‹ LamartineChapitre 45 sur 113 · Le Manuscrit de ma Mère, p · texte numérisé non relu

Le Manuscrit de ma Mère, p

La douleur acheva de le créer poète. De là cette plainte mélancolique, l'Isolement, qui est, avec le Lac, la pièce caractéristique des premières Méditations. Longues années après, lorsque ayant passé de la poésie à la politique il affectera de n'avoir jamais attaché d'importance à la poésie, il écrira à la fin de l'Isolement ce petit commentaire fantaisiste :

Je fus aussi ravi eu me lisant pour la première fois magnifiquement reproduit sur papier vélin, que si j'avais vu dans un miroir magique l'image de mon âme. Je donnai mes vingt exemplaires à mes amis : ils trouvèrent les vers harmonieux et mélancoliques; ils me présagèrent l'étonnement d'abord , puis rémolion du public. Mais j'avais moins de confiance qu'eux dans le goût, dépravé... ou plutôt racorni, du temps. Je me contentai de ce public composé de quelques cœurs à l'unisson du mien, et je ne pensai plus à la publicité. Ce ne fut que longtemps après qu'en feuilletant un jour mon volume de Pétrarque, je retrouvai ces vers, intitulés : Méditation, et que je les recueiUis par droit de primogéniture pour en faire la première pièce de mon recueil.

Or, la Correspondance (25; août 1818) nous le montre au contraire attachant à celte pièce l'importance qu'elle mérite, et, après l'avoir placée la huitième dans la préparation du petit recueil, la plaçant enfin la première, non pas, comme il dit, a par droit de primogéniture », puisque le Lac a été écrit un an avant elle, mais bien parce que, donnant le ton et l'esprit général de l'œuvre entière,

elle l'annonce et la contient en germe, comme le gland contient le chêne.

Le sens du titre est dans ce vers :

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé .

Racine, dans Bérénice, fait dire par Antiochus, plein d'un sentiment analogue ;

Dans l'Orient désert quel devint mon ennui !

Le départ seul de Bérénice a dépeuplé pour lui tout l'Orient ; mais Elvire n'est pas seulement partic, elle est morte !...

L'amant poète suit au delà de ce bas-monde l'être adoré, aspire à le retrouver au sein de Dieu, et semble presque le confondre avec lui :

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil indifférent je le suis dans son cours; En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève, Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours !

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, Jles yeux verraient partout le vide et les déserts; Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire; Je ne demande rien à l'immense univers.

Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère, Lieux oii le vrai soleil éclaire d'autres cieux, Si jo pouvais laisser ma dépouille à la terre, Ce que j'ai taat rêvé paraîtrait à mes yeux.

Là je m'enivrerais à la source oûj'ispire; Là je retrouverais et l'espoir et l'amour, Et C8 bien idéal que toute âme désire Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour *.

Que ne puis je, porté sur le char de l'Aurore, Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi ? Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore? Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons, Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie: Emportez-moi comme elle, orageux aquilons"!

Dans la première copie de cette pièce, communia quée à Virieu ', après le vers :

Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,

l'auteur avait mis d'abord :

Ce que j'ai tant pleuré paraîtrait à mes j'eux.

C'était très précis et cela continuait l'idée ; « Un seul être vous manque... » En faisant imprimer, il

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