TROISIÈME PARTIE
Lamartine poète était arrivé d'emblée au sommet de son art : il ne lui en coûta pas davantage d'apprendre la prose, et il y arriva de la même façon. Le besoin d'épancher sa douleur, dès la première fois qu'une douleur réelle le frappa, lui avait inspiré des pièces comme le Lac, qu'il ne devait jamais surpasser. Pareillement, le besoin déparier de lui avec plus d'abondance et de liberté que dans le cadre restreint de la poésie lyrique, le rendit prosateur.
C'est ainsi qu'il rédigea, sans trop y songer, au petit bonheur de ses souvenirs, le récit de son voyage en Orient, qui parut sous le titre complet de : Souvenirs, impressions, pensées, et paysages pondant un voyage en Orient.
On trouve de tout dans les quatre volumes
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qui composent cet ouvrage : des vers, des fragments de poème, des descriptions de paysages, des réflexions, des poésies populaires, des légendes, des notes politiques, etc. : tout cela, sans beaucoup d'ordre, arrivant au hasard des rencontres et dilué dans cette langue qui devait devenir prolixe de plus en plus. Il ne faudrait pas demander à Lamartine le coloris somptueux et puissant, non plus que la belle sévérité des lignes qui caractérisent Vltinéraiie de Paris à Jérusalem. Pourtant, il y a entre les deux ouvrages, rapportés de voyages presque pareils, certaines ressemblances qu'on ne saurait méconnaître. Chateaubriand emportait avec lui à travers l'Orient la vision de ses Martyrs, et les spectacles qui se déroulaient sous ses yeux lui fournissaient pour ainsi dire les cartons de son roman-poème. Pareillement, on retrouve dans le Voyage en Orient, surtout dans la partie descriptive, bien des fragments qu'on devait reconnaître plus tard dans la Chute d'un ange. Les descriptions en prose de Lamartine ont le défaut de s'allonger un peu trop, en répétant plus que de raison certains traits qu'il eût été possible d'indiquer plus sobrement. Mais elles ont plus de précision que ses descriptions en
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vers ; et la parfaite netteté de la vision leur donne un relief souvent saisissant. Qu'on en juge par ce fragment qu'on pourra rapprocher en pensée du début de la Chute d'un ango :
t Un des plus beaux coups d'œil qu'il, soit donné h l'homme de jeler sur l'œuvre de Dieu, c'est la vallco d'Hamana : elle est sous vos pieds; elle commence par une gorge noire et profonde, creusée presque comme une grotte dans les plus hauts rochers et sous les neiges du Liban le plus élevé: on ne la distingue d'abord que par le torrent d'écume qui descend avec elle des montagnes, et trace, dans son obscurité, un sillon mobile et lumineux; elle s'élargit insensiblement de degrés en degrés, comme son torrent, de cascades en cascades ; puis, tout à coup, se détournant vers le couchant, et formant un coude gracieux et souple, comme un ruisseau qui entre dans un fleuve, ou qui devient fleuve lui-même, elle entre dans une plus large vallée, et devient vallée elle-même; elle s'étend dans une largeur moyenne d'une demi-heue.^ entre deux chaînes de la montagne ; elle se précipite vers la mer par un pente régulière et douce : elle se creuse ou s'élève en collines, selon les obstacles de roche, s qu'elle rencontre dans sa course ; sur ces collines, elle porte des villages séparés par des ravins, d'immenses plateaux entourés de noirs sapins, et dont les plates-formes cultivées portent un beau monastère : dans ces ravins, elle répand toutes les eaux de ses mille cascades, et les roule en écume étincelanle et bruyante. Les flancs des deux parois du Liban qui la ferment sont couverts eux-mêmes d'assez beaux groupes de sapins, et de couvents, et de hauts villages, dont la fumée bleue court sur leurs préci-
pices. A l'heure où cette vallée m'apparut, le soleil se couchait sur la mer, et ses rayons, laissant les gorges et les ravins dans une obscurité mystérieuse, rasaient seulement les couvents, les toits des villages, les cimes des sapins, et les têtes les plus hautes des rochers qui sortent du niveau des montagnes; les eaux, étant grandes, tombaient de toutes les corniches des deux montagnes, et jaillissaient en écume de toutes les fontes des rochers, entourant de deux larges bras d'argent ou de neige la belle plate-forme qui soutient les villages, les couvents et les bois de sapins. Leur bruit, semblable à celui des tuyaux d'orgue dans une cathédrale, résonnait de partout, et assourdissait l'oreille. J'ai rarement senti aussi profondément la beauté spéciale des vues de montagnes; beauté triste, grave et douce, d'une tout autre nature que les beautés de la mer ou des plaines; — beauté qui recueille le cœur, au lieu de l'ouvrir, et qui semble participer du sentiment religieux dans le malheur; — recueillement mélancolique, — au lieu du sentiment religieux dans le bonheur : expansion, amour et joie. »
La partie descriptive est certainement la plus brillante de l'ouvrage : Lamartine est toujours profondément impressionné par les paysages et excelle à traduire les sensations qu'ils lui produisent. Il reste plus indépendant vis-à-vis des souvenirs du monde antique : les uns lui suggèrent surtout des réflexions un peu oiseuses sur la fragilité des empires et sur la fugacité des siècles; il en est qui, comme le temple de Thésée, lui déplaisent franchement ; et il le dit ; et il
analyse non sans sagacité les différences qu'il relève entre l'admiration traditionnelle à laquelle il s'attendait et son propre sentiment dégagé de tout parti pris.
a En approchant, convaincu par la lecture de la beauté du monument, j'étais étonné de me sentir froid et stérile; mon cœur cherchait à s'émouvoir, mes yeux cherchaient à admirer; rien. — Je ne sentais que ce qu'on éprouve à la vue d'une œuvre sans défaut : un plaisir négatif; — mais une impression réelle et forte, une volupté neuve, puissante, involontaire ; point. — Ce temple est trop petit; c'est un sublime jouet de l'art! Ce n'est pas un monument pour les dieux, pour les hommes, pour les siècles. »
Mais le trait le plus frappant peut-être du Voyageen Orient, c'est la constante observation, toujours intelligente et quelquefois féconde, des •^'races, des mœurs, des traditions, et des institutions. Le futur homme d'Etat que sera Lamartine se révèle tout entier dans certains fragments avec la générosité d'intentions qui fera sa force, mais aussi avec la tendance aux phrases et au sentimentalisme qui paralysera ou qui plutôt stérilisera si souvent son action. Les réflexions que lui inspirent les choses nouvelles qu'il voit en abondance ne sont pas toutes d'un égal inté* rôt, tant s'en faut. Parfois, elles tombent dans la banalité, et dans la pire des banalités, celle qui
résonne. Après avoir visité le marché des esclaves, il s'écriera :
« Voilà ce que c^est que los législations immobiles! Elles consacrent les barbaries séculaires et donnent le droit d'antiquite'et delégilimité à tous les crimes. Les fanatiques du passé sont aussi coupables et aussi funestes à l'humanilé que les fanatiques de l'avenir. Les uns immolent l'homme à leurs ignorances et à leurs souvenirs ; les autres à leurs espérances et à leur précipitation. Si l'homme faisait, pensait, croyait ce que faisaient et croyaient ses pères, le genre humain tout entier en serait au fétichisme et à l'esclavage. La raison est le soleil de l'humanité; c'est l'infaillible et perpétuelle révélation des lois divines, applicable aux sociétés. Il faut marcher pour la suivre, sous peine de demeurer dans le mal et dans les ténèbres; mais il ne faut pas la devancer, sous peine de tomber dans des précipices. Comprendre le passé sans le regretter; tolérer le présent en l'améliorant; espérer l'avenir en le préparant: voilà la loi des hommes sages et des institutions bienfaisantes. Le péché contrel'Esprit- Saint, c'est ce combat de cert:uns hommes contre l'amélioration des choses; c'est cet elFort égoïste et stupide pour rappeler toujours en arrière le monde moral et social que Dieu et la nature poussent toujours en avant : le passé est le sépulcre de l'humanité écoulée; il faut le respecter, mais il ne faut pas s'y enfermer et vouloir y vivre. »
De tellesdissertations feraientsans doutemeilleur effet dans un discours de banquet que dans un livre ; et malheureusement elles sont assez
abondantes dans le Voyage. Mais, d'autres fois, le poète semble pris soudain d'aspirations pratiques et réformatrices ; et il les développe avec une telle confiance, avec tant de bonne volonté, qu'on est tout près de partager ses rêves. Ainsi les populations du Liban l'enthousiasment : il célèbre leurs vertus, il croit à leur avenir, il se laisse aller, à propos d'elles, à des utopies qui nous reportent aux grands projets de Bonaparte :
a Les Maronites sont braves et naturellement guerriers comme lousles montagnards ; ils se lèvent, au nombre de trente à quarante mille hommes, à la voix de l'émir Beschis, soit pour défendre les routes inaccessibles de leurs montagnes, soit pour fondre dans la plaine, et faire trembler Damas ou les villes de Syrie. Les Turcs n'osent jamais pénétrer dans le Liban, quand ces peuples sont en paix entre eux ; les pachas d'Acre et de Damas n'y sont jamais venus que lorsque des discussions intestines les appelaient au secours de l'un ou de l'autre parti. Je ne sais si je me trompe, mais je crois que de grandes destinées peuvent être réservées à ce peuple marouite, peuple vierge et primitif par ses mœurs, sa religion jt son courage', peuple qui aies vertus traditionnelles des palriarches, la propriété, un peu de liberté, beauco jp de patriotisme, et qui, parla similitude de religion ef les relations de commerce et de culte, s'imprègne de jour en jour davantage de la civilisation occidentale. Pendant que tout périt autour de lui d'impuissance oi i de vieillesse, lui seul semble rajeunir et prendre de no'ivcHe? forces;
à mesure que la Syrie se dépeuplera, il descendra de ses montagnes, fondera des villes de commerce aux bords de la mer, cultivera les plaines fertiles qui ne sont plus aujourd'hui qu'aux chacals et aux gazelles, et établira une domination nouvelle dans ces contrées, où les vieilles dominations expirent: si dès aujourd'hui un homme de tête s'élevait parmi eux, soit des rangs duclergé toutpuissant, soit du sein d'une de ces familles d'émirs ou de scheiks qu'ils vénèrent ; s'il comprenait l'avenir, et faisait alliance avec une des puissances de l'Europe, il renouvellerait facilement les merveilles de Méhémet-Ali, pacha d'Egypte, et laisserait après lui le véritable germe d'un empire d'Arabie. L'Europe est intéressée à ce que ce vœu se réalise: c'est une colonie toute faite qu'elle aurait sur ces beaux rivages ; et la Syrie, en se repeuplant d'une nation chrétienne, industrieuse, enrichirait la Méditerranée d'un commerce qui languit, ouvrirait la route des Indes, refoulerait les tribus nomades et barbares du désert, et raviverait l'Orient: il y a plus d'avenir là qu'en Egypte. L'Egypte n'a qu'un homme, le Liban a un peuple. »
Quelque volumineux qu'il soit, le Voyage en Orient n'est guère qu'un épisode dans la carrière littéraire de Lamartine. Ce fut plus tard seulement que le poète devint prosateur : au commencement de l'hiver de 1838, se trouvant à Saint-Point, où il prenait un repos bien mérité, il se mit à penser au sujet qui le préoccupait le plus, c'est-à-dire à lui-même. « Le cœur gros de sentiments et de souvenirs, la pensée pleine
de vagues images », il se dit : « Ecrivons », et il écrivit des vers, parce qu'il croyait qu'il ne savait pas écrire en prose. Un jour, les vers ne lui suffirent plus, la rime fut rétive, il fut peutêtre trop paresseux pour la poursuivre, et il fit de la prose : la préface des Recueillements , une véritable Harinonie en son genre, le récit de ses heures matinales , des rêveries indécises sur tous les sujets confus qui le préoccupaient. Il s'en trouva satisfait et, en réalité, il avait, du premier coup, trouvéunoutil à sa convenance et créé cette prose poétique mélodieuse et flasque, entraînante et fatigante, dont il devait tant abuser.
Lamartine était en même temps entré dans une voie où il devait cheminer longtemps. La partie la plus intéressante de son œuvre en prose, en effet, c'est celle où il raconte sa vie, ses sentiments, ses actes, même quand, après les avoir racontés, il recommence. On dirait cependant qu'il lui en a coûté quelque effort pour se livrer au public, aussi complètement qu'il l'a fait. Il a commencé par parler de lui pour son propre plaisir, puis, un jour, les besoins d'argent le
talonnant, il a cédé à la tentation do vendre ces pages qui étaient un morceau de sa vie. Eniib de Girardin se trouva là tout à propos. D'abord Lamartine refusa, mais ses créanciers devinrent pressants, il se trouva dans l'alternative de vendre Milly ou de publier ses Confidences. Il prit le second parti, qui lui parut moins pénible. Pourtant il éprouva le besoin de s'en justKier ; et il le fit sous forme de lettre ouverte à son ami d'enfance, Prosper Guichard de Bien-Assis, qui parut en tête du volume.
a ... Maintenant, quand le chagrin de celle publicité à subir pose trop douloureusement sur ma pensée; quand je me représente la pitié des uns, le sourire des autres, rinliiïérence de tous, en feuilletant ces pages qui devaient rester dans l'ombre, comme des larcins faits à la pudeur de la vie ou à l'intimité du foyer de famille, je fais seller mon cheval; je monte à petits pas le sentier rocailleux de Milly ; je regarde à droite et à gauche, dans les prés et dans les vignes, les paysans qui me saluent de loin d'un hochement de tête affectueux, d'un geste ami et d'un sourire de vieille connaissance ; je vais m'asseoir au soleil d'automne dans le coin le plus reculé du jardin, d'où l'on voit le mieux le toit paternel, les vignes, le verger ; je contemple d'un œil humide celte petite maison carrée dont un immense lierre planté par ma mère arronùil et verditlesangles, comme des arcs-boutants naturels sortis de la terre, pour empêcher nos vieux murs de s'écrouler avant moi, j'écoute le bruit de la pioche des vignerons
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qui remuent la glèbe sur la colline que je leur ai conservée ; je vois s'élever de leurs toils de lave la fumée du sarment que les femmes allument à leurs vieux foyers et qui les rappelle des champs; je regarde l'ombre des lilleuls, que le soir grandit, s'allonger lentement jusqu'à moi, comme des fantômes qui viennent me lécher les piods pour me bénir.... Je me dis: « Le monde me blâme, mes amis ne me comprennent pas, c'est juste. Je n'ai pas le droit de me plaindre.... Mais ce janJin, celle maison vide, ces vignes, ces arbres, ces vieillards, ces femmes, ces enfants, me remercient d\m peu de honte Eupportée pour les conserver intacts ou heureux autour de moi, jusqu'au lendemain de mon dernier soir! Eh bien ! acceptons pour eux cette peine. Je la raconterai une fois à mon père, à ma mère, à l'ombre de mes sœurs, quand je les retrouverai dans la maison du père de famille éternel; et ils ne m'accuseront pas, eux! ils me plaindront et ils me béniront peut-être pour ce que j'ai fait! »
Le pli était pris : les Nouvelles Confidences^ comme les Nouvelles Méditations, succédèrent aux premières ; cette fois c'était dans une lettre à Emile de Girardin lui-même que Lamartine se défendait d'avoir recherché « une misérable célébrité dans les cendres de son propre cœur. » Ensuite il continua à parler de luimême, soit dans les romans dont il est le véritable héros, soit sous couleur de parler des autres, comme dans ses Entretiens littéraires ;
et il ne s'en excusa plus. En réalité, il se trouvait si intéressant, il avait tant de plaisir à se raconter, à se poétiser, à s'idéaliser, que, malgré les occupations qui dévoraient sa vie, il put néanmoins écrire encore et conserver inédites les pages de ses Mémoires et celles qui ont été plus récemment publiées sous le titre de A. do Lamartine par lui-même.
Les Con/idences, avec le groupe d'écrits autobiographiques qui les entourent et les complètent, évoquent naturellement le souvenir des œuvres dans lesquelles d'autres écrivains ont raconté leur âme au public. L'auteur en a luimême le sentiment : « Hélas I s'écrie-t-il en répondant au reproche de se montrer sans voile et sans rougir des reproches qu'il suppose qu'on lui fera, je suis ce que vous êtes, un pauvre écrivain ; un écrivain, c'est-à-dire un penseur public; je suis ce que furent, au génie et à la vertu près, saint Augustin, Jean-Jacques Rousseau, Chateaubriand, Montaigne, tous les hommes qui ont interrogé silencieusement leur âme et qui se sont répondu tout haut, pour que leur dialogue avec eux-mêmes fût aussi un entretien avec leur siècle ou avec l'avenir... » Il y a peut-être plus de dissemblances que de ressemblances
entre Lamartine et ses illustres précurseurs. Pournous en tenir aux plus rapprochés, Rousseau, d'abord, n'a pas écrit des Confidences, mais des Confessions ; et la différence est profonde. Il s'est adressé à la postérité comme à un juge, auquel il s'efforce de prouver, surtout peut-être pour s'en convaincre lui-même, que, malgré ses erreurs et ses fautes, il est encore un des moins mauvais parmi les hommes. Son apologie est d'ailleurs toute sincère et toute vraie : sur tousles points, ou presque, où l'on apu contrôler ses allégations par sa correspondance, on a dû reconnaître leur exactitude. Sa mémoire ne le trompe pas, et son orgueil est trop haut pour qu'il descende à falsifier les faits.
• Tout autre fut le dessein de Chateaubriand : il voulut, lui, se représenter dans l'attitude do son choix, dresser une figure dominatrice, un géant capable de faire seul pendant à Bonaparte. Et il a suprêmement réussi. Des Mémoires d' outre-tombe, il ressort antipathique à ceux qui n'aiment pas l'orgueil, mais combien grand ! Ses défauts eux-mêmes, et jusqu'aux petitesses dont il n'était certes point exempt, achèvent de dessiner en vigueur ce caractère violent et puissant, cette âme tempétueuse dont les reflux nous
secouent encore à près d'un siècle de distance. Quant au livre lui-même dicté par cette colossale ambition, il se détache comme une pièce unique sur le fond, qu'il efface, de l'œuvre littéraire du temps et de celle de son auteur. Jamais ouvrage n'a exprimé aussi complètement, avec un éclat aussi formidable, cette chose inquiétante et complexe, où rentrent tant d'éléments bons et mauvais, qui est une âme de grand homme. En sorte que, si, résistant à l'enchantement, on conserve sa liberté pour juger le héros, on reste stupéfait et haletant devant l'artiste. Il semble alors s'être à soi-même le seul concurrent digne : Aiala, Renéy Le Génie du christianisme, tous ces livres dont il a remué les premiers ans du siècle, tout cela disparaît : il ne reste que les Mémoires, solides comme le rocher du Grand-Bé, pareils aux pyramides des Pharaons égyptiens.
Tel n'est pas à coup sûr le cas des Confidences : elles ne font pas oublier un seul vers d js Méditations, et ne nous donnent de leur auteur qu'une image bien inexacte et bien faible. S'il fallait absolument lui chercher un équivalent, je ne trouverais guère que Vérité et poésie, de Goethe. Encore la comparaison ne serait-elle juste que sur un seul point : Lamartine, comme Goethe, se
propose, de parti-pris, do poétiser sa vie ; il entend, dans le récit qu'il en donne, faire une pari à la fiction ; il n'en veut rapporter qu'une vision aimable et souriante. En revanche, il n'a pas cette merveilleuse faculté de dédoublement qui permit à Goethe de se regarder vivre avec une sorte de détachement, et qui complète si bien la figure qu'on voit sortir page à page des Mémoires ; la séduisante figure d'un homme maître de son âme, qui sait l'embellir comme il veut, qui la dirige, qui la montre sans se livrer, qui se sert de tout ce qu'il a vécu pour réaliser son rêve d'harnionie et de sévérité.
^ Dans les récits autobiographiques de Lamartine, ce qui manque le plus, c'est peut être un , but arrêté. Il ne sait guère pour quels motifs il se raconte à la postérité, et cette incertitude l'.em-
- pêche à la fois de calculer ses effets et de mesurer ses confidences. Il flâne à travers ses souvenirs, en tâtonnant au milieu de ces brumes sorties du vague de son âme. On dirait qu'il s'est contemplé au hasard de ses rencontres, quoique toujours avec la même inaltérable complaisance. Tel, Narcisse, errant à travers bois, s'arrête devant l'étang qui veut bien lui renvoyer son image. Il s'y mire, il s'y trouve beau, jusqu'au
moment où les nymplies le cliangent en fleur, en lui disant : « Beaucoup se sont perclus par trop d'amour d'eux-mêmes. » Elles en font une fleur blanche, parfumée, exquise, une fraîche fleur de printemps, mais qui est l'emblème de la mort et qui n'a plus d'âme. Eh bien, les Confidences éveillent le souvenir de ce vieux mythe, et voici que s'évapore le charme qu'elles pourraient avoir. Plus qu'aucun de ceux dont il s'est plu à Irappelerce souvenir, Lamartine en sort diminué : diminué comme intelligence, tant son livre paraît mol et flasque, et diminué comme caractère, tant ses grandes lignes vacillent et se perdent. Et l'ouvrage ne profite en rien de cet inconscient sacrifice, tant y est large la part du babil inutile. Le danger, avec Lamartine, n'est pas de selaisscr séduire et tromper pour ce qu'il dit de lui-même : hélas I on ne le croit pas ! C'est d'en prendre acte pour le juger avec une excessive sévérité. Et cette sévérité serait de l'injustice : il ne faut point oublier qu'il fut un grand poète, et même, quoiqu'il en ait été trop convaincu, une belle âme.
Les défauts des Confidences se trouvent en quelque sorte condensés dans le morceau le plus célèbre, l'épisode de Graziella. Jamais peut-
être l'imagination de Lamartine ne s'est plus librement exercée sur une matière plus favorable à ses fantaisies ; et jamais non plus les changements qu'elle a apportés à la réalité n'ont été plus propres à la caractériser :
Le poète et son ami de Virieu sont à Naples où ils mènent une vie toute contemplative. Gagnés par la séduction de la nature du Midi, ils éprouvent bientôt le besoin de se plonger plus complètement dans la vie des choses et dans celle du peuple ; ils envient les lazzaroni, ils rêvent de danser la tarentelle avec de jeunes Napolitaines, le soir, au bord de la mer. Ils finissent, pour réaliser quelque chose au moins de leur désir, par s'embarquer comme rameurs avec un vieux pêcheur qui leur tient des propos de ce genre :
t Le pêcheur est sous la garde immédiate du ciel. L'homme ne sait pas d'où viennent le vent et la vague. Le rabot et la lime sont dans la main de l'ouvrier, la richesse ou la faveur sont dans la main de roi, mais la barque est dans la main de Dieu. »
Les voilà donc sur la mer autour de l'île d Ischia, ravis de leur nouvelle existence. Mais un jour que la pêche était abondante, ils s'attardent, et la tempête les surprend. Ils n'y échap-
pent qu'en se jetant sur les côtes de l'île do Procida, où ils abordent avec leur barquo desemparée. C'est dans cette petite île que le vieux pêcheur qu'ils accompagnaient avait sa cabane et sa famille. Ils sont reçus chez lui par sa petite fille qui leur apparaît dans toute sa grâce naïve et sauvage. La barque est abiméo, et les deux amis assistent au desespoir de la famille qui s'est vu enlever son gagne-pain. Graziella pleure, assise à terre, la tête dans son tablier. Quant à la vieille grand'mère, qui n'a pasvusans méfiance des c/trangers dans sa chaumière, elle pousse des gémissements et des plaintes que Lamartine ne comprit peut-être pas, mais qu'il traduit en ces termes :
« 0 mer féroce, mer sourde, mer pire que les déoions de l'enfer ! mer sans cœur et sans honneur, pourquoi ne nous as-lu pas pris nous-mêmes ? nous tous? puisque lu nous as pris notre gagne-pain? Tiens! tiens 1 tiens! prendsmoi du moins en morceaux, puisque tu ne m'as pas pri-c loul entière. »
Une scène de joie devait bientôt succéder à cette scène de désolation : les deux jeunes gens, le lendemain, se rendent à Procida et achètent une barque toute neuve qu'ils se font fête d'offrir à leurs hôtes. La vieille femme est
éperdue de reconnaissance, tandis que Graziella lui répète :
« Vous (lisiez que c'étaient des païens, et quand je vous disais, moi, que ce pouvaient bien être plutôt des anges I Qui est-ce qui avait raison? »
La générosité des deux amis lesintroduitdans l'intimité de la famille, et pendant quelque temps ils sont traités comme des fils par les vieux parents, comme des frères par Graziella. Cependant le moment arrive où cette heureuse intimité est interrompue. Viricu est obligé de partir; Lamartine, qui aurait dû partir avec lui, n'a pas le courage de quitter ce pays où l'attachent déjà tant de liens mystérieux. Il accompagne son ami jusqu'à Naplcs où, resté seul quelques jours, il tombe malade. Graziella, avertie par un message, accourt le soigner et le décide à revenir auprès d'eux. On l'installe dans une des pauvres chambrettes, où il a bientôt fait de retrouver la santé. C'est alors une vie charmante, qu'anime et qu'embellit la présence de Graziella. Lamartine est pour elle un frère : les jours de fête et les dimanches, il la conduit à l'église î les autres jours, il reste auprès d'elle, lisant, écrivant, rêvant ; et il se passe entre eux
des scènes d'une intimité gracieuse et pure. Mais des circonstances nouvelles devaient bientôt les éclairer sur le vrai sentiment qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Graziella avait un cousin riche ] du nom de Cecco, qui s'était épris d'elle et la recherchait en mariage. Les parents se réjouissaient de cette alliance, et il fut convenu entre eux qu'on fiancerait bientôt les deux jeunes gens. Le jour où le jeune étranger apprend cette décision, il comprend enfin ce qui se passait en lui-même.
I Je ne m'étais jamais rendu compte à moi-même de l'attachement que j'avais pour Graziella, »
dit-il dans un fragment dont la rhétorique parait bien artificielle :
a Je ne savais pas comment je l'aimais; si c'était de l'intimité pure, de l'amitié, de l'amour, de l'habitude ou de tous ces sentiments réunis que se composait mon inclination pour elle. Mais l'idée de voir ainsi soudainement changées toutes ces douces relations de vie et de cœur qui s'étaient établies et comme cimentées à notre insu entre elle et moi; la pensée qu'on allait me la prendre pour la donner tout à coup à un autre , que, de ma compagne et de ma sœur qu'elle était à présent, elle allait me devenir étrangère et indifférente; qu'elle ne serait plus là; que je ne la verrais plus à toute heure, que je n'entendrais plus sa voix m'appeler; que je ne lirais plus dans ses yeux ce rayon toujours levé sur moi
de lumière caressante et de tendresse, qui m'éclairait doucement le cœur et qui me rappelait ma mère et mes sœurs; le vide et la nuit profonde que je me figurais tout à coup autour de moi, là, le lendemain du jour où son mari l'aurait emmenée dans une autre maison ; celte chambre où elle ne dormirait plus; la mienne où elle n'entrerait plus; celte table où je ne la verrais plus assise; cette terrasse où je n'entendrais plus le bruit de ses pieds nus ou de sa voix, le malin, à mon réveil; ces églises où je ne la conduirais plus les dimanches ; celle barque où sa place resterait vide, et où je ne causerais plus qu'avec le vent et les flots ; les images pressées de toutes ces douces habitudes de notre vie passée, qui me remontaient à la fois dans la pensée et qui s'évanouissaient tout à coup pour me laisser comme dans un abîme de solitude et de néant: tout cela me fît sentir pour la première fois ce qu'élait pour moi la société de celle jeune fille, et me montra trop qu'amour ou amitié, le sentiment qui m'attachait à elle était plus fort que je ne le croyais, et que le charme, inconnu à moi-même, de ma vie sauvage à Naples, ce n'était ni la mer, ni la barque, ni l'humble chambre dans la maison, ni le pécheur, ni sa femme, niBeppo, ni les enfants, c'était un seul être, et que, cet être disparu de la maison, tout disparaissait à la fois. Elle de moins dans ma vie présente, et il n'y avait plus rien. Je le sentis : ce sentiment, confus jusque-là, cl que je ne m'étais jamais confessé, me frappa d'un tel coup que tout mon cœur en tressaillit, et que j'éprouvai quelque chose de l'infini de l'amour par l'infini de la tristesse dans laquelle mon cœur se sentit tout à coup submergé. »
Quant à Grazielia, elle était aussi tourmentée
entre le sentiment qu'elle partageait et le désir d'obéir à ses parents. Le courage d'obéir lui manqua: elle s'enfuit. Ce fut Lamartine qui découvrit sa retraite : elle voulait se faire religieuse et déjà elle avait coupé ses cheveux. Il la ramena, et de nouveau ils vécurent quelque temps sous le même toit, unis par le même sentiment très doux et très pur. Une menace pourtant planait sur leur bonheur : Graziella sentait que cet étranger, que le hasard et la tempête lui avaient amené, la quitterait un jour, et des inquiétudes affreuses la prenaient chaque fois qu'il recevait une lettre de France. Ses craintes se réalisèrent : Aymon de Virieu revint un jour chercher son ami ; elle resta seule.
Quelque temps plus tard, au sortir d'un bal, Lamartine recevait une lettre et un paquet : le paquet contenait toute la chevelure de Graziella; la lettre était son dernier adieu: elle l'avait écrite en se sentant mourir.
« Pauvre Graziella, s'écrie le pocle en terminant son récit, bien des jours ont passé depuis ces jours. J'ai aimé, j'ai été aimé. D'autres rayons de tendresse ont illuminé ma sombre route. D'autres âmes se sont ouvertes à moi pour me révéler dans des cœurs de femme les plus mystérieux trésors de beauté, de sainteté, de pureté, que Dieu
ait animés sur celte terre, afin de nous faire comprendre, pressentir et désirer le ciel. Mais rien n'a terni ta première apparition dans mon cœur. Plus j'ai vécu, plus je me suis rapproché de toi par la pensée. Ton souvenir est comme ces feux de la barque de ton père, que la distance dégage de toute fumée, et qui brillent d'autant plus qu'ils s'éloignent davantage de nous. Je ne sais pas où 'dort ta dépouille mortelle, ni si quelqu'un te pleure encore dans ton pays; mais ton véritable sépulcre est dans mon âme. C'est là que tu es recueillie, et ensevelie tout entière. Ton nom ne me frappe jamais en vain. J'aime la langue où il est prononcé. Il y a toujours au fond de mon cœur une larme qui filtre goutte à goutte et qui tombe en secret sur ta mémoire, pour la refraîchir et l'embaumer en moi. »
On n'a pas oublié l'anecdote authentique qui a servi de base à cette poétique fiction ; et l'on a pu voir dans quel sens elle s'est modifiée. Tout Ce qu'elle avait eu de banal, de frivole, disons le mot, de sensuel, en a été soigneusement éliminé : au lieu du cadre réel, une manufacture de tabacs, on nous transporte, après des péripéties dramatiques, dans la cabane d'un pêcheur : là, Théroîne, au lieu de rouler des cigares, s'occupe à de gracieux ouvrages de corail. Elle est entourée de figures pittoresques ou charmantes : un vieux père qui tient des propos sentencieux, un fiancé aimable, dévoué jusqu'au sacrifice. L'amour qu'elle éprouve est aussi
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pur que celui qu'elle inspire. L'idylle, au licuclo durer deux ou trois mois à peine, comme ce fut le cas, se prolonge pendant deux saisons ; et tout y semble sincère et profond. Pourtant, Lamartine l'avait bien peu, bien légèrement aimée, la pauvre petite cigarrière : une aventure de jeunesse, un déjeuner de soleil. Ce fut plus tard seulement, quand elle fut morte et qu'il eut appris sa mort, à mesure aussi qu'il s'éloignait de ses vingt ans, qu'il l'aima à travers ses souvenirs, qu'il l'embellit, qu'il la poétisa, qu'il écrivit pour elle ses meilleurs pages de prose, et l'un de ses plus beaux poèmes, les Premiers regrets^ où vibre une sicommunicalivo émotion.
... Ainsi, quand je partis, tout trembla dans cette àme ;
Le rayon s'éteignit et la mourante flamme
Remonta dans le ciel pour n'en plus revenir.
Elle n'attendait pas un muet avenir;
Elle ne languit pas de doute en espérance,
Et ne disputa pas sa vie à la souffrance ;
Elle but d'un seul trait le vase de douleur;
Dans sa première larme elle noya son cœur;
Et, semblable à l'oiseau, moins pur et moins beau qu'elle,
Qui le soir pour dormir met son cou sous son aile,
Elle s'enveloppa d'un muet désespoir.
Et s'endormit aussi, mais bien avant le soir.,.
Ce ne sont pas tout à fait, comme le croit le
poète, des « larmes écrites » ; et surtout, ces beaux vers, où, malgré la croissante tristesse, il y a tant de complaisance pour soi, ne suffisent point à expier, comme il s'en flatte, « la dureté et l'ingratitude de son cœur de dix-huit ans », qu'il rajeunit en passant de quatre années, pour l'excuser mieux. Mais, en les relisant, on ne peut s'empêcher do se poser une question un peu inquiétante: nous nous donnons beaucoup de peine pour reconstituer à force de docu-|| ments et de témoignages la vie exacte des!} poètes ; or, est-ce d'après les faits qu'il faut lesM connaitre?ou bien neserait-cepas plutôt d'après ; les résonnances que les faits ont éveillées en eux? L'épisode de Graziella n'est rien; ce qui •est quelque chose, c'est ce que Lamartine en a tiré.
Ce travail d'idéalisation dont Graziella nous offre un exemple particulièrement frappant, nous le voyons s'accomplir encore dans tous les écrits autobiographiques de Lamartine. Il était en partie inconscient : Lamartine embellissait tout ce qu'il faisait passer à travers son imagination. Mais en même temps, comme c'est souvent le cas, il ne se servait de la réflexion que pour fortifier ou pour déguiser sa faculté
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dominante. « La postérité, disait-il, n'est pas l'égout de nos passions ; elle est l'urne de nos souvenirs^ elle ne doit conserver que des parfums. » Et de cette proposition, à coup sûr très soutenable, de cette profession de foi idéaliste, il a tiré tous les corollaires possibles. Il a embelli, poétisé, idéalisé tous ceux qui l'ont approché : les femmes qu'il a aim.ées, les membres de sa famille, ses amis comme l'abbé Dumont, ses serviteurs, les paysans de Milly, et, je crois, jusqu'à ses collègues des Chambres. Ce faisant, H s'idéalisait aussi lui-même, bien entendu, et se prêtait, au mépris des faits, les couleurs qu'il aimait. M. de Pomairols, qui tourne parfois à l'apologiste, écrit à ce propos : « Si l'idéalisme le conduit à changer les faits, nous croyons qu'il n'a pas imaginé les sentiments, mais que ses sentiments lui ont inspiré les faits par besoin d'harmonie, et c'est en cela, pensons-nous, que consiste sa sincérité, — qualité dont la nuance est toujours difTicile à déterminer chez un poète. » Cela est finement dit, mais bien subtil : trop subtil, voudrai-je insinuer. Hélas ! est-ce que, dans Graziella, Lamartine n'a pas «imaginé» les sentiments aussi bien que les incidents ? Quelle garantie avons-nous qu'il ne
Tait pas fait ailleurs ? Plus loin, là même où nous ne pouvons contrôler l'exactitude de ses récits, nous sentons bien souvent qu'ils sonnent faux. Il y a, dans les Confidences et dans tous les écrits du même groupe, des pages trop nombreuses qui produisent cette pénible impression, qui ne trompe jamais, de l'arrangement, de la note forcée, quelquefois même on pourrait presque dire du mensonge. Non, décidément, la sincérité est la qualité qu'on trouve le moins, dans l'autobiographie de Lamartine. Tout ce qu'on peut faire, c'est de l'excuser, en faveur de son inconscience de poète, d'en avoir si complètement manqué. Il n'a été sincère que dans ses vers, parce qu'il y exprimait, sur le moment même, son impression du moment: et c'est une des raisons pour lesquelles les Premiers regrets ou le Lac nous émeuvent et nous charment encore, tandis que les Confidences nous tombent des mains.
Son moiy sa vie, ses sentiments, ses impressions, ses actes, voilà ce qui, d'un bout à l'autre de sa carrière, intéressa le plus Lamartine ; et notons que dans cet intérêt qu'il prit à sa personne il y eut beaucoup plus de complaisance que de curiosité. Il s'efforça pourtant, quelque-
fois, de sortir de lui-môme, d'imaginer et de représenter des âmes étrangères. Dans les Nouvelles Confidences, même, on peut lire, au livre III, le récit fort attachant des amours d'une princesse italienne et d'un ami du poète: le jeune homme apporte dans cette passion ses idées et ses réserves d'homme du Nord, qui étonnent, puis qui froissent et éloignent de lui la Romaine, incapable de rien admettre qui puisse ralentir ou vaincre Tamour. Cet épisode est raconté avec une vivacité, une énergie qui se détachent en plein relief sur le fond monotone du livre. Il est vrai que l'auteur reste en scène, qu'il joue un rôle de confident, un autre peutêtre, qu'on le voit toujours à côté de ses personnages. Mais, enfin, il réussit à marquer de traits caractéristiques une âme bien différente de la sienne.
Il devait faire d'autres tentatives, plus complètes sinon mieux venues , pour céder à d'autres héros que lui-même le champ de ses écrits. Pendant la seconde partie de sa carrière, en effet, il assista au développement du roman, qui allait succéder au grand élan de la poésie lyrique tel qu'il s'était produit aux premiers temps du romantisme. Après
la révolution de 1830, le peuple attirait tout parliculièremcnt l'attention des romanciers : il venait de rentrer en scène, et il y restait. Les paysans, les ouvriers surtout, semblaient alors, aux écrivains teintés de socialisme, plus dignes d'intérêt que les bourgeois. Eugène Sue et George Sand, dans leurs plus retentissants ouvrages, démontraient couramment la supériorité morale des premiers sur les seconds ; Victor Hugo, dans Claude Gueux, allait plus loin encore, opposait un honnête homme d'assassin à ces canailles d'honnêtes gens. Lamartine, en tant qu'homme d'Etat, ne partagea point cette idolâtrie populaire. Il disait au contraire, avec ce bon sens modéré et juste qu'il avait quelquefois: « le peuple ne vaut ni plus ni moins que les autres parties de la nation. » Mais, comme romancier, il paya sa dette à l'engouement général. Dans Jocelyn déjà, Ton peut lire plusieurs épisodes de la vie populaire, d'autant plus significatifs qu'ils n'ont aucune attache avec l'action principale; et nous savons aussi qu'un poème sur les Ouvriers devait faire partie du grand poème dont la Chute d'un ange n'était que le second épisode. Les Ouvriers ne furent jamais, je crois, seulement commencés.
Mais à la place, Lamartine écrivit une série de petits romans populaires : le Père Dutemps, Gcneuièue, le Tailleur de pierres de Saint-Point, Fior d'Aliza, Antoniella.
Généralement, ce sont des récits dont il affirme l'authenticité sur un ton presque solennel. Il a vu et connu, dit-il, les personnages dont il conte la vie, tout est réel dans ses récits, on peut en accepter en confiance les moindres détails. Mais nous savons le sens que prennent sous sa plume les mots réalité et authenticité. On ne peut pas lui demander de traiter les autres plus mal que lui-môme, do regarder le monde à travers d'autres yeux que les siens ; et il est bien naturel qu'en mettant en scène des paysans ou des artisans, il conserve ses préoccupations et ses procédés d'écrivain idéaliste. Il évite, d'instinct, le vice, le mal, la laideur, pour s'appliquer exclusivement à décrire des êtres bons, ornés de toutes les vertus, susceptibles de toutes les tendresses comme de tous les dévouements, inspirés d'un esprit de sacrifice qui fait d'eux de véritables saints. Et il dilue le récit de leur vie à travers les enchantements un peu monotones de sa manière habituelle : ils se perdent, ils se dis-
Suivent dans la nature, où ils s'agitent pareils à des ombres vagues qui feraient continuellement de bonnes actions dans le brouillard. Us parlent une langue singulière, qui paraît un compromis entre le langage populaire et le style lamartinien : les phrases s'efforcent d'être courtes, mais finissent toujours par s'allonger en périodes ; bannis un instant, les termes poétiques et les images littéraires reviennent fatalement à un moment donné. Claude, par exemple, le bon tailleur de pierres, dira quelquefois très simplement :
( Et ça dit, monsieur, je m'en allai pendant sept ans de ville en ville, de chantier en chantier, avec ma boucharde et ma têtue, demandant de l'ouvrage là où il yen avait, et me perfectionnant dans mon .état autant que ça se peut à un pauvre garçon trop âgé déjà pour apprendre à lire, à écrire et à tracer des profils au crayon sur le papier... »
Mais d'autres fois, aux termes techniques près, il parlera comme une Harmonie :
« Quand je suis à genoux devant ma pierre bien équarrie et portée sur deux rouleaux de sapin qui m'aident à la remuer à ma fantaisie ; quand, dans un coin de la carrière, bien au soleil l'hiver, bien à l'ombre l'été, j'ôte ma veste et je retrousse mes manches de chemise; que je prends le ciseau de ma main gauche, le maillet de ma
main droite ; que je me mets à creuser ma rainure ou à arrondir ma moulure à pelils coups égaux, comme l'eau qui tombe goutte à goutte, en sonnant, du haut de la source dans le bassin, il sort de ma pierre, si elle est bien franche, une musique perpétuelle qui endort le cœur et la tète aussi doucement que le carillon lointain du village. On dirait que mon maillet est un battant, et que ma pierre est le bord d'airain d'une cloche... »
Le plus souvent, la mise en scène de ces petits récits est à la fois agreste, soignée, et assez invraisemblable : très longue aussi, comme tout ce qu'écrit Lamartine. Plus il avance, plus il délaye: en poésie, la technique des vers et le cadre habituel des poèmes lui imposaient encore certaines limites; en prose, il ne s'arrête plus, il n'a nul souci des proportions qui conviennent à chaque partie ou à chaque détail, il avance, il développe, il répète, il recommence, sans jamais, dirait-on, relire, au galop d'une pensée toujours lâchée en liberté. La réalité de ses personnages, quelque soin qu'il ait mis à l'afTirmer, disparait dans les flots de son éloquence, et l'on trouve en petit nombre, dans ses romans , des morceaux qui aient, comme le fragment de Geneviève que nous allons citer, le mouvement, le rehef et l'odeur de la vie :
€ C'était un soir après souper, à la clarté de la lampe,
au pétillement du foyer. J'avais le coude encore appuyé sur la table, la Icle sur la main; la servante avait fini de ranger le pain et la nappe, elle était assise <x l'ombre dans l'angle que forme le jambage noir de la cheminée avec le mur de la cuisine, place où les paysans niellent le coffre à sel. Elle remuait en tricotant avec un cliquetis de fer, l'un contre l'autre, en relevant la maille, les deux bouls luisants de ses aiguilles de bas. Ce bruit vivant, paisible et monotone comme celui du balancier d'une pendule au coin du feu, me lira de ma rêverie et crcnhardit à lier une conversation sérieuse avec elle.
« Geneviève, lui dis-je, vous ne vous reposez donc a jamais?
« — Oh ! Monsieur, me dit-elle, je n'aipas été faite par a le bon Dieu pour me reposer. J'ai commencé à tra- « vailler le jour ou j'ai pu me tenir sur mes jambes, et je « travaillerai jusrju'au jour de ma mort. Nous avons biea a le temps de nous reposer là-bas », ajouta-t-elle, en mi fjisant un geste de la tête et du coude vers le cimetière, pour ne pas perdre une des mailles de son tricot en dérangeant sa main.
« Comment? repris-je, vous avez travaillé si jeune! t Vous n'avez donc jamais éléenfant, jamais joué avec t les autres, jamais perdu le temps dans la rue, à la t fenêtre, le long des buissons? Votre mère était donc a bien dure ou bien avare de badinage et de désœuvre- « rftentavec ses enfants? Mais, alors, comment uvez- « vous, vous-même, l'air si doux et si enjoué avec les « enfants du village, que vous laissez jouer tous les jours v< dans la cour, arracher vos fleurs, et tirer vos aiguilles 0 sans les gronder?
€ — Ah ! Monsieur, ceux-là, c'est différent, voyez-
f VOUS ! ils ont leur père et leur mère qui leur cuisent le
« pain; mais moi, je n'e'tais pas comme eux. Je n'ai eu
« un peu de bon temps dans ma vie qu'ici et depuis que
« M. le curé a consenti à me prendre à son service.
« Jusque-là, je ne savais pas ce que c^élait que de s'as-
« seoir et de regarder le soleil, le feu ou les passants.
« — Gomment, répliquai-je, avez-vous mené si jeune « une vie si rude?
tt — Oh! Monsieur, elle n'était pas rude; elle était ft pénible, et toujours debout, c'est vrai ; mais elle était « bien douce, au contraire, et, si Dieu voulait ressusci- « ter ma mère, je la recommencerais bien, cette vie, et a je serais bien heureuse encore de la recommencer.
« — Contez-moi donc cela, puisque vous n'avez rien à « faire, que j'ai fini de lire mon livre, et que nous avons a. une longue veillée devant nous. Je voudrais savoir « l'histoire de tout le monde, lui dis-je en souriant ; car, « voyez-vous, Geneviève, l'esprit n'est qu'une grande « curiosité comme la science. Il y a un enseignement, « pour celui qui comprend, dans la vie de chacun.
« — Mais je ne suis qu'une pauvre servante, et je n'ai (I jamais été autre chose: que voulez-vous que je vous « dise? Gela vous ennuierait comme le bruit de mes a aiguilles de bas ennuie les enfants.
« — Vous seriez la fourmi du plancher, le grillon de la « cheminée, l'araignée delà poutre, que cela m'inléres- « serait, rcpondis-je, et que j'aimerais à connaître leur « histoire, d'où ils sortent, ce qu'ils font, ce qu'ils a pensent, ce qu'ils veulent, ce qu'ils deviendront. Il y a « un commencement, une fin, un sens à toute chose « vivante. Si l'on connaissait tout, on ne serait indifîércnt « à rien.
LES CONFIDENCES. 20o
« — Oui, on serait comme Dieu, » me dit-elle, en e'claircnt son sourire d'un rayon de claire et tendre intelligence. « Je vous obéirai, Monsieur, si cela vous « amuse.
« Notre père était trop pauvre pour donner une ser- « vante à ma mère, et j'étais trop petite pour faire toute « seule le ménage. Les voisines venaient bien de bon « cœur, quand je les priais, tirer pour nous le seau du « puits, mettre la grosse bûche au feu et pendre la mar- « mite à la crémaillère; mais ma mère et moi nous « faisions tout le reste. Aussitôt que j'avais pu marcher « seule dans la chambre, j'avais été la servante-née de la « maison, les pieds de ma mère qui n'en avait plus a d'autres que les miens. Ayant sans cesse besoin de a quelque chose qu'elle ne pouvait aller chercher au « jardin, dans la chambre, au feu, sur l'évier, sur la a table, sur un meuble, elle s'était accoutumée à se ser- « vir de moi, avant l'âge, comme elle se serait servie a d'une troisième main; et moi, j'étais fière, toute petite € que j'étais, de me sentir nécessaire, utile, serviable « comme une grande personne à la maison. Cela m'avait a rendue attentive, mûre, sérieuse, raisonnable, avant « l'âge de huit ans. Elle médisait: « Geneviève, il me a faut cela, il me faut ceci; apporte-moi Josette sur mon « lit, que je lui donne à teter ; remporte-la dans son ber- (i ceau et berce-la du bout de ton pied jusqu'à ce qu'elle a dorme; va me chercher mon bas, ramasse mon pelo- • ton ; va couper une salade au jardin; va au poulailler « tâter s'il y a des œufs chauds dans le nid des poules; o hache des choux pour faire la soupe à ton père; bats a le beurre ; mets du bois au feu ; écume la marmite qui « bout,jettes-yle sel; étends la nappe; rince les verres;
« descendsà la cave, ouvre le robinet, remplis au tonneau a la bouteille de vin. » Et puis, quand j'avais fini, qu'on « avait diné et que tout allait bien, elle me disait: « Apa porte-moi ta robequejetepare,ettesbeaux cheveux qt.c « je les peigne. » Elle m'habillait, elle me parait, elle me tt peignait, elle m'embrassait, elle me disait : aVat'amucc ser maintenant sur la porte avec les enfants des voi- « fcines; qu'ils voient que lu es aussi propre, aussi bien « mise et aussi bien peignée qu'eux ». Et j'y allais un « moment pour lui faire plaisir, mais je n'allais jamais a plus loin que le seuil de la cour, pour pouvoir enlen- « dre si ma more me rappelait, et je n'y restais pas longa temps, parce que les enfants se moquaient de moi et t disaient entre eux: « Tiens la sérieuse, elle ne sait f jouer à rien, laissons-la. » J'aimais mieux rentrer et a me tenir debout auprès du lit de ma mère, épiant dans « SCS yeux ce qu'elle pouvait avoir à me demander, a Tous les jours se passaient ainsi; je me levais la pre- « mière, je me couchais la dernière. Je ne respirais l'air « que par la fenêtre, je ne voyais le soleil que sur le seuil a de la porte, et voilà pourquoi, Monsieur, j'avais le a visage blanc. On disait à ma mère : « Votre petite « fille a donc les pâles couleurs?^— Oh ! non, rcpondait- « elle, mais c'est qu'elle a la pâle vie! » Je n'allais pas 0 même à l'école.... Mais je vous ennuie, n'est ce-pas, 0 Monsieur? Dites-le-moi naturellement, etje vais tout a vous dire en un seul mot.
t — Non, lui dis-je, rien ne m'ennuie de ce qui sort « avec vérité et simplicité du cœur. Les détails, ma « pauvre Geneviève, ne sont que les morceaux dont Dieu a fait l'ensemble. Uu est-ce que serait votre vie si vous c en retranchiez les jours?
LUS GIUONDINS. 207
« — Ah ! c'est vrai, dit-elle, M. le curé le disait bien. « Un million de brins d'herbe, ça fait un pré; des mil- « lions et des millions de grains de sable, ça fait uno a montagne. L'océan est fait de gouttes d'eau; la vie est « faite de minutes. »
Ces petits récits, du moins la plupart d'entro eux, obtinrent le succès qui resta si longtemps fidèle à Lamartine. Pourtant ils sont de bien peu de poids, d'un charme bien fragile, et leur éternelle prose poétique finit par devenir singulièrement lassante. Lamartine se trompa, quand il voulut être romancier : il était poète, ce qui vaut mieux, mais il n'était que cela. Or, le seul outil des poètes, c'est lo vers : la prose ne leur convient pas ; et le jour où Lamartine renonça aux vers, il se priva de sa meilleure arme, du talisman qui faisait sa force.
Il ne fut pas non plus historien, et son œuvre historique, si volumineuse, est encore plus complètement oubliée que ses romans. Qui donc aurait aujourd'hui la curiosité de feuilleter quelqu'une des nombreuses monographies
qu'il écrivit sur la fin de sa carrière, ou même son Histoire des Constituants? Les huit volumes do son Histoire de la Restauration n'ont guère d'intérêt que si l'on y cherche des traits pour caractériser son rôle politique. Seule VHistoire des Girondins a survécu : encore est-ce bien plus à cause de l'importance historique de sa publication qu'à cause de sa valeur propre.
Comme toutes les œuvres de Lamartine, VHistoire des Girondins fut à peu près improvisée : dès 1843, c'est-à-dire dès le moment où il accentuait son évolution vers la gauche, il en avait conçu le projet. Il ne le mit à exécution que plus tard, et en moins de deux ans à travers les occupations de sa vie d'homme politique approchant du succès, il en réunit les matériaux et en rédigea les huit volumes. Ce travail de préparation, cela va de soi, est d'une flagrante insuffisance: Lamartine s'est évidemm.ent contenté de parcourir quelques mémoires et un petit nombre de documents inédits, en quête d'impressions plutôt que de renseignements. Aussi traite-t-il les faits et les hommes avec la plus grande liberté : il déplace les dates, il transforme les caractères, \\ exagère l'importance des événements ou des
personnages qui lui conviennent, aux dépens de ceux qui ne lui conviennent pas. On no saurait imaginer un dédain plus complet de l'exactitude et de la vérité. Sa plume, comme une baguette d'enchanteur, transforme l'histoire et en métamorphose les héros : ce n'est pas sans un certain étonnement qu'on voit, comme l'a noté Sainte-Beuve, reparaître Jocelyn sous tous les profils des révolutionnaires. Et cependant, il écrivait — peut-être de bonne foi, tant son imagination l'entraînait, — dans l'avertissement de la première édition :
« Nous avons écrit après une scrupuleuse investigation des faits et des caractères.... Il n'y a pas une de nos assertions qui ne soit autorisée soit par des mémoires authentiques, soit par des mémoires inédits, soit par des correspondances autographes que les familles des principaux personnages ont bien voulu nous confier, soit par des renseignements certains et véridiques, recueillis de la bouche des derniers survivants de celte grande époque. »
Mais il affirme aussi que son but était d'écrire pour le peuple français une histoire morale et impartiale, afin de lui montrer par le tableau de la Révolution :
c qu'en histoire comme en morale, chaque crime,
même heureux un jour, est suivi le lendemain d'une vérilable expiation, que les peuples comme les individus sont tenus de faire lionnêtement les choses honnêles, que le but ne justifie pas les moyens, comme le prétendent les scélérats de théorie ou les fanatiques, que la conscience ne subit pas d'interrègnes, et que si la Révolution de 1793 a noyé les plus belles pensées dans le sang, c'est qu'elle est tombée des lèvres des philosophes aux mains des tribuns,des mains des tribuns aux mains des tribuns et des Césars, lavant le sang dansle sang etreslaurant facilement la tyrannie que les sociétés préfèrent justement aux crimes. »
Il est évident que si Lamartine avait exécuté ce progi^amme, son livre serait devenu un réquisitoire contre la Révolution. Mais il se serait alors trouvé en contradiction directe avec l'esprit qui entraînait la France. On était en effet dans la période même où devait se former ce qu'on pourrait appeler le dogme révolutionnaire, ce dogme qui, pendant près d'un demisiècle, a été le credo politique de la France. Sous la Restauration déjà, Thiers et Mignct avaient commencé à réhabiliter la Révolution, dans deux ouvrages dont le retentissement avait été considérable. Aux approches d'un nouvel orage, la glorification de 89, sinon tout à fait de 93, était dans l'air. Michelct venait d'abandonner son Histoire de France au règne
de Louis XI, pour entreprendre son Histoire de la Révolution, dont le premier volume parut en février 1847, au moment môme où Louis Blanc donnait aussi le premier tome de son ouvrage sur le môme sujet. Tous deux se posaient en avocats de la Révolution : Louis Blanc, en so cialiste, qui déplorait que la réaction du 9 Ther niidor l'eût empochée de rendre tous ses fruits Michelet, en poète, en poète national, grisé par l'odeur du peuple, par l'odeur du sang qui coulait sur les champs de bataille et sur les échafauds,par l'émeute chantant la Marseillaise^ par les paroles des tribuns.
Or, Lamartine était d'âme trop vibrante, trop réceptive, pour résister à un tel courant. Historien, il ne devait pas être autre chose que co qu'il fut comme poète, comme romancier, comme orateur, comme homme : tous les souffles qui passaient tiraient des sons de sa harpe éolienne, dont les cordes frémirent d'elles-mêmes à ce vent de tempête. Comme toujours, il ne joua pas de son instrument: il le laissa jouer. En sorte que son ouvrage achevé dit le contraire de ce qu'il avait voulu dire. Il avait voulu réagir contre le fanatisme révolutionnaire, et voici qu'il lui apportait une arme nouvelle. Il
eut, dit-on, peur de son œuvre : « Si vous aviez une révolution dans les mains , Touvririezvous?» demandait-il à un de ses amis. Il l'ouvrit, et il eut sa révolution, comme Chateaubriand avait eu sa guerre.
Faut-il le juger, et comment ? Les uns se montrent fort sévères, et accusent non seulement son inconscience de poète, mais encore sa vanité d'homme de lettres et sa démesurée ambition. D'autres sont plus indulgents et l'admirent presque dans cette erreur dont les conséquences devaient être si graves. Ne seraitce pas le moment de lui appliquer les vers qu'il écrivait jadis sur Napoléon et supprimait ensuite ? Ne serait-ce pas le lieu de rappeler qu'il faut, pour les hommes de génie, d'autres poids que ceux qui servent à peser les « faibles humains » ?....
Quinze ans après la publication de son retentissant ouvrage, Lamartine le relut et tenta de le juger. C'était en 1861, et bien des choses avaient changé. Il avait vu passer la Révolution qu'il avait contribué à déchainer et qui, après avoir broyé la monarchie, le broya lui-même. Il avait assisté aux vains efforts de la République, du socialisme et du peuple pour établir
les réformes rêvées. Il avait vu, aux tâtonnements impuissants de la Révolution victorieuse, succéder celle de ces « tyrannies » qui, comme il l'avait dit, sont acceptées de en certaines heures par haine ou par terreur de l'anarchie. Les événements qu'avait traversés son pays, sans doute aussi les péripéties de sa propre carrière, l'avaient éclairé. Certains épisodes de son récit, certains de ses portraits, l'étonnèrent. Il comprit le sens de quelques-uns des reproches qu'il avait encourus, et dont il tâcha de se justifier. Désespérément il commenta son ouvrage, en cherchant des restrictions dans ses pages les plus enflammées, ou en masquant les contradictions qu'il se plait à relever entre ses actes d'homme d'Etat et ses paroles d'historien ou de romancier de la Révolution:
« Moi, un terroriste 1 s'écrie-t-il, par exemple, après avoir appelé SCS jugements sur Robespierre. On l'a bien vu, quand, porté un moment, par le hasard de ma vie ot dos événements, à la place même où Robespierre avait reçu le coup de pistolet vengeur du sang qu'il avait demandé et qu'il demandait encore, mon premier acte a élé de proposer au gouvernement de la seconde république, qui partageait mon impatience d'humanité, de porter le décret d'abolition de la peine de. mort en politique, et de désarmer, en nous désarmant, le peuple de l'arme des sup-
plices, qui déshonore toutes les causes populaires, quand elle ne les tue pas. Celait un commentaire en action sans doute assez explicite, et j'oserai dire, en ce moment, assez de'voué, de ma prétendue apothéose de Robespierre. B
Quelquefois, des aveux lui échappent, qui durent coûter bien cher à son orgueil et qui sont de violents démoniis qu'il se donne à lui-même. Ainsi, madame Roland domine tout son récit : elle y passe comme le poétique symbole de la Révolution idéale et pure, comme l'âme de ces Girondins qu'elle anime de son souffle patriotique. Dans la critique, son rôle n'a plus
« que la parade de la véritable grandeur d'âme. Elle dicte à son mari d'égoïstes mesures de défiance contre le roi qui l'a admis dans son ministère; elle anime les Girondins, ses familiers, d'une haine implacable contre la reine, déjà si humiliée et si menacée ; elle n'a ni respect ni pitié pour cette victime, elle la désigne du doigt à I3 multitude ameutée. Elle n'est plus ni femme, ni mère, ni Française Charlotte Corday, malgré son dévouement criminel dans l'acte, héroïque dans l'inspiration, valait mille fois mieux que madame Roland. Le cœur manque à cebustede femme polilique, comme il manque à presque toutes les femmes qui alTeclent une passion métaphorique et populaire, faute d'une passion individuelle et tendre qui nourrisse leur âme, au lieu de nourrir leur vanité. >>
Quels aveux! Quel meâ culpà ! on serait tenté de dire : quel remords, quand on voit tomber do la plume qui, quinze ans auparavant, remuait les masses et fomentait l'émeute de paroles comme celles-ci : J'ai plus cédé en cela à la, popularité qu'à, la vérité. Mais ces remords, qui traversent son âme, Lamartine ne les accepte pas comme une expiation: il les repousse, il s'efforce de se justifier, il ergote, il raisonne, il argumente, fardant ses phrases, pressant ses mots pour en extraire ce qu'il n'y avait pas mis, s'obstinantà chercher jusque dans ses pires exagérations des preuves de sa tardive clairvoyance. Cela, jusqu'au moment où son commentaire leconduit à la conclusion de son ouvrage. Alors, d'un œil stupéfait, il relit sa dernière page, cette page enflammée et lyrique où, avec une concision qui n'était point dans son génie, il arésuméTabsolution suprême dont il enveloppe le passé :
« Une nation doit pleurer ses morts, sans doute, et ne pas se consoler d'une seule tête injustement et odieusement sacrifiée ; mais elle ne doit pas regretter son sang quand il a coulé pour faire éclore des vérités éternelles. Dieu amis ce prix à la germination et àTéclosion de ses desseins sur l'homme. Les idées végètent de sang humain. Les révélations descendent des échafauds. Pardonnons-
nous donc, fils des combattants, des bourreaux ou des victimes! Réconcilions-nous sur leurs tombeaux pour reprendre leur œuvre interrompue! Le crime a tout perdu en se mêlant dans les rangs de la république. Com« battre, ce n'est pas immoler. Otons le crime de la cause du peuple comme une arme qui lui a percé la main et qui a changé la liberté en despotisme; ne cherchons pas à justifier l'échafaud par la patrie, et les proscriptions par la liberté; n'endurcissons pas l'âme du siècle par le sophisme de l'énergie révolutionnaire; laissons son cœur àThumanité, c'est le plus sûr et le pins infaillible de ses principes, et résignons-nous à la condition des choses humaines. L'histoire delà Révolution est glorieuse et triste comme le lendemain d'une victoire, et comme la veille d'un autre combat. Mais si cette histoire est pleine de deuil, elle est pleine surtout de foi. Elle ressemble au drame antique, où, pendant que le narrateur fait le récit, le chœur du peuple chante la gloire, pleure los vie* times et élève un hymne de consolation etd'espérance à Dieu I »
Cette page se lève de son livre et se dresse devant lui ; et soudain, il entrevoit, comme à la lueur subite d'un éclair, tout le mal qu'il a fait. Il n'en convient pas entièrement, il proteste encore. Mais là, sa conscience parle plus haut que son orgueil, plus haut que ses sophismes, et il achève ssi critique en sapant définitivement son œuvre, avec plus de sévérité peut-être que les plus sévères censeurs :
« J'ai été indigné contre moi-même en relisant ce malin celte dernière page lyrique des Girondins, et je conjure les lecteurs de la déchirer eux-mêmes comme je la déchire devant la postérité et devant Dieu.
Cette page, écrite dans un de ces moments d'enthousiasme plus poétique qu'historique, où Ton s'élève si haut dans l'espace qu'on cesse de voir les sinistres détails d'un événement pour n'en considérer que l'ensemble (et l'homme a faible vue n'a pas le droit de s'élever à ce point, d'où l'on ne distingue plus que les résultats dans un désintéressement prétendu sublime, mais en réalité coupable, du crime ou de la vertu), cette page, dis-je, est une des deux grandes fautes involontaires que j'aie à me reprocher dans ma carrière d'écrivain. J'en ai commis une autre également coupable, et que j'aurai le courage d'avouer bientôt aussi, dans ma carrière d'oraleur politique, peu de temps avant le jour où la monarchie de 1830, ébranlée par d'autres coups que les miens, s'écroula, comme le rempart d'une ville sapée par ses propres défenseurs, sur leur tête et sur la mienne, et où il nous fallut supporter seuls le poids de ce formidable écroulement. Celte faute, je le dis hardiment d'avance, ce ne fut pas la république. La république fut le silul de ce peuple qui eut la vertu de l'acclamer, et la vertu plus grande de la modérer. Elle eût été sa gloire s'il avait su la conserver avec la même magnanimité qu'il avait déployée pour la contenir. Non, la république n'est pas la faute que je me reproche, ce serait plutôt le dévouement par lequel je la rachetai, si l'on peut jamais racheter l'innocence.
Cette faute politique, je ne me la suis jamais pardonnée, pour mériter que le juge suprême qui n'est pas l'homme me la pardonne. Les blessures de la conscience
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ne se cicatrisent que sous les larmes du repentir. J'en aurais mérité le châtiment ici- bas, je n'aurais pas protesté contre la peine, et j'ai toujours considéré les angoisses elles humiliations qui assiègent depuis dix ans le soir de mon existence comme une juste et trop douce expiation d'une de ces témérités d'esprit parlesquelles l'homme le mieux intentionné ne doit jamais, selon l'expression des moralistes religieux, tenter la Providence quand il s'agit du sort et du sang d'un peuple.
Mais, en ce qui concerne Vllistoire des Girondins^ je ne me reproche en conscience que les cinq ou six pages que j'ai signalées ici moi-même à la vindicte des belles âmes, et je désire que ce commentaire expiatoire reste à jamais attaché au texte et fasse corps à cette édition du livre, pour prémunir les lecteurs, et surtout la jeunesse et le peuple, contre le danger de quelques sophismes et contre quelques complaisances de popularité qui pourraient fausser une idée dans leur esprit, ou atténuer dans leur cœur la sainte horreur de la vérité même, contre l'immoralité des moyens.
Les révolutions ne sont pas, comme on l'a dit, l'interrègne de la conscience, elles en sont l'épreuve ; elles ne succombent que pour avoir mêlé dans leur œuvre le crime et la vertu, s
Voilà de vrais accents d'honnête homme ; qui donc jetterait la pierre à celui qui se juge avec une telle sévérité ?
On pouvait attendre beaucoup de VHistoire de la Révolution de 1848. Les faits, il est vrai, ne présentaient pas en eux-mêmes un égal intérêt ;i
mais ils allaient être racontés par un des principaux acteurs, c'est-à-dire, semblait-il, avec une particulière intensité de vie. Ce ne fut pas le cas : au lieu d'être, comme historien, soutenu par son rôle personnel, Lamartine en est gêné. Ses jugements sont entachés d'une inévitable partialité ; mais, ce qui est plus étrange, c'est qu'il ne retrouve pas les qualités de narratour dont il avait fait preuve à un si haut degré dans les Girondins. Son récit est souvent terne, ses portraits manquent de relief et de coloris. S'il veut peindre M. Thiers, par exemple, il ne trouve que ceci :
« Les hommes politiques de ropposition attachés au système monarchique, mais adversaires impatients du ministère, se consumaient depuis sept ans dans des luttes acerbes de tribune pour reconquérir le pouvoir.
« M. Thiersen était l'âme, l'intelligence et la parole. La nature l'avait formé pour le rôle d'agitateur intestin d'une assemblée plutôt que pour celui- de tribun d'une nation. Il y avait plus en lui de Fox et de Petit que de Mirabeau. Ses discours qui avaient tant servi à consolider la monarchie de Juillet pendant les premières années de faiblesse, servaient maintenant à la déraciner de l'estime et du cœur de la nation. Le parti républicain, trop peu nombreux dans la Chambre pour s'y faire écouter, applaudissait avec complaisance aux mordantes et spirituelles attaques dirigées par cet orateur contre la couronne. Ces agressions et ces audaces de critique person-
nelle semblaient acquérir une autorité d'opposition plus ruineuse en empruntant la parole d'un ancien ministre et d'un ancien ami de la royauté. L'opposition prenait dans la bouche d'un adorateur du trône quelque chose du caractère du sacrilège. »
C'estjuste, si l'on veut, encore qu'un peu malveillant. Mais quelle maigreur de lignes, quelle pauvreté de nuances, et que nous sommes loin des fresques magistrales qui ressuscitaient devant nous les figures des Vergniaud, des Danton ou des Buzot !
Dans la seconde partie de l'ouvrage, les préoccupations apologétiques de l'auteur deviennent de plus en plus frappantes. Elles sont naturelles et il n'y a pas lieu de les lui reprocher. Il n'en est pas moins vrai qu'on est étonné, froissé même devoir tomber de sa plume des phrases comme celles-ci :
« Lamartine, revenu à son banc, fut oblig-é de s'incliner trois fois devant l'Assemblée qui s'élait levée ellemême sur son passage. Tout indiquait que la popularité qui s'était attachée à son nom dans Paris et caractérisée par deux millions trois cent mille suffrages dans les départements, l'envelopperait encore dans l'Assemblée nationale, s'il ne s'en dépouillait pas lui-même... »
Ou bien :
« Lamartine désirait la mort, pour se décharger de
l'odieuse responsabilité du sang qui allait peser si injustement, mais inévitablement sur lui. Trois fois il s'élança de son cheval pour aller au pied de la barricade cherchera tomber en victime au premier rang de ces généreux soldats, trois fois les gardes de l'assemblée l'entourèrent de leurs bras et le retinrent par la violence. »
Cela ressemble un peu trop aux illustrations à la mode du temps qui embellissent l'ouvrage.
Quant aux autres récits historiques de Lamartine, comme nous l'avons déjà dit, ils sont condamnés à l'oubli, n'ayant nulle valeur documentaire et n'ayant pas non plus l'intérêt particulier qui sauve les Girondins, ni l'intérêt personnel et biographique qui s'attache à ï Histoire de la Révolution de 1843.
Nous avons parcouru les principales œuvres de Lamartine, en laissant de côté celles si nombreuses qui n'importent ni à l'histoire littéraire de son temps, ni à l'intelligence de son génie. Et de cette lecture, il nous reste des impressions si complexes, qu'en certaines parties elles auront peut être paru contradictoires. C'est qu'il ne faut pas oublier, — là est la clef de ces apparentes contradictions — que Lamartine fut essentiellement ou plutôt exclusivement poète, et qu'il eut, avec toutes les puissances, toutes les faiblesses du poète. Il semble vraiment que son âme ne lui ait pas appartenu : elle flottait au souffle des sensations, des sentiments, des idées, aérienne, inconsistante, légère et musicale. Peu lui importait que les vents vinssent du sud ou du nord, de l'est ou de l'occident, pourvu qu'ils la fissent vibrer ; peu lui importait qu'ils apportassent rornp:o ou
qu'ils balayassent le ciel de ses nuages. Il en écoutait riiarmonie^ qui volontiers lui paraissait divine ; il en notait les airs, sans efforts, tantôt comme « le roseau qui soupire », tantôt comme le chêne qui crie dans la tempête, allant du doute à la foi, de la mélancolie à la joie, ballotté entre tous les extrêmes, sans seulement s'ne apercevoir. Les contemporains, ravis, écoutaient comme lui, comme lui se laissaient bercer, et si grand était le charme, qu'ils éprouvaient l'envie de diviniser cette lyre invisible toujours d'accord avec eux. La postérité subira-t-ellela même séduction?...
Pas complètement, sans doute : le moment arrive toujours, même pour les poètes les plus admirés, où la réflexion reprend ses droits. Mais, si le temps a déjà emporté bien des pages d'une œuvre trop inégale, si d'autres inspirent d'insurmontablesdéfiances ou même des colères et des rancunes, il y en a pourtant, et beaucoup, qui ont conservé leur fraîcheur, leur éclat presque entiers. Qui n'a donc, à son heure, murmuré les strophes du La.c, en pleurant la fuite des heures heureuses ? Qui ne s'est laissé emporter au vol des Harmonies, dans un demi-vertige, dans une voluptueuse inconscience? Qui n\\
trouvé un écho sonore etdélicieux de sentiments bien chers dans plusieurs des Méditations ? Qui n'a éprouvé de grandes émotions, à la fois douces et douloureuses, faites de tendresse, de tristesse et de pitié, en relisant les plus belles pages de JoceZ7/n? Après tout, un poète ne se survit jamais tout entier : l'homme fait son œuvre commelanature;ilnepeutenfermerquequelques paillettes précieuses dans un grossier minerai. Ce qui demeure de Lamartine, cest exclusivement sa poésie. Il a voulu être romancier, historien, critique, orateur : et, soutenu par cette mystérieuse puissance qui était en lui, il a remporté, avec le livre et à la tribune, des succès à donner le vertige. Mais ces succès, il les a dus à son ascendant personnel, ou bien aussi à l'accord momentané entre son âme sonore et les âmes muettes de ses contemporains dont il se fit l'interprète. Aujourd'hui qu'il n'est plus là pour souligner ses phrases de la voix, du geste, du regard, aujourd'hui que les passions qu'il soulevait ou qu'il exploitait sont apaisées et remplacées par des passions nouvelles, l'intérêt de son œuvre en prose nous échappe comme celui de ses discours. Nous sommes donc enclins à juger qu'il s'est trompé lorsqu'il a recouru à ce
merveilleux outil poétique, qu'il s'était créé pour lui seul et qu'il maniait si bien. Qui sait pourtant si ce jugement serait juste? A côté de l'œuvre d'un homme, il y a sa vie, qui sans doute importe moins à la postérité, mais qui pour lui fut la grosse affaire. Or, avec ses faiblesses, ses défaillances, ses fautes, la vie de Lamartine, du moins pendant ses deux premiers tiers, nous apparaît comme une des plus complètes qui aient été vécues. Il a pu parcourir tout le clavier des émotions humaines, depuis celles de l'amour extasié jusqu'à celles de l'ambition largement satisfaite. Dans toutes les branches où s'est lancée son insatiable activité, il a pu déployer son moi avec une ampleur vraiment extraordinaire. Il a fait tout ce qu'il voulait faire, il a été tout ce qu'il voulait être, il a eu tout ce qu'il voulait avoir. Son seul malheur est d'avoir vécu trop longtemps, car ses tristes dernières années gâtent l'harmonie de sa figure, à laquelle il fallait les rayonnements du succès. Une belle mort est nécessaire à un grand homme :il aurait dû mourir au pied des barricades où il poussait son cheval, dans ces jours oùl'émeute emportait ses utopies et tuait sa popularité.
Fait singulier ! Dans cette vie et dans cette
œuvre en apparence si diverses, si inégaies, si capricieuses, on découvre pourtant une sorte d'unité. Et c'est toujours la poésie. Elle circule comme une sève dans tout ce qu'il fit, dans tout ce qu'il pensa, dans tout ce qu'il écrivit. Il ne réussit pas toujours à l'exprimer, le plus souvent parce qu'il n'en prit pas la peine ; on la devine pourtant, on la sent. Et c'était cette flamme invisible dont la chaleur gagnait la foule.
Au milieu de ses contemporains, Lamartine apparaît comme un isolé. En littérature, il n'eut que de faibles attaches avec l'école romantique. Son inspiration et sa rhétorique ne ressemblaient point à celles qu'on prôna dans les cénacles autour de V. Hugo et de Théophile Gautier. Les jeunes poètes, dont il était l'ainé d'une dizaine d'années, n'avaient pour lui qu'une admiration tempérée de méfiance. Après les premières Méditations, ils l'auraient sans doute accepté pourmaitre; mais il dédaigna déjouer le rôle de chef d'école, et il fut abandonné par ceux qui auraient pu être ses soldats. Ainsi, plus tard, il perdit son autorité pour ne s'être pas emparé du pouvoir. En politique, d'ailleurs, il fut aussi isolé qu'en littérature. Il n'appartenait à aucun groupe, et pendant longtemps, ses col-
lègues do la Chambre ne le prirent pas au sérieux. Toute son action, il l'exerçait directement sur les masses, sans passer à travers les coteries nilescomités. En 1846,Sainte-Beuve, avecson habituelle sagacité, notait ce trait caractéristique : K L'autorité de Lamartine auprès des esprits réfléchis n'a pas gagné dans ces dernières années; il n'a pas même acquis grand crédit auprès de la Chambre, malgré toute son éloquence ; mais, au dehors et sur le grand public vague, son renom s'étend et règne de plus en plus ; il le sait bien, il y vise, et bien souvent, quand il fait ses harangues à la Chambre, qui se montre distraite ou mécontente, ce n'est pas à elle qu'il s'adresse, c'est à la galerie, c'est aux gens qui demain le liront. « Je parle par la fenêtre, dit-il expressivement. »
Cette position particulière l'a servi et lui a nui. Elle lui a permis, pendant la période brillante de sa vie, de jouer sur la vaste scène du monde moderne un rôle correspondant à celui du vates dans les petites sociétés antiques : do fait, n'a-t-il pas été comme le barde de la Révolution de Février ? Mais ensuite, lorsque se sont rompus les mystérieux liens qui l'unissaient à la multitude, lorsque sa voix n'a plus éveillé dans
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la foule les échos accoutumés, il s'est trouvé tout à fait solitaire, privé de ce chœur de disciples béants qui préparaient à "Victor Hugo sa triomphante vieillesse.
Abandonné par les gens de lettres, portevoix habituel de la renommée, il a vu son influence s'effondrer, son œuvre tomber dans un oubli aussi rapide que Tavait été le succès, son nom s'éteindre ou ne plus exciter que la pitié bienveillante de ceux qui jadis l'acclamaient.
Après sa mort, cet oubli est devenu, pendant quelques années, plus cruel encore, si complet qu'il a pu paraître définitif. Le dernier et illustre survivant du romantisme accaparait alors tout l'encens, et l'astre de Lamartine, qui jadis avait éclipsé le sien, pâlissait devant lui, maintenant, jusqu'à disparaître.
Pourtant, une réaction ne devait pas tarder à se produire en faveur du grand oublié. Presque tout à coup, au moment où un souffle d'idéaUsme recommençait à souffler sur la France, son nom a retrouvé quelque chose de son ancienne popularité. Et, par un singulier revirement, ce sont, aujourd'hui, les gens de lettres qui le lisent, qui le goûtent, qui
parlent de lui, tandis que le grand public n'ouvre plus guère ses livres et ne subit plus que faiblement i'entrainement de sa poésie.