‹ LamartineChapitre 6 sur 7 · I.AMARTXNB. n · texte numérisé non relu

I.AMARTXNB. n

l'iG LAMARTINE.

Ce sont alors des morceaux idylliques où Lamartine est plus à l'aise que dans la description des luttes et des scènes de carnao-e. Cédar et Daïdha suivent « jour après jour leur route vagabonde », découvrant les beautés de la terre, des fruits inconnus, des paysages nouveaux :

Nous nous arrêterons, se disaient-ils entre eux, Aux lieux où le bonheur sera plus savoureux, Aux bords où l'oiseau bleu va reposerses ailes; Nous apprivoiserons les petits de gazelles, Pour jouer sur la feuille avec nos deux jumeaux; Nous irons dérober les œufs sous les rameaux; Nous aurons pour demeure une grolle de marbre Fermée aux eaux du ciel, ou le tronc creux de Tarbre Dont les vastes rameaux sur son flanc repliés Des cheveux de sa tête enveloppent ses pieds; Nous serons bons à tous, et pour que l'on nous aime, Nous ferons alliance avec les lions même, • Avec l'oiseau du ciel et l'insecte des champs : Mais avec l'homme: oh! non, les hommes sont méchants!

Leur marche errante les amène jusqu'aux flancs du mont Carmcl, où ils rencontrent un vieillard aussi bienveillant, aussi doux qu'étaient cruels, méfiants et mauvais les hommes de leur tribu. C'est un prophète, absorbé dans la contemplation des choses divines, qui a quitté les villes bruyantes, impies, où sévissent la guerre et le mal. Il se nomme Adonaî, et comme

LA CHUTE d'un ANGE. l'il

il possède les secrets du culte du vrai Dieu et voulait les révéler aux hommes, les tyrans l'ont persécuté. Dans sa solitude, il copie et grave sur des feuilles d'airain les paroles de l'enseignement sacré: un aigle les emporte et les laisse tomber du ciel sur les villes. Cédar et Daïdha écoutent avec ravissement le sage vieillard leur lire quelques beaux fragments de son livre sacré.

Peu de temps après, un navire aérien amène trois hommes armés : ce sont des séïdes des tyrans qui se disent dieux. Ils tuent Adonaï, détruisent son livre, et s'emparent de Cédar et de Daïdha. Voici donc les deux époux emportés vers de nouvelles destinées. Ils sont remis aux dieux, dont le roi, nommé Nemphed, ordonne que Cédar soit mutilé et que Daïdha soit portée au harem. Nemphed est entouré de tyrans comme lui, dont le plus puissant est Arrafiel, sur lesquels il règne par la ruse, par la corruption et par le crime. Il a des agents très dévoués, qui l'aident dans l'accomplissement de ses desseins: le plus utile est une jeune femme d'une admirable beauté, nommée Lakmé, qui sait tuer sans éveiller aucun soupçon , avec un dard caché dans un baiser. Les dieux mènent une vie de

voluptés, qu'ils recherchent tantôt dans le plaisir, tantôt dans le spectacle des souffrances des autres. Leur pouvoir, toutefois, chancelle, le peuple commence à s'agiter et Nemphed cherche un moyen de frapper les esprits. Il lui vient à l'idée de présentera ses sujets Cédar et Daïdha comme des idoles que leur beauté fera adorer ; etil penseaussi que laracedes dieux, qui tombe en déchéance, serait régénérée, si l'un d'eux engendrait de Daïdha des enfants aussi beaux qu'elle. Mais Asrafiel s'est pris de passion pour la captive: il ne veut pas qu'elle appartienne à tous les dieux, comme le voudrait le roi, il la veut pour lui seul; et il se prépare à conspirer contre Nemphed. En même temps, Lakmé s'est éprise de Cédar : elle se rend auprès de lui, dans les cachots souterrains où il est enfermé, essaye de le rendre jaloux de Daïdha, lui avoue son amour qu'il repousse, et ne l'en aime que plus ardemment.

Lakmé, confidentedesprojets de Nemphed, qui compte recourir à elle pour se défaire d' Asrafiel, les trahit à celui-ci, semant ainsi la discorde et préparant la guerre parmi les dieux. Elle veut profiter de leur suprême combat pour s'enfuir avec Cédar, en se faisant passer pour Daïdha

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à la faveur de l'obscurité. Son plan réussit, mais, lorsqu'aux premières lueurs du jour. Cédar la reconnaît, sa colère est telle qu'il la jette dans le fleuve, puis il revient à la ville et excite le peuple à la révolte au nom du dieu d'Adonaï. Asrafiel l'avait emporté sur Nemphed : il allait s''emparer de Daïdha, lorsque Cédar, avec la foule qui l'a suivi, envahit le palais. Asrafiel est tué, les autres tyrans se réfugient dans la citadelle, le peuple se livre à d'abominables représailles. Un des tyrans, nommé Stagyr, vient au vainqueur, lui persuade qu'il est né dans une tribu où l'on adore le vrai Dieu, et le supplie de l'y laisser retourner. Non seulement Cédar y consent, mais il veut l'y suivre avec les siens. Ils partent ensemble à travers le désert, emmenant une chamelle dont le lait doit les nourrir et des outres d'eaux. Une nuit, le traître Stagyr s'enfuit avec la chamelle, après avoir crevé les outres. Cédar, Daïdha et leurs deux enfants restent abandonnés, sans vivres, sans eau, sous les feux du soleil, dans l'espace inconnu. Les enfants meurent les premiers. Puis, Daïdha expire à son tour, pendant que Cédar est à la recherche d'une source qu'il trouve trop tard. Cédar alors maudit laterrepleine d'iniquités, et, n'ayant plus

d'autre désir que d'anéantir son âme, dresse un bûcher de broussailles sur lequel il se brûle avec les cadavres des siens :

La flamme, en serpentant dans l'énorme foyer

Que le vent du de'sert fit bientôt ondoyer,

Comme une mer qui monte au naufrage animée,

L'ensevelit vivant dans des flots de fumée.

L'édifice de feu par degrés s'affaissa ;

Du ciel sur cette flamme un esprit s'abaissa.

Et d'une aile irritée éparpillant la cendre :

« Va! descends, cria-t-il, toiqui voulus descendre I

Mesure, esprit tombé, ta chute à ton remords 1

Dis le goût de la vie et celui de la mort !

Tu ne remontreras au ciel qui te vit naître

Que par les cent degrés de l'échelle de rétrc.

Et chacun en montant te brûlera le pied;

Et ton crime d'amour ne peut être expié

Qu'après que cette cendre aux quatre vents semée,

Pour faire à ton esprit de nouveaux vêtements,

Aura repris ton corps à tous les éléments,

Et, prêtant à ton âme une enveloppe neuve.

Renouvelé neuf fois ta vie et ton épreuve;

A moins que le pardon, justicede Tamour,

Ne dcscrn le vivant dans ce m rtel séjour! »

L'ouragan, à ces mots se levant sur la plaine, Souffla sur le bûcher de toute son haleine. Et dispersa la cendre en pâles tourbillons, Comme un semeur, l'hiN'er, la semence aux sillons.

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L'immobile désert sentit frémir sa poudre ; L'Occident se couvrit de menace et de foudre ; Des nuages pesants, pleins de tonnerre et d'eau, Posèrent sur les monts comme un sombre fardeau, Et sur son front levé vers la céleste voûte, L'homme sentit pleuvoir une première goutte.

La nature de ce sujet et ses exig-ences mémo devaient inévitablement mettre en relief les défauts et les faiblesses du génie de Lamartine, qui jusqu'alors avaient pu se dissimuler sous les voiles du lyrisme. Le dessin du poème demeure incertain et flottant : « La nature morale en est le sujet, explique Tauteur dans son Avertissement, comme la nature physique fut le sujet du poème de Lucrèce. » Et dans ce cadre qui, à proprement parler, n'en est pas un, il s'étire et s'étale tout à l'aise. La forme, qu'il négligeait de plus en plus, est, par moments, d'une impardonnable faiblesse. Rien de plus fastidieux que ces onze mille vers en rimes plates. La banalité de la rime entraîne constamment la banalité de la pensée. On trouve en abondance des distiques dans ce goût-ci;

Cependant, comptant l'heure à ses pulsations, Cédar est abîmé dans ses réflexions;

et l'on rencontre même fréquemment des frag-

ments entiers, des séries de vers incolores, laborieux ou négligés, et lourds :

Ses lèvres qu'entourait le vent de son haleine, Sur l'ivoire des dents se recourbaient à peine; D'un pli tendre et rêveur la molle inflexion Adoucissait à l'œil sa mâle expression.

On sentait que l'orgueil ou l'injure farouche N'avaient jamais froissé les plis de cette bouche...

De plus, le poète si pur des tendresses de Jocelyn se voit entraîné à des descriptions de supplices et d'horreurs qui choquent sous sa plume. Ce qu'il y a d'étrange, d'ailleurs, c'est que son imagination l'a fort bien servi ici même : il s'est livré à des raffmements à faire envie aux bourreaux de l'Inquisition.

Les beaux fragments sont plus rares que dans ses autres ouvrages ; il en est cependant quelques-uns de vraiment magnifiques. Ce sont surtout ceux de la huitième vision, (Fragments du livre primitif)^ où l'on retroiive le souffle et le ton des Harmonies :

Ne renfermez pas Dieu dans des prisons de pierres Où son image habite et trompe vos paupières, De peur que vos enfants, en écartant leurs pas, Disent: Il est ici, mais ailleurs il n'est pasl Ne cherchez pas des yeux derrière le nuage, Au fond du firmament, celte mer sans rivage,

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Quel est le ciel des deux habile, plein de Dieu. Il n'est pour Jéhovah ni distance ni lieu: Ce qui n'a point de corps ne connaît point d'espace; De ce qui remplit tout ne cherchez point la place, Contemplez-le par l'âme et non pas par vos yeux: L'ignorer ou le voir, c'est l'enfer ou les cieux.

Clioisissez entre vous les plus douces des âmes,

Les enfants, les vieillards, les malades, les femmes,

Ceux qui sentent le plus et gémissent le mieux,

Qui vers le firmament lèvent le plus les yeux:

Qu'ils parlent pour le peuple à l'invisible père,

Pour que sous le soleil la famille prospère,

Et que sa volonté, dans la création,

S'accomplisse avec joie et bénédiction !

Qu'ils prennent à l'envi, pour composer leurs hymnes.

Tout ce que la nature a de notes sublimes,

A la mer son murmure, au nuage l'éclair.

Et ses plaintes à l'onde et ses soupirs à l'air,

Et sa lumière à l'aube, et son souffle à la rose ;

Que leur enthousiasme anime toute chose,

Et présente liée, ainsi qu'un moissonneur.

Sa gerbe de parfums aux genoux du Seigneur!

Il est, parmi les fils les plus doux de la femme,

Des hommes dont les sens obscurcissent moins l'âme.

Dont le cœur est mobile et profond comme Teau,

Dont le moindre contact fait frissonner la peau,

Dont la pensée, en proie à de sacrés délires,

S ébranle au doigt divin, chanté comme des lyres.

Mélodieux échos semés dans l'univers

Pour comprendre sa langue et noter ses concerts:

C'est dans leur transparente et limpide pensée

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Que rimnge infinie est le mieux retracée, Va que la vaste idée où l'Eternel se peint D'ineffables couleurs s'illumine et se teint I Ceux-là, fuyant la fuule et cherchant les rotrailcs. Oui avec le désert des amitiés secrètes; Sur les grèves des (lots en égarant leurs pas, Us entendent des voix que nous n'entendons pas: Us savent ce que dit l'éloile dans sa course, La foudre au firmament, le rocher à la source, La vague au sable d'or qui semble s'assoupir, Le bulbul à l'aurore et le cœur au soupir.

Vous ne bâtirez point de villes dans les plaines, Ruches de nations, fourmilières humaines, Où les hommes, du ciel perdant l'impression, S'agitent dans le trouble et la corruption ; Mais vous élèverez vos maisons ou vos tentes Au milieu de vos champs, et des autres distantes, Pour qu'au lit du vallon, au revers du coteau, Chacun ait son soleil, et son arbre et son eau. Que vos corps trop voisins ne se fassent pas ombr.:. Que vous multipliez sans haïr votre nombre, Et que, sur votre télé, un grand morceau des cieux Des merveilles du ciel entretienne vos yeuxl

Gardez qu'en ses chemins le peuple se coudoie; Que le visage humain soit pour l'homme une joie ! La foule en se heurtant pervertit ses penchants, Et les hommes trop près des hommes sont méchants.

Naturellement, ce poème qui vise à être lo poème de la « nature morale », soulève, bien

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plus graves encore, toutes les objections d'ordro moral et religieux qu'avait déjà soulevées Jocclyn. Les théologiens y trouvèrent sans p(;iiic matière à excommunication: il n'a pas fallu à Vinet moins de soixante-dix pages pour exposer toute la dialectique et toute la dogmatique qu'il y croyait devoir combattre : et, en effet , avec sa belle inconscience de poète, Lamartine traitait, sans avoir l'air de s'en douter, les questions les plus épineuses, depuis celle de l'origine des anges et de leur nature jusqu'à celle du bien et du mal. De plus, sans qu'il s'en rende compte, et peut-être par le seul fait des brumes plus épaisses de sa poésie, il accentue de place eu place ses tendances panthéistes et déistes, en môme temps que sa morale, purement humanitaire, se perd dans un vague sentiment do bienveillance universelle. Lamartine, cependant, ne voulait point convenir de son hétérodoxie; et dans le deuxième avertissement de son poème, écrit sans doute pour répondre aux objections qui l'avaient le plus offusqué, il se débat pour démontrer que ses croyances sont bien conformes à celles du christianisme constitué. Mais là môme, ses affirmations demeurent contradictoires. Il dira formellement,

par exemple : « Je crois en un Dieu possédant la suprême individualité j>, mais il ajoutera aussitôt : « comme y croit la nature qui n'a été créée que pour réfléchir cette individualité divine et qui ne subsiste que de sa providence ». Il reprendra : «Je crois à la liberté morale del'homme »..., pour corriger aussitôt en ces termes cette affirmation précise: « mystérieux phénomène dont Dieu seul a le secret, mais dont la conscience est le témoin, et dont la vertu est l'évidence ». Ces continuelles contradictions tiennent peutêtre davantage au vague du style et à l'entrainement des mots qu'à l'incertitude des convictions. Elles n'en sont pas moins telles, qu'elles justifient, en partie, les critiques des censeurs auxquels les fantaisies de la foi de Lamartine donnaient pour le moins autant d'inquiétude que la défaillance de son talent.

Cette défaillance est définitive, et le mot cruel qui appliquait à Lamartine le titre de son poème est douloureusement vrai. On peut dire que la Chute d'un ange marque le terme de sa carrière poétique.

Une année après, Lamartine publiait, c'est vrai, un dernier volume : les Recueillements poétiques ; mais ce recueil n'ajoutait à son œuvre qu'un nombre bien limité de beaux vers: ceux entre autres qu'il adressait à un poète hollandais, M. Wap, en réponse à une ode sur la mort de sa fille :

.... Toute voix qui la nomme entre au fond de mon dme f

Je ne pui& sans pâlir en entendre le son,

Et j'adore deTceil jusqu'aux lettres de flamme

Qui composaient son divin nom.

Le jour, la nuit, tout haut ma bouche lesépelle, Comme si dans leur sens ces lettres renfermaient! Il semble à mon amour que quelque chose d'elle

Vit dans ces sons qui la nommaient.

C'était l'unique fleur de l'Eden de ma vie Où le parfum du ciel ne se corrompît pas. Le seul esprit d'en haut que la mort assouvie

N'eût point éloigné de mes pasl C'était de mes beaux jours la plus pure pensée. Que Dieu d'un vœu d'amour me permit d'animer, Pour que dans son beau corps mon âme retracée

Pût se réfléchir et s'aimer !

Jela vois devant moi, la nuit, comme une étoile Dont la lueur me cherche et vient me caresser;

Le jour, comme un portrait de'taché de la toile

Qui s'élance pour m'embrasser!

Je la vois , s'enfuyant dans mon sein qui l'adore. Faire éclater de là son rire triomphant, Ou, du sein de sa mère, à mon baiser sonore

Apporter ses lèvres d'enfant...

Les meilleurs morceaux des RecueillemcnlSj c'est donc encore l'inspiration, c'est le ton, c'est le style, c'est la langue des Médital'ions. Or, dans l'intervalle, il y a eu tout le mouvement poétique dont Lamartine était jadis le précurseur, et qu'il n'a pas suivi. Lui-même a contribué, si j'ose m'exprimer ainsi , à démoder son genre : et voici qu'il y revient. Il a vécu la plus grande partie de sa vie : il ne s'est pas renouvelé, il s'est à peine modifié. Sa pensée religieuse, qu'il a tant de fois exprimée, dont il a tiré tous les accords possibles, toutes les méditations et toutes les harmonies, est toujours pareille à ce qu'elle était lorsqu'il la faisait osciller entre les deux extrêmes que marquent dans un premier recueil Dieu et le Désespoir. Les douleurs humaines ont passé sur lui sans lui tirer autre chose que des cris toujours adaptés aux mêmes mélodies, que des larmes qui se règlent toujours aux mêmes cadences. Un instant il s'est élevé au-dessus de lui-même avec Jocelyn: après un

effort impuissant pour suivre la carrière que ce poème semblait lui ouvrir , il revient à son Moi, à son Moi sonore, musical, harmonieux, qui exécute éternellement les mêmes variations sur les mômes thèmes. Les Recueillements, endernièreanalyse, ne sont peut-être pas bien inférieurs aux Méditations : mais on est las de cette musique. La valeur des livres n'est pas absolue : elle dépend des circonstances, du moment où ils paraissent, et Ton se demande si les Méditations mêmes, dont le retentissement fut tel à leur heure, nous paraîtraient supérieures aux i?ecuei//emenfs, si elles avaient paru en 1839.

Il y a pourtant une note nouvelle dans les Recueillements : la politique, qui maintenant absorbait une si large part de la vie du poète. Hélas ! sa politique en vers est bien de nature à inquiéter sur sa politique en prose ; elle en a les défauts et les qualités : cette générosité communicative à laquelle il est difTicile de résister, mais qui est plus entraînante que solide et qui se répand en molles rêveries. C'était le temps où les réformateurs sociaux, Saint-Simonicns, Fouriéristcs, Cabétiens, etc., caressaient de chimériques utopies, en répandaient le goût

autour d'eux, et faisaient miroiter devant les yeux des classes pauvres les perspectives d'un avenir d'égalité, de bien-être fraternel, de répartition équitable de la richesse sociale , de paix universelle, de religion humanitaire. Ces aspirations, nobles et vagues, séduisantes et chimériques, devaient tout naturellement trouver un écho dans la grande âme sonore du poète. Il leur prêta quelquefois, avec l'autorité d'un nom qu'il commençait à prodiguer, la séduction toujours puissante de ses beaux rythmes, de son éloquence poétique qui habille ses indécises fantaisies comme d'un vêtement somptueux et flottant :

La mer dont les flots sont les Ages, Dont les bords sont l'éternité, Voit fourmiller sur ses rivages Une innombrable humanité.

Ce n'est plus la race grossière Marchant les yeux vers la poussière, Disputant l'herbe aux moucherons:

C'est une noble et sainte engeance Où tout porte Tintelligence Ainsi qu'un diadème aux fronts.

Semblables aux troupeaux serviles Sur leurs pailles d'infections, Ils ne vivent pas dans des villes, Ces étables des nations.

Sur les collines et les plaines, L'été, comme des ruches pleines, Les essaims en groupe pareil. Sans que l'un à l'autre l'envie, Chacun a son arpent de vie Et sa large place au soleil.

Les éléments de la nature, Par l'esprit enfin surmontés, Lui prodiguant la nourriture Sous l'effort qui les a domptés, Les nobles sueurs de sa joue, Ne vont plus détremper la boue Que sa main doit ensemencer; La sainte loi du labeur change; Son esprit a vaincu la fange, Et son travail est de penser.

Il pense, et de l'intelligence Les prodiges multipliés Lui font, de distance en distance Fouler l'impossible à ses pieds.

Nul ne sait combien de lumière Peut contenir notre paupière.

Ni ce que de Dieu tient la main, Ni combien de mondes d'idées, L'une de l'autre dévidées, Peut contenir l'esprit humain.

Elle a balayé tous les doutes, Celle qu'en feux le ciel écrit ; Celle qui les éclaire toutes :

L'homme adore et croit en esprit.

Minarets, pagodes et dômes

Sont écroulés sur leurs fantômes, Et l'homme, de ces dieux vainqueur, Sous tous ces temples en poussière N'a ramassé que la prière, Pour la transvaser dans son cœurl

Un seul culte enchaîne le monde, Que vivifie un seul amour:

Son dogme, où la lumière abonde, N'est qu'un Evangile au grand jour; Sa foi, sans ombre et sans emblème, Astre éternel que Dieu lui-même Fait grandir sur notre horizon, N'est que l'image immense et pure Que le miroir de la nature Fait rayonner dans la saison.

C'est le Verbe pur du Calvaire,

Non tel qu'en terrestres accents

L'écho lointain du sanctuaire

En laissa fuir le divin sens,

Mais tel qu'en ses veilles divines

Le front du Couronné d'épines

S'illuminait d'un jour soudain:

Ciel incarné dans la parole,

Dieu dont chaque homme est le syLibole,

Le songe du Christ au jardin.

Celte loi qui dit à tous: « Frère », A brisé ces divisions Qui séparaient les fils du père En royaumes et nations.

Semblable au métal de Corinthe Qui, perdant la forme et l'empreinte

Du sol ou du rocher nalal, Quand sa lave fut refroidie, Au creuset du grand incendie, Fut fondu dans un seul métal.

Votre tôte est découronnce,

Ruis, césars, tyrans, dieux mortels

A qui la terre prosternée

Dressait des trônes pour autels»

Quand l'égalité fut bannie,

L'homme inventa la tyrannie

Pour qu'un seul exprimât ses droits:

Mais au jour de Dieu qui se lève

Le sceptre tombe sur le glaive;

Nul n'est esclave, et tous sont rois I...,

La guerre, ce grand suicide, Ce meurtre impie à mille bras, Ne féconde plus d'homicide Ce sol engraissé de trépas.

Leur soif de mort est assouvie:

Sève de pourpre de la vie, L'homme asacrélesang humain; 11 sait que Dieu compte ses gcmltes, El vengeur les retrouve toutes Ou dans la veine.... ou surla maini

Avec les erreurs elles vices S'engendrant éternellement, Toutes les passions facticds Sont mortes faute d'aliment.

Pour élargir son héritage, L'homme ne met plus en otage

Ses services contre de Tor ; Serviteur libre et volontaire, Une demande est son salaire Et le bienfait est son trésor.

LVgoïsme, étroite pensée

Qui hait tout pour n'adorer qu'un,

Maudit son erreur insensée

Et jouit du bonheur commun :

Au lieu de resserrer son âme,

L'homme immense en étend la trame,

Aussi bon que l'humanité,

El sûr de grandir avec elle,

Répand sa vie universelle

Dans l'indivisible unité.

Cotte corde, il devait encore la faire vibrer dans une des meilleures parmi les rares pièces qu'il composa après les Recueillements : cette Marseillaise de la paixj d'un sentiment si noblement humain, par laquelle il répondit, en même temps que Musset, mais sur un ton combien différent, au Rhin allemand de Becker. A ce moment-là, pourtant, Lamartine avait presque entièrement abandonné le vers. Il n'écrivait presque plus que des morceaux qu'il n'achevait pas, comme la Vigne et la Maison ou la Fille du Pêcheur, des vers pour des albums, des pièces de circonstance, ou bien il improvisait quelques rimes sur le bateau à vapeur du Rhône ou en réponse à des sérénades.

Quelques rares perles brillent encore parmi ces pages éparses. Je ne crois pas que dans toute l'œuvre on trouverait rien déplus complet et de plus beau que ces six vers :

Le livre de la vie est le livre suprême

Qu'on ne peut ni fermer ni rouvrira son choix;

Le passage attachant ne s'y lit pas deux fois,

Mais le feuillet fatal se tourne de lui-même.

On voudrait revenir à la page où l'on aime,

Et la page où l'on meurt est déjà sous nos doigts 1

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