PREMIERE PARTIE
Alphonse de Lamartine naquit à Mâcon, le 21 octobre 1790. Son père était un cadet de famille, qui, après être arrivé au grade de capitaine de cavalerie, avait épousé, par amour, une fille de l'intendant général des finances du duc d'Orléans, mademoiselle Alix des Roys. Il passait la moitié de l'année au service, l'autre moitié dans sa petite terre de Milly, dans la région montagneuse qui se trouve à l'ouest de Mâcon, sur la route qui conduit à Cluny.
Il y a une sorte d'harmonie entre l'homme et
les lieux où il a reçu ses premières impressions,
OÙ son intelligence s'est ouverte, où il a vécu, en un mot, sa première enfance ; et cette harmonie subsiste môme quand la vie parait l'avoir rompue. Cela est plus vrai pour Lamartine que pour aucun autre ; il est demeuré jusqu'au bout le poète de sa terre natale. Les hasards d'une existence mouvementée, presque tumultueuse, l'ont promené à travers bien des pays divers, bien des situations changeantes : toujours, qu'il ait eu le cœur meurtri du deuil de ses amours ou de celui de ses ambitions, il revenait chercher la paix et l'oubli dans les douces collines du Maçonnais. Il appartient donc à cette conlréequi est à lui comme il fut à elle ; il la remplit ; son souvenir y est vivant ; quelque chose de son âme y subsiste, qu'on sent en quelque sorte dans la douceur tiède et monotone du paysage. Un paysage presque insignifiant, semble-t-il d'abord, dépourvu de couleur pittoresque, mais dont l'intimité vous gagne peu à peu sans qu'on sache comment. On regarde, on cherche un détail frappant, un trait caractéristique, on n'en trouve aucun. L'horizon est étroit, coupé par les lignes ondulées de petites collines arrondies, arides. Peu d'arbres ; àpeine, çà et là, une bicve lignée de peupliers. Pas d'eau, rien de ce qui
peut animer la nature. Elle est là, toute seule, toute nue, sans beauté, dans sa douceur résignée et passive, comme si elle attendait patiemment l'effort humain pour prendre vie. Les villages eux-mêmes semblent s'absorber en elle : leurs maisons de teinte grise se perdent dans l'ensemble, indistinctes, obscures, acceptant comme le reste cette teinte monotone d'un gris rose qu'i nterrompent seulement les lignes jaunâtres des étroits sentiers pierreux gravissant les pentes.
...11 est sur la terre une montagne aride Qui ne porte en ses flancs ni bois ni flot limpide, Dont par l'effet des ans l'humble sommet miné Et sous son propre poids jour par jour incliné, Dépouillé de son sol fuyant dans les ravines, Garde à peine un buisson qui montre ses racines, Et se couvre partout de rocs prêts à crouler Que sous son pied léger le chevreau fait rouler. Ces débris, par leur chute, ont formé d'âge en âgô Un coteau qui décroît, et d'étage en étage. Porte, à l'abri des murs dont ils sont étayés, Quelques avares champs de nos sueurs payés. Quelques ceps dont les bras chercha at en vain rérdble, Serpentent sur la terre ou rampent isur le stible, Quehjues buissons de ronce, où l'enfant des hameaux Cueille un fruit oublié qu'il dispute aux oiseaux, Où la maigre brebis des chaumièren voisines Broute en laissant sa laine en tribut aux épines : Lieux que ni le doux bruit des eaux pendant l'été,
Ni le frissonnement du feuillage agité,
Ni rhymne aérien du rossignol qui veille,
Ne rappellent au cœur, n'enchantent pour roreillc,
Mais que sous les rayons d'un ciel toujours d'airain,
La cigale assourdit de son cri souterrain...
A part quelques traits un peu grossis qui semblent plutôt rappeler Jocelyn et la grande nature du Dauphiné que les terres fertiles et paisibles du Maçonnais, cela est exact, presque minutieux. Et je n'ai jamais mieux compris le charme pénétrant de la phrase lamartinienne qu'en regardant fuir et se combiner les longues lignes de ces collines, toutes pareilles, d'une monotonie envahissante que rien n'arrête et qui vous prend à la fin à la façon d'une musique de berceuse.
Le village même de Milly est un des plus silencieux, des pluseffacés, des plus primitifs de ceux qui parsèment cette contrée. Tout près de l'église, une des plus humbles qu'on puisse voir, se dresse la maison que Lamartine a si souvent décrite :
... Il est dans ces déserts un toit rustique et sombre Que la montagne seule abrite de son ombre, El dont les murs, battus par la pluie et les vents, Portent leur âge écrit sous la mousse des ans.
Sur le seuil désuni de trois marches de pierre Le hasard a planté les racines d'un lierre Qui, redoublant cent fois ses nœuds entrelaci^s, Cache Taffront du temps sous ses bras élances, Et, recourbant en arc sa volute rustique, Fait le seul ornement du champêtre portique. Un jardin qui descend au revers d'un coteau
Y présente au couchant son sable altéré d'eau; La pierre sans ciment, que l'hiver a noircie, En borne tristement l'enceinte rélrécie;
La terre, que la bêche ouvre à chaque saison,
Y montre à nu son sein sans ombre et sans gazon; Ni tapis émaillés, ni cintres de verdure.
Ni ruisseau sous des bois, ni fraîcheur, ni murmure, Seulement sept tilleuls par le soc oubliés, Protégeant un peu d'herbe étendue à leurs pieds,
Y versent dans l'automne une ombre tiède et rare, D'autant plus douce au front sous un ciel plus avare...
Et ailleurs, en cette molle prose qui plus tard délayait à rinfini ses impressions d'enfance et de jeunesse :
« La nlaison s'y cache, en effet, car on
ne la voit d'aucun côté, ni du village ni de la grand'route. Bâtie dans le creux d'un large pli du vallon, domméede toutes parts parle clocher, par les bâtiments rustiques ou par des arbres, adossée à une assez haute montagne, ce n'est qu'en gravissant cette montagne et en se retournant qu'on voit en bas cette maison basse, mais
massive, qui surgit, comme une grosse borne do pierre noirâtre, à rcxtrémité d'un étroit jardin. Elle est carrée, elle n'a qu' un étage et trois larges fenêtres sur chaque face. Les murs n'en sont point crépis ; la pluie et la mousse ont donné aux pierres la teinte sombre et séculaire des vieux cloîtres d'alibaye. Du côté de la cour, on entre dans la maison par une haute porte en bois sculpté. Cette porte est assise sur un large perron de cinq marches en pierres de taille. Mais les pierres, quoique de dimensions colossales, ont été tellement écornées, usées, morcelées par le temps et par les fardeaux qu'on y dépose, qu'elles sont entièrement disjointes, qu'elles vacillent en murmurant sourdement sous les pas ; que les orties, les pariétaires humides, y croissent çà et là dans les interstices, et que les petites grenouilles d'été, à la voix si douce et si mélancolique, y chantent le soir comme dans un marais.
« On entre d'abord dans un corridor large et bien éclairé, mais dont la largeur est diminuée par de vastes armoires de noyer sculpté où les paysans enferment le linge du ménage, et par des sacs de blé ou de farine déposés là pour les besoins journaliers de la famille. A gauche est
la cuisine dont la porte, toujours ouverte, laisse apercevoir une longue table de bois de chêne entourée de bancs. Il est rare qu'on n'y voie pas des paysans attablés à toute heure du jour, car la nappe y est toujours mise, soit pour les ouvriers, soit pour ces innombrables survenants à qui on offre habituellement le pain, le vin et le fromage, dans des campagnes éloignées des villes et qui n'ont ni auberge ni cabaret. A gauche, on entre dans ia salle à manger. Rien ne la décore qu'une table de sapin, quelques chaises et un de ces vieux buffets à compartiments, à tiroirs et ti nombreuses étagères, meuble héréditaire dans toutes les vieilles demeures, et que le goût actuel vient de rajeunir en les recherchant. De la salle à manger, on passe dans un salon à deux fenêtres, l'une sur la cour, l'autre au nord, sur un jardin. Un escalier, alors en bois, que mon père fit refaire en pierres grossièrement taillées, mène à l'étage unique et bas, où une dizainede chambres, presque sans meubles, ouvrent sur des corridors obscurs. Elles servaient alors à la famille, aux hôtes et aux domestiques. Voilà tout l'intérieur de cette maison qui nous a si longtemps couvés dans ses murs sombres et chauds ; voilà le toit
que ma mère appelait avec tant d'amour sa Jérusalem, sa maison de paix ! Voilà le nid qui nous abrita tant d'années de la pluie, du froid, de la faim, du souffle du monde; le nid où la mort est venue prendre tour à tour le père et la mère, et dont les enfants se sont successivement envolés, ceux-ci pour un lieu, ceux-là pour un autre, quelques-uns pour l'éternité !... J'en conserve précieusement les restes, la paille, les mousses, le duvet ; et, bien qu'il soit maintenant vide, désert et refroidi de toutes ces délicieuses tendresses qui l'animaient, j'aime à le revoir, j'aime à y coucher encore quelquefois, comme si je devais y retrouver à mon réveil la voix de ma mère, les pas de mon père, les cris joyeux de mes sœurs, et tout ce bruit de jeunesse, dévie et d'amour qui résonne pour moi seul sous les vieilles poutres, et qui n'a plus que moi pour l'entendreetpour le perpétuer un peu de temps. » Le poète a été moins exact dans la description de la maison de Milly que dans celle du paysage Il ne faut pas trop croire à la mélancolie du « toit rustique et sombre ». La maison, quoique modeste (on l'a retouchée le moins possible), est charmante, respirant le bien-être, l'aisance, la joie. Les trois marches de pierre du sol désuni
(en réalité il y en a cinq) ne lui donnent point un air de pauvreté, et le lierre lui fait un vêtement délicieux : ce lierre, on le sait, n'a pas poussé là par hasard ; il n'existait pas encore quand le poète le décrivait déjà ; et c'est samère qui le planta, pieusement, pour que son fils eût menti le moins possible. Si elle avait voulu rapprocher la réalité des descriptions des Harmonies ou des Confidences, Madame de Lamartine aurait pu faire bien d'autres retouches : non pas pour embellir la maison, au contraire. Le jardin notamment n'est ni infertile, ni triste, ni dénudé; on y montre encore des charmilles que le poète affectionnait, et de vieux poiriers dont il appréciait beaucoup les fruits, quoiqu'il n'en dise rien ; car plus tard, quand il eut vendu sa terre de Milly, on lui en envoyait chaque année, ainsi que des prunes Reine-Claude, produit également de son jardin.
Quoique peu fortuné, lejeune couple installé à Milly était heureux, quand éclatèrent les orages de la Révolution. Le chevalier de Lamartine refusa de prendre part à l'émigration, et, à la veille du 10 août, alla se ranger parmi les derniers défenseurs du trône. Quelque temps après, il était arrêté et transporté dans la prison de
Mâcon, qui se trouvait vis-à-vis même de la demeure où il avait laissé sa jeune femme enceinte de leur premier enfant. La complaisance d'un geôlier, ancien cuirasuier de sa compagnie, lui permit d'établir des relations avec son cher voisinage : il obtint d'abord une cellule ayant vue sur la rue; puis, madame de Lamartine réussit à correspondre avec lui, grâce à un système ingénieux d'arcs et de flèches; puis, à l'aide d'une corde tendue entre les deux fenêtres, le chevalier parvint à aller chaque nuit passer quelques heures dans sa maison, d'où il réintégrait avant le jour sa prison. Le 9 thermidor lui rendit la liberté.
Après la Révolution, les Lamartine se retirèrent définitivement dans leurs terres de Milly, où ils vécurent modestement : outre leur petit bien, ils ne possédaient pas plus de 3000 francs de rente. Grâce à quelques héritages, leurs conditions d'existence devaient s'améliorer peu à peu, sans cependant les mettre tout à fait à l'aise ; car leur famille était nombreuse.
C'étaient des gens de m*oeurs patriarcales.. Le chevalier de Lamartine, homme de devoir avant tout, était un père exigeant et sévère, mais d'esprit large, de cœur très dévoué, corri-
fijeant, par une tendresse réelle, quoique peu démonstrative, ce qu'il y avait d'austère et de cassant dans ses allures d'ancien ofTicier. Quant à madame de Lamartine, telle que nous pouvons la connaître par les récits de son fils et par son propre journal (Le manuscrit de ma, mère), elle fut une femme admirable, toute de grâce, de charme, de sensibilité profonde. Il y avait quelque chose de touchant dans la destinée de cette belle jeune femme, élevée avec un prince du sang, puis transplantée dans une espèce de maison rustique, qui ressemblait à une chaumière plus qu'à un château, et où les angoisses de la Révolution ne devaient pas l'épargner. Aux prises avec les difficultés pratiques de la vie, elle devait connaître toutes les mesquines inquiétudes de la ménagère pauvre : à chaque nouvelle grossesse, elle pensait aux ressources exiguës du ménage, dont le maigre budget allait être grevé d'une charge de plus ; c'était elle qui calculait, dans les moments difficiles, la vente du cheval ou celle du char-à-bancs, elle aussi qui, plus tard, économisait sur le nécessaire pour envoyer quelque argent à son fils. Tout cela sans jamais se plaindre, quoiqu'on sente en elle je ne sais quoi de douloureux, de
cassé ; et sans rien laisser, à travers ces soucis , de "sa belle âme dont la rare élévation, la distinction , la noblesse et la poésie s'affirment à toutes les pages de son journal, qui, en certaines parties — sans doute retouchées par une main pieuse — peuvent se comparer aux plus belles pages des Harmonies.
Alphonse de Lamartine fut l'aîné de six enfants (dont cinq filles), et, peut-être bien, le préféré de sa mère. Ses premières impressions, dans ce doux paysage de Milly qu'il a décrit plus tard avec tant d'amour , furent toutes heureuses.
t J'avais déjà dix ans, dit-il dans ses Confidences, que je ne savais pas même ce que c^est qu'une amertume de cœur, une gêne d'esprit, une séve'rité du visage humain Tout était libre en moi et souriait autour de moi. »
Or, c'est dans les années de l'enfance qu'il importe surtout d'être heureux : leur nuance s'étend sur toute la vie. Son éducation fut dirigée par sa mère, d'après les principes de J.-J. Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, qu'elle admirait et qu'elle avait jadis entrevus chez ses parents. Avec un tact merveilleux, elle dirigeait ses sentiments et ses idées sans qu'il
s'en aperçût, procédant d'instinct selon la méthode intuitive. Elle choisissait aussi ses lectures. C'étaient la Bible épurée ; les fables de Lafontaine que l'enfant trouvait « faussement cruelles » et qu'il ne put jamais apprendre par cœur ; les ouvrages de madame de Genlis, de Berquin, de Fénelon, de Bernardin de Saint- Pierre, quelques tragédies de Voltaire, la Jérusalem délivrée, le Robinson.
Cet harmonieux développement fut interrompu par la volonté de l'oncle d'Alphonse, l'abbé de Lamartine, personnage despotique qui jouissait, dans la famille de son père, de l'autorité que lui donnaient sa qualité d'aîné et sa fortune. L'enfant fut placé dans un institut laïque de Lyon, où il se trouva très malheureux :
« Représentez-vous, écrivait-il plus tard, un oiseau doux, mais libre et sauvage, en possession du nid, des forêts, du ciel, en rapport avec toutes les voluptés de la nature, de l'espace et de la liberté, pris tout à coup du piège de fer de l'oiseleur, et forcé de replier ses ailes et de déchirer ses pattes dans les barreaux de la cage étroite où l'on vient de l'enfermer avec d'autres oiseaux de races différentes, et dont le plumage et les cris discordants lui sont inconnus, vous aurez une idée imparfaite encore de ce que j'éprouvai pendnnt les premiers mois de ma captivité. it [Confidences.)
L'oiseau s'enfuit de sa cage, Técolier s'échappa de sa prison. Poursuivi, et rejoint à quelques lieues de Lyon, il fut ramené à son collège^ les mains liées derrière le dos, et enfermé. Mais cette escapade lui valut pourtant d'être retiré de cette maison qu'il détestait, pour être placé au collège de Belley, où ses impressions furent tout autres, où, dès son entrée, il sentit, selon ses expressions,
« la différence prodigieuse qu'il y a entre une éducation vénale vendue àde malheureux enfants, pourramour de l'or, par des industriels enseignants, et cette éducation donnée au nom de Dieu et inspirée par un religieux dévouement dont le ciel seul est la récompense. »
Ce fut là qu'il se lia avec quelques enfants qui devaient demeurer plus tard ses amis les plus fidèles : Louis de Yignct, Prosper Guichard de Bienassis, et le plus cher de tous, Aymon de Virieu. Iloureux au collège, il revenait ce pendant avec joie passer ses vacances à Milly. Là, il lisait, plus librement, les livres qu'on lisait en ce temps-là : les romans de mesdames de Staël, Cottin, de Flahaut, ceux de Richardson et de l'abbé Prévost ; les écrits de Chateaubriand, et aussi les grands poètes étrangers : Tasse, Dante, Pétrarque, Shakspeare, Milton,
Ossian surtout, pour lequel l'enthousiasme était universel. Ces lectures préparaient le futur poète des Méditations. Pourtant, si Ton recourt, non pas aux Confidences, qui sont écrites à travers des souvenirs déjà lointains, mais à la Correspondance, on devra reconnaître que Lamartine, durant sa première jeunesse, fut plus impressionné qu'il ne l'avoue par les poètes du dix-huitième siècle. Horace lui plaît autant qu'Ossian, pour le moins. Sa philosophie se teinte d'un épicuréisme assez prononcé ; et ses premiers essais poétiques, tels que nous les ont conservés ses lettres à ses amis, sont tout à fait dans le goût de la poésie légère qui fleurissait avant la Révolution. Jugez-en par ce début d'une épître à Virieu, que Lamartine envoyait à son ami Guichard de Bienassis, en date du 10 janvier 1808:
Tandis que d'un loger coton Mon visage frais se colore, Que tout sourit à mon aurore, Et que raisonner en Caton Chez moi serait risible encore, De mon espoir, de mes désirs, Je veux divertir la paresse, Et, laissant ringrate vieillesse S'affliger de ses souvenirs,
LAMARTIiNË.
Une heure ou deux de ma jeunesse, Parler au moins de mes plaisirs.
Sur une plus courte mesure, Pour toi je vais mouler ces vers, El laisser mes pensers divers Courir à huit pieds sans césure.
Vois-tu ce délicat gourmand, Cherchant quelque mets qu'il préfcrCj Promener son œil inconstant Autour d'un service brillant, Incertain du choix qu'il va faire; Mille plats exquis tour à tour Tentent son appétit volage.
Mes amis, voilà mon image:
Le repos, la gloire et l'amour Voudraient mon âme sans partage La raison me dit d'être sage, Et me montre dans le lointain Un bonheur qu'elle dit certain; Mon cœur prétend que le voyage E&t bien cor.rl, et que du bel âge Les fleurs se llétrironl demain.
J'espère, je crains, je balance, El, si je penche d'un côté.
Une flatteuse confiance Vient des rêves de l'espérance Amuser ma crédulité.
« Vois-tu ces lauriers, me dil-elie, « Bientôt la main va les cueillir 1 « Tu verras ton front s'embellir « De celte couronne immortelle € Que ta déesse va l'offrir, » etc., etc.
Rien qui ressemble moins au futur Lamartine que ce jeune homme qui rime des vers légers ou tourne des impromptus pour amuser les belles dames de Mâcon. De bonne heure, cependant, il devait se trouver lui-même ; et le poète de l'amour qu'il est devenu dans la suite date de son premier amour. A vrai dire, ce premier amour, qui est raconté d'une façon charmante au livre septième des Confidences , ne fut qu'une rêverie sentimentale, la fantaisie innocente d'un cœur de vingt ans. Mais, éclos à la musique des vers d'Ossian , il révéla au jeune poète les nuances d'un sentiment qu'il ignorait encore, il lui ouvrit les horizons nouveaux dans lesquels, bientôt après, il devait s'élancer pour en rapporter une moisson poétique toute nouvelle et toute fraîche. Il y perdit son épicuréisme, son parnysme, sa frivolité d'ancien régime. Du coup, il tomba dans le « mal du siècle », qui sévissait depuis quelques années, mais n'avait encore pénétré ni au collège de Belley, ni à Milly. « J'ai assez goûté de la vie, écrivait- il alors à son ami de Virieu ; je n'en veux plus et ne la regretterais que pour toi» (3 avril 1811). Peu de temps auparavant, sa mère, qui l'observait avec inquiétude, notait dans son journal ;
LAMAUTINlt. 3
*Àb LAMARTINE.
a Ses passions commencent à se développer ; je crains que sa jeunesse et sa vie ne soient bien orageuses : il est agité, mélancolique, il ne sait ce qu'il désire » (7 janvier 1810).
Quelle que fût leur gêne, les Lamartine comprirent qu'il fallait une diversion à cet état d'esprit, à cette crise de jeunesse: ils profitèrent donc d'une occasion, — le voyage de noce d'une cousine, — pour l'envoyer voyager en Italie, où Aymon de Virieu ne devait pas tarder à le rejoindre. Il partit, plein de tristesse :
* Il faut que je rompe les liens les plus doux, écrivait-il à son ami Guichard, que je me condamne pendant sept ou huit mois à une douleur mille fois pire que la mort, que j'abandonne tout ce qui m'est le plus cher dans ce monde après mes deux amis, »
De fait, il écrit, à ses premières étapes, des lettres désolées. Mais il était de ceux dont l'âme est toujours de la couleur du ciel : il ne résista pas longtemps à tout le bleu qui l'entourait, il se laissa enchanter par les paysages, il oublia celle dont il était séparé, et son cœur s'ouvrit à un nouvel amour.
Il l'a raconté, cet épisode, dans les pages les plus connues des Confidences, dans celles qui, publiées à part, ont constitué le plus
populaire de ses romans, Graziclla. Il l'a chanté dans la plus belle de ses Harmonies (Novis" sima verba) et dans le Premier Regret. Il en a transporté des détails dans quelques-uns de ses récits en prose, Geneviève, Fior d'Aliza, Antoniella. La réalité, à coup sûr, ne fut point conforme à ce poétique récit : il s'agit simplement d'une liaison, assez banale, avec une ouvrière de la manufacture des tabacs de Naples, et ce ne fut que plus tard que Lamartine fit de la pauvre fille son inoubliable Graziella. Elle n'avait été poiir lui qu'un déjeuner de soleil. Il l'aima rétrospectivement, quand elle fut morte, à travers ses souvenirs et son imagination, a Si l'homme a eu des torts, dit son plus récent biographe, M. P. Reyssié, en reconstituant l'épisode, si l'on peut lui reprocher sa froideur, son égoïsme — (n'avait-il pas vingt ans ?) — le poète aracheté sa faute, et la pauvre Graziella doit pardonner à l'amant qui lui adonné l'immortalité.» — Hélas ! l'immortalité peut-elle compenser la douleur ? et les plus beaux vers valent-ils une vraie larme ? Du reste, ce n'est point pour juger les poètes qu'on se plaît à établir leur histoire exacte, mais pour les connaître. Or, ce n'est pas d'après les faits dont l'enchaî-
nement a constitué leur vie qu'on les connaît, mais, si je puis parler ainsi, d'après les résonances que ces faits ont éveillées en euxmêmes. L'épisode de Graziella n'est rien : ce qui est quelque chose, c'est ce que Lamartine en a fait. •
Aux premiers temps de son retour à Milly, le souvenir de Graziella ne le hantait guère; mais, tout à ses impressions d'Italie, il jetait sur le, papier des ébauches qui en portaient la marque. C'était un SaiXl, inspiré par la lecture d'Alfiéri; une Méclée et un Zoroastre, imprégnés de classicisme; un poème sur Clovisy dont le sujetse rapprochait davantage despréoccupations littéraires à la mode du jour. Ces vastes projets ne l'empêchaient pas de tourner encore des petits vers légers, dans sa première manière. Ainsi, il lut à l'Académie de Mâconune Elégie sur la, muse de Parny, qu'il salue comme son éducateur poétique et sentimental :
Combien de fois ma tendre adolescence I
Se dérobant aux regards curieux, Pour dévorer tes écrits amoureux, De ses mentors trompa la vigilance:
De fait, ses lettres de cette époque nous montrent en lui un conflit de sentiments assez vif :
tantôt il y parle en jeune homme d'esprit gai, souriant, épris du plaisir et le cherchant à peu près n'importe où, presque dissipé ; puis il s'enfuit dans la mélancolie, qui l'envahit toujours davantage, à laquelle il ne tardera pas à se livrer tout entier. Le moment n'est pas loin où, de l'époque qui l'avait si fortement influencé, il ne connaîtra plus queRousseau~« ce seul écrivain du dix-huitième siècle dont le génie fut une âme >, dit-il dans les Confessions; — et pendant un temps,avant d'avoir dégagé sa propre personnalité, il sentira et parlera comme Jean-Jacques. Pendant tout l'Empire, les Lamartine, fidèles aux convictions légitimistes du chef de la famille, s'étaient enfermés dans un complet isolement. En 1814, ils pensèrent que le retour des Bourbons, salué par eux avec joie, ouvrirait une carrière à leur fils aîné, qui, en effet, entra dans les gardes du corps de Louis XVIiï. On l'envoya en garnison à Beauvais, où il s'ennuya mortellement et regretta l'Italie :
« Ahl quelle punition amère les dieux m'ont infligée ! écrivait-il à A. de Virieu. Moi que les plus beaux lieux du monde n'ont pas pu fixer, et qui cherchais et espérais toujours mieux, je suis enfin fixé, mais c'est dans le dernier pays du monde que j'aurais pu choisir. »
Le retour de l'île d'Elbe le ramena à Paris : « J'y vis Napoléon , racontait-il plus tard... {A. de Lamartine par lui-même). Il passait rapide et pensif, seul dans sa voiture, dans la rue de la Paix, sous la colonne élevée à sa propre gloire. Son regard était inquiet, agité, perplexe; on eût dit une médaille du Bas-Empire. Son obésité, la pâleur et la lividité de son teint me frappèrent. Il était évident pour moi qu'il se repentait déjà de son évasion de Tile d'Elbe. Il regardait avec anxiété la foule qui s'arrêtait pour le contempler et qui lui donnait à peine un signe de respect. Ce n'était plus le peuple, c'était l'armée dont il cherchait la protection. Il ne so sentait plus empereur, il était à peine général. » Napoléon , qu'il devait célébrer plus tard , moins pourtant que les autres poètes de sa génération, lui était alors antipathique au plus haut point. Il déclarait à son père qu'il aurait mieux aimé mourir fusillé que donner une seule goutte de son sang pour le « tyran ». Comme les levées se multipliaient, et qu'il ne voulait ni servir, ni payer un remplaçant, il prit le parti de s'enfuir en Suisse, où il passa quelque temps, d'abord au château du baron de Vincy, près de Nyon, dont le propriétaire, ancien officier au service de
la France, lui offrit une aimable hospitalité, puis chez un pêcheur du Chablais.
La rentrée de Louis XVIII le ramena à Paris. Il reprit son uniforme de garde du corps. Mais il n'avait que peu de goût pour l'état militaire, et il ne tarda pas à donner sa démission. Il caressait alors l'espoir d'entrer, grâce à ses relations de famille, dans la carrière diplomatique. En attendant, il fréquentait assidûment quelquesuns des salons de l'époque : celui de Talleyrand où ses premiers vers devaient être fort appréciés ; celui de la duchesse de Duras, tout rempli de la gloire de Chateaubriand ; celui de la duchesse de Broglie, à laquelle il voua une affection très vive, et où il rencontrait les hommes les plus marquants de l'opposition, La Fayette, Guizot, Villemain : ce qui ne l'empêchait pas de rencontrer aussi les ultras les plus purs chez la princesse de la Trémouille, où l'on était plus royaliste que le roi. Ce fut ainsi qu'il passa l'hiver de 1815 à 1816, rimant ses premiers vers, les lisant, sollicitant et cherchant à utiliser ses relations en vue de la carrière où il ambitionnait d'entrer.
« A la fin de l'automne de 1816, raconte-t-il dans la plus récemment publiée de ses autobio-
graphies (A. de Lamartine par lui-même), vers, pure gloire des lettres, ambition politique, tout fut oublié, ou plutôt tout fut absorbé par un sentiment passionné qui ne laisse rien de vivant que lui dans le cœur où il vient enfin d'apparaitre. Né d'une rencontre fortuite entre deux êtres découragés de la vie avantde l'avoir goûtée, ou après avoir senti le vide des sentiments incomplets, la mélancolie en fut l'origine; il se nourrit d'elle, il en vécut et il en mourut, sans s'être jamais rassasié, ne laissant après lui que l'éternel fonds de mélancolie, l'amour et la mort, le délire et le désespoir, ces deux excès du cœur, après lesquels tout est effacé dans l'âme d'un jeune homme, et qui le plongent pour longtemps dans l'anéantissement ou dans l'indifférence.
C'est àAix-les-Bains que commença ce roman d'amour et de douleur, que devait terminer la mort de celle qui en fut l'héroïne. Lamartine l'a raconté, en le poétisantselon son habitude, dans i^ap/iaé7;ilyest revenu dans les pages trop nombreuses où il a confié au public, en restant d'ailleursplus soucieux de son attitude que de l'exacte vérité, l'histoire embellie de sa vie intime. L'héroïne, qui s'appelle Julie dans Raphaël^ Elvire
clans les Méditations, était une jeune femme malade, mariée à un homme beaucoup plus âgé qu'elle, le physicien Charles. Une récente et intéressante étude de M. Anatole France nous a renseignés sur les détails de sa vie et de son caractère. Son biographe ne lui a peut-être pas laissé toute l'auréole dont nous aimions à la parer, avant de la connaître, et le portrait qu'il nous a donné d'elle diffère sensiblement de l'image que nous nous en faisions. Quoi qu'il en soit, sa beauté, sa tristesse, son charme délicat et triste, inspirèrent au poète dont le hasard la rapprochait un sentiment qu'il a essayé de définir dans des pages qui manquent de précision, mais qui n'en sont que plus séduisantes:
« ...C'était autre chose: c'était un sentiment désintéressé, par, calme, immatériel; le repos d'avoir trouvé enfin l'objet toujours cherché, jamais rencontré, de cette adoration souffrante faute d'idole, de ce culte vague e» inquiet faute de divinité à qui le rendre, qui tourmente l'àme jusqu'à ce que nous ayons entrevu l'objet de ce culte, et que notre âme s'y soit attachée comme le fer à l'aimant, ou qu'elle s'y soit confondue et anéantie comme le souflïe de la respiration dans les vagues de l'air respirable.
« Et, chose étrange, je n'étais pas pressé de la revoir, d'entendre sa voix, de me rapprocher d'elle, de m'entretenir en liberté avec celle qui était déjà toute ma pensée
et toute ma vie. Je l'avais vue, je l'emportais en moi, rien désormais ne pouvait enlever de mon âme cette possession : de près, de loin, absente, présente, je la contenais en moi-même; tout le reste m'était indifférent. L'amour complet est patient parce qu'il est absolu et qu'il se sent éternel. Pour me Tarracher, il aurait fallu m'arracher mon cœur. Je la sentais désormais, cette image, aussi à moi que la lumière est à Tceil une fois qu'il l'a regardée, que l'air est à la poitrine une fois qu'elle l'a respiré, que la pensée est à l'âme une fois qu'elle l'a conçue. Je défiais l'univers de me ravir désormais cet assouvissement de mes désirs. Je l'avais vue, c'était assez; pour la contemplation, voir c'est jouir. Peu m'importait presque qu'elle m'aimât ou qu'elle passât devant mes yeux sans m'apercevoir. Sa splendeur m'avait touché, je restais enveloppé de ses rayons. Elle ne pouvait plus les retirer de moi, pas plus que le soleil ne peut reprendre ceux dont il a une fois inondé la nature. Je sentais qu'il n'y aurait plus ni nuit ni froideur dans mon cœur, dusséje vivre un millier d'années, car elle y luisait toujours comme elle y luisait dans ce moment. »
Ce sentiment, qui fut partagé, resta-t-il aussi pur que Lamartine se plaît à le répéter chaque fois qu'il parle d'elle? M. Reyssié en doute et cite à l'appui de ses soupçons deux strophes du Lac , supprimées de l'édition définitive, qui suivaient le vers
Il coule et nous passons, et que voici :
Elle se tut; nos cœurs, nos yeux se rencontrèrent. Des mots entrecoupés se perdaient daus les airs, Et dans un long transport, nos âmes s'envolèrent Vers un autre univers.
Nous ne pûmes parler ; nos âmes affaiblies Succombaient sous le poids de leur félicité, Nos cœurs battaient ensemble, et nos bouches unies Disaient rélernilél
Ce furent quelques semaines d'un bonheur idéal, que le départ rompit : Madame Charles rentra à Paris, où la rappelait son mari, Lamartine à Milly, chez ses parents. Il n'y resta pas longtemps, et, sous prétexte de son avenir, alla rejoindre celle qu'il aimait. Elle l'accueillit dans sa maison, et il devint un des assidus de son salon, où se rencontraient des personnalités comme de Bonald, Suard, Mounier, Lally-Tollendal, Laine, etc. C'étaient, pour la plupart, des hommes d'esprit scientifique, qui avaient traversé la Révolution et l'Empire sans modifier sensiblement leur philosophie — celle de l'autre siècle. Sauf de Bonald, ils étaient sceptiques, comme les Encyclopédistes ou comme Voltaire. Lamartine, au contraire, était de ceux que le Génie du Christianisme avait attirés ou entraînés dans une tout autre voie. Ils rétonnèrent, ils îe froissèrent, surtout
quand il s'aperçut que leurs propos avaient agi sur son amie, et que, comme eux, elle ne croyait pas. Elle ne demandait d'ailleurs qu'à se faire une âme qui pût lui plaire, et il eut la joie de la ramener à cette piété, bien vague sans doute, mais à laquelle il tenait, puisqu'il la voulait jusque dans leur amour défendu.
Cet amour, loin de paralyser l'activité intellectuelle de Lamartine, lui donnait un nouvel élan. Vivant en commerce continuel avec des hommes remarquables, dont la politique était le grand intérêt, il devait se prendre d'intérêt pour la politique, et s'y préparer par l'étude des orateurs anciens, des orateurs anglais et de ceux delà Révolution. Son ami Vignet, qui était aussi son confident, le guidait dans cette voie pour lui nouvelle. Cette année de travail et de passion fut donc féconde : sa pensée, comme son cœur, devait en sortir élargie. Entre temps, il se débattait dans des embarras d'argent que lui occasionnait sa vie mondaine. Il vivait de rien, dans une chambre que lui avait prêtée Aymon de Virieu, où le petit garçon de la concierge de l'hôtel lui apportait de temps en temps c un morceau de pain, quelques fruits secs et un morceau de fromage. » Encore fallait-il quelques
francs, et cette nécessité suffisait à bouleverser son budget. A la fin de l'hiver, il se trouva, faute de ressources, obligé de rentrer dans sa famille, où il attendit l'automne qui le ramènerait à Aix, auprès de son amie. Il ne devait pas la revoir. Elle lui écrivait que la santé de son mari l'obligeait à retarder son départ. C'était un touchant subterfuge : elle-même était gravement malade. Lamartine ne le sut que par la lettre du médecin qui lui annonçait sa mort.
Ce deuil, d'autant plus douloureux qu'il devait rester secret, acheva de transformer le jeune homme. L'année d'avant, il avait eu l'idée de chercher à sortir de ses embarras d'argent en publiant ses vers, et porté chez un éditeur — qui lui renditle service de le refuser — un volume formé de quatre livres de pièces légères et fugitives, toutes dans la tradition du dix-huitième siècle. Désormais, il n'en écrira plus de telles. Son amour sérieux et mélancolique, et la violente douleur qui devait le terminer, lui découvre une poésie nouvelle, qui, dédaigneuse des artifices de la rhétorique encore à la mode, exprime directement les sentiments dont le cœur est rempli. Tout à ses souvenirs, tout à ses regrets, il écrit en quatre années (1816 à 1819), les pièces
qu'il devait recueillir sous le titre de MeJitations, et qui allaient révolutionner la poésie française. Ce sont, par ordre de composition : Invocation f le Génie, le Temple, V Immortalité, V Enthousiasme, le Lac, Ode, Chants lyriques de Saûl, le Désespoir, VIsolement, la Foi, le Vallon, le Soir, Souvenir, la Semaine Sainte, la Providence à Vhomme, le Chrétien mourant, Dieu, la Retraite, la Prière, V Automne.
A ces pièces, d'une inspiration toute nouvelle, Lamartine ajouta quelques morceaux écrits dans lapériode antérieure : le Golfe de Baia, Hymne au Soleil, k Elvire, Adieu. Et en mars 1820, il publia à la librairie grecque-latine-allemande de l'éditeur Nicolle la première édition des Méditations. Elle comprenait vingt-quatre morceaux et constituait un petit volume de 116 pages. Ces vingt-quatre morceaux devaient être portés à trente dans l'édition de 1832. Leur nombre s'est encore augmenté dans les éditions suivantes.
Le succès du volume fut éclatant et immédiat. Comme le dit très justement M. Faguet, « on attendait un Chateaubriand en vers depuis vingt ans, on ne l'avait pas. La veille des Mé* dilations, il n'y avait rien ; le lendemain il y
avait quelque chose. » La critique, un peu déroutée, n'approuvait que médiocrement : « Qu'il s'adonne à la poésie, écrivait assez froidement de Féletz dans le Journal des Débats , pour laquelle un si heureux début annonce un rare talent. » Mais le public se passionnait pour cette poésie nouvelle, que les jeunes écrivains accueillaient aussi avec enthousiasme. Pour en apprécier justement la portée, il faut rappeler qu'en ce moment-là Victor Hugo en était encore à écrire les Odes toutes classiques qu'il publiait dans le Conservateur littéraire, et qu'Alfred de Vigny ne donna que deux ans plus tard son premier volume de Poèmes, l'année même où paraissait aussi la première édition des Odes et poésies diverses (4822).
En 1819, Lamartine était retourné à Aix, où l'appelaient les exigences de sa mauvaise santé et de chers souvenirs. Il y fit la connaissance d'une jeune Anglaise, Miss Maria-Anna- EUsa Birch. C'était la fille orpheline d'un ancien colonel. De bonne heure elle avait perdu son père, et, depuis quelques années, elle voyageait avec sa mère. Son portrait nous montre une figure plutôt jolie, très fine, en tout cas agréable. Elle était intelligente, artiste, lettrée,
professait une grande admiration pour Byron, à qui elle devait bientôt trouver que Lamartine ressemblait. Les deux jeunes gens lisaient ensemble Lara, Manfred, Child-Harold. Lamartine, l'âme encore meurtrie, jouissait de cette sympathie rencontrée au bord même de ce lac où il avait tant aimé. De son côté, miss Birch était enthousiaste : elle donna son cœur en écoutant les vers qui vibraient encore d'un autre souvenir. Ainsi, peu à peu, il se forma entre eux un amour à base de littérature. Du côté du poète, le sentiment était assez fragile : à ses yeux, cette rencontre devait aboutir à un mariage utile à l'organisation de sa vie, qu'il désirait avec sa raison plus qu'avec son cœur. Des obstacles, qui venaient surtout de sa famille dont le catholicisme s'effrayait d'une union mixte, retardèrent assez longtemps le mariage. Ils furent enfin levés, et le mariage fut décidé. A mesure que l'époque en approche, on voit mieux à quels sentiments obéit Lamartine:
« Je te dirai le fia mot à toi seul, écrit-il au comte de Virieu le 26 avril 1820: c'est par religion que je veux absolument me marier et que je m'y donne tant de peines. Il fautenfin ordonner sévèrement son inutile existence selon les lois établies, divines ou humaines, et, d'après ma doctrine, les humaines sont divines; le temps s'écoule,
les années se passent, la vie s'en va; profitons du reste; donnons-nous un but fixe pour l'emploi de cette seconde moitié', et que ce but soit le plus élevé possible, c'est-àdire le désirde nous rendre agréables à Dieu, hors duquel rien n'est rien, ainsi que nous le voyons. Pour cela, enchâssons-nous dans l'ordre établi avant nous, tout autour de nous, appuyons-nous sur les soutiens qui ont servi à nos pères; et, s'ils ne nous suffisent pas totalement, implorons de Dieu lui-môme la force et la nourriture qui nous conviennent; spécialement, faisons pour l'amour de lui le sacrifice de quelques répugnances de l'esprit, pour qu'il nous fasse trouver la paix de l'âme et la vérité intérieure qu'il nous donnera à la juste dose que iious pouvons comporter ici-bas: ergo, marions-nous! Voilà ia péroraison de mon oraison, et arrive ce qui plaira! Je te dis tout ce que je sais, fais-en ton profit, ou dis-moi mieux si tu sais mieux. Quant à moi, je finis là ce sermon impromptu que je ne songeais pas à te faire, mais que j'ai fait pour moi comme pour toi. »
Le mariage fut célébré le 6 juin 1820, à Chambéry. Et le jeune couple partit pour Naples, où Lamartine, grâce au succès croissant des Méditations, avait été nommé attaché d'ambassade. Car en ce temps-là, d'illustres exemples en faisaient foi, la littérature conduisait encore à la diplomatie, qui n'en valait pas moins. En voyage, l'amour vint à petites journées. A force d'estimer sa femme, Lamartine, comme il le dit, finit par Taimer. Et, le soleil et le ciel aidant, il
réussit à se trouver tout à fait heureux auprès d'elle, à Ischia où ils s'étaient installés, non loin de cette ile de Procida qu'habitaient encore les souvenirs atténués de Graziella,
Leur bonheur, cependant, n'est pas complet : des embarras d'argent les troublent un peu. Mais Lamartine commence à s'y accoutumer, et ils ne gênent en rien sa verve poétique. De cette époque, en effet, datent quelques-uns des plus beaux morceaux des Nouvelles Méditations : Ischia, le Golfe de Baïa, les Adieux à la mery l'élégie des Préludes.
Mais si le soleil et le ciel du Midi le ravissent, le climat ne lui convient guère : et bientôt, il se trouve forcé de demander un congé illimité et de reprendre le chemin du Nord. Au commencement de 1821, les jeunes époux sont à Rome, où leur naît leur premier enfant, un fils auquel on donne le nom de son père. C'est à Rome aussi que Lamartine écrit son Ode sur la naissance du duc de Bordeaux. Il la trouvait mauvaise, et il avait raison: il était trop poète pour être poète ofTiciel.
Le séjour à Rome ne fut qu'un passage : en juin, les Lamartine se trouvaient à Aix, puis se rendaient à Milly, avant d'aller occuper
leur terre de Saint-Point, et à Mâcon, où l'auteur des Méditations était élu président de l'Académie de sa ville natale. C'est à Mâcon que naissait, l'année suivante, leur second enfant, Marie-Louise-Julie. Toute cette période est remplie par des incidents de famille : le plus saillant est un voyage en Angleterre, où le petit Alphonse tomba malade. Ramené à Paris, il y devait mourir. Les Lamartine s'étaient installés au n" 327 de la rue Saint-Honoré.
La période qui suit immédiatement le voyage en Angleterre est dépourvue d'intérêt biographique. Les Lamartine se consolent lentement de la mort de leur fils. Nous les trouvons tantôt à Paris, tantôt à Saint-Point, tourmentés souvent par des soucis de santé ou d'argent.
Les années 1823 et 24 sont celles où les jeunes romantiques commençaient à se grouper en cénacle et se réunissaient, soit dans le bureau de la Muse française, soit à la bibliothèque de l'Arsenal, autour de Charles Nodier. Ils étaient une dizaine, qu'animait un beau zèle : Victor Hugo, dont le rapide succès s'afïîrmait de jour en jour ; Alfred de Vigny, qui venait de publier ses Poèmes antiques et Eloa; A. Soumet, Â. Guiraud, Michel Pichat , J. de Rességuier, qui
servait de trait d'union entre ses amis et l'Académie des Jeux Floraux, où ils cueillaient des amarantes d'or et des lis d'argent; Gaspard de Pons, Jules Lefèvre, Emile et Antony Deschamps, Ulric Guttinguer, dont on attendait beaucoup et que la mort devait bientôt enlever ; et cette charmante Delphine Gay, qui chantait si naïvement le bonheur d'être belle. Lamartine fréquenta ces jeunes gens, mais avec une certaine retenue. Il était leur aine d'une dizaine d'années, leur aîné aussi en succès : cette avance lui créait une situation particulière, un peu isolée. De plus, sa qualité de diplomate, installé régulièrement dans la vie, le séparait aussi d'une jeunesse un peu bohème. Du reste, il ne voulait pas être poète de profession ou homme de lettres, ni passer pour tel, et il se préoccupait assez peu de l'arrangement de sa carrière littéraire.
Il travaillait pourtant, car en 1823 il publiait presque en même temps la Mort de Socrate^ chez Ladvocat, et les Nouvelles Méditations, chez Urbain Canel. La Mort deSocrate, paraissant au moment où des hommes comme Victor Cousin, Th. Jouffroy, J. Joubert, etc., prêchaient le culte de Platon, ne pouvait manquer d'obtenir un
très grand succès : il s'en vendit trois éditions en un mois. Quant aux Nouvelles Méditalions, elles ne faisaient guère que compléter les premières. Aussi, quoique beaucoup lues, n'en retrouvèrent-elles pas la vogue éclatante.
« Quant aux Nouvelles Méditations y écrivait Alfred de Vigny à Victor Hugo dans une lettre fort curieuse et qui nous éclaire sur les dispositions des jeunes romantiques envers Lamartine, certes, l'ensemble est fort inférieur aux premières, le ton est désuni et on a l'air d'avoir réuni toutes les rognures du premier ouvrage et les essais de l'auteur depuis qu'il est né. Je ne puis pas croire qu'il ait pu présider à cet arrangement, et certes, il n'a pu penser qu'une scène de son Saiil balançât celle de Soumet. Je ne vous parle pas des incroyables fautes qui se trouvent souvent, je veux les donner à l'imprimeur ; mais dans la danse céleste ils s'élancent, est un peu fort, et le branle de ta lance^ et un rocher qui surplombe. Cependant, et je le dis avec vérité, je ne crois pas que M. de Lamartine ait rien fait qui égale les Préludes et les dernières strophes surtout, Bonaparte et lo Chant d'amour. Il y a en général dans tous ses ouvrages une verve du cœur, une fécondité
46 LAMAKTINE.
d'émotion qui le ferait toujours adorer, parce qu'il est en rapport avec tous les cœurs (1) ».
Après la publication des secondes MéditationSy Lamartine alla passer à Mâcon une partie de l'hiver 1823-24, puis repartit pour Saint-Point. Il interrompit son séjour pouraller poser à Paris sa candidature à l'Académie, d'ailleurs sans réussir. En compensation de cet échec, dont il était d'ailleurs moins affecté que sa famille, il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur, en même temps que Victor Hugo. Les deux poètes allaient se trouver réunis encore dans une autre circonstance: tous deux célébrèrent le sacre de Charles X, Victor Hugo, qui avait assisté à la cérémonie, dans son Ode sur le sacre, Lamartine dans son Chant du sacre. Le premier, qui décidément avait l'étoffe d'un poète officiel, réussit à plaire au nouveau roi ; le second remporta un grand succès public, car il se vendit plus de vingt mille exemplaires de son poème; mais il se fâcha avec le duc d'Orléans, et fut mécontent de son œuvre :
« Quant au sacre, l'horreur des horreurs poétiques^ écrivait-il à A. de Virien, ne m'en parle pas : tout le monde à Paris m'a crié bravo, mais propria virtute me
0) Ed. Biré, Victor Hugo avant 1830.
J,A >IAISON Di: I^AMAKTINK A MAÇOfJ,
s 4 VIE. 49
involvo, ce qui veut dire : je m'enveloppe dans ma sottise. Cependant, non, ce n'est point bêtise, ce n'est pas besoin d'argent; je l'ai fait consciencieusement pour montrer que, quoique avec quelques sentiments un peu libres, j'étais franchement du parti de nos rois. Le ciel m'en saura gré, et les hommes se moqueront de moi, et toute justice sera faite. »
Si le Chant du sacre est une « horreur des horreurs », il a cependant son importance dans la carrière de Lamartine : il marque la date à partir de laquelle les velléités libérales du poète allaient s'affirmer. Ces velléités, d'ailleurs, pointaient déjà dans un autre poème, composé un peu avant le Chant du sacre et publié à peu près en même temps : Le dernier chant du pèlerinage de Childe-Harold. Lamartine y tenait davantage, et, de fait, c'était peut-être l'œuvre la plus significative, à certains égards la mieux réussie, qu'il eût encore écrite.
La publication de ce poème fut suivie d'une longue période de silence. Lamartine était arrivé rapidement, à coups de succès répétés, à une haute situation littéraire. Vis-à-vis du pub-lic, il était le premier poète de son temps. Les jeunes romantiques, quoique avec certaines réserves, le saluaient comme un maître; Victor Hugo et Charles Nodier, parlant pour ritnlie avec leurs
LAMARTINB. 3
familles, s'arrêtaient à Saint-Point auprès de lui ; Victor Hugo lui adressait une Ode ; Sainte Beuve allait bientôt le célébrer dans une des plus enthousiastes poésies de son Joseph Delorme. Quant à lui, il respirait cette fumée sans s'en griser, et en persistant à regarder la littérature comme un simple délassement. C'était toujours dans la diplomatie qu'il comptait faire sa carrière ; et, peu de temps après la visite des Hugo et de Nodier, il allait quitter Saint- Point pour se rendre à Florence, en qualité de secrétaire d'ambassade. 11 y eut un duel retentissant avec un officier italien, le colonel Pepe, dont un fragment de Childe-Harold avait blessé l'orgueil national. Sa chevaleresque conduite en cette occurrence lui ramena la sympathie des Italiens.
La nouvelle de la mort de son oncle l'abbé rappela Lamartine en France, où il alla prendre possession de la terre de Monculot, qu'il héritait. A son retour à Florence, pendant l'absence du marquis de Maisonfort, son chef de légation, il remplit les fonctions de chargé d'affaires. Il se trouvait alors dans une situation très favorable et môme brillante; et son hospitalière maison de Florence devint un centre de réunion où
se rencontraient avec plaisir les Italiens les plus distingués et les étrangers illustres qui voyageaient en Italie. Cependant les embarras d'argent ne devaient pas tarder à recommencer. Le poète avait voulu réparer sa nouvelle propriété: un devis de deux mille francs montait à vingt-quatre mille. Alors les dettes, les emprunts, les difficultés de toute sorte reprirent de plus belle. En même temps, Lamartine se fatiguait de cette carrière diplomatique qui d'abord l'avait séduit. La nomination du baron de Vitrolles comme ministre plénipotentiaire en 1828 le décida à demander un congé et à reprendre ses travaux littéraires.
Pendant son absence, le mouvement romantique battait son plein : ses rivaux, moins avancés que lui au moment de son départ , faisaient chacun sa route. Alfred de Vigny, Sainte- Beuve, Alexandre Dumas avaient remporté leurs premiers succès ; Alfred de Musset, presque enfant, débutait avec son Anglais mangeur d'opium; quant à Victor Hugo, les Orientales ven3i,\ent de consacrer définitivement sa gloire naissante ; et il était maintenant lo centre des réunions du Cénacle qui autrefois se tenaient à l'Arsenal.
Lamartine, cependant, n'était pas oublié: dès la fin de 1829 il se décida, surtout pour complaire à son père, à poser de nouveau sa candidature à l'Académie française, où il s'agissait de remplacer le comte Daru. Il venait à peine d'arriver à Paris pour soutenir cette candidature que sa mère mourait presque subitement. Sa mère était peut-être sa plus profonde affection, et ce fut au milieu de son deuil qu'il reçut la nouvelle de son élection. Lorsqu'il put se remettre au travail, ce fut pour rédiger son discours de réception. Il eut à ce propos une pensée à la fois naïve et touchante , qui témoigne de sa candeur d'âme ; en débutant, il devait dire « combien les honneurs littéraires étaient changés pour lui, puisqu'il ne pouvait plus les rapporter à celle qui les lui avait fait désirer », et « montrer que la gloire même n'avait pas de prise à ses yeux, si elle n'était pas liée à une joie du cœur » (1).
Peu de temps après, Lamartine rentrait définitivement dans la vie littéraire: en juin 1830, il publiait chez Gosselin le volumineux recueil des poésies restées inédites. C'étaient les Harmonies poétiques et religieuses. Elles étaient
(1) C. DE PoMAiROLS, Lamar/me.
précédées d'un avertissement où vibraient encore les plus récents sentiments du poète:
« Les Harmonies^ écrivait-il au comte de Virieu, dont quelques articles très hostiles, un entre autres de mes coquins d'amis de l'Universel, m'avaient fait craindre la chute, vont assez bien pour leur début. Je viens de recevoir une trentaine d'articles littéraires qui sont magnifiques; celui de la Gazette, dont j'ignore l'auteur, et que je redoutais pour cause, est au delà de tout. Je sais que ceux des Débats sont faits et beaux aussi, on me le mande ; et Gosselin m'écrit que cinq éditions seront écoulées en trois mois. Aussi je n'y pense plus et laisserai faire au temps le triage du bon et du plat. Le temps, en fait de réputation, est tout, il apporte chaque jour sa pierre : vous n'écrivez rien pendant dix ans, vous vivez hors du monde, vous revenez à Paris, et vous vous trouvez cent fois plus populaire que le jour du succès. J'ai vu cela cette fois. Mais qu'est-ce que la renommée? Ce qui est beau, c'est de faire et de faire bien. Un poème ! un poème 1 mon royaume pour un poème 1 mon royaume pour nu checal! comme dit Richard IIL J'en dirais autant, mais rien pour la gloire. »
Le succès des Harmonies fut très vif; il fut interrompu par la révolution de Juillet.
Au moment où éclata la révolution, les poètes et les écrivains qui tenaient la tête du mouvement littéraire étaient presque tous plus ou moins engagés dans la politique. Celui qui les surpassait tous en génie et en gloire, Château-
briand, fut aussi celui qui se conduisit avec la plus parfaite noblesse. En 1830, il n'avait plus d'attaches directes avec le gouvernement ; et comme, à la suite de son renvoi du ministère, il s'était démis de toutes ses fonctions pour prendre rang en tête de l'opposition, les journées de Juillet pouvaient passer pour un triomphe pour lui. Il aurait donc pu, semble-t-il,conserver envers le nouveau régime une attitude de suffisante sympathie pour garder ses bénéfices et ses dignités. Il l'aurait pu sans manquer à l'honneur ; et il en avait besoin. Mais il avait une trop haute idée de son rôle et de son devoir : il prit le parti des vaincus : le dix août, il renonce à son titre de pair de France; le douze, il renonce à la pension de douze mille francs qu'il tenait de Louis XVIII ; le même jour, il envoie au ministre de la justitee sa démission de ministre d'Etat. — Tout autre fut l'attitude de Victor Hugo, qui, depuis l'interdiction de la représentation de Marlon Delorme, s'acheminait vers un libéralisme de plus en plus avancé. Le 14 août 1825, en refusant la nouvelle pension de deux mille francs que Charles X lui faisait offrir, il adressait au ministre de l'intérieur, M. de la Bourdonnaye, une lettre qui peut encore pas-
scr pour un acte de loyalisme; et après les journées de juillet, il publiait dans le Globe la pièce qui ouvre les Chants du crépuscule. La palinodie était si frappante, que ses amis éprouvèrent le besoin de l'en justifier. Sainte-Beuve rédigea pour précéder le poème inspiré par un enthousiasme révolutionnaire un peu inat' tendu, la petite note que voici : « Tandis que Chateaubriand vieillard abdique noblement la carrière publique, sacrifiant un reste d'avenir à l'unité d'une belle vie, il est bien que le jeune homme qui a commencé sous la même bannière continue d'aller, en dépit de certains souvenirs, et subisse sans se lasser les doctrines diverses de son pays. Chacun fait ainsi ce qu'il doit, et la France, en honorant le sacrifice de l'un, agréera les travaux de l'autre. > Subir sans se lassera les destinées diverses du pays, tel devait être, en effet, le sort du poète qui, parti de l'ode sur les Vierges de Verdun, devait aboutir à Torquemada en passant par Napoléon II et par les Cliàtiments.
L'attitude de Lamartine fut à peu près celle de Chateaubriand. Il était, lui aussi, fonctionnaire du gouvernement, et, quoique sans enthousiasme pour la politique de Charles X, ii
avait quelques attaches avec la maison régnante. D'autre part, il avait contre le duo d'Orléans une antipathie qu'en une précédente circonstance il n'avait su réprimer. Mais la République l'effrayait. Très frappé par les événements, il tint avant tout à se réserver toute sa liberté, et le 15 septembre 1830 il envoyait au comte Mole sa démission de diplomate. Quelque temps après, il exposait ses idées politiques dans une brochure intitulée la Politique rationnelle, qui d'ailleurs eut peu de succès. A partir de ce moment, il ne cessera pas d'être extrêmement préoccupé par la politique. Une première tentative pour s'y faire une place active devait rester sans résultat: aux élections législatives de 1831, il posa sa candidature à la fois dansle Varetdans le Nord, à Bergues, où habitait une de ses soeurs, M™* de Cottens. Il rêvait | d'unir sur son nom, comme il l'écrivait à Aimé Martin, « les royalistes modérés et les libéraux très élevés et à manches larges. » Les électeurs lui refusèrent leur confiance ; il se retira alors quelque temps à Saint-Point et, bientôt après, abandonnant Jocelyn qu'il venait de commencer, il réalisait un projet caressé depuis longtemps : il partait pour l'Orient. Il s'embarquait sur un
brick spécial, avec un équipage à lui, accompagné de sa famille, d'un médecin, de plusieurs amis, en vrai roi de la poésie. Un quart de siècle auparavant, Chateaubriand partait pour le môme voyage, en poète aussi, en pèlerin, disait-il, en amoureux surtout. Les sentiments de Lamartine étaient moins complexes, il les a exposés avec sa sincérité habituelle dans une belle lettre au comte de Virieu.
« Je n'ai pas eu le temps de répondre de Marseille à Ion excellente et admirable lettre d'adieu. Il n'y a pas de frère qui ait un cœur plus fraternel que le tien pour moi, que le mien pour toi. Tu blâmes un peu mon entreprise, et, à vue d'œil, tu as raison. Quand ou a déjà traversé les deux tiers de la Méditerranée, qu'on s'est réfugié dans une anse de la Sardaigne, qu'on a touché' à la côte de Tunis et de Carlhage, et passé maintes nuits orageuses, ballottés par une grosse mer dans un vaisseau dont les flancs mugissent, en songeant à sa femme et à son enfant, on se repent, et l'on se dit: Pourquoi les ai-je confiés à la même fortune? Mais ensuite, en réfléchissant bien que toutes les mesures de prudence, de sûreté et de bien-être sont prises pour cette magnifique excursion, autant que la prudence humaine peut prévoir, que nos santés même nécessitaient une longue pérégrination au soleil et à la mer, qu'une fois touchant à la côte d'Orient les difficultés et les périls diminuent beaucoup, qu'on est dans le Liban aussi tranquille qu'à Saint-Poinl, et qu'enfin la Providence nous tient aussi bien dans sa main ici que là, on se rafl'ermit, et l'on va.
a II faut nourrir l'esprit et l'âme, et quoi de mieux pour eux que Jérusalem, l'Egypte, la Turquie, la Grèce, tous ces peuples primitifs, toutes ces scènes de nalure, de religion ou d'histoire de l'humanité! C'est une belle année de l'éducation d'un homme et même d'un enfant qu'un pareil voyage fait ainsi, avec une bibliothèque à bord, choisie ad hoc, et racontant tout ce qu'on voit à mesure que le flot y porte. Ainsi donc je me confie au ciel et aux prières de toi et de beaucoup d'excellentes âmes qui nous les prodiguent. Prodiguez-les-nous davantage encore, maintenant que nous allons traverser les pirates grecs qui infestent la mer où nous entrons.
« Nous avons un brick charmant et excellent, un capitaine admirable, un équipage choisi des hommes les plus forts, les plus alertes et les plus doux et les plus religieux que tu puisses imaginer : figure-toi une réunion de tout ce que tu connais de mieux parmi tes plus excellents paysans. Nous avons quatre canons, deux tromblons et vingtdeux fusils, plus pistolets, etc., pour armer nos vingt-deux hommes. Nous espérons être vainqueurs si nous sommes forcés à combattre. Nous manœuvrons admirablement. »
N'est-ce pas là comme la première esquisse des Adieux à VOccidenty et ne retrouve-t-on pas, dans ces lignes, des traits précis qui viendront, un peu plus tard, enrichis de quelques images, se ranger comme d'eux-mêmes sous les lois du rythme et de la rime :
Un vieux père, entouré de nos douces images,
y tressaille au bruit sourd du vent dans les créneaux,
]Ll prie, en se levant, le maître des nuages De mesurer la brise à l'aile des vaisseaux. , ,
Ou bien :
Je n'ai pas étendu mon manteau sous les tentes, Dormi dans la poussière où Dieu retournait Job, Ni la nuit, au doux bruit des toiles palpitantes, Rêvé les rêves de Jacob...
Ou encore ;
, , .Du brave voyageur le pain c'est la pensée, Son cœur vit des œuvres de Dieu.
Et même, est-ce que tout le dessin de la picco célèbre ne reproduit pas, en l'achevant et en le revêtant de beautés, la lettre intime? C'est par de telles rencontres qu'on peut juger de la parfaite sincérité de Lamartine, et qu'on peut voir à quel point la poésie et la vie jaillissaient, pour ainsi dire, de la même source.
Nous n'entrerons pas dans le détail des péripéties de ce voyage en Orient, que Lamartine a raconté en le poétisant. Fait curieux , ce qui préoccupe le plus le poète, ce n'est pas le caractère poétique des pays qu'il traverse, c'est l'état des populations. Le spectacle de leurs misères lui inspire constamment lo
désir de les organiser; et cela d'autant plus, qu'il les admire et croit à leur avenir ;
« Que ne ferait pas un chef habile, se demande-t-il, avec une pareille race d^hommes? Si j'avais le quart des richesses de tel banquier de Paris ou de Londres, je renouvellerais en dix ans la face de la Syrie. Tous les éléments d'une régénération sont là, il ne manque qu'une main pour les réunir, un coup d'œil pour poser une base, une volonté pour y conduire un peuple. »
Bonaparte ne parlait pas autrement.
Le besoin d'agir sur les hommes dont témoignent de telles pensées, et qui devait bientôt se révéler plus puissant encore chez Lamartine, semble incompatible avecles facultés d'un poète. De fait, c'est peut-être dans ce besoin qu'il faut chercher l'explication des imperfections de sa poésie : elle n'a jamais été pour lui que secondaire, il n'a jamais consenti à lui consacrer qu'une part minime de son effort. Il n'a vraiment réalisé sa vie qu'au moment où il a été chef de gouvernement; mais en même temps, il est toujours resté trop poète pour que sa politique n'ait pas eu à en souffrir.
Le voyage d'Orient se termina par un deuil. Lamartine avait laissé sa famille à Beyrouth : sa fille Julia y mourut de la maladie de poitrine
qui la minait depuis longtemps, le 6 décembre 1832. Au printemps, les Lamartine reprirent leur voyage et revinrent lentement en France avec le corps de leur fille. En octobre 1833, ils rentraient à Mâcon. Dans l'intervalle, Lamartine avait été élu député par le collège de Bergues.
Dès sa rentrée en France, il est complètement accaparé par la politique. A la Chambre, il se hâte de débuter, prononce des discours sur les questions les plus diverses, se fait rapidement une place indépendante et personnelle. M. de Talleyrand lui disait : « Vous êtes entré dans les affaires admirablement d. Lui-même, il se trouvait dans son .véritable élément :
« Je vois, écrit-il à de Virieu, le 22 septembre 1835, se réaliser ce que j'ai toujours senti, que l'éloquence était en moi plus que la poésie qui n'est qu'une de ses formes, et qu'elle finirait par se faire jour s'il n'était pas trop tard. »
Il n'était pas trop tard. Ses premiers discours furent un peu empruntés, mais, bientôt tout à fait maître de sa parole, il parvint à la hausser au niveau de ses sentiments et remporta, comme orateur, des succès aussi rapides qu'avaient été ses succès de poète.
Lamartine cependant n'abandonna pas en-
tièrement les lettres pour la politique. Mais, tandis que la poésie était autrefois pour lui un luxe et un délassement, il devait peu à pou se laisser aller à s'en servir pour sortir des embarras où le plongeaient sans cesse ses goûts dispendieux et des placements maladroits. Au commencement de 1834, il avait vendu pour 100.000 fr. comptant ses œuvres faites et à faire pendant quinze mois : c'est-à-dire, comme œuvres nouvelles, les trois volumes de ses notes de voyage et le poème, commencé avant son départ, qu'il appelait alors le Journal d'un vicaire. Ce poème devait avancer par saccades. A chaque instant, les soucis de la politique obligeaient Lamartine à l'abandonner. Puis, quand il était en vacances à Saint-Point, il se remettait à la besogne et la poussait fiévreusement. Il était fort content de son œuvre.
« C'est de la poésie de seize ans, écrivait-il à de Virieu, mais selon mon cœur et mes rêves. J'en suis confidentiellement ravi. Je veux que cela me survive un demisiècle. »
Et dans une autre lettre au même :
a C'est lundi que parait l'épisode en deux volumes, le Curé de village, autrement dit Jocelyn. Je ne doute guère que cela ne t'aille aux dernières fibres du cœur, car c'est
toi et moi peints à seize ans dans le style que tu aimes, sans bruit, sans éclat, sans draperies ; style de poésie domestique et évangélique. »
La publication de Jocelyn fut un très grand succès. En vingt-sept jours il s'en vendit vingtquatre mille exemplaires, plus sept éditions en Belgique et autant en Allemagne. Lamartine retrouvait enfin, il dépassait môme la vogue des Premières Méditations. Sa joie en fut d'autant plus vive, qu.e Jocelyn était une œuvre préférée. Le succès fut d'ailleurs plus considérable auprès du public qu'auprès de la critique, qui ne laissa pas de discuter assez vivement le nouveau poème.
Joce^?yn marque le point culminantde la carrière poétique de Lamartine. Ensuite, c'est la décadence qui commence , et elle sera rapide. Quelles sont les causes de cette chute? D'abord la nature même de son génie : jusque dans ses plus beaux ouvrages, Lamartine était avant tout un brillant improvisateur et il devait être victime de la qualité propre aux improvisateurs : la facilité. D'autre part, il n'a jamais attaché à ses travaux poétiques, à ses « ébauches », comme il disait avec une modestie presque dédaigneuse, qu'une importance secondaire. De plus en plus, ses
poèmes devaient n'être que des « ébauches >, et de plus en plus les autres préoccupations de sa vie devaient l'en éloigner. Chose singulière, sa carrière politique, à laquelle depuis 1833 il consacre ses plus grands efforts, reproduit presque trait pour trait le développement de sa carrière littéraire. 11 est d'abord un isolé, un indépendant , formant à lui seul un groupe, puis gagnant l'estime, l'influence, l'admiration à force de bonne volonté, d'éloquence et, disons le mot, de séduction. « Vous n'êtes d'aucun parti, lui demandait-on à son entrée à la Chambre, où siégez-vous donc? > Il répondait : t Au plafond. > En effet, ce fut bien là sa posture, du moins pendant la première période de sa vie politique. Il se tint dans les hauteurs, parlant de tout, traitant en archange des sujets très modestes. Du reste, il prend ses devoirs au grand sérieux et s'en acquitte en toute conscience. Ses lettres deviennent de plus en plus rares. Celles qu'il adresse à son fidèle ami, de Virieu, ne traitent guère que des événements de la politique. C'est à peine si une correspondance très intermittente avec M™* de Girardin semble encore le rattacher au monde des lettres. On a l'impression qu'il n'est plus poète que dans le passé. Pourtant, il
continue à écrire des épisodes du grand poème de ses rêves dont Jocelyn, dans sa pensée, n'était qu'un fragment. Encore n'en achève-t-il qu'un, la. Chute d'un ange. Un autre, intitulé les Pêcheurs, ne fut jamais terminé. Une année après la Chute d'un ange (1835), il devait publier un dernier recueil poétique, les Recueillements, Encore, pour le compléter, dut-il recourir à tous ses fonds de tiroir. Jusqu'alors il avait été un pur poète, sauf au moment où il rédigeait les notes de son voyage en Orient. C'est en tête des jRecueillements qu'apparaît le prosateur, le prosateur qui écrira sous tant de formes si peu variées les mêmes confidences. Il y donna une longue préface dans laquelle il s'abandonne complètement à son inspiration, où les phrases et les mots coulent avec une harmonie qui rappelle celle des Méditations. Il est à Saint-Point, en hiver, heureux d'échapper en partie au tourbillon de sa vie politique. Et il écrit à de Virieu ;
« Ici, depuis trente-six heures et en paix, quoiqu'avec une maison pleine d'électeurs. J'en jouis de'licieusement. Je suis couché sur mon tapis pour entendre le vent qui rugit avec une voix connue autour de ma tour. Je viens d'écrire une préface de trente pages comme un chapitre des Confessions de J.-J. Rousseau ; cela s'imprime dans trois jours. Tu l'auras, et je crois que cela te plaira, hien qu'écrit
sans rature en deux heures et demie, entre cinquante dérangements. Pour moi, en la relisant, je déclare qu'elle me ravit. «
Une fois qu'il eut trouvé l'outil facile et commode de la prose poétique, Lamartine ne prit plus la peine de faire des vers, à de rares exceptions près. Mais il était incorrigiblement poète lyrique ; et il demeure poète lyrique dans la plupart de ses écrits en prose où, tantôt sous forme d'autobiographie, tantôt sous forme de roman, il se raconte infatigablement à un public qu'il finit par lasser : les Confidences (1843-49), Raphaël (1849), les Nouvelles Confia dences (1850), etc., restant d'ailleurs toujours inférieur à lui-même quand il essaie d'imaginer des fictions auxquelles il demeure étranger, comme dans le Père Dutemps, Geneviève, le Tailleur de pierres de Saint-Pont, Antoniella. Tous ces écrits n'ajoutent pas grand'choseà son œuvre, moins encore à l'œuvre collective de sa génération. Il ne leur consacra d'ailleurs qu'une part minime de sa vie, que les affaires publiques envahissaient de plus en plus.
Comme nous l'avons vu, Lamartine était entré dans la vie politique sans vouloir s'enrégimenter dans aucun parti. Peu à peu cependant il devait
évoluer en se rapprochant des opinions de gauche. Hostile à ce qu'il appelait « le parti des bornes > et à l'immobilité du gouvernement, il combattit aussi la politique trop habile de Thiers et le doctrinarisme solennel de Guizot. L'idée démocratique l'attirait toujours davantage et, entraîné par la force des choses, il allait bientôt mettre à son service les deux remarquables qualités d'homme d'Etat qu'il possédait, son irrésistible éloquence et son étonnante faculté d'assimilation. L'éloquence lui est naturelle : elle coule de la même source abondante d'où jaillissaient les vers faciles et entraînants. Quant à sa faculté d'assimilation, elle était vraiment extraordinaire. En écrivant sa première brochure politique, en 1831, il avait d'emblée tracé tout un programme, avec une sûreté de coup d'œil qui perçait les troubles de l'heure présente; il réclamait alors, sans se prononcer entre la monarchie et la république (quoique l'idée monarchique lui fût infiniment plus sympathique que l'idée républicaine), un gouvernement de discussion à forme parlementaire ; il réclamait une seule assemblée de représentants, en s'appuyant sur cette considération que la France ne possédait plus d'aristocratie capable
es LAMARTINE.
de former une Chambre haute ; il réclamait la liberté de la presse, la liberté de l'enseignement, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, le suffrage universel à plusieurs degrés, la centralisation des pouvoirs, l'abolition de la peine de mort, la paix extérieure, la charité sociale. En somme, on le voit, le programme des libéraux, comme pimenté par un goût accentué pour les idées généreuses et générales, alors à la mode, et par une pointe de socialisme sentimental. Au cours de sa vie politique, Lamartine devait sans cesse revenir à ces principes. Mais il ne s'en tint pas à leur caractère général : à l'inverse de beaucoup de théoriciens aussi généreux que lui, il sut descendre à la pratique, traitant, selon les circonstances, de la révision des octrois, des contributions indirectes, des traités de commerce, des caisses d'épargne pour les ouvriers, du régime des prisons ; toujours d'ailleurs avec des envolées d'éloquence et de poésie aussi en^ trainantes,avecdesaccentsd'humainepitiéaussi convaincus que lorsqu'il parlait de l'émancipation des esclaves ou des enfants trouvés.
Lamartine n'était pas enrégimenté dans l'opposition ; cependant, sur la plupart des questions d'ordre politique, il était d'accord avec
elle. Le gouvernement de Louis-Philippe lui déplaisait à la fois par les hommes sur lesquels il s'appuyait, par son programme, par ses tendances. En plus d'une circonstance, il le combattit avec une ampleur de vues qui dépassait de beaucoup les aperçus pratiques auxquels s'en tenaient les ministres. Lors de la discussion des fortifications de Paris, par exemple, ses arguments vinrent se briser contre les arguments techniques de M. Thiers. C'étaient des arguments de poète;on pouvait les traiter de phrases, on en pouvait sourire. Et pourtant, quelle noblesse, quelle vérité supérieure, dans des cris comme ceux-ci:
« Les forces vives des nations valent mieux que leurs places fortes. Qu'est-ce que des murs? Des embarras à garder souvent. Les armées sont des murs qui marchent, des murs intelligents, des murs de feu et d'armes qui avancent, qui se déplacent. »
Ou bien :
« Il y a une artillerie qui est de force à lutter contre les canons du despotisme : c'est l'esprit public, c'est l'opinon. Il n'y a pas de puissance matérielle contre l'explosion de l'âme d'un grand peuple. Le cœur de l'homme est la plus grande et la plus incompréhensible de toutes les forces de la création. Quand il e'clate, il emporte tout. »
Lamartine-»ne devait pas se borner à des discours : de ses croyances politiques, il tira une oeuvre, une œuvre dont les circonstances firent un acte, ses Girondins. Vingt ans auparavant, V Histoire de la Révolution de Thiers avait été une apologie de la Révolution. Les Girondins le sont à un moindre degré; mais, par cela même qu'ils sont bien plus attrayants, ils semblent l'être davantage. Publiés à une heure critique, au moment où le flot montant des revendications politiques et sociales menaçait l'édifice de la monarchie de Juillet, ils devaient contribuer à en hâter la ruine. En une autre époque, ils n'auraient peut-être pas eu plus de succès qu'un livre d'histoire apprécié ou qu'un roman historique passionnant : ils portèrent comme un formidable pamphlet. Lamartine se réjouissait de ce succès colossal dont il ne pressentait pas les conséquences.
« Les Girondins paraissent après-demain, écrivait-il à M. Ronot, le 15 mars 1847, mais ils ont en réalité paru depuis deux jours en dix-huit journaux par fragments. Le succès est heureusement immense. L^effet est plus grand sur l'opinion que je n'en ai vu produit par aucune apparition de livre. Je Pai vu hier à la Chambre, La bataille est gagnée en vingt-quatre heures. Maintenant à mes éditeurs d'utiliser la victoire : ils ont, s'ils le veulent,
deux millions de bénéfice dans la main en dix ans. Ils comptent être couverts en deux mois de leurs cinq cent mille francs de frais. Les uns sont acharnés pour, les autres contre mes opinions, mais l'estime de la forme est générale et passionnée. J'aurais de touchantes anecdotes à vous raconter à ce sujet. »
Et quelques jours plus tard, au mémo :
a J'ai joué ma fortune, ma renommée littéraire et mon avenir politique sur une carte, cette nuit. Je l'ai gagnée! Les éditeurs m'ont écrit à minuit que jamais en librairie un succès pareil n'avait été vu ;
Que le livre faisait une révolution, qu'il dépasserait en quelques mois la publicité des vingt ans de M. Thiers ;
Que les maisons de librairie de Paris leur envoyaient prendre, au lieu de dix exemplaires, cinq cents exemplaires par magasin.
Le public des salons et mon large public des ateliers est plus passionné encore. C'est surtout le peuple qui m'aime et qui m'achète.
Ils m'écrivent en outre que leurs quatre cents ouvriers ne peuvent suffire à imprimer, préparer, brocher les éditions populaires.
Mais ne parlez pas encore à Mâcon des éditions populaires, pour laisser écouler celles de 20 francs d'abord.
On dit partout que cela sème le feu dur des grandes révolutions, et que cela améliore le peuple pour les révolutions à venir. Dieu veuille I
Lisez ces mots rapides sur le champ de bataille à nos amis Rolland, Garnier, etc.
J'ai gagné mon petit Austeriiti.
Vous avez votre exemplaire, mais ne le dites pas. Laissez et faites acheter en masse.
P. S. — On me rapporte cent mille mots. Hier, à un grand dîner, Odilon Barrot s'extasiait d'admiration. Sa femme s'écria: « Lui seul aie courage de ses idées. Si vous aviez son courage, vous sauveriez la France ! »
On dit aussi: « M. de 1^. ne parle pas à la Chambre, cette année, mais il a prononcé un livre en huit volumes. »
Lorsque Lamartine voyageait dans le Liban une visionnaire anglaise lui avait prédit un grand avenir politiquCi^Les Girondins marquent un pas immense vers cette destination mystique, à laquelle il pensait certainement quelquefois. A partir du jour où son œuvre avait remué les masses, Lamartine allait voir sa popularité grandir sans cesse jusqu'au moment où elle éclata dans l'orage et où, apparaissant soudain à la nation comme l'unique sauveur possible, il régna au milieu de l'universelle admiration.
Ce fut un rêve de quatre mois. Il commença le 24 février, quand Lamartine, en arrivant à la Chambre au moment où les partisans do la monarchie proposaient la régence de la duchesse d'Orléans, s'opposa à cette mesure et fut nommé membre du gouvernement provisoire. On sait quel rôle il y joua. Il fut le boucher de ce faible
gouvernement qu'à deux reprises il protégea contre la coulée des faubourgs par ces phi^ases que lui reprochaient les politiciens, mais qui, parties du cœur, surent trouver le chemin des cœurs. Il en fut aussi l'âme : dans la répartition des ministères, il avait été chargé des affaires étrangères; mais il ne s'y spécialisa pas, et, après sa circulaire du 6 mars aux puissances, d'une inspiration à la fois si élevée et si politique, on le voit, tour à tour, inventer la garde mobile et concourir à la création et à l'ouverture des ateliers nationaux. Un instant il est le maître de la situation, mais un instant seulement. A l'Assemblée constituante, il fut élu par deux départements et en tête des représentants de la Seine, quoiqu'il n'eût posé sa candidature nulle part. Mais l'Assemblée avait été nommée par le suffrage universel qu'il désapprouvait, et son triomphe était bien plus celui de sa personne que celui de ses idées. On ne s'en aperçut pas tout de suite. Dans les rues, on criait vive le roi Lamartine ; on parlait de l'installer aux Tuileries, et l'Assemblée Constituante, en proclamant que le Gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie, lui réservait une ovation particulière. A ce moment-là, il pouvait s'emparer du
LAMABTINB. i
/^l LAMARTINE.
pouvoir exécutif ou se le laisser offrir. Il ne le fit pas. Au contraire, il défendit la nécessité d'un pouvoir exécutif à plusieurs têtes. Dans les temps d'orage, les assemblées effarées aiment ceux qui leur font violence : la Constituante lui en voulut de son désintéressement, et il ne fut élu que quatrième membre do la Commission executive. C'était le déclin qui commençait. Il fut rapide. La Commission executive fit preuve d'impéritie et de faiblesse jusqu'au moment où les journées de juin vinrent montrer qu'il fallait un maitre. Lamartine, à cheval au pied des barricades, voulut encore haranguer le peuple ; mais les beaux jours de l'Hôtel de Ville étaient passés : on ne l'écouta pas. La Commission executive ne survécut pas à l'insurrection qu'elle n'avait su ni prévenir, ni réprimer, et le pouvoir fut remis au général Cavaignac. Le rôle de Lamartine était fini : le dix décembre 1848, il obtint dix-sept mille voix pour la présidence de la République, et l'année suivante il ne réussit pas même à se faire élire membre de l'Assemblée législative, où seuls les hasards d'une élection complémentaire devaient lui permettre de venir encore défendre son rêve de république idéale. La Correspondance nous
renseigne peu sur ces revirements violents et rapides. Nous y relevons seulement, en février et en mars, quelques cris d'enthousiasme :
€ Quel siècle en quatre ou cinq jours ! Quelles nuits ! Quel peuple! Quelles scènes!.... La république nouvelle, pure, sainte, immortelle, populaire et transcendante, pacifique et grande, est fondée.... La France est sublime de haut en bas 1 Je ne suis rien qu'un Qurtius qui veut lui fermer l'abîme. »
Puis, cet enthousiasme s'effondre dans une déception complète, dans une chute irrémédiable, dans un douloureux isolement; et Ton peut lire, dans une lettre adressée le 11 septembre à M. de Lacretelle, ces mélancoliques paroles :
« Je suis dans la solitude. Les esprits me reviennent un à un, comme les oiseaux sur l'arbre qui a été frappé de la foudre. Je ne les rappelle pas. Je ne les désire pas, Dieu m'en préserve 1 On ne franchit pas deux fois, sans tomber au milieu de l'abîme, des trois mois de février au H mai. Que Dieu en charge quelque autre !
J'écris un peu pour vivre en 1849. Viendrez- vous cet hiver? Je ne sais si j'irai à Mâcon. Cela dépend des événements. Tout va bien, du reste, et reprend à la vie commerciale.
Ne me faites pas d'ovations, si je rentre. Gela n'irait pas auxjours et à l'homme. Oubliez-inoi et excusez-moi, comme disent les finals espagnols. Que je vous voie,
VOUS et quelques amis, venir à travers le brouillard dans l'avenue de Monceau, ce sera assez. »
Le Deux Décembre acheva de mettre fin aux dernières aspirations politiques de Lamartine : il se tint dans le silence de l'Empire, sans protester, laissant à Victor Hugo, qui allait l'éclipser pour un temps, les invectives des Châtiments et la décorative attitude de Guernesey. Il avait compris qu'après un épisode comme celui de Février,, qu'après un rêve comme celui de sa quasi dictature, un homme d'État tombé ne se relève plus, la chute ayant été trop haute. Il n'eut pas même la consolation dernière de pouvoir se faire oublier : ses voyages, sa politique, ses goûts dispendieuXjdes spéculation fâcheuses et plus peut-être encore une bienfaisance qui ne s'imposait aucune limite, avaient englouti non seulement les sommes énormes que lui avaient values ses ouvrages, mais aussi la fortune qu'il avait héritée de ses oncles. Il était couvert de dettes. Tous ses biens étaient hypothéqués pour leur valeur. Le moment arriva où il fut forcé de chercher des moyens de liquider cette situation. L'empereur lui offrit deux millions de sa cassette pour payer ses dettes. Il refusa. En revanche, il demanda et il obtint l'autorisation
d'organiser une loterie à son profit ; il vendit sa terre de Milly et ses autres biens ; il entreprit la publication d'un recueil périodique: Les Entre' tiens littéraires, qui, paraissant une fois par mois, au prix d'abonnement de vingt francs par année, réunit jusqu'à dix mille abonnés ; il mit en vente, à huit francs le volume et payable en quatre ans, la collection en quarante volumes de ses Œuvres complètes. Il se débattait donc de son mieux, avec un courage qui ne manquait pas de grandeur, secondé d'ailleurs avec le plus généreux dévouement par sa femme, qui dans une admirable lettre adressée à un ami, le baron de Chamborant, exposait en ces termes les souffrances et les angoisses du poète aux prises avec la ruine :
c Vous ne pouvez vous figurer l'état où il est. Vous comprenez que la perte de nos biens, même du pauvre Saint-Point, mon premier nid et mon premier asile, n'est rien pour moi si je le voyais tranquille.
« Mais le voir se miner la santé, se troubler Tesprit, se désespérer sous le poids d'une charge qu'il s'est donnée d'abord pour son pays, et ensuite pour les malheureux et les pauvres honteux dont il a sauvé la vie et l'honneur de-
puis neuf années, vraiment, il y a de quoi succomber et je chancelle 1
« Je répète bien ; que la volonté de Dieu soit faite ! mais est-ce bien sa volonté de laisser périr un homme à qui on ne peut pas reprocher un vice comme cause de sa ruine ? Je défie d'en trouver un seul. Prodigalité et générosité / Oui I mais pas pour lui-même, pas pour une satisfaction personnelle, pas pour un vice.
« Mais je vous dis ce que vous savez déjà.
« Répondez-moi, mais en deux parties, car je ne veux pas que mon mari sache ce que je vous ai écrit. Mon rôle serait de le consoler si toute chance de salut se perd ; mais, hélas 1 ce serait trop tard.
« Vous ne savez peut-être pas que le Cours est empêché de paraître... faute d'argent.
« M. de Lamartine n'a pas de quoi payer le tirage. »
Le public ne devait pas rester indifférent au spectacle de cette illustre infortune. Mais il faut rendre à Lamartine cette justice qu'il fit l'impossible pour en sortir par lui-même. Il était d'un âge où, d'habitude, les hommes peuvent se reposer sur leur carrière assurée. Au lieu de cela, le voici obligé de mettre en coupe réglée ce qui lui
reste de talent et de popularité, de vendre son nom, de tirer, en vue du profit, des lignes et des pages de son imagination épuisée. Depuis longtemps il avait renoncé à la poésie ; mais il s'applique à toute sorte de travaux avec une bonne volonté qu'aucune difficulté n'arrête, accomplissant les besognes les plus fastidieuses que puisse accepter un infatigable polygraphe. Or, jamais peut-être écrivain ne fut moins armé pour le métier d'homme de lettres que ce poète si sincèrement, mais si exclusivement poète: manquant de facultés créatrices dans le sens objectif du mot, incapable d'échapper à son moi, il en est réduit à le ramener sans cesse dans tous les livres dont il inonde le marché. C'est de lui-même qu'il parle, sous couleur de parler des grands poètes de tous les temps, dans cette espèce de revue qu'il rédige à lui seul, les Entretiens littéraires. C'est l'histoire presque lyrique de la grande époque de sa vie qu'il écrit dans son Histoire de la Révolution de f848. Parfois, il essaye gauchement d'échapper à la tyrannie de son génie trop personnel, pourcomposerdes biographies populaires de FëneZon ou de Gutenberg, qui n'ajoutent qu'un poids de plus à son œuvre de vieillesse. De temps en temps, il rumine ses beaux sou-
venirs que l'éloignement poétise au lieu de les effacer, et commence, sur le ton d'autrefois, des élégies qu'il n'a pas la force ou pas le temps d'achever. Et bien rarement, dans une heure de loisir que lui laissent ses travaux mercenaires, il retrouve un souffle de son ancienne inspiration, comme en ce jour où, après avoir assisté aux vendanges dans son village natal, il écrivit sur les marges d'un vieux Pétrarque in-folio ce beau morceau, digne des Harmonies , qui est intitulé la Vigne et la Maison :
Quel fardeau te pèse, 6 mon âme 1 Sur ce vieux lit des jours par l'ennui retourné? Comme un fruit de douleur qui pèse aux flancs de femme, Impatient de naître et pleurant d'être né ? La nuit tombe, 6 mon âme 1 un peu de veille encore I Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore. Vois comme avec tes sens s'écroule ta prison I Vois comme aux premiers vents de la précoce automne Sur le bord de l'étang où le roseau frissonne, S'envole brin à brin le duvet du chardon I Vois comme de mon front la couronne est fragile 1 Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile, Nous suit pour emporter à son frileux asile Nos cheveux blancs pareils à la toile que file La vieille femme assise au seuil de sa maison 1..,,
Les dernières années de Lamartine devaient être remplies de douleur; en 1863, il perdit lacom-
pagne dont le dévouement lui devenait toujours plus précieux: « Lamartine, — dit très justement M. Alexandre, qui fut secrétaire du poète et auquel nous devons de curieux renseignements sur sa vie intime, — Lamartine perdaitune providence dans cette femme qui ne l'avait quitté que pour la mort. Toute sa vie, à elle, avait été un long amour du génie, un dévouement toujours grandi par Tinfortune. Au milieu des ruines, son cœur vaillant était resté debout. Elle était un caractère, un cœur profond et sûr. Aux heures de ténèbres, elle l'avait éclairé, étoile fidèle, de sa douce clarté. >
Cependant, l'âge avançant, le travail devenait de plus en plus pénible au vieux poète épuisé, dont les facultés s'éteignaient, et que le besoin obligeait à travailler encore. Le gouvernement impérial avait toujours espéré que la nécessité l'amèneraità accepter un présentdu souverain. Mais, sur ce point, Lamartine restait inflexible. L'empereur eut la délicatesse de céder et de renoncer à obliger personnellement son ancien adversaire; le 8 mai 1867, le ministère fit voter une loi qui accordait au poète, non pas à titre de bienfait, mais comme récompense nationale, une somme de cinq cent mille francs, exigible à son
décès et dont les intérêts à cinq pour cent lui étaient assurés jusqu'à la fin de sa vie. Le gouvernement avait pris toutes ses précautions pour mettre Lamartine à l'abri de sa propre prodiga. lité. » Cette somme en principal et en intérêt, disait expressément la loi, sera incessible et insaisissable jusqu'au décès de M. de Lamartine. » Le poète accepta cette aumône officielle à laquelle la bonne grâce de Napoléon III enlevait toute apparence humiliante. Mais il n'en jouit pas longtemps; deux ans après, le 21 mars 1869, il expirait, dans sa quatre-vingtième année. Il n'avait plus aucune attache avec la génération qui montait, avec cette génération positive et matérialiste qui différait tantde lasienne. Il était presque oublié. Il devait Têtre plus encore, pendant les années qui suivirent, où la vieillesse triomphante de Victor Hugo absorba tout le respect, toute l'admiration, toute la gloire dont les hommes de son temps lui avaient préparé le trésor. Aujourd'hui, la justice se fait peu à peu, et l'on tend à rendre au poète des Méditations^ de Jocelyn et des Harmonies la place à laquelle il a droit.