‹ LamartineChapitre 4 sur 7 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Dès son début, au sortir des années d'apprentissage, Lamartine fut d'emblée le poète qu'il devait rester. En effet, il est déjà tout entier dans les premières Méditations, que ses autres recueils n'ont pas effacées, qui lui valurent son succès peut-être le plus retentissant, et dont la publication est, avec celle du Génie du Christianisme, la plus grande date de l'histoire littéraire de la France au commencement du siècle.

Ces poésies n'avaient rien pourtant de révolutionnaire. Elles étaient écrites dans une langue douce, noble, facile, souple, qui n'est plus la langue raide, pompeuse, abstraite et guindée des néo-classiques, mais qui n'a aucune violence de parti-pris. Ce ton modéré du style fut sans doute une des causes de succès

du volume, car le public de 1820 n'était pas encore mûr pour le « bonnet rouge » que bientôt après on allait mettre « au vieux dictionnaire ». Les admirateurs de Parny, de Millevoye, de Fontanes écoutaient chanter, d'une voix incomparablement plus puissante, les mélodies que les poètes à la mode avaient tenté de fredonner ; les amateurs d'un goût plus pur reconnaissaient une sorte de parenté entre le nouveau poète et le dernier-né des vrais classiques, Racine ; les partisans du goût ancien, ceux qui ne concevaient aucune poésie sans les élégiaques latins, pouvaient retrouver le souffle de leurs poètes préférés dans des pièces comme A Elvire qui n'est qu'une imitation de Properce, ou la Retraite, où l'on croirait, à quelques traits près, entendre parler la sagesse d'Horace, dans ses heures de tranquille mélancolie :

Ce qu'on appelle nos beaux jours N'est qu'un éclair brillant dans une nuit d'orage ;

Et rien, excepté nos amours,

N'y mérite un regret du sage.

Mais que dis-je? On aime à tout âge:

Ce feu durable et doux, dans l'âme renfermé, Donne plus de chaleur en jetant moins de flamme....

Mais à côté de ces pièces dont l'originalité

n'était, en somme, que dans le talent supérieur du poète, il en était d'autres, VIsolementy le Lac, Dieu, l'Homme, les Chants lyriques de Sa.ûl, le Vallon, qui étonnèrent et ravirent les contemporains. Celles-là sortaient bien réellement des moules où depuis plus d'un siècle on enfermait la poésie, celles-là étaient bien réellement nouvelles, non pas seulement par la liberté de leur forme, mais surtout parce ^u^elle.sj'évélaient jine sensibilité comme il n'y en avait plus eu depuis Jean-Jacques Rousseau, une imagination presque égale à celle de Chateaubriand, une puissancepoétiqu^que la France ne connaissait pas encore, et aussi parce que, pour la première fois, des sentiments dont l'air était comme imprégné trouvaient leur expression.

7 Les esprits se partageaient alors — pour autant qu'on peut indiquer des divisions pareilles — en deux catégories assez distinctes : il y avait les hommes de l'ancien régime, ceux qui, déjà formé» avant 1789, étaient restés, à travers les orages, fidèles aux traditions de leur première jeunesse, insouciants, frivoles, épris de plaisir, amis d'une philosophie légère et facile, épicuriens comme l'étaient les « Athéniens » du dix-huitième siècle; et XL-y-^-âit-.]es hommes

i nouveaux, inquiets de tous les troubIes au mil| lieu desquels ils s'étaient ouverts à la vie^^ î atteints du « mal du siècle > à des degrés j divers, désespérés avec cette grande âme tempê- I tueuse de Chateaubriand, ou doucement tristÊS et tourmentés d'angoisses irrésignées comme- / Obermann. Il n'y avait guère d'état intermé- ' diaire énîre ces deux dispositions si différentes. Et voici qu-Bi soudaini apparaissait un poète qui, i malade de la fièvre commune^ne s'y abandonnaitpas, mais résistait, cherchaitdes réconforts, chantait ses luttes, ses alternatives de désespoir et de foi, ses douleurs, son immense besoin d'en être consolé. Dès la première pièce, VIsolementf il se livrait tout entier ; et comment résister à des accents pareils ?

l'isolement.

Souvent sur la montagne, à Tombre du vieux chêne Au coucher du soleil, tristement je m'assieds; Je promène au hasard mes regards sur la plaine, Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

' Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes; Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur ; Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes

,0ù l'étoile du soir se lève dans l'azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres. Le crépuscule encor jette un dernier rayon; Et le char vaporeux de la reine des ombres Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.

Cependant, s'élançant de la flèche gothique,

Un son religieux se répand dans les airs:

Le voyageur s'arrête et la cloche rustique

Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente N'éprouve devant eux ni charme ni transports; Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante; Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue, Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant. Je parcours tous les points de l'immense étendue, Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m'attend ».

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour moi le charme est envolé? Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères. Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé 1

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil indifférent je le suis dans son cours ; En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts: Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire; Je ne demande rien à l'immense univers.

Mais peut-être, au delà des bornes de sa sphère, Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres deux, Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeuxl

Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire; Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour, Et ce bien idéal que toute âme désire, Et qui n'a pas de nom au terrestre séjourl

Que nepuis-je, porté sur le char de l'Aurore, Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toil Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore 1 Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons, Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie : Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

Dans cette première pièce, le poète exprime

à la fois sa tristesse et la cause de sa tristesse,

• trahit son désir d'être consolé, indique un de ses

' motifs de consolation;lanature. Pour lui, comme

pour Rousseau, la nature devait être une fidèle

amie, dont les harmonies accompagnent et ber-

j cent son chant douloureux. Son grand contem-

, porain, Alfred de Vigny, au génie plus sombre,

plus austère, plus tragique, ne parvint jamais

à voir en elle qu'une force aveugle, hostile.

séparée de l'homme qu'elle entraîne avec indifférence vers ses fatales destinées.

Elle me dit: * Je suis l'impassible théâtre

Qui ne peut remuer le pied de ses acteurs;

Mes marches d'émeraudeet mes parvis d'albâtre.

Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.

Je n'entends ni ses cris ni ses soupirs ; à peine

Je sens passer sur moi la comédie humaine

Qui cherche en vain au ciel ses muets speciateurs.

Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,

A côté des fourmis les populations;

Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,

J'ignore en les portant les noms des nations.

On me dit une mère et je suis une tombe.

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe.

Mon printemps n'entend pas vos adorations... »

Aussi Vigny n'aima-t-il jamais la nature, et ne trouva-t-il jamais, lui qui préférait à toutes les splendeurs des choses « la majesté des souffrances humaines ><, aucun réconfort dans la contemplation ni dans la rêverie. Tout autre est la conception de Lamartine, telle qu'il l'ex- /prime déjà dans VIsolementj telle qu'il l'exprimera à mainte reprise au cours de son premier volume:, il se sent un atome dans ce grand Tout; sans nulle colère contre le monde qui l'entraine, il se laisse entraîner, presque heureux de

il s'abandonner au courant; et au lieu de les invec- I tiver, il bénit les choses qui, après avoir pas- Î5Iy®"^®^* assisté à nos douleurs comme à nos

j joies, en gardent le souvenir inconscient, en

répercutent dans leurs sourdes harmonies {l'écho affaibli:

\0 lac! rochers muets ! grottes f forêt obscure! Vous que le temps épargne et qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins lesouvenirl...

La nature est donc, pour Lamartine, la première de ses consolations. L'amour, même malheureux, est également pour lui un moyen de résistance au mal dont il est menacé: cette malade dont les jours étaient comptés, et que séparaient de lui d'insurmontables obstacles, lui révéla le monde des grands sentiments, ,de ceux qui sont d'autant plus puissants que, vainqueurs ou vaincus, ils se trouvent en lutte avec le devoir et sont retenus par la conscience, de ceux qui survivent à la mort et rattachent, comme par une chaîne mystérieuse, l'âme seule et désemparée à l'Infini où l'âme sœur s'est absorbée. Depuis Pétrarque, plus loin, depuis les sonnets de Dante, on n'avait rien entendu de plus pur, de plus profond que les strophes dana

lesquelles il ^'entretient avec celle qu'ila perdu.e^ maïs dont le souvenir vit en lui :

••. Du soleil la céleste flamme Avec les jours revient et fuit; Mais ton amour n'a pas de nuit, Et tu luis toujours sur mon âme.

C'est toi que j'entends, que je vois Dans le désert, dans le nuage; L'onde réfléchit ton image ; Le zéphyr m'apporte ta voix.

Tandis que la terre sommeille, Si j'entends le vent soupirer.

Je crois l'entendre murmurer Des mots sacrés à mon oreille.

Quand je dors, tu veilles dans l'ombre; Tes ailes reposent sur moi; Tous mes songes viennent de toi, Doux comme le regard d'une ombre.

Pendant mon sommeil, si ta main De mes jours déliait la trame, Céleste moitié de mon âme, J'irais m' éveiller dans ton sein ,

Comme deux rayons de l'aurore, Comme deux soupirs confondus, Nos deux âmes ne forment plus Qu'une âme, etje soupire encore 1..

Cependant, les joies passives de la contem-

94 LAMATIN'E.

plationet les joies douloureuses de l'amour ne suffisaient pas à occuper toute l'âme du poète : • il s'efforçait de la lancer plus haut, de demander ' une consolation suprême et définitive aux croyances de l'au delà. La perte de son amie lui avait inspiré un sentiment exceptionnellement vif de la fugacité de toutes choses {le Lac) : à ce sentiment correspond d'une façon bien naturelle un immense besoin de durée et d'éternitée ; /voici qu'apparait, sinon la foi, du moins le désir jde la foi, et voici que partout il cherche des raisons de croire. Tantôt il les cherche en luimême, dans cette partie divine de son être qu'il croit reconnaître « dans la prime des sens » (V Homme) :

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, L'homme est un dieu déchu qui se souvient des cieux.

Tantôt il les cherche en dehors de lui, dans la i comparaison de la grandeur de Dieu avec la petitesse de l'homme:

Réveille-nous, grand Dieu I parle, et change le monde;

Fais entendre au néant ta parole féconde:

II est temps! lève-toi! sors de ce long repos;

Tire un autre univers de cet autre chaos.

A nos yeux assoupis il faut d'autres spectacles;

A nos esprits flottants il faut d'autres miracles.

Change l'ordre des deux, qui ne nous parle plusl Lance un nouveau soleil à nos yeux éperdus; Délruis ce vieux palais, indigne de ta gloire; Viens! monlre-toi toi-même, et force-nous de croire I

Ou bien encore, il s'efforce de croire sans raisonner, comme un petit enfant: >

Celte foi qui m'attend au bord de mon tombeau, Hélas! il m'en souvient, plana sur mon berceau. De la terre promise immortel héritage, Les pères à leurs fils l'ont transmis d'âge en âge. Notre esprit le reçoit à son premier réveil, Comme les dons d'en haut, la vie et le soleil ; Comme le lait de l'âme, en ouvrant la paupière, Elle a coulé pour nous des lèvres d'une mère; Elle a pénétré l'homme en sa tendre raison ; Son flambeau dans les cœurs précéda la raison. L'enfant, en essayant sa première parole, Balbutie au berceau son sublime symbole, El, sous l'œil maternel germant à son insu, ^ Il la sent dans son cœur croître avec la vertu.

{La Foi.)

f Mais cette âme altérée de foi connaît le doute, /qui parfois la tourmente jusqu'à la pousser au

1^ blasphème {le Désespoir). Elle n'en peut sortir que par la prière ou par l'abdication de ses lorgueilleuses volontés. Il se produit alors en lîelle ce conflit éternel et tragique entre l'esprit

qui nie et l'esprit qui croit ; et ce conflit lui ^^'puvre comme une autre source de poésie.

Ainsi, la partie vraiment nouvelle des Méditalions est tout intérieure, et c'est pour cette raison même qu'elles furent une révélation. C'était .^^ l'âme qui rentrait dans la poésie ; l'art redevenait humain ; au lieu des sujets conventionnels, tirés le plus souvent d'une mythologie épuisée, au lieu des images sorties des magasins traditionnels—de— la rhétorique gréco-latine, voici qu'on traduisait directement, par la seule magie des mots sincères, les orages du cœur et de la pensée; voici que la poésie devenait expressive et consolante, puisque nous sommes ainsi faits que, quand nous avons crié nos maux, nous les sentons moins vivement. Les âmes tendres, affectueuses, affligées, ou doucement rêveuses, ou méditatives, que les pompes trop grandioses de Chateaubriand ne satisfaisaient pas et qui attendaient leur poète, l'avaient enfin trouvé. Tout de suite, elles vinrent à lui, pour l'entendre et pour l'aimer. PlTis-^ard,— il devait se développer et atteindre plus haut: jamais il ne frappa plus juste.

Trois ans après les Premières Médita,tions, Lamartine donna la Mort de Socrate. C'est un

poème de plus longue haleine qu'aucun de ceux qu'il avait écrits jusque-là. Il essaya aussi d'y abandonner le ton lyrique dans lequel il avait si bien réussi et de se hausser jusqu'à la poésie philosophique. Du reste, la forme et le style sont moins différents de ceux des Méditations qu'on ne pourrait le croire d'après ce changement do genre. L'auteur tenait son œuvre en très haute estime ; en réalité, elle dénote peu d'efforts d'imagination personnelle, et ne nous apparaît guère que comme une paraphrase en vers du célèbre dialogue do Platon. A la fin seulement, il s'accorde le plaisir de préciser, sous forme d'une facile prophétie, le pseudo-christianisme du Sage, qui s'écrie :

Oracles, taisez-vous I tombez, voix du Portique I

Fuyez, vaines lueurs de la sagesse antique I

Nuages colorés d'une fausse clarté,

Evanouissez- vous devant la vérité!

D'un hymen ineffable elle est prête d'éclore;

Attendez... Un, deux, trois,... quatre siècles encore,

Et ses rayons divins qui partent des déserts

D'un éclat immortel rempliront l'univers!

Et vous, ombres de Dieu qui nous voilez sa face,

Fantômes imposteurs qu'on adore à sa place,

Dieux de chair et de sang, dieux vivants, dieux mortels,

Vices déifiés sur d'immondes autels,

Mercure aux ailos d'or, d^iosse de CyMirre,

LAMAHTIXK. fi

Qu'adorent impunis le vol et l'adjUére ;

Vous tous, grands et petits, race de Jupiter,

Qui peuplez, qui souillez les cœurs, la terre et l'air.

Encore un peu de temps, et votre auguste foule,

Roulant avec Terreur de l'Olympe qui croule,

Fera place au Dieu saint, unique, universel.

Le seul Dieu que j'adore et qui n'a point d'autel I...

La Mort de Socrate avait, en tout cas, le mérite d'arriver à son heure. En effet, c'était le moment où se produisait en France une sorte de réveil spiritualiste, un retour vers une philosophie abandonnée dès longtemps. Le Génie du Christianisme, les écrits de Joseph de Maistre, de Donald, de Royer-Collard, avaient ouvert la voie. Maintenant le spiritualisme tendait à devenir la philosophie officielle. Il était, en tout cas, la philosophie à la mode ; et les maîtres préférés du public affectaient de se réclamer de Platon. C'était le cas de Joseph Joubert, un des amis de Chateaubriand, qui se proclamait luimême Platone platonior, et qui, en effet, dans l'exquis recueil de pensées qu'il a laissé, nous apparaît comme une intelligence digne de la Grèce ancienne, mais raffinée et sublimée par le christianisme. A côté de lui, Th. Jouffroy faisait alors dans le même esprit des cours particuliers de philosophie qui réunissaient un nombreux

public, et écrivait dans le Globe des articles de critique littéraire et morale des plus remarqués. Mais c'était surtout Victor Cousin qui était alors le plus brillant champion de ce mouvement : à vingt-quatre ans, il remportait déjà d'éclatants succès, en remplaçant Royer-Collarddans son enseignement à l'Ecole normale ; un voyage en Allemagne (1817) l'ayant familiarisé avec une philosophie qu'on ignorait encore en France. Il reprit à son retour un enseignement dont l'autorité et la vogue s'affirmaient toujours davantage. Ses cours furent ce qu'avaient été ceux de la Harpe à la fin du dix-huitième, ce que furent plus tard ceux de Caro ; un rendez-vous pour la société élégante, un divertissement intellectuel à l'usage des gens du monde. En même temps qu'il se faisait applaudir à ses cours, Victor Cousin travaillait à sa traduction de Platon qu'on s'apprêtait à saluer comme une révélation nouvelle.

« Ce jeune philosophe d, dit Lamartine dans l'avertissement qui précède son poème, digne d'expliquer un pareil maître, pour faire rougir notre siècle de ses honteux et dégradants sophismes, après l'avoir rappelé lui-même aux plus nobles théories du spiritualisme, a eu l'heureuse pensée de lui révéler la sagesse antique dans toute sa grâce et dans toute sa beauté. Trouvant la philosophie

de nos jours eucore toute souillée des lambeaux du matérialisme, il lui montre Socrate, etsemblelui dire: « Voilà ce que tu es et voilà ce que tu as été 1 »

La Mort de Socrate devait pour un instant faire de Lamartine le poète officiel de ce groupe néospiritualiste, qui se développait à côté de la jeune école romantique, mais sans s'y confondre.

Les Nouvelles Méditations^ comme nous l'avons déjà dit, causèrent, en raison même de leur ressemblance avec les premières, une certaine déception. Les thèmes traités dans ce second recueil étaient en partie les mêmes que ceux des précédents: quelques pièces (Elégie,

Tristesse) semblaient dater encore du temps de Graziella; une au moins (à El***) se rapportait évidemment à l'héroïne du Lac, encore ; plusieurs autres {le Crucifix , Apparition , les Étoiles) la pleuraient morte, en termes affaiblis. Quant il la forme, elle est toujours la même: telle, d'ailleurs, ou à peu près, Lamartine devait la conserver jusqu'à la fin de sa carrière. Il n'a jamais fait aucun effort pour la renouveler. Ses pièces sont plus ou moins réussies, selon la fortune de son inspiration, mais le moule ne change jamais: la coupe du vers, son rythme,

LES MÉDITATIONS. lOl

son harmonie, l'arrangement des stances, la qualité des images, la rhétorique, en un mot, est déjà complète dès les premières Méditations.

Quelques pièces du nouveau recueil se détachaient cependant de son ensemble un peu monotone. C'étaient le Passé, écrit en 1824, d'un ton plus grave et plus triste que le ton habituel du poète ; les Etoiles, dont la composition est ample et les détails d'une particulière richesse d'imagination ; le Poète mourant : une élégie un peu banale, un peu molle, mais éloquente et spontanée. C'étaient surtout les Préludes et Bonaparte.

Dans Bonaparte, qu'il écrivit à Saint-Point, quelques mois après que se fut dénoué le drame de Sainte-Hélène, le poète essayait de sortir de lui-même, et la grandeur du spectacle auquel il songeait le soutenait un peu dans une entreprise pour lui si difficile. II n'avait jamais aimé Bonaparte et ne devait jamais l'aimer; aussi, tout en traçant un tableau saisissant et puissamment coloré de sa carrière éblouissante, ose-t-il cependant indiquer les griefs qu'il ne cessa jamais d'avoir contre Napoléon. Ce qu'il lui reprocha toujours, ce ne fut pas, comme les doctrinaires républicains, le coup d'Etat du 18

brumaire ; ce ne fut pas même son despotisme : ce fut surtout d'avoir mis à la mode le culte de la force brutale aux dépens de celui de l'idéal.

« L'Empire, écrivait-il plus tard (Nouvelles Confidences) matérialisait toute la jeunesse qu'il ne consommait pas dans ses camps et dans ses antichambres. »

En 1821, sous le coup de la violente émotion que soulevait la nouvelle de la mort du grand captif de Sainte-Hélène, il disait déjà :

Gloire, honneur, liberté, ces mots que l'homme adore, Retentissaient pour toi comme Tairain sonore Dont un stupide écho répète au loin le son. De cette langue en vain ton oreille frappée Ne comprit ici-bas que le cri de l'épée Et le mâle accord du clairon.

Superbe, et dédaignant ce que la terre admire, Tu ne demandais rien au monde que l'Empire. Tu marchais... tout obstacle était ton ennemi. Ta volonté volait comme ce trait rapide Qui va frapper le but où le regard le guide, Même à travers un cœur ami.

Jamais pouréclaircir ta royale tristesse, La coupe des festins ne te versa l'ivresse. Tes yeux d^une autre pourpre aimaient à s'enivrer, Comme un soldat debout qui veille sous ses armes. Tu vois de la beauté le sourire elles larmes Sans sourire et sans soupirer.

Tu n'aimais que le bruil du fer, le cri d'alarmes, L'éclat resplendissant de l'aube sur les armes ; Et ta main ne flattait que ton léger coursier, Quand les flots ondoyants de sa pâle crinière Sillonnaient comme un vent la sanglante poussière, Et que ses pieds brisaient Tacier.

Pourtant les tragiques souffrances parmi lesquelles s'était éteint le grand vaincu inspirèrent au poète, à défaut d'une sympathie à laquelle répugnait toute sa nature, une relative indulgence. Peut-être aussi sa générosité naturelle l'empêcha-t-elle d'ajouter son anathème à tous ceux qui frappaient alors Napoléon. Il ne le condamna pas, et s'écria, dans la dernière strophe, qui est parmi de plus belles :

Son cercueil est fermé : Dieu l'a jugé. Silence ! S )n crime et ses exploits pèsent dans la balance : Que des faibles mortels la main n'y touche plus! Qui peut sonder, Seigneur, ta clémence infinie? Et vous, fléaux de Dieu, qui sait si le génie N'est pas une de vos vertus 1... .

Plus tard, Lamartine se reprocha son indulgence, et surtout cette dernière strophe. Il la jugeait « un sacrifice immoral à ce qu'on appelle la gloire ».

« Le génie, disait-il encore, par lui-même n'est rien

lO'l LAMARTINE.

moins qu'une vertu ; ce n'est qu'un don, une faculté, un instrument : il n'expie rien, il aggrave tout. Le ge'hie mal employé est un crime plus illustre : voilà la vérité pure. »

Il corrigea dono les deux derniers vers, qui pesaient « comme un remords » sur sa conscience, en ces deux autres, beaucoup plus pâles et bien médiocres :

Et vous, peuples, sachez le vain prix du génio Qui ne fonde pas des vertus 1

Cette méditation fut le seul sacrifice que fit Lamartine à ce qu'on a si justement nommé le « bonapartisme poétique >. Dans la suite, la tendresse, sincère ou calculée, que le gouvernement de Louis-Philippe professait pour la mémoire deNapoléon, fut un de ses griefs contre la monarchie de Juillet.

a Quant à mon opinion sur Bonaparte, écrivait-il alors,... je n'ai pas d'opinion sur cet homme qui incarne le matérialisme dans un chiffre armé: je n'ai que haine, horreur, et, le dirai-je, mépris, oui, mépris, et mépris pour ceux qui l'admirent. »

Quant aux Préludes jCette pièce décousue, sans dessin précis, est bien, comme l'auteur le dit lui-même, une «-sonate en poésie», que Liszt

devait tenter de mettre en musique. On dirait que le poète a cessé de penser, et qu'il veut éviter de donner une formule arrêté à sa vague rêverie : les mots, les rimes, les rythmes s'encliainent, sans parler plus clairement que des suites de phrases musicales. Jamais encore, en français, la pure poésie n'avait coulé à flots plus libres que dans ces fragments réunis par la plus vagabonde des fantaisies, et qui, par moments, atteignaient tout le vague, tout l'indécis de la musique dont ils avaient alors le charme berceur :

L'onde qui baise ce rivage, De quoi se plaint-elle à ses bords?

Pourquoi le roseau sur la plage, Pourquoi le ruisseau sans ombrage, Rendent-ils de tristes accords?

De quoi gémit la tourterelle Quand, dans le silence des bois, Seule auprès du ramier fidèle, L'amour Tait palpiter son aile, Les baisers étouffent sa voix?

Et toi, qui mollement te livres Au doux sourire du bonheur, Et du regard dont tu m'enivres Me fais mourir, me fais revivre.

De quoi te plains-tu sur mon cœur?

i 06 LAMARTINE.

Plus jeune que la jeune Aurore, Plus limpide que le flot pur, Ton âme au bonheur vient d'éclorc, Et jamais aucun souffle encore N'en a terni le vague azur.

Cependant, si ton cœur soupire De quelque poids mystérieux, Sur tes traits si la joie expire, El si tout près de ton sourire Brille une larme dans tes yeux,

Hélas! c'est que noire faiblesse, Pliant sous sa félicité Comme un roseau qu'un souOe abai^si Donne l'accent de la tristesse Même au chant de la volupté ;

Ou bien peut-être qu'avertie De la fuite de nos plaisirs, L'âme en extase anéantie Se réveille et sent que la vie Fuit dans chacun de nos soupirs.

Ah ! laisse le zéphyr avide

A leur source arrêter tes pleurs;

Jouissons de l'heure rapide :

Le temps fuit, mais son flot limpide

Du ciel réfléchit les couleurs.

Tout naît, tout passe, tout arrive Au terme ignoré de son sort :

A l'Océan l'onde plaintive, Aux vents la feuille fugitive, L'aurore au soir, l'homme à la mort.

Mais qu'importe, 6 ma bien-aimée, Le terme incertain de nos jours, Pourvu que sur l'onde calmée, Par une pente parfumée, Le temps nous entraîne en son cours!

Pourvu que, durant le passage, Couc-hé dans tes bras à demi, Les yeux tourne'svers ton image.

Sans le voir, j'aborde au rivage Comme un voyageur endormi I

Le flot murmurant se retire Du rivage qu'il a baisé, La voix de la colombe expire, Et le voluptueux zéphire Dort sur le calice épuisé.

Embrassons-nous, mon bien suprême, Et, sans rien reprocher aux dieux. Un jour, de la terre où l'on aime, Evanouissons-nous de même En un soupir mélodieux 1

Nous avons vu le mépris que professait Lamartine pour son Chant du Sacre. Ce mépris était assez justifié, mais le poète allait prendre une revanche éclatante avec Le dernier chant du pèlerinage d'Harold. La mort de Byron à Missolonghi laissait inachevé ce poème de Childe-Harold dont il rêvait l'achèvement à son départ pour la Grèce en passant devant le

Stromboli en flamme. C'était une œuvre toute personnelle dans laquelle le poète anglais promenait à travers les contrées qu'il avait visitées lui-môme le peu fictif personnage dans lequel il s'incarnait. Ce héros avait bientôt pris place dans la galerie des héros favoris du siècle, à côté des Werther et des René qui l'avaient précédé, mais qu'il complète. Byron ne connaissaitprobablement pas ses illustres aines ; et s'il leur emprunta quelques traits pour dessiner la figure de son Childe-Harold, c'est parce qu'aussi bien que Gœthe et Chateaubriand il pouvait les trouver en lui-même. Du reste, son personnage est bien à lui, il possède en propre une énergie, une combatlivité, un besoin d'action, une force que ne connurent ni Werther ni René] déplus, il est marqué d'un caractère particulièrement frappant, qui distingue et réunit tous les personnages byroniens de l'époque où il fut connu :1e remords. Comment cette figure toute de révolte tenta-t-elle le poète qui venait de composer des pièces chrétiennes et un poème platonicien ? Ce fut certainement, du moins en partie, à cause de l'étrange séduction que Byron exerçait sur Lamartine comme sur tous ses contemporains. Dès le jour où, pour la première fois, il

l'avait aperçu sur les bords du lac de Genève, Lamartine l'avait admiré : « Lord Byron, dit-il en commentant l'épître célèbre qu'il ne lui adressa jamais, est incontestablement, à mes yeux, la plus grande nature poétique des siècles modernes ». Il ne cessa pas de le suivre à travers les péripéties de sa carrière si bruyante et si mouvementée, et fut profondément impressionné par sa mort :

« Je jouis, dit-il, quand je le vis se relever do son scepticisme et de son épicurisme, pour aller, de son or et de son bras, soutenir en Grèce la liberté renaissante d'une grande race. La mort le cueillit au moment le plus glorieux et le plus véritablement épique de sa vie. Dieu semblait attendre son premier acte de vertu publique pour l'absoudre de sa vie par une sublime mort. Il mourut, martyr volontaire d'une cause désintéressée. Il y a plus de poésie vraie et impérissable dans la tente où la fièvre le couche à Missolonghi, sous ses armes, que dans toutes ses œuvres. L'homme en lui a grandi ainsi le poète, et le poète à son tour immortalisera l'homme. »

Tel que Lamartine l'a écrit, le cinquième chant diffère sensiblement des autres, par le seul fait

110 LAMARTlxNE.

qu'il est de Lamartine au lieu d'être de Byron. Il est, comme on peut s'y attendre, beaucoup plus sentimental et beaucoup moins violent. Il est aussi moins un : car si c'est Byron que Lamartine s'efforce de mettre en scène à travers les derniers stades de son pèlerinage, depuis son départ de l'Italie jusqu'à sa mort, ce sont ses propres sentiments et ses propres idées, lesquelles n'ont rien de byronien, qu'il exprime en strophes abondantes, dans les longs monologues lyriques d'Harold. Certains de ces morceaux n'en sont pas moins parmi les plus beaux qui décorent son œuvre. Je doute que Byron se soit jamais demandé :

Qu'ai-je fait de mes jours? où sont-ils ? quel usage Aux autres, à moi-même atteste leur passage ?

Je doute également qu'il ait jamais « roulé » dans son esprit orageux des pensées comme celle-ci :

J'ai toujours dans mon sein roulé cette pensée; J'ai toujours cherché Dieu I Mais mon âme lassée N'a jamais pu donner de forme à ses désirs, Et ne Ta proclamé que par ses seuls soupirs. Dans les dieux d'ici-bas ne voyant qu'un emblème. J'ai voulu, vain orgueil, m'en créer un moi-même. ' Ah ! j'aurais dû peut-être, humblement prosterné, Le recevoir d'en haut, tel qu'il nousiut donné,

Et courbant sous sa foi ma raison qui Tignore, L'adorer dans la langue où l'univers l'adore I

Mais il faut prendre ce cinquième chant pour ce qu'il est : un enchaînement d'effusions lyriques. Et comment ne pas admirer des fragments comme celui-ci :

Triomphe, disait-il, immortelle Nature, Tandis que devant toi ta frêle créature, Elevant ses regards de ta beauté ravis, Ya passer et mourir ! Triomphe, tu servis ! Qu'importe? Dans ton sein que tant de vie inonde, L'être succède à l'être et la mort est féconde ! Le temps s'épuise en vain à te compter des jours, Le siècle meurt et meurt et tu renais toujours 1 Un astre dans le ciel s'éteint, tu le rallumes! Un volcan dans ton sein frémit, tu le consumes ! L'océan de ses flots t'inondes, tu les bois ! Un peuple entier périt dans lesluttes des rois : La terre de leurs os engraisse ses entrailles. Sème l'or des moissons sur le champ des batailles! Le brin d'herbe foulé se flétrit sous mes pas. Le gla id meurt, l'homme tombe et tu ne les vois pas ! Plus riante et plus jeune au moment qu'il expire. Hélas ! comme à présent tu semblés lui sourire, Et, l'épanouissant dans toute la beauté, Opposera sa mort ton immortalité !

Le cinquième chant d'/faroZd marque la transition entre les deux volumes des Méditations, dont l'inspiration, comme nous l'avons vu, est la

même, et les Harmonies. Ce nouveau recueil, plus volumineux, est écrit avec plus d'ampleur et plus de facilité que les précédents. La facilité que Lamartine appelait plus tard « cette grâce du j génie », qu'il possédait à un degré surprenant et dont il devait abuser de plus en plus, y déborde sans être encore fastidieuse. La poésie couW à flots sans efforts, comme si les vers se transcrivaient d'eux-mêmes à mesure qu'ils se formulent dans l'imagination du poète. On pense à ces écritures spirites où le crayon court sans que ce soit la main qui le guide, et l'on se laisse entraîner par ce courant limpide etberceur. Il va de soi que cette qualité qu'aucun effort, aucune volonté ne semble diriger, a sa contre-partie: elle produit une excessive abondance. Le poète devient prolixe. Il amplifie immodérément ses gerbes d'images; il répète et ramène sans lassitude les mêmes idées, aussi bien que les mêmes rimes. Un peu d'impatience commencée se mêler à l'admiration : on souffre d'être obligé de lire tant de vers pour arriver à la poésie.

Les Harmonies poétiques et religieuses furent commencées en 1822, dans une période de calme et de bonheur qui avait rendu au mobile poète la piété de son enfance. Comme il le dit dans le commentaire de ï Invocation, étant alors tout à la douceur de croire, d'adorer, de prier, de jouir, il € conçut la pensée d'écrire au hasard, dans ses heures de loisir et d'inspiration, quelques cantiques modernes, comme ceux que David avait écrits avec ses larmes ». Il y avait donc une pensée religieuse au point de départ de ses nouvelles poésies ; et dans le fait, cette pensée circule comme un leitmotiv d'un bout à l'autre du volume. A vrai dire, il s'agit d'une religion assez peu orthodoxe. Vinet, qui s'y connaissait, se méfiait de la poésie religieuse de Lamartine. Il y notait une « voluptueuse défaillance de tous les éléments de la vie morale >. Avec un sens pratique de protestant, il se demandait que « pouvaient ces molles rêveries, sinon de nous désapprendre à vivre ». « On doit avouer, disaitil, que le caractère mâle, énergique, positif, du véritable christianisme, cette décision, cette verdeur, cette tendance pratique de la foi, se

noie chez lui dans des flots de mélancolie où leur vive couleur se délaisse et disperse. Cette religion, si l'on osait parler ainsi, ôte à l'âme ce qui lui reste de sa trempe native, au lieu de la tremper de nouveau. » Ces réflexions que les Méditations inspiraient déjà au critique, s'appliqueraient peut-être plus exactement encore aux Harmonies. Ajoutez que la tendance panthéistique, frappante dès les premières pièces de Lamartine, s'y accentue et s'y développe : le poète cherche Dieu, c'est vrai, mais s'il le trouve et s'il le sent, c'est perdu parmi les paysages, ou au fond de l'âme qui souffre, ou même dans les ruines du monde ancien. Du reste, tenter de saisir et de définir sa pensée religieuse, comme l'ont fait Vinet et plus récemment M. de Pomairols, ce serait une duperie. Il faut renoncer à trouver aucune unité dans ces rêveries qui vous promènent à travers l'infini, qui descendent du ciel sur la terre pour remonter de la terre au ciel, qui passent, suivant la sensation du moment, d'un pessimisme profond à un optimisme presque réjoui. Accuser Lamartine d'hérésie ou le défendre contre cette accusation, c'est tomber dans la plus oiseuse des discussions, car ses vers sont assez vagues pour ouvrir le champ à

LES HARWONIES. 115

toutes les interprétations. Sa poésie touche à tous lesextrêmes, dépendante qu'elle est de toutes ses sensations. Car, en vrai poète qu'il est, il n'a que des sensations, et pour ainsi dire, point de pensées : il se perd dans les choses délicieusement, il se baigne dans leurs images, et il entraine le lecteur à travers de longues files do strophes où il y a beaucoup plus de musique de réflexion.

Il faut détacher de ce recueil la pièce intitulée Novissima, Verba. Elle fut écrite en seize heures, en 1829, à Monculot. Le poète était souffrant; il se croyait peut-être gravement malade; il voulut « dire son dernier mot à la création » ; il jeta donc sur le papier ce long morceau qui, quoique fort long, n'est pas achevé, et qui était dans sa pensée une sorte de testament poétique et philosophique. Il y est tout entier : il n'en a jamais dépassé les limites, mais il ne s'est non plus jamais élevé plus haut. A ce point de vue, il a vraiment atteint son but : il voulait dire son dernier mot, il l'a dit.

Le dessin de la première partie de ce poème, qui veux tout embrasser, est assez clair. Il

débute par une sorte de prélude où circule comme un leitmotiv la pensée chère au poète

sur les approches de la mort et la vanité de la vie :

Que laissons-nous, ô vie, hélas ! quand tu t'envoles? Rien, que ce léger bruit des dernières paroles, Court écho de nos pas, pareil au bruit plaintif Que fait en palpitant la voile de l'esquif, Au murmure d'une eau courante et fugitive Qui gémit en sa pente et se plaint à sa rive.

C'est là l'idée, ou plutôt la sensation plaintive, que Lamartine a déjà exprimée tant de fois. Elle lui revient en cette heure qu'il croit proche de sa dernière et où, comme, dit-on, les gens qui ont vu la mort de près, il voit repasser devant lui sa vie prête à s'enfuir. Ce ne sont pas d'abord les faits, les incidents dont elle s'est composée qu'il évoque. Il la voit dans son ensemble, abstraite, pour ainsi dire, dégagée de ses contingences , dans toute sa tristesse , dans toute sa vanité, et il accumule des images et des aphorismes qui sonnent comme un harmonieux commentaire des désolées paroles de l'Ecclésiaste :

J'ai vécu ; c'est-à-dire à moi-même inconnu, Ma mère en gémissant m'a jeté faible et nu; J'ai compté dans le ciel le coucher et l'aurore D'un astre qui descend pour remonter encore, Et dont l'homme, qui s'use à les compter en vain.

Attend, toujours trompé, toujours un lendemain.

Mon âme a, quelques jours, anime' de sa vie

Un peu de cette fange à ces sillons ravie,

Qui répugnant à vivre et tendant à la mort,

Faisait pour se dissoudre un éternel effort,

Et que par la douleur je retenais à peine.

La douleur? nœud fatal, mystérieuse chaîne.

Qui dans l'homme étonné réunit pour un jour

Deux natures luttant dans un contraire amour,

Et dont chacune à part serait digne d'envie,

L'une dans son néant et l'autre dans sa vie,

Si la vie et la mort ne sont pas même, hélas !

Deux mots créés par Thomme et que Dieu n'entend pas!

Maintenant, ce lien que chacun d'eux accuse,

Prêt à se rompre enfin sous la douleur qui l'use.

Laisse s'évanouir comme un rêve léger

L'inexplicable tout qui veut se partager.

Je ne tenterai pas d'en renouer la trame.

J'abandonne à leur chance et mes sens et mon âme;

Qu'ils aillent où Dieu sait, chacun de leur côté J

Adieu, monde fuyant! Nature, humanité,

Vaine forme de l'être, ombre d'un météore,

Nous nous connaissons trop pour nous tromper encore I

Ainsi, la vie lui apparaît d'abord comme un océan de disparitions. Est-ce qu'il n'y a donc rien qui surnage sur cette mer désolée et vide ? Il regarde dans ses souvenirs, et il trouve l'amour ; il regarde dans sa conscience, et il trouve la vérité. Le couplet de l'amour est do toute beauté :

Amour, être de l'être, amour, âme de l'âme,

Nul homme plus que moi ne vécut de ta flammet

Nul, brûlant de ta soif sans jamais répuiser,

N'eût sacrifié plus pour t'immortaliser !

Nul ne de'sira plus dans l'autre âme qu'il aime

De concentrer sa vie en se perdant soi-même,

Et, dans un monde à part de toi seul habité,

De se faire à lui seul sa propre éternité I

Femmes, anges mortels, création divine,

Seul rayon dont la vie un moment s'illumine,

Je le dis à cette heure, heure de vérité,

Comme je l'aurais ditquand devant la beauté

Mon cœur épanoui, qui se sentait éclore,

Fondait comme une neige aux rayons de Faururo :

Je ne regrette rien de ce monde que vous !

Ce que la vie humaine a d'amer et de doux,

Ce qui la fait brûler, ce qui trahit en elle

Je ne sais quel parfum de la vie immortelle,

C'est vous seules ! Par vous toute joie est amour.

Ombres des biens parfaits du céleste séjour,

Vous êtes ici-bas la gouUesans mélange

Que Dieu laissa tomber de la coupe de l'ange,

L'étoile qui, brillant dans une vaste nuit,

Dit seule à nos regards qu'un autre monde luit,

Le seul garant enfin que le bonheur suprême,

Ce bonheur que l'amour puise dans l'amour même.

N'est pas un songe vain créé pour nous tenter,

Qu'il existe, ou plutôt qu'il pourrait exister,

Si, brûlant à jamais du feu qui nous dévore,

Vous et l'être adoré dont l'être vous adore,

L'innocence, l'amour, le désir, la beauté,

Pouvaient ravir aux dieux leur immortalité!

Le couplet de la vérité est moins réussi. Elle n'apparaît qu'au second rang ; elle vient « après l'amour éteint » ; d'ailleurs elle est « trompeuse » ; et de belles images expriment l'impossibilité où nous sommes d'en approcher. Cela est assez banal et assez faible. Lamartine est plus à son aise dans l'expression des sensations que dans celle des idées : le poète du cœur n'est pas un poète de l'intelligence, ou ne l'est que bien rarement.

L'impossibilité d'arriver à la vérité est le plus grand des tourments de l'homme. Convaincu de son impuissance à la posséder, le poète se replie sur soi-même, angoissé, se demandant s'il y a une réalité vraie dans cette vie dont le fantôme l'obsède, comprenant qu'en dernière analyse il ne vit que pour se sentir mourir :

Mourir ! ah I ce seul mot fait horreur de la vie. L'éternité vaut-elle une heure d'agonie!

L'idée de la mort, qui lui est familière, s'empare alors de lui et le domine. Elle empoisonne toutes les joies, elle alourdit le poids des jours. Comment éviter les affres de cette fatale idée, comment fuir l'angoisse à travers laquelle elle

traîne l'âme :

Quand j'appuie

Sur rinstabiiilé de cet être fuyant,

A ses tortures près tout semblable au néant,

Sur ce moi fugitif, insoluble problème

Qui ne se connaît pas et doute de soi-même;

Insecte d'un soleil, par un rayon produit,

Qui regardé une aurore et rentre dans sa nuit.

Et que, sentant en moi la stérile puissance

D'embrasser l'infini dans mon intelligence,

J'ouvre un regard de dieu sur la nature et moi.

Que je demande à tout : Pourquoi? pourquoi? pouniuoi?

Et que, pour seul éclair et pour seule réponse,

Dans mon second néant je sens que je m'enfonce,

Que je m'évanouis en regrets superflus,

Qu'encore une seconde et je ne serai plus...

Alors je suis tenté de prendre l'existence

Pour un sarcasme amer de l'aveugle puissance.

De lui parler sa langue, et, semblable au mourant

Qui trompe l'agonie et rit en expirant.

D'abîmer ma raison dans un dernier délire,

Et de finir aussi par un éclat de rire ,

Ou dédire: « Vivons, et dans la volupté

Noyons ce peu d'instants au néant disputé! »

Après avoir entrevu une basse consolation dans la volupté, le poète se reconquiert : il trouve un point d'appui plus solide, et voit flotter une lueur dans l'obscurité qui l'enveloppe : c'est la conscience. Elle l'éclairé, elle le guide vers une vision bien vague sans doute, mais qu'il distingue pourtant, d'un Dieu en qui se trouveraient toutes les consolations :

Et ma main hardiment brise et jette loin d'elle La coupe des plaisirs et la coupe mortelle ; El mon âme, qui veut vivre et souffrir encore, Reprend vers la lumière un généreux essor. Et se fait, dans l'abîme où la douleur ia noie, De Texcès de sa peine une secrète joie ; Trouve le voyageur parti dès le matin, Oui ne voit pas encor le terme du chemin, Comme'le ciel brûlant, le jour long, le sol rude, Mais, fier de ses sueurs et de sa lassitude, D.t en voyant grandir les ombres d'un cyprès : « J'ai marché si longtemps que je dois être près! » A ce risque fatal, je vis, je me confie ; Et dût ce noble instinct, sublime duperie. Sacrifier en vain l'existence à la mort, J'aime à jouer ainsi mon âme avec le sort, A dire, en répandant au seuil d'un autre monde Mon cœur comme un parfum et mes jours comme une

onde :

« Voyons si la vertu n'est qu'une sainte erreur, L'espérance un dé faux qui trompe la douleur, Et si, dans celte lutte où son regard m'anime. Le Dieu serait ingrat quand l'homme est magnanime I »

Ce noble retour, ce cri de stoïcisme, marque le point culminant du poème, ou plutôt en est la vraie conclusion. Ensuite Lamartine, « de ces hauteurs rappelant sa pensée », commençait à évoquer ses souvenirs et à revivre sa vie : Graziella passait dans sa mémoire, et le morceau s'interrompait brusquement, dans des

lamâutine. a

1 ÎS LAMAUTINE.

redites personnelles qui auraient pu se prolonger à l'infini.

Malgré les derniers vers, qui en peuvent être détachés sans inconvénient, ce beau morceau est le plus inspiré, le plus soutenu qu'ait écrit Lamartine ; et il répond bien à son titre : Les dernières paroles, les paroles suprêmes. Sans doute, ces paroles suprêmes ne nous apprennent rien sur les grands problèmes qu'elles agitent à travers la succession de leurs images et de leurs rythmes harmonieux : mais elles sont bien le dernier cri, le dernier mot d'une belle et grande âme, aux prises avec les éternelles angoisses de la vie et de la mort ; c'est à ce titre que cette sorte de testament poétique mérite d'être détaché, non seulement des Harmonies, mais de l'œuvre entier de Lamartine, qu'il semble résumer.

Le sujet du poème qui succéda aux Ua.rr)w nies : Jocelyn, avait été fourni à Lamartine par un épisode de la vie d'un de ses amis, l'abbé Dumont, curé de Bussières. A vrai dire, la distance est grande entre l'humble prêtre de petite

origine, modeste, doux, dévoué à son sacerdoce et consolé par une foi vive que le poème devait immortaliser, et son vigoureux modèle, plus grand, plus mâle, avec un coin de satanisme. Cet abbé Dumont vivait, dans sa cure de Bussières, en philosophe plutôt qu'en chrétien, avec sa mère et sa nièce, lisant, émondant ses treilles, chassant surtout, chassant avec une ardeur qui n'avait rien d'évangélique. C'était un penseur qui remplissait ses devoirs avec conscience, mais sans amour ; peut-être même avec de sourdes rancunes contre un état qui l'avait privé de terrestres joies. En apprenant à le connaître mieux, Lamartine, qui était alors dans sa période de dévotion, devait trouver en lui une âme plus révoltée que soumise, inclinée à la piété par des infortunes passées, capable d'attendrissement, d'exaltation même , mais par volonté et sans parvenir jamais à se briser dans la foi. Dans la mélancolie mal résignée du cure de Bussières, Lamartine avait deviné un mystère. L'abbé Dumont ne le lui confia jamais. Il apprit cependant plus tard à le connaître dans ses détails. C'était une de ces histoires mouvementées, romanesques, dramatiques, comme il ne put s'en passer que pendant la Révolution.

L'abbé Dumont était alors un jeune prêtre énergique et combatif, qui ne cachait pas son antipathie contre les Jacobins. Il s'était lié avec le fils d'un vieux gentilhomme du Forez dont le château était un nid de conspirateurs royalistes. Là, dans une vallée sauvage, vivaient autour da père quatre filles de mœurs toutes masculines, quatre héroïnes prêtes à tenir campagne comme des Vendéennes. L'abbé Dumont fut introduit dans cette famille au moment le plus aigu de la crise révolutionnaire ; et tout en entrant dans les projets de révolte de ses hôtes, il se prit d'une vive sympathie, qui fut partagée, pour la cadette de ces quatre filles, âgée de seize ans. — Cependant le comité révolutionnaire de la ville voisine ne pouvait laisser conspirer tranquilles le vieux gentilhomme, ses filles et ses amis : le foyer de contre-révolution qu'était son château fut attaqué, surpris, cerné. Toute la famille fut arrêtée. Les sœurs aînées purent seulement dire à l'abbé : « Sauvez notre sœur, voici de l'or. Vous la trouverez dans notre chambre où nous l'avons vêtue d'habits d'homme, et vous connaissez les passages secrets. » — Voici donc les deux jeunes gens fugitifs à travers le monde, menacés par les mêmes périls et seuls pour les

braver : car une tante qui habitait dans le voisinage, sur laquelle ils comptaient , avait été arrêtée aussi. Ils se réfugièrent dans la chaumière montagnarde d'une vieille femme qui avait été la nourrice de la jeune fille.

« Furent-ils assez forts pour résister aux séductions, en les éprouvant ?S'aimèrent-ilscommc un frère et comme une sœur ? Se promirent-ils de plus tendres noms ? Qui peut le dire ? Je les ai connus intimement tous les deux. Ni l'un ni l'autre n'avouèrent jamais rien sur cette année aventureuse. Seulement, quand ils se rencontraient, de longues années après, ils évitaient de se regarder dans le monde. Une ombre subito mêlée de rougeur et de pâleur se répandait sur leur visage, comme si le fantôme du temps invisible pour nous eût passé devant eux en leur jetant des reflets magiques. Etait-ce tendresse mal éteinte ? passion rallumée par un souffle sous la cendre? indifférence agitée de souvenir? regrets ou remords ? Qui peut lire dans deux cœurs fermés des caractères effacés par des torrents de larmes, et qui ne revivent que sous l'œil de Dieu ? »

Une année s'écoula ainsi. Puis la Terreur s'ctant adoucie, la nourrice ramena la jeune

fille à son père, et Tabbé Dumont revint à Bussières, « triste et mûri de vingt ans en quelques mois. >

Telle est l'anecdote romanesque et mystérieuse dont Jocelyn devait sortir, et qui se trouve racontée au 12™" livre des Confidences. Il suffît de rappeler en quelques mots le sujet de Jocelyn pour qu'on voie dans quel sens s'est exercée l'imagination de Lamartine, en transportant dans le monde poétique cette histoire réelle :

Jocelyn est un jeune homme de famille pauvre. A seize ans, pour que sa sœur puisse épouser celui qu'elle aime, il se résout à devenir prêtre. La Révolution éclate pendant qu'il est encore au séminaire, avant son ordination; et la Terreur ayant dispersé ou massacré ses maîtres et ses camarades, il se réfugie dans les Alpes du Dauphiné, où un prêtre lui montre une grotte inconnue. Il y passe plusieurs mois, seul, à sentir grandir en lui, au milieu des enchantements delà nature, un immense besoin d'aimer. Un jour, deux proscrits le rejoignent dans sa solitude, poursuivis par deux sans-culottes avec lesquels ils échangent leurs dernières balles. Celles du proscrit ont frappé juste ; mais il est lui-même mortellement atteint. Jocelyn

reste donc avec le seul survivant des deux fugitifs : c'est, à ce qu'il croit, un tout jeune homme, fils de celui qui vient de mourir, et qui so nomme Laurence. L'amitié la plus pure et la plus ardente se noue entre eux, jusqu'au jour où Jocelyn ayant découvert que Laurence est une femme, leur amitié devient de l'amour. Cependant un incident les sauve l'un de l'autre. Le pâtre, qui seul connaît la retraite de Jocelyn, vient l'appeler un jour pour recevoir la confession de son évêque, emprisonné et condamné à mort. Mais Jocelyn n'est pas encore prêtre : il faut donc qu'il soit ordonné ; il l'est dans la prison même : le voici donc à jamais séparé de Laurence... La Terreur,peu à peu, s'est apaisée : Jocelyn, qui reprend sa carrière interrompue, est envoyé dans un petit endroit de montagne, où il emporte un éternel regret. Quant à Laurence, séparée de lui, elle se livre au monde et s'avilit en cherchant à travers de fugitives amours l'oubli de celui qu'elle regrette. Une fois, Jocelyn l'aperçoit dans une église : il la fuit et retourne dans sa montagne. Mais il devait la revoir : elle vient mourir tout près de sa retraite , et c'est lui qui lui apporte l'absolution. Puis il lui creuse une fosse sur les hauteurs

mêmes où ils ont passé quelques mois de bonheur ; et il attend dans sa solitude, en faisant le bien, la mort qui tarde à venir le prendre. Ses dernières années se perdent dans l'ombre. Les paysans de son hameau, qui, lorsqu'il n'est plus, apprennent son histoire, lui rendent le touchant service d'aller ensevelir ses restes à côté de ceux de Laurence.

Ainsi, en passant à travers la pure imagination et le noble cœur de Lamartine, l'histoire de l'abbé Dumont s'est embellie, ennoblie et purifiée. Elle a perdu ses traits les plus romanesques, ce qu'elle avait de coupable, et par conséquent de violent : le drame est devenu une idylle, une idylle où il y a plus de douleur que de passion.

La forme adoptée par Lamartine, pour ce poème où il mit tout ce qu'il put de soins et d'application, fut celle du journal : une forme commode pour un poète d'inspiration plus que de travail, que rebuteraient volontiers les difficultés d'une composition trop savante, une forme qui admet la fiction très pratique des fragments perdus, et permet ainsi de remplacer les transitions délicates par des points suspensifs. Mais la facilité môme de cette forme est un

danger : elle ouvre libre carrière aux digressions, aux épisodes, aux écarts de l'imagination vagabonde ; et Lamartine était d'allures trop capricieuses pour éviter ce péril. Aussi sa pensée paraît-elle souvent flotter dans les incertitudes de la forme : surtout dans la seconde partie, elle s'égare à poursuivre des horsd'œuvre, elle revient d'instinct aux Harmonies avec la pièce lyrique des Laboureurs, avec les paraboles de Jocelyn. D'autre part, les brillantes qualités naturelles du poète ne réussissent pas toujours à remplacer les qualités acquises dont il se prive comme volontairement. Son outil, comme dans ses précédentes œuvres, est toujours l'éloquence, outil habituel de l'improvisation: sans peine, il la met d'accord avec les situations qu'il veut traiteretlcs sentiments qu'il exprime, il la laisse couler, simple, familière, quand il reste dans le ton de l'idylle ; il l'élève quand la passion monte. Mais quelquefois aussi elle faiblit, elle se dilue : dans les passages dramatiques, notamment dans les scènes, si l'on peut dire, l'auteur, obligé de l'abandonner, devient alors hésitant et faible ; ou bien, tout à coup, il néglige de travailler ses vers, peut-être parce qu'il ne peut faire autrement. Aussi, l'im-

pression qu'il produit n'est-elle jamais complète : quelque entrainé que soit le lecteur, le moment arrive où la réflexion le retient et introduit ses réserves. Des faiblesses viennent, de page en page, ralentir l'intérêt : et une fois qu'on a quitté le poème, on ne le reprendra plus dans son ensemble, on ne le rouvrira que pour en relire certains morceaux où la main n'a pas trahi l'ouvrier et qui se détachent du tout avec un singulier relief. Le seul tort de ces morceaux, c'est d'être des morceaux. Mais ils sont admirables. On ne saurait relire sans émotion le prologue, ni la peinture presque entière de l'amour naissant entre Laurence et Jocelyn; ni les fragments qui suivent la découverte du secret de Laurence, ni la scène de rencontre dans l'église, ni la touchante description du retour à Valneige, que nous citerons de préférence à tout autre fragment:

0 nid dans la montagne où mon âme s'abrite 1

Me voici donc rentré pour jamais dans mon gîte,

Comme le passereau sans ailes pour courir

Qui dans un trou du mur s'abrite pour mourir.

Oh I d'un peu de repos que mon âme pressée

Y devançait de loin mes pas par la pensée !

Que Tombre des grands monts se noyant dans les cieux,

Quand je fus à leurs pieds, fut amie à mes yeux 1

Comme je respirais, en montant leurs collines,

Les vents harmonieux exhalés des ravines.

Ces vents qui du mélèze au rameau dentelé

Sortent comme un soupir à demi consolé !

Que du premier sapin l'écorce me fut douce !

Que je m'étendis las et triste sur la mousse!

Que j'y collai ma bouche en silence et longtemps,

N'entendant que les coups en ma tempe battants,

Et l'assaut orageux de mes mille pensées,

En larmes plus qu'en mots sur les herbes versées ;

Combien de fois je bus dans le creux de ma main

Un peu d'eau du torrent qui borde le chemin !

Que souvent mon oreille, à ses flots attentive,

Crut reconnaître un cri dans ses bonds, sur sa rive,

Et, d'un frisson glacé me ridant tout entier,

M'arrêta palpitant sur le bord du sentier !

Enfin, le soir, je vis noircir, entre les cimes

Des arbres, mes murs gris au revers des abîmes.

Les villageois, épars sur les meules de foin,

Du geste et du regard me saluaient de loin .

L'oeil fixé sur mon toit sans bruit et sans fumée,

J'approchais, le cœur gros, de ma porte fermée.

Là, quand mon pied poudreux heurta mon pauvre seuil,

Un tendre hurlement fut mon unique accueil;

Hélas I c'était mon chien, couché sous ma fenêtre.

Qu'avait maigri trois mois le souci de son maître.

Marthe filait, assise en haut sur le palier; Son fuseau de sa main roula sur l'escalier; Elle leva sur moi son regard sans mot dire ; Et, comme si son œil dans mon cœur eût pu lire, Elle m'ouvrit ma chambre et ne me parla pas. Le chien seul en jappant s'élança sur mes pas,

Bondit autour de moi de joie et de tendresse, Se roula sur mes pieds enchaînés de caresse, Léchant mes mains, mordant mon habit, mon soulier, Sautant du seuil au ht, de la chaise au foyer. Fêlant toute la chambre, et semblant aux murs même, Par ses bonds et ses cris, annoncer ce qu'il aime , Puis, s«r mon sac poudreux âmes pieds étendu, Me couva d'un regard sur le mien suspendu. Me pardonnerez-vous, vous qui n'avez sur terre Pas même cet ami du pauvre solitaire ? Mais ce regard si doux, si triste de mon chien Fit monter de mon cœur des larmes dans le mien. J'entourai de mes bras son cou gonflé de joie ; Des gouttes de mes yeux roulèrent sur sa soie : « 0 pauvre et seul ami, viens, lui dis-je, aimons-nous I Partout où le ciel mit deux cœurs, s'aimer est doux ! » Hélas ! rentrer tout seul dans sa maison déserte, Sans voir à votre approche une fenêtre ouverte. Sans qu'en apercevant son toit à l'horizon On dise : « Mon retour réjouit ma maison ; Une sœur, des amis, une femme, une mère, Comptent de loin les pas qui me restent à faire ; Et dans quelques moments, émus de mon retour, Ces murs s'animeront pour m'abriter d'amour ! » Rentrer seul, dans la cour se glisser en silence, Sans qu'au-devant du vôtre un pas connu s'avance, Sans que de tant d'échos qui parlèrent autrefois, Un seul, nn seul au moins tressaille à votre voix ; Sans que le sentiment amer qui vous inonde Déborde hors de vous dans un seul être au monde Excepté dans le cœur du vieux chien du foyer, Que le bruit de vos pas errants fait aboyer;

N'avoir que ce seul cœur à l'unisson du vôlrc,

Où ce que vous sentez se reflète en un autre;

Que cet œil qui vous voit partir ou demeurer,

Qui sans savoir vos pleurs vous regarde pleurer,

Que cet œil sur la terre où votre œil se repose,

A qui, si vous manquiez, manquerait quelque chose,

Ah! c'est alTreux peut-être, eh bien! c'est encor doux!

0 mon cliien ! Dieu seul sait la dislance entre nous .:

Seul il sait quel degré de Péchelle de l'être

Sépare ton instinct de l'âme de ton maître ;

Mais seul il sait aussi par quel secret rapport

Tu vis de son regard et tu meurs de sa mort,

Et par quelle pitié pour nos cœurs il te donne,

Pour aimer encor ceux que n'aime plus personne.

Aussi, pauvre animal, quoique à terre couché.

Jamais d'un sot dédain mon pied ne t'a touché,

Jamais, d'un mot brutal contristant ta tendresse,

Mon cœur n'a repoussé ta touchante caresse.

Mais toujours, ah ! toujours en toi j'ai respecté

De ton maître et du mien l'ineffable bonté.

Comme on doit respecter sa moindre créature.

Frère à quelque degré qu'ait voulu la nature.

Ah! mon pauvre Fido, quand les yeux sur les miens

Le silence comprend nos muets entreliens;

Quand, au bord de mon lit, épiant si je veille,

Un seul souffle inégal de mon sein te réveille;

Que, lisant ma tristesse en mes yeux obscurcis.,

Dans les plis de mon front tu cherches mes soucis,

Et que, pour la distraire, attirant ma pensée,

Tu mords plus tendrement ma main vers loi baissée ;

Que, comme un clair miroir, ma joie ou mon chagrin

Rend ton œil fraternel inquiet on serein,

134 LA^rARTINE.

Que Tâme en toi se lève avec tant d'évidence,

Et que l'amour dépasse encor l'intelligence ;

Non, tu n'es pas du cœur la vaine illusion,

Du sentiment humain une dérision,

Un corps organisé qu'anime une caresse,

Automate trompeur de vie et de tendresse!

Non 1 quand ce sentiment s'éteindra dans tes j'cux,

Il se ranimera dans je ne sais quels cieux.

De ce qui s'aima tant la tendre sympathie,

Homme ou plante, jamais ne meurt anéantie;

Dieu la brise un instant, mais pour la réunir ;

Son sein est assez grand pour nous tous contenir!

Oui, nous nous aimerons comme nous nous aimàmcG.

Qu'importe à ses regards des instincts ou des âmes?

Partout où l'amitié consacre un cœur aimant,

Partout où la nature anime un sentiment,

Dieu n'éteindra pas plus sa divine étincelle

Dans l'étoile des nuits dont la splendeur ruisselle.

Que dans l'humble regard de ce tendre épagneul

Qui conduisait l'aveugle et meurt sur son cercueil ! ! 1

Oh 1 viens, dernier ami que mon pas réjouisse. Ne crains pas que de toi devant Dieu je rougisse* Sèche mes yeux mouillés, mets ton cœur près du mien, Et, seuls à nous aimer, aimons-nous, pauvre chien !

Ravis, entraînés, émus surtout par de tels morceaux, les contemporains ne devaient guère remarquer, au moment de sa publication, les défauts littéraires de Jocelyn. C'est là un des avantages de l'improvisation, écrite ou

parlée : elle produit tout son effet au moment môme où elle tombe sar les foules. En revanche, le livre pouvait soulever d'autres objections, et il les souleva, en effet, dès son apparition. Lamartine ne les avait pas prévues, et, dans un « post-scriptum » de deux mois pos" térieur à son avertissement de la première édition, il les indique en cherchant à les réfuter. On l'accusait d'avoir voulu faire de son poème un plaidoyer contre le célibat des prêtres, on Taccusait d'avoir attaqué la religion, on l'accusait de panthéisme. Il proteste de son mieux : il déclare que, quelle que soit son opinion sur la question du célibat des prêtres, l'idée « de faire de son poème une controverse en vers pour ou contre tel ou tel point de discipline n'est pas même entrée dans sa tête » ; sans condescendre à faire une profession de foi, il afïirme avec énergie sa vénération, sa reconnaissance et son amour pour la religion catholique ; enfin, il repousse aussi, en termes assez précis, l'accusation de panthéisme. Ces protestations, qui pouvaient éclairer les lecteurs sur l'état des croyances intimes, ne changeaient rien à la portée de son ouvrage. En réalité, quelles qu'aient été l'orthodoxie de Lamartine et la

pureté de ses intentions, la double tendance de son poème demeure incontestable. N'est-ce pas attaquer le célibat des prêtres que d'en montrer deux victimes aussi intéressantes que Laurence et Jocelyn, l'un malheureux, l'autre coupable ? Est-ce que la pitié qu'ils inspirent ne se tourne pas d'elle-même en colère contre l'institution qui les torture? Mais ce n'est pas tout, et sur un autre point, Lamartine, inconsciemmentsans doute, sans voir jusqu'où conduit l'intérêt poétique qu'il verse sur son héros, va bien plus loin encore. Je veux parler de la scène de l'ordination de Jocelyn dans la prison, par Tévêque auquel il vient d'avouer son amour, et qui le force pourtant à devenir prêtre, pour qu'il puisse lui donner l'absolution. En laissant de côté le féroce égoïsme de ce prélat qui expose une âme pour sauver la sienne sans cesser de nous être représenté comme un saint, il y a, dans cette scène presque barbare, matière à toutes sortes de réflexions, et de réflexions qui s'imposent, qu'on ne peut éviter. Vinet, qui observait avec beaucoup de sagacité le développement de la pensée religieuse de Lamartine, les a formulées avec beaucoup de force : « Cette ordination improvisée, forcée, dit-il, consommée sous les

tonnerres de l'anathème, est une véritable prévarication, que l'intérêt de l'éternité ne saurait excuser, car cet intérêt n'est point engagé. Personne n'oserait dire qu'un prêtre fidèle, qu'un homme pieux, perd ses titres à l'héritage céleste parce que, contre sa volonté et son vœu, il est mort loin des consolations de l'Église. Et quelle est, j'en appelle à la conscience humaine, quelle est la spiritualité d'une religion qui fait dépendre toute la vie d'un homme et le salut éternel, de quoi, je vous prie? d'un morceau de pain et de quelques gouttes de vin ! » Vinct est un critique protestant, que ses préoccupations de controverse dogmatique n'abandonnent jamais, et qui est fort aise de trouver, dans une œuvre littéraire, matière à dresser en passant le procès du catholicisme. Il n'en est pas moins vrai que, dans le cas particulier, il a toutes les apparences de la raison, et qu'il est parfaitement fondé, lui chrétien convaincu et pratique, à s'élever contre le dilettantisme religieux de Lamartine. Cependant si, tout en reconnaissant la justesse intrinsèque de ses observations, on les rapproche des déclarations de Lamartine, dans son avertissement et dans son post-scriptum, peut-être alors sera-t-on amené à juger

autrement. Si Vinet, en effet, a raison en tant que chrétien, ce qui pour lui est la grosse affaire, il se trompe en tant que critique: et son erreur, c'est de prêter à Jocelyn une portée religieuse qu'il n'avait pas dans la pensée de son auteur et qu'il n'a pas en réalité. Les chrétiens fervents, surtout quand ils ont passé par l'entraînement des études théologiques, sont enclins à prêter à toute parole, à tout fait, à tout récit, des sens dogmatiques. Mais les indifférents, mais les tièdes, ou même les personnes de piété facile et plus raisonnante, touchent sans y prendre garde à beaucoup de questions religieuses, ou voisines des questions religieuses. Ce sont des mains innocentes, ignorantes des poids qu'elles soulèvent. Quand ces personnes se trouvent être des poètes, elles mélangent d'instinct, ou pour le besoin de leur œuvre, les sentiments humains à la foi, et même, pour peu qu'elles soient de tempérament mystique, l'amour profane à l'amour de Dieu ; et les dogmes, qu'elles oublient, disparaissent derrière les émotions, qu'elles renforcent. C'est ce qui est arrivé à Lamartine. Il ne songeait point à faire un poème exégétique, mais tout simplement un poème de tendresse et d'amour. Il avait

un modèle devant les yeux, lui-même l'avoue : c'était Paul et Virginie, cette idylle éternelle que quelques privilégiés refont d'âge en âge sous des titres différents, qui, suivant l'époque ou l'homme, est païenne avec Longin, sensible avec Bernardin de Saint-Pierre, sensuelle avec M. Pierre Loti, et que Lamartine, pour son compte, rêva de faire pieuse. S'il choisit pour héros un prêtre, ce ne fut point, il le dit et vous pouvez l'en croire, pour attaquer le célibat des prêtres, ni pour pousser son idylle à la controverse, mais parce que la renonciation du prêtre lui semblait un élément d'intérêt plus touchant, et aussi pour accentuer la couleur chrétienne — ou qu'il croyait telle — de son poème, et encore à cause de l'abbé Dumont. Il n'a pas vu plus loin. Il a été très sincèrement étonné des graves discussions que soulevait son œuvre Je l'imagine volontiers s'écriant : « Hé! quoi ! je serais donc théologien !... » Théologien sans le vouloir, à coup sûr, et sans le savoir. Et c'est impossible : on fait bien de la prose sans s'en douter, comme M. Jourdain, mais non pas de la théologie : il y faut plus de réflexion et plus de parti pris.

Mais aussi, pourquoi vouloir absolument que

Jocelyn soit un livre de dialectique ? pourquoi s'obstiner à y chercher ce que l'auteur n'y a pas mis ? Le même Vinet, qui en prend prétexte pour se lancer à travers des considérations si lointaines, l'avait pourtant bien compris et bien défini : « Jocelyn, avait-il dit, c'est, à nos yeux le dévouement récompensé par le dévouement, la charité distrayant, sans les consoler, d'inconsolables douleurs, la nature jetant ses magnificences comme un manteau de miséricorde sur l'humanité blessée, le prêtre vu en face de la société, la religion donnant un sens à l'énigme de la vie. » Hé quoi ! c'est tout cela, et cela ne vous suffît pas ? et vous voulez encore que ce soit un traité sur le célibat des prêtres et une dissertation sur les sacrements ! Vraiment, c'est trop d'exigence. Prenons ce qu'on nous donne, puisqu'on nous donne tant, sans en demander plus, et qu'on nous laisse admirer librement un poème où roulent tant de choses, les dogmes de l'auteur fussent-ils chancelants, son style fût-il de place en place imparfait. Pourtant, en fermant le livre, il me semble que la définition de Vinet n'est pas encore complète ; ou peut-être l'est-elle trop ; et je voudrais à la fois la simplifier et la généraliser. Laissant

JOCELYN. lU

donc de côté ce qu'elle a de trop précis, — avec un génie aussi vague que Lamartine on ne risque jamais d'être trop vague, — je dirais que Jocelyn est un livre d'amour et de douleur. Et il me semblerait que cela veut tout dire, et que cela répond à l'impression qu'en laisse la lecture dans l'âme de tous ceux qui ont aimé, lutté et souffert. Les grammairiens peuvent y relever des fautes de goût, les théologiens des erreurs de dogme, peut-être même les rigoristes des erreurs de morale. Ceux qui recherchent les livres de pur sentiment, les livres jaillis spontanément du cœur, lui conserveront toujours leur tendresse. Et l'ambition que Lamartine avouait sera ainsi réalisée : son Jocelyn, après avoir faitbien couler des larmes de pitié, aura sa place marquée dans les bibliothèques de famille, à côté de Paul et Virginie, tout près de René ou dObermann, sur le rayon spécial qu'on réserve aux livres intimes et préférés.

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