodigue au bercail. Et il fallait voir avec quelles précautions et quelles délicatesses! Ce n'était plus la mère qui agissait, c'était l'amie, et comme la sœur aînée de son fils. Laissons-la parler elle-même. Elle va nous raconter mieux que je ne saurais le faire la dernière fredaine d'Alphonse, — la dernière en attendant l'autre! Un matin elle apprend qu'entraîné par ses amis à la passion du jeu il passait toutes ses nuits chez M. de Livry, où il se ruinait de toutes façons.
« Je suis partie à l'instant pour Paris avec ma seconde fille Eugénie, que je mis dans ma confidence; je pris dans le secrétaire de mon mari tout l'argent qu'il y avait laissé en quittant la maison pour aller en Bourgogne chez l'abbé de Lamartine. Mon amie, madame Paradis, mon beau-frère, M. de Lamartine, et mes belles-sœurs m'en donnèrent encore. J'écrivis à mon mari pour le prévenir et pour lui éviter la scène des reproches qu'il aurait eu lui-même à faire à son fils. Arrivée à Paris, je ne voulus pas aller descendre à son hôtel de peur de lui causer une émotion de surprise trop forte et trop pénible ; d'ailleurs, je tremblais, d'après la lettre de ce bon M. de Larnaud (j), que mon enfant ne fût trop changé de figure,
(i) Un ami de la famille qui logeait dans le même hôtel qu'Alphonse.
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et que snii cluingeuumt no me Ht évanouir si je le voyais sans préparation. Je résolus de voir avant en -t'crel M. et M""- de Larnaud pour tout expliquer ■t tout préparer. Je descendis dans un iiùtel g-arni (le la rue de l\ichelieu, assez voisin de son propre hi'itel; il était encore grand jour : Dieu, que je souffrais de retarder ainsi le plaisir de l'embrasser et li'attendre jusqu'au lendemain, peut-être, la visite ou la réponse de M. et de Madame de Larnaud! J'étais anéantie d'inquiétude, pleurant et priant sur un canapé, la fenêtre ouverte. Eugénie se mit à cette fenêtre pour voir passer les voiluresqui se rendaient à l'Opéra ou au Tliéàtre-I'ranrais ; tout à coup Eugénie jeta un cri et me dit : (( Maman, venez, je crois bien que je vois Alphonse! » Je courus et je le reconnus clfecti- \cmenl : il était dans un élégant cabriolet qu'il conduisait lui-même avec un autre jeune homme à côté de lui ; il avait l'air fort gai et fort animé, ce qui me rassura beaucoup; c'était bien lui. Toutes mes inquiétudes tombèrent à sa vue; je ne voulus pas troubler sa soirée. Je passai une assez bonne nuit.
« Je me levai matin, impatiente de voir mon fds, et c('j)endanl troublée de l'elïet que lui ferait mon arrivée im|)révue. ou de la crainte de le trouver souffrant et peu disposé à revenir avec moi, et peut-être avec de l)i«'n mauvaises affaires. Enfin, je lui écrivis mon ^ oyage et mes motifs : il accourut tout de suite, il parut enchanté de nous voir et très sensible à la démarche que nous avions faite. Sa santé me parut moins mauvaise que je ne le croyais, il me dit qu'à cause de moi il reviendrait à Màcon, qu'avec tout autre il ne serait pas revenu ; il me demanda quelques jours pour arranger ses alïaires. Je lui en accor-
dai huit, ce dont je ne fus pas fâchée pour montrer un peu Paris à Eug-énie (i). »
N'est-ce pas que tout cela est charmant et que cette mère est adorable ?... Un jour qu'elle se demandait pourquoi elle n'avait pas été plus sévère envers son fils, dès la première faute, elle ne trouva pas d'autre réponse que celle-ci: « Sans doute, il aurait craint de me déplaire, mais il ne m'aimerait peut-être pas avec la même passion, et plus tard, pour des circonstances plus g"raves, la douleur de m'affliii^er ne serait pas une seconde conscience pour ce jeune homme ! »
C'était vrai. Lamartine qui, jusqu'à trente ans, tira à vue sur le cœur et la bourse de sa mère, lui sut toujours un gré infini de n'avoir jamais laissé protester aucune de ses traites de jeunesse. Et quand il eut une situation sociale, il la paya largement de retour. Elle écrivait, le 21 septembre 1829, peu de temps avant de mourir : « Ce pauvre enfant me comble de tendresse, c'est toujours lui maintenant qui vient à mon aide dans mes jours de difficulté ou de détresse. Il vient encore de se charger de payer pour nous la rente de 3. 000 fr. que nous devions à ma belle-sœur, jVjme (]g Villars. » Gela prouve que, lorsqu'il tombe dans u;ie bonne terre, le bon grain n'est jamais perdu,
La plupart des parents combattent les inclinations poétiques de leur fils, les Muses ayant la réputation, assez justifiée d'ailleurs, de ne point savoir faire d'homme pratique et de nourrir chichement leur homme. En voyant versifier son fils, M"'^ de Lamartine n'éprouva jamais aucune crainte. Au contraire, elle aimait à lire par-dessus son épaule les vers plus
(i) Le Manuscrit de ma mère, p. lOS.
LA .MtRE DE LAM U\T1NE 4?
OU moins hoiis qu'il faisait pour tuerie temps à Màcoii ou à Milly. Elle avait le presseulimeiit que le chemin du Parnasse serait pour lui le chemin de la gloire. Ce pressentiment ne fut pas trompé. Un jour, qu'il était allé faire une cure aux eaux d'Aix, il rencontra au bord du lac du Bourget la Muse qui devait lui remplir le cœur et du même coup lui donner la gloire et la fortune. Mais comme le bonheur parfait n'est pas de ce monde, à peine avait-il baisé le bas de sa robe blanche (prello le quitta pour remonter au ciel. Ce fut le premier i^rand chagrin de sa vie. Pour le tremper plus fortement et le faire vibrer davantage encore, Dieu lui réservait une plus grande épreuve: il lui enleva subitement sa sainte mère, quand tout lui souriait et que tous ses vœux paraissaient condjlés.
Ce jour-là, la terre se déroba sous ses pieds, et son ami de Virieu, qui toute sa vie lui annonça les bonnes et les mauvaises nouvelles, crut (Qu'elle allait l'eiisevelir à son ttjur!... Mais il n'avait pas vidé son calice.
Comme elle était morte loin de lui et qu'elle était en bière, quand il arriva, il voulut revoir sa mère une dernière fois avant qu'elle descendît dans la tombe ( i j. 11
) llécriraitde Sainl-PoinL,le24 di'cembre 1829, à son ami dcVirioii : • J"- l'écris du fund de rcUe solitude où ji- suis venu me recueillir quatre ou cinq iour> alisolnment seul, la nuit inf-inc oii j'y Jis apporter la dépouille, la reliipie de ce que j'aimais el rcifreUcrai le plus sur la Icrre. Enfin je suis plus heureux, je la possède ici. Je puis prier, pleurer, frémir et me consoler sur son cercueil. J'ai l'espoir d"y tlormir une fois avec elle. J'ilcvc une chapelle. En aUendanl, elle est dans une chaf elle de ré^-lise même, et il n'y a pas d'interruption à la prière sur son tombeau. J'ai ori^anisé les choses de fai;on rjue son âme ne t'ùt jamaisscuie. Que j'ai pieuri- ces jours-ci ! Mais ces larmes sont moins amèrcs auprès de ce qui fut elle, dans le recueillement de l'étçlisc et du lieu (ju'elle aimait, que sur la terre tous les dix ans labourée d'un cimetière de ville. Au moins à la douleur l'horreur n'est plus associée. Je suis content... » '' rresf,.. t. III. p. iS.T.)
fit rouvrir le cercueil, il mit sur son front de marbre blanc un dernier baiser, après quoi il la conduisit à pied, sous la neige, à travers la plaine et la montagne, jusqu'au caveau de Saint-Point, qui devait recevoir sa dépouillle. Mais son véritable tombeau fut dans son cœur. Il lui dressa là, tout à côté d'Elvire, une chapelle ardente où chaque jour il se mettait en prière- Et jamais, dans ses heures de détresse les plus sombres, jamais il ne douta qu'il la retrouverait dans la vie éternelle. Heureux, s'écriait-il.
Heureux l'homme à qui Dieu donne une sainte mère ! En vain la vie est dure et la mort est amère, Oui peut douter sur son tombeau?
Voilà pourquoi j'ai voulu que le nom de la mère de Lamartine fût inscrit en tète de ce livre. « Il y a, disait-il, deux éducations pour tout homme jeune qu entre bien doué des dons de Dieu dans la vie : l'éducation de sa mère et l'éducation de la première femme qu'il aime après sa mère. Heureux celui qui aime plus haut que lui à son premier soupir de tendresse!... Notre premier maître de philosophie, c'est un chaste amour (i). »
A présent que nous connaissons la mère de Lamartine, voyons quelle fut la première femme à qui i donna chastement son cœur.
(i) Soavenij's et Poiiraiis; étude sur Alfred de Musset, p. 97.