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Du 17 janvier

« démon » qu'il entend. Il est fataliste-providentiel, il ne doute pas du rôle qui l'attend; son horizon s'ouvre de plus en plus, et recule à mesure qu'il avance; il y voit clair avec son âme. La foi est en lui, dès sa mère: toujours même racine, mais bien d'autres rameaux I

Le 30 décembre, devant la Chambre nouvelle », il demande encore l'amnistie , et pour les prisonniers de Ham ( les ex-ministres de Charles X), et pour les Vendéens royalistes, et pour les Lyonnais républicains ;

... Les répubUcains, vous avez un moyeu sûr de les vamcre, et vous n'en avez qu'un : prenez d'avance leurs positions, devancez-les; donnez au pays ce qu'ils lui promettent. Par votre système d'immobilité, c'est vous qui feriez des républicains. Une opinion n'est forte que des droits qu'on lui refuse, et non pas de ceux qu'on lui accorde.

A ceux qui lui reprochent de faire de la politique de sentiment , il réplique :

Qu'est-ce donc que les hommes,... si ce n'est tout

1. La session de 1834 close le 24 mai, la Chambre avait été dissoute le lendemain, et les collèges électoraux convoqués pour le 21 juin. Lamartine, élu dans le Nord et dans Saùne-

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senliinent et passion ?... iMontrez-moi donc un seul grand résultat dans l'histoire qui n'ait été obtenu par un grand et unanime sentiment remué à propos dans le cœur des masses! Les hommes timides, les politiques d'expédients, les légistes, n'osent pas, ne savent pas se servir de ce ressort ; ils tremblent devant ce terrible et utile instrument ; mais les grands remueurs d'hommes et de choses savent le saisir, et transportent le monde politique à l'aide de ce puissant levier.

Malgré cet éloquent discours, M. Thiers, ministre de l'Intérieur, appuyé par M. Guizot, ministre de l'Instruction publique, fit repousser l'amnistie. L'antipathie entre eux et Lamartine commençait à se déclarer.

Le 3 février 1835, h propos des caisses d'épargne, il aborde de nouveau la question sociale :

La charité politique de ceux qui gouvernent, de ceux qui possèdent, envers ceux qui souffrent, est non seulement un devoir de morale divine, c'est encore la seule, la souveraine habileté gouvernementale. La Révolution française... a suscité bien des questions, et les a bien ou mal résolues toutes... La question des prolétaires, la dernière peut-être, celle qui reposait au fond de to'utes et qui les résume toutes, est celle qui nous presse aujourd'hui... La question des prolétaires est celle qui fera l'explosion la plus terrible dans la société actuelle, si la société, si les gouvernements se retusent à la sonder et à la résoudre...

Et il dénonce c le dénuement des classes ouvrières abandonnées à elles-mêmes par l'individualisme, devenu notre loi générale ».

Dans la même session , il parle sur le tluci ; sur la responsabilité des ministres ; sur le traité avec les États-Unis ; sur l'émancipation des esclaves ; défrichant par tous les bouts son grand programme, entamant tous les problèmes, — politiques, économiques et sociaux.

Mais la discussion capitale par laquelle il se fit désormais compter fut celle des lois de septembre.

Après l'attentat de Fiesclii, le gouvernement, attribuant aux excès de la presse le déchaînement des passions anarchiques qui éclataient en de tels crimes, présenta aux Chambres une législation sévère h l'excès. Pour garantir le paiement des amendes que les journaux pourraient encourir, le projet leur imposait des cautionnements énormes. Il en résultait que les gros capitaux seuls pouvaient engager la lutte. Silence aux piuvres / L'émotion fut si vive dans le public, que les sceptiques eux-mêmes et les gens indifférents d'ordinaire la ressentirent. Alfred de Musset, qui, par une sorte de dandysme, all'ectait de dédaigner la politique, sortit cette fois de son insouciance pour stigmatiser ces lois draconiennes. Il appelait à la rescousse Aristophane et ses véhémentes parabases. Seulement, faute de conviction, il ne réussissait guère à les égaler :

Étourdis habitants de la vieille Lutcce,

Si vous êtes vivants, à quoi pensez-vous donc?

Pendant que vous dormez, on bâillonne la presse!.

Mais, fatigué déjà de celte vellcilé politique , luimême bientôt se rendormait. Lamartine, point. Le 21 août, il entre en guerre contre le projet. C'est son grand premier pas dans la politique militante. La cause est bonne, elle inspire l'orateur. Il a en face de lui trois adversaires puissants, le duc Victor de Broglie, président du Conseil, M. Thiers et M. Guizot , qui tous trois jusqu'alors ont été les champions de la liberté de la presse et qui la restreignent aujourd'hui. Lamartine, fier de combattre le bon combat, va ajouter à son élévation naturelle la précision et l'énergie, porter des coups droits.

Suivant lui, l'excès même de la liberté a cet avantage, « de dire tout haut le dernier mot des factions , de crier sur les toits la pensée secrète des ennemis de la société,... d'être un éternel Qui vive! » C'est donc une fausse prudence que de la supprimer ou de la bâillonner... Qu'elle crée des difficultés aux gouvernants, c'est possible. Mais le problème et la gloire des gouvernements libres est de gouverner contre vents et marées, et « de faire sortir l'ordre de la liberté, La société est une mêlée : gouverner, c'est combattre. Avec la liberté de la presse , les gouvernements peuvent être difficiles; sans elle, ils sont impossibles ».

On ne supprime point les passions humaines. Si elles abusent de la presse, eh bien ! ne peut-on user d'elle pour les combattre? La presse, par la discussion libre, est « l'outil de la civilisation ». Briser cet

outil, c'est acculer un peuple aux violences. Pour les prévenir, « c'est sur les mœurs , c'est sur l'opinion qu'il faut agir. Et comment agil-on sur l'opinion? En donnant des directions et des impulsions au corps social ».

... Ne voyez-vous pas qu'il s'énerve dans l'inaction... où vous le tenez depuis Juillet?... Le moyen, c'est de ne pas ajourner sans cesse les réformes utiles aux masses ; c'est de ne pas laisser stérile plus longtemps pour l'humanité une révolution faite par le peuple; c'est de donner de fortes et généreuses impulsions à l'esprit public au dedans, à la France au dehors...

Le discours, d'un bout à l'autre, flambe d'éloquence et de vérité. Dans la péroraison , il s'écrie : ... « Je ne suis pas un homme de Juillet, mais je suis un homme du pays et du temps : la honte du pays rejaillirait sur nous tous, si ces lois étaient acceptées. »

Malgré ces nobles paroles et ces coups éclatants , la fausse prudence l'emporta ; les lois de septembre furent votées; et ce vote demeura, comme l'avait prédit l'orateur, « une date dans l'histoire des aberrations, des ingratitudes humaines ». Née de la liberté de la presse, cette monarchie l'étouffait.

Jusqu'ici, les discours de Lamartine, même quand la Chambre n'était pas insensible à leur beauté littéraire, n'avaient point eu grande prise sur elle. Il charmait l'assemblée plutôt qu'il n'y

était compté. 11 le fut, à dater de ce discours. Cette fois , l'opinion libérale et le parti démocrai:que accueillirent chaudement le grand orateur. M. Royer-CoUard lui-même, dit-on, vint le féliciter à son banc, et lui demanda pourquoi jusqu'alors il n'avait parlé que sur des généralités théoriques , qui ie privaient de son influence naturelle dans les questions de tous les jours. — « C'est, répondit Lamartine, afin do parler par la fenêtre à la mas?e du pays, qui ne fait aucun cas des discussions oiseuses entre le ministère et l'opposition. — Je vous entends, reprit Hoyer-Collard; mais, pour parler par la fenêtre, il faut d'abord être dans la Chambre. » Lamartine comprit, et résolut dès lors de se mêler plus fréquemment aux affaires courantes.

C'est de là que nous repartirons plus tard, jiour le suivre dans ce qu'on peut nommer sa seconde manière parlementaire, — Mais, en même temps qu'il va s'affermir sur le terrain pratique, se mêler davantage à la politique quotidienne, il ne perd pas de vue son large horizon, il le domine plus que jamais. Le 1" octobre, il écrit àVirieu, resté fidèle a toutes les croyances de leur jeunesse :

Il se fait, depuis mon voyage eu Orient et mon incursion dans Ihistoire, un grand travail de renouvellement en moi. L'aliment intellectuel que nous ont donné nos nourrices, ces bonnes et braves femmes d'Europe, ne suffit plus à mon estomac. Tu parais plus disposé à

t'en contenter... T'en contenteras-tu toujours? Ne senstu pas que tout a besoin d'être rénové? car rien ne suffit dans son dépérissement actuel. Bref, je deviens do jour en jour plus intimement et plus consciencieusement révolutionnaire. Il y a deux lois du monde, le repos et le mouvement. Certains esprits, certaines époques, sont ordonnés par Dieu pour servir de tous leurs moyens l'une ou l'autre de ces lois divines. C'est à la conscience de juger. Je médite sans cesse et à genoux devant Dieu, et je crois qu'il faut que nous et ce temps-ci nous servions courageusement la loi de rénovation. Or, pas de rénovation par le passé : c'est le flot qui a coulé et qui n'abreuve plus une seconde fois les mêmes générations. — Je ne me prononce pas encore tout à fait; j'y mets le temps, religion, examen, prudence. Puis, une fois mon parti pris, j'irai trèà loin.

A la page H, ligne 3.

■ L'oncle, fort entiché de noblesse, avait combattu vigoureusement cette idée de mariage avec une jeune personne charmante mais de pure bourgeoisie. La conversation à ce sujet est très curieuse et très jolie :

« Si c'est ainsi que tu atteins tout ce que tu vises, tu n'attraperas pas grand'chose », me dit mon oncle M. de Lamartine.

J'entrai de plain-pied dans la question, et je me persuadai que j'allais arriver à un coup droit par une feinte.

« Je ne manque pas mon but tous les jours, répondis-je. Hier, j'ai eu l'honneur de causer avec M. P... et j'ai mis le cap sur les élections. M. P... votera pour vous, mon oncle. »

Son regard tomba sur moi avec des éclairs aigus.

« Je te remercie de l'occasion que tu me donnes pour montrer un peu ce que j'ai dans ma gibecière, l'eprit-il. Tu ne me duperas pas sur le vrai sujet de tes conversa-

lions avec M. P..., et je ne veux pas acheter son vote par une concession qui nous amoindrirait. Mon héiitier ne sera jamais son gendre, apprends cela. Nous avons commencé par la bourgeoisie, mais nous nous sommes épurés depuis des siècles et nous ne finirons point par elle. Tu aurais trouvé la Vénus de Médicis dans une maison qui a été d'abord une boutique, que je ne l'appellerais pas ma nièce. M. P..., s'il était un peu plus lettré, pourrait être mon collègue à l'Académie de Mâcon, mais il ne deviendra pas mon allié. Tu as l'honneur d'être noble, il faut garder ton rang. Quant à ton cœur, donnele à qui tu voudras, mais ne le traîne pas devant M. le maire. Le Rhône traverse le Léman sans y perdre sa couleur : traverse la bourgeoisie tant qu'il te plaira, seulement conserve tes eaux et ne mêle pas ton sang. Il importe de faire des sacrifices pour que la promiscuité n'amène pas le désordre. Nous autres gentilshommes, nous sommes censés représenter la loyauté, le désintéressement et la fidélité : c'est une gloire qui vaut bien une douleur. Quand tu auras à ton tour des descendants à protéger, tu me sauras gré de t'avoir montré le profil de la vérité. Tu es condamné à n'épouser qu'une vicomtesse . Elle ne t'apportera peut-être pas une rose ; mais un bel arbre généalogique, qui prendra racine dans le sol des domaines que je te laisserai. Maintenant, accablemoi de ta colère intérieure, soulage-toi en écrivant une élégie sur elle et des ïambes contre moi. Enlève mademoiselle P... si ton gousset t'y autorise, et faites-vous marier par un serrurier en Angleterre, ou un imbécile

de curé espagnol. Je te rappelle que tu es mineur et que nous tirerons les verrous sur toi. Si tu parviens à les forcer, dis-toi en même temps que tu auras ruiné toute la famille. Je retirerai sa pension à ton père, je ne doterai pas tes sœurs, et je trouverai bien, dans quelque poulailler, des Lamartine de la branche cadette. Tu es averti. Je renonce à ma candidature : renonce à ta péronnelle. »

Il s'éloigna en sifflant mon chien, qui le suivit, tant on avait de respect pour lui dans la maison ; et je restai seul avec mon impuissance. Je fus traître devant les serments faits sous la lune et dans le cercle d'une valse. Je pensai au scandale que causerait dans toute la ville l'opiniâtreté de mon oncle ; à mes chères sœurs que j'allais vouer au couvent ou à la détresse ; à mon père qui n'aurait plus de quoi acheter un habit neuf à la Saint-Marlin ; et à ma mère qui m'embrasserait en silence pour consoler mon amour, mais qui mourrait de la misère et de la dégradation de ses enfants.

Le lendemain, j'envoyai une lettre d'adieu à mademoiselle P... Et, pour souscrire à toutes les conditions, je partis pour l'Italie.

— Où vous rencontrâtes Graziella? ne pus-je m'empêcher de lui répondre.

— Hélas, oui ! la lyre a sept cordes, j'ai joué de toutes !

— Et mademoiselle P... n'a pas eu vos strophes qui l'auraient fait vivre dans un rayonnement éternel comme celles qui lui ont succédé ?

32i APPENDICE.

— Elle ne l'a jamais su; mais, dans tous mes portraits, dans tous mes enthousiasmes d'Elvire et de Graziella, il y avait d'elle. Je n'exagère rien en disant que jamais il ne s'est échappé de sourire attirant plus d âmes soupirantes et enivrées. Prenez les tresses d'or des Muses quand elles dansaient sur la montagne sacrée avec leur dieu, ou les boucles brunes de Laura trempées dans la fraîcheur des ondes de Yaucluse et des rimes de Pétrarque, vous n'aurez rien de comparable à ce que déroulait de volupté et de langueur cette fille céleste 1 »

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